Chapter 10

Vue des montagnes du Karakoroum, dans la vallée de Chigar.Vue des montagnes du Karakoroum, dans la vallée de Chigar.

Vue des montagnes du Karakoroum, dans la vallée de Chigar.

Il serait puéril de vouloir vous entretenir des impressions diverses dont je fus assaillie par ce grandiose spectacle; je vousdirai cependant que rien ne saurait dépeindre la magnificence de l’embrasement de ces glaciers au coucher du soleil indien. J’avais vu pareille chose dans les Alpes, en Styrie, au Tyrol, mais quelle différence! ce qui dans les Alpes est un spectacle charmant, gracieux, prend dans l’Himalaya des proportions tellement gigantesques que l’homme en est littéralement anéanti. On se figure être au centre d’un effroyable incendie qui a gagné jusqu’aux voûtes du ciel, et l’on croit à chaque instant que les flammes se réuniront au-dessus de votre tête pour vous faire rentrer dans le néant.

A la vue d’un pareil spectacle, on comprend les pratiques puériles du brahmanisme ainsi que la religion toute d’abnégation de Bouddha. En face d’une nature aussi terrifiante, l’homme devait se sentir si peu de chose qu’il se jetait avec enthousiasme dans les bras d’une religion qui, à force de recueillement inerte, lui promettait l’oubli et l’anéantissement de soi-même.

Ne jugeons donc pas trop sévèrement les Hindous et soyons indulgents pour des aberrations qui n’ont, hélas! rien que d’humain.

Je suis la seule femme européenne qui ait foulé de son pied cette terre éloignée. Les Anglaises mêmes ne s’y sont pas senties attirées par cette nature sauvage et grandiose.

Trois jours de pénibles chevauchées nous ramènent à Skardo par un temps splendide, et ces montagnes qui nous avaient d’abord étonnés nous parurent presque ordinaires quand nous les comparâmes aux géants du Karakoroum.

Nous retrouvons M. et Mme de F...; le premier est déjà beaucoup mieux et peut enfin dessiner des vues de cette agreste capitale.

Le difteri, appelé Méta-Soun-Sahib, nous envoyait tous les deux jours des melons, des légumes, du raisin de toute sorte. Une espèce notamment était si petite que je n’avaisjamais rien vu de pareil, même dans le Turkestan, où l’on appelle cette espèce de raisinkichmich.

Le 29, dans la journée, nous entendons tirer des coups de canon. Ils annoncent la grande fête musulmane qui va avoir lieu le lendemain. Les Hindous aussi se livrent aux réjouissances; le premier quartier de la lune vient d’apparaître et ils pourront manger toute la journée; notre colonel lui-même en est très satisfait, car, lorsque cet astre nocturne disparaît du firmament, ces pieux Hindous ne peuvent contenter leur appétit qu’une fois par jour. Aussi, le soir du premier quartier, grande musique par tout Skardo.

Les feux sont allumés dans le petit carré de terre que l’Hindou a tracé, marquant ainsi l’emplacement de sa cuisine. Ils tremblent quand nous en approchons, car, si par malheur notre pied venait à frôler ce carré, ils seraient obligés d’en faire un autre, et, comme leur eau se serait arrêtée de bouillir, ils devraient la jeter et recommencer la cuisine.

Telle est la loi imposée par la religion; aussi faisions-nous bien attention de ne pas déranger nos serviteurs hindous quand leurs feux étaient allumés, car cela leur aurait causé une terrible angoisse. Il faut penser que l’Hindou n’a jamais d’heure réglée pour sa nourriture; il mange quand il en sent le besoin; mais sa religion lui commande de rester sur sa faim, et, comme les jeûnes sont très rigoureux et très fréquents, il s’ensuit que sa faim est toujours un peu aiguisée. Cependant leur estomac s’habitue à ces rigueurs, et l’on ne saurait croire combien un Hindou peut rester de temps sans prendre de nourriture. Par exemple, nos saïs et même le colonel et notre tchouprassi, lorsqu’ils atteignaient la station, fatigués et affamés, restaient très bien jusqu’au lendemain sans manger si le couli qui portait leurs ustensiles de cuisine n’était pas arrivé.

Faire leur cuisine dans d’autres ustensiles que dans les leurs est un acte que la loi réprouve; la manière dont ils sont obligés de les nettoyer, lorsqu’ils sont en cuivre jaune, leur est encore dictée par celle-ci. Ils doivent toujours employer de la terre et les frotter deux fois de suite, et, chaque fois qu’ils s’en sont servis, ce nettoyage doit être rigoureusement accompli. Cette sévère obligation est fidèlement remplie par eux, et rien n’est plus propre et plus appétissant que leur lota en cuivre jaune.

Le 30, dès l’aurore, nouvelle musique; on appelle à grands cris nos domestiques. Tous au tamacha, c’est-à-dire à la fête. Il faut la peur qu’ils ont de M. de Ujfalvy pour n’y pas rester toute la journée.

Cette matinée fut égayée par un incident qui dépeint bien les mœurs du pays. M. de Ujfalvy avait dit au colonel qu’il voulait acheter un costume complet de femme baltie. Notre brave traducteur, François, fit sans doute une confusion, car vers midi, au moment où nous achevions de déjeuner, on vint chercher M. de Ujfalvy, lui disant que la femme était arrivée. Mon mari se rendit près d’elle. C’était une jeune bayadère du pays parée de son plus beau costume.

La pauvre enfant était toute tremblante, et, lorsque M. de Ujfalvy demanda le costume, on lui répondit qu’il fallait prendre la femme avec.

Refus de M. de Ujfalvy. Refus de celle-ci de donner son costume. Enfin il fallut toute une nouvelle explication pour faire comprendre à ces braves gens que c’était seulement un costume qu’on désirait. Ils avaient trouvé beaucoup plus naturel le désir d’avoir la femme avec le costume, que d’avoir le costume sans la femme.

Les bayadères, ou danseuses publiques, sont chez les Hindous une caste à part et parfaitement reconnue. Il en est de même chez les musulmans des Indes, qui ontconservé les mœurs de leurs concitoyens. On les élève pour cette vie et, contrairement aux autres femmes, on cultive leur esprit; on leur apprend à chanter et à danser; il n’y a aucune fête religieuse sans elles, et quelques-unes sont attachées régulièrement au service d’un temple.

Le code même des Indes contient à leur égard une loi très curieuse: il est défendu de prendre à une danseuse ses parures et ses ornements, et la chambre qu’elle occupe est sacrée aux yeux de la loi. Les bayadères du maharadjah du Cachemire sont renommées pour leur beauté et leurs riches ornements.

La jeune fille partie, il fallait pourtant s’occuper du costume. Le propriétaire du terrain sur lequel nous étions campés, honnête agriculteur, possesseur d’une femme assez gentille, trouvant que le gain valait la peine, proposa à mon mari de lui vendre le costume de sa femme. On fit venir celle-ci tout ornée de beaux vêtements et on lui en fit la proposition. Elle la reçut avec une mine assez triste; mais, sur l’ordre de son mari, elle rentra dans sa demeure et reparut quelques moments après tenant son costume et ses ornements à la main.

Sa figure était encore plus triste et de grosses larmes roulaient le long de ses joues; mais, aussitôt qu’elle eut reçu l’argent, prix de son sacrifice, elle s’empara vite des roupies et s’enfuit tout heureuse dans sa demeure.

Le vêtement des femmes balties n’a rien d’extraordinaire; il consiste en une longue robe de laine, un pantalon, une chemise de toile, des bas et de petites bottes en cuir brodé, qu’on met pour les grandes circonstances, car elles vont généralement nu-pieds. Le bonnet qu’elles portent sur la tête est charmant; c’est une petite calotte en laine grossière: le devant est orné de plaques d’argent très artistement disposées. Elles jettent sur leur tête un voile blanc qui les encadre comme une madone; les ornementsde la calotte se dessinent alors d’autant mieux. Quant aux bijoux, ils consistent en bracelet d’argent pour les riches ou en plomb pour les pauvres, en boucles d’oreilles et en collier. Les musulmanes ne portent pas d’ornements au nez.

Ce brave et pratique agriculteur, alléché par les bénéfices, nous céda aussi, moyennant finance, son costume d’homme. Il était beaucoup plus simple que celui de la femme. Une longue robe, un pantalon, une couverture dont ils font une ceinture et dans laquelle ils s’enveloppent quand il pleut ou qu’il fait froid, une espèce de botte bien en rapport avec les routes rocailleuses du pays: tels étaient les objets dont il se départit à notre satisfaction et surtout à la sienne. Ces vêtements sont tous retenus par de petites fibules en cuivre, dont quelques-unes sont finement travaillées et présentent des dessins curieux.

Nous donnâmes tous ces habillements à notre dobi, afin qu’il les nettoyât, car ils en avaient grand besoin.

Tous ces événements se passaient le 31 août dans la matinée, et l’après-midi il y avait une grande fête musulmane dans lebaghou jardin du radjah. Nous étions priés d’y assister, et nous ne voulions pas y manquer.

L’après-midi, à l’heure indiquée, nous nous rendions à ce parc, situé à un mille de Skardo, au pied d’un magnifique rocher dont Manghel-Djou a fait surgir quinze cascades. La dernière sort de quatre côtés d’un bassin plus long que large et se répand en canaux d’irrigation dans le parc. Ce jardin hindou manquait d’originalité; l’arrangement consistait en grandes allées plantées d’arbres, de fleurs, de fruits et de légumes. Nous étions assis sur une terrasse recouverte de tapis. Le petit radjah était à côté de mon mari, et le difteri venait après; les autres seigneurs de la cour étaient assis par terre sur les tapis. Les chaises que nous avions avaient été apportées de nos tentes, et il auraitété impossible dans tout Skardo d’en trouver davantage.

Les danses commencèrent, et les deux danseuses, dont l’une avait été offerte la veille à M. de Ujfalvy, exécutèrent chacune à leur tour des pas qui consistaient à piétiner d’une certaine façon sur le gazon, à faire quelques gestes avec les bras et à incliner le corps. Pour terminer leur danse, elles font tourner une assiette sur un bâton. La seconde danseuse fut cependant un peu plus expressive; elle croisa ses mains comme si elle portait un enfant et se pencha vers la terre; ensuite elle cacha ses mains sous ses longues manches; ce geste, qui doit sans doute vouloir dire quelque chose, n’est pas gracieux à mon goût; si elles y renonçaient, leur danse en vaudrait mieux. La troisième fut, à peu de chose près, la répétition de la première danse.

Ces femmes, avec leurs pantalons serrés à la cheville, leur grande robe sale et leur voile blanc plus sale et plus déchiré encore, les pieds couverts de poussière, et des mains noires qui s’agitent dans l’air, ne donnent qu’une médiocre idée de la danse des bayadères décrite avec tant de charme par les poètes de l’Orient. Je suis encore à chercher et à trouver toutes ces merveilles.

Est-ce donc pour moi seule que tout prend couleur si noire, ou la réalité qui s’étale à mes yeux est-elle si visible qu’elle m’en cache la poésie? Le costume des danseuses de l’Inde est loin d’avoir le décolleté si prisé chez les nôtres. Leurs épaules sont au contraire entièrement couvertes. La perfection de la danseuse n’est ni dans sa légèreté, ni dans la gracieuseté: elle consiste, paraît-il, dans une parfaite indépendance et une parfaite flexibilité des doigts de pieds, qu’elles ont toujours en liberté. Je me suis laissé dire que, dans l’Inde, à Bombay surtout, plus ces danseuses étaient vieilles, plus elles étaient prisées.

Aux bayadères succédèrent des hommes, qui remuèrentlongtemps les jambes, les mains, en s’enroulant dans des couvertures aussi sales que le voile des danseuses. Ils s’éloignèrent comme ils étaient venus, acclamés par les spectateurs, qui prennent un tel plaisir à ce divertissement qu’ils y assistent quelquefois jusque vers le milieu de la nuit. Les Hindous, de même que les musulmans riches, sont propres; mais les pauvres laissent sous ce rapport bien à désirer dans leur costume. Ils ne les changent jamais, même quand ils tombent en haillons, et, s’ils les lavent, ce n’est que rarement.

Danseuses cachemiriennes.Danseuses cachemiriennes.

Danseuses cachemiriennes.

M. de Ujfalvy demanda s’il n’y avait pas moyen de visiter la forteresse; mais, le radjah n’étant pas là, Méta-Soun-Sahib, le difteri, ne put prendre sur lui de nous en donner l’autorisation; les ordres sous ce rapport sont d’autant plus sévères, qu’on prétend que l’on y détient un prisonnier enfermé dans une cage. Est-ce vrai ou est-ce faux? Il nous serait impossible de l’affirmer. Toujours est-il que, malgré nos instances, nous ne pûmes rien obtenir.

Il y avait déjà plus de dix jours que nous étions à Skardo; M. de Ujfalvy ayant terminé ses mensurations ainsi que ses observations anthropologiques et ethnographiques, et après avoir constaté encore à Chigar que les Baltis n’étaient pas des Thibétains, nous nous décidâmes à retourner à Srinagar par un autre chemin, beaucoup plus long que le premier et qui côtoyait sur un long espace les bords escarpés de l’Indus.

Nous annonçâmes notre départ à Méta-Soun-Sahib, qui vint alors nous rendre sa dernière visite la veille de notre départ. Nous le remerciâmes de toutes les amabilités qu’il avait eues pour nous, et des provisions qu’il nous offrait encore pour notre voyage. Deux grandes hottes étaient remplies de melons, de légumes, de raisin, d’abricots et de pommes.

Au moment où il terminait sa visite, Méta-Soun-Sahibparla à voix basse à notre mounchi, et nous entendîmes le motbakchich(gratification). J’étais déjà fort inquiète du cadeau que nous devions lui donner, car nous étions, comme la cigale de la fable, un peu dépourvus.

La petite conversation terminée, le mounchi sollicita un entretien particulier de M. de Ujfalvy et lui déclara que le difteri réclamait un bakchich pour toutes ses amabilités, se fondant sur le peu de rétribution que comportaient ses hautes fonctions. Cette demande directe fit sourire mon mari, qui s’informa de quelle nature pourrait être le cadeau, tout en restant inquiet sur le résultat de cette réponse. Lorsque le mounchi, après bien des réticences, finit par lui dire: «Mais ce n’est pas un cadeau qu’il veut, c’est de l’argent.—Ah! ah! j’aime mieux cela, dit mon mari, soulagé d’un grand embarras. Quelle somme pourrait-on offrir?—Vingt à vingt-cinq roupies seraient plus que suffisantes, répondit le colonel.—Donnez-lui vingt-cinq roupies», repartit mon mari à Gân-Patra, auquel nous avions remis tout notre argent et qui payait tous nos achats pour nous, car un homme de condition de ces pays ne s’abaisse jamais à toucher ce métal; il dit tout simplement: «payez ou donnez». Sous peine d’être méprisé, on ne peut soi-même avoir la bourse à la main; aussi l’argent file avec une rapidité extraordinaire. Le difteri reçut ses vingt-cinq roupies avec une grande satisfaction, et voilà comme, en général, les Orientaux de ce beau pays se font payer en bon argent comptant les libéralités qu’ils ont eu soin de prendre sur leurs administrés. Pour un cadeau, rien n’est plus naturel, mais pour de l’argent!

Qui donc aurait pu croire qu’un homme suivi de tant de domestiques tendrait la main pour recevoir l’argent qu’il n’ose toucher?

Il s’éloigna enfin après maintes salutations; mais, au lieu de se rendre à la maison, il s’assit près de nos serviteurs,ainsi que tous ceux qui l’accompagnaient, et ils se mirent tous à discuter à haute voix. Nos gens de l’écurie s’en mêlèrent à leur tour; ce fut une discussion sans fin.

Cette familiarité orientale entre maître et domestiques est bien peu compatible avec ce déploiement de décors, de luxe et de semblant de dignité. Ils frayent avec leurs gens et au besoin les font pendre ou les dépouillent de force pour satisfaire quelquefois leur simple caprice. La force, la brutalité sont les seuls moyens d’action dans ces contrées; l’appât immédiat du gain est le seul point de vue; l’économie politique est au-dessus de leur conception journalière et fantaisiste.

On ne saurait s’imaginer jusqu’où va la familiarité de ces gens-là. Ayant un jour fait l’acquisition d’un vieil objet et ayant accepté le prix du marchand, j’en donnai le montant à notre valet de chambre afin qu’il le payât, lorsque, quelques instants après, je le vis reparaître et me remettre l’argent, m’assurant que le marchand ne voulait pas conclure le marché.

Ne comprenant rien à ce refus, je fis venir notre traducteur, qui m’expliqua que c’était mon valet de chambre qui ne voulait pas payer le marchand, attendu que celui-ci ne voulait pas lui donner de bakchich et qu’il avait trouvé tout naturel de rompre l’affaire dont il ne tirait aucun profit. Je fis aussitôt chercher le marchand, et, prenant de nouveau l’objet, je lui fis donner l’argent devant moi, et je prévins mon valet de chambre que, si une autre fois il se permettait de faire pareille chose, je le chasserais incontinent. Ce musulman, tout penaud, honteux et confus, jura un peu tard qu’il recommencerait encore, mais en y mettant plus d’adresse. Voilà une variante à laquelle notre bon La Fontaine n’avait certes pas pensé dans sa vieille honnêteté.

Décidément Méta-Manghel, le gouverneur du Baltistan,est un homme de haute intelligence. De ces parages dénudés il y a cinq ans, il a fait un pays verdoyant qui encadre gracieusement ces gigantesques montagnes, en adoucit la sécheresse et la désolation; c’est comme un ruban de verdure entre l’Indus et son énorme rempart. On dit qu’il va devenir le gouverneur du Ladak; tant mieux pour celui-ci, tant pis pour les pauvres Baltis, car qui sait si son œuvre sera continuée par ses successeurs, gens souvent cruels, égoïstes et âpres au gain?

Le 2 septembre nous sommes debout à quatre heures et demie du matin; nous quittons le séjour à la fois enchanteur et sévère de Skardo.

Ce n’est pas une petite affaire que le premier jour de voyage après une si longue halte. Nouveaux coulis, tatous frais, etc., etc., tous doivent s’essayer et s’habituer à leur fardeau.

Les tatous sont renommés dans le Baltistan, et leur prix est relativement très minime. Pour cent francs au plus vous avez une excellente bête au pied sûr et exercé. Pour cinquante francs, vous en avez une convenable en tout point.

A cinq heures et demie nous sommes en marche.

Le soleil s’est caché; s’il pouvait rester ainsi!

Mais il a bientôt dissipé les nuages, et sa chaleur brûlante nous poursuit partout; nous l’avons en face; malheureusement il en sera ainsi pendant six jours.

Nous côtoyons des montagnes au pied desquelles Méta-Manghel continue ses plantations, qui sont envahies souvent par le sable que charrie l’Indus.

Nous prenons à droite, sur une corniche étroite taillée dans le roc, toujours par les ordres de Méta-Manghel, mais nous sommes forcés de quitter nos montures. Sur le milieu de la corniche adossée à la montagne se dresse une petite construction qui nous barre le passage. Halte-là si vousvoulez passer, voyageurs hasardeux, courbez vos fronts. Nous nous courbons et traversons cette demeure primitive qui s’est nichée si insolemment sur le chemin.

Était-ce nécessité? était-ce fantaisie?

Impossible d’obtenir aucun renseignement.

Après ce passage, Targen déploie devant nous sa verdure, étale ses champs de millet et de sarrasin; des vaches, des chèvres bondissent sur les prairies; les canaux d’irrigation forment sur le sable autant de ruisseaux à l’ombre des eucalyptus encore jeunes. Joli et riant village au bord de ce fleuve impétueux, qui m’aurait dit que je dresserais ma tente au milieu d’une population douce et laborieuse? Il est de bonne heure quand nous arrivons, et nous avons fait à peine six milles, mais nous devons nous arrêter aux stations que nous rencontrons, de telle sorte que nos étapes sont plus ou moins longues suivant que les stations sont plus ou moins rapprochées. Le chemin tout nouveau par lequel nous passons, dû aux généreux efforts de Méta-Manghel, n’est ni assez bon ni assez large surtout pour nous y permettre du repos. Il faudra marcher sous le soleil ardent si les bras de Morphée nous ont retenus trop longtemps. Nous nous promettons bien résistance, mais qui peut jamais être certain de soi? Pour réparer nos forces, nous dormons deux heures dans la grande chaleur, et cela compense celle de la nuit. L’après-midi nous avons un violent orage, qui malheureusement finit bientôt par du vent.

Les maisons du village ressemblent à celles de Skardo et de Chigar. Elles sont en pierres et torchis avec couverture d’osier pour servir de maison d’été. Cependant ces misérables constructions ont un aspect plus propre que celles des Dardous.

Le 3 nous partons vite; il est cinq heures un quart quand nous sommes à cheval sur la route qui va de Targout à Gôl. Nous suivons toujours l’Indus, qui, par un capriceinvolontaire, s’enferme dans ces géants de granit. La route est quelquefois si belle qu’on se croirait dans une avenue. Des pierres en marquent de chaque côté la limite, quand le sable par trop envahisseur de ce grand fleuve ne permet pas d’y mettre des arbres.

Où est la route? Méta-Manghel en a fait une dans le flanc même de ce massif rocailleux. Il faut y aller à pied. Elle est effrayante avec ces étroites corniches, ces balcons dont nous apercevons les supports en bois au-dessus de nos têtes, tandis que le fleuve rugissant semble se ruer avec fureur contre sa prison. Nous admirons l’intelligence et la persévérance de cet homme, qui avec si peu de moyens a pu braver de telles difficultés. Une fois en sûreté sur le chemin, nous regardons descendre nos pauvres bêtes; elles sautent de roc en roc sur cet étroit escalier, cheminent sur ces balcons et parviennent au bout de ce périlleux passage, toutes joyeuses de sentir sous leurs pieds ce sable fin et doux qu’elles foulent de leurs sabots.

Jusqu’à Gôl, la rive droite de l’Indus est plus habitée que la rive gauche. Tandis que nous ne voyons autour de nous que des rochers monstrueux et des pierres écartées du chemin, autant qu’il était possible, nous admirons de l’autre côté de la rive, de distance en distance, des nichées de feuillages qui se cachent du soleil à l’ombre de ces puissantes montagnes. Le soleil viendra pourtant les y surprendre, mais plus tard; il faut qu’ilcoureencore deux heures, et alors, ô pauvres habitations, malgré votre cachette verdoyante, vous et les champs qui vous entourent serez pris par cet astre brûlant qui dévore ou vivifie tout ce qu’il peut saisir.

Ces villages microscopiques sont reliés les uns aux autres par un sentier qui suit tantôt le bord du fleuve, tantôt les flancs vertigineux de la montagne; il est si petit qu’il est à peine visible à nos yeux. Quelle habitude il faut à ceshardis montagnards pour parcourir d’un pas sûr ces fragiles chemins!

Il pleut et soudain la montagne, friable à certains endroits, fait écrouler la minuscule corniche sur laquelle ils passaient gaiement.

Pourtant le besoin de communications fait réparer cette fragile passe.

En comparaison de ce sentier, notre chemin est superbe.

Gôl nous apparaît au milieu de ce grisâtre montagnard, toute tapissée de blanches maisons. De vertes plantations se mêlent aux arbres séculaires que recèlent les flancs de ces montagnes.

De ce côté, les villages du bord de l’Indus sont un peu plus grands, mais moins rapprochés que sur l’autre rive; mais plus nous allons remonter, plus ils vont s’éloigner. Cependant partout où l’homme a pu trouver un endroit propice au milieu de ces enchaînements de montagnes, partout il s’y est fixé, tâchant de soumettre à sa volonté cette nature toujours rebelle. Ces villages sont comme les aires des aigles; leurs hauteurs semblent quelquefois inaccessibles.

Nos tentes sont placées sous de beaux arbres; nous sommes entourés de quantité d’arriques.

Au moment de signer le compte des coulis que le mounchi présente à mon mari, il se trouve que nous en avons trente-neuf. Trente-neuf coulis. Mais c’est impossible! On compte! on recompte, on n’en trouve que vingt-neuf. Enfin ils sont là, il faut les payer. Le payement une fois fait, M. de Ujfalvy demande à voir les paquets; notre cuisinier a cinq coulis pour lui tout seul.

Il faut examiner les bagages de ce dernier et tâcher de diminuer ce nombre. On avise une hotte remplie d’oignons et d’une telle lourdeur que je ne m’étais jamais imaginé que ce bulbifère fût si pesant. «Cette fois, dis-je à Mme de F..., je crains qu’il n’y en ait au delà de vos désirs.»

Nous faisons vider cette hotte d’oignons ainsi que toutes les autres qui formaient ce prodigieux supplément de provisions culinaires, et nous constatons, à notre grande stupéfaction, que ces légers légumes cachaient, sous un air innocent, des quantités d’abricots secs, que le cansamar ou cuisinier s’était fait adjuger pour lui seul.

Cette supercherie découverte, pour donner un exemple à toute notre suite, nous le renvoyons, enchantés d’être débarrassés de ce Cachemiri qui battait les coulis et terrorisait les autres domestiques. Cette correction immédiate fit une impression favorable sur nos autres serviteurs et sur les Cachemiriens en particulier, qui volent avec une rare impudence les malheureux étrangers.

Nous comptons avec soin nos coulis, que nous réduisons à vingt-neuf, et donnons ordre au mounchi de ne pas en prendre davantage.

Cette petite exécution nous a fait perdre notre heure de repos, et notre sieste habituelle a été empêchée.

Le 4 nous nous levons cependant à quatre heures, et nous continuons notre route. Mais, hélas! elle est encore plus mauvaise que la veille.

Un bloc encore plus puissant que celui d’hier nous offre seul son passage; ce n’est plus un balcon. Ils sont plusieurs superposés les uns au-dessus des autres. Du haut du dernier balcon, nous voyons avec un frémissement involontaire le Chayok qui se jette avec fureur dans l’Indus.

Nous franchissons aussi vite que possible ce vertigineux passage, et ce n’est que parvenus de l’autre côté de la descente que nous regardons ce spectacle grandiose.

Sur cet étroit passage, hommes et chevaux semblaient être suspendus au-dessus de l’abîme.

Cependant notre saïs flatte et caresse le cheval de mon mari, qui refuse d’avancer, et, lui prenant doucement le sabot, il le lui pose sur une pierre à peu près ferme; la bête,sentant un terrain dur, se rassure et, guidée dans la bonne voie par son conducteur, se met doucement à descendre, sautant de pierre en pierre, et franchit heureusement ce redoutable passage.

Nos bêtes une fois en sûreté, nous poussons un soupir de soulagement et nous pouvons enfin regarder à notre aise le spectacle imposant que nous offre la réunion de ces deux immenses cours d’eau. Le Chayok, qui emmène les eaux des lacs Pankong, se jette à cet endroit avec une impétuosité extrême dans l’Indus. Certes c’est bien le véritable point pour servir à cette jonction furibonde. Aussi puissant et peut-être plus considérable que le fleuve lui-même, le Chayok est considéré par les géographes comme la tête septentrionale de l’Indus. Les indigènes l’appellent l’«Indus femelle».

Quel autre terrain que ces immenses granits aux gibbosités rugueuses pourrait résister aux fureurs de ces eaux? Ces lieux arides et sauvages peuvent seuls en être les témoins. Quel spectacle pour un peintre! Je ne l’ai vu qu’une fois et j’en garde le tableau vivant devant mes yeux. Nous nous détachons tout émus de ce splendide coup d’œil et nous reprenons le chemin, qui passe au milieu de petits villages, de champs et de jeunes plantations. Notre cœur en est fortement soulagé. Nous admirons une vieille mosquée qui répond au nom de Sobzar. Ce bâtiment en bois sculpté, ombragé d’arbres, est la maison de prière des habitants d’un petit hameau appelé Sarmiki, nid tout vert enfoui dans le creux d’une immense montagne.

Plus loin, au milieu d’un dédale de pierres, de canaux d’irrigation, de jeunes arbres, de vieux noyers plusieurs fois centenaires, la ville de Parkouta se dresse devant nous sur un énorme bloc de rocher qui lui sert de piédestal. En face, sur l’autre rive, des maisons couvrent la pente de la montagne; les plantations sont dispersées en gradins, retenuespar une maçonnerie assez bien faite, et des arbres grimpent jusqu’à des hauteurs inaccessibles.

A Parkouta, sur une magnifique pelouse, M. de Ujfalvy fait des mensurations sur les Baltis, et M. de F... prend des types à la chambre claire. Nous achetons à de pauvres gens des briquets avec lesquels ils allument leur feu. Ils les suspendent à leur ceinture; ces briquets sont toujours accompagnés d’un couteau, d’une petite cuillère et d’une grosse aiguille en cuivre percée à l’une des extrémités.

A partir de Parkouta, l’Indus est resserré dans de hautes montagnes, et le milieu de la route est obstrué par des rochers d’un brun superbe. Lorsque le fleuve est haut, ils sont couverts par les eaux; les cavaliers doivent alors prendre la route qui passe sur la crête et qui est beaucoup plus longue. Car, pour suivre cette voie basse dans laquelle nous nous sommes engagés, les piétons sont obligés de s’arc-bouter sur les pierres glissantes de ces blocs. En ce moment, malgré la baisse relative des eaux, c’est à peine si nous pouvons trouver un passage, en empiétant sur le lit du fleuve et en nous courbant pour éviter le heurt des roches. La route continue en un long ruban se modelant sur la crête de la montagne.

Nous arrivons à Tolti, ancienne capitale du Baltistan; elle est plus grande que Skardo et pourrait être facilement défendue. Ses plantations sont préservées des inondations de la rivière par des gradins soutenus par des murs de pierres en très bon état. Tous ces travaux ont été exécutés par Méta-Manghel.

Depuis Gôl jusqu’ici, des eaux ont été conduites par un aqueduc qui les amène à des hauteurs très élevées. Indépendamment de l’Indus qui la baigne, Tolti est traversée par une jolie et bruyante rivière, le Cassaro, dont les eaux limpides fournissent une boisson délicieuse aux indigènes. Les montagnes qui enferment ce fleuve sont effritéespar le temps, et les différentes couleurs qu’elles prennent aux reflets du soleil font leur principal attrait. Mais cette nature, belle pour les autres, n’a pour moi aucun charme; elle est trop raide, trop nue, trop aride! Si quelques jolis et riants villages ne venaient de temps à autre jeter une note gaie et souriante, ce serait, malgré ces grandioses beautés, le pays le plus désolé que j’aie jamais vu. C’est comme une prison perpétuelle, une volonté immuable qui vous dit: Vous n’irez pas plus loin!

Le 6 nous partons à six heures du matin seulement, mais septembre est venu, et la température s’est sensiblement rafraîchie. Nous sommes à 2750 mètres, cependant on nous apporte, à toutes les stations, du raisin, des poires, des pommes, voire même des pêches et des abricots; c’est à n’y rien comprendre, et notre bonne et vieille Europe serait bien étonnée, elle qui à ces hauteurs n’a plus que de la neige et de la glace à offrir à ses visiteurs. A peine en avons-nous vu hier sur le haut d’un pic qui semblait vouloir se perdre dans le ciel.

En partant le 7, nous montons à cheval, selon notre habitude. Nous faisons quelques pas; nos montures fraîchement reposéeshennissentde plaisir; nous croyons traverser un joli endroit tout vert... Tout à coup un amas de pierres sur lequel se dessine vaguement un escalier apparaît comme notre chemin. Les coulis qui conduisent nos chiens sont déjà sur les premiers gradins de ce sentier à peine ébauché dans le roc et nous regardent d’un air narquois.

Adieu nos montures, il faut mettre pied à terre et grimper. Plus nous montons, plus la montagne est haute et présente ses flancs dénudés, sur lesquels on cherche la route. Nos chiens sautent gaiement; nous montons péniblement, et nos chevaux semblent nous suivre à regret.

Les aspérités se dressent toujours plus élevées devant nous. Nos regards se lèvent anxieux vers ces hauteursimpitoyables; nos poumons et nos jambes demandent grâce, mais c’est en vain.

Enfin nous sommes sur le faîte. Gens et bêtes, tout le monde souffle. Nous remontons sur nos chevaux et nous suivons péniblement des corniches qui montent et qui descendent à chaque instant. Quelle route longue et pénible!... Va-t-elle donc finir? nous apercevons de loin la descente. Quelle joie!...

Mais celle-ci, de près, est horrible. Impossible de penser à la faire à cheval. C’est à pied qu’il faut aller. Nos pauvres chaussures: comme les cordonniers seraient contents si l’on avait toujours de pareilles routes.

Deux heures durant, nous descendons sur du sable, sur des pierres, sur des rocs, sautant, glissant, enjambant des marches d’une hauteur à laquelle nos architectes n’auraient jamais songé.

Cependant les balcons sont solides, mais les corniches tournent un peu trop. Heureusement cet escalier vertigineux touche à sa fin.

De loin nous voyons la station. Mais nous devons nous arrêter à Do, car à Karmagne il n’y a pas de place pour nos tentes, et nous en sommes encore à trois milles. D’ailleurs nous sommes si fatigués que nous ne demandons pas mieux que de nous reposer.

J’ai toutes les peines du monde à trouver un cordonnier pour réparer mes bottes toutes déchirées. Enfin nous en rencontrons un, qui me remet une pièce grossière. C’est toujours mieux qu’un trou. Ici les indigènes vont pieds nus: c’est moins coûteux et les réparations ne se font pas sentir. Les élégants, car il y a toujours des élégants, même dans les cités les plus sauvages, les élégants, dis-je, portent des espèces de sandales en cuir. Sur les chemins pierreux et sablonneux, c’est la meilleure des chaussures: seulement il ne faut pas qu’elles soient mouillées. Celles que lesBaltis confectionnent pour leur usage particulier sont grossièrement travaillées; mais à Srinagar il s’en fait de très jolies et de fort commodes. Il y a non seulement une chaussette de cuir, mais il y a en plus une semelle très forte, qu’on met à volonté et qui s’attache au pied par des courroies élégamment agencées. L’après-midi le radjah de Karmagne est venu nous donner le salam. Il nous fait apporter des melons, des raisins et de superbes abricots; ils sont loin cependant d’être aussi bons que ceux de Chigar.

Décidément les Baltis aiment les fleurs; ils s’en mettent sur la tête, à défaut d’autre parure. Cela fait un curieux effet de voir des jeunes garçons entièrement nus, la tête lourdement chargée, suivant la saison, de fleurs blanches ou rouges.

Cette population laborieuse possède une civilisation relative, car ils ont dans tous les villages des waterclosets placés de distance en distance. Ce sont de petites constructions en terre et en pierres en forme d’escargots.

Eux aussi, pour se guérir, se brûlent le corps. M. de Ujfalvy en a vu qui avaient le ventre couvert de cicatrices.

La récolte des moissons est faite; tous les épis, arrachés de terre, sont mis en tas semblables à nos meules, affectant néanmoins la forme carrée.

Le 7 septembre nous voit en selle à six heures. Entre Do et Karmagne, on dirait un pays détruit par le feu, tant les pierres, effritées par le temps, sont remarquablement belles. On croit voir à chaque pas les ruines de palais en cendres. Les montagnes elles-mêmes sont quelquefois en marbre.

Le pont en corde qui traverse l’Indus et sur lequel on se rend à Karmagne est bien plus imposant que celui du Tchinab. Il est plus élevé, plus long et, par cela même, plus secoué par le vent; cette réunion de brindilles de bois dont on fait des cordes a quelque chose de vertigineux.

Nous descendons de nos montures, et, guidés par des coulis, nous nous avançons jusqu’au milieu du pont. Ce pont pourrait plutôt s’appeler une échelle, car c’est sur chaque échelon qu’il faut poser le pied. L’Indus, roulant ses eaux impétueuses, paraît, entre chaque échelon, prêt à vous engloutir au moindre faux pas. La tête vous tourne si vous n’en avez l’habitude, et, sans l’aide de vos coulis, le passage serait d’une extrême difficulté. Quant aux chevaux, il leur est impraticable; aussi traversent-ils l’Indus à la nage, soutenus par des cordes qu’on tire de l’autre côté de la rive. Bon nombre de bêtes se noient à ces terribles passages, ou sont entraînées par le courant. On m’avait fait un tel tableau de ces ponts, que je m’étais imaginée ne jamais pouvoir en franchir.

Certes se voir suspendu au-dessus d’un fleuve immense qui roule ses eaux grisâtres sous un plancher balancé au gré du vent n’a rien de bien rassurant, mais avec du courage et de la bonne volonté on vient à bout de tout, et il faut en faire provision en voyage.

Karmagne, situé sur la rive droite de l’Indus, est un des plus beaux sites du Baltistan riverain. Le vieux palais du radjah est construit sur le haut d’une montagne; il semble être soudé dans le roc; les fenêtres en bois qui s’en détachent font un effet superbe. Il est très grand et devait autrefois servir de château fort, car sa position est formidable. Le nouveau palais, tout neuf, tout coquet, avec ses fenêtres en forme de tourelles et ses boiseries jaunes toutes reluisantes de vernis, ressemble à un joli chalet, dont le pied est caché par un jardin où les fleurs se mêlent agréablement aux arbres. Il s’élève à quelques pas seulement du vieux château.

L’habitation du frère du radjah, pour être plus petite, n’en est pas moins séduisante et paraît surgir complètement d’une touffe de verdure du plus beau vert qui domine le fleuve.

Plus on remonte l’Indus, plus les villages se rapprochent les uns des autres. Les chemins qui courent sur la rive droite du fleuve sont tellement effrayants, les escaliers qui le surplombent pour joindre un sentier à un autre sont tellement exigus qu’ils nous font trouver notre chemin superbe. Ce sentier, du reste, n’est praticable que pour les piétons.

A quelque distance de Do se trouve le cimetière des Baltis; leurs tombes rappellent un peu le rez-de-chaussée de leurs maisons. Ce sont de petits édicules en maçonnerie de gros cailloux, de forme carrée et peu élevés au-dessus du sol. La tombe de leurs saints se trouve toujours dans un endroit assez isolé; elle est entourée de longs bâtons au haut desquels flottent de petits morceaux d’étoffe rouge et blanche.

Les Baltis de la secte nourbakchis se rasent le milieu de la tête et laissent le reste de leurs cheveux bouclés, ainsi que le font leurs frères; leurs femmes, que nous rencontrons, ne sont certes pas jolies, et la propreté n’est pas leur côté faible.

La route est toujours la même: décombres, rocs et pierres; quelques-unes gardent l’empreinte de dessins curieux, que M. de Ujfalvy s’empresse de reproduire sur du papier. Ce sont surtout des scènes de chasse. Il y a bien longtemps que ces dessins ont été faits. Les Baltis d’aujourd’hui n’en seraient pas capables.

Encore un bien mauvais passage, grand Dieu! et nous serons à Baïtan.

L’étape est courte, six cosses ou dix milles. Une cosse baltistane vaut un mille et demi et un peu plus. Mais les Baltis ne sont pas toujours très sûrs eux-mêmes de leurs distances.

Les Baltis portent quelquefois sur leur grosse chemise depatou(lainage grossier) un bracelet ou plutôt un bourrelet d’étoffe, qu’ils fixent à leur bras avec une petite brocheen cuivre; ils enferment dans ce bourrelet un talisman. Ils portent aussi des amulettes au cou, et, quand on les mensure, il faut bien se garder de toucher à ces objets, car ils perdraient alors leur privilège sacré. Aussi les protègent-ils avec leurs mains.

Inscriptions et dessins sur les rochers (vallée du haut Indus).Inscriptions et dessins sur les rochers (vallée du haut Indus).

Inscriptions et dessins sur les rochers (vallée du haut Indus).

Décidément je deviens médecin. J’ai fait à Skardo une cure merveilleuse en guérissant le fils du djemel-dar, qui, depuis trois ans, avait un point de côté. Deux rigollots ont opéré ce miracle. Depuis ce temps, le père, qu’on a adjoint à notre suite pour nous guider dans notre chemin jusqu’à Srinagar, me présente toutes les personnes qui sont malades. On amène aussi à mon mari jusqu’aux aveugles, auxquels, hélas! il ne peut rendre la vue. Il leur conseille d’aller à Srinagar se faire faire l’opération ou se laisser soigner, car il n’a pas, dit-il, les instruments nécessaires ni les remèdes suffisants à sa portée. A ceux qui ont la fièvre, M. de Ujfalvy leur donne de la quinine, et moi je mets des cataplasmes et du cérat sur les plaies de ces malheureux. Ces médicaments les guérissent, et ils ont une foi aveugle en nous. Le jeune tchouprassi a eu les amygdales gonflées par le froid; je lui ai mis une cravate au cou, et, ô merveille! le lendemain son mal avait disparu.

Qui m’aurait jamais dit que, mon mari et moi, nous exercerions la médecine dans le gouvernement du Baltistan? Heureusement ce n’est pas comme en France, car, n’ayant pas de diplôme, on nous enfermerait pour exercice illégal de cette profession.

Dans ces montagnes si près du ciel, les maladies sont assez rares. Les hommes, toujours au grand air, aguerris dès leur plus tendre enfance à toutes les intempéries des saisons, vivant sobrement, donnent peu de prise aux maladies passagères; seules les maladies héréditaires peuvent vicier leur sang, et la malpropreté est leur plus grande ennemie.

Le soir, à Baïtan, notremounchi, escorté du djemel-dar, nous demande si demain nous voulons prendre par le haut de la montagne ou suivre le bord de la rivière; nous nous décidons pour le fleuve, et, le 8 au matin, nous sommes sur ses bords par un chemin exécrable. Nous avons mal fait;cette route est horrible, même pour les piétons. Impossible de passer à cheval entre le bord de la rivière et le roc. Les corniches, sur lesquelles j’avance en frissonnant, me font recommander mon âme à Dieu; les balcons me donnent le vertige. Nous sommes plus souvent à pied que sur nos bêtes. Plus nous allons, plus le chemin devient mauvais (crabe, comme on dit dans le Baltistan), et nous arrivons exténués à Tarkouti, après avoir remarqué un petit village si haut perché que nous avons demandé son nom: il s’appelle Tchirchiki.

Tarkouti est réputé pour son manque d’herbe absolu. Cet endroit est aussi un de ceux où l’Indus est le plus mauvais; c’est presque un torrent mugissant.

Les montagnes changent cependant d’aspect et de hauteur.

Le 9, après quelques milles toujours en montagnes, nous quittons les bords de l’Indus et nous sommes sur ceux du Sourou, qui se jette à cet endroit dans ce fleuve, dont il va grossir les eaux.

Adieu donc, puissant torrent dont le nom a résonné à mes oreilles d’enfant; femme, je te quitte sans regret, car tes bords arides sont d’une beauté trop sauvage pour moi. Quelle habitude de ces âpres paysages doit avoir l’homme qui s’enferme dans ces rudes contrées qu’il aime et dont il fait ses délices! Dans notre imagination civilisée, nous ne pouvons nous faire une idée de ces pays dans lesquels notre semblable vit au milieu d’une monotonie perpétuelle. Vie tranquille, sans animation, au milieu de cette nature dévastatrice. Tandis que nous, enfermés dans une nature qui se plie à tous nos besoins, à toutes nos exigences, nous sommes remuants, agiles et en proie à toutes les convoitises de la civilisation.


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