Chapter 7

Le maharadjah et sa cour.Le maharadjah et sa cour.

Le maharadjah et sa cour.

Nous voilà donc à Srinagar, dans cette belle capitale tant vantée du Cachemire. Selon l’opinion vulgaire, le nom de la ville viendrait d’une espèce de chèvrefeuille très odorant appelé sirini et qu’on rencontre partout en abondance aux environs; mais la véritable étymologie estSri Naya Gark, la «ville neuve du Très-Haut» (Sri étant une des appellations favorites de Siva).

Cette vallée magnifique, qui compte à peu près quatre-vingts milles de long sur quarante de large, et qui est tout enfermée par de hautes montagnes, est d’autant plus belle qu’on arrive des Indes. La tradition rapporte que la route de Lahore à Cachemire fut ouverte par Kacheb, petit-fils de Brahma, qui sépara, dit-on, deux montagnes. Ce gigantesque ouvrage s’appelle la Porte Cachemirienne, et la montagne ainsi percée prit le nom de Kach-Mer.

Ce pays est habité par différents peuples, qui suivent presque tous la religion de Mahomet; mais il est gouverné par une famille d’origine hindoue. Le père du radjah actuel l’acheta moyennant quelques milliers de roupies, et il fit un traité avec les Anglais, qui le reconnurent comme souverain, à charge de payer à la couronne une redevance annuelle. Cette redevance consiste en châles et en moutons.

La première visite de M. de Ujfalvy fut pour le maharadjah Rambir-Singh, qui le reçut avec tout le cérémonial de l’Orient et lui demanda quel projet il avait en venant dans son pays. M. de Ujfalvy lui répondit que le désir de la science avait seul guidé ses pas et que, s’il pouvait aller à Skardo et pénétrer jusqu’à Ghilghit pour s’aventurer plus loin encore, ses vœux seraient réalisés. La permission d’aller à Skardo lui fut accordée sur-le-champ, mais on refusa de le laisser aller à Ghilghit. Le pays était en révolte contre l’autorité du maharadjah, et le résident anglais avait failli être assassiné et était forcé de revenir. Dans ces conditions, Rambir-Singh ne pouvait permettre àM. de Ujfalvy de s’y rendre. Mon mari dut se résigner de bonne grâce. Se révolter eût été compromettre notre voyage. Pour prendre des mensurations anthropologiques sur les indigènes, il fallait l’aide du gouvernement, et, comme le maharadjah y portait beaucoup d’intérêt, Sa Hautesse promettait son intervention. Le succès était donc certain; vouloir pousser plus loin eût été téméraire et n’aurait eu pour effet que de nous aliéner les bonnes intentions du souverain.

Le maharadjah du Cachemire est un bel homme, à la figure intelligente et douce, aux yeux de velours; ses manières sont nobles et empreintes de cette majesté commune à tous les Orientaux; chaque pas qu’il fait est compté; chaque geste, chaque parole sont réglés d’avance. C’est aussi un des plus puissants des princes indigènes.

Les maharadjah avaient autrefois des radjah sous leur suzeraineté, et à eux seuls appartenait le droit de déclarer la guerre. A présent, presque tous ces radjah ont disparu, et le maharadjah du Cachemire est le seul dont le royaume ait une certaine importance.

Il a trois fils et plusieurs filles; l’aîné de ses fils est marié, mais n’a pas d’enfant; il pourra donc prendre une autre femme. Les Hindous ne doivent avoir qu’une femme, les autres sont des concubines; ce n’est que lorsqu’ils n’ont pas de fils que leur religion leur permet de prendre plusieurs femmes. Le grand but de la vie d’un Hindou est d’avoir un fils; s’il n’en a pas, il peut en adopter un et lui donner sa caste, quelle que soit celle d’où il est sorti.

On dit que le père du maharadjah est le seul qui eût marié sa fille, car autrefois on s’efforçait de les faire périr dès leur naissance en les privant du sein de leur mère; on ne les épargnait que si l’on n’avait pas d’enfants mâles; cette coutume barbare existait surtout chez les Radjpoutes. Lesnoces de la fille du maharadjah furent superbes; elles durèrent plusieurs jours et engloutirent des sommes considérables.

Anant-Ram, premier ministre du maharadjah.Anant-Ram, premier ministre du maharadjah.

Anant-Ram, premier ministre du maharadjah.

Le souverain actuel aime beaucoup les Européens, ou du moins il en a l’air; mais son fils aîné les méprise et les déteste, dit-on.

Le premier ministre, le divân Anant-Ram, est un homme très intelligent et tout jeune encore; son père, homme d’une rare capacité, lui a laissé, paraît-il, une lourde tâche, car il avait habitué le maharadjah à ce que toutes les affaires lui passassent par les mains.

Aime-t-il ou n’aime-t-il pas les Européens? là est la question. Toujours est-il que son plus grand plaisir est de mettre des bâtons dans les roues entre les relations, très tendues, de son gouvernement et du résident anglais; comme il est très rusé, très souple, très poli et surtout très malin, ce n’est pas toujours le résident anglais qui l’emporte dans cette lutte sourde.

Une fois que je fus sur pied, Mme Henwey nous proposa d’aller visiter le temple du Takhti-Soliman.

Nous partons de grand matin; il a fait la veille un orage accompagné d’un peu de pluie qui a rafraîchi l’atmosphère, les nuages se sont dissipés et nous avons un magnifique coup d’œil. Mme Henwey et moi, nous nous faisons porter en palki, et M. de Ujfalvy nous suit à cheval.

Nous passons devant un cimetière musulman qui se trouve près de la montagne, en face duquel se sont groupées quelques maisons où habitent lesfossoyeurs.

Aux Indes il n’y a pas de fossoyeurs. Les Hindous aussi bien que les musulmans incinèrent ou enterrent eux-mêmes leurs parents. C’est un devoir qu’ils ne cèdent à personne. Cachemire fait exception à cette règle, et les gens qui ensevelissent les morts sont parqués comme des lépreux. En ce moment ils sont occupés à tisser de la toile ou du coton, et leur métier est aussi primitif que celui des autres Hindous. Ils vont et viennent, tenant leur fil en main, et nous regardent passer d’un air mélancolique.

Nous nous engageons sur la montagne; la route est horrible, mais nous arrivons quand même au sommet.

Temple hindou sur le Takhti-Soliman.Temple hindou sur le Takhti-Soliman.

Temple hindou sur le Takhti-Soliman.

Le temple qui le couronne n’est pas très grand. On ymonte par quelques marches très hautes et on y entre par une porte très étroite; les habits des fidèles ont poli les pierres qui sont près de l’entrée. Il a dû y avoir une cérémonie, car, lorsque nous y pénétrons, une forte odeur d’encens emplit la voûte. L’intérieur est en pierres sculptées, et au milieu se trouve unlingamen pierre noire en forme de borne, sur lequel on a posé une couronne de fleurs jaunes. Le jaune est la couleur préférée pour les cérémonies religieuses, et c’est elle que nous avons toujours rencontrée. Ce temple est surmonté d’une coupole qui domine gracieusement la montagne, mais le panorama qui s’étend sous nos yeux est encore ce qui me plaît le plus.

La vallée, entourée de montagnes, s’étend à perte de vue; les plantations, les prairies entrecoupées d’arbres forment comme des tapis de différentes couleurs; le Djilam déroule ses méandres, qui rappellent les dessins de palmes que l’on voit sur les châles, pour disparaître en entrant dans la ville, dont il baigne les maisons. La forteresse gardienne de Srinagar, bâtie sur une petite hauteur, domine la cité orientale; ces blocs montagneux sont nus et arides au midi et boisés un peu du côté du nord. Des cimes neigeuses se font jour par-ci par-là, et le lac qui baigne et reflète le pied de ces géants terrestres étale sa belle nappe d’eau au soleil. Les plantes maritimes en verdissent la surface; les jardins flottants en rapetissent l’étendue, y forment des canaux, et cette division en rompt la monotonie. Des rideaux de peupliers s’élancent droits et fiers sous un ciel nuageux, comme celui de notre belle Europe, et l’air frais du matin emplit nos poumons de bien-être.

Pas une pierre à pouvoir emporter, quel dommage! quels regrets!

Nous redescendons dans la ville et passons près de l’hôpital, bâti par le maharadjah et tenu par des missionnaires anglais. Il est propre et toujours plein, car c’estle docteur anglais qui s’en occupe, tandis que l’autre hôpital, qui est confié aux soins des médecins indigènes, est toujours vide.

Ce second bâtiment est pourtant bien élégant et coquettement posé sur les rives du Djilam, tandis que l’hôpital anglais, avec ses murs en terre, n’est rien moins que gai. Les missionnaires sont les seuls qui sont autorisés à rester en hiver; en reconnaissance de ce privilège, ils ont fait planter une large allée de peupliers qui conduit jusque dans la campagne.

Jeune Hindou du Cachemire.Jeune Hindou du Cachemire.

Jeune Hindou du Cachemire.

En revenant à la maison, nous trouvons une dizaine de Cachemiris qui attendent M. de Ujfalvy assis ou couchés paresseusement sous la large véranda. On doit les mensurer, et le premier ministre veut assister à cette opération, afin d’en rendre compte à son maître. M. de Ujfalvy commence aussitôt qu’il est arrivé. Le Cachemiri qui habite ce beau pays ne ressemble nullement à ses voisins. La tête, dont le volume diffère de beaucoup en grosseur de celle de tous les autres peuples que nous avons vus jusqu’à présent, est ce qui frappe le plus en lui. Il a le front haut et bombé, les bosses sourcilières prononcées; les sourcils sont bien arqués, fournis et presque toujours continus. Le nez est très grand et bien fait, la bouche moyenne, et les lèvres particulièrement fines; la barbe est abondante; leurs cheveux sont ondés et noirs. Les oreilles sont petites et peu saillantes; mais généralement les extrémités sont grandes. Ils ont la peau velue, leur torse est élancé; ils sont vigoureux; leurs muscles sont développés et dénotent la force et la vigueur, surtout en comparaison des Hindous de la plaine, qui ont toujours l’air d’un roseau agité par le vent. Malgré toutes ces qualités physiques que possèdent les Cachemiris, on peut répéter ce qu’en disait Jacquemont il y a cinquante ans: «Peuple ingénieux, mais lâche; ils sont fourbes, plats, menteurs, voleurs, et manquentabsolument de courage. Race prodigieusement douée dans un pays merveilleusement fertile, dégénérée moralement et présentant en même temps un physique des mieux constitués. Les femmes sont belles, quoique avec des traitsun peu accusés; elles sont bien faites, mais elles manquent de soins de propreté, et elles sont d’une morale plus que douteuse.» Ce portrait, tracé de main de maître, est encore aujourd’hui d’une scrupuleuse exactitude. Qui donc aurait pu faire changer ce peuple intelligent? Est-ce le régime auquel il obéit aujourd’hui? Non. Longtemps courbé sous l’esclavage, asservi à des lois qui ne sont pas les siennes, il vient d’être décimé par une horrible famine qui a réduit la population à son tiers. Cette calamité, due en grande partie à l’imprévoyance des autorités, a duré trois ans sans qu’il fût possible de l’enrayer. Les chemins étroits ne pouvaient laisser passer que des mulets chargés de grain, et les pauvres bêtes, privées elles-mêmes de nourriture, succombaient sous le poids et la fatigue; des hommes, des femmes couverts de bijoux et tenant dans leurs mains crispées des pièces d’argent, se tordaient et se roulaient dans les tortures de la faim; des gens hâves et décharnés s’affaissaient sur le seuil de leur maison, suivant d’un œil hagard des vaches maigres et languissantes qui pourtant auraient pu atténuer leurs souffrances. Mais la religion, cette implacable religion qui n’est pourtant pas la leur, leur défendait, sous peine de mort, de toucher à ces animaux sacrés. Ainsi au Cachemire, dans un pays habité par des musulmans, il est défendu de tuer une vache ou un bœuf, parce que le maharadjah est Hindou et que cet animal est l’animal sacré par excellence. La bouse de vache constitue, aux yeux de ce peuple fanatique, la purification la plus efficace; tout ce qui est impur ou a pu le devenir est purifié par elle.

Un brahmine a-t-il été souillé par quelque attouchement, vite il va se purifier en buvant de l’urine de vache et en se frottant avec de la bouse. Malheur au propriétaire qui perd sa vache! car le ciel est en grande fureur contre lui.

Le premier ministre du Népaul disait un jour à M. Henwey,alors résident anglais dans ce pays: «Si un de vos compatriotes venait à tuer un indigène, je pourrais très bien le sauver; mais si par malheur il tuait une vache, il me serait impossible de le soustraire au supplice». Lorsque les troupes du maharadjah allèrent en guerre dans le pays de Ghilghit, il arriva que ces malheureux soldats furent sur le point de périr, faute d’aliments. Ils avaient comme bêtes de somme des buffles, mais ils se seraient laissés mourir de faim plutôt que d’y toucher; il fallut consulter les brahmines, qui, s’étant assemblés et ayant délibéré, déclarèrent que le buffle n’était pas un bœuf et qu’on pouvait le manger. C’est ainsi que cette malheureuse armée fut sauvée. Il est plus que probable que les brahmines, souffrant eux-mêmes de la faim, auront trouvé celle ingénieuse combinaison, qui satisfaisait en même temps leur conscience et leur appétit. Pourtant il n’est pas rare de voir les Hindous maltraiter leurs vaches et leur donner des coups. Dans la partie des Indes qui appartient aux Anglais, la vente de viande de vache et de bœuf ne souffre aucun inconvénient. Les brahmines sont très tolérants à cet égard, et un fait que j’ai lu doit ici trouver sa place; il prouvera jusqu’à quel point les brahmines modifient jusqu’aux prescriptions les plus sévères de la loi.

«Au temps d’Akbar, un brahmine pria ce prince de faire un édit par lequel il défendît de tuer une seule vache dans sa province; ce prince, ayant accédé à sa demande, fut bien étonné de voir quelque temps plus tard le brahmine qui venait le prier de nouveau de révoquer cet édit. Akbar voulut savoir pourquoi ce changement. Le brahmine lui répondit qu’il avait vu en songe plusieurs vaches qui, furieuses, l’avaient poursuivi de leurs cornes, et que l’une d’entre elles lui avait dit: «Ne sais-tu pas qu’après notre mort nos âmes doivent passer en d’autres corps sous des formes plus nobles? Si ta religion défend de nous tuer etde nous procurer cet avantage, n’empêche pas les autres de le faire, car, en l’empêchant, tu deviens notre ennemi.»

Cette anecdote doit servir à calmer les remords des Hindous, auxquels le trafic de la viande de bœuf procure de grands avantages.

Quoi qu’il en soit, cette vente n’est pas tolérée au Cachemire, et le peuple, quoique musulman, doit s’y soumettre. Je ne crois pas que Rambir-Singh ait de mauvaises intentions, au contraire, mais il est tellement entre les mains des brahmines, que ceux-ci en font ce qu’ils veulent.

Les Pandits, qui tiennent le premier rang au Cachemire, sont les brahmines qui ont conservé intacte leur religion. Jamais ils ne se sont alliés avec d’autres, et ils sont le plus bel échantillon de la race aryenne. Les femmes, sans avoir la grâce sculpturale de celles de Bombay, sont élégantes et beaucoup plus blanches de peau.

Le type des Pandits est beau. Le front, haut et noble, porte avec grâce le turban, et le nez, dans la même ligne que le front, est droit et légèrement courbé. Les sourcils, arqués et bien fournis, se dessinent nettement sur leur peau claire, qui fait ressortir davantage leurs yeux noirs et brillants fendus en amande; la bouche est petite, et, lorsqu’elle sourit, elle laisse voir de petites dents éclatantes de blancheur. Leurs oreilles sont petites et aplaties, le cou est bien proportionné, et le torse est élégant et élancé; leurs extrémités, surtout les mains, sont fines, et les attaches très délicates dénotent la pureté de leur race. Leur chevelure est abondante, ainsi que leur barbe, qui est quelquefois blonde.

Leurs cheveux, ondés, sont noirs et châtains. Ils ont l’air distingué, et leur taille, au-dessus de la moyenne, est majestueuse; leur démarche est noble et élégante, sous leur costume oriental qui leur sied admirablement. Ils présentent enfin le plus beau type que nous ayons rencontré. Ils ontconscience de la pureté de leur race, car, tout en conservant leur religion, même après l’invasion musulmane, ils ne se sont jamais mariés à des femmes musulmanes, quoique quelques-unes des leurs aient épousé des conquérants. Les Pandits cachemiris considèrent les brahmines du Bengale comme bien au-dessous d’eux. En dehors de leur fanatisme religieux, ils sont d’une urbanité parfaite, plus digne et beaucoup moins fourbe que les Cachemiris, ce qui n’empêche pas que dans les villages ils remplacent les exécrables banyas des plaines, c’est-à-dire qu’ils sont marchands, prêteurs d’argent et usuriers à la fois.

Il y a à la cour du maharadjah un Pandit appelé Ramdjou, sous-gouverneur de Srinagar, qui parle passablement le français. On prétend que c’est un favori du souverain, que les raffinements de la civilisation occidentale ont gâté du tout au tout.

Après le déjeuner nous avons descendu la rivière dans lependrad’honneur du résident anglais, sorte de bateau sur lequel s’élève au milieu une espèce de pavillon couvert de beau cachemire et garni de rideaux qu’on peut descendre et remonter à volonté. Avec trente rameurs, nous devrions aller vite, mais le soleil est si chaud, même au Cachemire, que la paresse orientale n’en est pas bannie. Nous passons devant l’hôpital du maharadjah, toujours vide malgré son air de blancheur et de propreté. Peut-être est-ce son abandon qui entretient sa jeunesse.

La maison du favori s’élève ensuite à quelques pas de distance, aussi propre, aussi brillante que sa voisine. C’est une telle rareté qu’il faut la signaler au plus vite. Ce favori s’appelle le babou Nilomber, et, comme dans ce paradis terrestre les racontars ont aussi droit de cité, on prétend que pendant qu’il fait sonner les sonnettes de son temple, afin d’annoncer au peuple qu’il est en prières, il préfère la lecture des romans de Zola et de Daudet à celle des Védas,les livres sacrés des Hindous. Vient ensuite un pont largement assis sur ses arches. Il est situé près du palais; c’est le rendez-vous favori des flâneurs.

De cinq à six, heure de la promenade en bateau du souverain, les curieux, les oisifs, les bienheureux qui doivent l’accompagner ne font pas défaut. Des mounchis tout habillés de blanc attendent dans un bateau les ordres de leurs maîtres, car ils sont les écrivains ordinaires du souverain.

Le palais, aux murs blanchis, forme une rotonde; les tonnelles font saillie sur la rivière; les terrasses couvertes aux fenêtres grillées marquent l’endroit qui recèle les malheureuses femmes couronnées.

Le temple est couvert de fer-blanc, et son escalier de pierre conduit de la rivière au bâtiment. Tout cet ensemble ne ferait peut-être pas mal s’il n’était flanqué de toutes ces bicoques qui forment le bâtiment dans lequel habite le premier ministre. On arrive à ce pâté de constructions par un seul escalier surplombant la rivière. On prétend que toutes ces dépendances du palais possédaient autrefois des escaliers qui favorisaient tout spécialement les nombreuses intrigues des conspirateurs de cour, mais que, pour les faire cesser, Rambir-Singh les avait fait disparaître en une nuit, et il n’avait laissé que ce seul et unique escalier, sans lequel le ministre n’aurait pu arriver à son ministère. De cette manière, le souverain sait au juste qui entre et qui sort de chez son premier serviteur.

Le défilé des maisons continue; les poutres qui les soutiennent semblent jaillir de la rivière; les balcons font saillie, et leur solidité paraît douteuse. Les escaliers aux pierres dégradées, aux voûtes sombres et étroites, ont l’air de vouloir vous conduire à un souterrain. Pas du tout; les maisons s’élancent au-dessus avec leurs boiseries branlantes, leurs fenêtres à grillages, leurs étages aux toits de terre tout fleurissants au printemps. Quelques-unes de ces constructionssont assez originales, mais la propreté, l’entretien s’y laissent bien désirer. Heureusement le pittoresque remplace l’originalité et la beauté. Tout est si noir, si vieux, si biscornu; le temps a jeté là-dessus son voile réparateur, et le visiteur s’extasie sur ces dévastations saturnales. Les marches qui garnissent les deux côtés de la rivière sont en harmonie avec le reste, et les femmes et les hommes qui s’y baignent à loisir augmentent encore l’étrangeté du tableau.

Le nouveau palais du maharadjah.Le nouveau palais du maharadjah.

Le nouveau palais du maharadjah.

Au coucher du soleil, toutes les femmes sortent de leur maison, un pot en terre ou en cuivre sur leurs épaules. Leurs grandes robes rouges ou bleues, et leurs voiles qui ont été blancs, mais qui ne le sont plus, les encadrent gracieusement et prêtent à leurs traits durs et accentués quelque chose de vaporeux. Leur air toujours mélancoliquefait songer malgré soi à leur triste et ennuyeuse vie. Elles viennent faire leur toilette à cette rivière qui roule lentement des eaux souvent terreuses. Puis, quand elles se sont baigné les pieds, lavé le visage, nettoyé les dents avec leurs doigts, elles emplissent de cette eau leur vase de terre et la rapportent à la maison pour en faire leur boisson et la faire servir à leurs préparations culinaires. Ce n’est rien encore lorsque toutes ces choses se font dans ce large cours d’eau qui coule pourtant et se renouvelle; mais, quand vous vous promenez sur ces étroits canaux, desservis par les lacs dont le cours est presque stagnant, d’où s’échappent de certaines petites baraques de bois, bâties d’espace en espace, des odeurs à vous faire reculer, on se demande comment des êtres vivants peuvent s’ébattre avec joie dans ces ruisseaux fangeux et boire avec délices cette eau verdâtre et puante.

Dans une promenade sur un de ces canaux avec Mme Henwey, nous avons pu voir qu’il était bien fréquenté; de grandes et élégantes habitations en garnissaient les bords. Neuf ponts aux arches sveltes et gracieuses réunissaient les deux rives. L’un d’eux était bordé de maisons au lieu de parapet. Les hommes, les femmes, les enfants vivaient là comme dans la rivière, et cependant il y avait si peu d’eau que notre bateau touchait le fond à chaque instant.

Telles sont les rues de cette capitale, surnommée la Venise de l’Orient, dont aucune voiture n’a encore foulé le sol.

La grande, la belle rue, c’est la rivière avec ses maisons en bois, ses temples garnis de fer-blanc dont la coupole s’argente ou se dore suivant le goût de ceux qui les ont construits.

Autrefois les vieilles mosquées devaient être superbes, avec leur revêtement de briques émaillées; mais elles ont disparu aussi.

Jadis le bazar devait posséder de belles marches, mais letemps a fait son œuvre, tandis que les réparations ont fait défaut; elles sont maintenant difficiles à franchir, et l’entrée laisse à désirer.

Pont sur un canal à Srinagar.Pont sur un canal à Srinagar.

Pont sur un canal à Srinagar.

Le bazar est carré; on pénètre chez les orfèvres par des escaliers sombres dont les marches sont très hautes; mais ce n’est pas jour de marché, presque toutes les boutiques sont vides ou fermées.

Que de richesses enfermées dans ces simples demeures! Sur cette table en bois on va étaler tout à l’heure de merveilleuse argenterie à faire envie aux têtes couronnées. Avec indifférence, l’orfèvre prend ses trésors, il les pèse au poids des roupies et prend en plus tant de roupies pour la façon. Quels habiles ouvriers que ces Cachemiris! que de finesse dans leur travail! que de goût dans leur ornementation! Si les Occidentaux ne cherchaient seulement pas à leur faire accepter leur influence!

Au lieu d’envelopper les objets, comme le font nos marchands, dans du papier de soie, ils les mettent dans des linges, et on est confondu de voir sortir de si belles choses de ces grands paniers d’osier qui servent, chez nous, aux besoins les plus ordinaires.

L’or, l’argent, le cuivre niellé et émaillé sont remarquables, non seulement par la finesse du travail, mais surtout par l’élégance de leur forme. Les anciens cuivres, tels que le tchaïdan ou théière, le cavedehoch ou cafetière, les samovars, ont des anses d’une beauté extraordinaire. Ces anses seules suffiraient pour en faire des objets d’art au premier chef. L’exécution en est très fine, les dessins sont d’une grande pureté, et le goût occidental qui se mêle aux objets modernes est tout à fait étranger à ceux des siècles précédents.

On travaille aussi très bien le papier mâché, et, quoique le fini de l’exécution ne soit pas comparable à celui qu’on fait en Russie, ce travail est néanmoins bien exécuté; les objets modernes sont mieux faits que les anciens, contrairement à ce qui a lieu ordinairement.

Les bois peints que font les Cachemiris sont chatoyants à l’œil, leur coloris est harmonieux.

Ils fabriquent ainsi des tables dont les formes sont européennes, des pieds sculptés pour leurs tcharpaï et beaucoup d’autres objets.

Après avoir admiré ces produits de la fabrication cachemirienne, nous sortons du bazar, mais c’est pour aller chez un marchand de ces superbes châles, si renommés en Europe. Il habitait une maison donnant sur le Djilam, devant laquelle notre bateau s’arrêta. Nous entrons dans cette habitation par un escalier propre et en si bon état qu’on ne croirait plus être en Orient; la boutique est grande, bien en ordre. Les étoffes sont proprement et systématiquement roulées sur des rayons; des fauteuils tendent leurs bras aux visiteurs, et, à défaut de mannequins pour présenter les châles, les serviteurs du maître ou les commis en font l’office. On se croirait volontiers en Occident. Toutes les plus belles pièces de ces fins tissus sont étalées devant nous, depuis lepatou, étoffe grossière servant aux pauvres gens, jusqu’aux plus fins cachemires dont se parent les riches. Le plus beau s’appellepacheminaet se fait avec le poil des chèvres qui broutent les herbes des montagnes du Thibet: aussi les châles fabriqués au Cachemire sont-ils beaucoup plus estimés que ceux de l’Inde. Cette merveilleuse étoffe de pachemina, si fine, si soyeuse qu’elle pourrait passer dans une bague, est très chère, même dans le pays. Le yard vaut jusqu’à neuf et dix roupies. Le yard est la mesure qu’on emploie; celui du Cachemire n’est pas aussi long que notre mètre, il n’a que 96 ou 97 centimètres, mais il est plus grand que le yard anglais, qui n’a que 91 centimètres.

Le patou est une étoffe de laine très grossière, ayant cependant un certain cachet; elle est très bon marché et s’emploie pour le vêtement des pauvres; on peut s’en procurer une pièce pour cinq à six roupies. La roupiecachemirienne est tout autre que la roupie anglaise, elle est plus petite et ne vaut que dix anas au lieu de seize.

Il est assez difficile de faire tous ces comptes, qui n’ont point le système décimal pour base. Ainsi la roupie du Cachemire vaut deux anas de plus que la demi-roupie anglaise, et, comme cette dernière a cours aussi à Srinagar, les fractions deviennent très embrouillées.

Lepaïs, la petite monnaie de ce pays, est la quatrième partie d’un ana, et lepaïssaen est la huitième. Cependant les Orientaux comptent excessivement vite et avec une justesse extraordinaire; ce fait n’a rien d’étonnant: dès l’âge le plus tendre on les exerce à ce travail d’esprit avec des coquillages; aussi parviennent-ils de bonne heure à faire rapidement les comptes les plus longs et les plus compliqués. La roupie du Cachemire est plus originale que celle des Anglais.

On raconte que le père du maharadjah actuel, entrant dans une église catholique, trouva à son goût les lettres qui surmontent la croix du Christ, et qu’il fit graver ces initiales sur les nouvelles monnaies. En effet, sur l’un des côtés de toutes les roupies du Cachemire, ces lettres apparaissent aux yeux des chrétiens étonnés.

L’argent est en ce pays un objet de trafic; les billets représentant la valeur des roupies anglaises n’ont pas cours à Srinagar, et l’on vous prend un taux très élevé pour les changer.

Lorsqu’on veut expédier de l’argent dans une lettre, d’un pays dans un autre, on coupe le billet en deux, et l’on envoie les deux parties séparément. C’est un usage répandu dans toutes les Indes, qui est survenu à la suite de nombreux vols que la probité rigoureuse des Anglais n’a pu empêcher. Les employés indigènes sont d’une probité plus que douteuse; et les timbres-poste mêmes sont l’objet de leurs rapines. Il faut, pour les mettre à l’abri, faire un signe sur les timbres; sans ce signe, la lettre que vous avez affranchierisque fort d’arriver à sa destination vierge de cette taxe.

Le magasin où nous étions entrés appartenait à un musulman, riche marchand, mais voleur. Voleur est peut-être trop dire, mais, lorsqu’il pouvait demander le double et même le triple de la valeur d’un objet, il ne s’en faisait pas faute. Après ça, il faut bien payer les impôts que Sa Hautesse lève sur son peuple et en garder un peu pour soi.

Ce n’est pas une petite affaire que ces impôts, qu’on a soin de ne prélever qu’à l’entrée de l’hiver, après que les étrangers ont laissé dans la ville une grande partie de leurs revenus en échange des belles productions qu’on y fabrique.

On prétend même que c’est la raison pour laquelle le maharadjah ne souffre pas d’étrangers sur son territoire à cette époque.

Les belles choses qu’ils pourraient raconter sur ce tribut qu’on exige bon gré mal gré des imposés! La fête n’est pas toujours tranquille et se termine souvent par bon nombre de coups et bon nombre d’emprisonnements. Il lui sied bien aussi, à ce peuple, d’avoir des idées de rébellion contre son maître! C’est bon en Occident; mais en Orient, Dieu merci, ces choses ne sont pas encore à l’ordre du jour.

On nous avait donc mis en garde contre ce monsieur Samed-Châh, et, malgré les quantités de belles étoffes qu’il nous montra, nous n’achetâmes pas beaucoup ce jour-là: puis nous étions un peu pressés, nous étant attardés au bazar.

Nous voulions aller sur le lac qui entoure la capitale, et, au milieu de tous ces canaux qui enlacent la ville, ce n’est pas petite affaire de naviguer; mais ces bateliers sont si adroits que nous y parvenons sans trop de difficulté. Nous ne glissons pas sur l’eau, mais au milieu d’un océan de verdure; les plantes aquatiques, les larges feuilles du lotussurnagent paresseusement sur le lac, duquel émergent les belles fleurs aux couleurs rosées. Le lotus est la fleur sacrée des Hindous; ils croient que ses feuilles ont été le berceau de leurs dieux. Pour cette raison, ils représentent souvent un dieu enfant couché sur cette fleur qui se balance sur l’eau. Les plus beaux lotus sont bleus et sont originaires du Cachemire; ils ont un parfum doux qui vous pénètre. Les feuilles du lotus sont larges et dentelées, vertes à la surface et rouges à la partie qui se trouve sous l’eau; il en existe une espèce qui participe des deux couleurs et que l’on pourrait prendre pour du velours.

Le maharadjah se sert de ces feuilles comme assiette; tous les jours le lac lui en fournit de nouvelles et de fraîches.

Les Hindous ne mangent jamais dans de la vaisselle; le souverain même ne peut s’écarter de cette règle.

Les cuillères, les fourchettes sont aussi prohibées; les trois doigts en tiennent lieu. Les domestiques qui servent le roi sont forcés d’avoir la bouche couverte d’un linge, car leur haleine pourrait souiller les mets qu’il fait servir à sa table. Il ne dîne jamais avec les Européens, et, lorsqu’il donne un grand dîner, il conduit ses invités jusqu’à la salle du festin et se retire incontinent. Il me semble que ce manque de politesse me choquerait énormément si j’étais résident anglais.

Les belles plantes aquatiques s’entremêlent avec d’autres qui fournissent une espèce de châtaigne dont les Cachemiris sont très friands. Elles furent, dit-on, plantées par le vizir Ponoh, et sauvèrent d’une mort certaine quantité de personnes pendant la famine.

L’affermage de ces fruits produit une énorme redevance à l’État.

Vue de Srinagar.Vue de Srinagar.

Vue de Srinagar.

Bientôt nous sommes au beau milieu du lac et nous abordons près d’une belle mosquée. Comme elle est bien là, entourée d’arbres, cette maison consacrée à la prière! elleregarde fièrement les eaux; son portail, bien dégagé, semble inviter les voyageurs à la considérer de plus près, mais il nous faut enlever nos souliers, et, comme nous ne voulons pas faire cette concession, les mollahs nous en refusent absolument l’entrée. Nous nous consolons; son intérieur n’a rien qui puisse nous faire regretter notre refus.

Cette mosquée possède, dit-on, un poil de la barbe de Mahomet, et tous les ans, à époque fixe, on le montre aux fidèles croyants, qui accourent en foule pour l’adorer.

Après cette visite nous abordons un peu plus loin, près d’un beau jardin de platanes. A vrai dire, ce n’est pas un jardin comme nous l’entendons; ce sont des rangées d’arbres sur une vaste étendue de terrain. Mais ces platanes sont si vieux, si imposants, qu’ils n’ont pas, je crois, leurs pareils sur terre. Dans cette partie du monde, ces arbres atteignent des proportions gigantesques, et jamais il ne nous avait été donné d’en admirer de semblables. Quelques-uns sont tellement creux, que beaucoup de personnes pourraient trouver un abri sous cette vieille écorce.

Nous nous attardons un peu sous ces magnifiques portiques de verdure; le soleil, qui se couche, nous avertit seul qu’il faut rentrer, et le tintement d’une cloche lointaine nous annonce qu’il est sept heures et demie. Vite en barque. Nous côtoyons, en passant, les jardins flottants de Srinagar; ils sont attachés les uns aux autres par de grands bâtons qui émergent de l’eau de distance en distance. On dit que, la nuit, les voleurs retirent quelquefois ces amarres, et le propriétaire, en revenant le matin, ne retrouve plus son jardin. Adieu légumes et récoltes, tout est allé à vau-l’eau.

Ces jardins flottants constituent une des curiosités du lac et une source de revenus pour la ville. Ce sont les jardins maraîchers de la capitale, et ils en valent bien d’autres. Ils demandent une préparation toute spéciale.

Au Cachemire il faut choisir le matin ou le soir pourfaire ses promenades, car le soleil est si chaud dans l’après-midi qu’il est impossible de sortir. Cependant la chaleur y est modérée quand on la compare à celle des Indes.

Je n’ai jamais vu le thermomètre dépasser 30 degrés à l’ombre. Dans les chambres, la température est très supportable, et le besoin de panka (éventail) ne s’y fait pas sentir. Toutes les pièces sont vierges de ce rafraîchissant indispensable aux pays chauds.

Le climat paraît tempéré et se rapproche de celui de la France; l’hiver, quoique très rigoureux quelquefois, n’y dure pas longtemps.

On trouve au Cachemire tous les légumes et tous les fruits d’Europe, mais leur qualité est loin d’égaler celle des nôtres. M. Henwey me disait que tous les fruits et les légumes qu’on avait importés de France pour améliorer les productions indigènes s’atrophiaient au bout de deux années et qu’il fallait faire venir d’autres graines. M. E..., ancien employé de la Ville de Paris, maintenant directeur des travaux vinicoles et agricoles du maharadjah, m’a assuré que ce résultat était dû à l’incapacité des jardiniers indigènes, qui, par indifférence, mêlaient les grains. Toujours est-il que Rembir-Singh a eu l’idée de faire venir des ceps français et de les faire cultiver pour en extraire du vin. On a donc planté de la vigne à la manière française, et, avec les travaux d’irrigation, elle paraît supporter son exil; depuis deux ans le vin blanc donne de bons résultats; quant au vin rouge, je ne crois pas qu’il puisse jamais faire concurrence à nos vins de Bordeaux. Le raisin du Cachemire est bon, mais on ne peut en extraire du vin, car il pourrit à la fermentation. On cultive la vigne en berceau, comme dans toute l’Asie.

Les pêches de Srinagar sont renommées; les melons sont médiocres; ceux même dont les graines viennent de Caboul ne peuvent se comparer aux célèbres melons de Samarkand.

On est donc réduit, au Cachemire, à la viande de mouton et aux gallinacés; ces derniers sont si maigres et si durs que nos plus méchants poulets n’en peuvent donner une idée. Le gibier, le sanglier sont tolérés; les Hindous eux-mêmes font de ce dernier un mets très apprécié. Cette infraction à la règle exclusive, que commettent les castes élevées du Cachemire, m’a paru singulière, mais je m’en remets à l’affirmation du résident anglais.

Par une matinée un peu couverte, nous partons à cheval pour aller visiter Pandriten, petite pagode bouddhique située aux environs de Srinagar; elle n’a rien d’extraordinaire, mais elle est encore bien conservée, quoique depuis longtemps abandonnée par les fidèles. Le plafond, en pierre sculptée, est d’un travail remarquable. Quelle différence avec les lourdes et massives constructions d’Avantipour! Pour admirer ces ruines, il faut remonter le Djilam, et, quelques heures après que l’on a quitté Srinagar, en s’aventurant dans la campagne, on peut considérer à loisir ces derniers vestiges d’une grandeur écroulée. Qu’ils sont loin, ces siècles passés, d’une époque si différente de la nôtre! Pauvres pierres, si elles pouvaient parler, que de choses elles auraient à nous raconter! que d’éclaircissements jailliraient peut-être de la bouche de ces témoins silencieux, profondément enfouis dans ce sol, toujours vieux, toujours jeunes! Il en est de même du Péri-Mahal, ou Demeure des Fées, dont les restes s’élèvent sur une des anfractuosités d’une montagne qui regarde Srinagar.

De ces belles constructions, destinées, dit-on, à enfermer les femmes d’un potentat mongol, il reste encore trois terrasses. Demeure des Fées, quelle délicieuse appellation! que de riants souvenirs ces murs béants appellent à l’imagination! Femmes discrètement voilées se glissant sous ces hauts couloirs, bayadères légères qui avez dû animer ces grandes salles, vous surgissez à nos yeux entourées d’uneauréole de mystère, disparu à notre époque. On les voit danser sous ces beaux pavillons dont les murs stuqués et brillants encadraient leurs riches ornements. Grâce à ces ruines, ce temps disparu renaît à nos souvenirs et donne corps à notre imagination vagabonde. C’est sous l’impression de ces souvenirs lointains que nous nous retrouvons tout à coup dans la charmante résidence de M. Henwey, qui est, au contraire, toute confort, sans rien de poétique, et qui reflète bien notre siècle positif et affairé.

Au Cachemire, la mousson pluvieuse ne se fait pas sentir comme dans le reste de l’Inde; l’été même, les pluies sont plutôt rares, pourtant le tonnerre gronde et le ciel noir menace de se résoudre en des averses torrentielles. Mais le vent s’élève, les quelques gouttes d’eau tombées sont bien vite séchées et les nuages disparaissent. Les éclairs mêmes qui sillonnaient la nue s’éteignent à ce souffle impétueux. Le ciel bleu a reparu, et, le soir, nous sommes retournés au bazar. C’était jour de marché. Quelle foule, quels cris, que de paroles, quelles disputes! Toute une journée était passée, et cependant il était impossible de pénétrer au milieu de cette foule avide, curieuse et animée. Ma compagne, Mme Henwey, voulait revenir sur ses pas, tant la crainte du contact des indigènes lui était désagréable; mais, comme nous avions quelque chose à dire à l’orfèvre, je la pris par le bras et m’avançai hardiment au milieu de cette foule aux vêtements bigarrés et sordides, qui s’ouvrit du reste respectueusement sur notre passage.

Je jetai un coup d’œil sur les objets étalés à terre, sur de vieilles loques; c’étaient des ornements en verre, en plomb, en cuivre, à l’usage des pauvres; des gâteaux, des sucreries, des bonbons, des fruits; tout cela se confondait pêle-mêle; les marchands, d’une propreté douteuse, étaient assis près de leurs étalages; ces marchandises avariées me dégoûtèrent passablement, et, franchissant deshaies de curieux, j’entraînai rapidement ma compagne vers la boutique de l’orfèvre, où du moins nous étions en sûreté. La commission faite, nous ressortîmes du bazar beaucoup plus vite encore que nous n’y étions entrées, et nous sautâmes avec plaisir dans notre bateau.

En revenant, la lune s’était levée; notre pendra glissait sur la rivière entre deux rangées de maisons comme enveloppées dans un voile qui en laissait deviner l’architecture caractéristique tout en cachant leurs défauts; les vieilles poutres s’enfonçaient dans les murs, et de beaux arbres qui s’en échappaient se penchaient volontiers sur le courant du fleuve. Au loin les montagnes s’élevaient sombres et majestueuses, en encadrant le paysage. Comme elles étaient belles, le soir au clair de lune, dans leur nudité, qui leur ajoutait un charme de plus! Éclairées par un beau soleil, on les voudrait ombreuses; leur terre paraît brûlante et semble réfléchir la chaleur du soleil. A cette heure on pouvait admirer leurs belles proportions et le sommet neigeux qui les couronnait. La ville elle-même est silencieuse, avec ces rares ombres qui se glissent par ses étroits trottoirs, sous ses voûtes basses, ces bateaux éclairés par la lueur de leur cuisine, ces hommes, ces femmes accroupis autour de leur petite lampe à bec fumant, ces terrasses où scintille une lumière discrète, tandis que les torches plus éclatantes du palais du maharadjah font rêver aux merveilles orientales décrites par les poètes. On admire alors et on les absout. C’est sans doute par une de ces tièdes soirées qu’ils ont écrit leurs belles pages. L’eau, reposée des fatigues de la journée, est devenue limpide et reflète l’astre qui nous éclaire; les vêtements de nos rameurs nous paraissent presque propres, et dans un ravissement inexplicable nous arrivons à notre demeure. Déjà les tchouprassis sont étendus sous les terrasses pour se reposer de leurs travaux d’une journée d’oisiveté. Ils vont dormir sous ce beau cieloù point n’est besoin d’une toiture; si par hasard il survient un orage, la véranda est là pour servir d’abri.

Les nuits en Orient ne ressemblent pas aux nôtres; qui donc oserait s’aventurer dans ces rues non éclairées? Le coucher du soleil donne le signal du repos, en apparence au moins, car l’intérieur des maisons cache souvent des orgies effrénées. La tempérance religieuse en est même une cause fréquente, et les jeûnes sévères, quand ils sont terminés, sont une excitation de plus à la débauche. Hindous et musulmans n’ont, je crois, sous ce rapport, rien à se reprocher l’un à l’autre.

Voilà le mois d’août qui tire à sa fin, et il nous faut avancer notre voyage dans le Baltistan, car M. de Ujfalvy veut aller à Skardo, et déjà en septembre le passage est quelquefois interrompu.


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