Cette procédure me parut assez curieuse pour mériter que je la visse par moi-même, et je priai le Prince Zazaraph de sapprocher avec moi du tribunal, pour être témoin de tout ce qui se passeroit au débarquement des nouveaux venus. On aura peut-être de la peine à le croire; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui arriverent au port, à peine se trouva-t-il un armateur qui méritât quelque récompense. Les uns navoient fait que suivre la route déja tracée par ceux qui les avoient précédés, sans oser en tenter une nouvelle. Les autres avoient causé une confusion effroyable dans leur équipage, par la trop grande quantité de monde quils avoient prise sur leur vaisseau. Dautres navoient mené leurs passagers que dans des pays incultes et arides, où ils avoient beaucoup souffert de la disette et de lennuy. Quelques-uns avoient mis à bout la patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de fâcheuses avantures; quelques autres ne les avoient occupés que de choses pueriles et extravagantes, de sorte quaprès avoir entendu leur relation, le conseil loin de leur donner aucune récompense, délibéra sils ne méritoient pas plûtôt dêtre punis, pour avoir inutilement tant perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux autres. Mais il fut conclu à la pluralité des voix, que le peu de considération et loubli dans lequel ils seroient condamnés à vivre le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition.
Un armateur nommé L D F essuya dans cette occasion un assez grand procès. Son héroïne dont le nom mest échappé, se plaignit amérement au conseil, que sans aucun égard aux bienséances de son sexe, il lavoit fait courir pendant un tems infini toûjours habillée en homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de femme, quau moment quelle arrivoit au port; ajoûtant que son armateur sans nécessité et par pure méchanceté, avoit abusé de ce déguisement ridicule, tantôt pour lobliger à se battre contre des cavaliers, tantôt pour la mettre dans des situations tout-à-fait indécentes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, où elle avoit vû mille fois son honneur en péril. La plainte de lhéroïne parut dabord si juste et si bien fondée, quelle révolta tous les esprits contre larmateur; et il alloit être condamné tout dune voix, lorsquun des plus anciens conseillers prit sa défense. Il représenta au conseil quà considérer les choses en elles-mêmes, il étoit vrai que L D F méritoit punition, pour avoir fait faire à une honnête héroïne un voyage si dangereux et si peu décent; mais que ces déguisemens, tout dangereux et tout indécens quils étoient, ayant toûjours été tolérés dans la Romancie, comme il étoit aisé de le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins sen prendre à larmateur, quà ceux qui lui avoient donné de si mauvais exemples; quainsi son avis étoit quon se contentât pour cette fois dadmonester sérieusement larmateur de ne plus suivre une pratique si peu conforme aux loix de la bienséance, et que cependant pour mettre en sûreté lhonneur des princesses romanciennes, il falloit faire un nouveau réglement, qui abrogeât lancienne tolérance, et défendre à tous les armateurs de donner dans la suite à leurs héroïnes dautres habits que ceux de leur sexe, à moins quils ne sy trouvassent forcés par quelque nécessité indispensable. Cet avis parut si raisonnable que tout le monde sy rendit, de sorte que larmateur en fut quitte pour la peur. Un de ses confreres ne fût pas si heureux. à peine arrivé de son premier voyage, il en avoit entrepris tout de suite un second, et puis un troisiéme, de sorte quil avoit jusques-là échappé aux poursuites de ses accusateurs et à la sentence du conseil. Mais on le tenoit enfin alors à la fin de son troisiéme voyage, et il fut obligé de comparoître. On voulut dabord incidenter sur ce quil sétoit ingéré dans lemploy darmateur, qui convenoit mal à sa profession; mais il se justifia du mieux quil put, en alléguant lexemple de quelques armateurs célébres, qui avoient auparavant exercé à peu près la même profession que lui. Il nen fût pas de même des autres chefs daccusation. un homme de qualité appellé le Marquis De parla le premier, et entre autres griefs il accusa larmateur. 1 de lavoir trompé en ce quil lavoit obligé de sembarquer pour courir les risques dune seconde navigation, après lui avoir promis de le laisser vivre en paix dans la solitude dès la fin de son premier voyage. 2 de lavoir honteusement dégradé, en ne lui donnant dans le second voyage quun employ de pédagogue ennuyeux, après lui avoir fait joüer dans le premier le rôle dun homme de qualité. 3 de lavoir accablé dans lun et dans lautre voyage des malheurs les plus funestes, et dont le détail faisoit frémir. à ces trois chefs daccusation lhomme de qualité, en ajoûta quelques autres moins considérables, ausquels on fit peu dattention. Mais larmateur nayant pû répondre aux premiers, il fût jugé atteint et convaincu de malversation; et on remit à prononcer sa sentence après quon auroit entendu ses autres accusateurs.
Ce fut une femme qui se présenta ensuite. On la nommoit Manon Lescot. Quelle femme! Je nai jamais rien vû de si éveillé; et je naurois pas crû quun homme du caractere de pût se charger de la conduite dune telle princesse. Je ne me souviens pas bien du détail de ses plaintes; mais elles se réduisoient en général à accuser son armateur de lavoir tirée de lobscurité où elle vivoit, et à laquelle elle sétoit justement condamnée elle-même, afin de cacher le dérangement de sa conduite, pour la produire sur la scêne au grand jour, et lui faire courir le monde comme une effrontée qui brave toutes les loix de la pudeur et de la bienséance.
Cette seconde plainte fut suivie dune troisiéme pour le moins aussi vive, mais beaucoup plus intéressante par la scene touchante dont elle fut loccasion. Les deux complaignans étoient le fameux Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus mélancolique quon ait peut-être jamais vû. La tristesse étoit peinte sur leur visage: à peine pouvoient-ils lever les yeux. De profonds soupirs précédoient, accompagnoient et suivoient toutes leurs paroles; et à dire le vrai, il étoit difficile dentendre le récit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste ressentiment quils faisoient éclater contre lui. Barbare, sécrioit Cleveland, que tai-je fait pour maccabler ainsi des plus cruels malheurs, sans mavoir donné dans tout le cours de ma vie presquun seul moment de relache? Nétoit-ce pas assez de la triste situation où me réduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de mavoir donné une éducation si sauvage dans une affreuse caverne? Devois-tu men tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et rassembler sur ma tête tous les malheurs, toutes les contradictions, toutes les traverses de la vie humaine. Oüi, mesdames et messieurs, ajoûtoit-il, en sadressant aux juges, que lon compte tous les meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons, les dangers effroyables, et tous les événemens tragiques dont il a noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine à comprendre comment je puis survivre à tant dinfortunes, et comment on en peut soutenir même le récit. Encore si dans les malheurs où il ma plongé il avoit du moins suivi les régles ordinaires. Mais où a- ton jamais entendu parler dune tempête pareille à celle quil nous fit essuyer en passant dAngleterre en France? Qui a jamais vû une amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualités contraires, la malice avec la bonté du coeur, lextravagance avec la raison, la passion la plus violente avec la modération de la simple amitié? Que veut dire cette passion ridicule, quil me fait concevoir dans un âge déja mûr, et dans le tems que jai le coeur dévoré de mille chagrins? De quel droit me fait-il parler comme un homme qui na que des principes vagues de religion, sans aucun culte déterminé? Ah! Combien dautres sujets de plainte ne pourrois-je pas ajoûter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens à oublier même la cruelle épreuve où il a mis ma constance, en faisant brûler à mes yeux, et dévorer par des barbares ma chere fille et linfortunée Madame Riding. Je ne mattache quà un dernier outrage qui met le comble à tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma femme, ma chere Fanny… dieux! Peut-on le croire: puis-je le dire? Oüi, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le malheureux Clevelant outré de douleur et ne pouvant plus se soutenir, fut obligé de sasseoir. Toute lassemblée attendrie de ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se levant avec vivacité, attira sur elle lattention des juges et des spectateurs. Le crime dinfidélité que son époux venoit de lui reprocher la piquoit jusquau vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air de colere et de fierté, soutenu de cette assurance modeste que linnocence inspire, fais éclater tes plaintes contre notre armateur, je partagerai avec toi laccusation, puisque jai partagé tes malheurs. Mais ne sois pas assez osé pour laccuser aux dépens de ma vertu. Il a pû rendre Fanny malheureuse, mais il ne la jamais renduë infidéle. Cest toi, ingrat, qui na pas rougi de me préférer une odieuse rivale, et le ciel sans doute la permis pour me punir de tavoir trop aimé. Eh! Quoi, madame, sécria Cleveland, avec beaucoup démotion, osez-vous nier que vous mayez abandonné pour suivre le perfide Gélin? Il est vrai, repliqua-t-elle, jai voulu te laisser renouveller en liberté tes anciennes amours avec Madame Lallain; mais sçachez que si Gélin ma aidée dans ma fuite; sa passion pour moi na jamais eu lieu de sapplaudir du service quil ma rendu. Moi, Madame Lallain! Sécria Cléveland avec étonnement: moi, Gélin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit lun; quelle imagination! Dit lautre. On vous a trompé, madame: vous êtes dans lerreur, monsieur: le ciel men est témoin: je jure par les dieux: ah! Je ne vous aimois que trop: hélas! Je sens bien moi que je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien nest plus vrai: vous mavez donc toûjours aimé? Vous mavez donc toûjours été fidéle? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah! Cher Cléveland… ils sembrasserent en effet avec mille transports de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit un spectacle pour le moins aussi touchant que la scêne dInés De Castro. Et voilà comme après une explication dun moment finit la longue broüillerie de ces deux tendres époux. Mais larmateur nen parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu la dureté de les livrer au désespoir pendant des années entieres, par la cruelle persuasion où il les avoit mis lun et lautre, quils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un éclaircissement dun moment. Il eut beau alléguer pour sa défense quil avoit eu besoin de cet expédient pour prolonger son voyage, auquel des vûës de profit lengageoient à donner plus détenduë. Il ne, fut point écouté, et le conseil, oüi le rapport, et toutes les défenses de part et dautre, condamna ledit D P à un bannissement perpétuel de toutes les terres de la Romancie, avec défense dy rentrer jamais. Larrêt fut exécuté sur le champ; et on dit que le pauvre exilé veut se réfugier dans le pays dHistorie, où il a quelques connoissances, et où il espere faire plus de fortune. à peine cette affaire étoit finie, quon annonça dans lassemblée larrivée des princesses malabares.
Ce nom excita la curiosité. On sempressa de leur faire place; mais dès quelles eurent commencé à vouloir sexpliquer, tout le monde se regarda avec étonnement pour demander ce quelles vouloient dire. Cétoit un langage allégorique, métaphorique, énigmatique où personne ne comprenoit rien. Elles déguisoient jusquà leur nom sous de puériles anagrammes. Elles parloient lune après lautre sans ordre et sans méthode, affectant un ton de philosophe, et une emphase denthousiaste pour débiter des extravagances. On ne laissa pas dappercevoir au travers de ces obscurités insensées plusieurs impiétés scandaleuses, et des maximes dirreligion, qui révolterent toute lassemblée contre ces princesses ridicules. Il séleva un cri général pour les faire chasser. Elles furent bannies à perpétuité, et le vaisseau qui les avoit conduites, fut brûlé publiquement. Heureusement pour larmateur il sétoit tenu caché depuis son arrivée; car on leût sans doute condamné à un châtiment exemplaire; mais il trouva moyen de se dérober aux recherches, et déviter ainsi la punition quil méritoit.
Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient amoureux de la Princesse Rosebelle.
Pendant que tout le monde étoit occupé du spectacle de ces scênes différentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son impatience, jettoit continuellement les yeux vers lentrée du port. Il étoit bien sûr que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer darriver incessamment; et en effet il découvrit enfin le vaisseau qui lamenoit. La voilà, sécria-t-il, transporté de joye: cest la Princesse Anemone elle-même. Je reconnois le vaisseau qui la porte, et les doux mouvemens que je sens dans mon ame ne men laissent pas douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-tôt pour recevoir la princesse à la descente du vaisseau, et je laccompagnai.
Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrevûë? Ce seroit le sujet dun volume entier, et pour quon ait lû de romans, on le comprendra mieux que je ne pourrois le représenter: transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable, satisfaction inconcevable, témoignages daffection réciproque, les larmes mêmes, tout cela fut mis en oeuvre et placé à propos. Il fallut ensuite raconter tout ce qui sétoit passé durant une si longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son récit, nayant autre chose à dire, sinon quil avoit dormi pendant toute lannée par la vertu dun enchantement.
Mais lhistoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le Prince Gulifax étoit entré chez elle un soir à main armée, et lavoit enlevée lorsquelle commençoit à se deshabiller pour se mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger dinjures le ravisseur. Il fallut partir et sembarquer. Que ne fit-elle pas dans le vaisseau, lorsquelle se vit éloignée de son cher prince dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit linsolence de lui parler damour? Elle sévanoüit plus de vingt fois: vingt fois elle se seroit précipitée dans la mer, si on ne len avoit empêchée. Mais il ne lui resta enfin dautre ressource que ses larmes et ses sanglots, foible défense contre un corsaire brutal; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle légerement sur ce chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien; car je remarquai quà certains endroits de son récit le Prince Zazaraph témoignoit quelquinquiétude. Elle raconta donc ensuite que les dieux, protecteurs de linnocence opprimée, lavoient délivrée miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince plein de valeur et de générosité, avoit attaqué et pris le vaisseau de Gulifax qui avoit péri dans le combat; mais comme son libérateur la ramenoit, une tempête effroyable avoit englouti le vaisseau dans les ondes. Elle sétoit sauvée sur une planche, et elle avoit été jettée à terre plus quà demi morte. Des pêcheurs après lui avoir fait reprendre ses esprits, lavoient présentée à leur prince, qui en étoit devenu amoureux; mais toûjours intraitable sur ce chapitre, quoique le prince fût beau et bien fait, elle navoit seulement pas voulu lécouter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph fit encore une grimace; et ce fut bien pis, lorsquelle ajoûta quelle avoit ensuite passé successivement sous la puissance de trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y tenir.
Il étoit écrit dans lordre de ses avantures, quil devoit au retour de la belle Anemone se broüiller avec elle, et la chose ne manqua pas darriver. Son inquiétude sur les périlleuses épreuves où la vertu de la princesse avoit été mise, lui fit faire étourdiment quelques questions imprudentes; la princesse rougit, pâlit, versa des larmes, et parut offensée à un point, quon crut quelle ne lui pardonneroit jamais; mais comme il étoit aussi écrit que le raccommodement suivroit de près, quelques sermens équivoques dune part, et de lautre mille pardons demandés avec larmes, accommoderent laffaire; et la vertu de la princesse fut reconnuë pour être à lépreuve de toutes les avantures et hors de tout soupçon. Il ne resta plus quà achever le roman par un mariage solemnel; mais il falloit pour cela sortir de la Romancie, où il nest pas permis de se marier, et le prince Zazaraph sy disposa.
Au reste javouë que je fis peu dattention au détail des avantures de la Princesse Anemone. Jeus, pendant quelle racontoit son histoire, lesprit et le coeur occupés dun objet plus intéressant. Au bruit de son arrivée la Princesse Rosebelle, soeur du grand paladin, et qui étoit liée dune étroite amitié avec Anemone, accourut pour la voir et lembrasser. Cétoit-là le moment fatal que lamour avoit destiné pour me ranger sous ses loix. Voir la Princesse Rosebelle, ladmirer, laimer, ladorer, ce fut pour moi une même chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me persuadai-je quil navoit jamais rien paru de si aimable sur la terre. Cétoit un petit composé de perfections le plus complet quon puisse imaginer, et où lon voyoit la jeunesse, la beauté, les graces, lesprit, lenjoüement, la vivacité se disputer lavantage.
Pendant tout le récit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus même appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition favorable; mais dès que la belle Anemone et le Prince Zazaraph eurent achevé leur éclaircissement, et que jeus la liberté de parler, je ne fus plus maître de mes transports; et oubliant toutes les loix de la Romancie, dont le prince mavoit entretenu, je me jettai tout éperdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui déclarer la passion dont je brûlois pour elle. Jai sçû depuis que Rosebelle ne fut pas fâchée dans le fond de lame dune si brusque déclaration; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites cérémonies accoûtumées. Pour ce qui est des spectateurs, après un moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous à soûrire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse Rosebelle ne me répondoit rien, son frere prit la parole.
Ah! Prince, me dit-il, en mobligeant à me relever, que vous êtes vif! Eh! Que deviendra la Romancie, si lon y souffre de pareilles vivacités?
Eh! Que deviendrai-je moi-même, repartis-je avec transport, si ladorable Rosebelle nest pas favorable à mes voeux; et si vous, prince, qui pouvez disposer delle, vous refusez de me rendre heureux! Je sçais tous les égards que méritent les loix de la Romancie et ces formalités préliminaires dont vous mavez instruit; mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les abreger? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me permettra pas den soûtenir la longueur sans mourir.
Je vous ai déja dit, prince, me répondit le grand paladin, que cest une chose inoüie que depuis la fondation de la nation romancienne aucun héros ait été dispensé des formalités, et des épreuves ordonnées par les loix; mais il est vrai quil nest pas impossible dobtenir du conseil public que le tems en soit abregé. Je me flatte même dobtenir cette grace pour vous, en considération des grands exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de donner à la Romancie dans les rudes et longues épreuves que nous avons essuyées. Cest dailleurs une occasion si favorable de macquitter envers vous du service que vous mavez rendu, et de nous unir étroitement ensemble, que je nattends que le consentement de la princesse ma soeur pour y travailler efficacement.
A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la princesse, la fit paroître encore plus belle à mes yeux. Je tremblois en attendant sa réponse. Mon frere, dit-elle, cest à vous à disposer de moi, et puisquil faut lavoüer, je ne serai pas fâchée que ce soit en faveur du Prince Fan-Férédin. Dieux! Quels furent mes transports! Je ne me possedai plus. Je ne sçais ce que je devins, je pleurai de joye, je moüillai de mes larmes la belle main de Rosebelle; je voulois parler, et je ne faisois que bégayer; mon amour métouffoit, et je crois que je fis en un quart-dheure la valeur de plus de quinze des formalités préliminaires dont jai parlé.
Aussi cela fut-il compté pour quelque chose, lorsque le grand paladin demanda que le tems des formalités et des épreuves fût abregé pour moi. Il eut pourtant quelque peine à lobtenir; mais il avoit acquis dans la Romancie un si grand crédit et une réputation si éclatante, quon ne put pas le refuser. On lui accorda même la grace toute entiere, en nexigeant de moi que trois jours pour accomplir toutes les formalités et toutes les épreuves; après quoi on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici on simaginera peut-être que trois jours ne purent pas me suffire pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de plusieurs volumes; mais je puis assûrer que jeus encore du tems de reste, tant il est vrai que nos auteurs romanciens, ont un talent admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages.
Comme jétois déja fort avancé pour les formalités, jachevai toutes les autres dès le premier jour, et les deux jours suivans je fis toutes mes épreuves.
Je commençai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut fait en une heure; il est vrai que je reçûs une grande blessure, mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au bout dune demie heure, et en état de me signaler le même jour dans un grand combat naval qui se donna près du port, je ne me souviens pas trop pourquoi. Jy fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un vaisseau ennemi avec une intrépidité digne dun meilleur sort; mais nayant point été suivi, je fus pris, et déja lon me menoit en captivité, tandis que les ennemis faisoient leur descente à terre, lorsque dans mon désespoir je mavisai de mettre le feu au vaisseau. Il fut consumé en un moment, et métant jetté à la mer, je fus assez heureux pour gagner la terre, et my défendre contre ceux des ennemis que jy trouvai. Jen fis un horrible carnage, après quoi je retournai pour me rendre auprès de ma chere Rosebelle. Hélas! Je ne la trouvai plus: les ennemis en se retirant lavoient enlevée avec beaucoup dautres captifs.
Quel désespoir! Il étoit déja presque nuit, je membarquai aussi-tôt dans une simple chaloupe de pêcheurs avec un petit nombre de gens déterminés, et à la faveur des ténébres, jarrivai sans être reconnu jusquà la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne dût être dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit remarquer entre les autres par ses fanaux: je men approchai doucement. Aussi-tôt prenant un habit de matelot ennemi, jy montai sans obstacle, et me donnant pour un homme de léquipage, je minformai adroitement ce quétoit devenuë la Princesse Rosebelle. Je sçus quelle étoit dans une chambre où le capitaine venoit de la laisser en proye à ses mortelles douleurs. Jy entrai, et je me fis reconnoître à elle en lui faisant signe en même tems de me suivre sur le pont, sous prétexte de prendre lair un moment. Elle me suivit, et à peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me précipitai avec elle dans la mer.
Ici on va croire que nous devions périr lun et lautre; point du tout: je profitai dun stratagême admirable que javois appris dans Cleveland. Javois ordonné à mes gens de tenir dans la mer le long du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer à eux dès quils mentendroient tomber. Je fus obéï à point nommé: à peine fûmes-nous deux minutes dans leau. Mes gens nous retirerent Rosebelle et moi, et nous en fûmes quittes pour rendre un peu deau sallée que nous avions bûë. Cependant notre chute avoit été entenduë dans le vaisseau; mais on ne put pas simaginer ce que cétoit, ou du moins on ne le sçut que lorsque nous étions déja bien éloignés.
Nous narrivâmes au port quà la pointe du jour, et je me flattois dy être reçû avec des acclamations publiques; mais quel fut mon étonnement, lorsque je me vis chargé de chaînes et conduit en prison. Jétois accusé dintelligence avec les ennemis, et le fondement de cette accusation étoit la hardiesse avec laquelle javois sauté dans un de leurs vaisseaux, et je métois mêlé parmi eux sans recevoir aucune blessure; et cest, ajoûtoit-on, pour prix de sa trahison quon lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si javois eu le tems de mabandonner aux regrets et aux douleurs, il sen présentoit là une belle occasion; mais je navois pas de momens à perdre; je me dépêchai daccomplir en abregé tout le cérémoniel douloureux qui convient en ces occasions, et à peine arrivé à la prison, les juges mieux informés me rendirent la liberté en me comblant même déloges et de remercimens. Il me restoit encore près dun jour entier, et par conséquent la moitié de louvrage à faire. Je nen eus que trop.
Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invité. Jétois bien sûr dy remporter le prix, conformément aux loix de la Romancie, et je ny manquai pas. Cétoit un bracelet fort riche que le vainqueur devoit donner suivant la régle à la dame de ses pensées. Or comme les princesses avoient jugé à propos ce jour-là dassister en masque au tournois, je fis la plus lourde bévûë quon puisse imaginer. Jallai présenter mon bracelet à la Princesse Rigriche, que je pris pour lobjet adorable de mes voeux. Il ne faut pas demander si la Princesse Rigriche fut satisfaite de mon présent. Elle en devint toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les petites façons les plus agréables quelle put inventer sur le champ. Après quoi se démasquant suivant lusage, elle me fit voir un visage si laid, que croyant bonnement quelle avoit deux masques, jattendois quelle ôtât le second, et jallois même len prier, lorsque je reconnus ma méprise par un bruit qui se fit assez près de moi. La Princesse Rosebelle étoit tombée évanoüie, et on la remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment.
Cruelle situation! Je prévis toutes les suites de cette funeste avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle! Hélas! Je ne vois que trop ce quelle a déja pensé. Que dira son frere? Que vais- je devenir? Toutes ces réfléxions que je fis dans un moment me saisirent si vivement, que je tombai à mon tour sans connoissance, accablé de ma douleur. On sempressa de me secourir, et comme le tems étoit précieux, je repris bientôt mes sens: jouvris les yeux, et que vis-je? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras, mappellant, mon cher prince, avec laction dune personne qui sintéressoit vivement à ma conservation, et qui me regardoit sans doute comme son amant. Javoüë que jen frémis; et dans toutes mes épreuves, je crois que cest le moment où jai le plus souffert. Je la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle. Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi, et prétend que je dois lui faire raison du mépris que jai marqué pour sa soeur. Moi du mépris pour la Princesse Rosebelle! Lui dis- je, tout transporté. Ah! Je ladore. Les dieux sont témoins… mais jeus beau dire; laffaire, disoit-il, avoit éclaté, laffront étoit trop sensible. En un mot, il avoit déja tiré lépée, et il menaçoit de me deshonorer si je ne me mettois en défense. Que faire?
Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la Romancie, me tira dembarras. Il étoit défendu par les loix aux princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de dégradation, de remettre notre combat à un autre jour. Cétoit tout ce que je souhaitois, dans lespérance que javois de désabuser Rosebelle, et den obtenir le pardon de ma méprise. En effet, létant allé trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les marques dune passion si tendre et si véritable, que je mapperçus quelle étoit bien aise de me trouver innocent. La réconciliation fut bien-tôt faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je croyois toutes mes épreuves achevées, lorsque la Princesse Rigriche vint y ajoûter une scêne fort embarrassante.
Cétoit une grosse petite personne aussi vive quon en ait jamais vû. Jétois sans doute le premier amant qui eût rendu hommage à ses attraits, et peut-être nespéroit-elle pas en trouver un second. Elle saisissoit, comme on dit, loccasion aux cheveux. Quoiquil en soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outrée de la façon dont je lavois quittée pour courir chez la Princesse Rosebelle, elle vint elle-même my chercher, comme une conquête qui lui appartenoit, ou comme un esclave échappé de sa chaîne. Elle débuta par des reproches fort vifs, auxquels je ne sçus que répondre. Ses reproches sattendrirent insensiblement, jusquà mappeller petit volage, et à me faire espérer un pardon facile; augmentation dembarras de ma part, et tout ce que je pus faire, fut de marmoter entre mes dents un mauvais compliment quelle nentendit pas. Cependant Rosebelle soûrioit dun air malin, et le Prince Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche sen apperçut, et voyant que je ne marquois de mon côté aucune disposition à réparer ma faute, elle fit bien-tôt succeder aux douceurs des injures si atroces, que je neus dautre parti à prendre que de lui céder la place. Elle se retira à son tour, le coeur gonflé de dépit; et comme je ny sçavois point de remede, nous oubliâmes sans peine cette scene comique, pour nous disposer à partir tous ensemble le lendemain. Je témoignai sur cela quelque inquiétude, parce que je navois point déquippage; mais le prince massura que je ne devois pas men mettre en peine, parce que cétoit lusage de la Romancie, de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habité, tout ce qui leur étoit nécessaire en ces occasions, et que jaurois lieu dêtre satisfait. En effet, nous étant levés le lendemain avec laurore, nous trouvâmes des équipages tout prêts, et tels que la Romancie seule en peut fournir.
Catastrophe lamentable.
O que les choses humaines sont sujetes à détranges vicissitudes! Nous étions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux héros, montés sur deux superbes palefrois. Des brides dor, des selles et des housses ornées de perles et de diamans relevoient la magnificence de notre train. Les harnois de notre équipage nétoient guéres moins riches. Lor, largent et les pierreries y brilloient de toutes parts, et répondoient à la richesse de nos livrées. Tous nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine, et se seroient même fait admirer, si lavantage que nous donnoit notre air noble et gracieux navoit attiré sur nous tous les regards. Nous marchions ensemble aux deux côtés dune magnifique calêche, dont la richesse effaçoit tout ce quon peut imaginer de plus beau. Quatre colonnes dor autour desquelles on voyoit ramper une vigne démeraude, dont les grappes étoient de rubis et de saphirs, soutenoient limpériale, et limpériale elle-même étoit si belle, quelle faisoit honte au firmament. Dans le fond dun si beau char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux des plus beaux astres du ciel; léclat de leur beauté relevé par un air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, ébloüissoit tout le monde. On navoit jamais vû en hommes et en femmes un assemblage si complet de perfections, grandes et petites. Les acclamations des peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins semés de fleurs, lair parfumé dodeurs exquises, et de distance en distance des choeurs de musique qui chantoient nos exploits et la beauté de nos princesses. Enfin après avoir déja fait un chemin assez considérable, je me croyois sur le point darriver au terme, lorsquun instant fatal me ravit un si parfait bonheur; mais pour bien entendre ce cruel événement, il faut reprendre la chose de plus haut, et prévenir les lecteurs que je vais changer de ton.
Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nommé M De La Brosse, qui retiré dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne celui de la lecture quil aime passionnément. Quoiquil sçache préférer les bons livres aux mauvais, il ne laisse pas de lire quelquefois des romans, moins par lestime quil en fait, que parce quil aime à lire tous les livres. Ce gentilhomme a une soeur qui vient dépouser un autre gentilhomme du voisinage appellé M Des Mottes; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a épousé en même tems la soeur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage se négocioit, et lorsquil étoit déja à la veille de le conclure, M De La Brosse ayant la tête remplie dune longue suite de romans quil avoit lûs récemment, rêva dans un long et profond sommeil toute lhistoire quon vient de lire. Après sêtre métamorphosé en Prince Fan-Férédin, il fit de M Des Mottes un grand paladin Zazaraph. Il changea sa soeur en Princesse Anemone, sa maîtresse en Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu davantures quil vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-Férédin; cest moi-même ne vous en déplaise, et jugez par conséquent quel fut mon étonnement à mon réveil de me retrouver M De La Brosse. Je demeurai si frappé de la perte que javois faite, que pendant toute la journée je ne pus parler dautre chose; et M Des Mottes métant venu voir le matin: ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons perdu tous deux! Comment se porte la Princesse Rosebelle? Avez vous vû la Princesse Anemone? Que dites vous de la folie de Rigriche? ô les beaux diamans! Que jai de regret à ce bracelet! Arriverons nous bien-tôt dans la Dondindandie?
Il est aisé de penser que de tels propos étonnerent étrangement M Des Mottes, et je vis le moment quil alloit croire que la tête mavoit tourné, lorsquun grand éclat de rire que je fis le rassura. Il se mit à rire lui-même en me demandant lexplication de ce que je venois de lui dire. Non, lui répondis-je, cest une longue histoire que je ne veux raconter que devant un auditoire complet. Nous devons dîner aujourdhui tous ensemble; après le dîner je vous régalerai du récit de mes avantures, et même des vôtres que vous ignorez. Je tins parole, et mon histoire ou mon songe leur fit à tous un si grand plaisir, que depuis ce tems-là, pour conserver du moins quelques débris de notre ancienne fortune, nous nous appellons encore souvent en plaisantant les Princes Fan-Férédin et Zazaraph, et les Princesses Anemone et Rosebelle. On a de plus exigé de moi que je mîsse mon histoire par écrit. Ami lecteur vous venez de la lire. Je souhaite quelle vous ait fait plaisir.