Nous donnons ci-après, selon le texte recueilli par Paterne Berrichon(février1914),des extraits de la protestation adressée, le15avril1886, par Arthur Rimbaud et Pierre Labatut au Ministre des Affaires étrangères de France, les autorités françaises d’Obock[1]leur ayant interdit de partir pour le Choa et ayant mis leurs marchandises sous séquestre.
[1]Nous avons respecté dans cette partie l’orthographe Obock.
[1]Nous avons respecté dans cette partie l’orthographe Obock.
Par le rappel de certains points de cette protestation nous pensons éclairer quelques passages duVoyage en Abyssinie et au Harrar, la défense faite par le Gouverneur d’Obock concernant précisément l’organisation et l’acheminement de la caravane dont Arthur Rimbaud donne les détails de marche, l’année suivante, dans ses « Notes » au journal égyptien.
(N. de l’Éd.)
… Nous sommes négociants français établis depuis une dizaine d’années au Choa, à la cour du roi Ménélik.
Au mois d’août 1885, le roi du Choa, le ras Govana et plusieurs de nos relations en Abyssinie nous firent une commande d’armes et de munitions, d’outils et de marchandises variées. Ils nous avancèrent certaines sommes, et, rassemblant en outre tous nos capitaux disponibles au Choa, nous descendîmes à la côte d’Obock.
Là, ayant demandé et obtenu de M. le gouverneur d’Obock l’autorisation de débarquer à Tadjourah et d’expédier en caravane la quantité précise d’armes et de munitions que nous désirions acheter, ayant aussi obtenu du gouvernement d’Aden, par l’entremise de M. le Consul de France, l’autorisation de faire transiter les dites armes à Aden pour Tadjourah, nous fîmes faire nos achats en France par nos correspondants, l’un de nous [Labatut] restant à Aden pour le transit, l’autre [Rimbaud] à Tadjourah pour la préparation de la caravane sous la protection française.
Vers la fin de janvier 1886, nos marchandises, ayant transité à Aden, furent débarquées à Tadjourah, et nous organisâmes notre caravane…
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Enfin, notre départ devait avoir lieu vers la fin de ce mois d’avril.
Le 12 avril, M. le gouverneur d’Obock venait nous annoncer qu’une dépêche du Gouvernement ordonnait sommairement d’arrêter toutes importations d’armes au Choa ! Ordre était donné au Sultan de Tadjourah d’arrêter la formation de notre caravane !
Ainsi, avec nos marchandises en séquestre, nos capitaux dispersés en frais de caravane… nous attendons à Tadjourah les motifs et les suites d’une mesure aussi arbitraire.
Cependant, nous sommes bien en règle avec tous les règlements…
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Nous pouvons prouver que nous n’avons jamais vendu, donné ou même confié une seule arme aux indigènes…
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Nos armes doivent être livrées à Ménélik dans leur emballage au départ de France, et il ne peut jamais en être rien distrait, soit à la côte, soit à l’intérieur.
Quelles que doivent être par la suite les décisions du Ministère, nous demandons à établir d’avance qu’il nous serait tout à fait impossible de liquider légalement ou normalement notre affaire :
1oparce que ces armes et munitions sont à ordre du gouvernement du Choa ;
2oparce qu’il nous est impossible de rentrer dans les frais faits.
Nulle part, ces armes ne réaliseraient leur valeurrevient Tadjourah. Les gens au courant de ces opérations savent qu’un capital triple de la valeur réelle des armes est immédiatement consommé à la côte par le débarquement, les vivres et salaires de toute une population de servants abyssins et de chameliers assemblés pour la caravane, les bakshich considérables en argent et cadeaux aux notables, les extorsions des Bédouins du voisinage, les avances perdues, le paiement du loyer des chameaux, les droits de racolage et les taxes de passage, les frais d’habitation et de nourriture des Européens, l’achat et l’entretien d’une masse de matériel, de vivres, d’animaux de transport par une route de cinquante jours dans le plus aride des déserts !
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Il se comprend que l’on n’entreprend des affaires aussi lentes, dangereuses et fastidieuses, que dans la perspective assurée de gros bénéfices…
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C’est donc leur valeur définitive au Choa que nous devons logiquement donner dès à présent aux armes de notre caravane organisée à Tadjourah, puisque, les frais faits et les fatigues subies, il ne nous reste plus qu’à franchir la route pour faire la livraison et toucher le paiement.
Voici en détail la valeur de l’opération que l’autorité française nous a permis de former, puis défendu d’exécuter :
30.600 dollars
3.600 dollars
5.800 dollars
40.000 dollars
Ajoutant 50 % au retour, c’est-à-dire le bénéfice de la vente à Aden des marchandises (ivoire, musc, or) données en paiement au Choa par le Roi, nous établissons que cette opération doit nous produire une somme nette de soixante mille dollars dans un délai de un an à dix-huit mois. (Soixante mille dollars au change moyen d’Aden, francs 4.30, égalent deux cent cinquante-huit mille francs.)
Nous considérerons le Gouvernement comme notre débiteur de cette somme tant que durera l’interdiction présente, et, si elle est maintenue, tel sera le chiffre de l’indemnité que nous réclamerons du Gouvernement.
Nous ne pouvons nous empêcher de faire les réflexions suivantes sur quelques raisons politiques qui pourraient avoir motivé la mesure qui nous frappe :
1oIl serait absurde de supposer que les Dankalis puissent s’armer par l’occasion de ce trafic. Le fait extraordinaire, et qui ne se reproduirait plus, de quelques centaines d’armes pillées au loin lors de l’attaque de la caravane Barral, réparties entre un million de Bédouins, ne constitue aucun danger.
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2oOn ne peut dire qu’il y ait corrélation entre l’importation des armes et l’exportation des esclaves. Ce dernier trafic existe entre l’Abyssinie et la côte depuis la plus haute antiquité, dans des proportions invariables. Mais nos affaires sont tout à fait indépendantes des trafics obscurs des Bédouins.
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D’ailleurs, le fait de l’interdiction de l’importation des armes à destination du Choa aura pour résultat unique, certain et immédiat de supprimer radicalement les rapports commerciaux de la Colonie d’Obock et de l’Abyssinie.
Pendant que la route d’Assab restera spécialement ouverte à l’importation des armes sous protection italienne, que l’excellente route de Zeilah accaparera l’importation des étoffes et marchandises indigènes sous protection anglaise, aucun Français n’osera plus s’aventurer dans le traquenard Obock-Tadjourah, et il n’y aura plus aucune raison pour stipendier les chefs de Tadjourah et de la sinistre route qui le relie au Choa.
Espérant mieux du gouvernement de la nation française que nous avons honorablement et courageusement représentée dans ces contrées,
Nous vous prions d’accepter, monsieur le Ministre, l’hommage de nos respects très dévoués.
Labatut et Rimbaud.
Tadjourah, le 15 avril 1886.
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