Chapter 4

[56]Erreur répétée souvent depuis. La bataille de Saint-Quentin est du 10 août 1557, jour de la fête de saint Laurent. De là le vœu et l'Escurial. (Note de l'éditeur).

[56]Erreur répétée souvent depuis. La bataille de Saint-Quentin est du 10 août 1557, jour de la fête de saint Laurent. De là le vœu et l'Escurial. (Note de l'éditeur).

[57]L'Art de vérifier les datesporte que la bataille fut gagnée le jour de la fête de saint Laurent.

[57]L'Art de vérifier les datesporte que la bataille fut gagnée le jour de la fête de saint Laurent.

Quand Sébastien eut été tué et que les Portugais eurent essuyé un désastre pareil, leur roi n'avait pas de fils pour lui succéder sur le trône. Il avait, à ce qu'on prétend, deux frères: l'un était cardinal; l'autre régna après lui pendant peu de jours et mourut sans postérité. La race de leurs rois s'étant conséquemment éteinte par la mort de ces deux frères, Philippe II hérita du trône de Portugal du fait de sa mère Isabelle[58], suivant les lois et règlements qui appellent chez eux la femme àhériter du trône en l'absence d'héritier mâle.

[58]Elisabeth de Portugal.

[58]Elisabeth de Portugal.

C'est aussi pendant le règne de Philippe II que les débris desAndalosrestés après la victoire remportée sur eux par les chrétiens, se révoltèrent à Grenade et dans ses dépendances[59], à la nouvelle qu'il était arrivé d'Alger des navires amenés par Habîb-réïs, qui était descendu sur le territoire d'Almériyah; ils s'imaginaient qu'il les défendrait. Or il embarqua sur les navires tout ce qu'il put d'habitants d'Almériyah et de ses environs et repassa dans son pays. Les Andalos révoltés se trouvaient dès lors impuissants à lutter contre les chrétiens, qui les taillèrent en pièces. Un grand nombre d'entre eux embrassa le christianisme par force, après la fuite de ceux qui purent s'échapper. Ils demeurèrent dans cette situation, chrétiens et vaincus, quarante ans environ, jusquesous le règne de Philippe III[60], fils de Philippe II. On a soutenu que le roi des Turcs écrivit alors une lettre au ministre de Philippe III en lui demandant de s'employer à faire sortir de cetteʽadouahles survivants de ceux qui avaient été vaincus, bon office qu'il considérerait comme un témoignage d'amitié. Le ministre, usant de finesse, conseilla à son souverain d'expulser les survivants des Andalos qui avaient abandonné depuis peu leur religion. «La plus grande partie d'entre eux (dit-il) est actuellement encore en vie et leur nombre dépasse celui des chrétiens; nous ne sommes pas sûrs qu'ils ne se soulèvent une autre fois. Le mieux est doncqu'ils soient expulsés de cetteʽadouahpour que nous n'entendions plus parler d'eux, et qu'on leur fasse passer la mer afin qu'ils se dispersent dans les États Barbaresques. Leur séjour dans le pays où ils ont été élevés est un danger.» Le roi accueillit favorablement le conseil de son ministre et ordonna de les rassembler et de leur faire passer la mer, à l'exception de ceux qui avaient embrassé le christianisme de leur propre gré, lesquels étaient plus nombreux que ceux christianisés de force, et à l'exception de ceux qui s'étaient cachés, ou avaient imploré la protection de quelqu'un, ou que l'on ne connaissait pas. Quoi qu'il en soit, comme ils étaient en grand nombre, on ne poussa pas très loin les recherches dans toute l'ʽadouah, parce qu'ils étaient mêlés et avaient oublié l'islamisme. La plus grande partie de ceux qui sortirent de l'Espagne à cette époque se composait des habitants de Grenade et de son territoire qui s'étaient révoltés. Leur nombre était considérable. Les chrétiens, à cause du conseil donné par le ministreà son souverain de faire sortir tous ces gens après qu'ils s'étaient faits chrétiens et avaient embrassé le christianisme en si grande quantité, le taxent de judaïsme; suivant eux, il n'a pas donné un conseil conforme à leur religion en faisant sortir ce grand nombre d'habitants, après qu'ils avaient été considérés comme chrétiens.

[59]Cette révolte eut lieu en 1569. Les hostilités cessèrent en 1571, par la fuite d'une partie des rebelles, qui passa en Afrique, et la soumission des autres.

[59]Cette révolte eut lieu en 1569. Les hostilités cessèrent en 1571, par la fuite d'une partie des rebelles, qui passa en Afrique, et la soumission des autres.

[60]Philippe III, par un édit du 9 décembre 1609, ordonna, sous peine de mort, à tous les Maures établis dans le royaume de Valence de sortir de ses états. La rigueur de cet édit fut étendue, le 10 janvier suivant, à tous les Maures d'Espagne. Plus d'un million de sujets laborieux, commerçants et industrieux quittèrent l'Espagne à cette occasion, laissant des provinces entières dépeuplées. La plupart de ces malheureux fugitifs se retirèrent en Asie et en Afrique. (Art de vérifier les dates.)

[60]Philippe III, par un édit du 9 décembre 1609, ordonna, sous peine de mort, à tous les Maures établis dans le royaume de Valence de sortir de ses états. La rigueur de cet édit fut étendue, le 10 janvier suivant, à tous les Maures d'Espagne. Plus d'un million de sujets laborieux, commerçants et industrieux quittèrent l'Espagne à cette occasion, laissant des provinces entières dépeuplées. La plupart de ces malheureux fugitifs se retirèrent en Asie et en Afrique. (Art de vérifier les dates.)

Quelques chrétiens sont soupçonnés de judaïsme. C'est pourquoi il existe à Madrid un tribunal composé de plusieurs docteurs de leur religion; tous sont des vieillards. On appelle leur tribunal l'inquisition. Ils s'enquièrent de quiconque est soupçonné de judaïsme, fût-ce même sous le plus léger prétexte. Ils se saisissent de lui et le mettent en prison, après avoir pris ses biens, tous ses effets et ses trésors, qu'ils se partagent immédiatement entre eux. Ils le laissent une année en prison et l'interrogent alors sur ce dont il est soupçonné. Lorsqu'il nie, ils lui disent: «Le signe de ta véracité est que tu désignes celui qui t'a desservi ou accusé.» Il les leur cite un à un jusqu'au troisième. Sicelui qui l'a desservi est un des trois qu'il a nommés, et qu'ayant ajouté: «Il y avait entre un tel et moi de l'inimitié à telle époque, pour telle cause» sa supposition et ses soupçons se trouvent fondés, il lui est délivré une pièce pour faire le procès et se disculper. Son procès traîne en longueur devant ce tribunal jusqu'à ce qu'on oublie l'imputation dont il a été l'objet; il ne désirait par ce moyen qu'obtenir sa délivrance. On le fait alors sortir de prison. Dans le cas où ce dont il a été accusé est prouvé ou qu'il en fasse l'aveu, on l'oblige à abjurer le judaïsme et à embrasser la religion chrétienne. Si, abjurant sa religion, il se fait chrétien, on l'extrait (de la prison), on le promène et on l'expose dans les marchés avec une croix jaune sur l'épaule, ce qui signifie qu'il appartenait à la religion juive et qu'il est devenu chrétien. Il conserve cette croix pendant six mois à l'expiration desquels il l'enlève: il fait alors partie de la masse des chrétiens. Lorsqu'il a avoué être juif ou que le fait a été établi par témoins et qu'il n'abjure passa croyance, on le brûle sur un bûcher, sans accepter aucune intercession en sa faveur. C'est là le motif pour lequel aucun juif n'entre en Espagne ni en Portugal.

Le dit tribunal est celui désigné pour faire les enquêtes sur cette question et autres semblables dans le but de connaître ceux qui suivent leur religion et ceux qu'on soupçonne d'y porter la moindre atteinte. Personne ne peut diriger une attaque contre ces juges ni les accuser d'erreur ou de passion: ils trouveraient un moyen pour le perdre et un chemin pour s'emparer de lui. Personne, pas même le roi, n'a le pouvoir de délivrer quelqu'un d'entre leurs mains. Quand quelqu'un est sous le coup d'une de ces imputations et qu'il se réfugie auprès du roi pour obtenir sa protection, le souverain ne peut le sauver ni le soustraire à leurs poursuites. C'est au point qu'un de ses ministres, de ses serviteurs ou de ses officiers sur le compte duquel ils auraient un soupçon serait dans l'impossibilité de leur échapper: ils le prendraient partout où ils le trouveraient,fût-ce auprès du roi, dans l'église ou ailleurs. Pendant notre séjour à Madrid, ils accusèrent un des officiers particuliers du roi et de ses ministres d'appartenir à la religion juive: ils se sont emparés de lui et l'ont emprisonné à Tolède, où il est encore actuellement. De même ils ont accusé un autre personnage pendant que nous nous trouvions à Madrid; c'était un des fonctionnaires préposés à une branche des revenus particuliers du roi; ils l'ont saisi lui, sa femme, ses enfants, toute sa famille et ses serviteurs et les ont jetés en prison où ils sont jusqu'à présent. Ils ont mis la main sur les biens et sur tous les effets que contenait la maison de ce fonctionnaire dont la fortune est considérable.

Un des membres de ce tribunal est délégué par le pape qui est à Rome, que Dieu l'anéantisse! Il est envoyé en qualité de son représentant pour ces sortes d'affaires et autres semblables. Les Espagnols l'appellent dans leur langueel nuncio(le nonce).

Les gens accusés de judaïsme parmi ces nations sont nombreux; la majorité appartient à la nation portugaise. Ils descendent, pour la plupart, des juifs qui habitaient ces pays à l'époque des Maures, en vertu d'un pacte et d'un traité de protection que ceux-ci leur avaient accordés. Lors de la défaite des musulmans, ils se réfugièrent du côté du Portugal et s'y cachèrent en se faisant passer pour chrétiens. Il en existe, dit-on, beaucoup en Portugal; un plus grand nombre qu'en Espagne.

A la mort de Philippe III sous le règne duquel, vient-il d'être dit, sortirent d'Espagne les survivants d'entre les Maures qui restaient encore dans ce pays, le trône échut à son fils PhilippeCuarto, ce qui signifie le quatrième du nom de Philippe[61]. Il fut un des rois infidèles les plus redoutés, que Dieu les anéantisse! Sous son règne, la nation portugaise s'étant soulevée appela pour régner sur elle un personnage nommé duc de Bragance etqui était le père du roi actuel de Portugal. Sa femme était la sœur d'un duc, grand d'Espagne et d'un rang élevé dans la noblesse. Il s'appelait le duc de Médina Sidonia. On prétend que son aïeul, don Alonso de Guzman, était un grand (personnage) dans la ville de Tarîf lorsque Târeq, que Dieu lui fasse miséricorde! entra dans l'ʽadouah. Cette famille continue jusqu'à présent à porter le surnom de Guzman. Quand les Portugais appelèrent le duc de Bragance à régner sur eux, il consulta sa femme sur l'invitation qui lui était faite. Elle lui donna le conseil d'accepter. «Régner une seule nuit, lui dit-elle, vaut mieux que de rester duc pendant cinquante ans.» Il accepta donc leur offre. Il existait à ce sujet un accord entre lui et le frère de sa femme, qui habitait à cette époque la ville de San Lucar. Entre San Lucar et le Portugal est une ville nommée Ayamonte; là se trouvait un marquis très puissant, un des hommes les plus considérables de l'Espagne: il portait le titre de marquis d'Ayamonte. Il entra avec eux dans laconvention. Un autre duc, connu sous le nom de duc d'Yjar, embrassa également leur parti. Ce dernier, aussi bien que chacun des autres, ambitionnait le trône pour lui-même. Philippe IV ayant eu vent de ce qu'ils concertaient manda ces trois personnages qui étaient au nombre de ses sujets et des habitants de son royaume et les fit venir à Madrid avant qu'ils sussent qu'il avait connaissance de leurs projets. Il les soumit à toutes sortes de tortures et leur arracha des aveux, car il avait surpris des lettres qu'ils s'adressaient les uns aux autres et qui indiquaient leurs intentions de rébellion. Le duc de Medina Sidonia avoua promptement. Le roi, à cause des liens d'amitié qui existaient entre eux, le relâcha et l'exila dans une ville appelée Valladolid, après lui avoir enlevé son gouvernement et sa province; il était, en effet, capitaine de toute la côte de la mer limitrophe avec notre pays, que Dieu le garde! Les deux autres, malgré les plus grandes tortures, ne firent aucun aveu. Le roi les fit sortir (de prison) avec leurs serviteurs, qui étaient au courantde leurs desseins, et les serviteurs du duc de Medina Sidonia et les fit conduire sur la place de Madrid où ils furent tous mis à mort. Alors éclata entre le Portugal et le roi d'Espagne une guerre qui dura environ vingt-six ans jusqu'à ce qu'elle s'éteignît par la mort de Philippe IV. La mort de ce prince eut lieu en l'année 1666 de leur ère chrétienne, correspondant à l'année 1077 de notre ère[62]. Le roi de Portugal paya alors (une somme) aux Espagnols.

[61]Il succéda à son père le 31 mars 1621.

[61]Il succéda à son père le 31 mars 1621.

[62]L'année 1077 de l'hégire commença le 23 juin 1666vieux style.—D'après l'Art de vérifier les dates, Philippe IV mourut le 17 septembre 1665.

[62]L'année 1077 de l'hégire commença le 23 juin 1666vieux style.—D'après l'Art de vérifier les dates, Philippe IV mourut le 17 septembre 1665.

Le roi d'Espagne Philippe IV eut un grand nombre de fils; mais comme ils étaient illégitimes, ils ne purent, suivant leurs règles, hériter du trône. Il avait épousé une fille de son oncle paternel l'empereur d'Allemagne[63]: il l'avait fait venir avec l'intention de la donner pour femme à unfils qu'il avait; mais celui mourut peu de temps après l'arrivée de cette princesse à Madrid. Puis sa propre femme[64]mourut. Aussitôt que la princesse fut devenue nubile, il la demanda en mariage pour lui-même et l'épousa. Elle lui donna un fils, Charles II, le roi actuellement régnant.

[63]Marie-Anne d'Autriche, fille de l'empereur Ferdinand III.

[63]Marie-Anne d'Autriche, fille de l'empereur Ferdinand III.

[64]C'est-à-dire sa première femme, Isabelle ou Elisabeth, fille de Henri IV, roi de France; elle mourut le 6 octobre 1644.

[64]C'est-à-dire sa première femme, Isabelle ou Elisabeth, fille de Henri IV, roi de France; elle mourut le 6 octobre 1644.

A la mort de Philippe IV, comme son fils était encore en bas âge[65], ce fut sa mère qui régna. Quant à ses autres fils qui ne pouvaient hériter du trône, le plus grand nombre d'entre eux embrassa la vie monacale. De ce nombre est le moine aujourd'huimouftide Malaga et qu'ils appellent dans leur languealsoubisbo[66], ce qui signifiemoufti. Un autre de ses fils se nomme Juan d'Autriche: il s'est signalé chez eux par sa bravoure, son esprit indépendant et son audace. Investi du commandement des armées et dirigeant lesforces militaires du pays, il prenait part à toutes les guerres, pendant la durée du règne de la femme de son père et durant l'enfance de son frère du côté paternel. Ayant acquis par ses hauts faits d'armes une grande influence, il ne laissa personne donner un avis ni une opinion; il se mit à dicter des lois (aux ministres) et à se livrer à des actes qu'ils ne connaissaient pas auparavant: il gourmandait les membres du Conseil et la reine, la femme de son père. «Je n'agis ainsi, disait-il, que dans le but d'être utile à mon frère jusqu'à ce qu'il soit grand; je ne suis qu'un de ses serviteurs.» Mais les membres du Conseil et la reine conçurent de grands soupçons à son égard, ne doutant pas que sa conduite ne fût dictée par son désir de s'emparer du trône. La reine avait auprès d'elle un homme appelé leduendi[67], qui était l'agent particulier de ses dépenses; il luireprocha ce qui se passait. Don Juan d'Autriche se saisit de lui et l'emprisonna dans une tour fortifiée, située sur une hauteur dominant un village du nom deSouigra(Consuegra), à dix-huit milles de Tolède, sur la route qui conduit de cette ville dans l'Andalousie. Cette tour extrêmement défendue et fortifiée est de l'époque des musulmans; elle est si élevée que la vue s'étend de là sur un grand nombre de villes, de hameaux et de villages de la province de Tolède. Entourée de deux hautes murailles, elle renferme à l'intérieur une église habitée par quelques moines. Je suis entré dans cette tour et y ai vu des vestiges de construction solide et de fortification qui attestent les efforts des ouvriers qui y travaillèrent en ce temps-là, que Dieu leur fasse miséricorde! Quand leduendeeut été emprisonné dans le dit lieu, don Juan défendit qu'on l'en fît jamais sortir et se mit à éplucher la conduite et la situation des membres du Conseil: il surveillait leurs décisions, examinant ce qu'ils conseillaient, les avis qu'ils donnaient et ce qu'ils se proposaientde faire; approuvant ce qui lui paraissait bon et rejetant ce qu'il regardait comme mauvais; diminuant les dignités et les traitements des fonctionnaires. «Celui-ci, disait-il, ne mérite pas de prendre ce (traitement). Pourquoi cet autre mange-t-il tout cet (argent)?» Il en arriva même à reprocher à la reine ce qu'elle dépensait pour ses plus stricts besoins. Cela dura ainsi jusqu'à ce que son frère eut atteint sa quatorzième année. Un jour il le prit et l'ayant emmené dans le royaume d'Aragon il lui ceignit la couronne; puis, l'ayant reconduit à Madrid, il se mit à agir comme son lieutenant, à l'égal d'un serviteur. Son influence continua à l'emporter sur celle de la mère de son frère et il finit par l'expulser de Madrid dans la ville de Tolède. Elle resta là une année et demie. Quelque temps après Juan d'Autriche étant mort[68], elle retourna à sa résidence. Leduende, qui était en prison, fut mis en liberté et partit pour un des pays de l'Inde, où il se trouveencore jusqu'à présent, investi d'un grand gouvernement.

[65]Charles II était né le 6 novembre 1661.

[65]Charles II était né le 6 novembre 1661.

[66]En espagnol,arzobispo, archevêque.

[66]En espagnol,arzobispo, archevêque.

[67]Sur leduende de la Reina(l'esprit-follet de la reine), don Fernando Valenzuola, on peut voir lesMémoires de la cour d'Espagne, Irepartie, Paris, 1632.

[67]Sur leduende de la Reina(l'esprit-follet de la reine), don Fernando Valenzuola, on peut voir lesMémoires de la cour d'Espagne, Irepartie, Paris, 1632.

[68]Il mourut le 17 septembre 1679.

[68]Il mourut le 17 septembre 1679.

Ce Charles II a grandi avec le Conseil; il a épousé la fille de sa tante maternelle, sœur de sa mère; c'est la fille de l'oncle paternel de l'empereur qui est en Allemagne. Il y a aujourd'hui un an qu'il s'est marié avec elle[69]. Il ne va en aucun endroit, ne conduit aucune armée, ne prend part à aucune guerre. Il aime à tel point la vie sédentaire qu'il ne monte jamais ni cheval ni autre bête, mais sort seulement et toujours en voiture avec la reine. Le plus souvent il se rend à ses lieux de chasse en voiture; il va sans cesse aux églises et se livre à tous les actes de dévotion en usage chez les Espagnols.

[69]En l'année 1690, Charles II, veuf de Marie d'Orléans, nièce de Louis XIV, épousa Marie-Anne de Neubourg, fille de Philippe-Guillaume, duc de Neubourg, puis électeur palatin.

[69]En l'année 1690, Charles II, veuf de Marie d'Orléans, nièce de Louis XIV, épousa Marie-Anne de Neubourg, fille de Philippe-Guillaume, duc de Neubourg, puis électeur palatin.

Aussitôt que nous l'eûmes quitté, le jour de notre réception, après lui avoir remis la lettre du sultan, il donna la missive au chrétien d'Alep, le drogman, pour la traduireet la transcrire en espagnol. La lettre traduite, il la lut et vit ce qu'elle contenait et ce que prescrivait le Commandeur des Croyants, que Dieu l'assiste! à savoir la restitution de cinq mille manuscrits et de cinq cents captifs. L'injonction du descendant d'ʽAly lui pesa. Il ne savait comment faire face à cette demande. Il connaissait que de la part de notre souverain, à qui Dieu donne la victoire! elle était péremptoire, et il ne pouvait tergiverser, tant était grande l'impression que produisait sur lui et les membres de son Conseil la renommée de sagesse et de hauteur de vues de ce descendant d'ʽAly, que Dieu le maintienne par sa grâce! Il se concerta avec les membres du Conseil, qui furent d'avis de répondre favorablement à la demande du seigneur imâm et (reconnurent) que se conformer à son ordre partout obéi, que Dieu l'exalte! était préférable et plus avantageux pour eux. Ils agitèrent la question pendant nombre de jours.

Nous nous rendions chez le roi pourlui rendre visite, lorsque l'invitation nous en était faite.

Après qu'ils eurent tenu conseil au sujet de l'ordre du sultan et prétendu que les livres musulmans avaient été brûlés, d'après ce qu'on raconte en Espagne, ils nous dépêchèrent pour nous entretenir de l'affaire le premier secrétaire du Conseil et le Cardinal, chef de leur religion en même temps que représentant du pape qui est à Rome; c'est à lui que ressortissent toutes les affaires intéressant leur religion ou soumises à leur conseil. Or comme le seigneur imâm, que Dieu l'assiste! leur avait donné dans sa noble missive la latitude, s'ils ne trouvaient pas les manuscrits ou s'ils avaient des difficultés pour les réunir, de les remplacer en complétant le nombre de mille captifs musulmans, ils cherchèrent des prétextes pour laisser de côté une partie des mille; mais ils ne purent l'échapper et furent obligés de se conformer (à l'ordre reçu). Lors donc que le seigneur imâm, que Dieu lui donne la victoire! eut accepté,ils s'occupèrent de rechercher les prisonniers et de les rassembler.

Pendant tout le temps qu'on alla dans les provinces afin de réunir les prisonniers, le roi nous recevait, s'enquérait de notre santé et ordonnait qu'on nous conduisît dans ses jardins de plaisance et ses lieux de chasse; qu'on nous menât dans son palais visiter les appartements, les chambres et les jardins qu'il contenait. Il désirait par ce moyen nous procurer des récréations. Il ne laissa pas à Madrid une grande maison de ses principaux officiers et de ses serviteurs particuliers sans nous la faire montrer. Nous visitâmes tous les jardins et tous les lieux de plaisance qu'ils possédaient. Toutes les fois que nous le rencontrions, il manifestait sa bonne humeur et sa joie de nous voir, et il ne manqua jamais de nous honorer et de nous témoigner un bon accueil pendant la durée de notre séjour dans la capitale.

Il existe à Madrid un grand nombre de lieux de plaisance. Le roi y possède unpalais immense que l'on appelleel retiro; c'est sa résidence d'été. Il est entouré d'un magnifique jardin de toute beauté et dont on admire les ruisseaux et les rivières. Au milieu de ce jardin est un grand fleuve dont les deux rives sont couvertes de belles constructions qui, pendant l'été, servent d'abri contre la chaleur. On y trouve des embarcations et des canots dans lesquels le roi monte pour se promener. A l'époque des froids, ce fleuve est entièrement couvert de glace, au point qu'un homme peut le traverser. On voit les chrétiens patiner avec adresse sur la glace. Toutefois ceux qui se livrent en plus grand nombre et avec le plus d'habileté à cette distraction sont des Hollandais et des Anglais; cela vient de ce que leur pays est situé du côté du nord, où la neige et la glace abondent partout et principalement sur les rivières. On prétend que les femmes hollandaises glissent sur la glace au moyen de chaussures munies de plaques de fer et atteignent ainsi, dans une matinée, des localités éloignées, poury trafiquer et faire le commerce; le soir elles reviennent à leurs logis. J'ai vu des chrétiens qui patinaient sur ce fleuve en se tenant sur un pied et relevant l'autre: ils conservaient un équilibre parfait sans pencher d'aucun côté. Ils allaient ainsi comme l'éclair. Beaucoup de monde, à l'époque où le fleuve est gelé, entre dans le jardin pour voir et se récréer; on y rencontre des chrétiens et des voitures chargées de femmes et d'hommes en si grand nombre qu'il en devient trop étroit. Quand arrive la saison d'été et pendant que le roi y habite, ceux-là seuls qui ont l'habitude d'être admis, entrent dans le jardin.

Dans ce jardin est un large pilier (piédestal) en marbre surmonté d'un grand cheval de cuivre rouge. L'animal se dresse sur ses pieds de derrière et est recouvert d'une selle en cuivre; on y a placé la statue, également en cuivre, de Philippe IV, père du roi actuel: il est représenté à cheval et tenant un bâton à la main. Il est, en effet, dans leurs usages d'en tenir un à la main; ils l'appellentel baston. Onprétend qu'à l'époque où les chevaux sont en rut, les habitants amènent la jument qu'ils veulent faire couvrir et la tiennent devant la statue du cheval, dans laquelle ils montent un mécanisme; au moyen de ce mécanisme l'animal fait entendre un son et un bruit pareils au hennissement du cheval. Ils présentent alors un étalon qu'ils ont choisi de préférence, pour que le produit de la jument soit pareil au type du cheval de cuivre.

Nous avons vu également un cheval semblable dans un autre palais appartenant au roi et situé en dehors de la ville. La maison se trouve dans un jardin, sur le bord du fleuve qui passe sous la ville. Le cheval est dans la même position que le premier et surmonté de même de la statue de Philippe IV, père du roi.

Charles II possède un grand nombre de jardins et de lieux de plaisance hors de la ville de Madrid; ce sont des endroits renfermant beaucoup de gibier. Personne ne peut y chasser, quel que soit son rang. Un jour il envoya auprès de nous le comtechargé de pourvoir à nos besoins; il lui avait donné l'ordre de nous conduire à ce rendez-vous de chasse et de nous y laisser chasser. Cet endroit est situé à six milles de la ville de Madrid. On y trouve une grande maison qu'on appelle lePardo[70]; son père l'avait fait construire. C'est une grande maison dominant la rivière de Manzanarès qui passe à Madrid. Ce lieu de chasse abonde en bêtes sauvages telles que daims, sangliers, lapins; ces animaux sont d'autant plus nombreux que personne ne peut chasser dans toute la partie réservée au roi; elle est gardée pour lui seul et il n'accorde à aucune personne de son entourage l'autorisation d'y chasser. On prétend que la permission qu'il nous donna était une faveur qu'on ne l'avait jamais vu accorder auparavant à personne. On raconte même que l'ambassadeur de France et celui d'Allemagne sollicitèrent cette faveur et qu'il la leur refusa.

[70]LePardoest situé à 12 kilomètres de Madrid, sur la rive droite du Manzanarès.

[70]LePardoest situé à 12 kilomètres de Madrid, sur la rive droite du Manzanarès.

Il y a aussi dans cette chasse une espèce de loups plus grands que celui de notre pays; c'est un grand loup de couleur fauve, plein de férocité et de force. Nous cherchâmes à le voir pendant que nous chassions en cet endroit, mais ne pûmes y parvenir. Un jour que le roi alla chasser, il tua un de ces animaux et le fit transporter à son palais. Dès qu'il fut arrivé, il nous envoya chercher pour le voir, car il savait que cette espèce n'existait pas dans notre pays. Ils appellent cette espèce de loupslobo(loup) et la petite espèce qui se trouve chez nous, ils la nommentel sorrah[71]. Ils attribuent à la grande espèce la force et la férocité. Peut-être est-elle la même qu'on dit exister en Égypte. L'animal a la grosseur, ou à peu près, du tigre (nemr.)

[71]En espagnol,zorrasignifie la femelle du renard.

[71]En espagnol,zorrasignifie la femelle du renard.

Cette ville, c'est-à-dire Madrid, bien qu'elle eût été la résidence de quelques-uns des ancêtres du roi (Charles II), n'avaitpas atteint le degré de civilisation et de grandeur auquel elle est parvenue aujourd'hui; l'on n'y voyait pas ces rues larges et spacieuses. Avant le règne du père et de l'aïeul de ce souverain, la résidence royale était une ville appelée Valladolid, à trois journées de Madrid. Quand son aïeul se fixa dans la nouvelle capitale, la population s'accrut et avec elle augmenta le nombre des bâtisses et des habitations; car la plupart des chrétiens notables de l'Espagne y habitent avec le roi et quiconque possède une province ou une ville y laisse quelqu'un chargé de le représenter.

Les marchés de cette ville sont très grands et très vastes, et pleins de marchands, d'acheteurs et de marchandises, d'artisans et de gens de métier de l'un et de l'autre sexe. A ces marchés se rendent tous les habitants des villages et des hameaux voisins de Madrid; son territoire embrasse, en effet, un grand nombre de villages.

Les villageois apportent à la ville toutesles sortes d'aliments, de comestibles et de fruits qui se vendent. Le pain même, sauf une faible quantité, ne se fabrique pas à Madrid, et la plus grande partie de ce qui s'en consomme vient des villages du dehors. Ce sont les femmes qui se chargent de cet approvisionnement: elles apportent le pain, montées sur des bêtes de somme et, assises sur le dos de leurs bêtes, elles stationnent dans le marché pour le vendre. Quelques-unes d'entre elles se rendent dans les maisons pour fournir à chacune la quantité dont elle a besoin, car il est d'usage chez les chrétiens qu'aucun d'eux ne pétrit chez lui et toutes ses provisions sont tirées du marché.

Il y a au marché un nombre considérable de boutiques où l'on fait cuire les mets et les apprête pour les étrangers, les gens de passage et les voyageurs qui n'ont pas de domicile habituel. L'homme entre dans les boutiques et commande à la femme qui s'y trouve de lui servir tel mets qu'il désire: viande, poulets, poisson ou autre, suivant ses goûts et son appétit. Il mangeet boit; puis il paye à la femme le prix de ce qu'il a consommé.

On trouve dans ce marché une quantité innombrable de viande d'animaux sauvages et d'oiseaux morts sans avoir été égorgés[72]; quelques-uns sont encore en vie, à la disposition des personnes qui désirent recueillir le sang pour le manger.

[72]On sait que chez les musulmans il est défendu de manger de la chair d'un animal qui n'a pas été égorgé suivant le mode prescrit par la loi.

[72]On sait que chez les musulmans il est défendu de manger de la chair d'un animal qui n'a pas été égorgé suivant le mode prescrit par la loi.

Tu trouves également dans ce marché des fruits frais et secs en nombre illimité, attendu que les pommes, les raisins et les poires s'y vendent toute l'année jusqu'à l'arrivée des produits de la nouvelle récolte. La plupart des fruits frais sont apportés des montagnes de Grenade et de Ronda, malgré la distance qui sépare ces deux villes de Madrid; l'élévation du prix y attire de partout toutes choses. De même, tu rencontres encore dans ce marché une grande quantité de poissons frais qu'on apporte de la mer, après un trajet de sept jours, du pays d'Alicante et ducôté du Portugal. Au milieu de ces marchés en est un grand, carré et qui contient de vastes boutiques; au-dessus de celles-ci s'élèvent des chambres, des balcons et des habitations, sur six étages, le tout plein d'habitants, tant gens de ces marchés que d'autres. On prétend que cette place renferme quatorze mille habitants mariés. Ce marché est occupé par une agglomération de gens de métier, d'artisans et de commerçants des deux sexes. On appelle cet endroit laplaza Mayor, ce qui signifie le grand marché[73].

[73]Cette grande place, qui a servi de théâtre aux auto-da-fé, aux exécutions criminelles et politiques et aux fêtes publiques, tournois oucorridas, que les rois présidaient du balcon de laPanaderia, a été refaite par les ordres de Philippe III, dont la statue équestre s'élève au centre sur un piédestal qu'entoure une grille de fer.

[73]Cette grande place, qui a servi de théâtre aux auto-da-fé, aux exécutions criminelles et politiques et aux fêtes publiques, tournois oucorridas, que les rois présidaient du balcon de laPanaderia, a été refaite par les ordres de Philippe III, dont la statue équestre s'élève au centre sur un piédestal qu'entoure une grille de fer.

Au milieu de son esplanade, une foule de femmes vendent du pain, des légumes, des fruits et de la viande de toute espèce.

C'est sur cette place que les Espagnols célèbrent leurs fêtes et leurs foires, telles que la fête des taureaux et autres. Il est, eneffet, dans leurs habitudes que quand vient le mois de mai, le 10 ou le 15 du mois, ils choisissent des taureaux vigoureux, gras, et les amènent sur cette place, qu'ils décorent de toutes sortes de tentures de soie et de brocart; ils s'asseyent dans des salons donnant sur la place et lâchent les taureaux un à un au milieu de celle-ci. Alors, quiconque prétend à la bravoure et désire donner des preuves de la sienne arrive, monté sur son cheval, pour combattre le taureau avec l'épée. Il en est qui meurent et d'autres qui tuent (l'animal). L'endroit de cette place où se tient le roi est connu. Il assiste à ce spectacle accompagné de la reine et de toute sa suite. Le public, suivant le désir plus ou moins grand de chacun, est aux fenêtres, car elles se paient ce jour-là seul, ou une journée de fête semblable, pour une seule place, autant que le loyer d'une année entière.

J'ai assisté là à une fête que les Espagnols célébraient sur cette place en l'honneur d'un de leurs religieux qu'ils appellentSan Juan[74]. Ils disent qu'il appartenait à l'ordre des moines et que sa vie fut édifiante, suivant leurs croyances religieuses. Ils ont vu de lui des choses imaginaires que Satan leur fait prendre pour des réalités et qu'ils appellentmiracles, mot qui veut dire «démonstrations.» Il y a environ cent ans qu'il est mort. Cette année, ils prétendent que le pape a reconnu comme authentique ce qui le concerne et leur a conséquemment permis de le porter en procession pour que les gens le voient et le connaissent. Ils ont donc choisi ce jour pour sa fête, après s'être réunis en masse: ils ont orné son église de toutes sortes de tentures en soie et en brocart, paré sa statue de riches vêtements incrustés de perles et de rubis et pavoisé toutes les rues depuis l'église jusqu'à la place. Ils ont aussi décoré la place de toutes les manières et y ont suspendu les rubis et les joyaux précieux,et les croix d'or incrustées de pierreries inestimables.

[74]Il s'agit sans doute de saint Jean-de-Dieu, fondateur des frères de la Charité, né en 1495 à Monte-Major-el-novo, petite ville de Portugal, mort en 1550, canonisé le 16 octobre 1690.

[74]Il s'agit sans doute de saint Jean-de-Dieu, fondateur des frères de la Charité, né en 1495 à Monte-Major-el-novo, petite ville de Portugal, mort en 1550, canonisé le 16 octobre 1690.

Le roi a réuni à cette occasion toute sa cour et nous a fait préparer un emplacement en face de celui qui lui est destiné; il l'a fait richement orner comme le sien et nous a envoyé inviter à assister à la cérémonie, voulant par là nous distraire et nous récréer. Nous nous sommes donc dirigés vers cet endroit; nous y avons trouvé une multitude compacte d'hommes et de femmes pour laquelle, malgré ses dimensions, il était devenu trop étroit, et avons beaucoup souffert de l'encombrement de la foule. Dans les marchés et dans les rues il y avait encore plus de monde que sur la place. Ayant gagné l'endroit qui avait été préparé pour nous, nous y sommes montés. A peine étions-nous assis en face du roi que celui-ci nous a salués à plusieurs reprises, a levé son chapeau[75]et pris place ainsi que la reine et sa mère,entouré de sa suite et de ses ministres. Alors a défilé la procession avec la croix et les images et la statue de ce moine que le pape les a autorisés à fêter. Ils lui ont élevé de nombreuses églises dans chaque ville ou village; ils ont aussi institué dans chaque localité, suivant l'importance de la ville ou du village, une fête en son honneur.

[75]Chemrir, transcription marocaine du motSombrero.

[75]Chemrir, transcription marocaine du motSombrero.

Les moines de son ordre sont ceux qui s'occupent de traiter les malades, de les servir, etc.; car, comme de son vivant il faisait partie des moines adonnés à cette œuvre, tous se sont mis à fonder des hôpitaux dans ses églises et à se livrer avec beaucoup de zèle au soin des malades. Il existe, en effet, en Espagne une quantité innombrable d'hôpitaux: il y en a, dans la ville de Madrid, quatorze qui sont immenses, très propres et entièrement pourvus de lits, de provisions de bouche, de boissons, de remèdes, et du personnel nécessaire aux malades. Ils mettent, pour les femmes malades, des femmes âgées qui les servent et les soignent, et pour leshommes, des infirmiers de leur sexe. Ces établissements sont dans un état parfait d'entretien, et le traitement a lieu sans que le malade soit privé de rien dont il ait besoin, soit peu, soit beaucoup. J'en ai visité plusieurs; j'y ai vu que les dépenses étaient faites sans aucune parcimonie. Dans chaque hôpital, il y a un certain nombre d'armoires garnies chacune de tout le nécessaire: huile, vinaigre, remèdes, boissons. J'ai trouvé dans la cuisine, en fait de viandes, du mouton, des poules, des lapins, des perdrix, du porc, etc., pour l'usage des malades.

Quand le médecin est entré auprès du malade, qu'il lui a tâté le pouls et a reconnu son état, il écrit un papier qu'il remet au gardien, et celui-ci le donne aux serviteurs attachés à la cuisine, lesquels apportent ce que le médecin a prescrit. J'ai vu aussi chez eux une autre chambre qui contient les effets des malades. Voici ce qui se passe: lorsqu'un malade entre à l'hôpital, on lui enlève tous les vêtements qu'il porte, on les dépose dans la chambre destinée àcet objet; on y attache une étiquette sur laquelle on inscrit la nature des effets et le nom de leur propriétaire, et on revêt celui-ci d'autres habillements qu'on tient là tout prêts pour les malades et qui sont achetés sur les fonds dont l'hôpital est doté.

On lui fournit un lit garni de deux couvertures, de deux draps et d'un oreiller. Chaque huit jours on lave les vêtements qu'il a sur lui et on lui en donne d'autres. Une fois guéri, on lui rend les habillements avec lesquels il est venu et il s'en va où bon lui semble.

Si le malade meurt, il est enveloppé dans un linceul aux frais de l'hôpital et l'on s'enquiert de sa famille, à laquelle on remet les effets qu'il a laissés dans l'établissement.

Chacun de ces hôpitaux possède un médecin auquel on assigne une maison d'habitation à proximité de l'hôpital; le loyer en est payé ainsi que toutes ses provisions de bouche, les choses de première nécessité pour lui et ses domestiques, et tous ses frais d'entretien sur les revenusdont jouit l'établissement, afin qu'il se trouve toujours présent et qu'il ne soit ni absent, ni préoccupé de ses moyens d'existence.

Ces religieux, qui appartiennent à l'ordre du moine saint Jean, se consacrent pour la plupart au service des malades; ce qui constitue pour eux un article de foi.

Un de nos compagnons étant tombé malade pendant notre séjour dans la ville deSan Lucar, les religieux de cet ordre, qui venaient nous faire visite tous les jours, nous demandèrent, quand ils virent le malade, de le transporter dans leur établissement pour le traiter et lui donner leurs soins. Mon refus les surprit beaucoup. «Nous voulions faire une bonne œuvre, dirent-ils, et nous ne pensions pas que tu nous en empêcherais.» Ils insistèrent de nouveau, mais je ne leur cédai point. Ils continuèrent de venir visiter le malade jusqu'à ce qu'il guérît.

L'on aimerait, à cause de cette croyance qu'ils ont, de leurs bonnes qualités et de leur caractère paisible, qu'ils se trouvassentdans la droite voie; car ce sont les gens de leur nation doués du meilleur naturel et les plus tranquilles.Mais Dieu guide qui il veut vers un droit chemin[76].


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