[112]Ces statues sont celles dessixrois de Juda: Josaphat, Ezéchias, David, Salomon, Josias et Manassès. VoyezItinéraire de l'Espagne et du Portugal, par M. de Lavigne.
[112]Ces statues sont celles dessixrois de Juda: Josaphat, Ezéchias, David, Salomon, Josias et Manassès. VoyezItinéraire de l'Espagne et du Portugal, par M. de Lavigne.
[113]Les couronnes pèsent, dit l'Itinéraire, de 35 à 40 kilogr., ce qui nous donne pour lerobʽ(quart) 7 à 8 kilogr. Nous avons vu plus haut qu'il était question (pour les lettres) d'un poids de 53robʽcorrespondant à 13 1/4 quintaux. Le quintal de l'Ambassadeur marocain équivaudrait donc de 28 à 32 kilogr.
[113]Les couronnes pèsent, dit l'Itinéraire, de 35 à 40 kilogr., ce qui nous donne pour lerobʽ(quart) 7 à 8 kilogr. Nous avons vu plus haut qu'il était question (pour les lettres) d'un poids de 53robʽcorrespondant à 13 1/4 quintaux. Le quintal de l'Ambassadeur marocain équivaudrait donc de 28 à 32 kilogr.
[114]El enguetarrah; en esp.guitarra.
[114]El enguetarrah; en esp.guitarra.
A la droite de la statue sur laquelle est gravé le nom de David, s'en trouve une autre avec cette inscription: «Salomon, fils de David», que sur lui et sur notre prophète soient la prière et le salut! Sa tête est ornée d'une couronne en cuivre doré du poids de cinqrobʽ; sa main tient un bâton également en cuivre doré et pesant troisrobʽ[115]. A sa droite sont trois autres statues comme les premières et portant chacune en inscription le nom d'un des grands rois qui ont régné jusqu'à cette époque.
[115]Soit de 21 à 24 kilogrammes.
[115]Soit de 21 à 24 kilogrammes.
On voit dans l'intérieur de la cour un grand et vaste dallage: à son extrémité, du côté droit, sont construits d'immenses collèges (madârès) pour l'habitation des élèves et des moines.
Le nombre des collèges est de vingt-quatre.Chacun d'eux comprend de nombreuses chambres surmontées de galeries. Chaque collège a un conduit d'eau, un grand bassin et une quantité de colonnes, vingt environ. On pénètre d'un collège dans un autre.
A gauche, en entrant de la cour dans l'église, et en face de la porte des collèges est une porte qui donne accès au palais du roi. C'est un immense palais dont les murailles et la toiture sont construites en pierres semblables à celles de l'église; sa construction égale celle de l'église en épaisseur et en élévation; sa hauteur est aussi la même. Ce palais a trois portes: l'une dans l'intérieur de l'église; l'autre en dehors de l'église; et la troisième dans l'intérieur du jardin situé à côté de l'église.
Le roi a l'habitude de résider dans ce palais un seul mois, durant l'été, à cause de la fraîcheur que procure à ce site sa position sur le penchant de la montagne.
L'église elle-même est une grande église, avec des piliers et un pavé en dalles. En face de l'entrée se trouve le crucifixqu'ils adorent; il est en argent doré. Au centre de l'église s'élève une coupole très haute, excessivement solide et artistement faite; elle repose sur quatre grands piliers; chacun des quarts du pilier a une largeur d'environ douze coudées et est orné d'un siège recouvert de soie et de brocart, sur lequel s'assied le moine lors de son adoration et de sa prière. Dans l'intérieur de cette église sont suspendues en grand nombre des lampes d'argent, d'or et de cuivre doré. L'intérieur de cette église renferme toute sorte de joyaux, d'objets rares et précieux qui lui ont été légués et dont la valeur est incalculable. Dans le haut se trouve le lieu de leurs prières qu'ils y récitent en chantant et qu'ils appellent la messe[116]. On y voit aussi un instrument de musique qu'ils appellentorgue. C'est un grand instrument composé de soufflets[117]et de gros tuyaux en plomb doré; il fait entendre des sons merveilleux. Les lectures queles chrétiens font avec accompagnement de cet instrument, dans ces lieux et autres pareils, sont, à ce qu'ils prétendent, les psaumes de David, sur qui soit le salut! et l'ancien testament révélé à Moïse, que la prière et le salut soient sur lui et sur notre prophète! Ils sont très attachés à l'Ancien Testament qui est, à ce qu'ils prétendent, le Décalogue; le Décalogue, qui leur est commun avec les juifs et qu'ils prétendent conserver, consiste dans la défense de tuer, de voler, de commettre un adultère, de verser le sang, de convoiter le bien d'autrui, etc.
[116]El mîsah; en esp.la misa.
[116]El mîsah; en esp.la misa.
[117]Qanânît.
[117]Qanânît.
Il y a dans cette église deux cents moines âgés qui disent les messes et font les prières et un grand nombre d'autres, jeunes. Elle est surmontée de neuf grands clochers très hauts, s'élançant dans les airs; chacun d'eux est muni d'une horloge indiquant les heures et d'énormes cloches qu'on sonne à certains moments un nombre répété de fois. Le son qu'elles font entendre ressemble à celui que produirait un instrument de musique.
Également à droite de l'église se dressent des armoires contenant les manuscrits, les ouvrages qui traitent de leurs sciences et de leurs dogmes et les trésors: ils sont immobilisés en faveur de l'église depuis le règne de son fondateur; le nombre en a été augmenté après lui et personne ne peut en disposer si ce n'est pour y ajouter. C'est dans cette bibliothèque qu'ils avaient transporté les ouvrages des musulmans de Cordoue, de Séville et autres villes. Ils ont prétendu qu'ils avaient été entièrement brûlés, il y a environ dix ans. Nous avons vu l'endroit où le feu s'était déclaré dans ces armoires; l'incendie y a laissé, ainsi que dans l'église, de nombreuses traces. Le roi continue aujourd'hui encore à réparer les dégâts occasionnés par le feu. Si les plafonds de cette église n'avaient été en pierres, sans aucune pièce de bois permettant au feu de s'étendre rapidement, elle eût été détruite de fond en comble. Cependant, malgré cela, le feu est arrivé jusqu'au sommet d'un des clochers de l'église et a fait écrouler du haut de celui-ci une grossepierre qui est tombée dans le jardin situé autour de l'église. C'est une pierre énorme qu'il est actuellement impossible de remettre à sa place.
Dans le voisinage de l'église se trouve aussi, du côté du nord, un endroit destiné à la sépulture des ancêtres du roi actuel, depuis le règne du père du fondateur de l'église, Charles-Quint qui se fit moine, jusqu'à Philippe IV, père de Charles II. Ils sont ensevelis dans un caveau souterrain voûté; on y descend par de nombreuses marches en marbre rouge, très solides et très habilement faites. Leurs tombeaux sont des cercueils de marbre, dorés; chaque cercueil est élevé entre deux colonnes, et porte le nom du monarque qui y est enseveli. Le nombre des rois enterrés dans cet endroit, ainsi que celui de leurs femmes, est de cinq, attendu que l'usage est de n'enterrer dans ce lieu de sépulture que le roi qui laisse un héritier du trône après lui. Quant à ceux d'entre eux qui meurent sans postérité ou qui n'héritent pas du trône, ils sont enterrés dans un autre endroit, quin'est pas le même, mais s'en trouve voisin aussi. Telles sont leurs coutumes en ce qui regarde la sépulture.
Tout autour de cette église s'étendent tous les bâtiments qui lui sont nécessaires pour l'alimentation des habitants et de ceux qui y séjournent: moulin pour moudre le blé, cuisine, tannerie, et toutes les installations des peuples civilisés. Il y a aussi un grand nombre de magasins et de locaux pour les médicaments, les onguents, les boissons et les eaux.
Le tout est entouré d'un grand jardin renfermant des ruisseaux, des canaux, des arbres de forme étrange, et dont les moines ont la jouissance.
Autour de l'ensemble de cette église et du jardin est un lieu de chasse pour le roi, clos par une très haute muraille en pierres. On prétend qu'il a trente-trois parasanges de circonférence[118]. A chaquedeux étapes (masâfah) est un endroit comprenant une maison avec un jardin, où le roi fait la sieste lorsqu'il chasse. J'en ai visité une partie lors de notre arrivée à l'Escurial, le roi nous ayant invités à aller voir ce lieu, qui lui plaît beaucoup.
[118]La parasange équivaut à 4 milles ou une heure de cheval au pas ordinaire. Le mille étant égal à environ 1 kil. 476, ce pourtour serait de près de 195 kilomètres.
[118]La parasange équivaut à 4 milles ou une heure de cheval au pas ordinaire. Le mille étant égal à environ 1 kil. 476, ce pourtour serait de près de 195 kilomètres.
L'Escurial est pour les Espagnols un des édifices qu'ils mettent dans leur pays au nombre des merveilles, attendu qu'ils n'ont pas parmi leurs constructions une autre église plus vaste. Ils ne nient pas cependant la grandeur et l'importance des mosquées musulmanes comme celles de Tolède, de Cordoue et de Séville, dont la célébrité s'est étendue au loin. Nous avons déjà parlé, en son lieu, de la mosquée de Cordoue; nous ferons mention à leur place, s'il plaît à Dieu, de celles de Tolède et de Séville[119], que nous visitâmes en revenant de la ville de Madrid.
[119]L'ambassadeur n'a pas tenu sa promesse en ce qui regarde la mosquée de Séville.
[119]L'ambassadeur n'a pas tenu sa promesse en ce qui regarde la mosquée de Séville.
Comme le roi, durant notre séjour auprès de lui, désirait nous distraire etnous récréer par des spectacles qu'il savait avoir de l'importance à ses yeux, tels que la vue de ses promenades, de ses chasses et de ses jardins, de ses fêtes, de son palais avec ses chambres et ses galeries, de ses magasins d'armes et de munitions, etc., il ne cessait de nous engager et de nous inviter à aller visiter ces endroits et autres semblables.
Une fois il donna dans son palais des fêtes qui durèrent trois nuits consécutives et auxquelles il nous avait fait prier d'assister. Il nous avait fait préparer, dans la salle qui est surmontée d'une coupole et qui lui est réservée, une estrade qu'aucune autre n'égalait en hauteur. Tous les notables, grands du royaume, ducs, comtes et autres personnages de la cour sont présents. Après quoi, il sort accompagné de sa mère et de la reine; les filles des grands et des notables le précèdent, portant devant lui un grand nombre de cierges. Arrivé sur l'estrade royale, qui fait face à celle où nous sommes assis, il se tourne vers nous et ôte son chapeau,suivant leur manière de saluer; puis il s'assied ayant la reine à sa gauche et sa mère à la gauche de celle-ci. Les musiciens, femmes et hommes, arrivent et se mettent à faire de la musique et à chanter d'après leurs coutumes, jusqu'à minuit. Quand ils ont fini et qu'ils veulent s'en aller, le roi s'avance d'abord: il ôte encore son chapeau après avoir relevé la tête du côté où nous sommes assis, et chacun s'en retourne à sa demeure. Il questionnait après cela ceux de ses serviteurs qui avaient accès auprès de nous et demandait si nous étions contents. Il voulait que rien de ce que nous faisions ne lui échappât; il s'informait de nous chaque jour.
Au nombre de ses lieux de plaisance et de chasse où il se rend chaque année dans le mois d'avril pour y passer environ un mois avec sa famille, ses courtisans les plus intimes, ses officiers et ses serviteurs, est un endroit appeléArankhouès(Aranjuez). Quand le roi s'y est rendu cette année, suivant son habitude, l'affaire dont nous poursuivions la solution étaitentre les mains de son ministre et président de son Conseil, le cardinal; nous avions avec lui des pourparlers et le pressions de nous laisser partir, lui représentant notre départ comme urgent. Or le roi voulait que nous lui fissions visite pendant qu'il se trouvait à Aranjuez; son but était de nous distraire et de nous faire voir ce lieu de plaisance, un des plus beaux à ses yeux. Aussi nous dépêcha-t-il un jour le secrétaire en chef de son Conseil pour nous dire: «Le roi mon maître veut que vous veniez là où il est, afin que vos cœurs se dilatent à la vue des jardins et des lieux de chasse que vous y trouverez.» Nous lui répondîmes: «Cela retarderait notre départ et nous n'avons plus aucune envie de nous distraire et de nous amuser, à cause du retard qu'a éprouvé notre retour dans notre pays. Ce que nous voulons, c'est de présenter nos adieux; tel est notre plus vif désir, notre intention suprême.»
Il se retira alors et transmit au roi la réponse que nous lui avions donnée. Deux jours après, il revint avec un ordrede son souverain qui lui disait que notre arrivée auprès de lui aurait pour but de nous distraire et de prendre congé, les ennuis que nous avions éprouvés ayant été portés à sa connaissance par ce messager et par d'autres serviteurs mis à notre disposition. Il avait enjoint au comte chargé de nous avec le drogman alépin de nous accompagner à Aranjuez, personne ne pouvant parvenir là où se trouve le roi, sans une permission ou un ordre.
Nous partîmes donc dans la matinée du jour où nous sortîmes de la ville de Madrid et fîmes un trajet de neuf milles pendant lequel nous traversâmes trois villages; le premier, à une étape de la ville, s'appelleVerdeen leur langue, ce qui signifieVerte[120]; ce nom lui a été donné à cause des plantations et des jardins qu'il renferme. C'est un petit village, presque civilisé. Puis, à une autre étape de là, nous entrâmes dans un village qui porte le nom deVenta: il est plus grand que le premier;et ensuite dans un village qu'on nommeBalad el moro(la ville du Maure), plus (grand) que les deux précédents. Nous y trouvâmes une maison préparée pour nous recevoir. Nous y descendîmes jusqu'à ce que la chaleur fut passée, et, nous étant remis en route le soir même, nous fîmes neuf autre milles et arrivâmes en vue du lieu de plaisance appelé Aranjuez, vers lequel nous nous dirigions. A proximité de cette résidence nous rencontrâmes des cavaliers envoyés par le roi au-devant de nous pour nous saluer. «Le roi croyait, nous dirent-ils, que vous viendriez au milieu du jour et vous avait fait préparer un spectacle pour vous distraire à votre arrivée.» Nos nouvelles tardant à lui parvenir, il avait envoyé à notre rencontre. Notre arrivée eut lieu à près de minuit; on ne pouvait faire autre chose que d'aller se coucher. Nous fûmes installés dans une maison d'où la vue embrassait l'ensemble de ce lieu de plaisance et qui était réservée au cardinal-ministre. Nous y passâmes cette nuit après avoir reçu la visite d'un officier du roi,chargé de nous saluer et de nous souhaiter la bienvenue: il nous fit au nom de son souverain un excellent accueil.
[120]En arabe, village est du féminin.
[120]En arabe, village est du féminin.
Le lendemain le roi nous envoya (des officiers) qui nous introduisirent dans un de ses jardins d'Aranjuez, qu'enserrent deux grandes rivières dont la réunion porte le nom de Tage; c'est le fleuve qui passe de là sous la ville de Tolède après un trajet d'un jour. Ses ruisseaux, sa disposition, ses arbres symétriquement plantés font de ce jardin une véritable merveille; il renferme des fleurs de toute espèce, des machines à irrigation, des réservoirs, des bassins aux formes les plus variées; on y trouve des reposoirs solidement construits et d'une grande beauté, d'où l'on domine les deux bords du fleuve. De ce jardin nous entrâmes chez le roi dans un de ses palais. Il avait envoyé à notre rencontre plusieurs de ses gardes du corps. En entrant nous le trouvâmes debout; il avait son ministre à sa droite et, devant lui, ses gardes du corps et ses serviteurs. Nous le saluâmes suivant notre manière accoutumée, en luidisant:que le salut soit sur qui suit la direction[121]. Il nous souhaita la bienvenue et nous fit son salut habituel. Il tenait à la main une lettre qu'il avait écrite à notre seigneur El Mansoûr billah. Il la baisa et nous la remit, après s'être enquis de notre santé et de nos ennuis dont il avait été instruit. Nous nous excusâmes de façon à lui faire comprendre qu'il ne nous était pas possible de différer notre retour auprès de notre maître, que Dieu lui donne la victoire! «Puisque vous invoquez cette excuse, nous dit-il, nous ne vous obligerons pas à un plus long séjour après le désir que vous avez de partir. Présentez de notre part à sa Majesté Chérifienne les salutations qui lui conviennent. Nous la prions de traiter avec bonté les captifs qui sont dans ses États. Tout ce que sa Majesté désirera de nous, nous l'accomplirons avec empressement, par respect pour son rang.» Puis s'adressant à l'interprète: «Ont-ils quelque désir, nous nous hâterons d'ysatisfaire.» Nous lui exprimâmes que nous n'avions d'autres désirs que ceux qui conviennent au rang qu'occupe l'islamisme. Louange à Dieu!
[121]Qor'ân, surate XX, verset 49.
[121]Qor'ân, surate XX, verset 49.
Nous le quittâmes après qu'il nous eut fait ses adieux et remis la lettre qu'il avait écrite à Sa Majesté notre maître El Mansoûr billah. Un moment après, un de ses gardes du corps nous rejoignit pour nous demander si nous avions envie de passer quelques jours dans ce lieu de plaisance pour chasser et nous distraire. Nous lui répondîmes que nos cœurs volaient vers notre patrie et qu'il nous était impossible d'y rester désormais une seule heure (de plus).
Le roi voulait retourner à Madrid le lendemain. Dans la soirée de ce même jour et le lendemain matin de bonne heure, il nous envoya les intendants de cette résidence et de cette chasse et nous sortîmes avec eux pour chasser. Cet endroit renfermait une quantité considérable de cerfs et de lapins. Nous répondîmes ainsi au désir du roi. Le lendemain nous revînmes à Madrid dans le but defaire nos derniers préparatifs de départ.
Notre sortie de Madrid a eu lieu le 1erde ramadân béni de la présente année. Le roi avait donné l'ordre à ceux de ses serviteurs chargés de nous accompagner, de nous faire passer par la ville de Tolède, afin que nous en vissions la mosquée cathédrale, qui par sa construction et sa lointaine renommée est une des merveilles du monde. Le premier jour de notre départ de Madrid, nous passâmes la nuit dans un village qu'on appelleQuchqah(Illescas?). C'était une des métropoles célèbres de l'ʽadouah; la science et l'intelligence y avaient fixé leur demeure. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un village de nomades. On y voit quelques vestiges d'anciennes constructions islamiques, telles que la porte par laquelle on entrait, alors que la ville était habitée par des musulmans. Mais aujourd'hui les habitants en sont plutôt nomades que sédentaires. Entre le dit village et la ville de Tolède il y a vingt-un milles.
La ville de Tolède est une grande cité,une des métropoles de l'ʽadouahet une ancienne capitale. Elle est située au haut d'un monticule, sur une élévation qui domine le fleuve appelé Tage, le même qui passe à Aranjuez, le lieu de plaisance dont il vient d'être fait mention. Il enveloppe aux trois quarts l'élévation sur laquelle est sise la ville; le quart qui fait suite à la terre ferme est celui venant de la route de Madrid. Les remparts, les murs et les rues de cette ville qui porte encore des traces de civilisation, sont restés dans l'état où ils se trouvaient depuis l'époque où les musulmans l'habitaient. Mais la plupart de ses rues sont étroites. Ses maisons, de construction musulmane, subsistent encore telles quelles: même division, mêmes inscriptions arabes sculptées sur les plafonds et sur les murs. Sa mosquée-cathédrale est une des merveilles du monde; c'est, en effet, une immense mosquée, entièrement bâtie en pierres dures presque semblables au marbre. Les plafonds en forme de voûte sont en pierres et d'une hauteur prodigieuse; les piliers,excessivement forts et merveilleusement travaillés et sculptés. Sur les côtés de la mosquée, les chrétiens ont élevé une construction supplémentaire qui en occupe le centre, avec des grillages en cuivre jaune, et renferme des statues, des croix, un instrument de musique appelé chez eux orgue et dont ils jouent pendant leurs cérémonies religieuses, avec les livres, en très grand nombre, qu'ils lisent dans leurs prières. Devant ce grillage se trouve un christ en or auquel ils font face en priant; devant le christ sont suspendues de nombreuses lampes d'or et d'argent qui brûlent nuit et jour avec quantité de cierges. Aux portes de la mosquée, très solides et artistement travaillées, les chrétiens ont ajouté par-dessus des statues, suivant leur habitude qu'il leur est impossible d'abandonner. Parmi les constructions supplémentaires faites par eux sur les côtés de la mosquée sont de nombreuses et grandes chambres, renfermant des armoires pleines de richesses considérables: elles contiennent des trésors, des pierres précieusesde couleur telles que des rubis rouges, blancs et jaunes, des émeraudes, des couronnes incrustées de riches pierreries et de pierres de valeur pour des sommes inouïes. Une grande couronne en or supportée par des colonnes du même métal et qu'ils prétendent appartenir à l'époque des musulmans, que Dieu leur fasse miséricorde! figure parmi ces trésors. A la droite de ces armoires il en existe une autre contenant un livre énorme écrit avec l'eau d'or; d'après ce qu'ils affirment, c'est une bible. Ce livre est très soigneusement et scrupuleusement gardé; il ne sort jamais de l'endroit où il est. On raconte que Philippe IV, le père du roi actuel, voulut le sortir de là et l'avoir chez lui; il offrait à ceux qui en étaient les gardiens une grande ville avec son tribut et tous ses revenus. Mais ils n'y consentirent pas, tant ils l'ont en grande vénération.
A la droite de cette armoire, on en voit également une autre où est renfermé un coffre incrusté de pierreries et plein de riches objets d'or ornés de pierres précieuses,tels qu'ostensoirs?[122], colliers, chaînes et anneaux de prix. A sa droite encore (nous admirâmes) un minaret en argent dépassant la hauteur d'un homme et dont l'intérieur et le faîte[123]sont en or incrusté de pierres précieuses de diverses couleurs. Ce minaret a été fait à l'imitation et sur le modèle de celui qui surmonte la mosquée de Tolède. Il est pour les chrétiens un ornement, et ils le sortent à l'occasion de leurs fêtes avec leurs croix qu'ils promènent à travers les rues, suivant leurs usages, dans les processions et autres cérémonies semblables. Le minaret qui appartient à cette mosquée, puisse Dieu la rendre aux musulmans! et qui a servi de modèle à celui dont je viens de parler est, sous le rapport du travail et de son élévation dans les airs, une des constructions les plus merveilleuses: il contient trois cents marches, dont deux cents jusqu'à la plate-formed'où se faisait l'appel à la prière et cent jusqu'au haut du faîte. A l'endroit de l'appel à la prière, les chrétiens ont installé neuf grandes cloches d'une grosseur extraordinaire. Le diamètre de chaque cloche est de trente-six empans; le bord a une épaisseur de trois quarts de coudée. Ce minaret est entièrement construit en pierres dures ressemblant au marbre, du genre de celles employées à la construction de la mosquée. Nous demandons à Dieu qu'il la rende au culte de son unité et aux chants consacrés à sa louange.
[122]El haouiyât.
[122]El haouiyât.
[123]Djâmoûr.Ce terme s'emploie aussi dans le sens de chapiteau.
[123]Djâmoûr.Ce terme s'emploie aussi dans le sens de chapiteau.
Autour de ces armoires, on en voit d'autres encore, pleines de chandeliers d'or et d'argent, de croix incrustées et de vêtements dont s'habillent les moines, les hauts dignitaires de l'église, les diacres et les religieux, et dans le tissage desquels on a fait entrer une quantité de joyaux de prix. Les religieux attachés à cette église sont tous placés sous l'inspection du cardinal, qui est lui-même sous la dépendance du pape, ainsi que nous l'avons fait remarquer en parlant aussi du pape.
Comme Tolède était une des métropoles de l'Espagne et une ancienne capitale, le cardinal investi de l'administration de son église était le plus grand (le primat) de tous ceux qui portent le titre de cardinal chez les adorateurs de la croix. Le cardinal actuel est président du Conseil d'Espagne et c'est à lui que ressortissent toutes les affaires du pays, tant religieuses que civiles, politiques ou judiciaires; il s'entretient directement avec le roi et c'est d'après son avis qu'est rédigée toute la correspondance du Conseil.
Il existe à Tolède des vestiges de laqasbahoù résidaient auparavant les rois; ceux qui l'habitèrent après la dernière conquête de cette ville y ont fait des constructions nouvelles.
A Dieu appartient l'empire, avant comme après[124].
[124]Qor'ân, sur. XXX, v. 3.
[124]Qor'ân, sur. XXX, v. 3.
Ici s'arrête la relation du voyage. Le manuscrit contient encore dix-neuf pagesenviron qui traitent de la conquête de l'Espagne par Târeq et Moûsa ebn Nosayr. Le texte de cette partie purement légendaire sera prochainement publié à Madrid.
ANGERS, IMP. A. BURDIN ET Cie, RUE GARNIER, 4.