AVANT-PROPOSDE L’ÉDITEUR.
DE L’ÉDITEUR.
Quoi!encore un voyage en Espagne! va s’écrier ici un censeur malin ou plaisant; il nous en vient de tout côté, on ne sait auxquels entendre! — Eh! messieurs, pourquoi ces clameurs? Blâmez-vous dans un festin l’abondance des mets? Au contraire, ils réjouissent vos yeux, réveillent votre appétit, et vous choisissez ceux qui flattent votre goût. Pline l’ancien a dit que l’on peut toujours retirer quelque profit du plus mauvais ouvrage.[1]D’ailleurs, les auteurs des voyages diffèrent beaucoup entr’eux: comme les historiens, ils écrivent avec leurs passions, leurs préjugésde religion, d’état et de patrie: le comte de Boulainvilliers prétendait que les jésuites ne pouvaient écrire l’histoire: les calvinistes jamais ne parleront avec impartialité de Léon X et de Calvin: un prêtre romain a fait un Dieu du pape Alexandre VI, témoin ce distique:Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: SextusRegnat Alexander; ille Vir, iste Deus.[2]De plus, les motifs des voyageurs dans leurs courses sont bien loin d’être les mêmes: les uns voyagent pour compulser de vieux manuscrits, visiter des bibliothèques; d’autres vont admirer des tableaux, des statues, d’anciens monumens, s’extasient à l’aspect d’un vase antique, d’une colonne debout, d’un chapiteau brisé; celui-ci étudie la géologie, la statistique, le commerce d’unpays; le peintre, l’amateur cherchent des sites pittoresques et romantiques; d’autres, enfin, courent la poste pour voir des villes, des rues, des édifices, avoir de bonnes fortunes et changer de place: heureusement ces derniers n’écrivent pas. Les philosophes, les sages de la Grèce allèrent jadis en Égypte, dans les Indes, pour observer les mœurs, les usages, enlever les fruits de la science, et les importer dans leur patrie, comme depuis on a importé les cerises, les vers à soie et les oranges.Des lecteurs sceptiques ou moroses, peut-être même des femmes d’esprit, trouveront, à ce voyage, une couleur romanesque, iront jusqu’à douter de l’existence du chevalier de Saint-Gervais. Eh quoi! des savans, des Saints même, ont cru à celle du Phénix, à sa résurrection, à sa longévité de cinq cents ans;[3]et vous, Mesdames, dontla sensibilité exquise, l’imagination active, féconde, ardente, changent le sentiment en conviction, les illusions en réalités, vous ne pourriez croire que ce preux chevalier, qui n’est pas un Phénix, ait existé comme Achille, Hector, comme feu Nicomède! Il est si doux de croire, l’ame se repose si mollement sur l’oreiller de la confiance, que je ne puis pardonner à Bayle et à Montaigne leur fatigant scepticisme: cependant, comme l’a dit le pape Benoît XIV: «Si Dieu souffre les incrédules, nous devons les supporter.»Il paraît que dans son voyage le chevalier de Saint-Gervais, militaire peu instruit, peu connaisseur dans les arts libéraux, s’est particulièrement attaché à peindre les mœurs, les superstitions, les coutumes des provinces ou royaumes qu’il a parcourus, et à recueillir les anecdotes qui développent le caractère, le génie, les habitudes et les préjugés de la nation espagnole. Peut-être on pourra l’accuser de trop de liberté dans ses opinions,dans ses critiques; mais il était protestant, et il était choqué des abus de la superstition, de tant de miracles desMadonnesd’Espagne, de qui l’on pourrait dire ce que disait le jésuite Berruyer des miracles de Dieu:A l’air aisé dont il les fesait, on voyait bien qu’ils coulaient de source; et ajouter comme ce bon père:Le mal allait toujours en croissant, à la honte du Seigneur Dieu. Saint Bernard, dans une lettre adressée aux chanoines de Lyon, leur dit:Toutes ces pratiques superstitieuses ne servent qu’à rendre la religion ridicule. Saint Paul a dit:La vérité n’a pas besoin de mensonges. Godeau, évêque de Vence, s’écrie qu’on doit lâcher les foudres de l’église contre ceux qui sont assez détestables pour inventer des miracles, établir de leur propre autorité des dévotions nouvelles.On croira peut-être que les sermons des prédicateurs espagnols, cités par M. de Saint-Gervais, sont inventés, exagérés, ou traduits malignement; maisveuillez vous rappeler les sermons des quatorzième et quinzième siècles, prêchés par les Menot, les Maillard, les Raullin et les Barlette: ce dernier surtout, né près de Naples, mérite notre attention: il présente des tableaux dignes tout au plus d’une comédie-parade, fait de petits contes dont maint auteur a profité.[4]Dans un sermon de la troisième semaine du carême, il dit que la Samaritaine reconnut J. C. à son habit, à sa barbe, et a sa circoncision. Voici une de ses maximes: Trois choses détruisent le monde: les médecins, les gens de loi, et les religieux. Il dit ailleurs:Mettez quatre femmes d’un côté, et dix hommes de l’autre; les quatre femmes feront plus de bruit par leur parlage que les dix hommes ensemble.Il rapporte dans un autre sermon, qu’il s’éleva dans le ciel une disputepour savoir qui irait annoncer à Marie la résurrection de son fils. C’est moi, dit Adam, que regarde le message: j’ai été la cause du mal, je dois être choisi pour annoncer le remède. Non pas, s’il vous plaît, répond J. C.: vous aimez trop les figues, et vous pourriez vous amuser en chemin. Abel se présenta après lui. Non vraiment, s’écria le Seigneur, si vous alliez rencontrer Caïn, il vous... Noé sollicita l’ambassade. — Vous buvez volontiers, et cela irait mal. Après lui saint Jean Baptiste se proposa. — Non, vous avez des vêtemens faits de poils, et cela ne nous ferait pas honneur. Le bon larron se mit sur les rangs. — Non, vous avez les cuisses brisées. Enfin un ange fut député, et commença par entonner leRegina cœli lætare.Une inculpation très-grave, dont M. de Saint-Gervais aura de la peine à se justifier, c’est de s’être un peu aidé, dans son Voyage, des écrivains qui l’ont précédé, sans les nommer au bas de ses pages: mais la personne respectable dequi je tiens le manuscrit, m’a assuré que l’intention du chevalier était de les citer avec leurs noms et prénoms, à sa seconde édition, s’il en obtient les honneurs.Je finis. Le père temporel des capucins[5]a dit qu’il ne faut pas ennuyer les gens que l’on aime: si cet ouvrage est marqué du sceau de l’approbation des athénées de l’empire, si les belles dames me lisent avec autant de plaisir et d’ardeur qu’elles lisent un roman nouveau et sentimental,Sublimi feriam sidera vertice...[6]
Quoi!encore un voyage en Espagne! va s’écrier ici un censeur malin ou plaisant; il nous en vient de tout côté, on ne sait auxquels entendre! — Eh! messieurs, pourquoi ces clameurs? Blâmez-vous dans un festin l’abondance des mets? Au contraire, ils réjouissent vos yeux, réveillent votre appétit, et vous choisissez ceux qui flattent votre goût. Pline l’ancien a dit que l’on peut toujours retirer quelque profit du plus mauvais ouvrage.[1]D’ailleurs, les auteurs des voyages diffèrent beaucoup entr’eux: comme les historiens, ils écrivent avec leurs passions, leurs préjugésde religion, d’état et de patrie: le comte de Boulainvilliers prétendait que les jésuites ne pouvaient écrire l’histoire: les calvinistes jamais ne parleront avec impartialité de Léon X et de Calvin: un prêtre romain a fait un Dieu du pape Alexandre VI, témoin ce distique:
Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: SextusRegnat Alexander; ille Vir, iste Deus.[2]
Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: SextusRegnat Alexander; ille Vir, iste Deus.[2]
Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: SextusRegnat Alexander; ille Vir, iste Deus.[2]
Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus
Regnat Alexander; ille Vir, iste Deus.[2]
De plus, les motifs des voyageurs dans leurs courses sont bien loin d’être les mêmes: les uns voyagent pour compulser de vieux manuscrits, visiter des bibliothèques; d’autres vont admirer des tableaux, des statues, d’anciens monumens, s’extasient à l’aspect d’un vase antique, d’une colonne debout, d’un chapiteau brisé; celui-ci étudie la géologie, la statistique, le commerce d’unpays; le peintre, l’amateur cherchent des sites pittoresques et romantiques; d’autres, enfin, courent la poste pour voir des villes, des rues, des édifices, avoir de bonnes fortunes et changer de place: heureusement ces derniers n’écrivent pas. Les philosophes, les sages de la Grèce allèrent jadis en Égypte, dans les Indes, pour observer les mœurs, les usages, enlever les fruits de la science, et les importer dans leur patrie, comme depuis on a importé les cerises, les vers à soie et les oranges.
Des lecteurs sceptiques ou moroses, peut-être même des femmes d’esprit, trouveront, à ce voyage, une couleur romanesque, iront jusqu’à douter de l’existence du chevalier de Saint-Gervais. Eh quoi! des savans, des Saints même, ont cru à celle du Phénix, à sa résurrection, à sa longévité de cinq cents ans;[3]et vous, Mesdames, dontla sensibilité exquise, l’imagination active, féconde, ardente, changent le sentiment en conviction, les illusions en réalités, vous ne pourriez croire que ce preux chevalier, qui n’est pas un Phénix, ait existé comme Achille, Hector, comme feu Nicomède! Il est si doux de croire, l’ame se repose si mollement sur l’oreiller de la confiance, que je ne puis pardonner à Bayle et à Montaigne leur fatigant scepticisme: cependant, comme l’a dit le pape Benoît XIV: «Si Dieu souffre les incrédules, nous devons les supporter.»
Il paraît que dans son voyage le chevalier de Saint-Gervais, militaire peu instruit, peu connaisseur dans les arts libéraux, s’est particulièrement attaché à peindre les mœurs, les superstitions, les coutumes des provinces ou royaumes qu’il a parcourus, et à recueillir les anecdotes qui développent le caractère, le génie, les habitudes et les préjugés de la nation espagnole. Peut-être on pourra l’accuser de trop de liberté dans ses opinions,dans ses critiques; mais il était protestant, et il était choqué des abus de la superstition, de tant de miracles desMadonnesd’Espagne, de qui l’on pourrait dire ce que disait le jésuite Berruyer des miracles de Dieu:A l’air aisé dont il les fesait, on voyait bien qu’ils coulaient de source; et ajouter comme ce bon père:Le mal allait toujours en croissant, à la honte du Seigneur Dieu. Saint Bernard, dans une lettre adressée aux chanoines de Lyon, leur dit:Toutes ces pratiques superstitieuses ne servent qu’à rendre la religion ridicule. Saint Paul a dit:La vérité n’a pas besoin de mensonges. Godeau, évêque de Vence, s’écrie qu’on doit lâcher les foudres de l’église contre ceux qui sont assez détestables pour inventer des miracles, établir de leur propre autorité des dévotions nouvelles.
On croira peut-être que les sermons des prédicateurs espagnols, cités par M. de Saint-Gervais, sont inventés, exagérés, ou traduits malignement; maisveuillez vous rappeler les sermons des quatorzième et quinzième siècles, prêchés par les Menot, les Maillard, les Raullin et les Barlette: ce dernier surtout, né près de Naples, mérite notre attention: il présente des tableaux dignes tout au plus d’une comédie-parade, fait de petits contes dont maint auteur a profité.[4]Dans un sermon de la troisième semaine du carême, il dit que la Samaritaine reconnut J. C. à son habit, à sa barbe, et a sa circoncision. Voici une de ses maximes: Trois choses détruisent le monde: les médecins, les gens de loi, et les religieux. Il dit ailleurs:Mettez quatre femmes d’un côté, et dix hommes de l’autre; les quatre femmes feront plus de bruit par leur parlage que les dix hommes ensemble.
Il rapporte dans un autre sermon, qu’il s’éleva dans le ciel une disputepour savoir qui irait annoncer à Marie la résurrection de son fils. C’est moi, dit Adam, que regarde le message: j’ai été la cause du mal, je dois être choisi pour annoncer le remède. Non pas, s’il vous plaît, répond J. C.: vous aimez trop les figues, et vous pourriez vous amuser en chemin. Abel se présenta après lui. Non vraiment, s’écria le Seigneur, si vous alliez rencontrer Caïn, il vous... Noé sollicita l’ambassade. — Vous buvez volontiers, et cela irait mal. Après lui saint Jean Baptiste se proposa. — Non, vous avez des vêtemens faits de poils, et cela ne nous ferait pas honneur. Le bon larron se mit sur les rangs. — Non, vous avez les cuisses brisées. Enfin un ange fut député, et commença par entonner leRegina cœli lætare.
Une inculpation très-grave, dont M. de Saint-Gervais aura de la peine à se justifier, c’est de s’être un peu aidé, dans son Voyage, des écrivains qui l’ont précédé, sans les nommer au bas de ses pages: mais la personne respectable dequi je tiens le manuscrit, m’a assuré que l’intention du chevalier était de les citer avec leurs noms et prénoms, à sa seconde édition, s’il en obtient les honneurs.
Je finis. Le père temporel des capucins[5]a dit qu’il ne faut pas ennuyer les gens que l’on aime: si cet ouvrage est marqué du sceau de l’approbation des athénées de l’empire, si les belles dames me lisent avec autant de plaisir et d’ardeur qu’elles lisent un roman nouveau et sentimental,
Sublimi feriam sidera vertice...[6]
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