Indocti discant, ament meminisse periti.[156]
Indocti discant, ament meminisse periti.[156]
Indocti discant, ament meminisse periti.[156]
Indocti discant, ament meminisse periti.[156]
Je reçus, l’après-dînée, une seconde visite du grand-vicaire, qui voulait absolument melivrer les appas de la sensible Angélique. Il me demanda si je persistais toujours dans mon refus. — Oui, monsieur; et le grand Turc sera plutôt chrétien que je ne serai l’époux de mademoiselle Angélique. Il me peignit alors la tristesse, la douleur de cette Ariane abandonnée, l’opprobre dont je couvrais une famille noble, qui se vengerait peut-être de cet affront, et les reproches que je devais me faire. — Monsieur, lui dis-je, notre premier juge sur la terre, c’est notre conscience; la mienne ne me fait aucun reproche, car je n’ai rien promis. A l’égard de la vengeance dont vous me menacez, un officier français est au-dessus de la crainte; Dieu et mon épée, voilà mes protecteurs. Mais vous, monsieur, ministre d’un Dieu juste, loin d’interposer votre ministère pour perdre un innocent, vous devriez faire rougir dona Angelica de l’injustice de ses prétentions; lui faire observer qu’un hymen formé par la force, par des lois iniques, offense Dieu et la morale. — Mon devoir est de prêter l’appui de la religion à une jeune fille abusée, et je dois le remplir. Vous n’avez plus rien à ajouter? — Non, monsieur; je vous prie seulement de dire à monsieur le corrégidor qu’il me retient injustement en prison, et à la senora Angelica, que je lui souhaite un épouxdigne d’elle; mais que, fût-elle reine de Valence, et aussi belle que Vénus, je ne l’aimerai ni ne l’épouserai jamais. — Nous verrons, répondit-il, en me saluant. Don Manuel m’apprit que cette ardente Angélique avait un frère qui passait pour unvaliente, unguapo(un brave, un vaillant). Eh bien, je l’attends, lui dis-je; un gentilhomme français vaut bien un hidalgo d’Ibérie; nous battons les Espagnols depuis la bataille de Rocroi.
Le lendemain, j’eus la visite de don Inigo et de la tendre Rosalie, qui me dit qu’elle avait bien pleuré à la nouvelle de mon emprisonnement, et que mon malheur lui avait fait oublier les siens. Don Inigo m’apprit que ma détention divisait la ville en deux partis, l’un est pour la senora Angelica, et l’autre pour vous. Cependant, ajoutait-il, celui-ci ne vous croit pas tout à fait exempt d’imprudence et de légèreté; mais ils disent que votre ignorance des lois et des coutumes du pays doit faire pardonner votre faute. Les partisans d’Angélique crient que c’est une fille noble; que l’honneur des familles, la sainteté de la religion et l’ordre de la société sont intéressés dans cette affaire. — Par Saint Jacques et par la triple Hécate, s’écria don Manuel, il fautconsulter l’honneur de la nation qui nous commande les égards et l’indulgence pour les étrangers, et non le caprice et la passion d’une jeune fille. On vint chercher don Inigo de la part du corrégidor. C’est sans doute, me dit-il, au sujet de votre affaire. Je reviendrai demain vous rendre compte de cette entrevue. Dona Rosalia me promit d’aller tous les jours à la messe pour obtenir ma délivrance. Vous avez, lui dis-je, la voix et la figure d’un ange, et, à coup sûr, vos prières seront exaucées.
Don Manuel fut enchanté de la physionomie aimable et touchante de Rosalie: J’ai cru voir, disait-il, Magdeleine repentante au pied de la croix: c’est sa beauté, sa douleur. Quel monstre a pu la trahir!
On lui apporta dans ce moment une lettre de sa maîtresse qui lui mandait: «Vous sortirez de prison, si vous voulez faire des excuses au duc de Figueroas.» Non, par la barbe de Saint François, s’écria-t-il, non, je ne dégraderai point la dignité des Muses; je ne passerai pas sous les fourches caudines, et n’abaisserai pas les lauriers du Parnasse aux pieds de l’ignorance! Votre Henri IV tolérait des rivaux; Alexandre céda Campaspe au fameux Apelle:les myrtes de Vénus croissent plutôt pour les enfants d’Apollon que pour les grands de la terre, et la voix mélodieuse du cygne doit remporter sur le vain éclat des plumes du paon. J’allais, ajouta-t-il, chez le duc; je lui rendais de ces hommages de convention, dont on berce l’orgueil des grands; j’amusais sa gaîté par messeguidilleset ma guitare; je l’enivrais, dans mes fictions poétiques, du nectar des louanges. Un jour il invoqua ma muse, et me demanda des couplets pour la fête de sa maîtresse. Monsieur le duc, lui dis-je, si vous voulez pour elle des éloges usés, et pris dans les recueils du Parnasse, un portrait d’imagination qui ressemblera à tout, excepté à votre dame, je m’en vais prendre mes pinceaux. Mais si vous désirez un portrait ressemblant et que votre maîtresse ait une physionomie, faites-la moi connaître; je ne peins bien que ce qui frappe mes sens. Le duc alors me mena sur-le-champ chez dona Clara, son odalisque chérie.Valga me Dios! A son aspect, je fus, comme Saint Paul, ravi au troisième ciel, quoique j’ignore où est le troisième ciel. Imaginez un visage céleste, une taille, un pied, des formes, des yeux, des éclairs dans les yeux; enfin, imaginez Junon sur le Mont Ida, parée de la ceinture deVénus. J’étais si émerveillé que j’en perdis la parole, du moins dans mon extase je parlai très-peu. Le duc, en sortant, me demanda comment je la trouvais. Je ne crois pas, lui dis-je, que notre mère Eve fut aussi belle, même après son péché. — Pourquoi après son péché? — C’est que le péché, ou son synonyme le plaisir, sont à la beauté ce que les caresses du zéphir, ou la douce rosée du soir, sont à la rose languissante. Je me hâtai de quitter le duc pour profiter de ce moment de verve et d’effervescence pour monter ma lyre, et révéler à l’univers les beautés et l’existence de dona Clara. J’allai m’égarer sous des allées d’orangers et de citronniers; et là, respirant le doux esprit des fleurs, la tête échauffée par l’influence d’un soleil vivifiant, et par l’amour plus vivifiant encore, et le vrai Dieu des poètes, je transportai dona Clara dans l’Olympe, où les Grâces et les neufs Sœurs à l’envi vinrent lui offrir l’ambroisie et des couronnes de roses et de myrte. Cent vers harmonieux sortirent de mon cerveau, avant que le soleil eût avancé sa course d’une heure. Après les avoir copiés très-proprement, je les portai à son Excellence; il en fut enchanté, et les envoya tout de suite à dona Clara. Il m’apprit que cette beauté lesavait trouvés charmants, délicieux, et qu’elle les chantait continuellement. Ce succès fit entrer l’espérance dans mon cœur, et l’amour à sa suite. Cependant, je n’osai pas aller chez dona Clara; mais dès que Vénus promena son char dans les airs obscurcis, je courus sous son balcon, armé de ma guitare. J’y chantai une romance qui disait: que le voyageur, égaré dans la nuit, désirait moins vivement le retour de l’aurore, et le nocher, battu par la tempête, le port, terme de sa course, que je ne désirais le bonheur de la voir. Je chantai ainsi jusqu’à l’approche du jour, enrouant ma voix, tourmentant ma guitare; mais le balcon ne s’ouvrit pas, et ma divinité resta invisible au fond du sanctuaire. Je me retirai triste et confus. Cependant, plus enflammé que découragé, je retournai le lendemain, à la même heure, reprendre mon poste sous le balcon. Le sujet de ma nouvelle romance fut la mort d’Iphis, qui, n’ayant pu fléchir le cœur d’Anaxarète, de désespoir, s’était pendu à sa porte; mais Vénus punit l’ingrate et la métamorphosa en rocher. Je disais que, nouvel Iphis, j’allais périr comme lui, si la belle Anaxarète n’avait pitié de moi, et peut-être me serai-je pendu de même, si j’avais su ce qui se passe en l’autremonde, et si celui-ci ne m’avait paru un gîte assez passable pour un voyageur. Ma romance disait encore que la lyre d’Orphée avait attendri les rochers, les arbres et les animaux. Mais j’avais beau chanter, tout était muet auprès de moi; le silence et le sommeil enchaînaient l’univers; ma voix s’éteignait, ma guitare languissait, lorsqu’enfin le balcon s’ouvrit, et un billet tomba à mes pieds; il contenait ces mots: Ce soir, quand l’angelussonnera, trouvez-vous à ma porte. Ce billet me transporta de joie. Paul Émile, montant au Capitole sur un char de triomphe, Sainte Thérèse épousant J. C., ne goûtèrent jamais une félicité si pure et si vive.
Au premier son de l’angelus, je volai à mon rendez-vous; une cameriste m’attendait à la porte, et m’introduisit dans une salle remplie de vases de porcelaine garnis de fleurs et de caisses d’orangers, de myrtes et de rosiers; des serins, des tourterelles, une perruche, un singe, peuplaient, animaient ce délicieux asile. Je m’y promenais, j’aspirais le parfum des fleurs, lorsque je vis paraître la nouvelle Armide; le sourire était sur ses lèvres, et le plaisir dans ses regards. Elle m’avoua qu’elle aimait beaucoup mon esprit et ma poésie, et daigname laisser entrevoir, à travers les nuages de l’avenir, des rayons d’espérance et de bonheur; et moi je lui jurai tout ce que l’on jure au premier rendez-vous à une femme qu’on idolâtre. Nous convînmes que, pour tromper la jalousie du duc, je ne viendrais chez elle qu’en habit de religieux. Ce fut pour moi l’habit de bonne fortune; il sembla m’inspirer plus d’audace. J’avais encore, au fond d’une malle, mon uniforme de jacobin; ce fut sous ce vêtement, qu’après deux ou trois jours de résistance, je reçus une couronne de myrte des mains de l’amour. Pendant quelque temps je nageai dans une mer de délices; mais mon mauvais génie, jaloux de son rival le bon génie, excita la tempête qui me perdit. J’avais obtenu un rendez-vous chez dona Clara à l’heure de la sieste. Sommeil, cousin de la Mort, disais-je, verse tes froids pavots sur les maris, sur les duègnes, sur les argus, sur les sols et sur les ambitieux; étend sur eux les vapeurs soporifiques; mais protège l’amour et les amants. Mes prières n’arrivèrent pas jusqu’à l’antre de Morphée. A peine l’heure légère de mon bonheur avait fait la moitié de sa course, que le duc, éveillé par Lucifer ou le démon de la jalousie, apparut comme l’ange exterminateur.Jamais satire n’a tant effrayé les bergères, ou le dieu de Lampsaque, les oiseaux. Je fus attéré, interdit; dona Clara, plus intrépide, conserva sa présence d’esprit. C’est un don que la nature a donné à ce sexe pour le sauver dans les dangers, comme elle a donné un aiguillon aux abeilles pour leur défense. Ah! c’est vous, mon cher duc, dit-elle; je ne vous attendais pas; voilà le père Ambroise qui est venu me proposer une bonne œuvre: adieu, mon révérend, j’y réfléchirai, et je vous rendrai réponse un autre jour. Je me retirai alors la tète inclinée, comme pour saluer; mais un jaloux n’a besoin que d’un œil pour découvrir son rival; sans doute la maudite étiquette que je porte sur le dos me fit reconnaître; le duc me suivit, m’arrêta par ma robe, et me demanda fièrement ce que je venais faire chez dona Clara ainsi déguisé. — Je viens la convertir, ouvrir à son ame les portes du paradis. Vous voyez que moi-même j’ai endossé l’uniforme de la pénitence et de l’humilité. Le duc, irrité de la gaîté de ma réponse, me dit fièrement: Savez-vous qui je suis? — Oui, monsieur le duc, nous sommes vous et moi de la boue et de la poussière;pulvis et umbra sumus. En prononçant ces mots, je m’esquivai d’unpied léger. Le duc cria à ses gens, qui étaient dans l’antichambre, de m’arrêter; mais en la traversant je leur donnai ma bénédiction, et loin d’oser obéir à leur maître, ils se mirent à genoux pour la recevoir, et ils baisèrent ma main et le bas de ma robe. Le duc, furieux, me poursuivit un bâton à la main; mais dona Clara accourut à mon secours, et empêcha un grand malheur. Je n’avais point d’armes; mais s’il m’eut frappé, je lui aurais arraché les yeux. Cependant, irrité de l’affront, j’aiguisai des épigrammes contre lui, et les publiai dans la ville: il s’en est vengé en grand seigneur, en abusant de son crédit pour me priver de ma liberté.
La présence de ce jovial troubadour, des lectures agréables, les visites frequentes de don Inigo, des repas gais et animes par le Malaga et le Benincarlos, abrégèrent les longues heures de la prison. La plupart des hommes, me disait don Manuel, oublient que l’existence est un don viager; quant à moi, je règle la mienne sur les lois de la nature et de la raison; je dors quand j’ai sommeil; je mange quand l’appétit renaît; amant de la paresse, je ne travaille que d’inspiration; très-irascible, je m’appaise aisément; j’aime la gloire, mais encore plus lesfemmes et le plaisir. Si j’offense Dieu dans la journée, je lui en demande pardon le soir. Ma barque est sur un fleuve, et je l’abandonne au courant. Enfin je trouve la vie une chose fort douce; peut-être j’y tiendrais un peu moins si j’avais, comme Tibulle, l’espoir d’être conduit après ma mort, par Vénus, aux Champs-Élysées, où mille nymphes, toujours belles, toujours jeunes, me présenteraient la coupe de la volupté;[157]mais pour nous, chrétiens, le Ciel n’a qu’une porte, encore bien étroite, et l’enfer en a cent toujours ouvertes. Le diable quelquefois me fait peur; mais une jolie maîtresse, un bon repas, le chassent bien vite de ma cervelle.
Le soir ce poète du Toboso me fesait passer des moments bien agréables; quand l’obscurité régnait dans notre chambre, éclairée seulement par quelques rayons de la lune, il prenait sa guitare, et chantait, en s’accompagnant, des seguidilles touchantes ou voluptueuses.
Je reçus une seconde lettre de l’amoureuse Angélique:
«Je souffre beaucoup, me disait-elle, des peines que je vous cause: je m’efforcerai de vous en dédommager un jour, si vous devenez mon époux. J’ai redoublé mes prières à saint Nicolas et à saint Vincent; j’espère qu’ils auront pitié de moi; sans doute vous ne voulez pas que je meure, et cependant je mourrai si vous persistez dans vos refus. Ah! ressuscitez-moi d’un mot, comme J. C. ressuscita le vieux Lazare, et vous aurez en moi l’amante la plus tendre, l’épouse la plus fidèle.Pido a dios guarde su vida muchos anos.»
«Je souffre beaucoup, me disait-elle, des peines que je vous cause: je m’efforcerai de vous en dédommager un jour, si vous devenez mon époux. J’ai redoublé mes prières à saint Nicolas et à saint Vincent; j’espère qu’ils auront pitié de moi; sans doute vous ne voulez pas que je meure, et cependant je mourrai si vous persistez dans vos refus. Ah! ressuscitez-moi d’un mot, comme J. C. ressuscita le vieux Lazare, et vous aurez en moi l’amante la plus tendre, l’épouse la plus fidèle.Pido a dios guarde su vida muchos anos.»
Je lui répondis:
«Senora, si j’étais feseur de miracles, j’en ferais un pour vous rendre la santé, et vous guérir de votre passion; mais cette faculté n’est donnée qu’aux saints: continuez à implorer laMadonne, saint Nicolas et saint Vincent, non pour obtenir un cœur que je ne puis vous donner, et qui est engagé ailleurs, mais pour effacer du votre une vaine espérance, et un attachement inutile.Pido a dios, etc.»
«Senora, si j’étais feseur de miracles, j’en ferais un pour vous rendre la santé, et vous guérir de votre passion; mais cette faculté n’est donnée qu’aux saints: continuez à implorer laMadonne, saint Nicolas et saint Vincent, non pour obtenir un cœur que je ne puis vous donner, et qui est engagé ailleurs, mais pour effacer du votre une vaine espérance, et un attachement inutile.Pido a dios, etc.»
Don Manuel avait apporté un petit livre prohibé,espèce de satire contre l’inquisition. Entre diverses anecdotes que l’auteur rapporte, j’ai retenu celle-ci.
Philippe II, revenant des Pays-Bas, s’arrêta à Valladolid, et demanda, pour égayer ses loisirs et se délasser de ses travaux, une tragédie au grand-inquisiteur, c’est-à-dire, le spectacle d’un auto-da-fé. De nos jours, le grand Frédéric de Prusse eût fait jouer un opéra italien. Le saint-office, qui avait toujours des victimes en réserve, comme les Romains avaient des murènes dans leurs viviers pour servir sur leurs tables, promit la représentation de quarante malheureux destinés au bûcher. On construisit dans la place un grand amphithéâtre pour le roi, la cour, et les grands de la ville. Les condamnés défilèrent devant sa majesté catholique. Un de ces malheureux, vieillard respectable, s’arrêta devant le monarque, et lui dit d’une voix ferme: Comment votre majesté peut-elle autoriser, par sa présence, un supplice aussi horrible? Comment peut-elle le voir sans frémir? — Si mon fils, répondit froidement le Tibère espagnol, était, comme toi, entaché d’hérésie, je l’abandonnerais au saint-office; et s’il n’y avait point de bourreau, je me ferais gloire d’en servir moi-même.Rien n’étonne, ajoute l’auteur, de la part d’un tyran farouche qui fit périr son fils, qui dénonça à l’inquisition le testament de son père, et qui, n’osant le flétrir directement, fit brûler Canilla, son prédicateur, condamna à une prison perpétuelle Constantin Ponce, son confesseur, et donna en 1609, à la sollicitation du saint-office, un édit qui bannit pour jamais les Maures de l’Espagne.
Cependant, dans une occasion, Philippe démentit la férocité de son caractère. Il y a quelquefois d’heureux mouvements dans l’ame des tyrans. Le supérieur de l’ordre de Saint-François fut convaincu d’avoir caché un criminel d’État pour le dérober à la justice. Ce monarque, ayant mandé ce religieux, lui dit d’une voix foudroyante: Qui a pu vous déterminer à soustraire ce criminel à ma justice? La charité, répond le père d’un ton simple et ingénu. Puisque la charité est son guide, elle sera aussi le mien, répondit Philippe.
J’étais depuis vingt jours enfermé dans ma geole pour les beaux yeux de la senora Angelica, lorsqu’enfin l’ordre de ma délivrance arriva de Madrid. Il était adressé au corrégidor, qui en fit prévenir don Inigo, en lui envoyant une lettre du comte d’Ossun à monadresse. Don Inigo me l’apporta aussitôt, et me donna le premier cette heureuse nouvelle. La lettre de notre ambassadeur était très-aimable; mais il m’invitait à respecter, dans mon voyage, le saint-office, les moines et les beautés à marier. J’embrassai don Manuel, qui vit notre séparation avec regret; mais je lui promis, ainsi que don Inigo, de solliciter sa liberté.
Don Inigo me ramena chez lui suivi d’une foule nombreuse. C’était un vrai triomphe, une véritable ovation, à cela près que je ne montai pas au Capitole, en robe blanche bordée de pourpre.[158]Rosalie me reçut avec les caresses de l’amitié et les transports de la joie, et me dit en souriant: Ne vous arrêtez plus sous les balcons, et ne donnez plus de bagues aux jeunes demoiselles.
Ce jour fut dans la maison un jour de jubilation et de fête. Don Inigo avait rassemblé quelques amis pour célébrer ma délivrance. Je reçus de nombreuses visites d’un essaim de curieux qui me regardaient à peine avant cet événement. Il est triste d’acheter la célébrité par le malheur. On m’apprit que l’ardente Angélique avait, dans sa colère, dépouillé, brisé, pilé son saint Nicolas, pour le punir de son ingratitude ou de son impuissance. D’autre part, Rosalie, qui l’avait aussi imploré pour moi, le couvrit de fleurs, le vêtit d’un bel habit, et l’environna de bougies, pour le remercier de sa protection. Il paraît que saint Nicolas a favorisé le parti le plus juste; mais il a perdu probablement une pratique.
Dans ma prospérité je n’oubliai pas le poète du Toboso. On me conseilla, pour obtenir sa liberté, de m’adresser à la duchesse de Figueroas. Mais, dis-je, irai-je lui dénoncer les infidélités de son mari? — Oui, hardiment; elle est dans la confidence: cette Junon n’est point jalouse du grand Jupiter. De son côté, le duc voit du œil calme et philosophique les assiduités du comte de Mendoza auprès de sa femme. La plus douce harmonie règne dansce ménage. Les deux époux vont à confesse tous les mois, ont auprès de leur lit un grand vase d’eau bénite pour chasser le diable; mais il paraît que la vertu de cette eau lustrale est sans effet sur le diable de l’amour.
J’allai donc chez la duchesse; je fus annoncé par un petit page en habit ecclésiastique. Cette sorte de pages se nommeestudiante; ils font leur séminaire dans ces grandes maisons, en attendant la prêtrise. Je trouvai la duchesse tressant une petite perruque blonde pour coiffer une statue d’argent qui représentait laMadonne. Un Persan ou un Chinois croirait qu’en Espagne la Vierge est la mère des amours. La duchesse fut étonnée de ma visite; mais quand elle sut que j’étais l’officier français persécuté par l’amour et la justice, son front se dérida, et elle m’accueillit avec la plus aimable urbanité. Je lui dis que je venais implorer ses bontés pour don Manuel Castillo, que le duc avait fait mettre en prison. Son crime, ajoutai-je, est d’aimer, et votre sexe doit de l’indulgence aux fautes de l’amour. — Don Manuel est un poète aimable, son talent mérite des égards, pourvu qu’il observe la convenance et le respect que l’on doit aux premières personnes de l’État; mais vous, monsieur le Français, vousavez été bien peu galant, ou plutôt vous avez traité dona Angelica Paular avec une extrême rigueur. — Madame, j’aime trop votre sexe pour ne pas le respecter; mais je ne me laisse pas prendre dans ses piéges. Je lui fis alors le récit de cette aventure, et je fus pleinement justifié. A l’égard de don Manuel, me dit-elle, il n’a qu’à faire des excuses au duc, qui lui pardonnera ses torts. — Jamais, madame, il n’obtiendra cette soumission d’un poète, et d’un poète espagnol. — Allons, je tâcherai de l’en faire dispenser; je parlerai au duc: prenez la peine de revenir demain à la même heure, et je vous manifesterai ses intentions. Elle me fit alors plusieurs questions sur la France; si les femmes avaient des amants. — Ce n’est pas, lui dis-je, d’une nécessité absolue; mais nombre d’elles ont des adorateurs, qu’on appelle les amis de la maison. — Mais ces amis jouissent-ils des mêmes droits que les époux? — Madame, pas toujours. —Possibile! s’écria-t-elle: et ces amis sont-ils fidèles, constants? — Constants, quelques-uns; de fidèles, très-peu. — Et les femmes ne se vengent pas? — Non, madame. — Et que font-elles donc? — Elles prennent patience. —Valga me dios! elles sont bien dupes! si un amant metrahissait, il ne mourrait que de ma main. Et vos dames vont-elles à confesse? — Quelques-unes à Pâques, une fois l’an. — Et pourquoi si rarement? — C’est que nos confesseurs ne sont pas indulgents, et que, pour avoir l’absolution, il faudrait renoncer à son ami. — Vos prêtres ne savent pas leur métier; les nôtres sont plus accommodants. Et vos maris sont-ils jaloux? — Très-peu dans la bonne compagnie. Le comte de Mendoza entra dans ce moment, et je sortis.
Le lendemain, je fus exact au rendez-vous. Les instances de la duchesse avaient adouci la colère du duc, qui promettait l’élargissement de don Manuel, s’il donnait sa parole de ne plus faire d’épigrammes contre lui, et s’il consentait à prêter le serment sur les reliques de Saint Vincent Ferrier, de s’absenter de Valence pendant deux ans. Je dis à la duchesse que j’allais proposer ces conditions à mon ami, et que j’espérais qu’elles seraient acceptées. Je comptais sur le succès de ma négociation; mais ce petit être fier et mutin ne voulait pas fléchir le genou devant l’idole et s’éloigner de Valence. La fierté espagnole était fortifiée par l’orgueil du poète; mais peu à peu la voix de la raison et de l’amitié calma son impétuosité,et j’achevai de le décider, en lui proposant de venir avec moi à Cordoue pour assister à ma noce. Je portai son consentement et sa promesse à la duchesse, et don Manuel sortit de prison. Nous allâmes aussitôt chez le duc, qui nous attendait pour la ratification du traité. On nous introduisit d’abord dans le cabinet de la duchesse, qui dit à don Manuel: Puisque vous êtes si galant, que vous avez le cœur si tendre, adressez-vous aux femmes mariées, plutôt qu’aux maîtresses de leurs maris. Le duc parut bientôt; il regarda le poète du haut de sa gloire, et après l’avoir salué d’une légère inclinaison de tête, il tira une petite boîte de sa poche, et lui dit: Cette boîte renferme un petit os de Saint Vincent Ferrier; jurez sur cette relique que de deux ans vous ne rentrerez dans cette ville, et priez le Saint d’exercer sur vous sa vengeance, si vous faussez votre serment. Alors don Manuel étendit la main sur la relique, et dit gravement: Je jure par Saint Vincent, par sa relique, de ne pas revenir de deux ans à Valence; et si je fausse mon serment, que ce grand saint se venge et me punisse comme impie et parjure. Le duc se retira après cette cérémonie, et m’engagea, ainsi que la duchesse, à venir lesrevoir; ce que je promis. Nous prîmes nos arrangements avec don Manuel pour partir dans six jours. Don Inigo et la tendre Rosalie me prièrent de leur accorder ce petit délai, pour voir les cérémonies que l’on fesait à la Toussaint pour la fête des Morts. Je cédai, malgré l’ardent désir que j’avais d’arriver à Cordoue.
La veille des Morts, la place fut garnie de bancs, chargée de volailles, de brebis, d’agneaux, de pigeons, de toutes sortes de comestibles; c’était le produit d’une quête faite à la ville et à la campagne en faveur des ames du purgatoire. Chacun donne suivant ses facultés ou sa dévotion. Des chasseurs pieux étaient allés à la chasse, et leur gibier fut pour les morts. Je demandai à une bonne femme si elle avait donné pour les ames. Jésus! Jésus! s’écria-t-elle, j’ai donné ma meilleure poule! Il faut bien avoir pitié de ces pauvres ames! Après la vente des comestibles, chacun porta des cierges sur la tombe de ses parents, parce que l’on est persuadé que, la veille des Morts, les ames font la procession autour des tombeaux: et celles qui n’ont pas de cierges, restent les bras croisés. Don Inigo me dit que dans beaucoup de maisons, le maître quittait son lit, le décorait,pour le céder aux ames errantes, et que cet usage régnait dans toute l’Espagne.
Le lendemain des Morts, allant déjeûner chez don Manuel, je fus abordé par un jeune homme aussi long, aussi décharné que feu don Quichotte; il était coiffé d’un grand chapeau à plumet, et traînait une longue épée. Monsieur l’officier français, me dit-il, d’un air grave et arrogant, savez-vous qui je suis? — Non, monsieur, je n’ai pas l’honneur de vous connaître. — Je me nomme don César et Alexandre Paular. — J’en suis bien aise. — Ma sœur Angélique et moi sommes aussi nobles que le roi. — C’est bien flatteur pour Sa Majesté: je vous en félicite. — Je viens vous demander si vous êtes décidé à ne pas l’épouser? — Oui, monsieur, très-décidé; je vous jure que je ne l’épouserai jamais. — Vous êtes un gavache, indigne d’être gentilhomme, et je vous ferai voir... — Nous sommes à deux pas de l’Alameda, lieu solitaire dans ce moment; allons-y, et vous me ferez voir tout ce que vous voudrez. — Monsieur, j’y serai dans une heure. C’est aujourd’hui dimanche, et je n’ai pas entendu la messe. — Et moi, je n’ai pas déjeûné; allez entendre la messe, j’irai boire du chocolat, et dans une heure je serai au rendez-vous.
J’allai passer cette heure chez mon ami du Toboso, à qui je célai cette affaire. Je me fortifiai l’estomac d’une ample tasse de chocolat; après quoi je me rendis à l’Alameda. J’y arrivai le premier; bientôt après parut mon homme, le chapeau enfoncé dans la tête, et le nez au vent.
L’Alameda était désert, tout le monde était à la grand’messe; il n’y avait qu’une vieille femme éloignée de nous de soixante pas. Dès que le seigneur César y Alexandro fut près de moi, il fit le signe de la croix, tira son épée, et la baisa, et nous voilà aux prises pour la belle Hélène, comme Achille et Hector. Mon ennemi se battait avec fureur, et moi avec tranquillité. La vieille femme, témoin du combat, jetait les hauts cris, appelant au secours, mais sans oser s’approcher, les hommes, la Vierge et les Saints. Ma courte épée ne pouvait atteindre mon adversaire, qui rompait souvent la mesure en me présentant sa longue rapière; enfin, impatienté, je lui donnai un si grand coup de fouet, que je la brisai. Don Alexandro, dans sa fureur, ne s’en aperçut pas; mais je l’en avertis, en baissant la pointe de la mienne. Eh bien, me dit-il, ce sera pour une autre fois. — Je suis à vos ordres; mais souvenez-vous bienque si je vous tue, je n’épouserai pas la senora votre sœur; et si vous me tuez, je ne reviendrai pas exprès de l’autre monde pour passer la nuit avec elle. Il me quitta en grommelant ces mots:veremos, veremos(nous verrons).
Je retournai chez don Inigo, à qui je confiai cette aventure. Il faut vous méfier, me dit-il, de cet homme; l’orgueil d’un hidalgo est implacable. — Je pars dans deux jours, et ce brave sans doute ne me poursuivra pas jusqu’à Cordoue. Le reste de cette journée, je n’eus aucune nouvelle de ce héros si chatouilleux sur l’honneur de sa famille. Mais ma destinée ressemblait à celle d’Ulysse: je ne sais quelle déesse me poursuivait, je ne devais pas encore revoir Itaque et Pénélope.
Don Inigo me dit: Demain, vous serez témoin des fiançailles d’un jeune homme, fils de mes amis. Les amants se conviennent, les parents sont d’accord, et ce soir nous accompagnerons le futur avec quelques amis devant la porte de sa belle.
A deux heures de nuit, nous allâmes joindre le prétendu, et nous partîmes de chez lui, escortés d’un troubadour, de nombre de musiciens, et de valets portant des flambeaux. Ce cortége arrivé, nous formâmes un cercledevant la maison, qui était parée de guirlandes de fleurs. L’amant s’approcha des fenêtres avec le troubadour qui chanta l’hymne de l’hymen. Dans ses vers, il peignait la constance du futur, l’excès de son amour, les charmes de son amante: sa taille était comparée au palmier; ses lèvres à l’incarnat du corail ou de la grenade; le feu de ses yeux au feu de l’éclair; sa légèreté à celle du faon; son caractère, sa douceur, à celle de la colombe; enfin cette beauté réunissait tous les dons, tous les attraits de la nature. La cantate finie, l’époux frappa trois ou quatre fois à la porte, en appelant la future par son nom; elle parut enfin, car l’usage est de se faire attendre, et dit: Que veut votre seigneurie? — C’est toi, c’est toi, ma bien-aimée, s’écria l’amant, dans l’ivresse de la joie; alors il commença à lui parler de la violence de sa passion, il l’invita à y répondre, en lui disant que tout est amour dans la nature, que tous les êtres respirent sa flamme. Le zéphir est amoureux des fleurs, le ruisseau murmure et soupire d’amour; tous les êtres doivent leur existence et leurs plaisirs à ce dieu. Le ciel, la terre et l’onde sont embrasés de son feu créateur; et il finit par la supplier de lui confier sa pensée, de lui ouvrir son cœur. Que puis-je vous répondre,dit cette amante, d’une voix faible et timide? Je suis encore bien jeune; va-t-on arracher la jeune colombe de son nid maternel, ou cueillir le bouton qui ne s’ouvre pas encore? D’ailleurs, puis-je te connaître? d’où viens-tu? qui es-tu? — Je m’appelle don Alonzo Murillo, fils de don Gabriel Murillo et de Theresa Liria.
Cependant, la décence ou la coutume exige que la future résiste encore quelque temps; enfin, touchée des prières de son amant, elle lui jeta la couronne de fleurs qui ornait sa tête. Il la reçut en lui jurant une fidélité éternelle. Aussitôt les musiciens firent entendre des chants d’allégresse, et les croisées étincelèrent de mille lumières. Ensuite les parents firent entrer le fiancé avec tout son cortége, et la cérémonie finit par un bal; on servit toute sorte de rafraîchissements, et tout le voisinage retentit de cris d’allégresse, du bruit des boîtes, des pétards et des feux d’artifice. La fête ne finit qu’au lever du soleil.
Tout était arrêté pour notre départ du lendemain; don Manuel avait dîné chez don Inigo, et le soir j’allai le reconduire jusqu’à son auberge, où je restai quelque temps. En revenant au logis, j’aperçus dans la rue, au faible rayon du crépuscule mourant, la ville à cette époquen’étant pas encore éclairée, trois hommes adossés contre le mur d’une maison, cachés sous l’ombre d’un balcon, et enveloppés de leurs capes. Je m’en méfiai; je tirai mon épée, et la mis sous le bras. Je m’avançai, marchant de l’autre coté de la rue, l’oreille et l’œil bien ouverts. J’entends alors l’un deux qui dit:A qui esta el traidor(voici le traître)! Et aussitôt tous les trois fondent sur moi l’épée à la main; je me range contre un mur et soutiens un combat fort inégal. Je ne songeais qu’à parer les coups sans chercher à en porter, de peur de me découvrir; cependant un de ces sicaires, enhardi, s’avance, me serre de plus près; animé à mon tour, je m’élance sur lui, et lui plonge mon épée dans le ventre; au même instant je reçois une blessure considérable dans le flanc gauche; je ne sentis point le coup, et combattis avec la même ardeur: heureusement pour moi celui que j’avais blessé tomba en implorant le secours de ses complices, qui le relevèrent et s’enfuirent avec lui. Resté seul, je vois jaillir mon sang; je couvre la plaie de mon mouchoir, et me traîne dans la rue solitaire, en m’appuyant sur le mur des maisons; mais je ne pus me soutenir plus long-temps, je me sentis prêt à défaillir: je m’assissur le seuil d’une porte, m’abandonnant à la Providence, et je m’évanouis. Par bonheur un homme passa avec une lanterne, me vit, vint à moi, et me rappela à la vie avec une eau spiritueuse. C’était un chirurgien; il frappa à la porte d’une maison voisine, fit apporter de la lumière, banda ma blessure, et, aidé du domestique de cette maison, me traîna chez don Inigo. Quel fut son saisissement et son effroi lorsqu’il me vit tout pâle, sans force et presque sans vie! La tendre Rosalie, que ce bruit avait attirée, se trouva mal. Autre embarras. Son père vola à son secours, en me recommandant au chirurgien, qui m’étendit à terre sur un matelas, sonda et pensa ma plaie, et assura qu’elle n’était pas dangereuse, ce qui répandit la joie dans la maison. On me porta dans mon lit, où je dormis quelques heures. A mon réveil, je vis auprès de moi don Inigo et don Manuel qui, après bien des caresses, m’ordonnèrent le silence. Le chirurgien revint dans la matinée, leva le premier appareil, et, tout joyeux, promit une guérison prochaine. A cette nouvelle don Manuel s’écria:L’arme di poltroni no tagliono no ferano.[159]Ces deux amis ne quittèrent plus machambre. Dona Rosalia préparait mes tisanes, me donnait mes bouillons. Quand je la remerciais, elle me disait: Je voudrais être homme pour rester toujours auprès de vous. Don Inigo m’apprit que presque toute la ville s’intéressait à ma santé, et envoyait savoir de mes nouvelles, et qu’on ne m’appelait que leguapo(le brave). On est indigné, me dit-il, contre vos assassins: les Espagnols n’aiment pas les lâches. Il ajouta que tous les soupçons tombaient sur don Alexandro Paular, qui ne paraissait plus; et l’on avait découvert qu’un chirurgien entrait tous les soirs mystérieusement dans sa maison, que c’était lui probablement que j’avais blessé. Don Inigo me proposa de le poursuivre devant les tribunaux, m’offrant son appui et le crédit de ses amis; mais je dédaignai cette vengeance.
Je reçus de don Pacheco une lettre en réponse à celle que je lui avais écrite de la prison. Il me disait:
«Séraphine vous grondera d’avoir donné une bague à l’amoureuse Angélique; elle est en colère comme une poule à qui l’on a ravi ses petits. On verra plutôt un courtisan véridique, un ministre sans orgueil, un marchand plein de bonne foi, un poète modeste, qu’une femme sans jalousie. Quant àmoi, je vous excuse: je suis indulgent pour les fautes dont je me sens capable, et j’aurais voulu être surpris, comme Mars, dans les filets de Vulcain. Adieu, grand capitaine; les héros ont le cœur fait pour la gloire et l’amour. Venez en diligence, au sortir de votre noir domicile, implorer votre grâce aux pieds de ma fille.Que Dios te bendiga.»
«Séraphine vous grondera d’avoir donné une bague à l’amoureuse Angélique; elle est en colère comme une poule à qui l’on a ravi ses petits. On verra plutôt un courtisan véridique, un ministre sans orgueil, un marchand plein de bonne foi, un poète modeste, qu’une femme sans jalousie. Quant àmoi, je vous excuse: je suis indulgent pour les fautes dont je me sens capable, et j’aurais voulu être surpris, comme Mars, dans les filets de Vulcain. Adieu, grand capitaine; les héros ont le cœur fait pour la gloire et l’amour. Venez en diligence, au sortir de votre noir domicile, implorer votre grâce aux pieds de ma fille.Que Dios te bendiga.»
Dès que je pus lui écrire, je l’informai du triste événement qui retardait encore mon voyage; mais je brûle, lui disais-je, d’être aux genoux de la belle Séraphine, et je partirai dès que je pourrai supporter la voiture. Quinze jours suffirent pour mon rétablissement, et mon départ fut fixé irrévocablement au 25 novembre, jour de sainte Catherine, patronne des philosophes et des jeunes filles.
J’allai chez la duchesse de Figueroas pour la remercier de l’intérêt qu’elle avait daigné prendre à ma santé (elle avait envoyé souvent demander de mes nouvelles); je fus refusé: elle était dans les pleurs et le désespoir; son cher comte Mendoza était dangereusement malade, et pour intéresser Dieu et laMadonneà la santé de son amant, elle fit le terrible vœu de vivre désormais avec lui aussi chastement, avec la même continence qu’observait le bienheureuxRobert d’Arbissel au milieu de deux filles du Seigneur, qui partageaient sa couche. Ce vœu a sauvé le comte, du moins on le présume; mais on ignore si la duchesse a tenu sa parole.
La veille de mon départ je trouvai l’aimable Rosalie dans une tristesse profonde; je lui en demandai la cause. Je ne sais, me dit-elle; je ne suis pas heureuse; la mélancolie est dans mon cœur: votre présence, votre amitié la dissipaient, y versaient quelque consolation; mais vous nous quittez, je n’aimerai plus rien. — Vous avez un père. — Je l’aime tendrement; mais il me reste encore un vide dans l’ame que nul être n’occupe. Je vous quitte, lui dis-je, avec un vif regret; mais l’amitié nous reste, et ce sentiment, plus solide que l’amour, ne s’attiédit pas dans l’éloignement.
Enfin parut le jour craint et désiré; don Manuel et moi sortîmes de Valence, à huit heures du matin, accompagnés de don Inigo et de sa fille, qui firent avec nous près d’une lieue. Notre entretien, les promesses de nous écrire, de nous revoir, furent souvent interrompus par des soupirs et des moments de silence; chacun de nous rêvait; Rosalie s’efforçait de retenir ses larmes. Quand il fallut nous séparer, nous nous embrassâmes le cœur serré et l’œilbaigné de pleurs. Rosalie me dit en sanglotant: Je souhaite que Séraphine fasse votre bonheur et vous aime autant que vous méritez de l’être. Je lui donnai la médaille bénite dont m’avaient fait présent les bénédictins du mont Serrat. Elle me dit: Elle sera toujours sur mon cœur. Don Inigo ajouta en me pressant dans ses bras: Songez, dans tous les moments de votre vie, que vous avez à Valence un bon ami et un père tendre.
Nous montâmes dans notre calezino, et prîmes le chemin d’Alicante. Je restai long-temps rêveur et silencieux. Don Manuel était aussi très-préoccupé, quand tout-à-coup il s’écria: M’y voilà, c’est fait, Apollon m’inspire; écoutez-moi:
Adieu, plaisirs, bonheur; adieu, ma bien aimée.Chère Clara, je pars en maudissant le jour;Je pars, et mon ame enflamméeNe sent, ne voit, ne respire qu’amour.Le deuil règne dans la nature;Le front du dieu du jour et s’attriste et pâlit;Les champs sont dépouillés de leur riche verdure;Philomèle est sans voix, la rose se flétrit.Ah! fussé-je aux bornes du monde,Sous la zône des noirs frimas,Et qu’une mer vaste et profondeM’eût séparé de tes appas,Oui, j’en jure par Cythérée,Par tes beaux yeux, par les amours,Mon ame, où tu vis adorée,Autour de toi sera toujours:Et si parfois sous le feuillage,En promenant ton doux loisir,Ton cœur entend quelque soupir,Dis aussitôt, c’est lui, je gage;Son ame est là sous cet ombrage,C’est elle que j’entends gémir.
Adieu, plaisirs, bonheur; adieu, ma bien aimée.Chère Clara, je pars en maudissant le jour;Je pars, et mon ame enflamméeNe sent, ne voit, ne respire qu’amour.Le deuil règne dans la nature;Le front du dieu du jour et s’attriste et pâlit;Les champs sont dépouillés de leur riche verdure;Philomèle est sans voix, la rose se flétrit.Ah! fussé-je aux bornes du monde,Sous la zône des noirs frimas,Et qu’une mer vaste et profondeM’eût séparé de tes appas,Oui, j’en jure par Cythérée,Par tes beaux yeux, par les amours,Mon ame, où tu vis adorée,Autour de toi sera toujours:Et si parfois sous le feuillage,En promenant ton doux loisir,Ton cœur entend quelque soupir,Dis aussitôt, c’est lui, je gage;Son ame est là sous cet ombrage,C’est elle que j’entends gémir.
Adieu, plaisirs, bonheur; adieu, ma bien aimée.Chère Clara, je pars en maudissant le jour;Je pars, et mon ame enflamméeNe sent, ne voit, ne respire qu’amour.Le deuil règne dans la nature;Le front du dieu du jour et s’attriste et pâlit;Les champs sont dépouillés de leur riche verdure;Philomèle est sans voix, la rose se flétrit.Ah! fussé-je aux bornes du monde,Sous la zône des noirs frimas,Et qu’une mer vaste et profondeM’eût séparé de tes appas,Oui, j’en jure par Cythérée,Par tes beaux yeux, par les amours,Mon ame, où tu vis adorée,Autour de toi sera toujours:Et si parfois sous le feuillage,En promenant ton doux loisir,Ton cœur entend quelque soupir,Dis aussitôt, c’est lui, je gage;Son ame est là sous cet ombrage,C’est elle que j’entends gémir.
Adieu, plaisirs, bonheur; adieu, ma bien aimée.
Chère Clara, je pars en maudissant le jour;
Je pars, et mon ame enflammée
Ne sent, ne voit, ne respire qu’amour.
Le deuil règne dans la nature;
Le front du dieu du jour et s’attriste et pâlit;
Les champs sont dépouillés de leur riche verdure;
Philomèle est sans voix, la rose se flétrit.
Ah! fussé-je aux bornes du monde,
Sous la zône des noirs frimas,
Et qu’une mer vaste et profonde
M’eût séparé de tes appas,
Oui, j’en jure par Cythérée,
Par tes beaux yeux, par les amours,
Mon ame, où tu vis adorée,
Autour de toi sera toujours:
Et si parfois sous le feuillage,
En promenant ton doux loisir,
Ton cœur entend quelque soupir,
Dis aussitôt, c’est lui, je gage;
Son ame est là sous cet ombrage,
C’est elle que j’entends gémir.
Eh bien, comment trouvez-vous mes vers? — Excellents pour un impromptu. Apollon est le grand consolateur des poètes. — Oui, cessons de nous affliger; n’imitons pas saint Jérôme, qui regrettait toujours les délices de Rome, et voyait dans les airs son immense figure. Pour vous égayer, je vais vous conter ce qui m’est arrivé hier matin. J’ai eu le plaisir de faire baiser ma main à mon rival, au duc de Figueroas. — Et comment avez-vous opéré ce prodige? — J’ai fait parvenir un billet à dona Clara, où je la suppliais de m’accorder un rendez-vous pour lui faire mes adieux, et jouir encore une fois du bonheur de la voir. Pour faciliter cette entrevue, je lui ai proposé de se rendre, sous prétexte de confession, à dix heures du matin à l’église des dominicains, où je serais cachédans un confessionnal, revêtu de l’habit de l’ordre. Dona Clara, trouvant le rendez-vous très-plaisant, y est venue en basquine, enveloppée de sa mante, un rosaire enrichi de petites croix et de reliquaires, attaché à son bras.[160]Arrivée à l’église, elle a entrevu le révérend père don Manuel de Castillo dans sa niche. Là je lui ai donné, au nom de l’amour et de Magdeleine, l’absolution de ses jolis péchés, et je lui ai pardonné, parce qu’elle avait beaucoup aimé, comme a dit notre Sauveur, en parlant d’elle. Je l’ai exhortée à la constance, et lui ai promis l’immortalité dans mes vers. Nous nous fesions les plus tendres adieux, nous nous jurions un amour éternel, lorsque le duc, agité par la jalousie, comme la nymphe Io l’était par le taon que Junon avait détaché contre elle, présenta sa triste figure devant le confessionnal. Il venait voir si dona Clara ne l’avait point trompé. Rassuré par sa présence, et édifié de sa piété, il s’est mis à genoux auprès d’elle, eta récité son rosaire, en attendant la fin de la confession. Mais j’avais résolu d’exercer sa patience: la tête enfoncée dans mon capuce, je retenais ma belle pénitente par des contes et des propos galants. Cependant le duc tirait sa montre à chaque minute, crachait, toussait, pour avertir dona Clara de son impatience; mais plus il s’agitait, plus je prolongeais l’entretien. Il fallut pourtant finir; dona Clara sortit du confessionnal l’œil baissé, et le visage empreint de dévotion. J’alongeai ma main pour la lui donner à baiser, ce qu’elle fit, et le duc, que je saluai de cette même main, s’empressa de jouir de la même faveur. — Mon cher, le tour est plaisant; mais je vois avec regret que votre amour pour les femmes vous fermera les portes du paradis. — Pourquoi? Saint Augustin les aima autant que moi; il convient que dans son enfance il fuyait l’école comme la peste; que dans sa jeunesse il n’aimait que le jeu et les spectacles: il fut manichéen, bel esprit, et toujours suivi d’une concubine: cependant il s’est converti, il est mort saint, et j’espère mourir comme lui, tout converti, tout sanctifié.
Quoique novembre fût à son déclin, la terre avait encore conservé sa parure. Un soleilbrillant et doux y versait sa lumière.O fortunatos nimium... Trop heureux Espagnols, m’écriai-je, vous habitez le jardin des délices; mais, trop accoutumés à la beauté de votre ciel, vous en jouissez avec la même indifférence que les Lucullus jouissent du faste de leurs palais! Mais moi, qui me rappelais mes campagnes d’Allemagne, lorsque je bivouaquais ou marchais au milieu des neiges et des frimas, je sentais mon ame se dilater, s’épanouir; j’acquérais de nouvelles sensations, je jouissais d’une plénitude de vie; je trouvais doux d’enlever son hiver à l’année, et des jours de deuil et de peine à mon existence.
Après avoir traversé une campagne riante de verdure et de fleurs, nous nous trouvâmes au milieu de rochers arides et sourcilleux, dont l’horrible aspect fatigue encore plus le voyageur que l’aspérité du chemin; mais la plaine de Saint-Philippe nous réconcilia avec la nature. La terre s’embellissait à l’approche de cette ville. Nous mîmes pied à terre pour jouir d’une promenade charmante, passer le pont de la Veuve, élevé sur un torrent. Don Manuel me conta l’origine de cette dénomination. Un jeune homme, pressé d’arriver à Saint-Philippe, où l’attendaient l’hymen et l’amour,trouvant le torrent enflé par les pluies, s’y jeta avec intrépidité; et cet infortuné périt, comme Léandre, par un excès d’amour, englouti par les flots. Sa mère, au désespoir, mais dont la douleur n’épuisait pas la sensibilité, fit construire ce pont pour prévenir à jamais un si cruel malheur. Cette femme, lui dis-je, méritait la couronne civique. J’aimerais mieux avoir fait élever ce pont, que la colonne Trajane.
Saint-Philippe est bâti sur une hauteur, et contient environ quatre mille ames. Cette ville se nommaitXativalorsque Philippe V l’assiéga au commencement du dix-huitième siècle. Ce prince, irrité de sa longue résistance, la détruisit, et la releva ensuite sous le nom de Saint-Philippe.[161]Nous allâmes coucher à Almanza. En traversant la plaine qui y conduit, je considérais avec une espèce de saisissement ce champ fameux par la victoire que le maréchal de Barwick y avait remportée sur milord Gallowai, victoire qui affermit letrône de Philippe V. La tradition orale du pays porte que les premières années qui suivirent cette bataille furent d’une fertilité étonnante. La nature profite de tout; et pour elle l’homme, le reptile, l’insecte et tous les animaux ne sont qu’une même poussière. Laposadade cette ville paraissait plutôt le repaire des ours, qu’une habitation de l’homme. Nous n’avions, pour tout asile, qu’une cuisine enfumée, où nous étions entourés de chats et de chiens. Crébillon le Tragique aurait trouvé cette société très-agréable. Don Manuel prétendait que c’étaient les ames des soldats tués à la bataille d’Almanza qui animaient ces bêtes domestiques, sans quoi, disait-il, elles seraient bien moins nombreuses. L’hôte de ce détestable gîte nous fit payer, avec le logement (el ruido de la casa), le bruit que nous avions fait dans la maison, et nous payâmes ce bruit assez chèrement.
Nous arrivâmes sans encombre à lahuertad’Alicante, qui commence à une demi-lieue de la ville. Je fus frappé de la beauté de cette vallée, environnée de tous côtés de montagnes pittoresques qui l’abritaient contre les vents du nord. J’admirais l’heureux mélange des vignes, des orangers et des figuiers, du blé, de toutes sortes de légumes, et des prés artificiels. Cettehuertaest parsemée d’une infinité de maisons de campagne, et sa population s’élève à douze mille ames. Elle produit, année commune, deux cent vingt-deux mille huit cent quatre-vingt-huit cantaros de vin, et beaucoup de soie, de blé, d’amandes, d’huile, de figues, de carrouges, de légumes et de fruits. Don Manuel prétendait que Dieu aurait dû placer le premier homme et sa femme dans ce jardin de volupté, plutôt que dans celui d’Éden, trop vaste, trop étendu pour être cultivé par un seul homme. La ville ne répond pas à la magnificence de cette vallée. Les rues en sont irrégulières; sa population est environ de dix-neuf à vingt mille ames.
Le lendemain de notre arrivée nous allâmes au point du jour voir une immense citerne nomméeel Pontano, située à quatre lieues de la ville, entre deux montagnes. C’est le rendez-vous des eaux de toutes les collines voisines, une espèce de lac mœris, dont les eaux peuvent servir à l’arrosement de la campagne pendant une année entière. Ces eaux fertilisent lahuerta. Nous jouîmes, à notre retour, d’un sermon qu’un moine, monté sur un tréteau, prêchait dans la place, entouré d’une foule nombreuse; il s’agitait, se frappait la poitrine,se donnait des soufflets; et, à son exemple, la plupart des auditeurs se souffletaient aussi, ce qui produisait un spectacle bruyant et très-bizarre. Ce sermoneur disait: «Oui, mes frères, l’homme est le feu; la femme, l’étoupe; et le diable, le vent. Vous savez, s’écria-t-il d’une voix de Stentor, et si vous ne le savez pas, je vous l’apprends, que Satan transporta un jour notre Seigneur J. C. sur une haute montagne, d’où l’on découvrait la France, l’Angleterre et l’Italie, lui en promettant la possession s’il voulait l’adorer. Par bonheur pour le fils de Dieu, les Pyrénées lui cachèrent l’Espagne, sans quoi, la vue d’un si beau pays aurait pu le tenter.» Ensuite, en parlant de je ne sais quel saint, il dit: «Savez-vous pourquoi il est mort au printemps de ses jours? C’est que J. C. voyait d’un œil jaloux que ce saint, quoique jeune encore, avait déjà fait plus de miracles que lui.» Après quoi,ex abrupto, il s’écria: «Adam a péché; ses enfants et ses petits-enfants n’ont pas été meilleurs chrétiens: Dieu d’abord a pris patience; il a même poussé la bonté jusqu’à emprunter la misérable figure de l’homme: mais les juifs et les païens n’ont pas voulu reconnaître sa divinité. Eh quoi, grand Dieu! tu dors comme Brutus!Exurge Domine, et judica causamtuam.[162]Mais, Seigneur, n’avez-vous pas des ennemis aussi coupables que les juifs, les hérétiques et les musulmans? Oui, me répond le Sauveur; mais les juifs, les hérétiques et les musulmans sont les seuls ennemis que j’abhorre, parce qu’ils m’attaquent dans ma réputation, dans mon honneur et ma gloire.» Ce prêcheur éloquent finit son sermon par fulminer des malédictions et des anathêmes contre ceux qui ne donneraient rien à la quête qu’il allait faire pour le couvent.
En revenant à notreposada, don Manuel me dit que, si je voulais séjourner le lendemain, il irait prêcher sur la place. — Vous voulez donc vous faire lapider? — On ne lapide pas un homme revêtu d’un habit religieux. — Où le prendrez-vous? — N’ai-je pas mon habit de jacobin? je ne voyage jamais sans ce talisman, qui attire l’argent et le respect des fidèles. Je combattis vainement ce projet périlleux; il insista, et je cédai, curieux de le voir métamorphosé en prédicateur. Il tint parole. Le lendemain matin, affublé d’un froc, il se rendit à la place. Je le suis. Il monte sur les tréteaux; on accourt, on l’environne,et le voilà qui se démène, se bat la poitrine, en s’écriant: «Mes frères, Dieu est juste et miséricordieux; mais il a bien peu d’amis parmi vous. Vous écoutez les inspirations du diable. Je vois d’ici des femmes qui aiment les hommes; et quand une femme est amoureuse, on peut bien dire qu’elle a le diable dans le corps. J’aperçois des hommes livrés aux vices, à la vengeance, des usuriers cachés sous une mine hypocrite, des maris qui maltraitent leurs femmes, des femmes qui trompent leurs maris; je vois des marchands menteurs et fripons, des aubergistes qui écorchent les pauvres voyageurs; je vois partout la face du péché.Unus erat toto naturæ vultus in orbe, dit le Psalmiste.[163]Écoutez, écoutez, mes frères, ce qui arriva à un de ces loups affamés, je parle des hôteliers. Un saint évêque, en voyage, devait aller coucher à Pampelune. L’aubergiste, qui l’attendait, se réjouissait d’avance, non du bonheur d’avoir un saint évêque dans son logis, non des bénédictions qu’il y laisserait, mais de l’argent qu’il y dépenserait. En conséquence il tua, prépara force poulets, canards et dindons; fil balayer, nettoyer ses chambres,son écurie; et à l’heure où le prélat devait arriver, il courut au-devant de lui. Mais quel fut son étonnement! Le saint n’avait pour cortége que trois ânes et deux ecclésiastiques, et ne demanda, pour son souper, que deux plats de légumes! Quelle chute! quel chagrin pour l’avide hôtelier! Mais il voulut se dédommager de la parcimonie de l’évêque, en l’obligeant à faire un long séjour dans son auberge: il coupa dans la nuit la tête des trois ânes. Quels furent l’horreur et la surprise des deux ecclésiastiques, lorsqu’à la pointe du jour ils virent dans l’écurie leurs chers compagnons de voyage étendus par terre, et leurs têtes sanglantes séparées de leurs corps! Ils courent porter cette affreuse nouvelle au saint prélat, qui, loin de se courroucer, calma leur désespoir. Il mande l’aubergiste, descend avec lui dans l’écurie, et lui ordonne de coudre les têtes des ânes à chaque cadavre, et voulut, pour rendre le miracle plus éclatant, que chaque tête fût attachée à un autre corps que le sien.
»Le travail achevé, le saint fit le signe de la croix sur les défunts, qui aussitôt se mirent à braire, et à demander à manger. Ce miracle, mes chers auditeurs, vous étonne; peut-être même vous ne le croyez pas. Mais moi, je n’endoute point, et je le crois parce que je le crois, et que je dis, comme Saint Augustin, je le crois parce qu’il est absurde, parce qu’il est impossible.» Tous les auditeurs attentifs, bouche béante, admiraient l’éloquence du prêcheur, et la grandeur du miracle. Pour moi, j’admirais la facilité et l’audace du poète du Toboso. De temps en temps nos regards se rencontraient, mais malgré notre envie de rire, nous conservions notre gravité. Il parla ensuite de Magdeleine et de son repentir. «Femmes qui m’écoutez, s’écria-t-il, vous avez péché comme Magdeleine, qui avait sept démons dans le corps: J. C. les chassa tous; mais il n’a pas chassé ceux qui habitent dans le vôtre; je vous vois prêtes à recommencer vos folies. Savez-vous pourquoi Dieu pardonna à Magdeleine? Parce qu’elle eut le repentir, parce qu’elle avait des yeux bleus et charmants, et qu’elle était belle et bien faite; mais vous, femmes d’ici, quels rapports avez-vous avec cette aimable juive? Vous repentez-vous comme elle? êtes-vous belles? êtes-vous jeunes? Non. Eh bien, ne péchez plus, ou l’ange de Satan, comme dit Saint Chrysostôme, viendra vous appliquer des soufflets, ainsi qu’à Saint Paul. Mes frères, croyez-moi, changez de vie, repoussez Satan;femmes, renoncez aux hommes; hommes, fuyez les femmes; gardez vos affections, votre chaleur, pour Dieu: ne le voyez-vous pas dans les airs sur son trône d’or, entouré de ses anges et des onze mille vierges? Si une d’elles crachait une seule fois dans la mer, le miel de sa salive en dessalerait les eaux. Vous ne voyez rien de tout cela, dites-vous, quoique vous ayez le nez en l’air; mais, moi, je le vois. Grâce, grâce, Dieu tout-puissant; retenez votre foudre, ces pécheurs se repentent. Allons, mettons-nous à genoux, et chantons lepange lingua.» Aussitôt il entonne cette hymne d’une voix sonore, l’auditoire la chante avec lui. Lorsqu’elle fut finie, don Manuel leur dit: «Or ça, mes chers auditeurs, vous donnez votre parole à J. C. de vivre désormais plus saintement. Je la reçois pour lui, et vous donne en son nom et celui du père et du Saint-Esprit, sa sainte bénédiction.» Alors il alongea le bras, et bénit l’assemblée, qui reçut la bénédiction, à genoux. «Encore un mot, s’écria-t-il: je ne suivrai point l’usage de mes confrères, qui, en vous renvoyant, descendent de la chaire pour faire une quête; non, j’y renonce,abrenuntio satanam. Si vous ayez de l’argent, gardez le pour acheter du pain et des habits à vous et à vos enfants. Notrecouvent est assez riche: nous avons bon vin, bonne table, excellent appétit, rien ne nous manque; ainsi, je vous le répète, conservez votre argent pour vous et votre famille.» Après ce discours, il descendit de son tréteau, se glissa dans la foule, et courut à la posada, se dépouiller de son vêtement sacré. Je restai au milieu de la tourbe plus étonnée encore de son désintéressement que de son éloquence. On s’écriait: Le grand homme! c’est un saint: il ne ressemble pas aux autres moines, qui aiment notre argent encore plus que notre salut. Je jouissais de cette admiration et du succès du prédicateur. Mais il fallut bientôt songer à la retraite. Le bruit de ce sermon était parvenu jusqu’au couvent des dominicains. Ils envoyèrent aussitôt deux de leurs pères sur la place, pour prendre des informations sur le sermoneur qui avait osé les insulter, et conseiller au peuple de garder son argent. Je m’approchai d’eux, et j’entendis qu’ils disaient que ce moine était un imposteur, et qu’ils allaient le faire arrêter par losfamiliaresdu saint-office. A cette nouvelle, tremblant pour le poète-prédicateur, je cours à la posada; je le trouvai vis-à-vis d’une bouteille de vin et d’une tranche de jambon, dont il restaurait son estomacfatigué de sa prédication. Je lui criai aussitôt: Partez soudain, le saint-office avec ses familiers est à vos trousses. Je vous suivrai avec la voiture. Don Manuel, effrayé, et croyant voir après lui les trois furies de l’enfer, laissa son déjeûner, et s’enfuit d’un pas rapide, le nez enveloppé dans sa cape. Je le suivis bientôt, et quand je l’atteignis, il avait déjà fait bien du chemin.Timor ministrat alas. Il était fort content de son sermon, et surtout d’avoir échappé à la vengeance monacale.
A deux lieues d’Alicante, nous entrâmes dans une forêt de palmiers; et comme la peur avait précipité notre départ, et empêché notre dîné, nous nous arrêtâmes pour manger un vieux coq bouilli, que l’aubergiste avait déshonoré, en le donnant pour un chapon. Nous l’étendîmes sur le gazon, dans son enveloppe de papier, et nous l’attaquâmes avec courage; mais il résistait à nos couteaux et à nos dents. — Je crois, disait don Manuel, que c’est le coq d’immortelle mémoire, que Socrate mourant voulait sacrifier à Esculape, ou plutôt je présume que l’ame d’un vieux dominicain a animé le Corps de ce chantre de l’aurore. Heureusement une bouteille de vinTinto, et du pain fraisd’Alicante fort blanc et très-bon, nous dédommagèrent et consolèrent notre appétit.
La côte d’Orihuela, où nous étions, est le séjour du printemps, l’asile de la fertilité. Assis sur le gazon, nous jouissions de l’aspect de cette belle nature, de la sérénité du jour; tout-à-coup le génie de don Manuel s’enflamme; il improvise, il s’écrie avec Virgile:Salve magna parens frugum. Il fait descendre de l’Olympe Vénus et les amours; il leur bâtit un temple, il y place une chapelle pour dona Clara, dont il sera le grand-prêtre. Tous les jours, la tête couronnée de fleurs, il portera à son autel deux colombes plus blanches que la neige, et il brûlera et l’encens et la mirrhe. Il finit par prier les dieux de laisser errer son ame, après sa mort, dans la belle Andalousie. Quand cette vapeur poétique fut dissipée, nous continuâmes notre route, fort gais, surtout riant beaucoup du miracle des trois ânes ressuscités, et de la colère des révérends pères jacobins. Nous marchions dans des allées verdoyantes, coupées par de petits ruisseaux roulant et murmurant sur des cailloux. Les environs d’Elche sont la Terre promise, l’Éden des Arabes; on y respire l’air le plus doux; la terre est couverte de mûriers, de toutessortes d’arbres, surtout de dattiers: c’est le grand palmier; cet arbre a cent vingt pieds de haut; les grappes du fruit, du poids de vingt à vingt-cinq livres, sont suspendues à la cime de l’arbre, et lui forment une couronne. Ces palmiers, aux environs d’Elche et d’Alicante, sont au nombre de trente-cinq mille, d’autres disent cinquante mille; ils produisent chacun quatre arrobes de dattes (cent livres), mais inférieures en qualité à celles du Levant.
Nous couchâmes à Elche. Nous y trouvâmes un négociant de cette ville, domicilié à Cadix. Cet homme, instruit et fort aimable, fit, au souper, presque tous les frais de la conversation. Elche, nous dit-il, était, du temps des Maures, la patrie des arts, des lettres et du plaisir. Hercule passa par cette ville, en revenant de Cadix, où il avait vaincu le géant Géryon, monstre à trois corps. Il vaudrait mieux, lui dis-je, que ce héros revint en Espagne pour terrasser le monstre de l’inquisition. Ce négociant nous parla ensuite des anciennes richesses de l’Ibérie; les Phéniciens, dit-il, qui, les premiers, la découvrirent, y trouvèrent une telle abondance d’argent, que les meubles les plus communs étaient de ce métal: ils en remplirent leurs vaisseaux, et firent des ancresde celui qu’ils ne purent emporter. Ils donnaient en échange des quincailleries, et d’autres bagatelles.[164]On croit que c’est dans la riche Hespérie que les rois de Juda venaient puiser leurs richesses. Quand Scipion l’Africain s’empara de Carthagène, à la seconde guerre punique, il y trouva deux cent soixante-seize tasses d’or, d’une livre de poids, dix-huit mille trois cents pesant d’argent monnayé, et un nombre infini de vases de même métal, et des provisions immenses. Convenez, monsieur, lui dis-je, que votre pays a subi le sort du Xanthe, ou du fleuve Scamandre, qui coulaient jadis des eaux abondantes, et qui aujourd’hui traînent à peine un filet d’eau. — J’en conviens, les eaux fécondes du Mexique et du Pérou traversent notre pays, mais ne s’y arrêtent pas. Après cette conversation, et beaucoup de témoignages de bienveillance, nous nous séparâmes d’avec ce négociant pour nous oublier à jamais.
Après Orihuela nous trouvâmes un vaste champ qui n’offrait que des figuiers d’Inde, arbre triste et monotone; mais l’insipidité de ce tableau nous fit bien mieux sentir la beauté des environs de Murcie. Pendant une lieue on se promène dans des allées d’orangers et de citronniers, sur lesquelles serpentent des ruisseaux sur des tapis de verdure et de fleurs. Nous fîmes le chemin à pied. Le soleil couchant mêlait l’ombre à l’or de ses rayons, et ajoutait un nouvel éclat à la beauté de la campagne. Eh bien, me disait le poète du Toboso, ne préféreriez-vous pas une chaumière ici, au plus beau palais dans votre triste climat de Paris? L’ame, comme les fleurs et les végétaux, s’épanouit, se vivifie aux rayons des beaux jours. Pour moi, je ne voudrais pas exister au-delà du quarantième degré de latitude, et je pense que les climats les plus favorables à la santé et au bonheur sont entre le trente et quarantième degré. — Mon cher poète, pour toute réponse, je vous conterai que des hommes de Tobolsk, députés à Pétersbourg, étaient étonnés que l’Empereur préférât le climat de cette ville au beau climat de la Sibérie.
A Murcie, nous ne trouvâmes d’autre gîte que la posada d’un Bohémien, qui ressemblaità la hutte d’un Hottentot. — Tranquillisez-vous, me dit don Manuel; par la barbe du Père Éternel, nous ne coucherons pas dans cette tanière. Il endossa aussitôt son vêtement monacal, qu’il pouvait appeler son habit de bonne fortune, et sortit en me recommandant de l’attendre avec la même patience que les Hébreux attendent le prophête Élie.
Il revint au bout d’une heure, en me disant: Allons, quittez votre uniforme, et prenez ma cape; nous allons souper et coucher chez dona Pepa Cascadilla, une veuve de quarante ans, et qui jouit d’une fortune aisée. N’oubliez pas que vous êtes mon frère. — Pourquoi cela? — Marchons; les éclaircissements viendront après. Je le suis très-étonné. Nous arrivons dans une maison fort jolie; une jeune servante nous conduit dans une chambre à deux lits; les murs étaient ornés de glaces étroites et longues; les crucifix, les images de laMadonne, remplissaient les intervalles. Les matelas étaient étendus sur des nattes, que l’on repliait dans la journée, ainsi que les matelas. Entre les deux lits on avait pratiqué une petite niche qu’occupaitel senor San Joseph. Ce saint était paré d’un habit de soie bleu; avait des manchettes et un collier de perles, où était attachée unecroix en pierreries. Cinq lampes allumées entouraient la niche; une seule ordinairement éclaire le saint, excepté les jours de fêtes. Dès que nous fûmes installés, la servante Beatrix, portrait vivant de la sybille de Cumes, nous apporta du chocolat, des biscuits et de l’azucar esponjado. Tandis que nous savourions cette collation, en nous regardant l’un et l’autre, nous vîmes entrer la senora Pepa Cascadilla, qui nous salua d’unave Maria purissima; nous répondîmes:sine peccado concebida. Dona Cascadilla pouvait avoir quatre pieds et demi de hauteur, et, chose rare pour une Espagnole, elle était douée d’un embonpoint qui la transformait en une petite tour ambulante. Elle avait de petits yeux, un visage rond, frais et coloré comme une pomme. En entrant elle baisa la main du révérend père don Manuel, qui me présenta comme son frère. L’aimable veuve me sourit et me félicita d’avoir un frère si pieux, si vénérable, et qui daignait attirer sur sa maison les bénédictions du Ciel. Elle nous quitta pour aller donner des ordres et pour laisser au père don Manuel le temps de réciter son bréviaire, qu’il n’avait pu dire dans la journée. Elle lui demanda la permission d’admettre à son souper dona Elvira, sa bonne amie. —Est-ce une femme attachée à la religion et aux moines qui en sont les colonnes, demanda le jacobin don Manuel? — Oui, elle se confesse toutes les semaines, jeûne tous les vendredis, récite trois rosaires par jour, et ne reçoit chez elle que des moines. — Je vois que c’est une femme selon le cœur de Dieu, et qui ne sera pas déplacée avec nous. — Je vais, dit dona Pepa, vous envoyer Beatrix, c’était la vieille, pourvous servir et arranger votre chambre. — Non, je vous prie, envoyez-moi Anne: c’était la jeune; la vue de Beatrix me perce l’ame; elle ressemble singulièrement à ma tante Hécube, morte, hélas! depuis peu de temps, après avoir perdu ses enfants, et avoir vu sa maison brûlée; et ce qui m’afflige le plus, c’est qu’elle est morte sans confession. Elle a été bien malheureuse; je l’aimais tendrement, et la plaie est encore trop récente pour m’accoutumer au visage de Beatrix.
Dès que nous fûmes tête-à-tête avec don Manuel, nous partîmes d’un grand éclat de rire. Par Jupiter ou Saint François, s’écria-t-il, avouez que je vous ai procuré un bon gîte. Vertu du froc! cet habit est la corne d’abondance; quand on le porte, ont est assuré de vivre agréablement dans ce monde, et d’être bienreçu dans l’autre. — J’admire encore plus les ressources de votre esprit que la vertu de votre vêtement. Par quel trait de génie votre paternité[165]a-t-elle pu capter l’ame dévote de dona Cascadilla? Aviez-vous, comme le jeune Tobie, un ange qui vous conduisait? avez-vous frotté les yeux de cette femme avec du fiel de poisson? — Je m’en serais bien gardé, il ne faut pas que les femmes aient les yeux trop ouverts; mais voici ce que mon bon ange ou mon bon génie m’a inspiré.
Après vous avoir quitté, semblable au renard qui guette sa proie, j’ai aperçu cette maison, dont l’extérieur annonce l’aisance du maître. Voilà, ai-je dit,in petto, un gîte qui nous conviendrait. Je suis entré chez un boulanger voisin, et je lui ai demandé quel était le maître de cette maison. — C’est dona Pepa Cascadilla, veuve, riche et très-dévote. Veuve, riche et dévote, ai-je répété tout bas, voilà mon affaire. J’ai frappé aussitôt à la porte. La vieille Beatrix m’a ouvert et m’a reçu avec la vénération que l’on doit à notre robe. — Elle vous a rappelé votre tante Hécube, la veuvede Priam? Je ne vous savais pas de si bonne maison! — N’allez pas me renouveler le souvenir de sa perte. J’ai demandé à la sybille Beatrix si je pouvais voir sa maîtresse, et aussitôt elle m’a annoncé et introduit dans sa chambre. Je suis entré les yeux baissés, avec cet air de recueillement et de componction d’un novice qui revient de confesse. La nouveauté de mon visage a paru l’étonner, cependant elle m’a fait asseoir, les yeux fixés sur moi, mais, par respect, n’osant m’interroger. Alors je lui ai dit: Vous êtes la senora Pepa Cascadilla? —Senor, si.— Vous avez une réputation de sagesse, de discrétion et de piété dont la bonne odeur est venue jusqu’à moi. A ce doux propos j’ai vu briller le sourire de l’amour-propre sur le visage de cette tendre veuve. Je vois que, pour remplir ma mission, ai-je continué, je ne puis mieux m’adresser qu’à vous; et si vous me promettez le silence d’un confesseur, je vous confierai le secret de mon voyage. Quel morceau friand pour une femme, et surtout pour une dévote, que la confidence d’un secret! Le visage de dona Pepa s’est épanoui comme la fleur que frappe le soleil du matin; ses oreilles se sont ouvertes; je suis devenu pour elle un personnage intéressant; elle m’ajuré, par laMadonneet saint Joseph, un silence éternel. Alors je me suis rapproché d’elle, et, adoucissant ma voix, je lui ai dit: Je viens de Rome, envoyé par son éminence le général de notre ordre, pour m’informer, sous main, des mœurs, de la conduite, de la piété des dominicains des royaumes de Valence et de Murcie. Un bruit sourd est parvenu jusqu’aux oreilles de son éminence que ces enfants de saint Dominique sortaient souvent de leurs cellules, fréquentaient les femmes, les suivaient à la promenade, s’insinuaient dans leurs ames, enfin qu’il y avait du relâchement dans les mœurs et dans la discipline. Pariez-moi, senora Pepa, avec la même franchise que sainte Thérèse, la patronne de l’Espagne, parlait à Dieu dans sa vision. — Je vois que la calomnie a porté son venin jusqu’à la cour de Rome. Je ne puis nier que nos pères dominicains vont souvent chez les dames; mais c’est pour les diriger, les confesser, échauffer et entretenir leur piété. On a osé calomnier les mœurs du père Jeronimo et de dona Margarita, parce qu’ils se voient souvent, et qu’ils sont jeunes l’un et l’autre; mais je répondrai de leur vertu comme de la mienne. Je vois souvent plusieurs de ces pères; mais aucun jamais n’a osé meparler d’amour. — Vous êtes assurée de la piété, de la vertu de don Jeronimo? — Oui car il dit la messe tous les jours, et prêche tous les dimanches. — Voilà des preuves; cependant je l’observerai de près, ainsi que ses confrères, et je rendrai compte à son éminence de cette conversation, en lui fesant de vous l’éloge que méritent votre zèle et votre piété. Je retourne dans mon auberge, qui serait bien digne de loger Judas Iscarioth, ou le mauvais larron; mais je ne veux pas aller à notre monastère: je dois garder l’incognito pour mieux observer ce qui se passe à Murcie. A ces mots, dona Pepa m’a offert une chambre chez elle; j’ai d’abord sagement refusé; mais, plus je résistais, plus ses instances étaient pressantes; peu à peu je mollissais; enfin, pour dernière objection, j’ai allégué que j’avais un frère dont je ne voulais pas me séparer. Amenez votre frère, s’est-elle écriée, je serai ravie de faire sa connaissance. Porte-t-il, comme vous, la livrée de la religion? — Non, mais c’est le chrétien le plus fervent des douze royaumes de l’Espagne; c’est la candeur, l’innocence même: le pape saint Léon X n’avait pas les mœurs plus pures que lui. Ici je la quittai. Mais à propos, mon cher frère, sachez que je suis le père don Manuel Ésope: je crois que cenom me va assez bien. — Vous en avez l’esprit; mais je ne crois pas que les habitants de Murcie vous élèvent une statue, comme les Delphiens en élevèrent une à l’auteur des fables. — Enfin, mon cher, je vous ai logé comme un prieur de bernardins, ou comme Sancho dans l’île de Barataria. La jeune servante vint alors nous avertir que l’on avait servi le soupé. A son aspect, le père don Ésope faillit à oublier la gravité de son personnage; mais je l’avertis que nous n’étions plus au siècle d’Abraham, où les servantes entraient dans le casuel du ménage. Les deux dames nous attendaient. Dona Elvire était une femme qui touchait à son neuvième lustre; le feu de ses yeux, l’expression, le mouvement de sa physionomie, annonçaient qu’elle avait associé, dans sa jeunesse, le culte de l’amour à celui de la religion, et qu’elle n’offrait plus à Dieu que les restes de ses charmes. Ces dames placèrent le révérend père don Ésope au milieu d’elles; les honneurs de la table, les meilleurs morceaux furent pour lui: son assiette était toujours encombrée de vivres, qui traversaient rapidement son œsophage. Pour moi, j’étais traité comme un frère compagnon, subalterne personnage. Une aventure arrivée naguèreà Séville, fit tourner la conversation sur les anges de l’enfer. On y avait brûlé une jeune fille accusée d’avoir reçu le diable dans son lit, ce qu’elle avait avoué. Dona Pepa demanda s’il était possible qu’une femme devînt amoureuse de cet esprit malin. Les savants, les pères de l’église, répondit don Manuel, ont cru aux sucubes et aux incubes.[166]On a brûlé à Rome un vieillard de quatre-vingts ans, qui avait couché la moitié de sa vie avec une diablesse.[167]Il faut convenir que l’ange des ténèbres est bien dangereux pour votre sexe; mais si j’avais été à Séville, j’aurais guéri cette malheureuse fille de cette passion infernale. — Eh! comment auriez-vous fait? la chose paraît difficile. — Non, madame; je prends, pour cette cure, des graines d’ellébore noir; je les fais infuser vingt-quatre heures dans une pinte d’eau bénite; et je fais boire, toutes lesdemi-heures, un verre de cette potion à l’amante du diable. Le médecin Melampus a guéri de cette manière les filles deProetus, qui avaient une rage d’amour diabolique.[168]Je lui demandai s’il y avait long-temps de cette belle cure? — Non, mon Frère, c’était dans la même année que lelabarumapparut à Constantin. Vous ne sauriez croire, mesdames, la vertu de cette plante pour les maladies du cerveau, et je conseillerai à mon frère, qui va à Cordoue pour se marier, d’en faire usage avant de s’embarquer sur cette mer orageuse. Vous, mesdames, vous ne feriez pas mal d’en boire aussi une petite tasse tous les matins, pour prévenir les inflammations du cerveau. Si saint Antoine avait eu recours à cette boisson, il n’aurait pas craint les tentations du diable. — Je n’avais jamais ouï parler, dit dona Pepa, de cette plante et de sa vertu. Cette conversation fut interrompue par l’arrivée de deuxbelles gelinottes que l’on servit. Elles fixèrent les regards de don Ésope, qui s’écria: Ce n’est pas, senora Pepa, le corbeau qui portait un pain à saint Antoine, qui vous a apporté ces gelinottes? J’ai voulu, dit-elle, vous faire manger des oiseaux qui ont une grande réputation à Murcie. — Allons, je suivrai le précepte de saint Paul, qui dit: Ne recherchez pas la bonne chère, mais profitez-en modérément lorsqu’elle se présente. A propos de gelinottes, connaissez-vous l’attachement qu’avait saint François d’Assise, patriarche de l’ordre Séraphique, pour les animaux, qu’il appelait ses frères? Un jour on lui servit un levraut, et il lui dit: Mon frère le levraut, pourquoi t’es-tu laissé prendre? Il disait aux hirondelles: Mes sœurs, vous avez assez jasé. Il appela un jour une cigale, qui vola aussitôt sur sa main, et il lui dit: Chantez, ma sœur la cigale, louez Dieu par votre chant: la cigale obéit, et chanta les louanges du Seigneur. Quel dommage que ce grand saint n’ait pas bu de ma tisane d’ellébore! Les deux dévotes écoutaient le révérend don Ésope avec le même intérêt, la même curiosité, que Didon avait jadis écouté le récit de la prise de Troie, ou la tendre Erminie, le discours du vieux pasteur.