Chapter 10

La zone où nous entrâmes au coucher du soleil, déjà très-élevée, mais protégée par deux chaînes de sommets boisés, me parut d'une température délicieuse. Là commençaient les propriétés du prince, ainsi que Moussa me l'apprit. Nous touchions donc au but de notre course; cependant ce ne fut qu'à la nuit fermée et après avoir traversé un bois de sycomores, où il était très-difficile de guider les chevaux, que nous aperçûmes un groupe de bâtiments dominant un mamelon autour duquel tournait un chemin escarpé. C'était entièrement l'apparence d'un château gothique; quelques fenêtres éclairées découpaient leurs ogives étroites, qui formaient, du reste, l'unique décoration extérieure d'une cour carrée et d'une enceinte de grands murs. Toutefois, après qu'on nous eut ouvert une porte basse à cintre surbaissé, nous nous trouvâmes dans une vaste cour entourée de galeries soutenues par des colonnes. Des valets nombreux et des nègres s'empressaient autour des chevaux, et je fus introduit dans la salle basse ouserdar, vaste et décorée de divans, où nous prîmes place en attendant le souper. Le prince, après avoir fait servir des rafraîchissements pour ses compagnons et pour moi, s'excusa sur l'heure avancée qui ne permettait pas de me présenter à sa famille, et entra dans cette partie de la maison qui, chez les chrétiens comme chez les Turcs, est spécialement consacrée aux femmes; il avait bu seulement avec nous un verre devin d'orau moment où l'on apportait le souper.

Le lendemain, je m'éveillai au bruit que faisaient dans la cour les saïs et les esclaves noirs occupés du soin des chevaux. Il y avait aussi beaucoup de montagnards qui apportaient des provisions, et quelques moines maronites en capuchon noir et en robe bleue, regardant tout avec un sourire bienveillant. Leprince descendit bientôt et me conduisit à un jardin en terrasse abrité de deux côtés par les murailles du château, mais ayant vue au dehors sur la vallée où le Nahr-el-Kelb coule profondément encaissé. On cultivait dans ce petit espace des bananiers, des palmiers nains, des limoniers et autres arbres de la plaine, qui, sur ce plateau élevé, devenaient une rareté et une recherche de luxe. Je songeais un peu aux châtelaines dont les fenêtres grillées donnaient probablement sur ce petit Éden; mais il n'en fut pas question. Le prince me parla longtemps de sa famille, des voyages que son grand-père avait faits en Europe et des honneurs qu'il y avait obtenus. Il s'exprimait fort bien en italien, comme la plupart des émirs et des cheiks du Liban, et paraissait disposé à faire quelque jour un voyage en France.

A l'heure du dîner, c'est-à-dire vers midi, on me fit monter à une galerie haute, ouverte sur la cour, et dont le fond formait une sorte d'alcôve garnie de divans avec un plancher en estrade; deux femmes très-parées étaient assises sur le divan, les jambes croisées à la manière turque, et une petite fille qui était près d'elles vint dès l'entrée me baiser la main, selon la coutume. J'aurais volontiers rendu à mon tour cet hommage aux deux dames, si je n'avais pensé que cela était contraire aux usages. Je saluai seulement, et je pris place avec le prince à une table de marqueterie qui supportait un large plateau chargé de mets. Au moment où j'allais m'asseoir, la petite fille m'apporta une serviette de soie longue et tramée d'argent à ses deux bouts. Les dames continuèrent, pendant le repas, à poser sur l'estrade comme des idoles. Seulement, quand la table fut ôtée, nous allâmes nous asseoir en face d'elles, et ce fut sur l'ordre de la plus âgée qu'on apporta des narghilés.

Ces personnes étaient vêtues, par-dessus les gilets qui pressent la poitrine et lecheytian(pantalon) à longs plis, de longues robes de soie rayée; une lourde ceinture d'orfèvrerie, des parures de diamants et de rubis témoignaient d'un luxe très-général d'ailleurs en Syrie, même chez les femmes d'unmoindre rang; quant à la corne que la maîtresse de la maison balançait sur son front et qui lui faisait faire les mouvements d'un cygne, elle était de vermeil ciselé avec des incrustations de turquoises; les tresses de cheveux, entremêlés de grappes de sequins, ruisselaient sur les épaules, selon la mode générale du Levant. Les pieds de ces dames, repliés sur le divan, ignoraient l'usage du bas; ce qui, dans ces pays, est général, et ajoute à la beauté un moyen de séduction bien éloigné de nos idées. Des femmes qui marchent à peine, qui se livrent plusieurs fois le jour à des ablutions parfumées, dont les chaussures ne compriment point les doigts, arrivent, on le conçoit bien, à rendre leurs pieds aussi charmants que leurs mains; la teinture de henné, qui en rougit les ongles, ou les anneaux des chevilles, riches comme des bracelets, complètent la grâce et le charme de cette portion de la femme, un peu trop sacrifiée chez nous à la gloire des cordonniers.

Les princesses me firent beaucoup de questions sur l'Europe et me parlèrent de plusieurs voyageurs qu'elles avaient vus déjà. C'étaient en général des légitimistes en pèlerinage vers Jérusalem, et l'on conçoit combien d'idées contradictoires se trouvent ainsi répandues, sur l'état de la France, parmi les chrétiens du Liban. On peut dire seulement que nos dissentiments politiques n'ont que peu d'influence sur des peuples dont la constitution sociale diffère beaucoup de la nôtre. Des catholiques obligés de reconnaître comme suzerain l'empereur des Turcs n'ont pas d'opinion bien nette touchant notre état politique. Cependant ils ne se considèrent à l'égard du sultan que comme tributaires. Le véritable souverain est encore pour eux l'émir Béchir, livré au sultan par les Anglais après l'expédition de 1840.

En très-peu de temps, je me trouvai fort à mon aise dans cette famille, et je vis avec plaisir disparaître la cérémonie et l'étiquette du premier jour. Les princesses, vêtues simplement et comme les femmes ordinaires du pays, se mêlaient aux travaux de leurs gens, et la plus jeune descendait aux fontainesavec les filles du village, ainsi que la Rébecca de la Bible et la Nausicaa d'Homère. On s'occupait beaucoup dans ce moment-là de la récolte de la soie, et l'on me fit voir lescabanes, bâtiments d'une construction légère qui servent de magnanerie. Dans certaines salles, on nourrissait encore les vers sur des cadres superposés; dans d'autres, le sol était jonché d'épines coupées sur lesquelles les larves des vers avaient opéré leur transformation. Les cocons étoilaient comme des olives d'or les rameaux entassés et figurant d'épais buissons; il fallait ensuite les détacher et les exposer à des vapeurs soufrées pour détruire la chrysalide, puis dévider ces fils presque imperceptibles. Des centaines de femmes et d'enfants étaient employées à ce travail, dont les princesses avaient aussi la surveillance.

Le lendemain de mon arrivée, qui était un jour de fête, on vint me réveiller dès le point du jour pour une chasse qui devait se faire avec éclat. J'allais m'excuser sur mon peu d'habileté dans cet exercice, craignant de compromettre, vis-à-vis de ces montagnards, la dignité européenne; mais il s'agissait simplement d'une chasse au faucon. Le préjugé qui ne permet aux Orientaux que la chasse des animaux nuisibles les a conduits, depuis des siècles, à se servir d'oiseaux de proie sur lesquels retombe la faute du sang répandu. La nature a toute la responsabilité de l'acte cruel commis par l'oiseau de proie. C'est ce qui explique comment cette sorte de chasse a toujours été particulière à l'Orient. A la suite des croisades, la mode s'en répandit chez nous.

Je pensais que les princesses daigneraient nous accompagner, ce qui aurait donné à ce divertissement un caractère tout chevaleresque; mais on ne les vit point paraître. Des valets, chargés du soin des oiseaux, allèrent chercher les faucons dans des logettes situées à l'intérieur de la cour, et les remirent au prince et à deux de ses cousins, qui étaient les personnages lesplus apparents de la troupe. Je préparais mon poing pour en recevoir un, lorsqu'on m'apprit que les faucons ne pouvaient être tenus que par des personnes connues d'eux. Il y en avait trois tout blancs, chaperonnés fort élégamment, et, comme on me l'expliqua, de cette race particulière à la Syrie, dont les yeux ont l'éclat de l'or.

Nous descendîmes dans la vallée, en suivant le cours du Nahr-el-Kelb, jusqu'à un point où l'horizon s'élargissait, et où de vastes prairies s'étendaient à l'ombre des noyers et des peupliers. La rivière, en faisant un coude, laissait échapper dans la plaine de vastes flaques d'eau à demi cachées par les joncs et les roseaux. On s'arrêta, et l'on attendit que les oiseaux, effrayés d'abord par le bruit des pas de chevaux, eussent repris leurs habitudes de mouvement ou de repos. Quand tout fut rendu au silence, on distingua, parmi les oiseaux qui poursuivaient les insectes du marécage, deux hérons occupés probablement de pêche, et dont le vol traçait de temps en temps des cercles au-dessus des herbes. Le moment était venu: on tira quelques coups de fusil pour fairemonterles hérons, puis on décoiffa les faucons, et chacun des cavaliers qui les tenaient les lança en les encourageant par des cris.

Ces oiseaux commencent par voler au hasard, cherchant une proie quelconque; ils eurent bientôt aperçu les hérons, qui, attaqués isolément, se défendirent à coups de bec. Un instant, on craignit que l'un des faucons ne fût percé par le bec de celui qu'il attaquait seul; mais, averti probablement du danger de la lutte, il alla se réunir à ses deux compagnons de perchoir. L'un des hérons, débarrassé de son ennemi, disparut dans l'épaisseur des arbres, tandis que l'autre s'élevait en droite ligne vers le ciel. Alors commença l'intérêt réel de la chasse. En vain le héron poursuivi s'était-il perdu dans l'espace, où nos yeux ne pouvaient plus le voir, les faucons le voyaient pour nous, et, ne pouvant le suivre si haut, attendaient qu'il redescendit. C'était un spectacle plein d'émotions que de voir planer ces trois combattants à peine visibleseux-mêmes, et dont la blancheur se fondait dans l'azur du ciel.

Au bout de dix minutes, le héron, fatigué ou peut-être ne pouvant plus respirer l'air trop raréfié de la zone qu'il parcourait, reparut à peu de distance des faucons, qui fondirent sur lui. Ce fut une lutte d'un instant, qui, se rapprochant de la terre, nous permit d'entendre les cris et de voir un mélange furieux d'ailes, de cols et de pattes enlacés. Tout à coup les quatre oiseaux tombèrent comme une masse dans l'herbe, et les piqueurs furent obligés de les chercher quelques moments. Enfin ils ramassèrent le héron, qui vivait encore, et dont ils coupèrent la gorge, afin qu'il ne souffrît pas plus longtemps. Ils jetèrent alors aux faucons un morceau de chair coupé dans l'estomac de la proie, et rapportèrent en triomphe les dépouilles sanglantes du vaincu. Le prince me parla de chasses qu'il faisait quelquefois dans la vallée de Becquâ, où l'on employait le faucon pour prendre des gazelles. Malheureusement, il y a quelque chose de plus cruel dans cette chasse que l'emploi même des armes; car les faucons sont dressés à s'aller poser sur la tête des pauvres gazelles, dont ils crèvent les yeux. Je n'étais nullement curieux d'assister à d'aussi tristes amusements.

Il y eut ce soir-là un banquet splendide auquel beaucoup de voisins avaient été conviés. On avait placé dans la cour beaucoup de petites tables à la turque, multipliées et disposées d'après le rang des invités. Le héron, victime triomphale de l'expédition, décorait avec son col dressé au moyen de fils de fer et ses ailes en éventail le point central de la table princière, placée sur une estrade, et où je fus invité à m'asseoir auprès d'un des pères lazaristes du couvent d'Antoura, qui se trouvait là à l'occasion de la fête. Des chanteurs et des musiciens étaient placés sur le perron de la cour, et la galerie inférieure était pleine de gens assis à d'autres petites tables de cinq à six personnes. Les plats, à peine entamés, passaient des premières tables aux autres, et finissaient par circuler dans la cour, oùles montagnards, assis à terre, les recevaient à leur tour. On nous avait donné de vieux verres de Bohême; mais la plupart des convives buvaient dans des tasses qui faisaient la ronde. De longs cierges de cire éclairaient les tables principales. Le fond de la cuisine se composait de mouton grillé, de pilau en pyramide, jauni de poudre de cannelle et de safran, puis de fricassées, de poissons bouillis, de légumes farcis de viandes hachées, de melon d'eau, de bananes et autres fruits du pays. A la fin du repas, on porta des santés au bruit des instruments et aux cris joyeux de l'assemblée; la moitié des gens assis à table se levait et buvait à l'autre. Cela dura longtemps ainsi. Il va sans dire que les dames, après avoir assisté au commencement du repas, mais sans y prendre part, se retirèrent dans l'intérieur de la maison.

La fête se prolongea fort avant dans la nuit. En général, on ne peut rien distinguer dans la vie des émirs et cheiks maronites, qui diffère beaucoup de celle des autres Orientaux, si ce n'est ce mélange des coutumes arabes et de certains usages de nos époques féodales. C'est la transition de la vie de tribu, comme on la voit établie encore au pied de ces montagnes, à cette ère de civilisation moderne qui gagne et transforme déjà les cités industrieuses de la côte. Il semble que l'on vive au milieu du XIIIe siècle français; mais, en même temps, on ne peut s'empêcher de penser à Saladin et à son frère Malek-Adel, que les Maronites se vantent d'avoir vaincu entre Beyrouth et Saïda. Le lazariste auprès duquel j'étais placé pendant le repas (il se nommait le père Adam) me donna beaucoup de détails sur le clergé maronite. J'avais cru jusque-là que ce n'étaient que des catholiques médiocres, attendu la faculté qu'ils avaient de se marier. Ce n'est là toutefois qu'une tolérance accordée spécialement à l'Église syrienne. Les femmes des curés sont appelées prêtresses par honneur, mais n'exercent aucune fonction sacerdotale. Le pape admet aussi l'existence d'un patriarche maronite, nommé par un conclave, et qui, au point de vue canonique, porte le titre d'évêque d'Antioche; mais ni le patriarcheni ses douze évêques suffragants ne peuvent être mariés.

Nous allâmes le lendemain reconduire le père Adam à Antoura. C'est un édifice assez vaste au-dessus d'une terrasse qui domine tout le pays, et au bas de laquelle est un vaste jardin planté d'orangers énormes. L'enclos est traversé d'un ruisseau qui sort des montagnes et que reçoit un grand bassin. L'église est bâtie hors du couvent, qui se compose à l'intérieur d'un édifice assez vaste divisé en un double rang de cellules; les pères s'occupent, comme les autres moines de la montagne, de la culture de l'olivier et des vignes. Ils ont des classes pour les enfants du pays; leur bibliothèque contient beaucoup de livres imprimés dans la montagne, car il y a aussi là des moines imprimeurs, et j'y ai trouvé même la collection d'un journal-revue intitulél'Ermite de la Montagne, dont la publication a cessé depuis quelques années. Le père Adam m'apprit que la première imprimerie avait été établie, il y a cent ans, à Mar-Hama, par un religieux d'Alep, nommé Abdallah Zeker, qui grava lui-même et fondit les caractères. Beaucoup de livres de religion, d'histoire et même des recueils de contes sont sortis de ces presses bénies. Il est assez curieux de voir en passant au bas des murs d'un couvent des feuilles imprimées qui sèchent au soleil. Du reste, les moines du Liban exercent toute sorte d'états, et ce n'est pas à eux qu'on reprochera la paresse.

Outre les couvents assez nombreux des lazaristes et des jésuites européens, qui aujourd'hui luttent d'influence et ne sont pas toujours amis, il y a dans le Kesrouan environ deux cents couvents de moines réguliers, sans compter un grand nombre d'ermitages dans le pays de Mar-Élicha. On rencontre aussi de nombreux couvents de femmes consacrés la plupart à l'éducation. Tout cela ne forme-t-il pas un personnel religieux bien considérable pour un pays de cent dix lieuescarrées, qui ne compte pas deux cent mille habitants? Il est vrai que cette portion de l'ancienne Phénicie a toujours été célèbre par l'ardeur de ses croyances. A quelques lieues du point où nous étions coule le Nahr-Ibrahim, l'ancien Adonis, qui se teint de rouge encore au printemps à l'époque où l'on pleurait jadis la mort du symbolique favori de Vénus. C'est près de l'endroit où cette rivière se jette dans la mer qu'est située Djébaïl, l'ancienne Byblos, où naquit Adonis, fils, comme on sait, de Cynire—et de Myrrha, la propre fille de ce roi phénicien. Ces souvenirs de la Fable, ces adorations, ces honneurs divins rendus jadis à l'inceste et à l'adultère indignent encore les bons religieux lazaristes. Quant aux moines maronites, ils ont le bonheur de les ignorer profondément.

Le prince voulut bien m'accompagner et me guider dans plusieurs excursions à travers cette province du Kesrouan, que je n'aurais crue ni si vaste ni si peuplée. Gazir, la ville principale, qui a cinq églises et une population de six mille âmes, est la résidence de la famille Hobeïsch, l'une des trois plus nobles de la nation maronite; les deux autres sont les Avaki et les Khazen. Les descendants de ces trois maisons se comptent par centaines, et la coutume du Liban, qui veut le partage égal des biens entre les frères, a réduit beaucoup nécessairement l'apanage de chacun. Cela explique la plaisanterie locale qui appelle certains de ces émirsprinces d'olive et de fromage, en faisant allusion à leurs maigres moyens d'existence.

Les plus vastes propriétés appartiennent à la famille Khazen, qui réside à Zouk-Mikel, ville plus peuplée encore que Gazir. Louis XIV contribua beaucoup à l'éclat de cette famille, en confiant à plusieurs de ses membres des fonctions consulaires. Il y a en tout cinq districts dans la partie de la province dite le Kesrouan Gazir, et trois dans le Kesrouan Bekfaya, situé du côté de Balbek et de Damas. Chacun de ces districts comprend un chef-lieu gouverné d'ordinaire par un émir, et une douzaine de villages ou paroisses placés sous l'autorité des cheiks. L'édifice féodal ainsi constitué aboutit à l'émir de la province,qui, lui-même, tient ses pouvoirs du grand émir résidant à Deïr-Khamar. Ce dernier étant aujourd'hui captif des Turcs, son autorité a été déléguée à deux kaïmakams ou gouverneurs, l'un Maronite, l'autre Druse, forcés de soumettre aux pachas toutes les questions d'ordre politique.

Cette disposition a l'inconvénient d'entretenir entre les deux peuples un antagonisme d'intérêts et d'influences qui n'existait pas lorsqu'ils vivaient réunis sous un même prince. La grande pensée de l'émir Fakardin, qui avait été de mélanger les populations et d'effacer les préjugés de race et de religion, se trouve prise à contre-pied, et l'on tend à former deux nations ennemies là où il n'en existait qu'une seule, unie par des liens de solidarité et de tolérance mutuelle.

On se demande quelquefois comment les souverains du Liban parvenaient à s'assurer la sympathie et la fidélité de tant de peuples de religions diverses. A ce propos, le père Adam me disait que l'émir Béchir était chrétien par son baptême, Turc par sa vie et Druse par sa mort, ce dernier peuple ayant le droit immémorial d'ensevelir les souverains de la montagne. Il me racontait encore une anecdote locale analogue. Un Druse et un Maronite qui faisaient route ensemble s'étaient demandé:

—Mais quelle est donc la religion de notre souverain?

—Il est Druse, disait l'un.

—Il est chrétien, disait l'autre.

Un métuali (sectaire musulman) qui passait est choisi pour arbitre, et n'hésite pas à répondre:

—Il est Turc.

Ces braves gens, plus irrésolus que jamais, conviennent d'aller chez l'émir lui demander de les mettre d'accord. L'émir Béchir les reçut fort bien, et, une fois au courant de leur querelle, dit en se tournant vers son vizir:

—Voilà des gens bien curieux! Qu'on leur tranche la tête à tous les trois!

Sans ajouter une croyance exagérée à la sanglante affabulationde cette histoire, on peut y reconnaître la politique éternelle des grands émirs du Liban. Il est très-vrai que leur palais contient une église, une mosquée et unkhalouè(temple druse). Ce fut longtemps le triomphe de leur politique, et c'en est peut-être devenu l'écueil.

J'acceptais avec bonheur cette vie des montagnes, dans une atmosphère tempérée, au milieu de mœurs à peine différentes de celles que nous voyons dans nos provinces du Midi. C'était un repos pour les longs mois passés sous les ardeurs du soleil d'Égypte; et, quant aux personnes, c'était, ce dont l'âme a besoin, cette sympathie qui n'est jamais entière de la part des musulmans, ou qui, chez la plupart, est contrariée par les préjugés de race. Je retrouvais dans la lecture, dans la conversation, dans les idées, ces choses de l'Europe que nous fuyons par ennui, par fatigue, mais que nous rêvons de nouveau après un certain temps, comme nous avions rêvé l'inattendu, l'étrange, pour ne pas dire l'inconnu. Ce n'est pas avouer que notre monde vaille mieux que celui-là, c'est seulement retomber insensiblement dans les impressions d'enfance, c'est accepter le joug commun. On lit dans une pièce de vers de Henri Heine l'apologue d'un sapin du Nord couvert de neige, qui demande le sable aride et le ciel de feu du désert, tandis qu'à la même heure un palmier brûlé par l'atmosphère aride des plaines d'Égypte demande à respirer dans les brumes du Nord, à se baigner dans la neige fondue, à plonger ses racines dans le sol glacé.

Par un tel esprit de contraste et d'inquiétude, je songeais déjà à retourner dans la plaine, me disant, après tout, que je n'étais pas venu en Orient pour passer mon temps dans un paysage des Alpes; mais, un soir, j'entends tout le monde causer avec inquiétude; des moines descendent des couvents voisins, tout effarés; on parle des Druses qui sont venus ennombre de leurs provinces et qui se sont jetés sur les cantons mixtes, désarmés par ordre du pacha de Beyrouth. Le Kesrouan, qui fait partie du pachalik de Tripoli, a conservé ses armes; il faut donc aller soutenir des frères sans défense, il faut passer le Nahr-el-Kelb, qui est la limite des deux pays, véritable Rubicon, qui n'est franchi que dans des circonstances graves. Les montagnards armés se pressaient impatiemment autour du village et dans les prairies. Des cavaliers parcouraient les localités voisines en jetant le vieux cri de guerre: «Zèle de Dieu! zèle des combats!»

Le prince me prit à part et me dit:

—Je ne sais ce que c'est; les rapports qu'on nous fait sont exagérés peut-être, mais nous allons toujours nous tenir prêts à secourir nos voisins. Le secours des pachas arrive toujours quand le mal est fait.... Vous feriez bien, quant à vous, de vous rendre au couvent d'Antoura, ou de regagner Beyrouth par la mer.

—Non, lui dis-je; laissez-moi vous accompagner. Ayant eu le malheur de naître dans une époque peu guerrière, je n'ai encore vu de combats que dans l'intérieur de nos villes d'Europe, et de tristes combats, je vous jure! Nos montagnes, à nous, étaient des groupes de maisons, et nos vallées des places et des rues! Que je puisse assister, dans ma vie, à une lutte un peu grandiose, à une guerre religieuse. Il serait si beau de mourir pour la cause que vous défendez!

Je disais, je pensais ces choses; l'enthousiasme environnant m'avait gagné; je passai la nuit suivante à rêver des exploits qui nécessairement m'ouvraient les plus hautes destinées.

Au point du jour, quand le prince monta à cheval, dans la cour, avec ses hommes, je me disposais à en faire autant; mais le jeune Moussa s'opposa résolument à ce que je me servisse du cheval qui m'avait été loué à Beyrouth: il était chargé de le ramener vivant, et craignait avec raison les chances d'une expédition guerrière.

Je compris la justesse de sa réclamation, et j'acceptai undes chevaux du prince. Nous passâmes enfin la rivière, étant tout au plus une douzaine de cavaliers sur peut-être trois cents hommes.

Après quatre heures de marche, on s'arrêta près du couvent de Mar Hama, où beaucoup de montagnards vinrent encore nous rejoindre. Les moines basiliens nous donnèrent à déjeuner; mais, selon eux, il fallait attendre: rien n'annonçait que les Druses eussent envahi le district. Cependant les nouveaux arrivés exprimaient un avis contraire, et l'on résolut d'avancer encore. Nous avions laissé les chevaux pour couper au court à travers les bois, et, vers le soir, après quelques alertes, nous entendîmes des coups de fusil répercutés par les rochers.

Je m'étais séparé du prince en gravissant une côte pour arriver à un village qu'on apercevait au-dessus des arbres, et je me trouvai avec quelques hommes au bas d'un escalier de terrasses cultivées; plusieurs d'entre eux semblèrent se concerter, puis ils se mirent à attaquer la haie de cactus qui formait clôture, et, pensant qu'il s'agissait de pénétrer jusqu'à des ennemis cachés, j'en fis autant avec mon yatagan; les spatules épineuses roulaient à terre comme des têtes coupées, et la brèche ne tarda pas à nous donner passage. Là, mes compagnons se répandirent dans l'enclos, et, ne trouvant personne, se mirent à hacher les pieds de mûriers et d'oliviers avec une rage extraordinaire. L'un d'eux, voyant que je ne faisais rien, voulut me donner une cognée, je le repoussai; ce spectacle de destruction me révoltait. Je venais de reconnaître que le lieu où nous nous trouvions n'était autre que la partie druse du village de Bethmérie où j'avais été si bien accueilli quelques jours auparavant.

Heureusement, je vis de loin le gros de nos gens qui arrivait sur le plateau, et je rejoignis le prince, qui paraissait dans une grande irritation. Je m'approchai de lui pour lui demander si nous n'avions d'ennemis à combattre que des cactus et des mûriers; mais il déplorait déjà tout ce qui venait d'arriver, et s'occupait à empêcher que l'on ne mit le feu aux maisons. Voyantquelques Maronites qui s'en approchaient avec des branches de sapin allumées, il leur ordonna de revenir. Les Maronites l'entourèrent en criant:

—Les Druses ont fait cela chez les chrétiens; aujourd'hui, nous sommes forts, il faut leur rendre la pareille!

Le prince hésitait à ces mots, parce que la loi du talion est sacrée parmi les montagnards. Pour un meurtre, il en faut un autre, et de même pour les dégâts et les incendies. Je tentai de lui faire remarquer qu'on avait déjà coupé beaucoup d'arbres, et que cela pouvait passer pour une compensation. Il trouva une raison plus concluante à donner.

—Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que l'incendie serait aperçu de Beyrouth? Les Albanais seraient envoyés de nouveau ici!

Cette considération finit par calmer les esprits. Cependant on n'avait trouvé dans les maisons qu'un vieillard coiffé d'un turban blanc, qu'on amena, et dans lequel je reconnus aussitôt le bonhomme qui, lors de mon passage à Bethmérie, m'avait offert de me reposer chez lui. On le conduisit chez le cheik chrétien, qui paraissait un peu embarrassé de tout ce tumulte, et qui cherchait, ainsi que le prince, à réprimer l'agitation. Le vieillard druse gardait un maintien fort tranquille, et dit en regardant le prince:

—La paix soit avec toi, Miran; que viens-tu faire dans notre pays?

—Où sont tes frères? dit le prince. Ils ont fui sans doute en nous apercevant de loin.

—Tu sais que ce n'est pas leur habitude, dit le vieillard; mais ils se trouvaient quelques uns seulement contre tout ton peuple; ils ont emmené loin d'ici les femmes et les enfants. Moi, j'ai voulu rester.

—On nous a dit pourtant que vous aviez appelé les Druses de l'autre montagne et qu'ils étaient en grand nombre.

—On vous a trompés. Vous avez écouté de mauvaises gens, des étrangers qui eussent été contents de nous faire égorger,afin qu'ensuite nos frères vinssent ici nous venger sur vous!

Le vieillard était resté debout pendant cette explication. Le cheik, chez lequel nous étions, parut frappé de ses paroles, et lui dit:

—Te crois-tu prisonnier ici? Nous fûmes amis autrefois; pourquoi ne t'assieds-tu pas avec nous?

—Parce que tu es dans ma maison, dit le vieillard.

—Allons, dit le cheik chrétien, oublions tout cela. Prends place sur ce divan; on va t'apporter du café et une pipe.

—Ne sais-tu pas, dit le vieillard, qu'un Druse n'accepte jamais rien chez les Turcs ni chez leurs amis, de peur que ce ne soit le produit des exactions et des impôts injustes?

—Un ami des Turcs? Je ne le suis pas!

—N'ont-ils pas fait de toi un cheik, tandis que c'est moi qui l'étais dans le village du temps d'Ibrahim, et alors ta race et la mienne vivaient en paix? N'est-ce pas toi aussi qui es allé te plaindre au pacha pour une affaire de tapageurs, une maison brûlée, une querelle de bons voisins, que nous aurions vidée facilement entre nous?

Le cheik secoua la tête sans répondre; mais le prince coupa court à l'explication, et sortit de la maison en tenant le Druse par la main.

—Tu prendras bien le café avec moi, qui n'ai rien accepté des Turcs? lui dit-il.

Et il ordonna à son cafedji de lui en servir sous les arbres.

—J'étais un ami de ton père, dit le vieillard, et, dans ce temps-là, Druses et Maronites vivaient en paix.

Et ils se mirent à causer longtemps de l'époque où les deux peuples étaient réunis sous le gouvernement de la famille Schehab, et n'étaient pas abandonnés à l'arbitraire des vainqueurs.

Il fut convenu que le prince remmènerait tout son monde, que les Druses reviendraient dans le village sans appeler des secours éloignés, et que l'on considérerait le dégât qui venaitd'être fait chez eux comme une compensation de l'incendie précédent d'une maison chrétienne.

Ainsi se termina cette terrible expédition, où je m'étais promis de recueillir tant de gloire; mais toutes les querelles des villages mixtes ne trouvent pas des arbitres aussi conciliants que l'avait été le prince Abou-Miran. Cependant il faut dire que, si l'on peut citer des assassinats isolés, les querelles générales sont rarement sanglantes. C'est un peu alors comme les combats des Espagnols, où l'on se poursuit dans les monts sans se rencontrer, parce que l'un des partis se cache toujours quand l'autre est en force. On crie beaucoup, on brûle des maisons, on coupe des arbres, et les bulletins, rédigés par des intéressés, donnent seuls le compte des morts.

Au fond, ces peuples s'estiment entre eux plus qu'on ne croit, et ne peuvent oublier les liens qui les unissaient jadis. Tourmentés et excités soit par les missionnaires, soit par les moines, dans l'intérêt des influences européennes, ils se ménagent à la manière des condottieri d'autrefois, qui livraient de grands combats sans effusion de sang. Les moines prêchent, il faut bien courir aux armes; les missionnaires anglais déclament et payent, il faut bien se montrer vaillants; mais il y a au fond de tout cela doute et découragement. Chacun comprend déjà ce que veulent quelques puissances de l'Europe, divisées de but et d'intérêt et secondées par l'imprévoyance des Turcs. En suscitant des querelles dans les villages mixtes, on croit avoir prouvé la nécessité d'une entière séparation entre les deux races autrefois unies et solidaires. Le travail qui se fait en ce moment dans le Liban sous couleur de pacification consiste à opérer l'échange des propriétés qu'ont les Druses dans les cantons chrétiens contre celles qu'ont les chrétiens dans les cantons druses. Alors, plus de ces luttes intestines tant de fois exagérées; seulement, on aura deux peuples bien distincts, dont l'un sera placé peut-être sous la protection de l'Autriche, et l'autre sous celle de l'Angleterre. Il serait alors difficile que la France recouvrât l'influence qui, du temps deLouis XIV, s'étendait également sur la race druse et la race maronite.

Il ne m'appartient pas de me prononcer sur d'aussi graves intérêts. Je regretterai seulement de n'avoir point pris part dans le Liban à des luttes plus homériques.

Je dus bientôt quitter le prince pour me rendre sur un autre point de la montagne. Cependant la renommée de l'affaire de Bethmérie grandissait sur mon passage; grâce à l'imagination bouillante des moines italiens, ce combat contre des mûriers avait pris peu à peu les proportions d'une croisade.

Que dirons-nous de la jeunesse, ô mon ami! Nous en avons passé les plus vives ardeurs, il ne nous convient plus d'en parler qu'avec modestie, et cependant à peine l'avons-nous connue! à peine avons-nous compris qu'il fallait en arriver bientôt à chanter pour nous-mêmes l'ode d'Horace:Eheu! fugaces, Posthume... si peu de temps après l'avoir expliquée.... Ah! l'étude nous a pris nos plus beaux instants! Le grand résultat de tant d'efforts perdus, que de pouvoir, par exemple, comme je l'ai fait ce matin, comprendre le sens d'un chant grec qui résonnait à mes oreilles sortant de la bouche avinée d'un matelot levantin:

Nè kalimèra! nè orà kali!

Tel était le refrain que cet homme jetait avec insouciance au vent des mers, aux flots retentissants qui battaient la grève: «Ce n'est pas bonjour, ce n'est pas bonsoir!» Voilà le sens que je trouvais à ces paroles, et, dans ce que je pus saisir des autres vers de ce chant populaire, il y avait, je crois, celle pensée:

Le matin n'est plus, le soir pas encore!Pourtant de nos yeux l'éclair a pâli;

et le refrain revenait toujours:

Nè kalimèra! nè orà kali!

mais, ajoutait la chanson,

Mais le soir vermeil ressemble à l'aurore!Et la nuit, plus tard, amène l'oubli!

Triste consolation, que de songer à ces soirs vermeils de la vie et à la nuit qui les suivra! Nous arrivons bientôt à cette heure solennelle qui n'est plus le matin, qui n'est pas le soir, et rien au monde ne peut faire qu'il en soit autrement. Quel remède y trouverais-tu?

J'en vois un pour moi: c'est de continuer à vivre sur ce rivage d'Asie où le sort m'a jeté; il me semble, depuis peu de mois, que j'ai remonté le cercle de mes jours; je me sens plus jeune, en effet je le suis, je n'ai que vingt ans!

J'ignore pourquoi en Europe on vieillit si vite; nos plus belles années se passent au collége, loin des femmes, et à peine avons-nous eu le temps d'endosser la robe virile, que déjà nous ne sommes plus des jeunes gens. La vierge des premières amours nous accueille d'un ris moqueur, les belles dames plus usagées rêvent auprès de nous peut-être les vagues soupirs de Chérubin!

C'est un préjugé, n'en doutons pas, et surtout en Europe, où les Chérubins sont si rares. Je ne connais rien de plus gauche, de plus mal fait, de moins gracieux, en un mot, qu'un Européen de seize ans. Nous reprochons aux très-jeunes filles leurs mains rouges, leurs épaules maigres, leurs gestes anguleux, leur voix criarde; mais que dira-t-on de l'éphèbe aux contours chétifs qui fait chez nous le désespoir des conseils de révision? Plus tard seulement, les membres se modèlent, le galbe se prononce, les muscles et les chairs se jouent avec puissance sur l'appareil osseux de la jeunesse; l'homme est formé.

En Orient, les enfants sont moins jolis peut-être que chez nous; ceux des riches sont bouffis, ceux des pauvres sont maigres avec un ventre énorme, en Égypte surtout; mais généralement le second âge est beau dans les deux sexes. Lesjeunes hommes ont l'air de femmes, et ceux qu'on voit vêtus de longs habits se distinguent à peine de leurs mères et de leurs sœurs; mais, par cela même, l'homme n'est séduisant en réalité que quand les années lui ont donné une apparence plus mâle, un caractère de physionomie plus marqué. Un amoureux imberbe n'est point le fait des belles dames de l'Orient, de sorte qu'il y a une foule de chances, pour celui à qui les ans font une barbe majestueuse et bien fournie, d'être le point de mire de tous les yeux ardents qui luisent à travers les trous duyamack, ou dont le voile de gaze blanche estompe à peine la noirceur.

Et, songes-y bien, après cette époque où les joues se revêtent d'une épaisse toison, il en arrive une autre où l'embonpoint, faisant le corps plus beau sans doute, le rend souverainement inélégant sous les vêtements étriqués de l'Europe, avec lesquels l'Antinous lui-même aurait l'air d'un épais campagnard. C'est le moment où les robes flottantes, les vestes brodées, les caleçons à vastes plis et les larges ceintures hérissées d'armes des Levantins leur donnent justement l'aspect le plus majestueux. Avançons d'un lustre encore: voici des fils d'argent qui se mêlent à la barbe et qui envahissent la chevelure; cette dernière même s'éclaircit, et dès lors l'homme le plus actif, le plus fort, le plus capable encore d'émotions et de tendresse, doit renoncer chez nous à tout espoir de devenir jamais un héros de roman. En Orient, c'est le bel instant de la vie; sous le tarbouch ou le turban, peu importe que la chevelure devienne rare ou grisonnante, le jeune homme lui-même n'a jamais pu prendre avantage de cette parure naturelle; elle est rasée; il ignore dès le berceau si la nature lui a fait les cheveux plats ou bouclés. Avec la barbe teinte au moyen d'une mixture persane, l'œil animé d'une légère teinte de bitume, un homme est, jusqu'à soixante ans, sûr de plaire, pour peu qu'il se sente capable d'aimer.

Oui, soyons jeunes en Europe tant que nous le pouvons; mais allons vieillir en Orient, le pays des hommes dignes de cenom, la terre des patriarches! En Europe, où les institutions ont supprimé la force matérielle, la femme est devenue trop forte. Avec toute la puissance de séduction, de ruse, de persévérance et de persuasion que le ciel lui a départie, la femme de nos pays est socialement l'égale de l'homme, c'est plus qu'il n'en faut pour que ce dernier soit toujours à coup sûr vaincu. J'espère que tu ne m'opposeras pas le tableau du bonheur des ménages parisiens pour me détourner d'un dessein où je fonde mon avenir; j'ai eu trop de regret déjà d'avoir laissé échapper une occasion pareille au Caire. Il faut que je m'unisse à quelque fille ingénue de ce sol sacré qui est notre première patrie à tous, que je me retrempe à ces sources vivifiantes de l'humanité, d'où ont découlé la poésie et les croyances de nos pères!

Tu ris de cet enthousiasme, qui, je l'avoue, depuis le commencement de mon voyage, a déjà eu plusieurs objets; mais songe bien aussi qu'il s'agit d'une résolution grave et que jamais hésitation ne fut plus naturelle. Tu le sais, et c'est ce qui a peut-être donné quelque intérêt jusqu'ici à mes confidences, j'aime à conduire ma vie comme un roman, et je me place volontiers dans la situation d'un de ces héros actifs et résolus qui veulent à tout prix créer autour d'eux le drame, le nœud, l'intérêt, l'action en un mot. Le hasard, si puissant qu'il soit, n'a jamais réuni les éléments d'un sujet passable, et tout au plus en a-t-il disposé la mise en scène; aussi, laissons-le faire, et tout avorte malgré les plus belles dispositions. Puisqu'il est convenu qu'il n'y a que deux sortes de dénoûments, le mariage ou la mort, visons du moins à l'un des deux ... car, jusqu'ici, mes aventures se sont presque toujours arrêtées à l'exposition: à peine ai-je pu accomplir une pauvre péripétie, en accolant à ma fortune l'aimable esclave que m'a vendue Abd-el-Kérim. Cela n'était pas bien malaisé sans doute, mais encore fallait-il en avoir l'idée et surtout en avoir l'argent. J'y ai sacrifié tout l'espoir d'une tournée dans la Palestine qui était marquée sur mon itinéraire, et à laquelle il faut renoncer.Pour les cinq bourses que m'a coûtées cette fille dorée de la Malaisie, j'aurais pu visiter Jérusalem, Bethléem, Nazareth, et la mer Morte et le Jourdain! Comme le prophète puni de Dieu, je m'arrête aux confins de la terre promise, et à peine puis-je, du haut de la montagne, y jeter un regard désolé. Les gens graves diraient ici qu'on a toujours tort d'agir autrement que tout le monde, et de vouloir faire le Turc quand on n'est qu'un simple Nazaréen d'Europe. Auraient-ils raison? qui le sait?

Sans doute je suis imprudent, sans doute je me suis attaché une grosse pierre au cou, sans doute encore j'ai encouru une grave responsabilité morale; mais ne faut-il pas aussi croire à la fatalité qui règle tout dans cette partie du monde? C'est elle qui a voulu que l'étoile de la pauvre Zeynab se rencontrât avec la mienne, que je changeasse, peut-être favorablement, les conditions de sa destinée! Une imprudence! vous voilà bien avec vos préjuges d'Europe! et qui sait si, prenant la route du désert, seul et plus riche de cinq bourses, je n'aurais pas été attaqué, pillé, massacré par une horde de Bédouins flairant de loin ma richesse! Va, toute chose est bien qui pourrait être pire, ainsi que l'a reconnu depuis longtemps la sagesse des nations.

Peut-être penses-tu, d'après ces préparations, que j'ai pris la résolution d'épouser l'esclave indienne et de me débarrasser, par un moyen si vulgaire, de mes scrupules de conscience. Tu me sais assez délicat pour ne pas avoir songé un seul instant à la revendre; je lui ai offert la liberté, elle n'en a pas voulu, et cela, par une raison assez simple, c'est qu'elle ne saurait qu'en faire; de plus, je n'y joignais pas l'assaisonnement obligé d'un si beau sacrifice, à savoir une dotation propre à placer pour toujours la personne affranchie au-dessus du besoin, car on m'a expliqué que c'était l'usage en pareil cas. Pour te mettre au courant des autres difficultés de ma position, il faut que je te dise ce qui m'est arrivé depuis mon retour de l'expédition dans la montagne dont je t'ai envoyé le récit.

Je suis revenu pour quelques jours m'établir à l'hôtel deBaptiste en attendant une occasion pour passer par mer à Saïda, l'ancienne Sidon. Le temps était devenu si mauvais, qu'aucune barque n'osait sortir. Pourtant à terre le soleil brille, l'azur implacable du ciel n'est pas terni d'un seul nuage: on ne se plaint guère que du vent qui soulève çà et là des colonnes de poussière; mais, sur la mer, tout remue et se balance, les navires ivres entre-croisent leurs mâts et leurs cheminées. Rien n'est plus étonnant à voir que ce désordre au milieu du calme,—cette tempête à sec, cette mer perfide qui ouvre ses noirs abîmes sous de gais rayons de soleil. Il doit être doublement triste de se voir noyé par un si beau temps.

J'ai retrouvé à la table d'hôte le missionnaire anglais dont j'avais fait la connaissance quelque temps auparavant; la tempête ne le contrariait pas moins que moi et l'arrêtait dans le projet du même voyage. La prévision d'être bientôt compagnons de route vint donner à nos relations quelque chose de plus intime, et nous sortîmes ensemble après le déjeuner pour aller voir le beau spectacle de la mer agitée.

En descendant au port, nous rencontrâmes le père Planchet, qui s'arrêta et voulut bien causer quelque temps avec nous. Ce n'est pas un des moindres sujets d'étonnement dans ce pays de contrastes que de voir un jésuite et un missionnaire évangélique s'entretenir avec affabilité. En effet, quelles que soient leurs luttes intimes et détournées, ces pieux adversaires se rencontrent continuellement à la table des consuls et se font bon visage à défaut de mieux. Du reste, à part l'influence occulte qu'ils peuvent conquérir dans les luttes des montagnards, ils ne risquent plus guère, en fait de conversion, de se rencontrer sur le même terrain. Les agents catholiques ont renoncé depuis longtemps à convertir les Druses, et ne s'attaquent guère qu'aux Grecs schismatiques, dont les idées ont plus de rapport avec les leurs. Les missionnaires anglais ont, au contraire, à leur service toutes les nuances variées des diverses sectes protestantes, et finissent par trouver des points de rapport extraordinaires entre leur foi et celle des Druses. La question en finde compte étant d'inscrire le plus de noms possible au livre qui contient l'état de leurs travaux, ils parviennent à prouver aux néophytes qu'au fond les Anglais sont un peu Druses. Cela explique le proverbe de ces derniers:Ingliz, Dursi, sava-sava(les Anglais, les Druses, c'est la même chose). Et peut-être, de celle façon, sont-ce les missionnaires eux-mêmes qui ont l'air de se convertir?

Je m'étais empressé, au retour de mon excursion dans la montagne, d'aller à la pension de madame Carlès, où j'avais placé la pauvre Zeynab, ne voulant pas l'emmener dans des courses si dangereuses.

C'était dans une de ces hautes maisons d'architecture italienne, dont les bâtiments à galerie intérieure encadrent un vaste espace, moitié terrasse, moitié cour, sur lequel flotte l'ombre d'untendidorayé. L'édifice avait servi autrefois de consulat français, et l'on voyait encore, sur les frontons, des écussons à fleurs de lis, anciennement dorés. Des orangers et des grenadiers, plantés dans des trous ronds pratiqués entre les dalles de la cour, égayaient un peu ce lieu fermé de toutes parts à la nature extérieure. Un pan de ciel bleu dentelé par les frises, que traversaient de temps à autre les colombes de la mosquée voisine, tel était le seul horizon des pauvres écolières. J'entendis dès l'entrée le bourdonnement des leçons récitées, et, montant l'escalier du premier étage, je me trouvai dans l'une des galeries qui précédaient les appartements. Là, sur une natte des Indes, les petites filles formaient cercle, accroupies à la manière turque autour d'un divan où siégeait madame Carlès. Les deux plus grandes étaient auprès d'elle, et dans l'une des deux je reconnus l'esclave, qui vint à moi avec de grands éclats de joie.

Madame Carlès se hâta de nous faire passer dans sa chambre, laissant sa place à l'autregrande, qui, par un premier mouvementnaturel aux femmes du pays, s'était hâtée, à ma vue, de cacher sa figure avec son livre.

—Ce n'est donc pas, me disais-je, une chrétienne, car ces dernières se laissent voir sans difficulté dans l'intérieur des maisons.

De longues tresses de cheveux blonds entremêlées de cordonnets de soie, des mains blanches aux doigts effilés, avec ces ongles longs qui indiquent la race, étaient tout ce que je pouvais saisir de cette gracieuse apparition. J'y pris à peine garde, au reste; il me tardait d'apprendre comment l'esclave s'était trouvée dans sa position nouvelle. Pauvre fille! elle pleurait à chaudes larmes en me serrant la main contre son front. J'étais très-ému, sans savoir encore si elle avait quelque plainte à me faire, ou si ma longue absence était cause de cette effusion.

Je lui demandai si elle se trouvait bien dans cette maison. Elle se jeta au cou de sa maîtresse en disant que c'était sa mère.

—Elle est bien bonne, me dit madame Carlès avec son accent provençal, mais elle ne veut rien faire; elle apprend bien quelques mots avec les petites, c'est tout. Si l'on veut la faire écrire ou lui apprendre à coudre, elle ne veut pas. Moi, je lui ai dit: «Je ne peux pas te punir; quand ton maître reviendra, il verra ce qu'il voudra faire.»

Ce que m'apprenait là madame Carlès me contrariait vivement; j'avais cru résoudre la question de l'avenir de cette fille en lui faisant apprendre ce qu'il fallait pour qu'elle trouvât plus tard à se placer et à vivre par elle-même; j'étais dans la position d'un père de famille qui voit ses projets renversés par le mauvais vouloir ou la paresse de son enfant. D'un autre côté, peut-être mes droits n'étaient-ils pas aussi bien fondés que ceux d'un père. Je pris l'air le plus sévère que je pus, et j'eus avec l'esclave l'entretien suivant, favorisé par l'intermédiaire de la maîtresse:

—Et pourquoi ne veux tu pas apprendre à coudre?

—Parce que, dès qu'on me verrait travailler comme une servante, on ferait de moi une servante.

—Les femmes des chrétiens, qui sont libres, travaillent sans être des servantes.

—Eh bien, je n'épouserai pas un chrétien, dit l'esclave; chez nous, le mari doit donner une servante à sa femme.

J'allais lui répondre qu'étant esclave, elle était moins qu'une servante; mais je me rappelai la distinction qu'elle avait établie déjà entre sa position de cadine et celle des odaleuk, destinées aux travaux.

—Pourquoi, repris-je, ne veux-tu pas non plus apprendre à écrire? On te montrerait ensuite à chanter et à danser; ce n'est plus là le travail d'une servante.

—Non; mais c'est toute la science d'une almée, d'une baladine, et j'aime mieux rester ce que je suis.

On sait quelle est la force des préjugés sur l'esprit des femmes de l'Europe; mais il faut dire que l'ignorance et l'habitude de mœurs, appuyée sur une antique tradition les rendent indestructibles chez les femmes de l'Orient. Elles consentent encore plus facilement à quitter leurs croyances qu'à abandonner des idées où leur amour-propre est intéressé. Aussi madame Carlès me dit-elle:

—Soyez tranquille; une fois qu'elle sera devenue chrétienne, elle verra bien que les femmes de notre religion peuvent travailler sans manquer à leur dignité, et, alors, elle apprendra ce que nous voudrons. Elle est venue plusieurs fois à la messe au couvent des Capucins, et le supérieur a été très-édifié de sa dévotion.

—Mais cela ne prouve rien, dis-je; j'ai vu au Caire des santons et des derviches entrer dans les églises, soit par curiosité, soit pour entendre la musique, et marquer beaucoup de respect et de recueillement.

Il y avait sur la table, auprès de nous, un Nouveau Testament en français; j'ouvris machinalement ce livre et je trouvai en tête un portrait de Jésus-Christ, et, plus loin, un portrait de Marie. Pendant que j'examinais ces gravures, l'esclave vint près de moi et me dit, en mettant le doigt sur la première:

—Aissé!(Jésus!)

Et sur la seconde:

—Myriam!(Marie!)

Je rapprochai, en souriant, le livre ouvert de ses lèvres; mais elle recula avec effroi en s'écriant:

—Mafisch!

—Pourquoi recules-tu? lui dis-je; n'honorez-vous pas, dans votre religion,Aïssécomme un prophète, etMyriamcomme l'une des trois femmes saintes?

—Oui, dit-elle; mais il a été écrit: «Tu n'adoreras pas les images.»

—Vous voyez, dis-je à madame Carlès, que la conversion n'est pas bien avancée.

—Attendez, attendez, me dit madame Carlès.

Je me levai en proie à une grande irrésolution. Je me comparais tout à l'heure à un père, et il est vrai que j'éprouvais un sentiment d'une nature pour ainsi direfamilialeà l'égard de cette pauvre fille, qui n'avait que moi pour appui. Voilà certainement le seul beau côté de l'esclavage tel qu'il est compris en Orient. L'idée de la possession, qui attache si fort aux objets matériels et aussi aux animaux, aurait-elle sur l'esprit une influence moins noble et moins vive en se portant sur des créatures pareilles à nous? Je ne voudrais pas appliquer cette idée aux malheureux esclaves noirs des pays chrétiens, et je parle ici seulement des esclaves que possèdent les musulmans, et de qui la position est réglée par la religion et par les mœurs.

Je pris la main de la pauvre Zeynab, et je la regardai avec tant d'attendrissement, que madame Carlès se trompa sans doute à ce témoignage.

—Voilà, dit-elle, ce que je lui fais comprendre: vois-tu bien, ma fille, si tu veux devenir chrétienne, ton maître t'épousera peut-être et il t'emmènera dans son pays.

—Oh! madame Carlès! m'écriai-je, n'allez pas si vite dans votre système de conversion.... Quelle idée vous avez là!

Je n'avais pas encore songé à cette solution.... Oui, sans doute, il est triste, au moment de quitter l'Orient pour l'Europe, de ne savoir trop que faire d'une esclave qu'on a achetée; mais l'épouser! ce serait beaucoup trop chrétien. Madame Carlès, vous n'y songez pas! cette femme a dix-huit ans déjà, ce qui, pour l'Orient, est assez avancé, elle n'a plus que dix ans à être belle; après quoi, je serai, moi, jeune encore, l'époux d'une femme jaune, qui a des soleils tatoués sur le front et sur la poitrine, et dans la narine gauche la boutonnière d'un anneau qu'elle y a porté. Songez un peu qu'elle est fort bien en costume levantin, mais qu'elle est affreuse avec les modes de l'Europe. Me voyez-vous entrer dans un salon avec une beauté qu'on pourrait suspecter de goûts anthropophages! Cela serait fort ridicule et pour elle et pour moi.

Non, la conscience n'exige pas cela de moi, et l'affection ne m'en donne pas non plus le conseil. Cette esclave m'est chère sans doute, mais enfin elle a appartenu à d'autres maîtres. L'éducation lui manque, et elle n'a pas la volonté d'apprendre. Comment faire son égale d'une femme, non pas grossière ou sotte, mais certainement illettrée? Comprendra-t-elle plus tard la nécessité de l'étude et du travail? De plus, le dirai-je? j'ai peur qu'il ne soit impossible qu'une sympathie très-grande s'établisse entre deux êtres de races si différentes que les nôtres.

Et pourtant je quitterai cette femme avec peine....

Explique qui pourra ces sentiments irrésolus, ces idées contraires qui se mêlaient en ce moment-là dans mon cerveau. Je m'étais levé, comme pressé par l'heure, pour éviter de donner une réponse précise à madame Carlès, et nous passions de sa chambre dans la galerie, où les jeunes filles continuaient à étudier sous la surveillance de la plus grande. L'esclave alla se jeter au cou de cette dernière, et l'empêcha ainsi de se cacher la figure, comme elle l'avait fait à mon arrivée.

—Ya makbouba(c'est mon amie)! s'écria-t-elle.

Et la jeune fille, se laissant voir enfin, me permit d'admirer des traits où la blancheur européenne s'alliait au dessin pur de ce type aquilin qui, en Asie comme chez nous, a quelque chose de royal. Un air de fierté, tempéré par la grâce, répandait sur son visage quelque chose d'intelligent, et son sérieux habituel donnait du prix au sourire qu'elle m'adressa lorsque je l'eus saluée. Madame Carlès me dit:

—C'est une pauvre fille bien intéressante, et dont le père est l'un des cheiks de la montagne. Malheureusement, il s'est laissé prendre dernièrement par les Turcs. Il a été assez imprudent pour se hasarder dans Beyrouth à l'époque des troubles, et on l'a mis en prison parce qu'il n'avait pas payé l'impôt depuis 1840. Il ne voulait pas reconnaître les pouvoirs actuels; c'est pourquoi le séquestre a été mis sur ses biens. Se voyant ainsi captif et abandonné de tous, il a fait venir sa fille, qui ne peut l'aller voir qu'une fois par jour; le reste du temps, elle demeure ici. Je lui apprends l'italien, et elle enseigne aux petites filles l'arabe littéral ... car c'est une savante. Dans sa nation, les femmes d'une certaine naissance peuvent s'instruire et même s'occuper des arts; ce qui, chez les musulmanes, est regardé comme la marque d'une condition inférieure.

—Mais quelle est donc sa nation? dis-je.

—Elle appartient à la race des Druses, répondit madame Carlès.

Je la regardai dès lors avec plus d'attention. Elle vit bien que nous parlions d'elle, et cela parut l'embarrasser un peu. L'esclave s'était à demi couchée à ses côtés sur le divan et jouait avec les longues tresses de sa chevelure. Madame Carlès me dit:

—Elles sont bien ensemble; c'est comme le jour et la nuit. Cela les amuse de causer toutes deux, parce que les autres sont trop petites. Je dis quelquefois à la vôtre: «Si au moins tu prenais modèle sur ton amie, tu apprendrais quelquechose....» Mais elle n'est bonne que pour jouer et pour chanter des chansons toute la journée. Que voulez-vous! quand on les prend si tard, on ne peut plus rien en faire.

Je donnais peu d'attention à ces plaintes de la bonne madame Carlès, accentuées toujours par sa prononciation provençale. Toute au soin de me montrer qu'elle ne devait pas être accusée du peu de progrès de l'esclave, elle ne voyait pas que j'eusse tenu surtout, dans ce moment-là, à être informé de ce qui concernait son autre pensionnaire. Néanmoins, je n'osais marquer trop clairement ma curiosité; je sentais qu'il ne fallait pas abuser de la simplicité d'une bonne femme habituée à recevoir des pères de famille, des ecclésiastiques et autres personnes graves ... et qui ne voyait en moi qu'un client également sérieux.

Appuyé sur la rampe de la galerie, l'air pensif et le front baissé, je profitais du temps que me donnait la faconde méridionale de l'excellente institutrice pour admirer le tableau charmant qui était devant mes yeux. L'esclave avait pris la main de l'autre jeune fille et en faisait la comparaison avec la sienne; dans sa gaieté imprévoyante, elle continuait cette pantomime en rapprochant ses tresses foncées des cheveux blonds de sa voisine, qui souriait d'un tel enfantillage. Il est clair qu'elle ne croyait pas se nuire par ce parallèle, et ne cherchait qu'une occasion de jouer et de rire avec l'entraînement naïf des Orientaux; pourtant ce spectacle avait un charme dangereux pour moi; je ne tardai pas à l'éprouver.

—Mais, dis-je à madame Carlès avec l'air d'une simple curiosité, comment se fait-il que cette pauvre fille druse se trouve dans une école chrétienne?

—Il n'existe pas à Beyrouth d'institutions selon son culte; on n'y a jamais établi d'asiles publics pour les femmes; elle ne pouvait donc séjourner honorablement que dans une maison comme la mienne. Vous savez, du reste, que les Druses ont beaucoup de croyances semblables aux nôtres: ils admettent la Bible et les Évangiles, et prient sur les tombeaux de nos saints.

Je ne voulus pas, pour cette fois, questionner plus longuement madame Carlès. Je sentais que les leçons étaient suspendues par ma visite, et les petites filles paraissaient causer entre elles avec surprise. Il fallait rendre cet asile à sa tranquillité habituelle; il fallait aussi prendre le temps de réfléchir sur tout un monde d'idées nouvelles qui venait de surgir en moi.

Je pris congé de madame Cariés et lui promis de revenir la voir le lendemain.

En lisant les pages de ce journal, tu souris, n'est-ce pas? de mon enthousiasme pour une petite fille arabe rencontrée par hasard sur les bancs d'une classe; tu ne crois pas aux passions subites, tu me sais même assez éprouvé sur ce point pour n'en concevoir pas si légèrement de nouvelles; tu fais la part sans doute de l'entraînement, du climat, de la poésie des lieux, du costume, de toute cette mise en scène des montagnes et de la mer, de ces grandes impressions de souvenir et de localité qui échauffent d'avance l'esprit pour une illusion passagère. Il te semble, non pas que je suis épris, mais que je crois l'être ... comme si ce n'était pas la même chose en résultat!

J'ai entendu des gens graves plaisanter sur l'amour que l'on conçoit pour des actrices, pour des reines, pour des femmes poëtes, pour tout ce qui, selon eux, agite l'imagination plus que le cœur, et pourtant, avec de si folles amours, on aboutit au délire, à la mort, ou à des sacrifices inouïs de temps, de fortune ou d'intelligence. Ah! je crois être amoureux, ah! je crois être malade, n'est-ce pas? Mais, si je crois l'être, je le suis!

Je te fais grâce de mes émotions, lis toutes les histoires d'amoureux possibles, depuis le recueil qu'en a fait Plutarque jusqu'àWerther, et si, dans notre siècle, il se rencontre encore de ceux-là, songe bien qu'ils n'en ont que plus de mérite pour avoir triomphé de tous les moyens d'analyse que nous présentent l'expérience et l'observation. Et, maintenant, échappons aux généralités.

En quittant la maison de madame Carlès, j'ai emporté mon amour comme une proie dans la solitude. Oh! que j'étais heureux de me voir une idée, un but, une volonté, quelque chose à rêver, à tâcher d'atteindre! Ce pays qui a ranimé toutes les forces et les inspirations de ma jeunesse ne me devait pas moins sans doute; j'avais bien senti déjà qu'en mettant le pied sur cette terre maternelle, en me replongeant aux sources vénérées de notre histoire et de nos croyances, j'allais arrêter le cours de mes ans, que je me refaisais enfant à ce berceau du monde, jeune encore au sein de cette jeunesse éternelle.

Préoccupé de ces pensées, j'ai traversé la ville sans prendre garde au mouvement habituel de la foule. Je cherchais la montagne et l'ombrage, je sentais que l'aiguille de ma destinée avait changé de place tout à coup; il fallait longuement réfléchir et chercher des moyens de la fixer. Au sortir des portes fortifiées, par le coté opposé à la mer, on trouve des chemins profonds, ombragés de halliers et bordés par les jardins touffus des maisons de campagne; plus haut, c'est le bois de pins-parasols plantés, il y a deux siècles, pour empêcher l'invasion des sables qui menacent le promontoire de Beyrouth. Les troncs rougeâtres de cette plantation régulière, qui s'étend en quinconce sur un espace de plusieurs lieues, semblent les colonnes d'un temple élevé à l'universelle nature, et qui domine d'un côté la mer, et de l'autre le désert, ces deux faces mornes du monde. J'étais déjà venu rêver dans ce lieu sans but défini, sans autre pensée que ces vagues problèmes philosophiques qui s'agitent toujours dans les cerveaux inoccupés en présence de tels spectacles. Désormais j'y apportais une idée féconde; je n'étais plus seul; mon avenir se dessinait sur le fond lumineux de ce tableau: la femme idéale que chacun poursuit dans ses songes s'était réalisée pour moi; tout le reste était oublié.

Je n'ose te dire quel vulgaire incident vint me tirer de ces hautes réflexions pendant que je foulais d'un pied superbe le sable rouge du sentier. Un énorme insecte le traversait, enpoussant devant lui une boule plus grosse que lui-même: c'était une sorte d'escarbot qui me rappela les scarabées égyptiens, qui portent le monde au-dessus de leur tête. Tu me connais pour superstitieux, et tu penses bien que je tirai un augure quelconque de cette intervention symbolique tracée à travers mon chemin. Je revins sur mes pas avec la pensée d'un obstacle contre lequel il me faudrait lutter.

Je me suis hâté, dès le lendemain, de retourner chez madame Carlès. Pour donner un prétexte à cette visite rapprochée, j'étais allé acheter au bazar des ajustements de femme, unemandillede Brousse, quelques pics de soie ouvragée en torsades et en festons pour garnir une robe et des guirlandes de petites fleurs artificielles que les Levantines mêlent à leur coiffure.

Lorsque j'apportai tout cela à l'esclave, que madame Carlès, en me voyant arriver, avait fait entrer chez elle, celle-ci se leva en poussant des cris de joie et s'en alla dans la galerie faire voir ces richesses à son amie. Je l'avais suivie pour la ramener, en m'excusant près de madame Carlès d'être cause de cette folie; mais toute la classe s'unissait déjà dans le même sentiment d'admiration, et la jeune fille druse avait jeté sur moi un regard attentif et souriant qui m'allait jusqu'à l'âme.

—Que pense-t-elle? me disais-je; elle croira sans doute que je suis épris de mon esclave, et que ces ajustements sont des marques d'affection. Peut-être aussi tout cela est-il un peu brillant pour être porté dans une école; j'aurais dû choisir des choses plus utiles, par exemple des babouches; celle de la pauvre Zeynab ne sont plus d'une entière fraîcheur.

Je remarquai même qu'il eût mieux valu lui acheter une robe neuve que des broderies à coudre aux siennes. Ce fut aussi l'observation que fit madame Carlès, qui s'était unie avec bonhomie au mouvement que cet épisode avait produit dans sa classe.

—Il faudrait une bien belle robe pour des garnitures si brillantes!

—Vois-tu, dit-elle à l'esclave, si tu voulais apprendre à coudre, lesidi(seigneur) irait acheter au bazar sept à huit pics de taffetas, et tu pourrais te faire une robe de grande dame.

Mais certainement l'esclave eût préféré la robe toute faite.

Il me sembla que la jeune fille druse jetait un regard assez triste sur ces ornements, qui n'étaient plus faits pour sa fortune, et qui ne l'étaient guère davantage pour celle que l'esclave pouvait tenir de moi; je les avais achetés au hasard, sans trop m'inquiéter des convenances et des possibilités. Il est clair qu'une garniture de dentelle appelle une robe de velours ou de satin; tel était à peu près l'embarras où je m'étais jeté imprudemment. De plus, je semblais jouer le rôle difficile d'un riche particulier, tout prêt à déployer ce que nous appelons un luxe asiatique, et qui, en Asie, donne l'idée plutôt d'un luxe européen.

Je crus m'apercevoir que cette supposition ne m'était pas, en général, défavorable. Les femmes sont, hélas! un peu les mêmes dans tous les pays. Madame Carlès eut peut-être aussi plus de considération pour moi dès lors, et voulut bien ne voir qu'une simple curiosité de voyageur dans les questions que je lui fis sur la jeune fille druse. Je n'eus pas de peine non plus à lui faire comprendre que le peu qu'elle m'en avait dit le premier jour avait excité mon intérêt pour l'infortune du père.

—Il ne serait pas impossible, dis-je à l'institutrice, que je fusse de quelque utilité à ces personnes; je connais un des employés du pacha; de plus, vous savez qu'un Européen un peu connu a de l'influence sur les consuls.

—Oh! oui, faites cela si vous pouvez! me dit madame Carlès avec sa vivacité provençale; elle le mérite bien, et son père aussi sans doute. C'est ce qu'ils appellent unakkal, un homme saint, un savant; et sa fille, qu'il a instruite, a déjà le même titre parmi les siens:akkalé siti(dame spirituelle).

—Mais ce n'est que son surnom, dis-je; elle a un autre nom encore?

—Elle s'appelle Salèma; l'autre nom lui est commun avec toutes les autres femmes qui appartiennent à l'ordre religieux. La pauvre enfant, ajouta madame Carlès, j'ai fait ce que j'ai pu pour l'amener à devenir chrétienne, mais elle dit que sa religion, c'est la même chose; elle croit tout ce que nous croyons, et elle vient à l'église comme les autres.... Eh bien, que voulez-vous que je vous dise? ces gens-là sont de même avec les Turcs; votre esclave, qui est musulmane, me dit qu'elle respecte aussi leurs croyances, de sorte que je finis par ne plus lui en parler. Et pourtant quand on croit à tout, on ne croit à rien! Voilà ce que je dis.

Je me hâtai, en quittant la maison, d'aller au palais du pacha, pressé que j'étais de me rendre utile à la jeune akkalé siti. Je trouvai mon ami l'Arménien à sa place ordinaire, dans la salle d'attente, et je lui demandai ce qu'il savait sur la détention d'un chef druse emprisonné pour n'avoir pas payé l'impôt.

—Oh! s'il n'y avait que cela, me dit-il, je doute que l'affaire fût grave, car aucun des cheiks druses n'a payé le miri depuis trois ans. Il faut qu'il s'y joigne quelque méfait particulier.

Il alla prendre quelques informations près des autres employés, et revint bientôt m'apprendre qu'on accusait le cheik Seïd-Eschérazy d'avoir fait parmi les siens des prédications séditieuses. C'est un homme dangereux dans les temps de troubles, ajouta l'Arménien. Du reste, le pacha de Beyrouth ne peut pas le mettre en liberté; cela dépend du pacha d'Acre.

—Du pacha d'Acre! m'écriai-je; mais c'est le même pour lequel j'ai une lettre, et que j'ai connu personnellement à Paris!

Et je montrai une telle joie de cette circonstance, que l'Arménien me crut fou. Il était loin, certes, d'en soupçonner le motif.

Rien n'ajoute de force à un amour commençant comme ces circonstances inattendues qui, si peu importantes qu'elles soient, semblent indiquer l'action de la destinée. Fatalité ou providence, il semble que l'on voie paraître sous la trame uniforme de la vie certaine ligne tracée sur un patron invisible, et qui indique une route à suivre sous peine de s'égarer. Aussitôt je m'imagine qu'il était écrit de tout temps que je devais me marier en Syrie; que le sort avait tellement prévu ce fait immense, que, pour l'accomplir, il n'avait pas fallu moins de mille circonstances enchaînées bizarrement dans mon existence, et dont, sans doute, je m'exagérais les rapports.


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