Chapter 12

[1]Les traditions des Arabes et des Persans supposent que, pendant de longues séries d'années, la terre fut peuplée par des races ditespreadamites, dont le dernier empereur fut vaincu par Adam.

[1]Les traditions des Arabes et des Persans supposent que, pendant de longues séries d'années, la terre fut peuplée par des races ditespreadamites, dont le dernier empereur fut vaincu par Adam.

Par une étrange raillerie dont l'esprit du mal pouvait seul concevoir l'idée, il arriva qu'un jour le Moristan reçut la visite de la sultane Sétalmulc, qui venait, selon l'usage des personnes royales, apporter des secours et des consolations aux prisonniers. Après avoir visité la partie de la maison consacrée aux criminels, elle voulut aussi voir l'asile de la démence. La sultane était voilée; mais Hakem la reconnut à sa voix, et ne put retenir sa fureur en voyant près d'elle le ministre Argévan, qui, souriant et calme, lui faisait les honneurs du lieu.

—Voici, disait-il, des malheureux abandonnés à mille extravagances. L'un se dit prince des génies, un autre prétend qu'il est le même qu'Adam; mais le plus ambitieux, c'est celui que vous voyez là, dont la ressemblance avec le calife votre frère est frappante.

—Cela est extraordinaire en effet, dit Sétalmulc.

—Eh bien, reprit Argévan, cette ressemblance seule a été cause de son malheur. A force de s'entendre dire qu'il était l'image même du calife, il s'est figuré être le calife, et, non content de cette idée, il a prétendu qu'il était dieu. C'est simplement un misérable fellah qui s'est gâté l'esprit comme tant d'autres par l'abus des substances enivrantes.... Mais il serait curieux de voir ce qu'il dirait en présence du calife lui-même....

—Misérable! s'écria Hakem, tu as donc créé un fantôme qui me ressemble et qui tient ma place?

Il s'arrêta, songeant tout à coup que sa prudence l'abandonnait et que peut-être il allait livrer sa vie à de nouveaux dangers; heureusement, le bruit que faisaient les fous empêcha que l'on n'entendit ses paroles. Tous ces malheureux accablaient Argévan d'imprécations, et le roi des dives surtout lui portait des défis terribles.

—Sois tranquille! lui criait-il. Attends que je sois mort seulement; nous nous retrouverons ailleurs.

Argévan haussa les épaules et sortit avec la sultane.

Hakem n'avait pas même essayé d'invoquer les souvenirs de cette dernière. En y réfléchissant, il voyait la trame trop bien tissée pour espérer de la rompre d'un seul effort. Ou il était réellement méconnu au profit de quelque imposteur, ou sa sœur et son ministre s'étaient entendus pour lui donner une leçon de sagesse en lui faisant passer quelques jours au Moristan. Peut-être voulaient profiter plus tard de la notoriété qui résulterait de cette situation pour s'emparer du pouvoir et le maintenir lui-même en tutelle. Il y avait bien sans doute quelque chose de cela: ce qui pouvait encore le donner à penser, c'est que la sultane, en quittant le Moristan, promit à l'iman de la mosquée de consacrer une somme considérable à faire agrandir et magnifiquement réédifier le local destiné aux fous,—au point, disait-elle, que leur habitation paraîtra digne d'un calife[1].

Hakem, après le départ de sa sœur et de son ministre, dit seulement:

—Il fallait qu'il en fût ainsi!

Et il reprit sa manière de vivre, ne démentant pas la douceur et la patience dont il avait fait preuve jusque-là. Seulement, il s'entretenait longuement avec ceux de ses compagnons d'infortune qui avaient des instants lucides, et aussi avec des habitants de l'autre partie du Moristan qui venaient souvent aux grilles formant la séparation des cours, pour s'amuser des extravagances de leurs voisins. Hakem les accueillait alors avec des paroles telles, que ces malheureux se pressaient là des heures entières, le regardant comme un inspiré (melbous). N'est-ce pas une chose étrange que la parole divine trouve toujours ses premiers fidèles parmi les misérables? Ainsi, mille ans auparavant, le Messie voyait son auditoire composé surtout de gens de mauvaise vie, de péagers et de publicains.

Le calife, une fois établi dans leur confiance, les appelait les uns après les autres, leur faisait raconter leur vie, les circonstances de leurs fautes ou de leurs crimes, et recherchait profondément les premiers motifs de ces désordres: ignorance et misère, voilà ce qu'il trouvait au fond de tout. Ces hommes lui racontaient aussi les mystères de la vie sociale, les manœuvres des usuriers, des monopoleurs, des gens de loi, des chefs de corporation, des collecteurs et des plus hauts négociants du Caire, se soutenant tous, se tolérant les uns les autres, multipliant leur pouvoir et leur influence par des alliances de famille, corrupteurs, corrompus, augmentant ou baissant à volonté les tarifs du commerce, maîtres de la famine ou de l'abondance, de l'émeute ou de la guerre, opprimant sans contrôle un peuple en proie aux premières nécessités de la vie. Tel avait été le résultat de l'administration d'Argévan le vizir, pendant la longue minorité de Hakem.

De plus, des bruits sinistres couraient dans la prison; les gardiens eux-mêmes ne craignaient pas de les répandre: on disait qu'une armée étrangère s'approchait de la ville et campait déjà dans la plaine de Gizèh, que la trahison lui soumettrait le Caire sans résistance, et que les seigneurs, les ulémas et les marchands, craignant pour leurs richesses le résultat d'un siège, se préparaient à livrer les portes et avaient séduit les chefs militaires de la citadelle. On s'attendait à voir le lendemain même le général ennemi faire son entrée dans la ville par la porte de Bab-el-Hadyd. De ce moment, la race des Fatimites était dépossédée du trône; les califes Abassides régnaient désormais au Caire comme à Bagdad, et les prières publiques allaient se faire en leur nom.

—Voilà ce qu'Argévan m'avait préparé! se dit le calife; voilà ce que m'annonçait le talisman disposé par mon père, et ce qui faisait pâlir dans le ciel l'étincelant Pharoüis (Saturne)! Mais le moment est venu de voir ce que peut ma parole, et si je me laisserai vaincre comme autrefois le Nazaréen.

Le soir approchait; les prisonniers étaient réunis dans lescours pour la prière accoutumée. Hakem prit la parole, s'adressant à la fois à cette double population d'insensés et de malfaiteurs que séparait une porte grillée; il leur dit ce qu'il était et ce qu'il voulait d'eux avec une telle autorité et de telles preuves, que personne n'osa douter. En un instant, l'effort de cent bras avait rompu les barrières intérieures, et les gardiens, frappés de crainte, livraient les portes donnant sur la mosquée. Le calife y entra bientôt, porté dans les bras de ce peuple de malheureux que sa voix enivrait d'enthousiasme et de confiance.

—C'est le calife! le véritable prince des croyants! s'écriaient les condamnés judiciaires.

—C'est Allah qui vient juger le monde! hurlait la troupe des insensés.

Deux d'entre ces derniers avaient pris place à la droite et à la gauche de Hakem, criant:

—Venez tous aux assises que tient notre seigneur Hakem.

Les croyants réunis dans la mosquée ne pouvaient comprendre que la prière fut ainsi troublée; mais l'inquiétude répandue par l'approche des ennemis disposait tout le monde aux événements extraordinaires. Quelques-uns fuyaient, semant l'alarme dans les rues; d'autres criaient:

—C'est aujourd'hui le jour du dernier jugement!

Et cette pensée réjouissait les plus pauvres et les plus souffrants, qui disaient:

—Enfin, Seigneur! enfin voici ton jour!

Quand Hakem se montra sur les marches de la mosquée, un éclat surhumain environnait sa face, et sa chevelure, qu'il portait toujours longue et flottante contre l'usage des musulmans, répandait ses longs anneaux sur un manteau de pourpre dont ses compagnons lui avaient couvert les épaules. Les juifs et les chrétiens, toujours nombreux dans cette rue Soukarieh qui traverse les bazars, se prosternaient eux-mêmes, disant:

—C'est le véritable Messie, ou bien c'est l'Antéchrist annoncé par les Écritures pour paraître mille ans après Jésus!

Quelques personnes aussi avaient reconnu le souverain; mais on ne pouvait s'expliquer comment il se trouvait au milieu de la ville, tandis que le bruit général était qu'à cette heure-là même, il marchait à la tête des troupes contre les ennemis campés dans la plaine qui entoure les pyramides.

—O vous, mon peuple! dit Hakem aux malheureux qui l'entouraient, vous, mes fils véritables, ce n'est pas mon jour, c'est le vôtre qui est venu. Nous sommes arrivés à cette époque qui se renouvelle chaque fois que la parole du ciel perd de son pouvoir sur les âmes, moment où la vertu devient crime, où la sagesse devient folie, où la gloire devient honte, tout ainsi marchant au rebours de la justice et de la vérité. Jamais alors la voix d'en haut n'a manqué d'illuminer les esprits, ainsi que l'éclair avant la foudre; c'est pourquoi il a été dit tour à tour: «Malheur à Énochia, ville des enfants de Caïn, ville d'impuretés et de tyrannie! malheur à toi, Gomorrhe! malheur à vous, Ninive et Babylone! et malheur à toi, Jérusalem!» Cette voix, qui ne se lasse pas, retentit ainsi d'âge en âge, et toujours, entre la menace et la peine, il y a eu du temps pour le repentir. Cependant le délai se raccourcit de jour en jour; quand l'orage se rapproche, le feu suit déplus près l'éclair! Montrons que désormais la parole est armée, et que sur la terre va s'établir enfin le règne annoncé par les prophètes! A vous, enfants, cette ville enrichie par la fraude, par l'usure, par les injustices et la rapine; à vous ces trésors pillés, ces richesses volées. Faites justice de ce luxe qui trompe, de ces vertus fausses, de ces mérites acquis à prix d'or, de ces trahisons parées qui, sous prétexte de paix, vous ont vendus à l'ennemi. Le feu, le feu partout à cette ville que mon aïeul Moëzzeldin avait fondée sous les auspices de la victoire (kahira), et qui deviendrait le monument de votre lâcheté!

Était-ce comme souverain, était-ce comme dieu que le calife s'adressait ainsi à la foule? Certainement il avait en lui cette raison suprême qui est au-dessus de la justice ordinaire; autrement, sa colère eût frappé au hasard comme celle des banditsqu'il avait déchaînés. En peu d'instants, la flamme avait dévoré les bazars au toit de cèdre et les palais aux terrasses sculptées, aux colonnettes frèles; les plus riches habitations du Caire livraient au peuple leurs intérieurs dévastés. Nuit terrible, où la puissance souveraine prenait les allures de la révolte, où la vengeance du ciel usait des armes de l'enfer!

L'incendie et le sac de la ville durèrent trois jours; les habitants des plus riches quartiers avaient pris les armes pour se défendre, et une partie des soldats grecs et deskétamis, troupes barbaresques dirigées par Argévan, luttaient contre les prisonniers et la populace qui exécutaient les ordres de Hakem. Argévan répandait le bruit que Hakem était un imposteur, que le véritable calife était avec l'armée dans les plaines de Gizèh, de sorte qu'un combat terrible aux lueurs des incendies avait lieu sur les grandes places et dans les jardins. Hakem s'était retiré sur les hauteurs de Karafah, et tenait en plein air ce tribunal sanglant où, selon les traditions, il apparut comme assisté des anges, ayant près de lui Adam et Salomon, l'un témoin pour les hommes, l'autre pour les génies. On amenait là tous les gens signalés par la haine publique, et leur jugement avait lieu en peu de mots; les têtes tombaient aux acclamations de la foule; il en périt plusieurs milliers dans ces trois jours. La mêlée au centre de la ville n'était pas moins meurtrière; Argévan fut enfin frappé d'un coup de lance entre les épaules par un nommé Reïdan, qui apporta sa tête aux pieds du calife; de ce moment, la résistance cessa. On dit qu'à l'instant même où ce vizir tomba en poussant un cri épouvantable, les hôtes du Moristan, doués de cette seconde vue particulière aux insensés, s'écrièrent qu'ils voyaient dans l'air Éblis (Satan), qui, sorti de la dépouille mortelle d'Argévan, appelait à lui et ralliait dans l'air les démons incarnés jusque-là dans les corps de ses partisans. Le combat commencé sur terre se continuait dans l'espace; les phalanges de ces éternels ennemis se reformaient et luttaient encore avec les forces des éléments. C'est à ce propos qu'un poëte arabe a dit:

«Égypte! Égypte! tu les connais, ces luttes sombres des bons et des mauvais génies, quand Typhon à l'haleine étouffante absorbe l'air et la lumière; quand la peste décime tes populations laborieuses; quand le Nil diminue ses inondations annuelles; quand les sauterelles en épais nuages dévorent dans un jour toute la verdure des champs.

»Ce n'est donc pas assez que l'enfer agisse par ces redoutables fléaux, il peut aussi peupler la terre d'âmes cruelles et cupides, qui, sous la forme humaine, cachent la nature perverse des chacals et des serpents!»

Cependant, quand arriva le quatrième jour, la ville étant à moitié brûlée, les chérifs se rassemblèrent dans les mosquées, levant en l'air les Alcorans et s'écriant:

—O Hakem! ô Allah!

Mais leur cœur ne s'unissait pas à leur prière. Le vieillard qui avait déjà salué dans Hakem la divinité, se présenta devant ce prince et lui dit:

—Seigneur, c'est assez; arrête la destruction au nom de ton aïeul Moëzzeldin.

Hakem voulut questionner cet étrange personnage qui n'apparaissait qu'à des heures sinistres; mais le vieillard avait disparu déjà dans la mêlée des assistants.

Hakem prit sa monture ordinaire, un âne gris, et se mit à parcourir la ville, semant des paroles de réconciliation et de clémence. C'est à dater de ce moment qu'il réforma les édits sévères prononcés contre les chrétiens et les juifs, et dispensa les premiers de porter sur les épaules une lourde croix de bois, les autres de porter au col un billot. Par une tolérance égale envers tous les cultes, il voulait amener les esprits à accepter peu à peu une doctrine nouvelle. Des lieux de conférences furent établis, notamment dans un édifice qu'on appelamaison de sagesse, et plusieurs docteurs commencèrent à soutenir publiquement la divinité de Hakem. Toutefois, l'esprit humain est tellement rebelle aux croyances que le temps n'a pas consacrées, qu'on ne put inscrire au nombre des fidèles qu'environ trentemille habitants du Caire. Il y eut un nommé Almoschadiar qui dit aux sectateurs de Hakem:

—Celui que vous invoquez à la place de Dieu ne pourrait créer une mouche, ni empêcher une mouche de l'inquiéter.

Le calife, instruit de ces paroles, lui fit donner cent pièces d'or, pour preuve qu'il ne voulait pas forcer les consciences. D'autres disaient:

—Ils ont été plusieurs dans la famille des Fatimites atteints de cette illusion. C'est ainsi que le grand-père de Hakem, Moëzzeldin, se cachait pendant plusieurs jours et disait avoir été enlevé au ciel; plus tard, il s'est retiré dans un souterrain, et on a dit qu'il avait disparu de la terre sans mourir comme les autres hommes.

Hakem recueillait ces paroles, qui le jetaient dans de longues méditations.

[1]C'est depuis, en effet, qu'a été construit le bâtiment actuel, l'un des plus magnifiques du Caire.

[1]C'est depuis, en effet, qu'a été construit le bâtiment actuel, l'un des plus magnifiques du Caire.

La calife était rentré dans son palais des bords du Nil et avait repris sa vie habituelle, reconnu désormais de tous et débarrassé d'ennemis. Depuis quelque temps déjà, les choses avaient repris leur cours accoutumé. Un jour, il entra chez sa sœur Sétalmulc et lui dit de préparer tout pour leur mariage, qu'il désirait faire secrètement, de peur de soulever l'indignation publique, le peuple n'étant pas encore assez convaincu de la divinité de Hakem pour ne pas se choquer d'une telle violation des lois établies. Les cérémonies devaient avoir pour témoins seulement les eunuques et les esclaves, et s'accomplir dans la mosquée du palais; quant aux fêtes, suite obligatoire de cette union, les habitants du Caire, accoutumés à voir les ombrages du sérail s'étoiler de lanternes et à entendre des bruits de musique emportés par la brise nocturne de l'autre côté du fleuve, ne les remarqueraient pas ou ne s'en étonneraient en aucune façon. Plus tard, Hakem, lorsque les temps seraient venus et les esprits favorablement disposés, se réservait de proclamer hautement ce mariage mystique et religieux.

Quand le soir vint, le calife, s'étant déguisé suivant sa coutume, sortit et se dirigea vers son observatoire du Mokattam, afin de consulter les astres. Le ciel n'avait rien de rassurant pour Hakem: des conjonctions sinistres de planètes, des nœuds d'étoiles embrouillés lui présageaient un péril de mort prochaine. Ayant comme Dieu la conscience de son éternité, il s'alarmait peu de ces menaces célestes, qui ne regardaient que son enveloppe périssable. Cependant il se sentit le cœur serré par une tristesse poignante, et, renonçant à sa tournée habituelle, il revint au palais dans les premières heures de la nuit.

En traversant le fleuve dans sa cange, il vit avec surprise les jardins du palais illuminés comme pour une fête: il entra. Des lanternes pendaient à tous les arbres comme des fruits de rubis, de saphir et d'émeraude; des jets de senteur lançaient sous les feuillages leurs fusées d'argent; l'eau courait dans les rigoles de marbre, et du pavé d'albâtre découpé à jour des kiosques s'exhalait, en légères spirales, la fumée bleuâtre des parfums les plus précieux, qui mêlaient leurs arômes à celui des fleurs. Des murmures harmonieux de musiques cachées alternaient avec les chants des oiseaux, qui, trompés par ces lueurs, croyaient saluer l'aube nouvelle, et, dans le fond flamboyant, au milieu d'un embrasement de lumière, la façade du palais, dont les lignes architecturales se dessinaient en cordons de feu.

L'étonnement de Hakem était extrême; il se demandait:

—Qui donc ose donner une fête chez moi lorsque je suis absent? De quel hôte inconnu célèbre-t-on l'arrivée à cette heure? Ces jardins devraient être déserts et silencieux. Je n'ai cependant point pris de hachich cette fois, et je ne suis pas le jouet d'une hallucination.

Il pénétra plus loin. Des danseuses, revêtues de costumes éblouissants, ondulaient comme des serpents, au milieu de tapis de Perse entourés de lampes, pour qu'on ne perdit rien de leurs mouvements et de leurs poses. Elles ne parurent pas apercevoir le calife. Sous la porte du palais, il rencontra tout un monde d'esclaves et de pages portant des fruits glacés et des confituresdans des bassins d'or, des aiguières d'argent pleines de sorbets. Quoiqu'il marchât à côté deux, les coudoyât et en fût coudoyé, personne ne fit à lui la moindre attention. Cette singularité commença à le pénétrer d'une inquiétude secrète. Il se sentait passer à l'état d'ombre, d'esprit invisible, et il continua d'avancer de chambre en chambre, traversant les groupes comme s'il eût eu au doigt l'anneau magique possédé par Gygès.

Lorsqu'il fut arrivé au seuil de la dernière salle, il fut ébloui par un torrent de lumière: des milliers de cierges, posés sur des candélabres d'argent, scintillaient comme des bouquets de feu, croisant leurs auréoles ardentes. Les instruments des musiciens cachés dans les tribunes tonnaient avec une énergie triomphale. Le calife s'approcha chancelant et s'abrita derrière les plis étoffés d'une énorme portière de brocart. Il vit alors au fond de la salle, assis sur le divan à côté de Sétalmulc, un homme ruisselant de pierreries, constellé de diamants qui étincelaient au milieu d'un fourmillement de bluettes et de rayons prismatiques. On eût dit que, pour revêtir ce nouveau calife, les trésors d'Haroun-al-Rashid avaient été épuisés.

On conçoit la stupeur de Hakem à ce spectacle inouï: il chercha son poignard à sa ceinture pour s'élancer sur cet usurpateur; mais une force irrésistible le paralysait. Cette vision lui semblait un avertissement céleste, et son trouble augmenta encore lorsqu'il reconnut ou crut reconnaître ses propres traits dans ceux de l'homme assis près de sa sœur. Il crut que c'était sonferouerou son double, et, pour les Orientaux, voir son propre spectre est un signe du plus mauvais augure. L'ombre force le corps à la suivre dans le délai d'un jour.

Ici l'apparition était d'autant plus menaçante, que leferoueraccomplissait d'avance un dessein conçu par Hakem. L'action de ce calife fantastique, épousant Sétalmulc, que le vrai calife avait résolu d'épouser lui-même, ne cachait elle pas un sens énigmatique, un symbole mystérieux et terrible? N'était-ce pas quelque divinité jalouse, cherchant à usurper le ciel enenlevant Sétalmulc à son frère, en séparant le couple cosmogonique et providentiel? La race des dives tâchait-elle, par ce moyen, d'interrompre la filiation des esprits supérieurs et d'y substituer son engeance impie? Ces pensées traversèrent à la fois la tête de Hakem: dans son courroux, il eût voulu produire un tremblement de terre, un déluge, une pluie de feu ou un cataclysme quelconque; mais il se ressouvint que, lié à une statue d'argile terrestre, il ne pouvait employer que des mesures humaines.

Ne pouvant se manifester d'une manière si victorieuse, Hakem se retira lentement et regagna la porte qui donnait sur le Nil; un banc de pierre se trouvait là, il s'y assit et resta quelque temps abîmé dans ses réflexions à chercher un sens aux scènes bizarres qui venaient de se passer devant lui. Au bout de quelques minutes, la poterne se rouvrît, et, à travers l'obscurité, Hakem vit sortir vaguement deux ombres dont l'une faisait sur la nuit une tache plus sombre que l'autre. A l'aide de ces vagues reflets de la terre, du ciel et des eaux qui, en Orient, ne permettent jamais aux ténèbres d'être complètement opaques, il discerna que le premier était un jeune homme de race arabe, et le second un Éthiopien gigantesque.

Arrivé sur un point de la berge qui s'avançait dans le fleuve, le jeune homme se mit à genoux, le noir se plaça près de lui, et l'éclair d'un damas étincela dans l'ombre comme un filon de foudre. Cependant, à la grande surprise du calife, la tête ne tomba pas, et le noir, s'étant incliné vers l'oreille du patient, parut murmurer quelques mots après lesquels celui-ci se releva, calme, tranquille, sans empressement joyeux, comme s'il se fût agi de tout autre que lui-même. L'Éthiopien remit son damas dans le fourreau, et le jeune homme se dirigea vers le bord du fleuve, précisément du coté de Hakem, sans doute pour aller reprendre la barque qui l'avait amené. Là, il se trouva face à face avec le calife, qui fit mine de se réveiller, et lui dit:

—La paix soit avec toi, Yousouf! Que fais-tu par ici?

—A toi aussi la paix! répondit Yousouf, qui ne voyait toujours dans son ami qu'un compagnon d'aventures et ne s'étonnait pas de l'avoir rencontré endormi sur la berge, comme font les enfants du Nil dans les nuits brûlantes de l'été.

Yousouf le fit monter dans la cange, et ils se laissèrent aller au courant du fleuve, le long du bord oriental. L'aube teignait déjà d'une bande rougeâtre la plaine voisine, et dessinait le profil des ruines encore existantes d'Héliopolis, au bord du désert. Hakem paraissait rêveur, et, examinant avec attention les traits de son compagnon que le jour accusait davantage, il lui trouvait avec lui-même une certaine ressemblance qu'il n'avait jamais remarquée jusque-là, car il l'avait toujours rencontré dans la nuit ou vu à travers les enivrements de l'orgie. Il ne pouvait plus douter que ce ne fût là leferouer, le double, l'apparition de la veille, celui peut-être à qui l'on avait fait jouer le rôle de calife pendant son séjour au Moristan. Cette explication naturelle lui laissait encore un sujet d'étonnement.

—Nous nous ressemblons comme des frères, dit-il à Yousouf; quelquefois, il suffit, pour justifier un semblable hasard, d'être issu des mêmes contrées. Quel est le lieu de ta naissance, ami?

—Je suis né au pied de l'Atlas, à Kétama, dans le Maghreb, parmi les Berbères et les Kabyles. Je n'ai pas connu mon père, qui s'appelait Dawas, et qui fut tué dans un combat peu de temps après ma naissance; mon aïeul, très-avancé en âge, était l'un des cheiks de ce pays perdu dans les sables.

—Mes aïeux sont aussi de ce pays, dit Hakem; peut-être sommes-nous issus de la même tribu.... Mais qu'importe? notre amitié n'a pas besoin des liens du sang pour être durable et sincère. Raconte-moi pourquoi je ne t'ai pas vu depuis plusieurs jours.

—Que me demandes-tu! dit Yousouf; ces jours, ou plutôt ces nuits, car, les jours, je les consacrais au sommeil, ont passé comme des rêves délicieux et pleins de merveilles. Depuis quela justice nous a surpris dans l'okel et séparés, j'ai de nouveau rencontré sur le Nil la vision charmante dont je ne puis plus révoquer en doute la réalité. Souvent, me mettant la main sur les yeux, pour m'empêcher de reconnaître la porte, elle m'a fait pénétrer dans des jardins magnifiques, dans des salles d'une splendeur éblouissante, où le génie de l'architecte avait dépassé les constructions fantastiques qu'élève dans les nuages la fantaisie du hachich. Étrange destinée que la mienne! ma veille est encore plus remplie de rêves que mon sommeil. Dans ce palais, personne ne semblait s'étonner de ma présence, et, quand je passais, tous les fronts s'inclinaient respectueusement devant moi. Puis cette femme étrange, me faisant asseoir à ses pieds, m'enivrait de sa parole et de son regard. Chaque fois qu'elle soulevait sa paupière frangée de longs cils, il me semblait voir s'ouvrir un nouveau paradis. Les inflexions de sa voix harmonieuse me plongeaient dans d'ineffables extases. Mon âme, caressée par cette mélodie enchanteresse, se fondait en délices. Des esclaves apportaient des collations exquises, des conserves de roses, des sorbets à la neige qu'elle touchait à peine du bout des lèvres; car une créature si céleste et si parfaite ne doit vivre que de parfums, de rosée, de rayons. Une fois, déplaçant par des paroles magiques une dalle du pavé couverte de sceaux mystérieux, elle m'a fait descendre dans les caveaux où sont renfermés ses trésors et m'en a détaillé les richesses en me disant qu'ils seraient à moi si j'avais de l'amour et du courage. J'ai vu là plus de merveilles que n'en renferme la montagne de Kaf, où sont cachés les trésors des génies: des éléphants de cristal de roche, des arbres d'or sur lesquels chantaient, en battant des ailes, des oiseaux de pierreries, des paons ouvrant en forme de roue leur queue étoilée de soleils en diamants, des masses de camphre taillées en melon et entourées d'une résille de filigrane, des tentes de velours et de brocart avec leurs mâts d'argent massif; puis, dans des citernes, jetés comme du grain dans un silo, des monceaux de pièces d'or et d'argent, des tas de perles et d'escarboucles.

Hakem, qui avait écouté attentivement cette description, dit à son ami Yousouf:

—Sais-tu, frère, que ce que tu as vu là, ce sont les trésors d'Haroun-al-Raschid enlevés par les Fatimites, et qui ne peuvent se trouver que dans le palais du calife?

—Je l'ignorais; mais déjà, à la beauté et à la richesse de mon inconnue, j'avais deviné qu'elle devait être du plus haut rang: que sais-je? peut-être une parente du grand vizir, la femme ou la fille d'un puissant seigneur. Mais qu'avais-je besoin d'apprendre son nom? Elle m'aimait; n'était-ce pas assez? Hier, lorsque j'arrivai au lieu ordinaire du rendez vous, je trouvai des esclaves qui me baignèrent, me parfumèrent et me revêtirent d'habits magnifiques et tels que le calife Hakem lui-même ne pourrait en porter de plus splendides. Le jardin était illuminé, et tout avait un air de fête comme si une noce s'apprêtait. Celle que j'aime me permit de prendre place à ses côtés sur le divan, et laissa tomber sa main dans la mienne en me lançant un regard chargé de langueur et de volupté. Tout à coup elle pâlit comme si une apparition funeste, une vision sombre, perceptible pour elle seule, fût venue faire tache dans la fête. Elle congédia les esclaves d'un geste, et me dit d'une voix haletante: «Je suis perdue! Derrière le rideau de la porte, j'ai vu briller les prunelles d'azur qui ne pardonnent pas. M'aimes-tu assez pour mourir?» Je l'assurai de mon dévouement sans bornes. «Il faut, continua-t-elle, que tu n'aies jamais existé, que ton passage sur la terre ne laisse aucune trace, que tu sois anéanti, que ton corps soit divisé en parcelles impalpables, et qu'on ne puisse retrouver un atome de toi; autrement, celui dont je dépends saurait inventer pour moi des supplices à épouvanter la méchanceté des dives, à faire frissonner d'épouvante les damnés au fond de l'enfer. Suis ce nègre; il disposera de ta vie comme il convient.» En dehors de la poterne, le nègre me fit mettre à genoux comme pour trancher la tête; il balança deux ou trois fois sa lame; puis, voyant ma fermeté, il me dit que tout cela n'était qu'unjeu, une épreuve, et que la princesse avait voulu savoir si j'étais réellement aussi brave et aussi dévoué que je le prétendais. «Aie soin de te trouver demain au Caire vers le soir, à la fontaine des Amants, et un nouveau rendez-vous te sera assigné,» ajouta-t-il avant de rentrer dans le jardin.

Après tous ces éclaircissements, Hakem ne pouvait plus douter des circonstances qui avaient renversé ses projets. Il s'étonnait seulement de n'éprouver aucune colère soit de la trahison de sa sœur, soit de l'amour inspiré par un jeune homme de basse extraction à la sœur du calife. Était-ce qu'après tant d'exécutions sanglantes, il se trouvait las de punir, ou bien la conscience de sa divinité lui inspirait-elle cette immense affection paternelle qu'un dieu doit ressentir à l'égard des créatures? Impitoyable pour le mal, il se sentait vaincu par les grâces toutes puissantes de la jeunesse et de l'amour. Sétalmulc était-elle coupable d'avoir repoussé une alliance où ses préjugés voyaient un crime? Yousouf l'était-il davantage d'avoir aimé une femme dont il ignorait la condition? Aussi le calife se promettait d'apparaître, le soir même, au nouveau rendez-vous qui était donné à Yousouf, mais pour pardonner et pour bénir ce mariage. Il ne provoquait plus que dans cette pensée les confidences de Yousouf. Quelque chose de sombre traversait encore son esprit; mais c'était sa propre destinée qui l'inquiétait désormais.

—Les événements tournent contre moi, se dit-il, et ma volonté elle-même ne me défend plus.

Il dit à Yousouf en le quittant:

—Je regrette nos bonnes soirées de l'okel. Nous y retournerons, car le calife vient de retirer les ordonnances contre le hachich et les liqueurs fermentées. Nous nous reverrons bientôt, ami.

Hakem, rentré dans son palais, fit venir le chef de sa garde, Abou-Arous, qui faisait le service de nuit avec un corps de mille hommes, et rétablit la consigne interrompue pendant les jours de trouble, voulant que toutes les portes du Caire fussentfermées à l'heure où il se rendait à son observatoire, et qu'une seule se rouvrit à un signal convenu quand il lui plairait de rentrer lui-même. Il se fit accompagner, ce soir-là, jusqu'au bout de la rue nommée Derb-al-Siba, monta sur l'âne que ses gens tenaient prêt chez l'eunuque Nésim, huissier de la porte, et sortit dans la campagne, suivi seulement d'un valet de pied et du jeune esclave qui l'accompagnait d'ordinaire. Quand il eut gravi la montagne, sans même être encore monté dans la tour de l'observatoire, il regarda les astres, frappa ses mains l'une contre l'autre, et s'écria:

—Tu as donc paru, funeste signe!

Ensuite il rencontra des cavaliers arabes qui le reconnurent et lui demandèrent quelques secours; il envoya son valet avec eux chez l'eunuque Nésim pour qu'on leur donnât une gratification; puis, au lieu de se rendre à la tour, il prit le chemin de la nécropole située à gauche du Mokattam, et s'avança jusqu'au tombeau de Fokkaï, près de l'endroit nomméMaksabaà cause des joncs qui y croissaient. Là, trois hommes tombèrent sur lui à coups de poignard; mais à peine était-il frappé, que l'un d'eux, reconnaissant ses traits à la clarté de la lune, se retourna contre les deux autres et les combattit jusqu'à ce qu'il fût tombé lui-même auprès du calife en s'écriant:

—O mon frère!

Tel fut du moins le récit de l'esclave échappé à cette boucherie, qui s'enfuit vers le Caire et alla avertir Abou-Arous; mais, quand les gardes arrivèrent au lieu du meurtre, ils ne trouvèrent plus que des vêtements ensanglantés et l'âne gris du calife, nomméKamar, qui avait les jarrets coupés.

L'histoire du calife Hakem était terminée.

Le cheik s'arrêta et se mit à réfléchir profondément. J'étais ému moi-même au récit de cettepassion, moins douloureuse sans doute que celle du Golgotha, mais dont j'avais vu récemmentle théâtre, ayant gravi souvent, pendant mon séjour au Caire, ce Mokattam, qui a conservé les ruines de l'observatoire de Hakem. Je me disais que, dieu ou homme, ce calife Hakem, tant calomnié par les historiens cophtes et musulmans, avait voulu sans doute amener le règne de la raison et de la justice; je voyais sous un nouveau jour tous les événements rapportés par El-Macin, par Makrisi, par Novaïri et autres auteurs que j'avais lus au Caire, et je déplorais ce destin qui condamne les prophètes, les réformateurs, les messies, quels qu'ils soient, à la mort violente, et, plus tard, à l'ingratitude humaine.

—Mais vous ne m'avez pas dit, fis-je observer au cheik, par quels ennemis le meurtre de Hakem avait été ordonné?

—Vous avez lu les historiens, me dit-il; ne savez-vous pas que Yousouf, fils de Dawas, se trouvant au rendez-vous fixé à la fontaine des Amants, y rencontra des esclaves qui le conduisirent dans une maison où l'attendait la sultane Sétalmulc, qui s'y était rendue déguisée; qu'elle le fit consentir à tuer Hakem, lui disant que ce dernier voulait la faire mourir, et lui promit de l'épouser ensuite? Elle prononça en finissant ces paroles conservées par l'histoire: «Rendez-vous sur la montagne, il y viendra sans faute et y restera seul, ne gardant avec lui que l'homme qui lui sert de valet. Il entrera dans la vallée; courez alors sur lui et tuez-le; tuez aussi le valet et le jeune esclave, s'il est avec lui.» Elle lui donna un de ces poignards dont la pointe a forme de lance, et que l'on nommeyafours, et arma aussi les deux esclaves, qui avaient ordre de le seconder, et de le tuer s'il manquait à son serment. Ce fut seulement après avoir porté le premier coup au calife, que Yousouf le reconnut pour le compagnon de ses courses nocturnes, et se tourna contre les deux esclaves, ayant dès lors horreur de son action; mais il tomba à son tour frappé par eux.

—Et que devinrent les deux cadavres, qui, selon l'histoire, ont disparu, puisqu'on ne retrouva que l'âne et les sept tuniques de Hakem, dont les boutons n'avaient point été défaits?

—Vous ai-je dit qu'il y eût des cadavres? Telle n'est pas notre tradition. Les astres promettaient au calife quatre-vingts ans de vie, s'il échappait au danger de cette nuit du 27 schawal 411 de l'hégire. Ne savez-vous pas que, pendant seize ans après sa disparition, le peuple du Caire ne cessa de dire qu'il était vivant[1]?

—On m'a raconté, en effet, bien des choses semblables, dis-je; mais on attribuait les fréquentes apparitions de Hakem à des imposteurs, tels que Schérout, Sikkin et d'autres, qui avaient avec lui quelque ressemblance et jouaient ce rôle. C'est ce qui arrive pour tous ces souverains merveilleux dont la vie devient le sujet des légendes populaires. Les Cophtes prétendent que Jésus-Christ apparut à Hakem, qui demanda pardon de ses impiétés et fit pénitence pendant de longues années dans le désert.

—Voici la vérité selon nos livres, dit le cheik. Après la scène sanglante qui eut lieu près des tombeaux, les deux esclaves chargés des ordres de Sétalmulc s'enfuirent et gagnèrent la ville. Un vieillard passa suivi d'une troupe armée, fit examiner par l'un des siens les blessures du calife et de Yousouf, fils de Dawas, et y fit verser une liqueur précieuse. Ensuite on transporta ces corps dans le tombeau des Fatimites, nécropole immense construite par Moëzzeldin, le fondateur du Caire. Les deux amis, l'un calife, l'autre pêcheur, furent placés dans des tombeaux pareils; ils étaient tous deux princes, tous deux petits-fils de Moëzzeldin. Ce dernier vivait encore.

—Pardon, dis-je au cheik, j'ai eu déjà peine à distinguer dans votre récit ce qui est merveilleux de ce qui est réel, c'est le défaut pour nous de toutes vos histoires arabes...

—Rien de ce que je vous ai raconté, dit le cheik, ne s'éloigne des probabilités humaines. Je n'ai pas dit que Hakem eût fait des prodiges; je n'ai analysé que les sensations de son âme, dont son prophète Hamza nous a transmis les mystères. Pour nous, Hakem est dieu; vous avez le droit, vous autres chrétiens, de ne voir en lui qu'un insensé.

—Et son grand-père, était-il aussi un dieu?

—Non; mais il était, comme vous savez, grand cabaliste, et sa piété singulière le mettait en communication d'esprit avec Albar (nom céleste de Hakem). Albar lui dit un jour: «Le temps approche où je descendrai sur la terre; alors, je paraîtrai sous forme d'homme et je participerai à toutes les misères de l'existence. Je naîtrai comme ton petit-fils et comme toi-même; tu ne me connaîtras pas.» Or, Moëzzeldin eut deux petits-fils dont le premier naquit héritier du trône; l'autre fut élevé comme un simple fellah dans le pays de Kétama (près de la province de Constantine). Moëzzeldin, fatigué du trône, parvint, grâce aux soins d'Avicenne, son médecin, à se faire passer pour mort. Il ignorait dans lequel de ses deux petits-fils était la divinité, et voulut les éprouver dans ces conditions diverses. Retiré dans un monastère de derviches, il assistait inconnu à toutes les actions du règne de Hakem, et, n'en comprenant pas les motifs (ô aveuglement des hommes!), il préparait en secret l'autre à le remplacer sur le trône. Ce fut, dit-on, lui-même qui arrangea le guet-apens du Mokattam. Les deux frères n'avaient été qu'étourdis par des coups de masse; ils reprirent leurs sens dans le tombeau de leur famille, où l'aïeul apparut comme un fantôme et leur demanda compte de leur vie passée. Dans ce sépulcre, voisin des hypogées et des pyramides, Hakem semblait un pharaon jugé par des rois ses ancêtres. Il parla, il expliqua ses actions et ses doctrines. Son aïeul et son frère tombèrent à ses pieds et le reconnurent pour dieu. Mais Hakem ne voulut plus retourner au Caire. Il se rendit avec Moëzzeldin dans le désert d'Ammon et constitua sa doctrine, que son frère répandit plus tard sous le nom d'Hamza. Depuis, il semontra sur divers points de la terre et se retira en dernier lieu sur le Liban, où le peuple crut en lui.

Une autre version moins dt taillée dit seulement que Hakem n'était pas mort des coups qui lui avaient été portés. Recueilli par un vieillard inconnu, il survécut à la nuit fatale où sa sœur l'avait fait assassiner; mais, fatigué du trône, il se retira dans le désert d'Ammon, et formula sa doctrine, qui fut publiée depuis par son disciple Hamza. Ses sectateurs, chassés du Caire après sa mort, se retirèrent sur le Liban, où ils ont formé la nation des Druses.

Toute cette légende me tourbillonnait dans la tête, et je me promettais bien de venir demander au chef druse de nouveaux détails sur la religion de Hakem; mais la tempête qui me retenait à Beyrouth s'était apaisée, et je dus partir pour Saint-Jean-d'Acre, où j'espérais intéresser le pacha en faveur du prisonnier. Je ne revis donc le cheik que pour lui faire mes adieux sans oser lui parler de sa fille, et sans lui apprendre que je l'avais vue déjà chez madame Carlès.

[1]Tous ces détails, ainsi que les données générales de la légende, sont racontés par les historiens cités plus haut, et reproduits la plupart dans l'ouvrage de Silvestre de Sacy sur la religion des Druses. Il est probable que, dans ce récit, fait au point de vue particulier des Druses, on assiste à une de ces luttes millénaires entre les bons et les mauvais esprits incarnés dans une forme humaine, dont nous avons donné un aperçu pages370-372.

[1]Tous ces détails, ainsi que les données générales de la légende, sont racontés par les historiens cités plus haut, et reproduits la plupart dans l'ouvrage de Silvestre de Sacy sur la religion des Druses. Il est probable que, dans ce récit, fait au point de vue particulier des Druses, on assiste à une de ces luttes millénaires entre les bons et les mauvais esprits incarnés dans une forme humaine, dont nous avons donné un aperçu pages370-372.

Il faut s'attendre, sur les navires arabes et grecs, à ces traversées capricieuses qui renouvellent les destins errants d'Ulysse et de Télémaque; le moindre coup de veut les emporte à tous les coins de la Méditerranée; aussi l'Européen qui veut aller d'un point à l'autre des côtes de Syrie est-il forcé d'attendre le passage du paquebot anglais qui fait seul le service des échelles de la Palestine. Tous les mois, un simple brick, qui n'est pas même un vapeur, remonte et descend ces échelons de cités illustres qui s'appelaient Béryte, Sidon, Tyr, Ptolémaïs et Césarée, et qui n'ont conservé ni leurs noms ni même leurs ruines. A ces reines des mers et du commerce dont elle est l'unique héritière, l'Angleterre ne fait pas seulement l'honneur d'unsteamboat. Cependant les divisions sociales si chères à cette nation libre sont strictement observées sur le pont, comme s'il s'agissait d'un vaisseau de premier ordre. Lesfirst placessont interdites aux passagers inférieurs, c'est-à-dire à ceux dont la bourse est la moins garnie, et cette disposition étonne parfois les Orientaux quand ils voient des marchands aux places d'honneur, tandis que des cheiks, des chérifs ou même des émirs se trouvent confondus avec les soldats et les valets. En général, la chaleur est trop grande pour que l'on couche dans les cabines, et chaque voyageur, apportant son lit sur son dos comme le paralytique de l'Evangile, choisit uneplace sur le pont pour le sommeil et pour la sieste; le reste du temps, il se tient accroupi sur son matelas ou sur sa natte, le dos appuyé contre le bordage et fumant sa pipe ou son narghilé. Les Francs seuls passent la journée à se promener sur le pont, à la grande surprise des Levantins, qui ne comprennent rien à cette agitation d'écureuil. Il est difficile d'arpenter ainsi le plancher sans accrocher les jambes de quelque Turc ou Bédouin, qui fait un soubresaut farouche, porte la main à son poignard et lâche des imprécations, se promettant de vous retrouver ailleurs. Les musulmans qui voyagent avec leur sérail, et qui n'ont pas assez payé pour obtenir un cabinet séparé, sont obligés de laisser leurs femmes dans une sorte de parc formé à l'arrière par des balustrades, et où elles se pressent comme des agneaux. Quelquefois, le mal de mer les gagne, et il faut alors que chaque époux s'occupe d'aller chercher ses femmes, de les faire descendre et de les ramener ensuite au bercail. Rien n'égale la patience d'un Turc pour ces mille soins de famille qu'il faut accomplir sous l'œil railleur des infidèles. C'est lui-même qui, matin et soir, s'en va remplir à la tonne commune les vases de cuivre destinés aux ablutions religieuses, qui renouvelle l'eau des narghilés, soigne les enfants incommodés du roulis, toujours pour soustraire le plus possible ses femmes ou ses esclaves au contact dangereux des Francs. Ces précautions n'ont pas lieu sur les vaisseaux où il ne se trouve que des passagers levantins. Ces derniers, bien qu'ils soient de religions diverses, observent entre eux une sorte d'étiquette, surtout en ce qui se rapporte aux femmes.

L'heure du déjeuner sonna pendant que le missionnaire anglais, embarqué avec moi pour Acre, me faisait remarquer un point de la côte qu'on suppose être le lieu même où Jonas s'élança du ventre de la baleine. Une petite mosquée indique la piété des musulmans pour cette tradition biblique, et, à ce propos, j'avais entamé avec le révérend une de ces discussions religieuses qui ne sont plus de mode en Europe, mais qui naissentsi naturellement entre voyageurs dans ces pays où l'on sent que la religion est tout.

—Au fond, lui disais-je, le Coran n'est qu'un résumé de l'Ancien et du Nouveau Testament rédigé en d'autres termes et augmenté de quelques prescriptions particulières au climat. Les musulmans honorent le Christ comme prophète, sinon comme dieu; ils levèrent laKadra Myriam(la Vierge Marie), et aussi nos anges, nos prophètes et nos saints; d'où vient donc l'immense préjugé qui les sépare encore des chrétiens et qui rend toujours entre eux les relations mal assurées?

—Je n'accepte pas cela pour ma croyance, disait le révérend, et je pense que les protestants et les Turcs finiront un jour par s'entendre. Il se formera quelque secte intermédiaire, une sorte de christianisme oriental....

—Ou d'islamisme anglican, lui dis-je. Mais pourquoi le catholicisme n'opérerait-il pas cette fusion?

—C'est qu'aux yeux des Orientaux, les catholiques sont idolâtres. Vous avez beau leur expliquer que vous ne rendez pas un culte à la figure peinte ou sculptée, niais à la personne divine qu'elle représente; que voushonorez, mais que vous n'adorez pas les anges et les saints: ils ne comprennent pas cette distinction. Et, d'ailleurs, quel peuple idolâtre a jamais adoré le bois ou le métal lui-même? Vous êtes donc pour eux à la fois des idolâtres et des polythéistes, tandis que les diverses communions protestantes....

Notre discussion, que je résume ici, continuait encore après le déjeuner, et ces dernières paroles avaient frappé l'oreille d'un petit homme à l'œil vif, à la barbe noire, vêtu d'un caban grec dont le capuchon, relevé sur sa tête, dissimulait la coiffure, seul indice en Orient des conditions et des nationalités.

Nous ne restâmes pas longtemps dans l'indécision.

—Eh! sainte Vierge! s'écria-t-il, les protestants n'y feront pas plus que les autres. LesTurcsseront toujours lesTurcs!

Il prononçaitTurs.

L'interruption indiscrète et l'accent provençal de ce personnagene me rendirent pas insensible au plaisir de rencontrer un compatriote. Je me tournai donc de son côté, et je lui répondis quelques paroles auxquelles il répliqua avec volubilité.

—Non, monsieur, il n'y a rien à faire avec leTur(Turc); c'est un peuple qui s'en va!... Monsieur, je fus ces temps derniers à Constantinople; je me disais: «Où sont lesTurs?...» Il n'y en a plus!

Le paradoxe se réunissait à la prononciation pour signaler de plus en plus un enfant de la Cannebière. Seulement, ce motTur, qui revenait à tout moment, m'agaçait un peu.

—Vous allez loin! lui répliquai-je; j'ai moi-même vu déjà un assez bon nombre de Turcs....

J'affectais de dire ce mot en appuyant sur la désinence; le Provençal n'acceptait pas cette leçon.

—Vous croyez que ce sont desTursque vous avez vus? disait-il en prononçant la syllabe d'une voix encore plus flûtée; ce ne sont pas de vraisTurs: j'entends leTurOsmanli ... tous les musulmans ne sont pas desTurs!

Après tout, un Méridional trouve sa prononciation excellente et celle d'un Parisien fort ridicule; je m'habituais à celle de mon voisin mieux qu'à son paradoxe.

—Êtes-vous bien sûr, lui dis-je, que cela soit ainsi?

—Eh! monsieur, j'arrive de Constantinople; ce sont tous là des Grecs, des Arméniens, des Italiens, des gens de Marseille. Tous lesTursque l'on peut trouver, on en fait des cadis, des ulémas, des pachas; ou bien on les envoie en Europe pour les faire voir. Que voulez-vous! tous leurs enfants meurent; c'est une race qui s'en va!

—Mais, lui dis-je, ils savent encore assez bien garder leurs provinces, cependant.

—Eh! monsieur, qu'est-ce qui les maintient? C'est l'Europe, ce sont les gouvernements qui ne veulent rien changer à ce qui existe, qui craignent les révolutions, les guerres, et dont chacun veut empêcher que l'autre prenne la part la plus forte; c'est pourquoi ils restent en échec à se regarder leblanc des yeux, et, pendant ce temps, ce sont les populations qui en souffrent! On vous parle des armées du sultan; qu'y voyez-vous? Des Albanais, des Bosniaques, des Circassiens, des Kurdes; les marins, ce sont des Grecs; les officiers seuls sont de la race turque. On les met en campagne; tout cela se sauve au premier coup de canon, ainsi que nous avons vu maintes fois..., à moins que les Anglais ne soient là pour leur tenir la baïonnette au dos, comme dans les affaires de Syrie.

Je me tournai du côté du missionnaire anglais; mais il s'était éloigné de nous et se promenait sur l'arrière.

—Monsieur, me dit le Marseillais en me prenant le bras, qu'est-ce que vous croyez que les diplomates feront quand les rayas viendront leur dire: «Voilà le malheur qui nous arrive; il n'y a plus un seulTurdans tout l'empire.... Nous ne savons que faire, nous vous apportons les clefs de tout!»

L'audace de cette supposition me fit rire de tout mon cœur. Le Marseillais continua imperturbablement:

—L'Europe dira: «Il doit y en avoir encore quelque part, cherchons bien!... Est-ce possible? Plus de pachas, plus de vizirs, plus de muchirs, plus de nazirs?... Cela va déranger toutes les relations diplomatiques. A qui s'adresser? Comment ferons-nous pour continuer à payer les drogmans?»

—Ce sera embarrassant en effet.

—Le pape, de son côté, dira: «Eh! mon Dieu! comment faire? Qu'est-ce qui va donc garder le saint sépulcre à présent? Voilà qu'il n'y a plus deTurs[1]!...

Un Marseillais développant un paradoxe ne vous en tient pas quitte facilement. Celui-là semblait heureux d'avoir pris le contre-pied du mot naïf d'un de ses concitoyens: «Vous allez à Constantinople?... Vous y verrez bien desTurs!»

Ce tableau, plein d'exagération sans doute, me frappait par quelques traits de vérité. Que le nombre des Turcs ait diminué beaucoup, cela n'est pas douteux; les races d'hommes s'altèrent et se perdent sous certaines influences, comme celles des animaux. Déjà depuis longtemps, la principale force de l'empire turc reposait dans l'énergie de milices étrangères d'origine à la race d'Othman, telles que les mamelouks et les janissaires. Aujourd'hui, c'est à l'aide de quelques légions d'Albanais que la Porte maintient sous la loi du croissant vingt millions de Grecs, de catholiques et d'Arméniens. Le pourrait-elle encore sans l'appui moral de la diplomatie européenne et sans les secours armés de l'Angleterre? Quand on songe que cette Syrie, dont les canons anglais ont bombardé tous les ports en 1840, et cela, au profit des Turcs, est la même terre où toute l'Europe féodale s'est ruée pendant six siècles, et que nos religions d'État tiennent pour sacrée, on peut croire que le sentiment religieux est tombé bien bas en Europe. Les Anglais n'ont pas même eu l'idée de réserver aux chrétiens l'héritage envahi de Richard Cœur-de-lion.

Je voulais communiquer ces réflexions au révérend; mais, quand je revins près de lui, il m'accueillit d'un air très-froid. Je compris qu'étant aux premières places, il trouvait inconvenant que je me fusse entretenu avec quelqu'un des secondes. Désormais je n'avais plus droit à faire partie de sa société; il regrettait sans doute amèrement d'avoir entamé quelques relations avec un homme qui ne se conduisait pas engentleman. Peut-être m'avait-il pardonné, à cause de mon costume levantin, de ne point porter de gants jaunes et de bottes vernies; mais se prêter à la conversation du premier venu, c'était décidémentimproper! Il ne me reparla plus.


Back to IndexNext