Au milieu de tant de filles à marier, je sentis que l'hospitalité qu'on me donnait dans cette maison présentait certaines chances dangereuses, et je n'osai trop exposer ma situation réelle avant de plus amples informations.
On me fit reconduire chez moi le soir, et j'ai emporté de toute cette aventure le plus gracieux souvenir.... Mais, en vérité, ce ne serait pas la peine d'aller au Caire pour me marier dans une famille française.
Le lendemain, Abdallah vint me demander la permission d'accompagner des Anglais jusqu'à Suez. C'était l'affaire d'une semaine, et je ne voulus pas le priver de cette course lucrative. Je le soupçonnai de n'être pas très satisfait de ma conduite de la veille. Un voyageur qui se passe de drogman toute une journée, qui rôde à pied dans les rues du Caire, et dîne ensuite on ne sait où, risque de passer pour un être bien fallacieux. Abdallah me présenta, du reste, pour tenir sa place, unbarbarinde ses amis, nommé Ibrahim. Le barbarin (c'est ici le nom des domestiques ordinaires) ne sait qu'un peu de patois maltais.
Le juif Yousef, ma connaissance du bazar aux cotons, venait tous les jours s'asseoir sur mon divan et se perfectionner dans la conversation.
—J'ai appris, me dit-il, qu'il vous fallait une femme, et je vous ai trouvé unwékil.
—Unwékil?
—Oui, cela veut dire envoyé, ambassadeur; mais, dans le cas présent, c'est un honnête homme chargé de s'entendre avec les parents des filles à marier. Il vous en amènera, ou vous conduira chez elles.
—Oh! oh! mais quelles sont donc ces filles-là?
—Ce sont des personnes très-honnêtes, et il n'y en a que de celles-là au Caire, depuis que Son Altesse a relégué les autres à Esné, un peu au-dessous de la première cataracte.
—Je veux le croire. Eh bien, nous verrons; amenez-moi ce wékil.
—Je l'ai amené; il est en bas.
Le wékil était un aveugle, que son fils, homme grand et robuste, guidait de l'air le plus modeste. Nous montons à âne tous les quatre, et je riais beaucoup intérieurement en comparant l'aveugle à l'Amour, et son fils au dieu de l'hyménée. Le juif, insoucieux de ces emblèmes mythologiques, m'instruisait chemin faisant.
—Vous pouvez, me disait-il, vous marier ici de quatre manières. La première, c'est d'épouser une fille cophte devant leTurc.
—Qu'est-ce que le Turc?
—C'est un brave santon à qui vous donnez quelque argent, qui dit une prière, vous assiste devant le cadi, et remplit les fonctions d'un prêtre: ces hommes-là sont saints dans le pays, et tout ce qu'ils font est bien fait. Ils ne s'inquiètent pas de votre religion, si vous ne songez pas à la leur; mais ce mariage-là n'est pas celui des filles très-honnêtes.
—Bon! passons à un autre.
—Celui-là est un mariage sérieux. Vous êtes chrétien, et les Cophtes le sont aussi; il y a des prêtres cophtes qui vous marieront, quoique schismatique, sous la condition de consigner un douaire à la femme, pour le cas où vous divorceriez plus tard.
—C'est très-raisonnable; mais quel est le douaire?...
—Oh! cela dépend des conventions. Il faut toujours donner an moins deux cents piastres.
—Cinquante francs! ma foi, je me marie, et ce n'est pas cher.
—Il y a encore une autre sorte de mariage pour les personnes très-scrupuleuses; ce sont les bonnes familles. Vous êtes fiancé devant le prêtre cophte, il vous marie selon son rite, et ensuite vous ne pouvez plus divorcer.
—Oh! mais cela est très-grave: un instant!
—Pardon; il faut aussi, auparavant, constituer un douaire, pour le cas où vous quitteriez le pays.
—Alors, la femme devient donc libre?
—Certainement, et vous aussi; mais, tant que vous restez dans le pays, vous êtes lié.
—Au fond, c'est encore assez juste; mais quelle est la quatrième sorte de mariage?
—Celle-là, je ne vous conseille pas d'y penser. On vous marie deux fois: à l'église cophte et au couvent des Franciscains.
—C'est un mariage mixte?
—Un mariage très-solide: si vous partez, il vous faut emmener la femme; elle peut vous suivre partout et vous mettre les enfants sur les bras.
—Alors, c'est fini, on est marié sans rémission?
—Il y a bien des moyens encore de glisser des nullités dans l'acte.... Mais surtout gardez-vous d'une chose, c'est de vous laisser conduire devant le consul!
—Mais, cela, c'est le mariage européen.
—Tout à fait. Vous n'avez qu'une seule ressource alors; si vous connaissez quelqu'un au consulat, c'est d'obtenir que les bans ne soient pas publiés dans votre pays.
Les connaissances de cet éleveur de vers à soie sur la question des mariages me confondaient, mais il m'apprit qu'on l'avait souvent employé dans ces sortes d'affaires. Il servait de truchement au wékil, qui ne savait que l'arabe. Tous ces détails, du reste, m'intéressaient au dernier point.
Nous étions arrivés presque à l'extrémité de la ville, dans la partie du quartier cophte qui fait retour sur la place de l'Esbekieh du côté de Boulaq. Une maison d'assez pauvre apparence au bout d'une rue encombrée de marchands d'herbes et de fritures, voilà le lieu on la présentation devait se faire. On m'avertit que ce n'était point la maison des parents, mais un terrain neutre.
—Vous allez en voir deux, me dit le juif, et, si vous n'êtes pas content, on en fera venir d'autres.
—C'est parfait; mais, si elles restent voilées, je vous préviens que je n'épouse pas.
—Oh! soyez tranquille, ce n'est pas ici comme chez les Turcs.
—Les Turcs ont l'avantage de pouvoir se rattraper sur le nombre.
—C'est, en effet, tout différent.
La salle basse de la maison était occupée par trois ou quatre hommes en sarrau bleu, qui semblaient dormir; pourtant, grâce au voisinage de la porte de la ville et d'un corps de garde situé auprès, cela n'avait rien d'inquiétant. Nous montâmes par un escalier de pierre sur une terrasse intérieure. La chambre où l'on entrait ensuite donnait sur la rue, et la large fenêtre, avec tout son grillage de menuiserie, s'avançait, selon l'usage, d'un demi-mètre en dehors de la maison. Une fois assis dans cette espèce de garde-manger, le regard plonge sur les deux extrémités de la rue; on voit les passants à travers les dentelures latérales. C'est d'ordinaire la place des femmes, d'où, comme sous le voile, elles observent tout sans être vues. On m'y fit asseoir, tandis que le wékil, son fils et le juif prenaient place sur les divans. Bientôt arriva une femme cophte voilée, qui, après avoir salué, releva sonborghotnoir au-dessus de sa tête, ce qui, avec le voile rejeté en arrière, composait une sorte de coiffure israélite. C'était lakhatbé, ouwékil, des femmes. Elle me dit que les jeunes personnes achevaient de s'habiller. Pendant ce temps, on avait apporté des pipes et du café à toutle monde. Un homme à barbe blanche, en turban noir, avait aussi augmenté notre compagnie. C'était le prêtre cophte. Deux femmes voilées, les mères sans doute, restaient debout à la porte.
La chose prenait du sérieux, et mon attente était, je l'avoue, mêlée de quelque anxiété. Enfin, deux jeunes filles entrèrent, et successivement vinrent me baiser la main. Je les engageai par signes à prendre place près de moi.
-Laissez-les debout, me dit le juif, ce sont vos servantes.
Mais j'étais encore trop Français pour ne pas insister. Le juif parla et fit comprendre sans doute que c'était une coutume bizarre des Européens de faire asseoir les femmes devant eux. Elles prirent enfin place à mes côtés.
Elles étaient vêtues d'habits de taffetas à fleurs et de mousseline brodée. C'était fort printanier. La coiffure, composée du tarbouch rouge entortillé de gazillons, laissait échapper un fouillis de rubans et de tresses de soie; des grappes de petites pièces d'or et d'argent, probablement fausses, cachaient entièrement les cheveux. Pourtant il était aisé de reconnaître que l'une était brune et l'autre blonde; on avait prévu toute objection. La première «était svelte comme un palmier et avait l'œil noir d'une gazelle,» avec un teint légèrement bistré; l'autre, plus délicate, plus riche de contours, et d'une blancheur qui m'étonnait en raison de la latitude, avait la mine et le port d'une jeune reine éclose au pays du matin.
Cette dernière me séduisait particulièrement, et je lui faisais dire toute sorte de douceurs, sans cependant négliger entièrement sa compagne. Toutefois le temps se passait sans que j'abordasse la question principale; alors, la khatbé les fit lever et leur découvrit les épaules, qu'elle frappa de la main pour en montrer la fermeté. Un instant, je craignis que l'exhibition n'allât trop loin, et j'étais moi-même un peu embarrassé devant ces pauvres filles, dont les mains recouvraient de gaze leurs charmes à demi trahis. Enfin le juif me dit: —Quelle est votre pensée?
—Il y en a une qui me plaît beaucoup, mais je voudrais réfléchir: on ne s'enflamme pas tout d'un coup. Nous les reviendrons voir.
Les assistants auraient certainement voulu quelque réponse plus précise. La khatbé et le prêtre cophte me firent presser de prendre une décision. Je finis par me lever en promettant de revenir; mais je sentais qu'on n'avait pas grande confiance.
Les deux jeunes filles étaient sorties pendant cette négociation. Quand je traversai la terrasse pour gagner l'escalier, celle que j'avais remarquée particulièrement semblait occupée à arranger des arbustes. Elle se releva en souriant, et, faisant tomber son tarbouch, elle secoua sur ses épaules de magnifiques tresses dorées, auxquelles le soleil donnait un vif reflet rougeâtre. Ce dernier effort d'une coquetterie, d'ailleurs bien légitime, triompha presque de ma prudence, et je fis dire à la famille que j'enverrais certainement des présents.
—Ma foi, dis-je en sortant au complaisant israélite, j'épouserais bien celle-là devant le Turc.
—La mère ne voudrait pas, elles tiennent au prêtre cophte. C'est une famille d'écrivains: le père est mort; la jeune fille que vous avez préférée n'a encore été mariée qu'une fois, et pourtant elle a seize ans.
—Comment! elle est veuve?
—Non, divorcée.
—Oh! mais cela change la question!
J'envoyai toujours une petite pièce d'étoffe comme présent.
L'aveugle et son fils se remirent en quête et me trouvèrent d'autres fiancées. C'étaient toujours à peu près les mêmes cérémonies, mais je prenais goût à cette revue du beau sexe cophte, et, moyennant quelques étoffes et menus bijoux, on ne se formalisait pas trop de mes incertitudes. Il y eut une mère qui amena sa fille dans mon logis: je crois bien que celle-là aurait volontiers célébré l'hymen devant le Turc; mais, tout bien considéré, cette fille était d'âge à avoir été déjà épousée plus que de raison.
Le barbarin qu'Abdallah avait mis à sa place, un peu jaloux peut-être de l'assiduité du juif et de son wékil, m'amena un jeune homme fort bien vêtu, parlant italien et nommé Mahomet, qui avait à me proposer un mariage tout à fait relevé.
—Pour celui-là, me dit-il, c'est devant le consul. Ce sont des gens riches, et la fille n'a que douze ans.
—Elle est un peu jeune pour moi; mais il parait qu'ici c'est le seul âge où l'on ne risque pas de les trouver veuves ou divorcées.
—Signor, è vero!ils sont très-impatients de vous voir, car vous occupez une maison où il y a eu des Anglais; on a donc une bonne opinion de votre rang. J'ai dit que vous étiez un général.
—Mais je ne suis pas général.
—Allons donc! vous n'êtes pas un ouvrier, ni un négociant. Vous ne faites rien?
—Pas grand'chose.
—Eh bien, cela représente ici au moins le grade d'unmyrliva(général).
Je savais déjà qu'en effet au Caire, comme en Russie, on classait toutes les positions d'après les grades militaires. Il est à Paris des écrivains pour qui c'eût été une mince distinction que d'être assimilés à un général égyptien; moi, je ne pouvais voir là qu'une amplification orientale. Nous montons sur des ânes et nous nous dirigeons vers le Mousky. Mahomet frappe à une maison d'assez bonne apparence. Une négresse ouvre la porte et pousse des cris de joie; une autre esclave noire se penche avec curiosité sur la balustrade de l'escalier, frappe des mains en riant très-haut, et j'entends retentir des conversations où je devinais seulement qu'il était question dumyrlivaannoncé.
Au premier étage, je trouve un personnage proprement vêtu, ayant un turban de cachemire, qui me fait asseoir et me présenteun grand jeune homme comme son fils. C'était le père. Dans le même instant entre une femme d'une trentaine d'années encore jolie; on apporte du café et des pipes, et j'apprends par l'interprète qu'ils étaient de la Haute Égypte, ce qui donnait au père le droit d'avoir un turban blanc. Un instant après, la jeune fille arrive suivie des négresses qui se tiennent en dehors de la porte; elle leur prend des mains un plateau, et nous sert des confitures dans un pot de cristal où l'on puise avec des cuillers de vermeil. Elle était si petite et si mignonne, que je ne pouvais concevoir qu'on songeât à la marier. Ses traits n'étaient pas encore bien formés; mais elle ressemblait tellement à sa mère, qu'on pouvait se rendre compte, d'après la figure de cette dernière, du caractère futur de sa beauté. On l'envoyait aux écoles du quartier franc, et elle savait déjà quelques mots d'italien. Toute cette famille me semblait si respectable, que je regrettais de m'y être présenté sans intentions tout à fait sérieuses. Ils me firent mille honnêtetés, et je les quittai en promettant une réponse prompte. Il y avait de quoi mûrement réfléchir.
Le surlendemain était le jour de la Pâque juive, qui correspond à notre dimanche des Rameaux. Au lieu de buis, comme en Europe, tous les chrétiens portaient le rameau biblique, et les rues étaient pleines d'enfants qui se partageaient la dépouille des palmiers. Je traversais, pour me rendre au quartier franc, le jardin de Rosette, qui est la plus charmante promenade du Caire. C'est une verte oasis au milieu des maisons poudreuses, sur la limite du quartier cophte et du Mousky. Deux maisons de consuls et celle du docteur Clot-Bey ceignent un côté de cette retraite; les maisons franques qui bordent l'impasse Waghorn s'étendent à l'autre extrémité; l'intervalle est assez considérable pour présenter à l'œil un horizon touffu de dattiers, d'orangers et de sycomores.
Il n'est pas facile de trouver le chemin de cet Éden mystérieux, qui n'a point de porte publique. On traverse la maison du consul de Sardaigne en donnant à ses gens quelques paras,et l'on se trouve au milieu de vergers et de parterres dépendant des maisons voisines. Un sentier qui les divise aboutit à une sorte de petite ferme entourée de grillages où se promènent plusieurs girafes que le docteur Clot-Bey fait élever par des Nubiens. Un bois d'orangers fort épais s'étend plus loin à gauche de la route; à droite sont plantés des mûriers entre lesquels on cultive du maïs. Ensuite le chemin tourne, et le vaste espace qu'on aperçoit de ce côté se termine par un rideau de palmiers entremêlés de bananiers, avec leurs longues feuilles d'un vert éclatant. Il y a là un pavillon soutenu par de hauts piliers, qui recouvre un bassin carré autour duquel des compagnies de femmes viennent souvent se reposer et chercher la fraîcheur. Le vendredi, ce sont des musulmanes, toujours voilées le plus possible; le samedi, des juives; le dimanche, des chrétiennes. Ces deux derniers jours, les voiles sont un peu moins discrets; beaucoup de femmes font étendre des tapis près du bassin par leurs esclaves, et se font servir des fruits et des pâtisseries. Le passant peut s'asseoir dans le pavillon même sans qu'une retraite farouche l'avertisse de son indiscrétion, ce qui arrive quelquefois le vendredi, jour des Turques.
Je passais près de là, lorsqu'un garçon de bonne mine vient à moi d'un air joyeux; je reconnais le frère de ma dernière prétendue. J'étais seul. Il me fait quelques signes que je ne comprends pas, et finit par m'engager, au moyen d'une pantomime plus claire, à l'attendre dans le pavillon. Dix minutes après, la porte de l'un des petits jardins bordant les maisons s'ouvre et donne passage à deux femmes que le jeune homme amène, et qui viennent prendre place près du bassin en levant leurs voiles. C'étaient sa mère et sa sœur. Leur maison donnait sur la promenade du côté opposé à celui où j'y étais entré l'avant-veille. Après les premiers saluts affectueux, nous voilà à nous regarder et à prononcer des mots au hasard en souriant de notre mutuelle ignorance. La petite fille ne disait rien, sans doute par réserve; mais, me souvenant qu'elle apprenait l'italien, j'essaye quelques mots de cette langue, auxquels ellerépond avec l'accent guttural des Arabes, ce qui rend l'entretien fort peu clair.
Je tâchais d'exprimer ce qu'il y avait de singulier dans la ressemblance des deux femmes. L'une était la miniature de l'autre. Les traits vagues encore de l'enfant se dessinaient mieux chez la mère; on pouvait prévoir entre ces deux âges une saison charmante qu'il serait doux de voir fleurir. Il y avait près de nous un tronc de palmier renversé depuis peu de jours par le vent, et dont les rameaux trempaient dans l'extrémité du bassin. Je le montrai du doigt en disant:
—Oggi è il giornodelle palme.
Or, les fêtes cophtes, se réglant sur le calendrier primitif de l'Église, ne tombent pas en même temps que les nôtres. Toutefois la petite fille alla cueillir un rameau qu'elle garda à la main, et dit:
—Io cosi sono Roumi. (Moi, comme cela, je suis Romaine!)
Au point de vue des Égyptiens, tous les Francs sont desRomains. Je pouvais donc prendre cela pour un compliment et pour une allusion au futur mariage.... O Hymen, Hyménée! je t'ai vu ce jour-là de bien près! Tu ne dois être sans doute, selon nos idées européennes, qu'un frère puiné de l'Amour. Pourtant ne serait il pas charmant de voir grandir et se développer près de soi l'épouse que l'on s'est choisie, de remplacer quelque temps le père avant d'être l'amant!... Mais pour le mari quel danger!
En sortant du jardin, je sentais le besoin de consulter mes amis du Caire. J'allai voir Soliman-Aga.
—Mariez-vous donc de par Dieu! me dit-il, comme Pantagruel à Panurge.
J'allai de là chez le peintre de l'hôtelDomergue, qui me cria de toute sa voix de sourd:
—Si c'est devant le consul,... ne vous mariez pas!
Il y a, quoi qu'on fasse, un certain préjugé religieux qui domine l'Européen en Orient, du moins dans les circonstances graves. Faire un mariageà la cophte, comme on dit au Caire, cen'est rien que de fort simple; mais le faire avec une toute jeune enfant, qu'on vous livre pour ainsi dire, et qui contracte un lien illusoire pour vous-même, c'est une grave responsabilité morale assurément.
Comme je m'abandonnais à ces sentiments délicats, je vis arriver Abdallah revenu de Suez; j'exposai ma situation.
—Je m'étais bien douté, s'écria-t-il, qu'on profiterait de mon absence pour vous faire faire des sottises. Je connais la famille. Vous êtes-vous inquiété de la dot?
—Oh! peu m'importe; je sais qu'ici ce doit être peu de chose.
—On parle de vingt mille piastres (cinq mille francs).
—Eh bien, c'est toujours cela.
—Comment donc! mais c'est vous qui devez les payer.
—Ah! c'est bien différent.... Ainsi, il faut que j'apporte une dot, au lieu d'en recevoir une?
—Naturellement. Ignorez-vous que c'est l'usage ici?
—Comme on me parlait d'un mariage à l'européenne....
—Le mariage, oui; mais la somme se paye toujours. C'est un petit dédommagement pour la famille.
Je comprenais dès lors l'empressement des parents dans ce pays à marier les petites filles. Rien n'est plus juste d'ailleurs, à mon avis, que de reconnaître, en payant, la peine que de braves gens se sont donnée de mettre au monde et d'élever pour vous une jeune enfant gracieuse et bien faite. Il paraît que la dot, ou pour mieux dire le douaire, dont j'ai indiqué plus haut le minimum, croit en raison de la beauté de l'épouse et de la position des parents. Ajoutez à cela les frais de la noce, et vous verrez qu'un mariage à la cophte devient encore une formalité assez coûteuse. J'ai regretté que le dernier qui m'était proposé fût en ce moment-là au-dessus de mes moyens. Du reste, l'opinion d'Abdallah était que, pour le même prix, on pouvait acquérir tout un sérail au bazar des esclaves.
Que notre vie est quelque chose d'étrange! Chaque matin, dans ce demi-sommeil où la raison triomphe peu à peu des folles images du rêve, je sens qu'il est naturel, logique et conforme à mon origine parisienne de m'éveiller aux clartés d'un ciel gris, au bruit des roues broyant les pavés, dans quelque chambre d'un aspect triste, garnie de meubles anguleux, où l'imagination se heurte aux vitres comme un insecte emprisonné, et c'est avec un étonnement toujours vif que je me retrouve à mille lieues de ma patrie, et que j'ouvre mes sens peu à peu aux vagues impressions d'un monde qui est la parfaite antithèse du nôtre. La voix du Turc qui chante au minaret voisin, la clochette et le trot lourd du chameau qui passe, et quelquefois son hurlement bizarre, les bruissements et les sifflements indistincts qui font vivre l'air, le bois et la muraille, l'aube hâtive dessinant au plafond les mille découpures des fenêtres, une brise matinale chargée de senteurs pénétrantes, qui soulève le rideau de ma porte et me fait apercevoir au-dessus des murs de la cour les têtes flottantes des palmiers; tout cela me surprend, me ravit ... ou m'attriste, selon les jours; car je ne veux pas dire qu'un éternel été fasse une vie toujours joyeuse. Le soleil noir de la mélancolie, qui verse des rayons obscurs sur le front de l'ange rêveur d'Albert Durer, se lève aussi parfois aux plaines lumineuses du Nil,comme sur les bords du Rhin, dans un froid paysage d'Allemagne. J'avouerai même qu'à défaut de brouillard, la poussière est un triste voile aux clartés d'un jour d'Orient.
Je monte quelquefois sur la terrasse de la maison que j'habite dans le quartier cophte, pour voir les premiers rayons qui embrasent au loin la plaine d'Héliopolis et les versants du Mokattam, où s'étend la Ville des Morts, entre le Caire et Matarée. C'est d'ordinaire un beau spectacle, quand l'aube colore peu à peu les coupoles et les arceaux grêles des tombeaux consacrés aux trois dynasties de califes, de soudans et de sultans qui, depuis l'an 1000, ont gouverné l'Égypte. L'un des obélisques de l'ancien temple du soleil est resté seul debout, dans cette plaine, comme une sentinelle oubliée; il se dresse au milieu d'un bouquet touffu de palmiers et de sycomores, et reçoit toujours le premier regard du dieu que l'on adorait jadis à ses pieds.
L'aurore, en Égypte, n'a pas ces belles teintes vermeilles qu'on admire dans les Cyclades ou sur les côtes de Candie; le soleil éclate tout à coup au bord du ciel, précédé seulement d'une vague lueur blanche; quelquefois il semble avoir peine à soulever les longs plis d'un linceul grisâtre, et nous apparaît pâle et privé de rayons, comme l'Osiris souterrain; son empreinte décolorée attriste encore le ciel aride, qui ressemble alors, à s'y méprendre, au ciel couvert de notre Europe, mais qui, loin d'amener la pluie, absorbe toute humidité. Cette poudre épaisse qui charge l'horizon ne se découpe jamais en frais nuages comme nos brouillards: à peine le soleil, au plus haut point de sa force, parvient-il à percer l'atmosphère cendreuse sous la forme d'un disque rouge, qu'on croirait sorti des forges libyques du dieu Phtha. On comprend alors cette mélancolie profonde de la vieille Égypte, cette préoccupation fréquente de la souffrance et des tombeaux que les monuments nous transmettent. C'est Typhon qui triomphe pour un temps des divinités bienfaisantes; il irrite les yeux, dessèche les poumons, et jette des nuées d'insectes sur les champs et sur les vergers.
Je les ai vus passer comme des messagers de mort et de famine, l'atmosphère en était chargée, et, regardant au-dessus de ma tête, faute de point de comparaison, je les prenais d'abord pour des nuées d'oiseaux. Abdallah, qui était monté en même temps que moi sur la terrasse, fit un cercle dans l'air avec le long tuyau de son chibouque, et il en tomba deux ou trois sur le plancher. Il secoua la tête en regardant ces énormes cigales vertes et roses, et me dit:
—Vous n'en avez jamais mangé?
Je ne pus m'empêcher de faire un geste d'éloignement pour une telle nourriture, et cependant, si on leur ôte les ailes et les pattes, elles doivent ressembler beaucoup aux crevettes de l'Océan.
—C'est une grande ressource dans le désert, me dit Abdallah; on les fume, on les sale, et elles ont, à peu de choses près, le goût du hareng saur; avec de la pâte de dourah, cela forme un mets excellent.
—Mais, à ce propos, dis-je, ne serait-il pas possible de me faire ici un peu de cuisine égyptienne? Je trouve ennuyeux d'aller deux fois par jour prendre mes repas à l'hôtel.
—Vous avez raison, dit Abdallah; il faudra prendre à votre service un cuisinier.
—Eh bien, est-ce que le barbarin ne sait rien faire?
—Oh! rien. Il est ici pour ouvrir la porte et tenir la maison propre, voilà tout.
—Et vous-même, ne seriez-vous pas capable de mettre au feu un morceau de viande, de préparer quelque chose enfin?
—C'est de moi que vous parlez? s'écria Abdallah d'un ton profondément blessé. Non, monsieur, je ne sais rien de semblable.
—C'est fâcheux, repris-je en ayant l'air de continuer une plaisanterie; nous aurions pu, en outre, déjeuner avec des sauterelles ce matin; mais, sérieusement, je voudrais prendre mes repas ici. Il y a des bouchers dans la ville, des marchands defruits et de poisson.... Je ne vois pas que ma prétention soit si extraordinaire.
—Rien n'est plus simple, en effet: prenez un cuisinier. Seulement, un cuisinier européen vous coûtera un talari par jour. Encore les beys, les pachas et les hôteliers eux-mêmes ont-ils de la peine à s'en procurer.
—J'en veux un qui soit de ce pays-ci, et qui me prépare les mets que tout le monde mange.
—Fort bien, nous pourrons trouver cela chez M. Jean. C'est un de vos compatriotes qui tient un cabaret dans le quartier cophte, et chez lequel se réunissent les gens sans place.
M. Jean est un débris glorieux de notre armée d'Égypte. Il a été l'un des trente-trois Français qui prirent du service dans les mamelouks après la retraite de l'expédition. Pendant quelques années, il a eu comme les autres un palais, des femmes, des chevaux, des esclaves: à l'époque de la destruction de cette puissante milice, il fut épargné comme Français; mais, rentré dans la vie civile, ses richesses se fondirent en peu de temps. Il imagina de vendre publiquement du vin, chose alors nouvelle en Égypte, où les chrétiens et les juifs ne s'enivraient que d'eau-de-vie, d'arack, et d'une certaine bière nomméebouza. Depuis lors, les vins de Malte, de Syrie et de l'Archipel firent concurrence aux spiritueux, et les musulmans du Caire ne parurent pas s'offenser de cette innovation.
M. Jean admira la résolution que j'avais prise d'échapper à la vie des hôtels.
—Mais, me dit-il, vous aurez de la peine à vous monter une maison. Il faut, au Caire, prendre autant de serviteurs qu'on a de besoins différents. Chacun d'eux met son amour-propre à ne faire qu'une seule chose; et, d'ailleurs, ils sont si paresseux, qu'en peut douter que ce soit un calcul. Tout détail compliqué les fatigue ou leur échappe, et ils vous abandonnent même, pour la plupart, dès qu'ils ont gagné de quoi passer quelques jours sans rien faire.
—Mais comment font les gens du pays?
—Oh! ils les laissent s'en donner à leur aise, et prennent deux ou trois personnes pour chaque emploi. Dans tous les cas, un effendi a toujours avec lui son secrétaire (khatibessir), son trésorier (khazindar), son porte-pipe (tchiboukji), leselikdarpour porter ses armes, leseradjbachipour tenir son cheval, lekahwedji-bachipour faire son café partout où il s'arrête, sans compter lesyamakspour aider tout ce monde. A l'intérieur, il en faut bien d'autres; car le portier ne consentirait pas à prendre soin des appartements, ni le cuisinier à faire le café; il faut avoir jusqu'à un certain porteur d'eau à ses gages. Il est vrai qu'en leur distribuant une piastre ou une piastre et demie, c'est-à-dire de vingt-cinq à trente centimes par jour, on est regardé par chacun de ces fainéants comme un patron très-magnifique.
—Eh bien, dis-je, tout ceci est encore loin des soixante piastres qu'il faut payer journellement dans les hôtels.
—Mais c'est un tracas auquel nul Européen ne peut résister.
—J'essayerai, cela m'instruira.
—Ils vous feront une nourriture abominable.
—Je ferai connaissance avec les mets du pays.
—Il faudra tenir un livre de comptes et discuter les prix de tout.
—Cela m'apprendra la langue.
—Vous pouvez essayer, du reste; je vous enverrai les plus honnêtes, vous choisirez.
—Est-ce qu'ils sont très voleurs?
—Carotteurstout au plus, me dit le vieux soldat, par un ressouvenir du langage militaire. Voleurs! des Égyptiens?... Ils n'ont pas assez de courage.
Je trouve qu'en général ce pauvre peuple d'Égypte est trop méprisé par les Européens. Le Franc du Caire, qui partageaujourd'hui les privilèges de la race turque, en prend ainsi les préjugés. Ces gens sont pauvres, ignorants sans nul doute, et la longue habitude de l'esclavage les maintient dans une sorte d'abjection. Ils sont plus rêveurs qu'actifs, et plus intelligents qu'industrieux; mais je les crois bons et d'un caractère analogue à celui des Hindous, ce qui peut-être tient aussi à leur nourriture presque exclusivement végétale. Nous autres carnassiers, nous respectons fort le Tartare et le Bédouin, nos pareils, et nous sommes portés à abuser de notre énergie à l'égard des populations moutonnières.
Après avoir quitte M. Jean, je traversai la place de l'Esbekieb, pour me rendre à l'hôtelDomergue. C'est, comme on sait, un vaste champ situé entre l'enceinte de la ville et la première ligne des maisons du quartier cophte et du quartier franc. Il y a là beaucoup de palais et d'hôtels splendides. On distingue surtout la maison où fut assassiné Kléber, et celle où se tenaient les séances de l'Institut d'Égypte. Un petit bois de sycomores et defiguiers de Pharaonse rattache au souvenir de Bonaparte, qui les fit planter. A l'époque de l'inondation, toute cette place est couverte d'eau et sillonnée par des canges et des djermes peintes et dorées appartenant aux propriétaires des maisons voisines. Cette transformation annuelle d'une place publique en lac d'agrément n'empêche pas qu'on n'y trace des jardins et qu'on n'y creuse des canaux dans les temps ordinaires. Je vis là un grand nombre de fellahs qui travaillaient à une tranchée; les hommes piochaient la terre, et les femmes en emportaient de lourdes charges dans des couffes de paille de riz. Parmi ces dernières, il y avait plusieurs jeunes filles, les unes en chemise bleue, et celles de moins de huit ans entièrement nues, comme on les voit du reste dans les villages aux bords du Nil. Des inspecteurs armés de bâtons surveillaient le travail, et frappaient de temps en temps les moins actifs. Le tout était sous la direction d'une sorte de militaire coiffé d'un tarbouch rouge, chaussé de bottes fortes à éperons, traînant un sabre de cavalerie, et tenant à la main un fouet enpeau d'hippopotame roulée. Cela s'adressait aux nobles épaules des inspecteurs, comme le bâton de ces derniers à l'omoplate des fellahs.
Le surveillant, me voyant arrêté à regarder les pauvres jeunes filles qui pliaient sous les sacs de terre, m'adressa la parole en français. C'était encore un compatriote. Je n'eus pas trop l'idée de m'attendrir sur les coups de bâton distribués aux hommes, assez mollement du reste; l'Afrique a d'autres idées que nous sur ce point.
—Mais pourquoi, dis-je, faire travailler ces femmes et ces enfants?
—Ils ne sont pas forcés à cela, me dit l'inspecteur français; ce sont leurs pères ou leurs maris qui aiment mieux les faire travailler sous leurs yeux que de les laisser dans la ville. On les paye depuis vingt paras jusqu'à une piastre, selon leur force. Une piastre (vingt-cinq centimes) est généralement le prix de la journée d'un homme.
—Mais pourquoi y en a-t-il quelques-uns qui sont enchaînés? Sont-ce des forçats?
—Ce sont des fainéants; ils aiment mieux passer leur temps à dormir ou à écouter des histoires dans les cafés que de se rendre utiles.
—Comment vivent-ils dans ce cas-là?
—On vit de si peu de chose ici! Au besoin, ne trouvent-ils pas toujours des fruits ou des légumes à voler dans les champs? Le gouvernement a bien de la peine à faire exécuter les travaux les plus nécessaires; mais, quand il le faut absolument, on fait cerner un quartier ou barrer une rue par des troupes, on arrête les gens qui passent, on les attache et on nous les amène; voilà tout.
—Quoi! tout le monde sans exception?
—Oh! tout le monde; cependant, une fois arrêtés, chacun s'explique. Les Turcs et les Francs se font reconnaître. Parmi les autres, ceux qui ont de l'argent se rachètent de la corvée; plusieurs se recommandent de leurs maîtres ou patrons. Lereste est embrigadé et travaille pendant quelques semaines ou quelques mois, selon l'importance des choses à exécuter.
Que dire de tout cela? L'Égypte en est encore au moyen âge. Ces corvées se faisaient jadis au profit des beys mamelouks. Le pacha est aujourd'hui le seul suzerain; la chute des mamelouks a supprimé le servage individuel, voilà tout.
Après avoir déjeuné à l'hôtel, je suis allé m'asseoir dans le plus beau café du Mousky. J'y ai vu pour la première fois danser des almées en public. Je voudrais bien mettre un peu la chose en scène; mais véritablement la décoration ne comporte ni trèfles, ni colonnettes, ni lambris de porcelaine, ni œufs d'autruche suspendus. Ce n'est qu'à Paris que l'on rencontre des cafés si orientaux. Il faut plutôt imaginer une humble boutique carrée, blanchie à la chaux, où pour toute arabesque se répète plusieurs fois l'image peinte d'une pendule posée au milieu d'une prairie entre deux cyprès. Le reste de l'ornementation se compose de miroirs également peints, et qui sont censés se renvoyer l'éclat d'un bâton de palmier chargé de flacons d'huile où nagent des veilleuses, ce qui est, le soir, d'un assez bon effet.
Des divans d'un bois très-dur, qui règnent autour de la pièce, sont bordés de cages en palmier, servant de tabourets pour les pieds des fumeurs, auxquels on distribue de temps en temps les élégantes petites tasses (fines-janes) dont j'ai déjà parlé. C'est là que le fellah en blouse bleue, le Cophte au turban noir, ou le Bédouin au manteau rayé, prennent place le long du mur, et voient sans surprise et sans ombrage le Franc s'asseoir à leurs côtés. Pour ce dernier, lekahwedjisait bien qu'il faut sucrer la tasse, et la compagnie sourit de cette bizarre préparation. Le fourneau occupe un des coins de la boutique et en est d'ordinaire l'ornement le plus précieux. L'encoignure qui le surmonte, garnie de faïence peinte, se découpeen festons et en rocailles, et a quelque chose de l'aspect des poêles allemands. Le foyer est toujours garni d'une multitude de petites cafetières de cuivre rouge, car il faut faire bouillir une cafetière pour chacune de cesfines-Janesgrandes comme des coquetiers.
Et maintenant voici les almées qui nous apparaissent dans un nuage de poussière et de fumée de tabac. Elles me frappèrent au premier abord par l'éclat des calottes d'or qui surmontaient leur chevelure tressée. Leurs talons qui frappaient le sol, pendant que les bras levés en répétaient la rude secousse, faisaient résonner des clochettes et des anneaux; les hanches frémissaient d'un mouvement voluptueux; la taille apparaissait nue sous la mousseline dans l'intervalle de la veste et de la riche ceinture relâchée et tombant très-bas, comme le ceston de Vénus. A peine, au milieu du tournoiement rapide, pouvait-on distinguer les traits de ces séduisantes personnes, dont les doigts agitaient de petites cymbales, grandes comme des castagnettes, et qui se démenaient vaillamment aux sons primitifs de la flûte et du tambourin. Il y en avait deux fort belles, à la mine fière, aux yeux arabes avivés par lecohel, aux joues pleines et délicates légèrement fardées; mais la troisième, il faut bien le dire, trahissait un sexe moins tendre avec une barbe de huit jours: de sorte qu'à bien examiner les choses, et quand, la danse étant finie, il me fut possible de distinguer mieux les traits des deux autres, je ne tardai pas à me convaincre que nous n'avions affaire là qu'à des aimées ... mâles.
O vie orientale, voilà de tes surprises! et moi, j'allais m'enflammer imprudemment pour ces êtres douteux, je me disposais à leur coller sur le front quelques pièces d'or, selon les traditions les plus pures du Levant.... On va me croire prodigue; je me hâte de faire remarquer qu'il y a des pièces d'or nomméesghazis, depuis cinquante centimes jusqu'à cinq francs. C'est naturellement avec les plus petites que l'on fait des masques d'or aux danseuses, quand après un pas gracieux elles viennent incliner leur front humide devant chacun des spectateurs;mais, pour de simples danseurs vêtus en femmes, on peut bien se priver de cette cérémonie en leur jetant quelques paras.
Sérieusement, la morale égyptienne est quelque chose de bien particulier. Il y a peu d'années, les danseuses parcouraient librement la ville, animaient les fêtes publiques et faisaient les délices des casinos et des cafés. Aujourd'hui, elles ne peuvent plus se montrer que dans les maisons et aux fêtes particulières, et les gens scrupuleux trouvent beaucoup plus convenables ces danses d'hommes aux traits efféminés, aux longs cheveux, dont les bras, la taille et le col nu parodient si déplorablement les attraits demi-voilés des danseuses.
J'ai parlé de ces dernières sous le nom d'alméesen cédant, pour être plus clair, au préjugé européen. Les danseuses s'appellentghawasies; les almées sont des chanteuses; le pluriel de ce mot se prononceoualems. Quant aux danseurs autorisés par la morale musulmane, ils s'appellentkhowals.
En sortant du café, je traversai de nouveau l'étroite rue qui conduit au bazar franc pour entrer dans l'impasse Waghorn et gagner le jardin de Rosette. Des marchands d'habits m'entourèrent, étalant sous mes yeux les plus riches costumes brodés, des ceintures de drap d'or, des armes incrustées d'argent, des tarbouchs garnis d'un flot soyeux à la mode de Constantinople, choses fort séduisantes qui excitent chez l'homme un sentiment de coquetterie tout féminin. Si j'avais pu me regarder dans les miroirs du café, qui n'existaient, hélas! qu'en peinture, j'aurais pris plaisir à essayer quelques-uns de ces costumes; mais assurément je ne veux pas tarder à prendre l'habit oriental. Avant tout, il faut songer encore à constituer mon intérieur.
Je rentrai chez moi plein de ces réflexions, ayant depuis longtemps renvoyé le drogman pour qu'il m'y attendit, car je commence à ne plus me perdre dans les rues; je trouvai la maison pleine de monde. Il y avait d'abord des cuisiniers envoyéspar M. Jean, qui fumaient tranquillement sous le vestibule, où ils s'étaient fait servir du café; puis le juif Yousef, au premier étage, se livrant aux délices du narghilé, et d'autres gens encore menant grand bruit sur la terrasse. Je réveillai le drogman qui faisait sonkief(sa sieste) dans la chambre du fond. Il s'écria comme un homme au désespoir:
—Je vous l'avais bien dit, ce matin!
—Mais quoi?
—Que vous aviez tort de rester sur votre terrasse.
—Vous m'avez dit qu'il était bon de n'y monter que la nuit, pour ne pas inquiéter les voisins.
—Et vous y êtes resté jusqu'après le soleil levé.
—Eh bien?
—Eh bien, il y a là-haut des ouvriers qui travaillent à vos frais et que le cheik du quartier a envoyés depuis une heure.
Je trouvai, en effet, des treillageurs qui travaillaient à boucher la vue de tout un côté de la terrasse.
—De ce côté, me dit Abdallah, est le jardin d'unekhanoun(dame principale d'une maison) qui s'est plainte de ce que vous avez regardé chez elle.
—Mais je ne l'ai pas vue ... malheureusement.
—Elle vous a vu, elle, cela suffit.
—Et quel âge a-t-elle, cette dame?
—Oh! c'est une veuve; elle a bien cinquante ans.
Cela me parut si ridicule, que j'enlevai et jetai au dehors les claies dont on commençait à entourer la terrasse; les ouvriers, surpris, se retirèrent sans rien dire, car personne au Caire, à moins d'être de race turque, n'oserait résister à un Franc. Le drogman et le juif secouèrent la tête sans trop se prononcer. Je fis monter les cuisiniers, et je retins celui d'entre eux qui me parut le plus intelligent. C'était un Arabe, à l'œil noir, qui s'appelait Mustafa; il parut très-satisfait d'une piastre et demie par journée que je lui fis promettre. Un des autres s'offrit à l'aider pour une piastre seulement; je ne jugeai pas à propos d'augmenter à ce point mon train de maison.
Je commençais à causer avec le juif, qui me développait ses idées sur la culture des mûriers et l'élève des vers à soie, lorsqu'on frappa à la porte. C'était le vieux cheik qui ramenait ses ouvriers. Il me fit dire que je le compromettais dans sa place, que je reconnaissais mal sa complaisance de m'avoir loué sa maison. Il ajouta que la khanoun était furieuse surtout de ce que j'avais jeté dans son jardin les claies posées sur ma terrasse, et qu'elle pourrait bien se plaindre au cadi.
J'entrevis une série de désagréments, et je tâchai de m'excuser sur mon ignorance des usages, l'assurant que je n'avais rien vu ni pu voir chez cette dame, ayant la vue très-basse....
—Vous comprenez, me dit-il encore, combien l'on craint ici qu'un œil indiscret ne pénètre dans l'intérieur des jardins et des cours, puisque l'on choisit toujours des vieillards aveugles pour annoncer la prière du haut des minarets.
—Je savais cela, lui dis-je.
—Il conviendrait, ajouta-t-il, que votre femme fit une visite à la khanoun, et lui portât quelque présent, un mouchoir, une bagatelle.
—Mais vous savez, repris-je embarrassé, que, jusqu'ici....
—Machallah! s'écria-t-il en se frappant la tête, je n'y songeais plus! Ah! quelle fatalité d'avoir desfrenguisdans ce quartier! Je vous avais donné huit jours pour suivre la loi. Fussiez-vous musulman, un homme qui n'a pas de femme ne peut habiter qu'àokel(khan ou caravansérail); vous ne pouvez rester ici.
Je le calmai de mon mieux; je lui représentai que j'avais encore deux jours sur ceux qu'il m'avait accordés; au fond, je voulais gagner du temps et m'assurer s'il n'y avait pas dans tout cela quelque supercherie tendante à obtenir une somme en sus de mon loyer payé à l'avance. Aussi pris-je, après le départ du cheik, la résolution d'aller trouver le consul de France.
Je me prive, autant que je puis, en voyage, de lettres de recommandation. Du jour où l'on est connu dans une ville, il n'est plus possible de rien voir. Nos gens du monde, même en Orient, ne consentiraient pas à se montrer hors de certains endroits reconnus convenables, ni à causer publiquement avec des personnes d'une classe inférieure, ni à se promener en négligé à certaines heures du jour. Je plains beaucoup ces gentlemen toujours coiffés, bridés, gantés, qui n'osent se mêler au peuple pour voir un détail curieux, une danse, une cérémonie, qui craindraient d'être vus dans un café, dans une taverne, de suivre une femme, de fraterniser même avec un Arabe expansif qui vous offre cordialement le bouquin de sa longue pipe, ou vous fait servir du café sur sa porte, pour peu qu'il vous voie arrêté par la curiosité ou par la fatigue. Les Anglais surtout sont parfaits, et je n'en vois jamais passer sans m'amuser de tout mon cœur. Imaginez un monsieur monté sur un âne, avec ses longues jambes qui traînent presque à terre. Son chapeau rond est garni d'un épais revêtement de coton blanc piqué. C'est une invention contre l'ardeur des rayons du soleil, qui s'absorbent, dit-on, dans cette coiffure moitié matelas, moitié feutre. Le gentleman a sur les yeux deux espèces de coques de noix en treillis d'acier bleu, pour briser la réverbération lumineuse du sol et des murailles; il porte par-dessus tout cela un voile de femme vert contre la poussière. Son paletot de caoutchouc est recouvert encore d'un surtout de toile cirée pour le garantir de la peste et du contact fortuit des passants. Ses mains gantées tiennent un long bâton qui écarte de lui tout Arabe suspect, et généralement il ne sort que flanqué à droite et à gauche de son groom et de son drogman.
On est rarement exposé à faire connaissance avec de pareilles caricatures, l'Anglais ne parlant jamais à qui ne lui est pas présenté; mais nous avons bien des compatriotes qui viventjusqu'à un certain point à la manière anglaise, et, du moment que l'on a rencontré un de ces aimables voyageurs, on est perdu, la société vous envahit.
Quoi qu'il en soit, j'ai fini par me décider à retrouver au fond de ma malle une lettre de recommandation pour notre consul général, qui habitait momentanément le Caire. Le soir même, je dînai chez lui sans accompagnement de gentlemen anglais ou autres. Il y avait là seulement le docteur Clot-Bey, dont la maison était voisine, et M. Lubbert, l'ancien directeur de l'Opéra, devenuhistoriographedu pacha d'Égypte.
Ces deux messieurs, ou, si vous voulez, ces deux effendis, c'est le titre de tout personnage distingué dans la science, dans les lettres ou dans les fonctions civiles, portaient avec aisance le costume oriental. La plaque étincelante dunichandécorait leur poitrine, et il eût été difficile de les distinguer des musulmans ordinaires. Les cheveux rasés, la barbe et ce hâle léger de la peau qu'on acquiert dans les pays chauds, transforment bien vite l'Européen en un Turc très-passable.
Je parcourus avec empressement les journaux français étalés sur le divan du consul. Faiblesse humaine! lire les journaux dans le pays du papyrus et des hiéroglyphes! ne pouvoir oublier, comme madame de Staël aux bords du Léman, le ruisseau de la rue du Bac!
L'Égypte ne possédait encore que deux journaux à elle, une sorte deMoniteurarabe, qui s'imprime à Boulaq, etle Phared'Alexandrie. A l'époque de sa lutte contre la Porte, le pacha fit venir à grands frais un rédacteur français, qui lutta pendant quelques mois contre les journaux de Constantinople et de Smyrne. Le journal était une machine de guerre comme une autre; sur ce point-là aussi, l'Égypte a désarmé; ce qui ne l'empêche pas de recevoir encore souvent les bordées des feuilles publiques du Bosphore.
On s'entretint pendant le dîner d'une affaire qui était jugée très-grave et faisait grand bruit dans la société franque. Un pauvre diable de Français, un domestique, avait résolu de sefaire musulman, et ce qu'il y avait de plus singulier, c'est que sa femme aussi voulait embrasser l'islamisme. On s'occupait des moyens d'empêcher ce scandale: le clergé franc avait pris à cœur la chose, mais le clergé musulman mettait de l'amour-propre à triompher de son côté. Les uns offraient au couple infidèle de l'argent, une bonne place et différents avantages; les autres disaient au mari: «Tu auras beau faire, en restant chrétien, tu seras toujours ce que tu es: ta vie est clouée là; on n'a jamais vu en Europe un domestique devenir seigneur. Chez nous, le dernier des valets, un esclave, un marmiton, devient émir, pacha, ministre; il épouse la fille du sultan: l'âge n'y fait rien; l'espérance du premier rang ne nous quitte qu'à la mort.» Le pauvre diable, qui peut-être avait de l'ambition, se laissait aller à ces espérances. Pour sa femme aussi, la perspective n'était pas moins brillante; elle devenait tout de suite une cadine, l'égale des grandes dames, avec le droit de mépriser toute femme chrétienne ou juive, de porter le habbarah noir et les babouches jaunes; elle pouvait divorcer, chose peut-être plus séduisante encore, épouser un grand personnage, hériter, posséder la terre, ce qui est défendu auxyavours; sans compter les chances de devenir favorite d'une princesse ou d'une sultane mère gouvernant l'empire du fond d'un sérail.
Voilà la double perspective qu'on ouvrait à de pauvres gens, et il faut avouer que cette possibilité des personnages de bas étage d'arriver, grâce au hasard ou à leur intelligence naturelle, aux plus hautes positions, sans que leur passé, leur éducation ou leur condition première y puissent faire obstacle, réalise assez bien ce principe d'égalité qui, chez nous, n'est écrit que dans les codes. En Orient, le criminel lui-même, s'il a payé sa dette à la loi, ne trouve aucune carrière fermée: le préjugé moral disparaît devant lui.
—Eh bien, il faut le dire, malgré toutes ces séductions de la loi turque, les apostasies sont très-rares. L'importance qu'on attachait à l'affaire dont je parle en est une preuve. Le consulavait l'idée de faire enlever l'homme et la femme pendant la nuit, et de les faire embarquer sur un vaisseau français; mais le moyen de les transporter du Caire à Alexandrie? Il faut cinq jours pour descendre le Nil. En les mettant dans une barque fermée, on risquait que leurs cris fussent entendus sur la route. En pays turc, le changement de religion est la seule circonstance où cesse le pouvoir des consuls sur les nationaux.
—Mais pour quoi faire enlever ces pauvres gens? dis-je au consul; en auriez-vous le droit au point de vue de la loi française?
—Parfaitement; dans un port de mer, je n'y verrais aucune difficulté.
—Mais si l'on suppose chez eux une conviction religieuse?
—Allons donc, est-ce qu'on se fait Turc?
—Vous avez quelques Européens qui ont pris le turban.
—Sans doute; de hauts employés du pacha, qui autrement n'auraient pas pu parvenir aux grades qu'on leur a conférés, ou qui n'auraient pu se faire obéir des musulmans.
—J'aime à croire que, chez la plupart, il y a un changement sincère; autrement, je ne verrais là que des motifs d'intérêt.
—Je pense comme vous; mais voici pourquoi, dans les cas ordinaires, nous nous opposons de tout notre pouvoir à ce qu'un sujet français quitte sa religion. Chez nous, la religion est isolée de la loi civile; chez les musulmans, ces deux principes sont confondus. Celui qui embrasse le mahométisme devient sujet turc en tout point, et perd sa nationalité. Nous ne pouvons plus agir sur lui en aucune manière; il appartient au bâton et au sabre; et, s'il retourne au christianisme, la loi turque le condamne à mort. En se faisant musulman, on ne perd pas seulement sa foi, on perd son nom, sa famille, sa patrie; on n'est plus le même homme, on est un Turc; c'est fort grave, comme vous voyez.
Cependant le consul nous faisait goûter un assez bel assortiment de vins de Grèce et de Chypre dont je n'appréciais que difficilement les diverses nuances, à cause d'une saveur prononcéede goudron, qui, selon lui, en prouvait l'authenticité. Il faut quelque temps pour se faire à ce raffinement hellénique, nécessaire sans doute à la conservation du véritable malvoisie, du vin de commanderie ou du vin de Ténédos.
Je trouvai dans le cours de l'entretien un moment pour exposer ma situation domestique; je racontai l'histoire de mes mariages manqués, de mes aventures modestes.
—Je n'ai aucunement l'idée, ajoutai-je, de faire ici le séducteur. Je viens au Caire pour travailler, pour étudier la ville, pour en interroger les souvenirs, et voilà qu'il est impossible d'y vivre à moins de soixante piastres par jour; ce qui, je l'avoue, dérange mes prévisions.
—Vous comprenez, me dit le consul, que, dans une ville où les étrangers ne passent qu'à de certains mois de l'année, sur la route des Indes, où se croisent les lords et les nababs, les trois ou quatre hôtels qui existent s'entendent facilement pour élever les prix et éteindre toute concurrence.
-Sans doute; aussi ai-je loué une maison pour quelques mois.
—C'est le plus sage.
—Eh bien, maintenant on veut me mettre dehors, sous prétexte que je n'ai pas de femme.
—On en a le droit: M. Clot-Bey a enregistré ce détail dans son livre. M. William Lane, le consul anglais, raconte dans le sien qu'il a été soumis lui-même à cette nécessité. Bien plus, lisez l'ouvrage de Maillet, le consul général de Louis XIV, vous verrez qu'il en était de même de son temps; il faut vous marier.
—J'y ai renoncé. La dernière femme qu'on m'a proposée m'a gâté les autres, et, malheureusement, je n'avais pasassez en mariagepour elle.
—C'est différent.
—Mais les esclaves sont beaucoup moins coûteuses: mon drogman m'a conseillé d'en acheter une, et de l'établir dans mon domicile.
—C'est une bonne idée.
—Serai-je ainsi dans les termes de la loi?
—Parfaitement.
La conversation se prolongea sur ce sujet. Je m'étonnais un peu de cette facilité donnée aux chrétiens d'acquérir des esclaves en pays turc: on m'expliqua que cela ne concernait que les femmes plus ou moins colorées; mais on peut avoir des Abyssiniennes presque blanches. La plupart des négociants établis au Caire en possèdent. M. Clot-Bey en élève plusieurs pour l'emploi de sages-femmes. Une preuve encore qu'on me donna que ce droit n'était pas contesté, c'est qu'une esclave noire, s'étant échappée récemment de la maison de M. Lubbert, lui avait été ramenée par la police.
J'étais encore tout rempli des préjugés de l'Europe, et je n'apprenais pas ces détails sans quelque surprise. Il faut vivre un peu en Orient pour s'apercevoir que l'esclavage n'est là en principe qu'une sorte d'adoption. La conclusion de l'esclave y est certainement meilleure que celle du fellah et du rayah libres. Je comprenais déjà en outre, d'après ce que j'avais appris sur les mariages, qu'il n'y avait pas grande différence entre l'Égyptienne vendue par ses parents et l'Abyssinienne exposée au bazar.
Les consuls du Levant diffèrent d'opinion touchant le droit des Européens sur les esclaves. Le code diplomatique ne contient rien de formel là-dessus. Notre consul m'affirma, du reste, qu'il tenait beaucoup à ce que la situation actuelle ne changeât pas à cet égard, et voici pourquoi. Les Européens ne peuvent pas être propriétaires fonciers en Égypte; mais, à l'aide de fictions légales, ils exploitent cependant des propriétés, des fabriques; outre la difficulté de faire travailler les gens du pays, qui, dès qu'ils ont gagné la moindre somme, s'en vont vivre au soleil jusqu'à ce qu'elle soit épuisée, ils ont souvent contre eux le mauvais vouloir des cheiks ou de personnages puissants, leurs rivaux en industrie, qui peuvent tout d'un coup leur enlever tous leurs travailleurs sous prétexte d'utilité publique. Avec des esclaves, du moins, ils peuvent obtenir untravail régulier et suivi, si toutefois ces derniers y consentent, car l'esclave mécontent d'un maître peut toujours le contraindre à le faire revendre au bazar. Ce détail est un de ceux qui expliquent le mieux la douceur de l'esclavage en Orient.
Quand je sortis de chez le consul, la nuit était déjà avancée; le barbarin m'attendait à la porte, envoyé par Abdallah, qui avait jugé à propos de se coucher; il n'y avait rien à dire: quand on a beaucoup de valets, ils se partagent la besogne, c'est naturel.... Au reste, Abdallah ne se fût pas laissé ranger dans cette dernière catégorie! Un drogman est à ses propres yeux un homme instruit, un philologue, qui consent à mettre sa science au service du voyageur; il veut bien encore remplir le rôle de cicérone, il ne repousserait pas même au besoin les aimables attributions du seigneur Pandarus de Troie; mais là s'arrête sa spécialité; vous en avez pour vos vingt piastres par jour!
Au moins faudrait-il qu'il fût toujours là pour vous expliquer toute chose obscure. Ainsi j'aurais voulu savoir le motif d'un certain mouvement dans les rues, qui m'étonnait à cette heure de la nuit. Les cafés étaient ouverts et remplis de monde; les mosquées, illuminées, retentissaient de chants solennels, et leurs minarets élancés portaient des bagues de lumière; des tentes étaient dressées sur la place de l'Esbekieh, et l'on entendait partout les sons du tambour et de la flûte de roseau. Après avoir quitté la place et nous être engagés dans les rues, nous eûmes peine à fendre la foule qui se pressait le long des boutiques, ouvertes comme en plein jour, éclairées chacune par des centaines de bougies, et parées de festons et de guirlandes en papier d'or et de couleur. Devant une petite mosquée située au milieu de la rue, il y avait un immense candélabre portant une multitude de petites lampes de verre en pyramide, et, à l'entour, des grappes suspendues de lanternes. Une trentaine de chanteurs, assis en ovale autourdu candélabre, semblaient former le chœur d'un chant dont quatre autres, debout au milieu d'eux, entonnaient successivement les strophes; il y avait de la douceur et une sorte d'expression amoureuse dans cet hymne nocturne qui s'élevait au ciel avec ce sentiment de mélancolie consacré chez les Orientaux à la joie comme à la tristesse.
Je m'arrêtais à l'écouter, malgré les instances du barbarin, qui voulait m'entraîner hors de la foule, et, d'ailleurs, je remarquais que la majorité des auditeurs se composait de Cophtes, reconnaissables à leur turban noir; il était donc clair que les Turcs admettaient volontiers la présence des chrétiens à cette solennité.
Je songeai fort heureusement que la boutique de M. Jean n'était pas loin de cette rue, et je parvins à faire comprendre au barbarin que je voulais y être conduit. Nous trouvâmes l'ancien mamelouk fort éveillé et dans le plein exercice de son commerce de liquides. Une tonnelle, au fond de l'arrière-cour, réunissait des Cophtes et des Grecs, qui venaient se rafraîchir et se reposer de temps en temps des émotions de la fête.
M. Jean m'apprit que je venais d'assister à une cérémonie de chant, ouzihr, en l'honneur d'un saint derviche enterré dans la mosquée voisine. Cette mosquée étant située dans le quartier cophte, c'étaient des personnes riches de cette religion qui faisaient chaque année les frais de la solennité; ainsi s'expliquait le mélange des turbans noirs avec ceux des autres couleurs. D'ailleurs, le bas peuple chrétien fête volontiers certainsderviches, ousantonsreligieux dont les pratiques bizarres n'appartiennent souvent à aucun culte déterminé, et remontent peut-être aux superstitions de l'antiquité.
En effet, lorsque je revins au lieu de la cérémonie, où M. Jean voulut bien m'accompagner, je trouvai que la scène avait pris un caractère plus extraordinaire encore. Les trente derviches se tenaient par la main avec une sorte de mouvement de tangage, tandis que les quatre coryphées ouzikhersentraient peu à peu dans une frénésie poétique moitié tendre,moitié sauvage; leur chevelure aux longues boucles, conservée contre l'usage arabe, flottait au balancement de leur tête, coiffée non du tarbouch, mais d'un bonnet de forme antique, pareil aupétaseromain; leur psalmodie bourdonnante prenait par instants un accent dramatique; les vers se répondaient évidemment, et la pantomime s'adressait avec tendresse et plainte à je ne sais quel objet d'amour inconnu. Peut-être était-ce ainsi que les anciens prêtres de l'Égypte célébraient les mystères d'Osiris retrouvé ou perdu; telles sans doute étaient les plaintes des corybantes ou des cabires, et ce chœur étrange de derviches hurlant et frappant la terre en cadence obéissait peut-être encore à cette vieille tradition de ravissements et d'extases qui jadis résonnait sur tout ce rivage oriental, depuis les oasis d'Ammon jusqu'à la froide Samothrace. A les entendre seulement, je sentais mes yeux pleins de larmes, et l'enthousiasme gagnait peu à peu tous les assistants.
M. Jean, vieux sceptique de l'armée républicaine, ne partageait pas cette émotion; il trouvait cela fort ridicule, et m'assura que les musulmans eux-mêmes prenaient ces derviches en pitié.
—C'est le bas peuple qui les encourage, me disait-il; autrement, rien n'est moins conforme au mahométisme véritable, et même, dans toute supposition, ce qu'ils chantent n'a pas de sens.
Je le priai néanmoins de m'en donner l'explication.
—Ce n'est rien, me dit-il; ce sont des chansons amoureuses qu'ils débitent on ne sait à quel propos; j'en connais plusieurs en voici une qu'ils ont chantée:
«Mon cœur est troublé par l'amour;—ma paupière ne se ferme plus!—Mes yeux reverront-ils jamais le bien-aimé?
»Dans l'épuisement des tristes nuits, l'absence fait mourir l'espoir; —mes larmes roulent comme des perles,—et mon cœur est embrasé!
»O colombe, dis-moi—pourquoi tu te lamentes ainsi;—l'absence te fait-elle aussi gémir—ou tes ailes manquent-elles d'espace?
»Elle répond: Nos chagrins sont pareils;—je suis consumée par l'amour;—hélas! c'est ce mal aussi,—l'absence de mon bien-aimé, qui me fait gémir.»
Et le refrain dont les trente derviches accompagnent ces couplets est toujours le même: «Il n'y a de Dieu que Dieu!»
—Il me semble, dis-je, que cette chanson peut bien s'adresser en effet à la Divinité; c'est de l'amour divin qu'il est question sans doute.
—Nullement; on les entend, dans d'autres couplets, comparer leur bien-aimée à la gazelle de l'Yémen, lui dire qu'elle a la peau fraîche et qu'elle a passé à peine le temps de boire le lait.... C'est, ajouta-t-il, ce que nous appellerions des chansons grivoises.
Je n'étais pas convaincu; je trouvais bien plutôt aux autres vers qu'il me cita une certaine ressemblance avec le Cantique des cantiques.
—Du reste, ajouta M. Jean, vous les verrez encore faire bien d'autres folies après-demain, pendant la fête de Mahomet; seulement, je vous conseille alors de prendre un costume arabe, car la fête coïncide cette année avec le retour des pèlerins de la Mecque, et, parmi ces derniers, il y a beaucoup de moghrabins (musulmans de l'Ouest) qui n'aiment pas les habits francs, surtout depuis la conquête d'Alger.
Je me promis de suivre ce conseil, et je repris en compagnie du barbarin le chemin de mon domicile. La fête devait encore se continuer toute la nuit.
Le lendemain au matin, j'appelai Abdallah pour commander mon déjeuner au cuisinier Mustafa. Ce dernier répondit qu'il fallait d'abord acquérir les ustensiles nécessaires. Rien n'était plus juste, et je dois dire encore que l'assortiment n'en fut pas compliqué. Quant aux provisions, les femmesfellahs stationnent partout dans les rues avec des cages pleines de poules, de pigeons et de canards; on vend même au boisseau les poulets éclos dans les fours à œufs si célèbres du pays, des Bédouins apportent le matin des coqs de bruyère et des cailles, dont ils tiennent les pattes serrées entre leurs doigts, ce qui forme une couronne autour de la main. Tout cela, sans compter les poissons du Nil, les légumes et les fruits énormes de cette vieille terre d'Égypte, se vend à des prix fabuleusement modérés.
En comptant, par exemple, les poules à vingt centimes et les pigeons à moitié moins, je pouvais me flatter d'échapper longtemps au régime des hôtels; malheureusement, il était impossible d'avoir des volailles grasses: c'étaient de petits squelettes emplumés. Les fellahs trouvent plus d'avantage à les vendre ainsi qu'à les nourrir longtemps de maïs. Abdallah me conseilla d'en acheter un certain nombre de cages, afin de pouvoir les engraisser. Cela fait, on mit en liberté les poules dans la cour et les pigeons dans une chambre, et Mustafa, ayant remarqué un petit coq moins osseux que les autres, se disposa, sur ma demande, à préparer un couscoussou.
Je n'oublierai jamais le spectacle qu'offrit cet Arabe farouche, tirant de sa ceinture son yatagan destiné au meurtre d'un malheureux coq. Le pauvre oiseau payait de bonne mine, et il y avait peu de chose sous son plumage, éclatant comme celui d'un faisan doré. En sentant le couteau, il poussa des cris enroués qui me fendirent l'âme. Mustafa lui coupa entièrement la tête, et le laissa ensuite se traîner encore en voletant sur la terrasse, jusqu'à ce qu'il s'arrêtât, roidît ses pattes, et tombât dans un coin. Ces détails sanglants suffirent pour m'ôter l'appétit. J'aime beaucoup la cuisine que je ne vois pas faire ... et je me regardais comme infiniment plus coupable de la mort du petit coq que s'il avait péri dans les mains d'un hôtelier. Vous trouverez ce raisonnement lâche; mais que voulez-vous! je ne pouvais réussir à m'arracher aux souvenirs classiques de l'Égypte, et dans certains moments je me serais fait scrupulede plonger moi-même le couteau dans le corps d'un légume, de crainte d'offenser un ancien dieu.
Je ne voudrais pas plus abuser pourtant de la pitié qui peut s'attacher au meurtre d'un coq maigre que de l'intérêt qu'inspire légitimement l'homme forcé de s'en nourrir: il y a beaucoup d'autres provisions dans la grande ville du Caire, et les dattes fraîches, les bananes suffiraient toujours pour un déjeuner convenable; mais je n'ai pas été longtemps sans reconnaître la justesse des observations de M. Jean. Les bouchers de la ville ne vendent que du mouton, et ceux des faubourgs y ajoutent, comme variété, de la viande de chameau, dont les immenses quartiers apparaissent suspendus au fond des boutiques. Pour le chameau, l'on ne doute jamais de son identité; mais, quant au mouton, la plaisanterie la moins faible de mon drogman était de prétendre que c'était très-souvent du chien. Je déclare que je ne m'y serais pas laissé tromper. Seulement, je n'ai jamais pu comprendre le système de pesage et de préparation qui faisait que chaque plat me revenait environ à dix piastres; il faut y joindre, il est vrai, l'assaisonnement obligé demeloukiaou debamie, légumes savoureux dont l'un remplace à peu près l'épinard, et dont l'autre n'a point d'analogie avec nos végétaux d'Europe.