[1]Liban, dans les provinces de Tripoli et de Saida.
[1]Liban, dans les provinces de Tripoli et de Saida.
[2]Voici les chiffres les plus récents applicables à la situation de l'empire turc: La race ottomane est de 11,700,000 âmes.Les autres peuples des diverses parties de l'empire, Grecs, Slaves, Arabes, Arméniens, etc., complètent le nombre des sujets de tout l'empire, qui est de 35,350,000 âmes.—La population de Constantinople est de 797,000 âmes, dont 400,000 musulmans, le reste se composant d'Arméniens, de Grecs, etc.Le budget et de 168 millions.L'armée régulière, de 138,680 hommes, peut être portée, avec sa réserve et ses contingents, à plus de 400,000 hommes.
[2]Voici les chiffres les plus récents applicables à la situation de l'empire turc: La race ottomane est de 11,700,000 âmes.
Les autres peuples des diverses parties de l'empire, Grecs, Slaves, Arabes, Arméniens, etc., complètent le nombre des sujets de tout l'empire, qui est de 35,350,000 âmes.—La population de Constantinople est de 797,000 âmes, dont 400,000 musulmans, le reste se composant d'Arméniens, de Grecs, etc.
Le budget et de 168 millions.
L'armée régulière, de 138,680 hommes, peut être portée, avec sa réserve et ses contingents, à plus de 400,000 hommes.
Quel bonheur que tu m'aies écrit par un journal et non par une lettre! La lettre dormirait à l'heure qu'il est au bureau restant du Grand-Caire, où je ne suis plus, ou bien elle courrait encore sur les traces de ton volage ami de l'une à l'autre des échelles du Levant; tandis que le journal, tu l'avais bien prévu, le journal, arrivant à la fois à tous les lieux où je pouvais être, me trouvait justement à Constantinople où je suis. De plus, le monde est si petit et la presse est si grande, que je vais pouvoir te répondre à vingt jours de date par la feuille du Bosphore la plus répandue à Paris, que la bienveillance d'anciens amis met à ma disposition. Cela n'est-il pas merveilleux, et même inquiétant pour la direction des postes? Quant au public, peut-être ne serait-il que trop disposé à respecter nos secrets; je veux dire surtout les miens.
Mais tu m'entretiens d'une affaire qui l'intéresse autant que nous, et qui même ne doit pas être moins populaire à Stamboul qu'à Paris, puisque, si j'en crois ton récit, l'œuvre que tu viens de produire ferait honneur à l'imagination d'un vrai poëte musulman.
La Péri: c'est à la fois un ballet et un poëme: un poëme commeMedjnoun et Lèila, un ballet comme tant de ballets charmants que j'ai vu danser chez d'aimables et hospitaliers personnages de l'Orient. Ces derniers ne s'étonneraient guère que d'une chose: c'est qu'il faille à Paris, pour voir ton ballet s'aller entasser par milliers dans une sorte de cage en bois dorde cuivre, et très-peu garnie de divans; le tout sansnarguilénichibouque, et sans café ni sorbets.
Un habitant un peu aisé d'ici réunirait ses amis sur de bons coussins, ses femmes derrière un grillage, et ferait jouerla Péripar des danseuses ou par des danseurs, selon son goût; et je suis certain qu'il serait très-édifié de la composition et très-ravi des détails chorégraphiques dont Coraly l'a brodée. Il lui manquerait toutefois Carlotta la divine, que l'Opéra retient par un fil d'or; mais qui sait si quelque péri véritable n'obéirait pas au lieu d'elle à l'appel d'un zélé croyant? Pourtant, j'en conviens, l'Orient n'est plus la terre des prodiges, et les péris n'y apparaissent guère, depuis que le Nord a perdu ses fées et ses sylphides brumeuses. Et surtout, ce n'est pas au Caire que ces filles du ciel viendraient chercher des amours platoniques et des cœurs fidèles aux vieilles croyances de l'Hedjaz. L'emploi divin de ces dames risquerait d'être défini un peu matériellement par une police sévère, qui les enverrait se faire des sectateurs aux environs de la première cataracte, parmi les ruines d'Esné.
O mon ami! tu m'avais demandé des détails locaux et pittoresques sur les almées du Caire et leurs danses tant célébrées, je m'étais chargé de faire des recherches touchant le pas del'abeilleet autres cachuchas locales; j'espérais me poser comme un Charles Texier chorégraphique, un Lipsins correspondant de l'Académie de musique. Et tu t'es étonné de ce que, loin de répondre à une mission si facile et si charmante, je ne t'aie décrit que des costumes d'Anglais, des défroques defranguis, et des haillons de fellahs.... Hélas! c'est qu'au moment où tu attachais toutes les splendeurs de l'Opéra au Caire de ton imagination, moi, je ne trouvais à réunir an vrai Caire que les éléments baroques d'une pantomime de Deburau.
Si je ne t'ai rien dit des danses du Caire, c'est qu'il eût été dangereux alors de t'ôter tes illusions. La première danse que j'ai vue avait lieu dans un brillant café du quartier franc, vulgairement nomméMousky. Je voudrais bien te mettre un peula chose en scène; mais véritablement la décoration ne comporte ni trèfles, ni colonnettes, ni lambris de porcelaine, ni œufs d'autruche suspendus. Ce n'est qu'à Paris que l'on rencontre des cafés si orientaux. Imagine plutôt une humble boutique carrée, blanchie à la chaux, où pour toute arabesque se répète plusieurs fois l'image d'une pendule, posée au milieu d'une prairie, entre deux cyprès. Le reste de l'ornementation se compose de miroirs également peints et destinés à se renvoyer l'éclat d'un lustre en bâtons de palmier, chargé de flacons d'huile où nagent des veilleuses, d'ailleurs d'un assez bon effet. Des divans d'un bois assez dur, qui régnent autour de la pièce, sont bordés de cages en palmier servant de tabourets pour les pieds des fumeurs de tabac, ou des consommateurs de hatchich. C'est là que le fellah en blouse bleue, le Cophte au turban noir, le Bédouin au manteau rayé se livrent à des songes qui sans doute sont juste l'opposé des tiens. Ils rêvent peut-être une patrie sans palmiers et sans dromadaires, des fleuves dénués de crocodiles, un ciel de brouillard, des monts de neige, un paradis surtout dont Méhémet-Ali ne soit pas le dieu. Quant auxpérisqui leur apparaissent réellement, au milieu de la poussière et de la fumée de tabac, elles me frappèrent au premier abord par l'éclat des calottes d'or qui surmontaient leur chevelure tressée. Leurs talons, qui frappaient le sol pendant que les bras levés en répétaient la rude secousse, faisaient résonner des clochettes et des anneaux; les hanches frémissaient d'un mouvement qu'illustre chez nous la réprobationmunicipale; la taille apparaissait sous la mousseline, dans l'intervalle de la veste et de la riche ceinture, relâchée comme le ceston de Vénus. A peine, au milieu du tournoiement rapide, pouvait-on distinguer les traits de ces séduisantes personnes, qui se démenaient vaillamment aux sons primitifs du tambourin et de la flûte. Il y en avait deux fort belles, à la mine lière, aux yeux arabes avivés par la teinture, aux joues pleines et délicates légèrement fardées; la troisième ... mais pourquoi ne pas le dire tout de suite?... la troisième, péri subalterne, trahissait un sexemoins tendre avec sa barbe de huit jours! Et moi qui m'apprêtais à leur faire un masque de sequins, d'après les traditions les plus pures de l'Orient, je crus devoir refuser cette galanterie à la face suante des deux autres, qui, tout examen fait, n'étaient évidemment que desalméesmâles. Tu comprends dès lors que je n'avais aucune curiosité de leur faire exécuter lepas de l'abeille,—lequel n'a, dit-on, manqué son effet, à l'Opéra, que parce que la Carlotta ne l'a pas accompli jusque dans ses derniers détails.
Tu vas me demander pourquoi au Caire on risque de rencontrer, sous des apparences très-séduisantes parfois, la réalité définitive d'un pauvre ouvrier sans ouvrage.... A quoi je te dirai, d'après de scrupuleuses informations, que c'est dans l'intérêt de la morale publique que le gouvernement relègue à Esné les véritables almées et autres lorettes du Delta. Cette même moralité, qui substitue si heureusement un sexe à l'autre, a réservé encore aux habitants du Caire une compensation chorégraphique dont il va m'être bien difficile de te donner une idée convenable.
Pour se rendre de la place de l'Esbékieh au Mousky (quartier franc), on suit une rue longue et tortueuse, assez large, encombrée de mendiants, d'âniers, de marchands d'oranges et de vendeurs de cannes à sucre; à gauche, régnent les longs murs du couvent des derviches tourneurs jusqu'à la remise des voitures de Suez, dont la porte est surmontée d'un grand crocodile empaillé. A droite, il y a quelques belles maisons, des cafés, des étalages et même un cabaret italien. Près de là retentissent les trompettes d'une troupe de danseurs équilibristes grecs. Le lieu est, comme tu penses bien, très-frayé, très-bruyant, très-encombré de marchands de friture, de pâtisseries et de pastèques. Il y a toujours aussi des chanteurs de complaintes, des lutteurs, des jongleurs montrant des singes ou des serpents; là enfin se produit publiquement le spectacle que je veux dire, réalisant les plus exorbitantes images des contes drolatiques de Rabelais. La principale figure, dont le corps, traversé d'uneficelle, obéit au genou d'un vieillard jovial, qui la fait parler, danser et mouvoir, n'est autre, comme tu le prévois, que l'immortelCaragueus, caricature antique d'un magistrat du Caire qui vivait sous Saladin. Je n'en avais jamais entendu parler que comme d'une simple ombre chinoise; mais on lui accorde au Caire une existence tout à fait plastique. Je ne te raconterai pas le drame parlé, chanté, mimé et dansé au milieu d'un cercle émerveillé de femmes, d'enfants et de militaires; il est classique en Orient, et la censure locale n'y a rien coupé ni rogné, ainsi que l'a fait, dit-on, la nôtre à Alger. Après ce spectacle naïf, j'ai compris moins encore cet exil des pauvres aimées, réduites à démoraliser la Thébaïde par respect pour les mœurs du Caire, dont voilà les échantillons.
O mon ami! que nous réalisons bien tous les deux la fable de l'homme qui court après la fortune et de celui qui l'attend dans son lit. Ce n'est pas la fortune que je poursuis, c'est l'idéal, la couleur, la poésie, l'amour peut-être, et tout cela t'arrive, à toi qui restes, en m'échappant, à moi qui cours. Une seule fois, imprudent, tu t'es gâté l'Espagne en l'allant voir, et il t'a fallu bien du talent ensuite et bien de l'invention pour avoir droit de n'en pas convenir. Moi, j'ai déjà perdu, royaume à royaume et province à province, la plus belle moitié de l'univers, et bientôt je ne vais plus savoir où réfugier mes rêves; mais c'est l'Égypte que je regrette le plus d'avoir chassée de mon imagination, pour la loger tristement dans mes souvenirs!... Toi, tu crois encore à l'ibis, au lotus pourpré, au Nil jaune; tu crois au palmier d'émeraude, au nopal, au chameau peut-être.... Hélas! l'ibis est un oiseau sauvage, le lotus un oignon vulgaire; le Nil est une eau rousse à reflets d'ardoise; le palmier a l'air d'un plumeau grêle; le nopal n'est qu'un cactus; le chameau n'existe qu'à l'état de dromadaire; les almées sont des mâles, et, quant aux femmes véritables, il paraît qu'on est heureux de ne pas les voir!
Non, je ne penserai plus au Caire, la ville desMille et une Nuits, sans me rappeler les Anglais que je t'ai décrits, les voiluressuspendues de Suez, coucous du désert; les Turcs vêtus à l'européenne, les Francs mis à l'orientale, les palais neufs de Méhémet-Ali bâtis comme des casernes, meublés comme des cercles de province avec des fauteuils et canapés d'acajou, des billards, des pendules à sujet, des lampes-carcel, les portraits à l'huile de messieurs ses fils en artilleurs, tout l'idéal d'un bourgeois campagnard!... Tu parles de la citadelle; la décoration qu'on t'a faite à l'Opéra doit y montrer debout encore les colonnes de granit rouge du vieux palais de Saladin; moi, j'y ai trouvé, dominant la ville, une vaste construction carrée qui a l'air d'un marché aux grains, et qu'on prétend devoir être une mosquée quand elle sera finie: c'est une mosquée, en effet, comme la Madeleine est une église; les gouvernements modernes ont toujours la précaution de bâtir à Dieu des demeures qui puissent servir à autre chose quand on ne croit plus en lui!
Oh! que suis curieux d'aller voir à Paris le Caire de Philastre et Cambon; je suis sûr que c'est mon Caire d'autrefois, celui que j'avais vu tant de fois en rêve, qu'il me semblait, comme à toi, y avoir séjourné dans je ne sais quel temps, sous le règne du sultan Bibars ou du calife Hakem!... Ce Caire-là, je l'ai reconstruit parfois encore au milieu d'un quartier désert ou de quelque mosquée croulante; il me semblait que j'imprimais les pieds dans la trace de mes pas anciens; j'allais, je médisais: «En détournant ce mur, en passant cette porte, je verrai telle chose;» et la chose était là, ruinée mais réelle.
N'y pensons plus! ce Caire-là gît sous la cendre et la poussière, l'esprit et les besoins modernes en ont triomphé comme la mort. Encore dix ans, et des rues européennes auront coupé à angles droits la vieille ville poudreuse et muette, qui croule en paix sur les pauvres fellahs. Ce qui reluit, ce qui brille, ce qui s'accroît, c'est le quartier des Francs, la ville des Anglais, des Maltais et des Français de Marseille. Oh! ne viens pas voir celle-là qui dévore l'autre, cet entrepôt du commerce des Indes, ce comptoir florissant du seul négociant de l'Égypte, ce magasinde son unique producteur! Tu n'aurais plus l'idée d'y faire voltiger des péris fantastiques sur le front heureux d'un bon musulman endormi. Ne viens pas voir le Nil, que le pyroscaphe dispute au crocodile, le désert sillonné par les roues anglaises, l'île de Roddah transformée en jardin anglais par Ibrahim, avec des rivières factices, des gazons et des ponts chinois. Songe que les pavillons de Choubrah sont éclairés au gaz, que le Mokattam est couvert de moulins à vent, et qu'on parle de restaurer les pyramides, depuis Gizèh jusqu'au Darfour, pour en faire des télégraphes!... Oh! reste à Paris, et puisse le succès de ton ballet se prolonger jusqu'à mon retour! Je retrouverai à l'Opéra le Caire véritable, l'Égypte immaculée, l'Orient qui m'échappe, et qui t'a souri d'un rayon de ses yeux divins. Heureux poëte! tu as commencé par réaliser ton Égypte avec des feuilles et des livres; aujourd'hui, la peinture, la musique, la choréographie s'empressent d'arrêter au vol tout ce que tu as rêvé d'elles; les génies de l'Orient n'ont jamais eu plus de pouvoir. L'œuvre des pharaons, des califes et des soudans disparait presque entièrement sous la poudre du khamsin ou sous le marteau d'une civilisation prosaïque; mais, sous tes regards, ô magicien! son fantôme animé se relève et se reproduit avec des palais, des jardins presque réels, et des péris presque idéales! Mais c'est à cette Égypte-là que je crois et non pas à l'autre: aussi bien les six mois que j'ai passés là sont passés; c'est déjà le néant; j'ai vu encore tant de pays s'abîmer derrière mes pas comme des décorations de théâtre; que m'en reste-il? une image aussi confuse que celle d'un songe: le meilleur de ce qu'on y trouve, je le savais déjà par cœur.
[1]Pendant que Gérard de Nerval voyageait en Orient, M. Théophile Gautier, ayant donné le ballet dela Périà l'Académie royale de musique et de danse, adressa à son ami le compte rendu de la représentation, par la voie de feuilleton dela Presse. En réponse à ce compte rendu, Gérard fit insérer dans leJournal de Constantinoplela lettre que nous reproduisons ici, et dans laquelle on retrouve cet esprit délicat, cette poésie pleine de cœur, cette douce philosophie qui faisaient aimer à la fois, chez Gérard de Nerval, et l'homme et l'écrivain. (Note des Éditeurs.)
[1]Pendant que Gérard de Nerval voyageait en Orient, M. Théophile Gautier, ayant donné le ballet dela Périà l'Académie royale de musique et de danse, adressa à son ami le compte rendu de la représentation, par la voie de feuilleton dela Presse. En réponse à ce compte rendu, Gérard fit insérer dans leJournal de Constantinoplela lettre que nous reproduisons ici, et dans laquelle on retrouve cet esprit délicat, cette poésie pleine de cœur, cette douce philosophie qui faisaient aimer à la fois, chez Gérard de Nerval, et l'homme et l'écrivain. (Note des Éditeurs.)
J'ignore si tu prendras grand intérêt aux pérégrinations d'un touriste parti de Paris en plein novembre. C'est une assez triste litanie de mésaventures, c'est une bien pauvre description à faire, un tableau sans horizon, sans paysage, où il devient impossible d'utiliser les trois ou quatrevuesde Suisse ou d'Italie qu'on a faites avant de partir, les rêveries mélancoliques sur la mer, la vague poésie des lacs, lesétudesalpestres, et toute cette flore poétique des climats aimés du soleil qui donnent à la bourgeoisie de Paris tant de regrets amers de ne pouvoir aller plus loin que Montreuil ou Montmorency.
Aussi bien la terre est partout revêtue de neige, et, sur cette neige d'hier, il pleut très-fort aujourd'hui. On traverse Melun, Montereau, Joigny, on dîne à Auxerre; tout cela n'a rien de fort piquant. Seulement, imagine-toi l'imprudence d'un voyageur qui, trop capricieux pour consentir à suivre la ligne, à peu près droite, des chemins de fer, s'abandonne à toutes les chances des diligences, plus ou moins pleines, qui pourront passer le lendemain! Ce hardi compagnon laisse partir sans regret leLaffitte et Caillardrapide, qui l'avait amené à une table d'hôte bien servie; il sourit au malheur des autres convives,forcés de laisser la moitié du dîner, et trinque en paix avec les trois ou quatre habitués pensionnaires de l'établissement, qui ont encore une heure à rester à table. Satisfait de son idée, il s'informe, en outre, des plaisirs de la ville, et finit par se laisser entraîner au début de M. Auguste dansBuridan, lequel s'effectue dans le chœur d'une église transformée en théâtre.
Le lendemain, notre homme s'éveille à son heure; il a dormi pour deux nuits, de sorte que laGénéraleest déjà passée. Pourquoi ne pas reprendreLaffitte et Caillard, l'ayant pris la veille? Il déjeune:Laffittepasse et n'a de place que dans le cabriolet.
—Vous avez encore laBerline du commerce, dit l'hôte désireux de garder un voyageur agréable.
LaBerlinearrive à quatre heures, remplie de compagnons tisseurs en voyage pour Lyon. C'est une voiture fort gaie: elle chante et fume tout le long de la route; mais elle porte déjà deux couches superposées de voyageurs.
—Reste laChalonaise.
—Qu'est-ce que cela?
—C'est la doyenne des voitures de France. Elle ne part qu'à cinq heures; vous avez le temps de dîner.
Ce raisonnement est séduisant; je fais retenir ma place, et je m'assieds, deux heures après, dans le coupé, à côté du conducteur.
Cet homme est aimable; il était de la table d'hôte et ne paraissait nullement pressé de partir. C'est qu'il connaissait trop sa voiture, lui!
—Conducteur, le pavé de la ville est bien mauvais!
—Oh! monsieur, ne m'en parlez pas! Ils sont un tas dans le conseil municipal qui ne s'y entendent pas plus.... On leur a offert des chaussées anglaises, desmacadam, des pavés de bois, desaigledonsde pavés; eh bien, ils aiment mieux les cailloux, les moellons; tout ce qu'ils peuvent trouver pour faire sauter les voitures!
—Mais, conducteur, nous voilà sur la terre et nous sautons presque autant.
—Monsieur, je ne m'aperçois pas.... C'est que le cheval est au trot.
—Le cheval?
—Oui, oui; mais nous allons en prendre un autre pour la montée.
A cette délibération, je frémis....
—Au fond, qu'est-ce que c'est donc que laChalonaise?
—Oh! elle est bien connue; c'est la première voiture de la France.
—La plus ancienne?
—Précisément.
Au relais suivant, je descends pour examiner laChalonaise, cette œuvre de haute antiquité. Elle était digne de figurer dans un musée, auprès des fusils à rouet, des canons à pierre et des presses en bois: laChalonaiseest peut-être aujourd'hui la seule voiture de France qui ne soit pas suspendue.
Alors, tu comprends le reste; ne trouver de repos qu'en se suspendant momentanément aux lanières de l'impériale, prendre sans cheval une leçon de trot de trente-six heures, et finir par être déposé proprement sur le pavé de Chalon à deux heures du matin, par un des plus beaux orages de la saison.
—Le bateau à vapeur part à cinq heures du matin.
—Fort bien.
Aucune maison n'est ouverte. Est-il bien sûr que ce soit là Chalon-sur-Saône?... Si c'était Châlons-sur-Marne!... Non, c'est bien le port de Chalon-sur-Saône, avec ses marches en cailloux, d'où l'on glisse agréablement vers le fleuve; les deux bateaux rivaux reposent encore, côte à côte, en attendant qu'ils luttent de vitesse; il y en a un qui est parvenu à couler bas son adversaire tout récemment. Nous demandons qu'il passe à l'état de vaisseau de guerre, et qu'on l'envoie en Orient.
Déjà le pyroscaphe se remplit de gros marchands, d'Anglais,de commis voyageurs et des joyeux ouvriers de laBerline. Tout cela descend vers la seconde ville de France; mais, moi, je m'arrête à Mâcon. Mâcon! c'est devant cette ville même que je passais il y a trois ans, dans une saison plus heureuse; je descendais vers l'Italie, et les jeunes filles, en costume presque suisse, qui venaient offrir sur le pont des grappes de raisin monstrueuses, étaient les premières jolies filles du peuple que j'eusse vues depuis Paris. En effet, le Parisien n'a pas l'idée de la beauté des paysannes et des ouvrières telles qu'on peut les voir dans les villes du Midi. Mâcon est une ville à demi suisse, à demi méridionale, assez laide d'ailleurs.
On m'a montré la maison de M. de Lamartine, grande et sombre; il existe une jolie église sur la hauteur. Un regard du soleil est venu animer un instant les toits plats, aux tuiles arrondies, et détacher le long des murs quelques feuilles de vigne jaunies; la promenade aux arbres effeuillés souriait encore sous ce rayon.
La voiture de Bourg part à deux heures; on a visité tous les recoins de Mâcon; on roule bientôt doucement dans ces monotones campagnes de la Bresse, si riantes en été; puis on arrive vers huit heures à Bourg.
Bourg mérite surtout d'être remarqué par son église, qui est de la plus charmante architecture byzantine, si j'ai bien pu distinguer dans la nuit, ou bien peut-être de ce style quasi renaissance qu'on admire à Saint-Eustache. Tu voudras bien excuser un voyageur, encore brisé par laChalonaise, de n'avoir pu éclaircir ce doute en pleine obscurité.
J'avais bien étudié mon chemin sur la carte. Au point de vue des messageries, des voituresLaffitte, de la poste, en un mot, selon la route officielle, j'aurais pu me laisser transporter à Lyon et prendre la diligence pour Genève; mais la route dans cette direction formait un coude énorme. Je connais Lyon et je ne connais pas la Bresse. J'ai pris, comme on dit, le chemin de travers. ... Est-ce le chemin le plus court?
O Alphonse Karr! ô Jules Janin! ce problème vous intéresseraitsans doute; mais, moi, que m'importe? je n'écris pas de romans.
Si le journal naïf d'un voyageur enthousiaste a quelque intérêt pour qui risque de le devenir, apprends que, de Bourg à Genève, il n'y a pas de voitures directes. Fais un détour de dix-huit lieues vers Lyon, un retour de quinze lieues vers Pont-d'Ain, et tu résoudras le problème en perdant dix heures.
Mais il est plus simple de se rendre de Bourg à Pont-d'Ain, et, là, d'attendre la voiture de Lyon.
—Vous en avez le droit, me dit-on; la voiture passe à onze heures; vous arriverez à trois heures du matin.
Une patache vient à l'heure dite, et, quatre heures après, le conducteur me dépose sur la grande route avec mon bagage à mes pieds.
Il pleuvait un peu; la route était sombre, on ne voyait ni maisons ni lumières.
—Vous allez suivre la route tout droit, me dit le conducteur avec bonté. A un kilomètre et demi environ, vous trouverez une auberge; on vous ouvrira, si l'on n'est pas couché.
Et la voiture continua sa route vers Lyon.
Je ramasse ma valise et mon carton à chapeau.... J'arrive à l'auberge désignée; je frappe à coups de pavé pendant une heure.... Mais, une fois entré, j'oublie tous mes maux....
L'auberge de Pont-d'Ain est une auberge de cocagne. En descendant le lendemain matin, je me trouve dans une cuisine immense et grandiose. Des volailles tournaient aux broches, des poissons cuisaient sur les fourneaux. Une table bien garnie réunissait des chasseurs très-animés. L'hôte était un gros homme et l'hôtesse une forte femme, très-aimables tous les deux.
Je m'inquiétais un peu de la voiture de Genève.
—Monsieur, me dit-on, elle passera demain vers deux heures.
—Oh! oh!
—Mais vous avez ce soir le courrier.
—La poste?
—Oui, la poste.
—Ah! très-bien.
Je n'ai plus qu'à me promener toute la journée. J'admire l'aspect de l'auberge, bâtiment en briques, à coins de pierre du temps de Louis XIII. Je visite le village, composé d'une seule rue encombrée de bestiaux, d'enfants et de villageois avinés: —c'était un dimanche;—et je reviens en suivant le cours de l'Ain, rivière d'un bleu magnifique, dont le cours rapide fait tourner une foule de moulins.
A dix heures du soir, le courrier arrive. Pendant qu'il soupe, on me conduit, pour marquer ma place, dans la remise où était sa voiture.
O surprise! c'était un panier.
Oui, un simple panier suspendu sur un vieux train de voiture, excellent pour contenir les paquets et les lettres; mais le voyageur y passait à l'état de simple colis.
Une jeune dame en deuil et en larmes arrivait de Grenoble par ce véhicule incroyable; je dus prendre place à ses côtés.
L'impossibilité de se faire une position fixe parmi les paquets confondait forcément nos destinées: la dame finit par faire trêve à ses larmes, qui avaient pour cause un oncle décédé à Grenoble. Elle retournait à Ferney, pays de sa famille.
Nous causâmes beaucoup de Voltaire. Nous allions doucement, à cause des montées et des descentes continuelles. Le courrier, trop dédaigneux de sa voiture pour y prendre place lui-même, fouettait d'en bas le cheval, qui frisait de temps en temps la crête des précipices.
Le Rhône coulait à notre droite, à quelques centaines de pieds au-dessous de la route; des postes de douaniers se montraient çà et là dans les rochers, car de l'autre côté du fleuve est la frontière de Savoie.
De temps en temps, nous nous arrêtions un instant dans de petites villes, dans des villages où l'on n'entendait que les crisdes animaux réveillés par notre passage. Le courrier jetait des paquets à des mains ou à des pattes invisibles, et puis nous repartions au grand trot de son petit cheval.
Vers le point du jour, nous aperçûmes, du haut des montagnes, une grande nappe d'eau, vaste et coupant au loin l'horizon comme une mer: c'était le lac Léman.
Une heure après, nous prenions le café à Ferney en attendant l'omnibus de Genève.
De là, en deux heures, par des campagnes encore vertes, par un pays charmant, au travers des jardins et des joyeuses villas, j'arrivais dans la patrie de Jean-Jacques Rousseau.
Il est bon de convenir aujourd'hui que l'Europe est parfaitement connue à tout le monde; un voyageur ne peut donc faire tout au plus que l'itinéraire de sa route, la chronique de ses aventures, et, au besoin, transcrire la carte de son dîner, comme faisait Louis XVIII, dans le plus intéressant itinéraire qu'on ait jamais donné. Par exemple, n'est-il pas intéressant de savoir qu'à Genève il est fort difficile d'avoir des truites, et que ces poissons sont aussi rares dans le Léman que les huîtres à Ostende, et les carpes dans le Rhin? L'an dernier, je m'émerveillais, à une table d'hôte de Mannheim, de ne jamais manger de carpe, l'aimant beaucoup. (Il faut ajouter encore que je n'ai pu obtenir de cidre à Rouen, ni de pâté de foies à Strasbourg, sous prétexte que ce n'était pas la saison.)
—Monsieur, me répondit un Allemand de cette bonne ville de Mannheim, croyez-vous que l'on pêche comme cela des carpes dans le Rhin?
—On m'a montré, répondis-je froidement, chez Chevet, quelques-uns de ces animaux qui avaient la prétention d'y avoir séjourné.
—Je ne dis pas, monsieur, observa l'Allemand, qu'il n'y ait pas de carpes dans le Rhin....
—Dites-le, si vous voulez, monsieur; à Paris, nous appellerions cela un paradoxe; mais, ici, cela peut-être parfaitement vrai.
—Monsieur, dit l'Allemand, les carpes du Rhin sont fort belles; c'est un régal de têtes couronnées. On en sait le compte, et les pêcheurs du Rhin, qui forment une corporation, se les sont partagées depuis longtemps. Ils les connaissent; et, quand un pêcheur en rencontre une, il dit: «Tiens, c'est la carpe d'un tel;» et il la remet honnêtement dans l'eau.
Je pense qu'il en est de même des truites du Léman. Du reste, la cuisine est assez bonne à Genève, et la société fort agréable. Tout le monde parle parfaitement le français, mais avec une espèce d'accent qui rappelle un peu la prononciation de Marseille. Les femmes sont fort jolies, et ont presque toutes un type de physionomie qui permettrait de les distinguer parmi d'autres. Elles ont, en général, les cheveux noirs ou châtains; mais leur carnation est d'une blancheur et d'une finesse éclatantes; leurs traits sont réguliers, leurs joues sont colorées, leurs yeux beaux et calmes. Il m'a semblé voir que les plus belles étaient celles d'un certain âge, ou plutôt d'un âge certain. Alors, les bras et les épaules sont admirables, mais la taille est un peu forte. Ce sont des femmes dans les idées de Sainte-Beuve, des beautéslakistes; et, si elles ont des bas bleus, il doit y avoir de fort belles jambes dedans.
Tu ne m'as pas encore demandé où je vais: le sais-je moi-même? Je vais tâcher de voir des pays que je n'ai pas vus; et puis, dans cette saison, l'on n'a guère le choix des routes; il faut prendre celles que la neige, l'inondation ou les voleurs n'ont pas envahies. (Tu ne crois pas aux voleurs, ni moi non plus; je n'en ai jamais vu et j'en ai souvent inventé.) Eh bien, il se trouve ici des gens qui y croient; et les journaux nous assurent que la Bavière en est infestée. Mais, quant aux neiges, on nous en fait de terribles récits. Tantôt c'est un guide qui disparait aux yeux de son voyageur, comme un démon sous une trappe; ailleurs, une diligence qui reste dix-sept jours engloutie;les voyageurs sont forcés de se nourrir des chevaux; plus loin, un Anglais, qui allait chercher le printemps en Italie, se perd dans les neiges et n'est sauvé par aucun chien du mont Saint-Bernard, attendu que le théâtre de l'Ambigu, qui, tu le sais, joue en ce moment un drame sur ce sujet, a négligé de les renvoyer à leur poste. Mais les récits d'inondation sont, jusqu'ici, les plus terribles. On vient de nous en faire un dont les circonstances sont si bizarres, que je ne puis résister à l'envie de te l'envoyer.
Un courrier chargé de dépêches a passé ces jours derniers la frontière, se rendant en Italie. C'était un simpleattaché, très-flatté de rouler, aux frais de l'État, dans une belle chaise de poste neuve, bien garnie d'effets et d'argent; en un mot, un jeune homme en belle position: son domestique par derrière, très-enveloppé de manteaux.
Le jour baissait, la route se trouvait en plusieurs endroits traversée par les eaux; il se présente un torrent plus rapide que les autres; le postillon espère le franchir de même; pas du tout, voilà l'eau qui emporte la voiture, et les chevaux sont à la nage; le postillon ne perd pas la tête, il parvient à décrocher son attelage, et l'on ne le revoit plus.
Le domestique se jette à bas de son siège, fait deux brasses et gagne le bord. Pendant ce temps, la chaise de poste, toute neuve, comme nous l'avons dit, et bien fermée, descendait tranquillement le fleuve en question. Cependant, que faisait l'attaché?... Cet heureux garçon dormait.
On comprend toutefois qu'il s'était réveillé dès les premières secousses. Envisageant la question de sang-froid, il jugea que sa voiture ne pouvait flotter longtemps ainsi, se hâta de quitter ses habits, baissa la glace de la portière, où l'eau n'arrivait pas encore, prit ses dépêches dans ses dents, et, d'une taille fluette, parvint à s'élancer dehors.
Pendant qu'il nageait bravement, son domestique était allé chercher du secours au loin. De telle sorte qu'en arrivant au rivage, notre envoyé diplomatique se trouvaseuletnusur laterre, comme le premier homme. Quant à sa voiture, elle voguait déjà fort loin.
En faisant quelques pas, le jeune homme aperçut heureusement une chaumière savoyarde, et se hâta d'aller demander asile. Il n'y avait dans cette maison que deux femmes, la tante et la nièce. Tu peux juger des cris et des signes de croix qu'elles firent en voyant venir à elles un monsieur déguisé en modèle d'académie.
L'attaché parvint à leur faire comprendre la cause de sa mésaventure, et, voyant un fagot près du foyer, dit à la tante qu'elle le jetât au feu, et qu'on la payerait bien.
—Mais, dit la tante, puisque vous êtes tout nu, vous n'avez pas d'argent.
Ce raisonnement était inattaquable. Heureusement, le domestique arriva dans la maison, et cela changea la face des choses. Le fagot fut allumé, l'attaché s'enveloppa dans une couverture, et tint conseil avec son domestique.
La contrée n'offrait aucune ressource: cette maison était la seule à deux lieues à la ronde; il fallait donc repasser la frontière pour chercher des secours.
—Et de l'argent? dit l'attaché à son Frontin.
Ce dernier fouilla dans ses poches, et, comme le valet d'Alceste, il n'en put guère tirer qu'un jeu de cartes, une ficelle, un bouton et quelques gros sous, le tout fort mouillé.
—Monsieur, dit-il, une idée! Je me mettrai dans votre couverture, et vous prendrez ma culotte et mon habit. En marchant bien, vous serez dans quatre heures à A***, et vous y trouverez ce bon général T..., qui nous faisait tant fête à notre passage.
L'attaché frémit à cette proposition: endosser une livrée, passer le pantalon d'un domestique et se présenter aux habitants d'A***, au commandant de la place et à son épouse! Il avait trop vuRuy Blaspour admettre ce moyen.
—Ma bonne femme, dit-il à son hôtesse, je vais me mettredans votre lit, et j'attendrai le retour de mon domestique, que j'envoie à la ville d'A*** pour chercher de l'argent.
La Savoyarde n'avait pas trop de confiance; en outre, elle et sa nièce couchaient dans ce lit, et n'en avaient pas d'autre; cependant, la diplomatie de notre envoyé finit par triompher de ce dernier obstacle. Le domestique partit, et le maître reprit comme il put son sommeil d'une heure auparavant, si fâcheusement troublé.
Au point du jour, il s'éveilla au bruit qui se faisait à la porte. C'était son valet suivi de sept lanciers. Le général n'avait pas cru devoir faire moins pour son jeune ami.... Par exemple, il n'envoyait aucun argent.
L'attaché sauta à bas de son lit.
—Que diable le général veut-il que je fasse de sept lanciers? Il ne s'agit pas de conquérir la Savoie!
—Mais, monsieur, dit le domestique, c'est pour retirer la voiture.
—Et où est-elle, la voiture?
On se répandit dans le pays. Le torrent coulait toujours avec majesté, mais la voiture n'avait laissé nulle trace. Les Savoyardes commencèrent à s'inquiéter. Heureusement, notre jeune diplomate ne manquait pas d'expédients. Ses dépêches à la main, il convainquit les lanciers de l'importance qu'il y avait à ce qu'il ne perdît pas une heure, et l'un de ces militaires consentit à lui prêter son uniforme et à rester à sa place dans le lit, ou bien devant le feu, roulé dans la couverture, à son choix.
Voilà donc l'attaché qui repart enfin pour A***, laissant un lancier en gage chez les Savoyardes (on peut espérer qu'il n'en est rien résulté qui pût troubler l'harmonie entre les deux gouvernements). Arrivé dans la ville, il s'en va trouver le commandant, qui avait peine à le reconnaître sous son uniforme.
—Mais, général, je vous avais prié de m'envoyer des habits et de l'argent....
—Votre voiture est donc perdue? dit le général.
—Mais, jusqu'à présent, on n'en a pas de nouvelles; lorsque vous m'aurez donné de l'argent, il est probable que je pourrai la faire retirer de l'eau par des gens du pays.
—Pourquoi employer des gens du pays, puisque nous avons des lanciers qui ne coûtent rien?
—Mais, général, on ne peut pas tout faire avec des lanciers! et, quand vous m'aurez prêté quelque autre habit....
—Vous pouvez garder celui-ci; nous en avons encore au magasin....
—Eh bien, avec les fonds que vous pourrez m'avancer, je vais me transporter sur les lieux.
—Pardon, mon cher ami, je n'ai pas de fonds disponibles; mais tout le secours que l'autorité militaire peut mettre à votre disposition....
—Pour Dieu, général, ne parlons plus de vos lanciers!... Je vais tâcher de trouver de l'argent dans la ville, et je n'en suis pas moins votre obligé, du reste.
—Tout à votre service, mon cher ami.
L'attaché produisit très-peu d'effet au maire et au notaire de la ville, surtout sous l'habit qu'il portait. Il fut contraint d'aller jusqu'à la sous-préfecture la plus voisine, où, après bien des pourparlers, il obtint ce qu'il lui fallait. La voiture fut retirée de l'eau, le lancier fut dégagé, les Savoyardes furent bien payées de leur hospitalité, et notre diplomate repartit par le courrier.
Je lui souhaite d'avoir trouvé une voiture meilleure que celle qui m'a transporté à Ferney. Ensuite il y a eu deux jours de perdus pour les dépêches, et qui sait combien de complications cela a pu amener dans unequestionquelconque.
On pourrait faire tout un vaudeville là-dessus, en gazant toutefois certains détails. Le lancier laissé en gage ne peut pas rester tout le temps dans un lit: la jeune Savoyarde lui prête une robe. On le trouve fort aimable ainsi. On rit beaucoup; un mariage s'ébauche, et l'attaché paye la dot.
Mais il n'y a de dénoûment qu'au théâtre: la vérité n'en a jamais.
Veux-tu savoir maintenant le nom de l'attaché?... C'était mon cousin Henri, parti de Paris en même temps que moi, et plus maltraité encore en chaise de poste que je ne l'ai été dans les véhicules modestes que j'ai rencontrés.
Au fond, ces malheurs m'épouvantent; pourquoi n'attendrais-je pas le printemps dans cette bonne ville de Genève, où les femmes sont si jolies, la cuisine passable, le vin, notre vin de France, et qui ne manque, hélas! que d'huîtres fraîches et de carpes du Léman, le peu qu'on en voit nous venant de Paris.
Si je change de résolution, je te l'écrirai.
Me voici donc parvenu à Genève: par quels chemins, hélas! et par quelles voitures! Mais, en vérité, qu'aurais-je à l'écrire, si je faisais route comme tout le monde, dans une bonne chaise de poste ou dans un bon coupé, enveloppé d'un cache-nez, de paletots et de manteaux, avec une chancelière et un rond sous moi?... J'aime à dépendre un peu du hasard: l'exactitude numérotée des stations des chemins de fer, la précision des bateaux à vapeur arrivant à heure et à jour fixes, ne rejouissent guère un poëte, ni un peintre, ni même un simple archéologue, ou collectionneur comme je suis.
La vie sensuelle de Genève m'a tout à fait remis de mes premières fatigues.—Où vais-je? Où peut-on souhaiter d'aller en hiver? Je vais au-devant du printemps, je vais au-devant du soleil.... Il flamboie à mes yeux dans les brumes colorées de l'Orient.—L'idée m'en est venue en me promenant sur les hautes terrasses de la ville, qui encadrent une sorte de jardin suspendu. Les soleils couchants y sont magnifiques.
Je n'ai nulle envie non plus de t'amuser beaucoup de mes dangers et de mes mésaventures, comme l'auteur fameux duVoyage à Saint-Cloud. Et pourtant tu ne m'empêcheras pas de regretter ces bons voyages difficiles de la vieille France, comme on les trouve peints dans Cyrano, dans le chevalier d'Assoucy, et même dans la tournée gastronomique de Bachaumont et de Chapelle. Te souviens-tu des joyeuses pérégrinations dubaron de Fœneste, lequel avait soin de se payer de sa dépense dans les hôtelleries, en emportant tout au moins de sa chambre les serviettes, le peigne, et jusqu'au pot-à-eau s'il était d'étain. Et, dans les premiers chapitres deMarianne, quel voyage encore que celui de ce gros coche de Bordeaux, qui mettait trois semaines pour venir à Paris, versait cinq ou six fois en route et subissait au moins deux attaques de larrons!
Voilà des plaisirs que nous n'avons plus, et une grande source d'intérêt qu'ont perdue les récits des modernes voyageurs. Une fois hors de France, on espère retrouver encore cette bonne veine, dans les pays de montagnes surtout. Mais, hélas! combien l'imprévu est devenu rare, même en Suisse, où l'on voyage à pied la moitié du temps! l'imprévu, c'est-à-dire un torrent qui fait un bateau de votre voiture (tu n'as pas oublié l'histoire de l'attaché); une avalanche qui vous ensevelit; un ours de Berne qui vient vous flairer au passage; un flot de la mer de glace qui manque sous vos pieds, et peut-être (en cas de forte recommandation), une petite aventure de voleurs....
Pardon, je vais trop loin; tu ne crois plus aux voleurs; les voleurs n'existent plus en effet nulle part, et tu sais comme moi que l'on est obligé de payer des malheureux pour se déclarer criminels, afin que les magistrats, les procureurs du roi, les avocats et la gendarmerie départementale, aient quelque raison d'exister et de toucher leurs traitements, afin que les galères et les prisons soient encore habitées. Ce sont de petites comédies qui se jouent en plein jour entre des robes noires et des vestes trouées, et l'on peut voir, en lisant nos feuilles judiciaires, combien il se dépense là d'invention et d'esprit.
Mais, à défaut d'aventures, la description restait du moins au touriste littéraire; il comptait les pierres des monuments etles feuilles des forêts; il faisait des terrains, des fonds fuyants, des horizons; le daguerréotype arrive, il lui coupe le paysage sous le pied; déjà, dans chaque ville nouvelle, nous en rencontrons deux ou trois, qui n'attendent pour fonctionner qu'un rayon de soleil; mais le soleil est rare dans la saison où nous sommes, et nos paysagistes mécaniques n'ont que la ressource de l'aller chercher au-dessus des nuages, en se livrant à des ascensions périlleuses.
Ce sont bien les hautes Alpes que l'on découvre de tous côtés à l'horizon. J'avoue que je ne les connaissais pas encore. On avait prétendu me les montrer à Lyon, du haut de Fourvières; à Nice, du haut d'une montagne qui domine la ville; mais je n'en avais pris qu'une idée fort nulle ou fort vague. Me voilà donc en face du mont Blanc! Je voudrais bien me rappeler les vingt vers de Delille qui l'ont rendu célèbre; mais je ne me souviens que de ceux qui ont immortalisé le café:
Et je crois, du génie éprouvant le réveil,Boire dans chaque goutte un rayon de soleil!
Ce qui n'est nullement applicable! C'était anciennement un poëte bien commode que celui-là, qui avait cloué sur chaque paysage une belle épigraphe d'alexandrins. Toute la nature se trouvait étiquetée comme au Jardin botanique. Les gens du monde rencontraient là de l'enthousiasme tout fait, comme les compliments de bonne année. Il existe encore à Genève beaucoup d'admirateurs de Delille.
J'ai donc cherché le mont Blanc toute la soirée; j'ai suivi les bords du lac, j'ai monté sur les plus hautes terrasses de la ville; j'ai fait le tour des remparts, n'osant demander à personne: «Où est donc le mont Blanc?» Et j'ai fini par l'admirer sous la forme d'un immense nuage blanc et rouge, qui réalisait le rêve de mon imagination. Malheureusement, pendant que je calculais en moi-même les dangers que pouvait présenter le projet d'aller planter tout en haut un drapeau tricolore, pendant qu'il me semblait voir circuler des ours noirs sur la neigeimmaculée de sa cime, voilà que ma montagne a manqué de base tout à coup, elle s'est trouvée coupée et suspendue dans le ciel comme le pays deLaputa; quant au véritable mont Blanc, tu comprendras qu'ensuite il m'ait causé peu d'impression.
Mais la promenade de Genève était fort belle à ce soleil couchant, avec son horizon immense et ses vieux tilleuls aux branches effeuillées. La partie de la ville qu'on aperçoit en se retournant est aussi très-bien disposée pour le coup d'oeil, et présente un amphithéâtre de rues et de terrasses plus agréable à voir qu'à parcourir.
J'entrai dans le théâtre, qui est assez grand, mais qui paraît peu florissant dans son intérieur; on y jouait trois vaudevilles avec une troupe d'invalides dramatiques, dont je n'ai pu suffisamment apprécier le talent. Genève a le même désavantage que la Belgique de se trouver française sans le vouloir; ces fausses nations sont toujours malheureuses, soit dans leur déférence servile, soit dans leur prétention à l'individualité. Depuis 1830, la France a donné un coup de main à l'une et un coup de pied à l'autre; ce qui fait que les Français ne sont guère aimés dans ces deux endroits. À Genève comme à Bruxelles, j'ai vu force caricatures sur nous; la plupart se rapportent à l'époque des menaces de guerre de 1836. Il y en a une qui représente un voltigeur français s'avançant sur la frontière avec une mine de sabreur extrêmement féroce. Du côté de la Suisse, se pose un volontaire génevois, petit mais intrépide, qui lui crie:
Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, etc.
J'ai trouvé remarquable que ces messieurs eussent retourné contre nous, en guise de canons, deux vers de Corneille. Il faut convenir, d'ailleurs, que ceci est moins amer que la fameuse caricature de l'entrée desFransquillonsen Belgique.
En descendant du théâtre vers le lac, on suit la grande rue parisienne, la rue de la Corraterie, où sont les plus riches boutiques. La rue du Léman, qui fait angle avec cette dernière,et dont une partie jouit de la vue du port, est toutefois la plus commerçante et la plus animée. Du reste, Genève, comme toutes les villes du Midi, n'est pavée que de cailloux. Le bitume commence à s'y montrer de loin en loin; et, en effet, dans les pays si nombreux où le grès manque, le bitume dont Paris s'est lassé si vite, a toujours un bel avenir. De longs passages sombres, à l'antique, établissent des communications entre les rues. Les fabriques qui couvrent le fond du lac et la source du Rhône donnent aussi une physionomie originale à la ville.
Te parlerai-je encore du quartier neuf, situé de l'autre côté du Rhône, et tout bâti dans le goût de la rue de Rivoli; du palais du philanthrope Eynard, dont tu connais les innombrables portraits lithographiés, qui se vendaient jadis au profit des Grecs et des noirs? Mais il vaut mieux s'arrêter au milieu du pont, sur un terre-plein planté d'arbres, où se trouve la statue de Jean-Jacques Rousseau. Le grand homme est là, drapé en Romain, dans la position d'Henri IV sur le pont Neuf; seulement, Rousseau est à pied, comme il convient à un philosophe. Il suit des yeux le cours du Rhône, qui sort du lac, si beau, si clair, si rapide déjà,—et si bleu, que l'empereur Alexandre y retrouvait un souvenir de la Néva, bleue aussi comme la mer!
L'extrémité du lac Léman, tout emboîtée dans les quais de la ville, est couverte en partie de ces laides cabanes qui servent de moulins à eau ou de buanderies, ce qui offre un spectacle plus varié qu'imposant. Au contraire, lorsqu'on tourne le dos à la ville pour se diriger vers Lausanne, lorsque le bateau à vapeur sort du port encombré de petits navires, le coup d'œil présente tout à fait l'illusion de la grande mer. Jamais pourtant on ne perd entièrement de vue les deux rives, mais la ligne du fond tranche nettement l'horizon de sa lame d'azur; des voiles blanches se balancent au loin, et les rives s'effacent sous une teinte violette, tandis que les palais et les villas éclatent par intervalles au soleil levant; c'est l'image affaiblie de ces riants détroits du golfe de Naples, que l'on suit si longtemps avant d'aborder. D'ailleurs, pourquoi te décrirais-je encore ce lac illustré,que Victor Hugo a parcouru vingt-cinq ans après Byron? Pourquoi te parlerais-je de Vevay, de Clarens, de Chillon, que, d'ailleurs, je n'ai point vus? Avant d'arriver à ces lieux immortels, le bateau s'arrête à Lausanne, et me dépose sur la rive, avec tout mon bagage, entre les bras des douaniers. Lorsqu'il devient bien constaté que je n'importe pas de cigares français (vraie régie) dont l'Helvétie est avide, on me livre à quatre commissionnaires, qui tiennent à se partager mes effets. L'un porte ma valise, l'autre mon chapeau, l'autre mon parapluie, l'autre ne porte rien. Alors, ils me font comprendre difficilement —car ici s'arrête la langue française—qu'il s'agit de faire une forte lieue à pied, toujours en montant. Une heure après, par le plus rude et le plus gai chemin du monde, j'arrive à Lausanne, et je traverse la charmante plate-forme qui sert de promenade publique et de jardin au Casino.
De là, la vue est admirable. Le lac s'étend à droite à perte de vue, étincelant des feux du soleil, tandis qu'à gauche il semble un fleuve qui se perd entre les hautes montagnes, obscurci par leurs grandes ombres. Les cimes de neige couronnent celte perspective d'Opéra, et, sous la terrasse, à nos pieds, les vignes jaunissantes se déroulent en tapis jusqu'au bord du lac. Voilà, comme dirait un artiste, leponcifde la nature suisse: depuis la décoration jusqu'à l'aquarelle, nous avons vu cela partout; il n'y manque que des naturels en costume; mais ces derniers ne s'habillent que dans la saison des Anglais; autrement, ils sont mis comme toi et moi. Ne va pas croire maintenant que Lausanne soit la plus riante ville du monde. Il n'en est rien. Lausanne est une ville tout en escaliers; les quartiers se divisent par étages; la cathédrale est au moins au septième. C'est une fort belle église gothique, gâtée et dépouillée aujourd'hui par sa destination protestante, comme toutes les cathédrales de la Suisse, magnifiques au dehors, froides et nues à l'intérieur. Lorsque j'y entrai, on faisait queue à l'une des portes en se battant un peu: c'étaient des gamins du pays qui venaient chercher leur carte d'électeur; car il paraît que lasacristie est une succursale de la municipalité. Je m'étonnai de voir cette marmaille affublée de droits politiques.
La vue est encore plus belle sur la plate-forme de l'église; toute cette ville biscornue a beaucoup de l'aspect de Blois.
Les clochers même ont l'air gauche et provincial.
Il y a une foule de girouettes de clinquant et de toits pointus d'un aspect fort gai.
Comme je pensais à dîner, en sortant de l'église, il me fut répondu partout que ce n'était plus l'heure. Je finis par me rendre au Casino, comme à l'endroit le plus apparent; et, là, le maître, accoutumé aux fantaisies bizarres de MM. les Anglais, ne fit que sourire de ma demande et voulut bien me faire tuer un poulet.
Ne sachant plus que faire, le reste de la soirée, jusqu'au départ de la voiture de Berne, je m'établis dans un café, où je retrouvai les mêmes numéros duConstitutionnelet duSièclequi ont paru le jour de mon départ, ce qui m'obligea encore à me jeter sur les journaux du lieu. La politique de tous ces petits pays est très-amusante, dans ce sens qu'elle a les mêmes nuances, les mêmes divisions, les mêmes colères, les mêmes lieux communs que la nôtre; c'est une révolution dans un verre d'eau. Les querelles religieuses y jettent encore des complications que nous n'avons plus; il paraît, d'après lepremier-Lausanneque j'avais sous les yeux, qu'il y a encore des straussiens dans beaucoup d'endroits. Le parti de Strauss, vaincu dans le temps à Zurich, levait la tête à Lausanne; le grand conseil a frappé un grand coup. Il y avait là un certain professeur Scherr, straussien déclaré, auquel la ville donnait, ainsi qu'aux autres professeurs, cinquante louis d'or, le logement, le jardin et le bois: pour le punir d'un discours peu orthodoxe, on lui a retranché le jardin, et, s'il parle encore, on lui retranchera le bois; ainsi de suite. Ces moyens doux valent assurément mieux que la grande prise d'armes de Zurich, et sont beaucoup plus faits pour convaincre les schismatiques.Autrefois, on les eût traités plus durement dans ce même canton où Calvin fit rôtir Michel Servetavec du bois vert, afin que le supplice durât plus longtemps. Aujourd'hui, l'on se contente de leur ôter le bois; au lieu de les faire brûler sur la place publique, on les laisse geler dans leurs maisons.
Je suis là tellement désœuvré, que je passe de la politique aux annonces. J'en trouve de fort amusantes; je serais heureux de pouvoir ajouter à leur publicité, mais elle leur viendrait trop tard en aide. Les avis judiciaires sont conçus dans une forme tout à fait paternelle; aussi recommandons ces formules d'épîtres à nos juges d'instruction; cela peut épargner beaucoup de gendarmes, et, si les criminels lisent les journaux, ils ne peuvent manquer d'être touchés par des avertissements si polis.
Ces lectures étant, après tout, peu récréatives, j'ai été charmé de monter dans la diligence, et de m'y incruster chaudement entre deux fortes dames de Lausanne qui se rendaient aussi à Berne. N'est-ce pas moi qui ai dit dernièrement que toutes les femmes de Genève ont quarante ans? Cela vient sans doute de ce que, ces dames étant en général fort jolies, Paris les enlève dans leur belle saison, et ne les rend à leur patrie qu'après les avoir un peu fanées, un peu brisées.... Elles demeurent là quelques années, à l'état d'illusions perdues, elles vont mirer leurs bas bleus dans le lac bleu; c'est l'école encore vigoureuse de Rousseau, de madame de Staël, de Benjamin Constant. Puis, quand les quarante ans qui leur servaient à en avoir trente, commencent à friser le demi-siècle, ces beautés passent un jour de Genève à Lausanne par la douce transition du lac Léman. C'est alors l'école de Senancour, de madame de Krudner, de madame de Charrière, etc.; cela fait des anges tombés, déchus, abattus, abîmés, à un point extraordinaire; puis Balzac les relève un jour de son souffle puissant. La femme de cinquante ans demande à s'appuyer sur la canne de notre ami. Je ne fais que lui transmettre ce désir, et lui apprendre combien il est aimé et espéré dans ce pays.
Voici que je quitte enfin cette petite France mystique et rêveuse qui nous a doués de toute une littérature et de toute une politique; je vais mordre cette fois dans la vraie Suisse à pleines dents. C'est le lac de Neuchâtel que nous laissons sur notre gauche, et qui, toute la nuit, nous jette ses reflets d'argent. On monte et l'on descend, on traverse des bois et des plaines, et la blanche dentelure des Alpes brille toujours à l'horizon. Au point du jour, nous roulons sur un beau pavé, nous passons sous plusieurs portes, nous admirons de grands ours de pierre sculptés partout comme les ours de Bradwardine dansWaverley: ce sont les armes de Berne. Nous sommes à Berne, la plus belle ville de la Suisse assurément.
Rien n'est ouvert. Je parcours une grande rue d'une demi-lieue toute bordée de lourdes arcades qui portent d'énormes maisons; de loin en loin, il y a de grandes tours carrées supportant de vastes cadrans. C'est la ville où l'on doit le mieux savoir l'heure qu'il est. Au centre du pavé, un grand ruisseau couvert de planches réunit une suite de fontaines monumentales espacées entre elles d'environ cent pas. Chacune est défendue par un beau chevalier sculpté qui brandit sa lance. Les maisons, d'un goût rococo comme architecture, sont ornées aussi d'armoiries et d'attributs: Berne a une allure semi-bourgeoise et semi-aristocratique qui, d'ailleurs, lui convient sous tous les rapports. Les autres rues, moins grandes, sont du même style, à peu près. En descendant à gauche, je trouve une rivière profondément encaissée et toute couverte de cabanes en bois, comme le Léman à Genève; il en est qui portent le titre debainset ne sont pas mieux décorées que les autres. Cela m'a remis en mémoire un chapitre de Casanova, qui prétend qu'on y est servi par des baigneuses nues, choisies parmi les filles du canton les plus innocentes. Elles ne quittent point l'eau par pudeur, n'ayant pas d'autre voile; mais elles folâtrent autour de vous comme des naïades de Rubens. Je doute, malgré les attestations de voyageurs plus modernes, que l'ont ait conservé cet usage bernois duXVIIIesiècle. Du reste, un bainfroid dans cette saison serait de nature à détruire le sentiment de toute semblable volupté.
En remontant dans la grand'rue, je pense à déjeuner et j'entre à cet effet dans l'auberge desGentilshommes, auberge aristocratique s'il en fut, toute chamarrée de blasons et de lambrequins; on me répond qu'il n'est pas encore l'heure: c'était l'écho inverse de mon souper de Lausanne. Je me décide donc à visiter l'autre moitié de la ville. Ce sont toujours de grandes et lourdes maisons, un beau pavé, de belles portes, enfin une ville cossue, comme disent les marchands. La cathédrale gothique est aussi belle que celle de Lausanne, mais d'un goût plus sévère. Une promenade en terrasse, comme toutes les promenades de Suisse, donne sur un vaste horizon de vallées et de montagnes; la même rivière que j'avais vue déjà le matin se replie aussi de ce côté; les magnifiques maisons ou palais situés le long de cette ligne ont des terrasses couvertes de jardins qui descendent par trois ou quatre étages jusqu'à son lit rocailleux. C'est un fort beau coup d'œil dont on ne peut se lasser. Maintenant, quand tu sauras que Berne a un casino et un théâtre, beaucoup de libraires; que c'est la résidence du corps diplomatique et le palladium de l'aristocratie suisse; qu'on n'y parle qu'allemand et qu'on y déjeune assez mal, tu en auras appris tout ce qu'il faut, et tu seras pressé de faire route vers Zurich.
Pardonne-moi de traverser si vite et de si mal décrire des lieux d'une telle importance; mais la Suisse doit t'être si connue d'avance, ainsi qu'à moi, par tous les paysages et par toutes les impressions de voyage possibles, que nous n'avons nul besoin de nous déranger de la route pour voir les curiosités.
Je cherche à constater simplement les chemins du pays, la solidité des voitures, ce qui se dit, se fait et se mange çà et là dans le moment actuel.
Par exemple, je dois dire que je n'ai demandé aucun bifteck, craignant qu'il ne soit d'ours; et qu'ayant appris que, dans les chalets,séjours de l'hospitalité, une tasse de lait sevendait quatre francs, je m'en suis refusé la consommation. L'expérience des voyageurs passés n'est donc point inutile: voilà ce qui doit recommander la présente lettre à ton attention.
Ainsi, lorsque, parti de Berne, tu auras employé une ennuyeuse journée à traverser des bois de sapins et de bouleaux ornés de chalets fort médiocres, et deux gros villages encombrés d'une population moins belle qu'à l'Opéra, tu seras heureux de souper, vers onze heures, à Aarau, dans la maison d'une hôtesse fort jolie, fort décolletée et vêtue (par pure bonté pour toi) du costume national. Là, moyennant un nombre debatzraisonnable, vous faites un repas où rien ne manque, et où paraît enfin la véritable truite des lacs et des torrents, la petite truite bleue, tachetée, cette fraise du règne animal, modeste, délicate et parfumée, qu'on doit se garder de confondre avec la truite génevoise, qui, en admettant qu'elle existe encore, n'est rien qu'un saumon déguisé.
Les murs de la salle à manger sont ornés de vues d'Aarau, parmi lesquelles on remarque celle de la maison de Zschokke, l'illustre romancier. Il est triste de quitter enfin cette auberge agréable, où l'on aimerait à passer la nuit sous plusieurs rapports. L'hôtesse vous fait un salut gracieux, et vous rougissez de lui glisser, en partant, dans la main, l'humble monnaie que la Suisse appelle desbatz. Nous reparlerons sans doute de ce billon, à propos deskreutzersallemands, non moins fallacieux pour le voyageur.
L'inégal pavé de Zurich nous éveille à cinq heures du matin. Voilà donc cette ville fameuse qui a renouvelé les beaux jours de Guillaume Tell en renversant la toque insolente du professeur Strauss; voilà ces montagnes d'où descendaient des chœurs de paysans en armes; voilà ce beau lac qui ressemble à celui de Cicéri. Après cela, l'endroit est aussi vulgaire que possible. Sauf quelques maisons anciennes, ornées de rocailles et de sculptures contournées, avec des grilles et des balcons d'un travail merveilleux, cette ville est fort au-dessous des avantagesde sa position naturelle. Son lac et ses montagnes lui font, d'ailleurs, des vues superbes. La route qui mène à Constance domine longtemps ce vaste panorama et se poursuit toute la journée au milieu des plus beaux contrastes de vallées et de montagnes.
Déjà le paysage a pris un nouveau caractère: c'est l'aspect moins tourmenté de la verte Souabe; ce sont les gorges onduleuses de la forêt Noire, si vaste toujours, mais éclaircie par les routes et les cultures. Vers midi, l'on traverse la dernière ville suisse, dont la grande rue est étincelante d'enseignes dorées. Elle a toute la physionomie allemande; les maisons sont peintes; les femmes sont jolies; les tavernes sont remplies de fumeurs et de buveurs de bière. Adieu donc à la Suisse, et sans trop de regrets. Une heure plus tard, la couleur de notre postillon tourne du bleu au jaune. Le lion de Zœringen brille sur les poteaux de la route, dans son champ d'or et de gueules, et marque la limite des deux pays. Nous voilà sur le territoire de Constance, et déjà son lac étincelle dans les intervalles des monts.
Constance! c'est un bien beau nom et un bien beau souvenir! C'est la ville la mieux située de l'Europe, le sceau splendide qui réunit le nord de l'Europe au midi, l'occident et l'orient. Cinq nations viennent boire à son lac, d'où le Rhin sort déjà fleuve, comme le Rhône sort du Léman. Constance est une petite Constantinople, couchée, à l'entrée d'un lac immense, sur les deux rives du Rhin, paisible encore. Longtemps on descend vers elle par les plaines rougeâtres, par les coteaux couverts de ces vignes bénies qui répandent encore son nom dans l'univers; l'horizon est immense, et ce fleuve, ce lac, cette ville prennent mille aspects merveilleux. Seulement, lorsqu'on arrive près des portes, on commence à trouver que la cathédrale est moins imposante qu'on ne pensait, que les maisonssont bien modernes, que les rues, étroites comme au moyen âge, n'en ont gardé qu'une malpropreté vulgaire. Pourtant la beauté des femmes vient un peu rajuster cette impression; ce sont les dignes descendantes de celles qui fournissaient tant de belles courtisanes aux prélats et aux cardinaux du concile: je veux dire sous le rapport des charmes; je n'ai nulle raison de faire injure à leurs mœurs.
La table d'hôte duBrochetest vraiment fort bien servie. La compagnie était aimable et brillante ce soir-là. Je me trouvais placé près d'une jolie dame anglaise dont le mari demanda au dessert une bouteille de champagne; sa femme voulut l'en dissuader, en disant que cela lui serait contraire. En effet, cet Anglais paraissait d'une faible santé. Il insiste et la bouteille est apportée. A peine lui a-t-on versé un verre, que la jolie lady prend la bouteille et en offre à tous ses voisins. L'Anglais s'obstine et en demande une autre; sa femme se hâte d'user du même moyen, sans que le malade, fort poli, ose en paraître contrarié. A la troisième, nous allions remercier; l'Anglaise nous supplie de ne pas l'abandonner dans sa pieuse intention. L'hôte finit par comprendre ses signes, et, sur la demande d'une quatrième, il répond au milord qu'il n'a plus de vin de Champagne, et que ces trois bouteilles étaient les dernières. Il était temps, car nous n'étions restés que deux à table auprès de la dame, et notre humanité risquait de compromettre notre raison. L'Anglais se leva froidement, peu satisfait de n'avoir bu que trois verres sur trois bouteilles, et s'alla coucher. L'hôte nous apprit qu'il se rendait en Italie par Bregenz, pour y rétablir sa santé. Je doute que son intelligente moitié parvienne toujours aussi heureusement à le tenir au régime.
Demain, à cinq heures du matin, le bateau à vapeur m'emporte vers la froide Bavière, et l'on me prévient que la traversée sera orageuse. J'aimerais à subir une belle tempête sur le lac de Constance; mais il serait triste, ayant échappé déjà aux gouffres de la Méditerranée, d'être noyé dans un bassin!
Tu me demanderas pourquoi je ne m'arrête pas un jour deplus à Constance, afin de voir la cathédrale, la salle du concile, la place où fut brûlé Jean Huss, et tant d'autres curiosités historiques que notre Anglais de la table d'hôte avait admirées à loisir. C'est qu'en vérité je voudrais ne pas gâter davantage Constance dans mon imagination.—Je t'ai dit comment, en descendant des gorges de montagnes du canton de Zurich, couvertes d'épaisses forêts, je l'avais aperçue de loin par un beau coucher de soleil, au milieu de ses vastes campagnes inondées de rayons rougeâtres, bordant son lac et son fleuve comme une Stamboul d'Occident; je t'ai dit aussi combien, en approchant, on trouvait ensuite la ville elle-même indigne de sa renommée et de sa situation merveilleuse. J'ai cherché, je l'avoue, cette cathédrale bleuâtre, ces places aux maisons sculptées, ces rues bizarres et contournées, et tout ce moyen âge pittoresque dont l'avaient douée poétiquement nos décorateurs d'Opéra; eh bien, tout cela n'était que rêve et qu'invention: à la place de Constance, imaginons Pontoise, et nous voilà davantage dans le vrai. Maintenant, j'ai peur que la salle du concile ne se trouve être une hideuse grange, que la cathédrale ne soit aussi mesquine au dedans qu'à l'extérieur, et que Jean Huss n'ait été brûlé sur quelque fourneau de campagne. Hâtons-nous donc de quitter Constance avant qu'il fasse jour, et conservons du moins un doute sur tout cela, avec l'espoir que des voyageurs moins sévères pourront nous dire plus tard: «Mais vous avez passé trop vite! mais vous n'avez rien vu! »
Aussi bien, c'est une impression douloureuse, à mesure qu'on va plus loin, de perdre, ville à ville et pays à pays, tout ce bel univers qu'on s'est créé jeune, par les lectures, par les tableaux et par les rêves. Le monde qui se compose ainsi dans la tête des enfants est si riche et si beau, qu'on ne sait s'il est le résultat exagéré d'idées apprises, ou si c'est un ressouvenir d'une existence antérieure et la géographie magique d'une planète inconnue. Si admirables que soient certains aspects et certaines contrées, il n'en est point dont l'imagination s'étonne complètement,et qui lui présentent quelque chose de stupéfiant et d'inouï. Je fais exception à l'égard des touristes anglais, qui semblent n'avoir jamais rien vu ni rien imaginé.
L'hôte duBrocheta fait consciencieusement éveiller en pleine nuit tous les voyageurs destinés à s'embarquer sur le lac. La pluie a cessé; mais il fait grand vent, et nous marchons jusqu'au port à la lueur des lanternes. Le bateau commence à fumer; on nous dirige vers les casemates, et nous reprenons sur les banquettes notre sommeil interrompu. Deux heures après, un jour grisâtre pénètre dans la salle; les eaux du lac sont noires et agitées; à gauche, l'eau coupe l'horizon; à droite, le rivage n'est qu'une fange. Nous voilà réduits aux plaisirs de la société; elle est peu nombreuse. Le capitaine du bâtiment, jeune homme agréable, cause galamment avec deux dames allemandes, qui sont venues du même hôtel que moi. Comme il se trouve assis auprès de la plus jeune, je n'ai que la ressource d'entretenir la plus âgée, qui prend le café à ma gauche. Je commence par quelques phrases d'allemand assez bien tournées touchant la rigueur de la température et l'incertitude du temps.
—Parlez-vous français? me dit la dame allemande.
—Oui, madame, lui dis-je un peu humilié; certainement, je parleaussile français.