—Où sommes-nous?
Cela pouvait s'adresser au voisin de gauche, mais il dormait profondément. J'ai répondu, connaissant les lieux et l'heure:
—Madame la comtesse, nous arrivons à Cologne.
Un sourire de dents blanches, accompagné d'unAh!modulé, m'a payé de cette réponse qui n'était que bien naturelle.
J'ai un bonheur singulier pour me trouver dans les pays au moment des fêtes. Cologne respirait la joie. On fêtait la Vierge d'août, et tous les quartiers catholiques, qui forment la majorité dans cette ville, étaient en kermesse avec des bannières flottant au vent, des guirlandes à toutes les fenêtres, des branches de chêne formant une épaisse litière sur le pavé des rues. Des processions triomphales se dirigeaient vers les églises et surtout vers la cathédrale, dont l'abside terminée est livrée auculte, tandis que le transsept, encombré de matériaux et de charpentes, coupe en deux, par l'absence de ses constructions, les portions plus avancées. Les énormes grues qui dominent le chevet de l'église rappellent ces mots de Virgile:
.... Pendant opera interrupta, minæqueMarorum ingentes, æquataque machina cœlo.
Cette église est l'image de la constitution allemande, qui n'est pas près non plus de se voir terminée, malgré tous les soins qu'y apportent les peuples et les princes.
Comme commerce, on peut avouer que Cologne abuse du nom de Farina. Tout un quartier est occupé par ces marchands d'eau de toilette. On peut aller voir Deutz, le faubourg, au bout du grand pont de bateaux, faire de petites excursions à Dusseldorf, la ville des artistes, à Bonn, la ville des étudiants; —les vapeurs et le chemin de fer vous conduisent, en une heure, à l'une ou à l'autre. Les gens pressés jettent un dernier coup d'œil aux tours qui regardent le fleuve, aux vertes promenades situées au sud de la ville, et le chemin de fer du Nord les mène, en trois heures, à la station d'Aachen, que nous appelons Aix-la-Chapelle.
On connaît ce vieux séjour de Charlemagne, le lac voisin où il jeta son anneau, l'église byzantine où sa tête incrustée d'or, son bras gigantesque et ses ornements impériaux sont montrés aux fidèles à certaines époques de l'année. La ville est, au reste, toute classique et presque neuve, avec de grandes rues, où l'ombre n'existe guère et cette belle place devant le casino des bains où coule la fontaine chaude. Chacun peut descendre dans la crypte et s'y faire servir, gratis, un verre d'eau minérale que distingue un goût prononcé d'œufs pourris. Trois heures après, vous quittez le duché du Rhin, en saluant les braves soldats de la Prusse, vêtus en Romains du Nord, avec des casques à pointe qu'on voit briller au loin. On traverse douze tunnels, espacés par de fraîches vallées où serpente un ruisseaupaisible qui se plaint doucement dans les cailloux. On a laissé Spa sur la gauche, Verviers sur la droite;—la ville de Liège apparaît du fond de sa vallée, côtoyée par la Meuse qui se découpe entre les montagnes et la forêt des Ardennes, comme un long serpent argenté.
J'ai quitté le Rhin en infidèle, mais en infidèle reconnaissant. J'aurais pu gagner la Hollande en prenant les bateaux de Dusseldorf; —on m'a dit que les rives s'aplatissaient au delà de cette ville, que les bords marneux et sablonneux ne présentaient plus ces beautés solennelles qu'on n'admire pleinement que de Mayence à Cologne. J'ai cédé alors au désir de traverser la Flandre septentrionale et le Brabant.
Je vais avec peine—et plaisir—vous rappeler des idées et des choses qui datent déjà de dix années. Nous étions à Francfort-sur-Mein, où nous avons écrit chacun un drame dans le goût allemand.—J'y reviens seul aujourd'hui.
J'ai passé par Cologne, dont la cathédrale est toujours imparfaite, quoique les bons Allemands fassent admirer la perfection des détails de ce qui est bâti.
J'ai revu ces bords du Rhin (du Rhin où sont nos vignes!) et ces vieux châteaux édentés, que nous avons admirés ensemble.
Puis, à Bieberich, le bateau à vapeur a déposé sur la berge une dizaine de pèlerins légitimistes qu'un omnibus conduisait à Wiesbaden.
J'ai pris une voiture de retour qui m'a fait arriver avant eux. Cette fantaisie aristocratique m'a valu les coups de chapeau d'une foule d'habitants du duché de Nassau, qui me prenaient pour un prince. Cependant, ce coup d'éclat ne représentait que soixante kreutzers.
On est prince à bon marché à Wiesbaden. Toute la ville est en fête, à cause deslouisque répand l'émigration française;—mais les Allemands sont si honnêtes, de toute façon, que le prix des subsistances n'a pas même augmenté.
En parcourant les longues allées de la promenade peuplée d'une foule brillante et côtoyée par des équipages nombreux, j'ai demandé en allemand où était lamaison de conversation:—personne ne savait l'allemand. En me servant du français, j'ai été tout de suite compris.
J'espérais trouver, pour le soir, quelque représentation qui m'aidât à tuer le temps; mais les affiches n'annonçaient qu'un concert du jeune Raucheratz, âgé de dix ans,sous la coopérationde mademoiselle Franzisca.
En me promenant dans la ville, je lisais partout le motrestauration. Ce terme de circonstance ne voulait pourtant dire autre chose querestaurant.
Je suis entré dans unerestauration, et l'on m'a dit:
—Voulez-vous être à la table d'hôte desblancs?
J'ai demandé à réfléchir. L'hôtelier a ajouté:
—Nous avons une autre table pour lesrouges.
N'admirez-vous pas cette question en partie double!
Toujours prudent, en voyage, j'ai fini par me faire servir à part, et à la carte. L'hôtelier m'a dit:
—Vous avez raison.
Et lui-même avait aussi ses raisons!
Pardon, mon cher Dumas!—je vous écris un peu à la manière allemande, mais je ne puis faire autrement. Dès que je prends pied de l'autre côté du Rhin, je fredonne aussitôt letirilyjoyeux que chantait Henri Heine en voyant l'Italie,—et j'oublie un peu le français, bien que je ne sache pas beaucoup l'allemand.
J'ai appris cette langue, comme on étudie une langue savante, —en commençant par lesracines, par lehaut allemandet le vieux dialecte souabe. De sorte que je ressemble ici à ces professeurs de chinois ou de thibétain que l'on a la malice de mettre en rapport avec des naturels de ce pays.... Peut-être pourrais-je prouver à tel Allemand que je sais sa langue mieuxque lui; mais rien ne me serait plus difficile que de le lui démontrer dans sa langue.
J'ai donc demandé à l'hôte, avec beaucoup de peine, quels étaient les spectacles de Wiesbaden, autres que le concert de l'enfant de dix ans.
—Vous avez encore, me dit-il,les singes(die Affen).
—Mais que joue-t-on au théâtre Grand-Ducal?
—Au Grand-Théâtre, vous avez l'exposition de l'industrie du duché de Nassau....
Imaginez, mon cher Dumas, la déception d'un voyageur qui cherche à tout prix une pièce à analyser, des acteurs à critiquer, et qui se voit réduit à juger une exposition de l'industrie.
On prend son billet au bureau, moyennant douze kreutzers. —Il y a d'abord, dans le foyer des acteurs, une salle de machines, des charrues, des métiers, une presse à bras et une presse mécanique ..., puis des coffres-forts:—il paraît qu'on a de l'argent dans ce pays-là.
On arrive ensuite au grand foyer. Première salle: jardinières, poterie, savons et bottes. J'y ai remarqué principalement un poêle monumental, élevé à la mémoire de trois poëtes, et surmonté par la figure gracieuse de Thalie.
Voilà de ces idées dont il faut se garder de sourire; les Allemands ont chez eux des figures de dieux et de grands hommes multipliés comme les lares des Romains; c'est le poêle, généralement, qui, dans ses détails, représente ce culte inoffensif.—Il en est d'immenses, comme au château de Rastadt, où l'on admire tout l'Olympe en porcelaine de Saxe, avec les poëtes du temps, qu'Apollon aide à gravir la montagne divine. Ce poêle vaut simplement cent mille florins.
On voit aussi là une pendule à sonnerie, commandée par le sultan. C'est le carillon de Dunkerque en petit. J'ai eu le malheur d'entendre sonner midi dans cette salle, consacrée principalement à l'horlogerie. Depuis la pendule à colonnes importée de Paris, jusqu'au simple coucou de la forêt Noire, en passant par les mille combinaisons des inventeurs secondaires,on entendait résonner toutes les harmonies possibles de l'acier frappant sur l'airain. Je me suis enfui vers la salle consacrée aux cuirs.
C'est là le triomphe de l'industrie de Nassau. La sellerie offre de beaux échantillons de harnachements, dont pourront profiter nos modernes chevaliers. On fabrique aussi, à Wiesbaden, des meubles en laque de Chine, dont les amateurs feront bien de se méfier. C'est presque du chinois pur. —J'ai remarqué aussi deslyresperfectionnées, des pipes en corne de cerf, et des oiseaux imités en cire.—Quelques pianos reproduisent dans la dernière salle, sous les doigts des personnes chargées de les vendre, l'effet des pendules qu'on avait entendues en entrant.
Je me suis rendu, au sortir de cette expositiondramatique, à la maison de conversation, située au fond d'une place entourée de galeries, où l'on étale d'autres produits commerciaux vendus généralement par de jolies filles coiffées du chapeau tyrolien. On entre ensuite au cabinet de lecture; là, j'ai trouvé les journaux français qui avaient paru l'avant-veille de mon départ.
—Le jeu est fait, rien ne va plus!
Telle est la phrase que j'ai entendue dans les salons. Je me suis échappé à travers les jardins, qui, du reste, sont délicieux.
Au café de la Kursaal, on m'a dit que leprinceavait l'habitude de parcourir en calèche, à sept heures, les allées de la promenade. Mais il commençait à pleuvoir, et, craignant de ne pas jouir du seul spectacle encore possible à Wiesbaden, celui de la légitimité passant en revue ses derniers fidèles, j'ai pris le chemin de fer de Francfort.
La ville n'a guère changé malgré les révolutions; les promenades qui l'entourent depuis 1815, et qui remplacent ses fortifications, ont seules gagné de l'ombrage et de la fraîcheur. Arrivé le soir, j'étais, du reste, plus avide de spectacle que de promenades, et je me suis informé bien vite de ce qu'on jouait au grand théâtre.—On jouaitFaustavec la musique de Spohr.
Nous avions si souvent discuté ensemble sur la possibilité de faire unFaustdans le goût français, sans imiter Gœthe, l'inimitable, en nous inspirant seulement des légendes dont il ne s'est point servi,—que, malgré l'heure avancée, je me hâtai d'aller voir au moins la seconde partie de l'opéra.
Il était huit heures, et le spectacle finissait à neuf.
Vous rappelez-vous cette grande salle, située au bout des allées de la promenade, et où nous avons vu représenterGriseldis, dans la loge de la famille Rothschild?... C'était beau, n'est-ce pas, cette pièce héroïque, qui a été en Allemagne le dernier soupir de la tragédie? Et quelle émotion l'actrice inspirait, même à ceux qui ne comprenaient pas la langue! et quel drame populaire que celui-là, dans lequel une reine est obligée, au dénoûment, de demander pardon à la fille d'un charbonnier!
La salle, cette fois, était garnie d'une foule plus compacte et plus brillante que celle que nous avions vue assister àGriseldis.C'est qu'ici comme partout la musique exerce l'attraction principale. La salle est fraîchement restaurée, jaune et or,—et l'on voit toujours au-dessus du rideau l'horloge qui, continuellement, indique l'heure aux spectateurs: attention toute germanique.
Lorsque j'entrai, on en était à cette scène de bal où l'on danse une sarabande dans laquelle chacun tient un flambeau à la main; rien n'est plus gracieux et plus saisissant. Chaque couple s'éloigne ensuite et disparaît tour à tour dans la coulisse, et le nombre des flambeaux diminuant ainsi, amène peu à peu l'obscurité, image de la mort. Puis le tamtam résonne et le diable paraît.
Quelle entrée! Alors éclate un chant de basse moitié mélancolique et moitié sauvage, tour à tour énergique et chevrotant, avec des modulations finales dans le goût duXVIIIesiècle, qu'interrompent des accords stridents. L'acteur a laissé quelque chose à désirer dans l'exécution de ce morceau, développé à la manière de l'air de laCalomnie. La musique de Spohr rappellebeaucoup celle de Mozart. Ayez soin, si jamais vous mettez à la scène unFaust, comme je crois que vous en avez l'intention, de faire le diable très-rouge de figure; c'est ainsi qu'on le représente en Allemagne, et cela est d'un bon effet.
Ensuite, j'admirai la facilité des changements à vue: une toile qui tombe et deux pans de coulisse qui avancent, voilà tout, excepté dans les décorations compliquées. Nous étions tout à l'heure dans un palais, nous voilà dans une rue; puis voici la campagne éclairée des feux du soir. Faust roucoule son amour à la blonde enfant qu'il aime, et le diable ricane dans le fond, avec une ariette de vieux buveur.
Nous passons à une salle gothique: quatuor magnifique qui finit par devenir une quintette.—Toute la salle éclate de rire. Qu'est-ce donc? C'est le diable qui vient d'entrer avec un costume de jésuite; la ville protestante de Francfort se permet cette allusion irrévérente. Le visage rouge du diable se découpe comme un as de cœur entre la souquenille et le chapeau noirs. Mais ce n'est plus le temps de rire; l'heure sonne au cadran du ciel; Méphistophélès fait un signe; un démon entièrement rouge sort de terre et pose la main sur Faust: le diable de la pièce est trop grand seigneur pour l'emporter lui-même. Puis l'œil plonge dans les cavernes souterraines; une pluie de fusées tombe du cintre ... et le spectacle est terminé ... à neuf heures. Un théâtre qui a une horloge est un théâtre consciencieux. Aussitôt que la représentation dépasse l'heure de quelques minutes, on siffle. Je vous recommande aussi cela comme amélioration à introduire chez nous.
Il n'y a rien à tirer du libretto que Spohr a réchauffé des sons de sa musique; mais, à ce propos, je veux vous entretenir de quelques recherches que j'ai faites sur ce personnage, en traversant les Pays-Bas pour me rendre ici. Faust, pour un grand nombre d'érudits, est le même que le Johann Fust, dont le nom brille entre ceux de Gutenberg et Faust Schœffer, autour du célèbre médaillon des éditions stéréotypes. Il y a trois têtes barbues qu'on a réunies, ne sachant au juste laquelle destrois avait réellement inventé cette terrible machine de guerre appeléela presse.
Strasbourg célèbre Gutenberg; Mayence célèbre Faust. Quant à Schœffer, il n'a jamais passé que pour le serviteur des deux autres. Faust était orfèvre à Mayence; Gutenberg, simple ouvrier, l'aida dans sa découverte, et cette union du capitaliste inventeur avec le travailleur ingénieux produisit ce dont nous usons et abusons aujourd'hui.
Faust était, dit-on, le gendre de Laurent Coster, imagier à Haarlem. Ce dernier avait déjà trouvé l'art d'imprimer les figures des cartes. Faust eut l'idée de tailler sur bois les légendes, c'est-à-dire les noms deLancelot, d'Alexandreet dePallas, qui, jusque-là, avaient été écrites à la main. Cette pensée en fit naître encore une autre chez Faust, ce fut de sculpter des lettres isolées, en bois de poirier, afin d'en former facultativement des mots. Gutenberg, chargé d'assembler ces lettres, eut, à son tour, l'idée de les faire fondre en plomb, et Schœffer, le travailleur en sous-ordre, qui, à ses moment perdus, était vigneron, conçut la pensée d'employer, pour la reproduction nette des caractères, une sorte de machine établie dans le système du pressoir qui foule les raisins.
Telle fut la triple combinaison d'idées qui sortit de ces trois têtes, semblable dans ses résultats aux trois rayons tordus de la foudre de Jupiter.
Rentrerons-nous dans le roman en admettant la légende qui suppose que Faust, s'étant ruiné dans les premiers frais de son invention, se donna au diable afin de pouvoir l'accomplir? Ceci est probablement une invention des moines du temps, irrités, et de l'effet prévu de l'imprimerie et du tort qu'elle leur faisait dans leurs intérêts comme copistes de manuscrits.
Voici comment quelques auteurs supposent que Faust conçut l'idée de la reproduction des lettres.—En sa qualité d'orfèvre, il avait été chargé d'exécuter les fermoirs d'une Bible, dont le supérieur d'un couvent voulait faire présent à l'évêque de Mayence.
Il se rendit au couvent pour remettre son travail et se faire payer. On le fit attendre dans une salle, dont le centre était occupé par une vaste table, autour de laquelle une vingtaine de moines travaillaient assidûment.
A quoi travaillaient ces moines? Ils s'occupaient à gratter des manuscrits grecs et latins pour les rendre propres à subir une écriture nouvelle. Faust jeta les yeux sur un Homère dont les premières lignes allaient disparaître....
—Malheureux! dit-il au moine, que veux-tu écrire à la place de l'Iliade?
Et ses yeux tombaient attendris sur le vers qu'on peut traduire ainsi:
Il s'en allait le long de la mer retentissante.
En ce moment, le supérieur entrait. Faust lui demanda à quel usage on destinait ces feuilles quand elles seraient grattées.
Il s'agissait de reproduire un livre de controverse,Thomas A'Kempisou quelque autre. Faust ne demanda d'autre prix de son travail que ce manuscrit qu'il sauva ainsi de la destruction. Les moines sourirent de sa fantaisie et de sa simplicité. Il fallait un écrit pour qu'il pût sortir du couvent avec le livre. Le prieur le lui donna obligeamment, et imprima son cachet sur le parchemin. Un trait de lumière traversa l'esprit de l'orfèvre, il pouvait s'écrier:Eurêka!comme Archimède. Et combien il faut reconnaître la main de la Providence dans la combinaison de deux idées, quand on songe que, depuis des milliers d'années, on avait imprimé des sceaux et des cachets avec légendes, des inscriptions même (comme on en a retrouvé à Pompéi), qui servaient à marquer les étoffes! Faust concevait la pensée de multiplier les lettres et les épreuves pour reproduire la parole écrite.
Faust emporta, comme la proie de l'aigle, le manuscrit et l'idée. Cette dernière ne se présentait pas encore nettement à son esprit.
—Quoi! se disait-il, il peut dépendre de l'ignorance ou de l'intention funeste de quelques couvents de moines de détruire à tout jamais la tradition intelligente et libre de l'esprit humain! Les chefs-d'œuvre des philosophes et des poëtes, qu'ils appellent profanes, pourraient entièrement périr par le crime d'un fanatisme aveugle, comparable à celui qui anéantit jadis la bibliothèque d'Alexandrie! L'ordre d'un pape tel que Borgia, qui règne à Rome, suffirait pour faire exécuter cela dans toute la chrétienté; car les moines sont à peu près les seuls dépositaires de ces trésors qu'ils prétendent conserver....
En se répétant cela, en serrant contre sa poitrine l'Homère qu'il venait de sauver, et qui peut-être était le dernier, Faust rêvait à la reproduction du cachet du supérieur, à la possibilité de graver des pages entières de lettres en relief qui viendraient se marquer sur des tablettes ou sur du vélin. Rentré dans sa maison et en proie aux combinaisons de son esprit, il ne songeait pas que la misère et le désespoir, cortége ordinaire du génie, venaient d'y pénétrer avec lui.
Peut-être est-ce l'idée de cette scène du barbet noir que Faust rencontre dans une promenade, et qui, une fois dans sa chambre, grandit jusqu'au plafond et révèle l'esprit du mal.
Tout le monde connaît les souffrances de l'inventeur, si admirablement décrites par Balzac dansla Recherche de l'absoluet dansQuinola. Celles de Faust, si l'on en croit les légendes, ne le cédèrent à aucun autre. Persécuté en Allemagne, il vint à Paris avec sa première Bible imprimée, et se présenta à Louis XI, qui d'abord l'accueillit bien. Mais le fanatisme guettait sa proie; on parvint à le faire passer pour sorcier, et il faillit être brûlé en place de Grève, pour avoir vendu des Bibles entièrement semblables l'une à l'autre, et qui n'avaient pu être exécutées que par artifice diabolique....
C'est comme magicien que les légendes répandues ou fabriquées par les moines le considèrent principalement. Il en existe d'innombrables, tant en Allemagne qu'en France, où laBibliothèquebleuea réuni ses exploits principaux. Le plus curieux de tous est celui qui consiste à avoir avalé sur une route une voiture de foin qui gênait son passage,—avec les chevaux et le cocher.
Il y a aussi la scène de fantasmagorie à la cour de l'empereur d'Allemagne, dans laquelle ce dernier prie l'enchanteur de le faire souper avec Alexandre, César et Cléopâtre; ce qui, dit-on, eut lieu en effet.
Gœthe s'est servi, dans le secondFaust, de cette anecdote, en la modifiant et en faisant apparaître Hélène; ce qui appartient encore à la tradition primitive. On se demande pourquoi celle-ci suppose unanimement que Faust avait commandé au diable de ressusciter pour lui la belle Hélène de Sparte dont il eut un fils, et avec laquelle il vécut vingt-quatre ans, aux termes de son pacte? Peut-être est-ce le souvenir de l'anecdote relative au manuscrit de l'Iliadequi conduisit à cette idée. L'admirateur d'Homère devait être en esprit l'amant d'Hélène.
Dans leFaustprimitif qui se joue en Allemagne, sur les théâtres de marionnettes, on voit paraître ce personnage d'Hélène. Là, le diable s'appelle Gaspard, et un duc de Parme y joue le rôle de l'empereur, qu'on n'aurait pas sans doute laissé représenter sous forme de pantin.
On peut citer encore le roman de Klinger, surFaust, écrit très-spirituellement à la manière de Diderot, et dans lequel on voit Faust porter son invention dans toutes les cours de l'Europe, sans réussir à autre chose que se faire rouer, pendre ou brûler, ce dont le diable le sauve toujours au dernier moment, en vertu de leur pacte. Dans chacun des pays où il se réfugie tour à tour, il ne voit que meurtres, débauches et iniquités; en France, Louis XI; en Angleterre, Glocester; en Espagne, l'inquisition; en Italie, Borgia.... Si bien que le diable lui dit:
—Quoi! tu te donnes tant de peine pour ce misérable genre humain?
—Pour le sauver! pour le transformer!... s'écrie Faust; car l'ignorance est la source du crime.
—Ce n'est pas, répond le diable, ce qui se dit dans l'histoire du pommier....
Il n'est pas dans tout cela question de Marguerite; c'est que Marguerite est une création de Gœthe, et même le type d'une femme qu'il avait aimée. Cette figure éclaire délicieusement toute la première partie deFaust, tandis que celle d'Hélène, dans la seconde partie, est généralement moins sympathique et moins comprise, quoiqu'elle appartienne exactement à la tradition.
Il y a encore à Francfort un autre théâtre qu'on appelleThéâtre d'été; on y jouait ce même jour une pièce en deux actes sur la jeunesse de Voltaire. L'affiche annonce que les spectateurs sont à couvert contre le soleil et la pluie, ce qui indique que c'est une sorte de théâtre forain.
Vous comprenez, mon ami, combien j'ai été heureux en me levant, le lendemain matin, de rencontrer sur cette même place du théâtre, au milieu des arbres, un monument qui n'existait pas lorsque nous nous trouvions ici ensemble: la statue colossale de Gœthe, par Schwanthaler.
La place aussi, qui était appelée auparavant place de la Comédie, s'appelle aujourd'hui Gœthe-Platz. Francfort n'a dans ses murs que deux statues, celle de Gœthe et celle de Charlemagne: la première en bronze, l'autre en pierre rouge du Rhin.
Gœthe a été représenté dans l'attitude de la méditation, appuyé du coude sur un tronc de chêne autour duquel s'enlace la vigne. La composition est fort belle, ainsi que celle des bas-reliefs qui entourent le piédestal. On voit sur la face du devant trois figures, qui représentent la Tragédie, la Philosophie et la Poésie; sur les autres côtés, les principales scènes de ses drames,de ses poëmes et de ses romans. Werther et Mignon occupent une face entière, l'un ayant au bras Charlotte, l'autre accompagné du vieux joueur de harpe.
Après avoir admiré la statue, je suis allé voir la maison de la rue du Marché-aux-Herbes, où le poëte est né il y a juste cent un ans. Elle est indiquée par une plaque de marbre qui porte qu'il était né là le 28 août (augusten allemand) 1749. Au-dessus de la grande porte, on voit un ancien écusson armorié, dont le champ d'azur, par un singulier hasard, porte une bande semée de trois lyres d'or.
Je suis entré dans la maison, et j'ai pu voir encore la chambre du poëte, avec sa petite table, ses chaises couvertes de vieux velours d'Utrecht, ses collections d'oiseaux, et le cadre où il a lui-même placé en évidence son brevet de président de la Société minéralogique de Francfort, dont il s'honorait plus que de tous ses autres titres.—En regardant du haut de ce troisième étage, qui donne à gauche sur une cour étroite, et à droite sur quelques toits entremêlés d'arbres, mais presque sans horizon, on comprend cette phrase deFaust:
«Et c'est là ton monde!... Et cela s'appelle un monde! »
Les escaliers sont immenses, et, à chaque étage, on remarque d'immenses armoires sculptées dans le style de la Renaissance.
Je n'ai voulu qu'indiquer ici les deux points extrêmes de la vie du grand poëte, sa misère primitive en regard de la splendeur où se termina sa destinée.
Mais je ne vous ai pas encore dit le but de mon voyage. Je vais voir à Weimar les fêtes qui célèbrent après cent ans l'anniversaire de la naissance de Herder, l'ami de Gœthe. Le temps me presse.
Je n'ai pu donner qu'un coup d'œil d'admiration et de regret à cette belle promenade du Meinlust, où se croisent les allées d'ébéniers et de tilleuls qui bordent le fleuve. Au delà, le faubourg de Sachsenhausen étend, le long de la rive opposée, une ligne de blanches villas se découpant dans la bruine et dans la verdure des jardins.
Les flottes pacifiques du Mein fendent au loin la surface unie des eaux, enflant à la brise du soir ces voiles gracieuses, qui rendent si pittoresques l'aspect des grands fleuves d'Allemagne. Un adieu encore à la cathédrale de Francfort, à cet édifice si curieux du Rœmer, où l'on voit les trente-trois niches de trente-trois empereurs d'Allemagne, établies d'avance avec tant de certitude par l'architecte primitif, qu'il serait impossible d'y loger un trente-quatrième César.
Victor Hugo a tracé une peinture impérissable de cette ville si animée et si brillante. Je me garderai d'essayer le croquis en regard du tableau. Aussi bien, quelque chose d'attristant plane aujourd'hui sur la cité libre, qui fut si longtemps le cœur du vieil empire germanique. J'ai traversé avec un sentiment pénible cette grande place triangulaire dont le monument central est un vaste corps de garde, et où l'on a rétabli les deux canons de bronze qui continuent à menacer Francfort et qui ne l'ont jamais défendu. J'ai jeté un dernier regard sur la verdoyante ceinture de jardins qui remplacent les fortifications; puis je suis allé prendre mon billet à l'Eisenbahn(chemin de fer) de Cassel.
Ce chemin de fer est une déception. On vous promet de vous faire arriver à Cassel directement et sans secousse, sauf une légère interruption d'un bout de ligne non terminé que desservent des omnibus.—La locomotive fume, elle crache, elle part.—Les locomotives allemandes ne sont pas douées de la puissance nerveuse que possèdent celles d'Angleterre et de Belgique.... (Je craindrais de faire de la réclame en parlant des nôtres.) Le spirituel écrivain viennois Saphir prétendait que les locomotives allemandes avaient desmotifspour resterin loco; cela tient, je pense, au désir de garder les voyageurs le plus longtemps possible dans cette multitude de petits États souverains qui ont chacun leur douane, leurs hôtels, ou même leurs simples buffets de station dans lesquels le vin, la bière et la nourriture se combinent pour vous donner une idée avantageuse des productions du pays. Dans les voitures, on fume; dans les stations, on boit et on mange. C'est toujours par cesdeux points essentiels qu'il a été possible de dompter les velléités libérales de ce bon peuple allemand.
A dix heures, après nous être suffisamment amusés sur ce brimborion de chemin de fer, nous arrivons à la station des omnibus intermédiaires. On charge les bagages; on prend place dans un berlingot à rideaux de cuir, qui doit remonter au temps du baron de Thunder-ten-Tronck, et qui a peut-être servi de calèche à la belle Cunégonde. J'ai trouvé là, du reste, une fort aimable société d'étudiants, vêtus du costume classique: pantalon blanc collant, bottes à l'écuyère, redingote de velours à brandebourgs de soie, pipe à long tuyau emmanchée d'un fourneau en porcelaine peinte, qui fonctionne abondamment. J'entendais retentir à tout propos dans la conversation le nom de M. Hassenpflug, qu'ils prononçaientHessenfluch(malheur de la Hesse). L'Allemagne aime beaucoup les calembourspar à peu près.
A minuit, on changea de voiture dans un village, en nous laissant une demi-heure sur le pavé, par une pluie très-fine. Deux heures plus tard, nous sommes encore transvasés dans une nouvelle patache, et une autre fois encore, vers trois heures du matin. A six heures, nous descendions à Marburg.
Nous voilà enfin sur un nouveau chemin de fer qui appartient au territoire de la Hesse. Le nom de M. Hassenpflug revient plus fréquemment encore, criblé d'imprécations cette fois par des bourgeois, non moins bruyants dans leur haine que les étudiants. Cependant, ces cris s'évaporaient en fumée à travers les nuages des longues pipes, et, quand j'arrivai à Cassel, je trouvai à cette petite ville l'aspect morne et paisible que présentait Paris l'avant-veille de la révolution de Juillet. On fumait, on consommait beaucoup de bière, mais on ne dépavait pas.
Cassel est une ville monotone, avec un château qui semble une caserne, des églises surmontées de clochers aigus, couverts d'ardoises, quelques-uns renflés en boule, comme si l'on y avait enfilé d'énormes oignons. Je ne pensai pas que le spectacle d'une révolution commençante, mais pacifique, valût ce que j'allais voir, c'est-à-dire l'inauguration de la statue de Herder et la fête de Gœthe, à Weimar.—Je repris le chemin de fer pour Eisenach.
Mon esprit, agité par les conversations révolutionnaires de la nuit, reprenait du calme en franchissant les limites de ce beau pays de Thuringe, séjour d'une population intelligente et plein de souvenirs poétiques et légendaires.
A Eisenach, on s'arrêta trois heures. C'était juste le temps qu'il fallait pour aller visiter le château de la Wartburg, deux fois célèbre par les anciennes luttes de chant et de poésie desminnesingers(ménestrels), et par le séjour de Luther, qui y trouva à la fois un abri et une prison.
Après avoir traversé la petite ville d'Eisenach, simple localité allemande, dépourvue de beautés artistiques, on voit le terrain s'élever. Une verte montagne, couverte de chênes, qu'on avait aperçue de loin, s'ouvre à vous par une longue allée de peupliers d'Italie, entremêlés de sorbiers dont les grappes éclatent dans la verdure comme des grains de corail. Après une heure de marche, on aperçoit le vieux château de la Wartburg, dont les bâtiments, construits en triangle, n'offrent aucune recherche d'architecture, aucun ornement. Il faut se contenter d'admirer la hauteur des murailles grises se découpant sinistrement sur la verte pelouse qui l'entoure, et commandant au delà des vallées profondes.
L'intérieur n'a de curieux qu'un musée d'armures anciennes, et les deux salles gothiques où l'on retrouve les souvenirs de Luther: la chapelle, avec la haute tribune où il prêchait la réforme, et le cabinet de travail où il passa trois jours en extase et où il jeta son encrier à la tête du diable. On montre toujours l'encrier et la tache d'encre répandue sur la muraille....Mais le diable, intimidé par la malice des esprits modernes, n'ose plus se faire voir de notre temps!
Deux heures après, j'avais traversé Gotha et Erfurth. L'aspect d'une vallée riante, d'un groupe harmonieux de palais, de villas et de maisons, espacés dans la verdure, m'annonça la paisible capitale du grand-duché de Saxe-Weimar.
«Commençons par les dieux....» Le 25august, comme disent les Allemands,—et nous savons aussi que Voltaire donnait ce nom au mois d'août,—a été le premier jour des fêtes célébrées dans la ville de Weimar, en commémoration de la naissance de Herder et de la naissance de Gœthe. Un intervalle de trois jours seulement sépare ces deux anniversaires; aussi les fêtes comprenaient-elles un espace de cinq jours.
Un attrait de plus à ces solennités était l'inauguration d'une statue colossale de Herder, dressée sur la place de la cathédrale. Herder, à la fois homme d'Église, poëte et historien, avait paru convenablement situé sur ce point de la ville. On a regretté cependant que ce bronze ne fit pas tout l'effet attendu près du mur d'une église. Il se serait découpé plus avantageusement sur un horizon de verdure, on au centre d'une place régulière.
Arrivé un jour trop tard pour voir l'inauguration de la statue, à cause du retard éprouvé sur le prétendu chemin de fer de Francfort à Cassel, j'ai pu du moins admirer cette statue et assister aux fêtes des jours suivants. Je dois donc, pour atteindre une complète exactitude, traduire la relation détaillée de cette cérémonie, qui doit intéresser les artistes ainsi que les littérateurs.
L'Allemagne élève tous les jours de nouveaux monuments destinés à glorifier et à populariser ses hommes les plus remarquables. Ce fait peut être attribué, en partie, à l'impulsion énergique donnée par le roi Louis de Bavière à tous les arts,mais en particulier à la sculpture, et qui ne se borna point aux frontières de ses États.
Il voulut faire surgir des œuvres d'art assez durables pour représenter aux siècles futurs les siècles passés; et ceux en qui la nature avait déposé l'étincelle inspiratrice vinrent exécuter de si belles résolutions. Savons-nous si, sans être secondé par la volonté et les immenses sacrifices que ce souverain faisait aux arts, Schwanthaler eût pu faire connaître au monde toute la portée de son génie? Autour de cet illustre maître, Munich vit avec orgueil se grouper bientôt d'autres artistes distingués, et bientôt aussi tous les pays de l'Allemagne, enviant à la Bavière de telles richesses, essayèrent de suivre son noble exemple. Ils ornèrent leurs grandes villes de monuments, et souhaitèrent, avec un juste discernement, qu'elles fussent d'abord honorées par les produits de la statuaire, rappelant le souvenir des grands hommes qui les avaient illustrées. Peu à peu tous les héros se virent ressuscités et dominèrent, du haut de leur piédestal, les lieux qu'ils avaient enrichis de leur célébrité.
Entre toutes les villes de l'Allemagne, il en était une d'importance politique très-secondaire, mais qui, par un concours de circonstances qu'avait provoquées le génie d'un grand prince, comme l'était Charles-Auguste, ayant acquis un immortel renom, s'élevait, dans la sphère intellectuelle, au-dessus des plus grandes capitales, et avait mérité le surnom deNouvelle Athènes.
A cette ville s'adjoignait l'université d'Iéna, placée à sa porte, et dont les nombreuses chaires avaient retenti de la parole des plus hautes illustrations scientifiques et littéraires de ce pays, durant les dernières années du siècle précédent et les premières de celui-ci. Invitées, encouragées par l'hospitalité généreuse d'un souverain qui eût pu donner son nom à son époque, les supériorités de tout genre que l'Allemagne possédait, s'étaient longtemps rencontrées, comme hôtes constants ou comme visiteurs passagers, dans la verdoyante enceinte de Weimar.
Cette ville semblait donc devoir être une des premières favorisées par l'empressement que les populations témoignaient à ériger des statues à leurs grands hommes. Il n'en fut pourtant pas ainsi. Il est vrai que, dans le nombre des rares génies qui passèrent leur vie à Weimar, il en est peu qui y aient vu le jour. Néanmoins, comme Weimar s'était si fièrement passée de leur gloire, il était assez simple de s'attendre qu'elle songerait à remplir les charges attachées à tous les bénéfices; et nous ne sommes sans doute pas les premiers à remarquer avec étonnement que les statues de Schiller et de Gœthe s'élevaient à Stuttgard et à Francfort, avant que le moindre monument fût placé à Weimar, en souvenir d'aucun des hommes auxquels cette ville doit sa renommée. Son prince lui-même, ce Périclès, ce Médicis de l'Allemagne, ne fut point réveillé de son cercueil, et rendu à la vie et au respect de ses sujets.
La loge franc-maçonnique de Darmstadt résolut, il y a quelques années, de combler ce vide, en partie du moins: elle ouvrit une souscription pour une statue de Herder. On s'adressa aussitôt à un des artistes les plus distingués de Munich, et M. Schaffer fut chargé d'en faire le dessin.
Ici, nous ne saurions faire autrement que de rappeler encore le généreux amour de l'art, l'intelligente entente du sentiment national, dont le roi Louis de Bavière fit si souvent preuve, et de citer un trait qui mérite d'être connu. En visitant un jour l'atelier de M. Schaffer, il y vit le dessin de la statue de Herder, et, après l'avoir examiné, il répéta plusieurs fois avec humeur le motTrop petit! trop petit!Peu de temps après, le roi revint, demanda à revoir l'esquisse, et répéta les mêmes paroles. L'artiste lui fit remarquer que la statue devait avoir neuf pieds de haut, et que les proportions paraissaient répondre aux exigences habituelles de pareils monuments.
—Vous ne me comprenez pas, reprit le roi; si elle était deux fois plus haute, ce serait encoretrop petit. Il faut pour Weimar un groupe représentant Charles-Auguste entouré des quatre grands poëtes qui furent les astres de son règne, et, si on vousle commande, vous pouvez assurer que, pour ma part, je me charge des frais du bronze et de la fonte de ce monument.
Comment se fait-il qu'une si noble proposition soit restée sans réponse, et que Weimar n'ait pas concentré toutes ses ressources sur le devoir qui lui était fait de contribuer à un si patriotique dessein? C'est une de ces énigmes dont la solution ne sera point recherchée.
La souscription proposée et ouverte par les francs-maçons pour la statue de Herder se propagea avec activité et par le concours de toute l'Allemagne, ainsi que par celui de tous ses enfants disséminées dans les pays les plus éloignés, et jusqu'en Amérique. Elle atteignit une somme suffisante: dès que le chiffre fut obtenu, la statue dut être coulée par M. Schaffer, qui la termina au printemps de cette année. Nous l'avons longtemps contemplée, c'est-à-dire longtemps admirée, la couleur du bronze est trop claire et peut-être trop éclatante. Le piédestal est en marbre de Thuringe, d'une teinte verdâtre, et porte le nom et la date de la naissance et celle de la mort du poëte. Au dessous, on lit encore ces mots:Von Deutschen allen Landen. (Erigéepar les Allemands de tous les pays.) La statue est très-heureusement conçue, et l'auteur l'a empreinte d'une rare noblesse. Il a réussi à rendre, en l'idéalisant, le caractère de son modèle, dans l'attitude qu'il a donnée à son corps, et dans l'expression qu'il a imprimée à son visage. Le jour anniversaire de la naissance du poëte, 25 août, fut fixé pour l'inauguration du monument: cette date précède de peu celle du 28 août, que toute l'Allemagne avait célébrée l'année dernière, comme étant le centième anniversaire de la naissance de Gœthe.
Weimar, comme patrie adoptive de ces deux grands hommes et de tant d'autres célébrités, avait réuni toutes les forces dont elle disposait pour célébrer la mémoire de Herder, et commémorer une fois de plus celle de Gœthe. On fixa donc pour cette époque la représentation de quelques œuvres dramatiques, et l'exécution de grandes compositions lyriques; car cetteville, possédant actuellement une des renommées musicales les plus brillantes de notre temps, le principal intérêt de ses habitants se concentre sur le développement qu'y acquiert la musique. Ce développement est dû à la protection que lui accorde une souveraine qui possède cet art, dit-on, à un haut degré, et qui, instruite de tous ses secrets, peut en apprécier et en goûter tontes les grandeurs, toutes les beautés, toutes les finesses, ainsi qu'à l'intelligente et infatigable activité que Liszt déploie pour amener les faibles ressources qu'il a trouvées dans cette ville à produire tout ce qu'il est possible de leur demander. L'attrait que ces fêtes pouvaient offrir aux étrangers reposait encore, cette année comme la précédente, sur le festival dont elles devaient être l'occasion. L'inauguration de la statue de Herder a eu lieu le 25 au matin. La garde nationale et toutes les corporations de la ville ont défilé en nombre imposant. La place était remplie d'une foule silencieuse et émue. Quelques discours furent prononcés, celui du conseiller Scholl, président du comité, qui s'était occupé de cette entreprise, fut seul entendu: les paroles des autres orateurs furent complètement perdues pour tous ceux qui ne les entouraient pas immédiatement, et surtout pour la famille souveraine à laquelle elles s'adressaient souvent, et qui, d'une tribune située de l'autre côté de la place, n'en pouvait certes distinguer un seul mot. Le dernier de ces discours fut celui du conseiller docteur Hom, collègue et ami de Herder, et dont l'âge, par conséquent, ne pouvait guère permettre une haute élocution. A cet instant, ce fut encore la musique qui fixa le plus l'attention des spectateurs. Le cortége défila aux sons d'une belle marche de Liszt, et la statue fut dévoilée pendant qu'on chantait un chœur composé par lui sur des vers écrits par le conseiller Scholl, qui paraphrasaient, avec une heureuse ampleur de pensées et de sentiments, la devise adoptée par Herder, gravée sur sa tombe et inscrite sur le rouleau que la statue tient dans sa main droite:Lumière, vie, amour.
L'effet de ce chœur fut saisissant, et le temps de sa durée, leplus émouvant de la cérémonie. Les paroles que chacun lisait trouvaient une si puissante vibration dans ces accords longuement modulés, que tous les cœurs tressaillirent.... La statue de Herder est posée très-près de l'église cathédrale, et ne ressemble pas mal à celle d'un saint quelque peu sorti de sa niche. Le choix de cet emplacement nous a paru peu heureux. L'église cathédrale possède déjà les cendres de ce prédicateur qui fit si souvent retentir ses voûtes de sa voix d'une persuasive douceur. Mais on pourrait croire à une étrange méprise sur le génie poétique et philosophique de cet écrivain, de la part de ceux qui se sont le plus ardemment occupés de sa glorification, en le voyant adossé aux murs d'un temple dans lequel il n'enfermait ni sa pensée, ni sa croyance. Cet esprit amoureux du mythe, du symbole, de l'allégorie, de l'emblème, se fût trouvé peu à l'aise, s'il avait dû à jamais borner ses rêveries poétiques et ses spéculations philosophiques par l'infranchissable enceinte d'un dogme positif, tel que le représente nécessairement un autel, un prêtre, un rite. Nous aurions cru plus appropriée à son génie une place de la ville plus fréquentée que ne l'est celle qui a été choisie.Humanité, tel est le mot par lequel on est convenu de résumer toute la direction de sa pensée et de ses sentiments.Lumière, vie, amour, telle fut sa devise. Dans aucun de ces mots, d'une si vague application, ne se trouve résumée clairement la foi aux mystères chrétiens, telle qu'on s'attend à la trouver dans ceux dont l'image ne doit point quitter les saints murs d'une église.
Quittons maintenant la statue de Herder, pour arriver à l'exécution duProméthée, vaste composition doublementlyrique,dont les paroles, écrites jadis par Herder, ont été mises en musique par Liszt. C'était l'hommage le plus brillant que l'on pût rendre à la mémoire de l'illustre écrivain.
Dans la journée, la chambre de Herder fut ouverte au public. On y voyait trois portraits du poëte, le représentant à différents âges et entourés de fleurs; son pupitre, meuble chétif de bois peint en noir, sa Bible aux fermoirs d'or avecson chiffre, et les signets encore placés par sa main. Dans une boîte sous verre, on avait réuni des objets qui lui avaient appartenu, ses dernières plumes, un bonnet brodé, sorti des mains de la duchesse Amélie, et des vers pour sa femme, qu'il avait dictés à ses enfants.
On voyait dans la cérémonie un cortége d'enfants, parmi lesquels marchaient les petits-fils de ses fils; car la naissance de Herder remonte à plus d'un siècle.—Mais l'Allemagne, bonne mère, n'oublie rien de ce qui peut ajouter de l'éclat ou de la grâce au culte de ses grands hommes.
Le cortége d'enfants, vêtus de blanc et couronnés de feuilles de chêne, se dirigea vers une place, située sur le chemin de Weimar à Ellersberg (résidence du prince héréditaire). Ce lieu était la promenade favorite du poëte, et s'appelle aujourd'hui leRepos de Herder.
Le soir du 24, veille de la fête, avait eu lieu au théâtre la représentation deProméthée délivré, poëme de Herder qui n'avait pas été écrit pour la scène, mais dont Liszt avait mis en musique les chœurs, en faisant précéder l'ouvrage d'une ouverture. Les vers du poëme étaient déclamés. Le succès de cette représentation fut immense, et Liszt a été prié de transformer cette œuvre en une symphonie dramatique complète, qui aura toute l'importance d'un opéra.
N'étant arrivé que le second jour des fêtes, ainsi que je l'ai déjà dit, je n'ai pu assister à la représentation duProméthée délivré. Il ne me reste que la ressource de traduire une analyse allemande que j'ai tout lieu de croire exacte.
Herder n'écrit jamais pour le théâtre.—Toutefois, on rencontre dans ses ouvrages plusieurs poëmes dialogués, qu'il intitulaitGrandes scènes dramatiques. Presque toutes sont empreintes de symbolisme. Dans quelques-unes, chacun des personnages est allégorique. Dans quelques autres, des noms de héros servent à représenter vivement à l'imagination telles ou telles pensées. De toutes ces esquisses, la plus heureuse, sans contredit, est leProméthée délivré. La figure principale, étantune des plus grandioses conceptions de l'antiquité, domine puissamment tout le groupe d'idées que Herder a rattaché à cette tradition, qui a si vivement frappé les plus grands génies parmi les premiers chrétiens, tels que Tertullien et autres.
L'auteur nous représente d'abord Prométhée seul et souffrant sur son rocher. Comme dans la tragédie d'Eschyle, les océanides arrivent à lui, mais pour se plaindre des hardiesses des hommes, qui domptent les fureurs de tous les éléments, et se rient de leurs obstacles. Prométhée, à ce récit, saisi d'un élan prophétique, voit d'avance leur puissance sur la nature augmenter, s'agrandir et atteindre à une souveraineté qui doit un jour soumettre à leurs désirs toutes les forces du globe, leur domaine. Aux océanides succèdent les dryades, conduites par Cybèle. La terre se plaint de perdre sa beauté virginale, sa richesse première, d'être labourée, éventrée parle soc des charrues, dépouillée par la hache, mutilée par les travaux des hommes. Mais Prométhée prévoit qu'une harmonie suprême succédera à ce désordre transitoire. Il voit dans une sorte d'extase l'humanité chercher, à travers les peines et les douleurs, au milieu des maux et des souffrances de tout genre, une mystérieuse solution, problème de son existence, et il prophétise une ère nouvelle où la nature sera appelée à porter des fruits bénis pour tous ses enfants, sans qu'une sueur aussi amère et un sang aussi généreux viennent incessamment souiller, en les fécondant, ses tristes sillons. Cérès apparaît, et la déesse des moissons, amie des hommes, vient saluer Prométhée et lui parler de cet âge d'or encore à naître.
Un douloureux frémissement saisit le titan prisonnier. A ses regards se déroule la longue suite des tourments qui doivent accabler sa race chérie, avant que cette époque fortunée vienne à luire. Et, dans un cruel désespoir, il ne sent que l'atteinte de tant de désolations. Bacchus vient rejoindre Cérès et offre d'unir, pour consoler tant d'infortunes, les joies de l'inspiration aux bienfaits que répandra la bonne déesse sur ces âpres malheurs. En recevant ce don dangereux, cet Isaïe de la Grèceantique déploie les égarements qui accompagneront, parmi les hommes, les vives lueurs de l'inspiration; et, pendant que son âme est en proie à ce martyre des tristes prévisions, un chœur infernal se fait entendre. Ce sont les voix de l'Érèbe qui doivent rendre leurs victimes; c'est Alcide, l'emblème desforces généreuses, qui descend aux enfers et leur arrache Thésée. Soudain il apparaît avec le héros sauvé, et, apercevant Prométhée, il tue le vautour, il brise les chaînes rivées par Jupiter, l'usurpateur, dont Prométhée ne reconnut jamais le sceptre arbitraire. Le fier supplicié, après sa délivrance, adresse un touchant adieu au roc, témoin de ses longues misères, et Alcide le mène devant le trône de sa mère Thémis. Il contemple enfin lajustice suprême, et Pallas, dont lasagesseavait présidé à son œuvre, appelle toutes les Muses pour célébrer et chanter sa gloire.
Il est aisé de voir combien, sous la richesse des pensées qui s'entrelacent dans ces scènes diverses, l'art musical devait trouver de nombreux motifs et de plus nombreuses difficultés. Cette composition poétique est trop courte pour jamais pouvoir être adoptée par le théâtre, d'autant plus que l'action n'est point pour cela assez dramatique. Néanmoins, elle serait trop longue pour former un texte à une œuvre purement musicale. Si nous étions à même d'exprimer notre avis à ce sujet, nous conseillerions volontiers à Liszt de tailler dans cette riche étoffe un de cesoratorios profanes, comme on les appelle en Allemagne, et que nous nommerions symphonies avec chant. Pour cela, il devrait nécessairement raccourcir, modifier les vers mis dans la bouche des divers personnages par le poëte allemand, dont Liszt a conservé intégralement les chœurs, remarquables par leur variété, leur beauté et leur grâce.
Nous avons tout lieu de croire que c'est par une sorte de piété pour la mémoire de Herder qu'on célébrait, que Liszt a voulu faire réciter ce poëme avec une si scrupuleuse exactitude. C'est sous forme de mélodrame que cette œuvre fut représentée le soir du 28 août. Les premiers artistes dramatiquesdu théâtre en déclamèrent les rôles. La mise en scène était brillante. Le peu de mouvement, l'absence totale de situations passionnées furent heureusement remplacés par un effet de décorations scéniques assez neuf. Les costumes antiques se prêtèrent à de beaux groupes et offrirent à chaque fois un tableau attachant pour les yeux. Le succès de cette représentation devint très-grand.
L'ouverture de Liszt a été considérée par les musiciens, rassemblés à cette solennité, comme une œuvre d'une haute portée. Les vieux maîtres et les jeunes disciples admirèrent surtout un morceau fugué, dont l'impression est grandiose, la structure très-savante, le style sévère et plein de clarté. Le commencement de l'ouverture est aussi sombre que pouvaient l'être les solitaires nuits du prisonnier sur les roches caucasiennes. Les éclats d'instruments en cuivre frappent l'oreille comme le battement des ailes de bronze du vautour fatidique. La première scène de la tragédie d'Eschyle est forcément évoquée devant notre souvenir par ces accords brusques et impérieux, et l'on croit voir laForce brutale, l'envoyée criminelle de Jupiter, rivant les chaînes du bienfaiteur des hommes.
Au silence qui suit cette introduction succèdent des gémissements étouffés que les violoncelles font entendre avec angoisse, jusqu'à ce qu'une phrase, empreinte d'un sentiment ému, comme une prière, comme une piété, comme une promesse, comme une bénédiction, soit suivie d'un morceau largement traité dans le style fugué. Un calme imposant règne dans cette partie et fait ressortir encore davantage la fougue entraînante et la majesté triomphale de lastretta.
Si nous avions à faire une analyse musicale de l'œuvre de Liszt, telle qu'il l'a donnée ce jour-là, il nous serait impossible de ne point parler en particulier de chacun de ses chœurs; nous nous bornons, toutefois, à rendre compte de l'impression générale qu'en a eue le public.
Le chœur des océanides, auquel se joignent les voix des tritons, a rencontré des applaudissements unanimes. Il s'ytrouve d'heureux contrastes, des transitions imprévues. Sur une phrase lente et grave, le mot depaixflotte comme un souffle divin, et une solennité d'un caractère religieux empreint l'accompagnement instrumental; après quoi, les fanfares éclatent et les voix se modulent sur un rhythme de marche si mélancolique, que l'oreille l'aspire avidement et le garde longtemps. Les dryades s'avancent comme en silence d'abord, et l'on n'entend qu'un murmure dans les instruments à cordes, si léger qu'il semble un bruissement de feuillage formé par le plus imperceptible souffle. Peu à peu ces sons, à peine distincts, deviennent des mots; mais ils sont si doucement, articulés, le chant est si vaporeux, son accompagnement si diaphane, qu'ils semblent arriver à travers l'écorce des arbres, du fond des calices des plantes, comme un soupir exhalé par une végétation qui emprisonne des âmes.
Le chœur des moissonneurs et moissonneuses est celui qui a excité la plus bruyante admiration dans cette soirée. Un chant d'alouette se dessine avec délicatesse sur une orchestration aussi sobre que fine. Le sentiment en est pur, calme, comme celui d'une allégresse sereine. Nous avons été tenté, dans le premier moment, d'associer dans notre pensée l'impression délicieuse, produite par ces accents vibrants d'une si chaste sonorité, avec celle que réveille dans l'âme le magnifique tableau desMoissonneursde Robert. Mais, en écoutant encore ce morceau, qu'on a bissé, nous avons senti que la différence de coloris qui existait entre ces œuvres, également belles, inspirées par des sujets analogues, laissait les émotions qu'elles produisent apparentées entre elles, mais non complètement identiques.
Le pinceau de Robert nous retrace une nature plus vigoureuse, et nous sommes surtout frappés par la chaleur des rayons de son soleil, et les brillants reflets de son atmosphère, baignant de leurs riches lumières ces visages mâles, en qui le travail n'a pas abattu un joyeux sentiment de la vie. Les notes de Liszt nous font rêver à des organisations plus délicates, plus éthérées, plus poétiquement idéales. Quelque chose du recueillementinvolontaire de l'innocence se révèle dans ce chant d'une si charmante modulation, et nous reporte comme en songe vers ces existences paradisiaques qui eussent été le partage de l'homme, dit-on, alors que le mal n'eût pas été connu.
Sans nous arrêter au chœur infernal, dont la déclamation rappelle le style de Gluck, et produit une terreur infinie, sourde et pénible comme l'approche d'une puissance malfaisante, nous ne parlerons que du chœur des Muses, qui termine la pièce, et qui nous paraît le plus grandement conçu. Il est simple et richement nuancé, plein de force et de grâce en même temps. Il s'évase comme la large coupe de ces fleurs monopétales au tissu aussi ferme et moelleux que le velours, aux rainures accentuées et aux suaves parfums.
Liszt, en entreprenant cette tâche, avait hasardé une difficulté des plus malaisées à vaincre. Il lui fallait trouver un style musical approprié à une œuvre assez étrange, qui n'avait pour ainsi dire ni sol ni cadre. Il lui fallait conserver un caractère d'unité au milieu d'une grande diversité de motifs, ne point s'éloigner de la majesté et de la plasticité antiques; mouvementer et passionner des personnages symboliques; donner un corps et une vie à des idées abstraites; formuler en plus des sentiments profonds et violents, sans l'aide de l'intrigue dramatique, sans le secours de la curiosité qui s'attache à la succession des événements. Par la beauté frappante et l'attrait incontestable de ses mélodies, il a échappé aux dangers contradictoires de sa tâche, et son œuvre a eu le singulier bonheur de surprendre, en les charmant, les personnes du monde, qui ne s'attendaient pas, vu la hauteur d'un sujet si imposant, à y trouver tant de morceaux, non-seulement à leur portée, mais si bien faits pour les séduire, en même temps que pour étonner les maîtres de l'art par un mérite si sérieux.
Comme nous l'avons dit plus haut, le 25, la statue a été découverte au milieu d'une grande affluence, des corps d'état et des sociétés littéraires et artistiques. Un grand dîner, donné à l'hôtel de ville, a réuni ensuite les illustrations venues des divers points de l'Allemagne et de l'étranger. On remarquait là deux poëtes dramatiques célèbres, MM. Gutzkow et Dingelstedt. Ce dernier avait composé un prologue qui fut récité au théâtre le 28, jour de l'anniversaire spécial de Gœthe.
On a donné aussi, ce jour-là, pour la première fois,Lohengrin, opéra en trois actes, de Wagner. Liszt dirigeait l'orchestre, et, lorsqu'il entra, les artistes lui remirent unbâton de mesureen argent ciselé, entouré d'une inscription analogue à la circonstance. C'est le sceptre de l'artiste-roi, qui provoque ou apaise tour à tour la tempête des voix et des instruments.
LeLohengrinprésentait une particularité singulière: c'est que le poëme avait été écrit en vers par le compositeur.—J'ignore si le proverbe français est vrai ici, «qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même;» toujours est-il qu'à travers d'incontestables beautés poétiques, le public a trouvé des longueurs qui ont parfois refroidi l'effet de l'ouvrage.
Presque tout l'opéra est écrit en verscarréset majestueux, comme ceux des anciennes épopées. Il suffit de dire aux Français que c'est de l'alexandrinélevé à la troisième puissance.
Lohengrin est un chevalier errant qui passe par hasard à Anvers, en Brabant, vers leXIesiècle, au moment où la fille d'un prince de ce pays, que l'on croit mort, est accusée d'avoir fait disparaître son jeune frère dans le but d'obtenir l'héritage du trône en faveur d'un amant inconnu.
Elle est traduite devant une cour de justice féodale, qui la condamne à subir lejugement de Dieu. Au moment où elle désespère de trouver un chevalier qui prenne sa défense, on voit arriver Lohengrin, dans une barque dirigée par un cygne.Ce paladin est vainqueur dans le combat, et il épouse la princesse, qui, au fond, est innocente, et victime des propos d'un couple pervers qui la poursuit de sa haine.
L'histoire n'est pas terminée; il reste encore deux actes, dans lesquels l'innocence continue à être persécutée. On y rencontre une fort belle scène dans laquelle la princesse veut empêcher Lohengrin de partir pour combattre ses ennemis. Il insiste et se livre aux plus grands dangers; mais un génie mystérieux le protége,—c'est le cygne, dans le corps duquel se trouve l'âme du petit prince, frère de la princesse de Brabant,—péripétie qui se révèle au dénoûment, et qui ne peut être admise que par un public habitué aux légendes de la mythologie septentrionale.
Cette tradition est du reste connue, et appartient à l'un des poëmes ouroumansdu cycle d'Artus.—En France, on comprendraitBarbe-BleueouPeau-d'âne; il est donc inutile de nous étonner.
Lohengrin est un des chevaliers qui vont à la recherche de Saint-Graal. C'était le but, au moyen âge, de toutes les expéditions aventureuses, comme, à l'époque des anciens, la Toison d'or, et aujourd'hui la Californie. Le Saint-Graal était une coupe remplie du sang sorti de la blessure que le Christ reçut sur sa croix. Celui qui pouvait retrouver cette précieuse relique était assuré de la toute-puissance et de l'immortalité.—Lohengrin, au lieu de ces dons, a trouvé le bonheur terrestre et l'amour. Cela suffit de reste à la récompense de ce chevalier.
La musique de cet opéra est très-remarquable et sera de plus en plus appréciée aux représentations suivantes. C'est un talent original et hardi qui se révèle à l'Allemagne, et qui n'a dit encore que ses premiers mots. On a reproché à Wagner d'avoir donné trop d'importance aux instruments, et d'avoir, comme disait Grétry, mis le piédestal sur la scène et la statue dans l'orchestre; mais cela a tenu sans doute au caractère de son poëme, qui imprime à l'ouvrage la forme d'un drame lyrique plutôt que celle d'un opéra.
Les artistes ont exécuté vaillamment cette partition difficile, qui, pour en donner une idée sommaire, semble se rapporter à la tradition musicale de Gluck et de Spontini. La mise en scène était splendide et digne des efforts que fait le grand-duc actuel pour maintenir à Weimar cet héritage de goût artistique qui a fait appeler cette ville l'Athènes de l'Allemagne.
La salle du théâtre de Weimar est petite et n'est entourée que d'un balcon et d'une grille; mais les proportions en sont assez heureuses et le cintre est dessiné de manière à offrir un contour gracieux aux regards qui parcourent la rangée de femmes bordant comme une guirlande non interrompue le rouge ourlet de la balustrade. L'absence de loges particulières et la riche décoration de la loge grand-ducale lui donnent tout à fait l'apparence d'un théâtre de cour, et l'effet général est loin d'y perdre. L'œil n'est heurté ni par ce mélange de jolies figures de femmes et de laides figures d'hommes qu'on remarque ailleurs sur le devant des loges et des amphithéâtres, ni par cette succession de petites boîtes ressemblant tantôt à des tabatières, tantôt à des bonbonnières, qui divisent d'une façon si peu gracieuse les divers groupes de spectateurs.
Mais revenons à Wagner, le poëte et le compositeur de la soirée. Les difficultés de tout genre que renfermait son opéra semblaient devoir en réserver l'exécution aux plus grands théâtres seulement. Or, Wagner, mêlé aux événements de Dresde du mois de mai 1849, connu pour ses opinions démocratiques, réfugié en Suisse, n'eût probablement point trouvé, à l'heure qu'il est, et de longtemps encore, un théâtre de quelque grande capitale qui eût consenti à mettre son opéra au répertoire, d'autant plus que cet opéra n'est point écrit en vue d'un succès banal. On doit une véritable reconnaissance à la cour éclairée de Weimar, qui étend sa protection aux œuvres de génie, sans s'informer de ce qui n'est point du domaine de l'art.
Wagner révèle dans ses œuvres littéraires et musicales une âme poétique, une intelligence cultivée, un esprit vif, fin, acéré, qui, comme une flèche, atteint au cœur, soit pour toucher,soit pour blesser. Dans sa jeunesse, il voulait embrasser la carrière d'auteur dramatique, et se sentait porté à ressusciter la tragédie germanique, telle que l'ont créée ses illustres maîtres. L'influence du drame bourgeois, qui envahissait la scène allemande, lui paraissait fatale. Son imagination ardente demandait aux ressources dont dispose le théâtre de mettre en jeu des éléments plus imposants, de parler au cœur et à l'esprit un langage plus pompeux, et de faire concevoir à la foule des personnages et des événements que le merveilleux de la poésie peut grandir à des proportions plus hautes que la taille des contemporains. Vivement préoccupé de cette pensée, fortement nourri du suc puissant que renferment les tragédies antiques, les vieux poëmes germaniques et les plus hardies conceptions des Gœthe et des Schiller, il cherchait encore un moule à son propre sentiment, et n'avait produit que des ébauches qui ne le satisfaisaient point.
Un soir, il assistait à la représentation d'Egmont, accompagné de la musique de Beethoven. Saisi, transporté, en proie à une émotion inconnue jusque-là, il voulut se rendre compte de ce qui l'impressionnait si fortement. Il résolut de rechercher tous les moyens d'éveiller aussi de pareilles impressions dans son auditoire, et, attribuant la vive émotion qu'il avait ressentie à la réunion de deux arts différents concourant à réveiller les mêmes sentiments, à la coopération de deux génies de sphères diverses réunissant leurs prestiges pour provoquer les mêmes sensations, il se persuada que l'art dramatique tel que nous le possédons est un art incomplet, et que, pour l'amener à sa plus parfaite expression, il fallait tendre à en faire une sorte de foyer vers lequel tous les autres arts convergeraient.
Suivant la pente des esprits de sa nation, vers la réduction en théorie abstraite de tous les points de vue qu'ils découvrent, il imagina que la scène était destinée à devenir une sorte d'autel de l'art, autour duquel toutes ses branches viendraient se grouper. Nous croyons aisément que cette pensée, développée par Wagner dans les brochures qu'il a publiées depuisà Leipzig, exista dans son esprit longtemps avant qu'il se la formulât nettement à lui-même, et nous appuyons cette supposition sur la marche que suivit le développement de son génie. Dans la soirée où il vit la tragédie d'Egmontpuiser une double puissance d'émotion dans les accords de Beethoven, le sort l'avait mis sur la voie de sa véritable vocation; il voulut que l'éloquence de sa poésie fût également secondée par les charmes de la musique, et se mit à l'étudier. Bientôt, l'instinct supérieur dont il était doué trouva dans cet art sa naturelle expression, et ce qui ne devait être qu'un accessoire devint l'objet principal de ses drames.
En traversant ces diverses phases, son talent y puisa nécessairement une originalité à laquelle il doit sa renommée; mais elle ne se fit point jour immédiatement. La musique classique et les secrets de l'instrumentation fixèrent d'abord sa curiosité ardente. Il devint l'admirateur passionné de Gluck, et commença par suivre son exemple, se contentant, ainsi qu'il paraît dans son opéra deRienzi, de lier intimement la déclamation de l'orchestre et des chanteurs aux situations dramatiques de la scène.
Toutefois, à mesure qu'il devenait plus maître de sa nouvelle conquête, à mesure qu'il trouvait la palette musicale plus obéissante à ses inspirations, sa pensée se reporta plus fréquemment vers l'art abandonné, vers la parole et la poésie. Les sujets qu'il choisit alors pour ses livrets semblent traités avec un soin particulier de perfection poétique, et peu subordonnés aux nécessités et aux convenances de la musique.
AprèsRienziet avantLohengrin, Wagner avait donné déjà leTannhäuser, qui obtint un grand succès à Dresde et ensuite à Weimar. Le dernier opéra a paru un essai moins heureux de cette idée qu'il poursuit de l'alliance intime de la poésie et de la musique. Cependant, ces tentatives ont une valeur qui a frappé tous les esprits en Allemagne, et dont il serait bon que nos compositeurs se préoccupassent à leur tour.
Quoique les livrets français soient, en général, exécutés avecplus de soin que ceux des opéras étrangers, nous ne pouvons nous dissimuler qu'ils n'appartiennent ni à une composition ni à une poésie élevée. Si une réforme est à introduire en France sur ce point, il sera bon de ne point trop nous laisser devancer par les autres nations.