Tout dormait dans le palais de Mello, hormis les serviteurs de la reine de Saba, qui avaient assoupi leurs hôtes. Au loin grondait la foudre; le ciel noir était sillonné d'éclairs; les vents déchaînés dispersaient la pluie sur les montagnes.
Un coursier d'Arabie, noir comme la tombe, attendait la princesse, qui donna le signal de la retraite, et bientôt le cortége, tournant le long des ravines autour delà colline de Sion, descendit dans la vallée de Josaphat. On traversa à gué le Cédron, qui déjà s'enflait des eaux pluviales pour protéger cette fuite; et, laissant à droite le Thabor couronné d'éclairs, on parvint à l'angle du jardin des Oliviers et du chemin montueux de Béthanie.
—Suivons cette route, dit la reine à ses gardes; nos chevaux sont agiles; à cette heure, les tentes sont repliées, et nos gens s'acheminent déjà vers le Jourdain. Nous les retrouverons à la deuxième heure du jour au delà du lac Salé, d'où nous gagnerons les défilés des monts d'Arabie.
Et, lâchant la bride à sa monture, elle sourit à la tempête en songeant qu'elle en partageait les disgrâces avec son cher Adoniram, sans doute errant sur la route de Tyr.
Au moment où ils s'engageaient dans le sentier de Béthanie, le sillage des éclairs démasqua nu groupe d'hommes qui le traversaient en silence, et qui s'arrêtèrent stupéfaits au bruit de ce cortège de spectres chevauchant dans les ténèbres.
Balkis et sa suite passèrent devant eux, et l'un des gardes, s'étant avancé pour les reconnaître, dit à voix basse à la reine:
—Ce sont trois hommes qui emportent un mort enveloppe d'un linceul.
[1]En Orient, encore aujourd'hui, les juives mariées sont obligées de substituer des plumes à leurs cheveux, qui doivent rester coupés à la hauteur des oreilles et cachés sous leur coiffure.
[1]En Orient, encore aujourd'hui, les juives mariées sont obligées de substituer des plumes à leurs cheveux, qui doivent rester coupés à la hauteur des oreilles et cachés sous leur coiffure.
Pendant la pause qui suivit ce récit, les auditeurs étaient agités par des idées contraires. Quelques-uns refusaient d'admettre la tradition suivie par le narrateur. Ils prétendaient que la reine de Saba avait eu réellement un fils de Soliman et non d'un autre. L'Abyssinien surtout se croyait outragé dans ses convictions religieuses par la supposition que ses souverains ne fussent que les descendants d'un ouvrier.
—Tu as menti, criait-il au rapsode. Le premier de nos rois d'Abyssinie s'appelait Ménilek, et il était bien véritablement fils de Soliman et de Belkis-Makéda. Son descendant règne encore sur nous à Gondar.
—Frère, dit un Persan, laisse-nous écouter jusqu'à la fin, sinon tu te feras jeter dehors comme cela est arrivé déjà l'autre nuit. Cette légende est orthodoxe à notre point de vue et, si ton petitprêtre Jeand'Abyssinie[1]tient à descendre de Soliman, nous lui accorderons que c'est par quelque noire Éthiopienne, et non par la reine Balkis, qui appartenait à notre couleur.
Le cafetier interrompit la réponse furieuse que se préparait à faire l'Abyssinien, et rétablit le calme avec peine.
Le conteur reprit:
Tandis que Soliman accueillait à sa maison des champs la princesse des Sabéens, un homme passant sur les hauteurs de Moria, regardait pensif le crépuscule qui s'éteignait dans les nuages, et les flambeaux qui s'allumaient comme des constellations étoilées, sous les ombrages de Mello. Il envoyait une pensée dernière à ses amours, et adressait ses adieux aux roches de Solime, aux rives du Cédron, qu'il ne devait plus revoir.
Le temps était bas, et le soleil, en pâlissant, avait vu la nuitsur la terre. Au bruit des marteaux sonnant l'appel sur les timbres d'airain, Adoniram, s'arrachant à ses pensées, traversa la foule des ouvriers rassemblés; et, pour présider à la paye, il pénétra dans le temple, dont il entr'ouvrit la porte orientale, se plaçant lui-même au pied de la colonne Jakin.
Des torches allumées sous le péristyle pétillaient en recevant quelques gouttes dune pluie tiède, aux caresses de laquelle les ouvriers haletants offraient gaiement leur poitrine.
La foule était nombreuse; et Adoniram, outre les comptables, avait à sa disposition des distributeurs préposés aux divers ordres. La séparation des trois degrés hiérarchiques s'opérait par la vertu d'un mot d'ordre qui remplaçait, en cette circonstance, les signes manuels dont l'échange aurait pris trop de temps. Puis le salaire était livré sur l'énoncé du mot de passe.
Le mot d'ordre des apprentis avait été précédemmentJAKIN, nom d'une des colonnes de bronze; le mot d'ordre des autres compagnons, Booz, nom de l'autre pilier; le mot des maîtres,JÉHOVAH.
Classés par catégories et rangés à la file, les ouvriers se présentaient aux comptoirs, devant les intendants, présidés par Adoniram, qui leur touchait la main, et à l'oreille de qui ils disaient un mot à voix basse. Pour ce dernier jour, le mot de passe avait été changé. L'apprenti disaitTUBAL-KAÏN; le compagnon,SCHIBBOLETH; et le maître,GIBLIM.
Peu à peu la foule s'éclaircit, l'enceinte devint déserte, et, les derniers solliciteurs s'étant retirés, l'on reconnut que tout le monde ne s'était pas présenté, car il restait encore de l'argent dans la caisse.
—Demain, dit Adoniram, vous ferez des appels, afin de savoir s'il y a des ouvriers malades, ou si la mort en a visité quelques-uns.
Dès que chacun fut éloigné, Adoniram, vigilant et zélé jusqu'au dernier jour, prit, suivant sa coutume, une lampe pour aller faire la ronde dans les ateliers déserts et dans les divers quartiers du temple, afin de s'assurer de l'exécution de sesordres et de l'extinction des feux. Ses pas résonnaient tristement sur les dalles; une fois encore, il contempla ses œuvres, et s'arrêta longtemps devant un groupe de chérubins ailés, dernier travail du jeune Benoni.
—Cher enfant! murmura-t-il avec un soupir.
Ce pèlerinage accompli, Adoniram se retrouva dans la grande salle du temple. Les ténèbres épaissies autour de sa lampe se déroulaient en volutes rougeâtres, marquant les hautes nervures des voûtes, et les parois de la salle, d'où l'on sortait par trois portes regardant le septentrion, le couchant et l'orient.
La première, celle du Nord, était réservée au peuple; la seconde livrait passage au roi et à ses guerriers; la porte de l'Orient était celle des lévites; les colonnes d'airain, Jakin et Booz, se distinguaient à l'extérieur de la troisième.
Avant de sortir par la porte de l'Occident, la plus rapprochée de lui, Adoniram jeta la vue sur le fond ténébreux de la salle, et son imagination, frappée des statues nombreuses qu'il venait de contempler, évoqua dans les ombres le fantôme de Tubal-Kaïn. Son œil fixe essaya de percer les ténèbres; mais la chimère grandit en s'effaçant, atteignit les combles du temple et s'évanouit dans les profondeurs des murs, comme l'ombre portée d'un homme éclairé par un flambeau qui s'éloigne. Un cri plaintif sembla résonner sous les voûtes.
Alors, Adoniram se détourna, s'apprêtant à sortir. Soudain une forme humaine se détacha du pilastre, et d'un ton farouche lui dit:
—Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres!
Adoniram était sans armes; objet du respect de tous, habitué à commander d'un signe, il ne songeait pas même à défendre sa personne sacrée.
—Malheureux! répondit-il en reconnaissant le compagnon Méthousaël, éloigne-toi! Tu seras reçu parmi les maîtres quand la trahison et le crime seront honorés! Fuis avec tes complices avant que la justice de Soliman atteigne vos têtes.
Méthousaël l'entend, et lève d'un bras vigoureux son marteau,qui retombe avec fracas sur le crâne d'Adoniram. L'artiste chancelle étourdi; par un mouvement instinctif, il cherche une issue à la seconde porte, celle du Septentrion. Là se trouvait le Syrien Phanor, qui lui dit:
—Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres!
—Tu n'as pas sept années de campagne! répliqua d'une voix éteinte Adoniram.
—Le mot de passe!
—Jamais!
Phanor, le maçon, lui enfonça son ciseau dans le flanc; mais il ne put redoubler, car l'architecte du temple, réveillé par la douleur, vola comme un trait jusqu'à la porte d'Orient, pour échapper à ses assassins.
C'est là qu'Amrou le Phénicien, compagnon parmi les charpentiers, l'attendait pour lui crier à son tour:
—Si tu veux passer, livre-moi le mot de passe des maîtres!
—Ce n'est pas ainsi que je l'ai gagné, articula avec peine Adoniram épuisé; demande-le à celui qui t'envoie.
Comme il s'efforçait de s'ouvrir un passage, Amrou lui plongea dans le cœur la pointe de son compas.
C'est en ce moment que l'orage éclata, signalé par un grand coup de tonnerre.
Adoniram était gisant sur le pavé, et son corps couvrait trois dalles. A ses pieds s'étaient réunis les meurtriers, se tenant par la main.
—Cet homme était grand, murmura Phanor.
—Il n'occupera pas dans la tombe un plus vaste espace que toi, dit Amrou.
—Que son sang retombe sur Soliman-Ben-Daoud!
—Gémissons sur nous-mêmes, répliqua Méthousaël; nous possédons le secret du roi. Anéantissons la preuve du meurtre; la pluie tombe; la nuit est sans clarté; Éblis nous protège. Entraînons ces restes loin de la ville, et confions-les à la terre.
Ils enveloppèrent donc le corps dans un long tablier de peaublanche, et, le soulevant dans leurs bras, ils descendirent sans bruit au bord du Cédron, se dirigeant vers un tertre solitaire situé au delà du chemin de Béthanie. Comme ils y arrivaient, troublés et le frisson dans le cœur, ils se virent tout à coup en présence d'une escorte de cavaliers. Le crime est craintif, ils s'arrêtèrent; les gens qui fuient sont timides ... et c'est alors que la reine de Saba passa en silence devant des assassins épouvantés qui traînaient les restes de son époux Adoniram.
Ceux-ci allèrent plus loin et creusèrent un trou dans la terre qui recouvrit le corps de l'artiste. Après quoi, Méthousaël, arrachant une jeune tige d'acacia, la planta dans le sol fraîchement labouré sous lequel reposait la victime.
Pendant ce temps-là, Balkis fuyait à travers les vallées; la foudre déchirait les cieux, et Soliman dormait.
Sa plaie était plus cruelle, car il devait se réveiller.
Le soleil avait accompli le tour du monde, lorsque l'effet léthargique du philtre qu'il avait bu se dissipa. Tourmenté par des songes pénibles, il se débattait contre des visions, et ce fut par une secousse violente qu'il rentra dans le domaine de la vie.
Il se soulève et s'étonne; ses yeux errants semblent à la recherche de la raison de leur maître; enfin il se souvient....
La coupe vide est devant lui; les derniers mots de la reine se retracent à sa pensée: il ne la voit plus et se trouble; un rayon de soleil qui voltige ironiquement sur son front le fait tressaillir; il devine tout et jette un cri de fureur.
C'est en vain qu'il s'informe: personne ne l'a vue sortir, et sa suite a disparu dans la plaine; on n'a retrouvé que les traces de son camp.
—Voilà donc, s'écrie Soliman en jetant sur le grand prêtre Sadoc un regard irrité, voilà le secours que ton Dieu prête à ses serviteurs! Est-ce là ce qu'il m'avait promis? Il me livre comme un jouet aux esprits de l'abîme, et toi, ministre imbécile, qui règnes sous son nom par mon impuissance, tu m'as abandonné, sans rien prévoir, sans rien empêcher! Qui medonnera des légions ailées pour atteindre cette reine perfide? Génies de la terre et du feu, dominations rebelles, esprits de l'air, m'obéirez-vous?
—Ne blasphémez pas, s'écria Sadoc: Jéhovah seul est grand, et c'est un Dieu jaloux.
Au milieu de ce désordre, le prophète Ahias de Silo apparaît sombre, terrible et enflammé du feu divin; Ahias, pauvre et redouté, qui n'est rien que par l'esprit. C'est à Soliman qu'il s'adresse:
—Dieu a marqué d'un signe le front de Caïn le meurtrier, et il a prononcé: «Quiconque attentera à la vie de Caïn sera puni sept fois!» Et Lamech, issu de Caïn, ayant versé le sang, il a été écrit: «On vengera la mort de Lamech septante fois sept fois.» Or, écoute, ô roi, ce que le Seigneur m'ordonne de te dire: «Celui qui a répandu le sang de Caïn et de Lamech sera châtié sept cents fois sept fois. »
Soliman baissa la tête; il se souvint d'Adoniram, et sut par là que ses ordres avaient été exécutés, et le remords lui arracha ce cri:
—Malheureux! qu'ont-ils fait? Je ne leur avais pas dit de le tuer.
Abandonné de son Dieu, à la merci des génies, dédaigné, trahi par la princesse des Sabéens, Soliman, désespéré, abaissait sa paupière sur sa main désarmée, où brillait encore l'anneau qu'il avait reçu de Balkis. Ce talisman lui rendit une lueur d'espoir. Demeuré seul, il en tourna le chaton vers le soleil, et vit accourir à lui tous les oiseaux de l'air, hormis Hud-Hud, la huppe magique. Il l'appela trois fois, la força d'obéir, et lui commanda de le conduire auprès de la reine. La huppe à l'instant reprit son vol, et Soliman, qui tendait son bras vers elle, se sentit soulevé de terre et emporté dans les airs. La frayeur le saisit, il détourna sa main et reprit pied sur le sol. Quant à la huppe, elle traversa le vallon et alla se poser au sommet d'un tertre sur la tige frêle d'un acacia que Soliman ne put la forcer à quitter.
Saisi d'un esprit de vertige, le roi Soliman songeait à lever des armées innombrables pour mettre à feu et à sang le royaume de Saba. Souvent il s'enfermait seul pour maudire son sort et évoquer des esprits. Un afrite, génie des abîmes, fut contraint de le servir et de le suivre dans les solitudes. Pour oublier la reine et donner le change à sa fatale passion, Soliman fit chercher partout des femmes étrangères qu'il épousa selon des rites impies, et qui l'initièrent au culte idolâtre des images. Bientôt, pour fléchir les génies, il peupla les hauts lieux et bâtit, non loin du Thabor, un temple à Moloch.
Ainsi se vérifiait la prédiction que l'ombre d'Hénoch avait faite dans l'empire du feu, à son fils Adoniram, en ces termes: «Tu es destiné à nous venger, et ce temple que tu élèves à Adonaï causera la perte de Soliman. »
Mais le roi des Hébreux fit plus encore, ainsi que nous l'enseigne le Talmud; car, le bruit du meurtre d'Adoniram s'étant répandu, le peuple soulevé demanda justice, et le roi ordonna que neuf maîtres justifiassent de la mort de l'artiste, en retrouvant son corps.
Il s'était passé dix-sept jours: les perquisitions aux alentours du temple avaient été stériles, et les maîtres parcouraient en vain les campagnes. L'un d'eux, accablé par la chaleur, ayant voulu, pour gravir plus aisément, s'accrocher à un rameau d'acacia d'où venait de s'envoler un oiseau brillant et inconnu, fut surpris de s'apercevoir que l'arbuste entier cédait sous sa main, et ne tenait point à la terre. Elle était récemment fouillée, et le maître, étonné, appela ses compagnons.
Aussitôt les neuf creusèrent avec leurs ongles et constatèrent la forme d'une fosse.
Alors, l'un d'eux dit à ses frères:
—Les coupables sont peut-être des félons qui auront voulu arracher à Adoniram le mot de passe des maîtres. De crainte qu'ils n'y soient parvenus, ne serait-il pas prudent de le changer?
—Quel mot adopterons-nous? objecta un autre.
—Si nous retrouvons là notre maître, repartit un troisième, la première parole qui sera prononcée par l'un de nous servira de mot de passe; elle éternisera le souvenir de ce crime et du serment que nous faisons ici de le venger, nous et nos enfants, sur ses meurtriers, et leur postérité la plus reculée.
Le serment fut juré; leurs mains s'unirent sur la fosse, et ils se reprirent à fouiller avec ardeur.
Le cadavre ayant été reconnu, un des maîtres le prit par un doigt, et la peau lui resta à la main; il en fut de même pour un second; un troisième le saisit par le poignet de la manière dont les maîtres en usent envers le compagnon, et la peau se sépara encore; sur quoi, il s'écria:MAKBÉNACH! qui signifie:LA CHAIR QUITTE LES OS!
Sur-le-champ ils convinrent que ce mot serait dorénavant le mot de maître et le cri de ralliement des vengeurs d'Adoniram, et la justice de Dieu a voulu que ce mot ait, durant bien des siècles, ameuté les peuples contre la lignée des rois.
Phanor, Amrou et Méthousaël avaient pris la fuite; mais, reconnus pour de faux frères, ils périrent de la main des ouvriers, dans les États de Maaca, roi du pays de Geth, où ils se cachaient sous les noms de Sterkin, d'Oterfut et de Hoben.
Néanmoins, les corporations, par une inspiration secrète, continuèrent toujours à poursuivre leur vengeance déçue surAbiramou le meurtrier.... Et la postérité d'Adoniram resta sacrée pour eux; car, longtemps après, ils juraient encore parles fils de la veuve; ainsi désignaient-ils les descendants d'Adoniram et de la reine de Saba.
Sur l'ordre exprès de Soliman-Ben-Daoud, l'illustre Adoniram fut inhumé sons l'autel même du temple qu'il avait élevé; c'est pourquoi Adonaï finit par abandonner l'arche des Hébreux et réduisit en servitude les successeurs de Daoud.
Avide d'honneurs, de puissance et de volupté, Soliman épousa cinq cents femmes, et contraignit enfin les génies réconciliés à servir ses desseins contre les nations voisines, par la vertu du célèbre anneau, jadis ciselé par Irad, père du Kaïnite Maviaël, et tour à tour possédé par Hénoch, qui s'en servit pour commander aux pierres, puis par Jared le patriarche, et par Nemrod, qui l'avait légué à Saba, père des Hémiarites.
L'anneau de Salomon lui soumit les génies, les vents et tous les animaux. Rassasié de pouvoir et de plaisirs, le sage allait répétant:
—Mangez, aimez, buvez; le reste n'est qu'orgueil.
Et, contradiction étrange, il n'était pas heureux! ce roi, dégradé par la matière, aspirait à devenir immortel....
Par ses artifices, et à l'aide d'un savoir profond, il espéra d'y parvenir moyennant certaines conditions: pour épurer son corps des éléments mortels, sans le dissoudre, il fallait que, durant deux cent vingt-cinq années, à l'abri de toute atteinte, de tout principe corrupteur, il dormît du sommeil profond des morts. Après quoi, l'âme exilée rentrerait dans son enveloppe, rajeunie jusqu'à la virilité florissante dont l'épanouissement est marqué par l'âge de trente-trois ans.
Devenu vieux et caduc, dès qu'il entrevit, dans la décadence de ses forces, les signes d'une fin prochaine, Soliman ordonna aux génies qu'il avait asservis de lui construire, dans la montagne de Kaf, un palais inaccessible, au centre duquel il fit élever un trône massif d'or et d'ivoire, porté sur quatre piliers faits du tronc vigoureux d'un chêne.
C'est là que Soliman, prince des génies, avait résolu de passer ce temps d'épreuve. Les derniers temps de sa vie furent employés à conjurer, par des signes magiques, par des paroles mystiques, et par la vertu de l'anneau, tous les animaux, tous les éléments, toutes les substances douées de la propriété de décomposer la matière. Il conjura les vapeurs du nuage, l'humidité de la terre, les rayons du soleil, le souffle des vents, lespapillons, les mites et les larves. Il conjura les oiseaux de proie, la chauve-souris, le hibou, le rat, la mouche impure, les fourmis et la famille des insectes qui rampent ou qui rongent. Il conjura le métal; il conjura la pierre, les alcalis et les acides, et jusqu'aux émanations des plantes.
Ces dispositions prises, quand il se fut bien assuré d'avoir soustrait son corps à tous les agents destructeurs, ministres impitoyables d'Éblis, il se fit transporter une dernière fois au cœur des montagnes de Kaf, et, rassemblant les génies, il leur imposa des travaux immenses, en leur enjoignant, sous la menace des châtiments les plus terribles, de respecter son sommeil et de veiller autour de lui.
Ensuite il s'assit sur son trône, où il assujettit solidement ses membres, qui se refroidirent peu à peu; ses yeux se ternirent, son souffle s'arrêta, et il s'endormit dans la mort.
Et les génies esclaves continuaient à le servir, à exécuter ses ordres et à se prosterner devant leur maître, dont ils attendaient le réveil.
Les vents respectèrent sa face; les larves qui engendrent les vers ne purent en approcher; les oiseaux, les quadrupèdes rongeurs furent contraints de s'éloigner; l'eau détourna ses vapeurs, et, par la force des conjurations, le corps demeura intact pendant plus de deux siècles.
La barbe de Soliman ayant crû, se déroulait jusqu'à ses pieds; ses ongles avaient percé le cuir de ses gants et l'étoffe dorée de sa chaussure.
Mais comment la sagesse humaine, dans ses limites bornées, pourrait-elle accomplir l'INFINI? Soliman avait négligé de conjurer un insecte, le plus infime de tous.... Il avait oublié le ciron.
Le ciron s'avança mystérieux ... invisible.... Il s'attacha à l'un des piliers qui soutenaient le trône, et le rongea lentement, lentement, sans jamais s'arrêter. L'ouïe la plus subtile n'aurait pas entendu gratter cet atome, qui secouait derrière lui, chaque année, quelque grains d'une sciure menue.
Il travailla deux cent vingt-quatre ans.... Puis tout à coup le pilier rongé fléchit sous le poids du trône, qui s'écroula avec un fracas énorme[2]
Ce fut le ciron qui vainquit Soliman et qui le premier fut instruit de sa mort; car le roi des rois, précipité sur les dalles, ne se réveilla point.
Alors, les génies humiliés reconnurent leur méprise et recouvrèrent la liberté.
Là finit l'histoire du grand Soliman-Ben-Daoud, dont le récit doit être accueilli avec respect par les vrais croyants, car il est retracé en abrégé de la main sacrée du prophète, au trente-quatrièmefatihatdu Coran, miroir de sagesse et fontaine de vérité.
Le conteur avait terminé son récit, qui avait duré près de deux semaines. J'ai craint d'en diviser l'intérêt en parlant de ce que j'avais pu observer à Stamboul dans l'intervalle des soirées. Je n'ai pas non plus tenu compte de quelques petites histoires intercalées çà et là, selon l'usage, soit dans les moments où le public n'est pas encore nombreux, soit pour faire diversion à quelques péripéties dramatiques. Les cafedjis font souvent des frais considérables pour s'assurer le concours de tels ou tels narrateurs en réputation. Comme la séance n'est jamais que d'une heure et demie, ceux-ci peuvent paraître dans plusieurscafés la même nuit. Ils donnent aussi des séances dans les harems, lorsque le mari, s'étant assuré de l'intérêt d'un conte, veut faire participer sa famille au plaisir qu'il a éprouvé. Les gens prudents s'adressent, pour faire leur marché, au syndic de la corporation des conteurs, qu'on appellekhassidéens; car il arrive quelquefois que des conteurs de mauvaise foi, mécontents de la recette du café on de la rétribution donnée dans une maison, disparaissent au milieu d'une situation intéressante, et laissent les auditeurs désolés de ne pouvoir connaître la fin de l'histoire.
J'aimais beaucoup le café fréquenté par mes amis les Persans, à cause de la variété de ses habitués et de la liberté de parole qui y régnait; il me rappelait lecafé de Suratedu bon Bernardin de Saint-Pierre. On trouve, en effet, beaucoup plus de tolérance dans ces réunions cosmopolites de marchands des divers pays de l'Asie, que dans les cafés purement composés de Turcs ou d'Arabes. L'histoire qui nous avait été racontée était discutée à chaque séance entre les divers groupes d'habitués, car, dans un café d'Orient, la conversation n'est jamais générale, et, sauf les observations de l'Abyssinien, qui, comme chrétien, paraissait abuser un peu du jus de Noé, personne n'avait mis en doute les données principales du récit. Elles sont, en effet, conformes aux croyances générales de l'Orient; seulement, on y retrouve quelque chose de cet esprit d'opposition populaire qui distingue les Persans et les Arabes de l'Yémen. Notre conteur appartenait à la secte d'Ali, qui est pour ainsi dire la tradition catholique d'Orient, tandis que les Turcs, ralliés à la secte d'Omar, représenteraient plutôt une sorte de protestantisme qu'ils ont fait dominer en soumettant les populations méridionales.
Je retournai à Ildiz-Khan tout préoccupé des détails singuliers de la légende, et principalement du tableau qui venait de nous être fait de la chute posthume de Salomon. Je me représentais surtout les merveilles intérieures de cette montagne de Kaf, dont parlent si souvent les poëmes orientaux; selon lesrenseignements que j'obtins de mes compagnons, Kaf est le roc central constituant, pour ainsi dire, l'armature intérieure du globe, et les diverses chaînes de montagnes qui apparaissent à la surface n'en sont que les branches prolongées. C'est l'Atlas, le Caucase et l'Himalaya qui en représentent les contre-forts les plus puissants; d'anciens auteurs placent encore un autre rameau au delà des mers occidentales, vers un point qu'ils appellentYni-Dounya, nouveau monde, et qui doit avoir été l'Atlantidede Platon, au cas où l'on ne penserait pas qu'ils auraient eu quelque idée de l'Amérique.
Il est probable que la scène où fut confondu l'orgueil de Salomon—d'après le Coran—se passa dans lagalerie d'Argent, construite au centre de la montagne par les génies, et dans laquelle on voyait les statues des quarante Solimans ou empereurs qui avaient gouverné la terre dans l'époque préadamite, ainsi que les figures peintes de toutes les créatures raisonnables qui avaient habité le globe avant la création desenfants du limon. La plupart avaient des aspects monstrueux, des têtes et des bras en grand nombre ou des formes bizarres se rapprochant des animaux; ce qui, évidemment, rentre dans les légendes primitives des Indous, des Égyptiens, et des Pelages.
Ce nombre de quarante souverains préadamites qui, selon les légendes, auraient eu chacun un règne de mille ans, m'a rappelé une hypothèse du savant Letronne, que je l'avais entendu développer à son cours, et qui faisait remonter l'antiquité du monde à quarante mille ans environ avant la création présumée d'Adam. Il en tirait la démonstration surtout de la retraite régulière des eaux de la mer sur la terre d'Égypte, et, je crois aussi, de certaines pierres dont les couches donnaient le nombre antérieur des inondations du Nil. Les recherches de Cuvier conduiraient aussi à des suppositions analogues, si ce savant n'avait tenu surtout à mettre ses découvertes en rapport avec les récits bibliques.
Quoiqu'il en soit, il est impossible de comprendre les romansou poëmes de l'Orient sans se persuader qu'il a existé avant Adam une longue série de populations singulières dont le dernier roi a été Glan-Ben-Glan. Adam représente, pour les Orientaux, une simple race nouvelle, pétrie et formée d'une terre particulière par Adonaï, le Dieu de la Bible, qui aurait agi, en cette circonstance, comme le titan Prométhée, animant du feu divin une race dédaignée des Olympiens, auxquels le monde avait appartenu jusqu'alors.
Mais, trêve de symboles: je n'ai voulu que jeter un peu de lumière dans la partie féerique de la légende racontée plus haut; mais c'est le rayon égaré dans les ombres, qui, selon l'expression de Milton, ne sert qu'à rendre les ténèbres visibles.
[1]Le roi actuel d'Abyssinie descend encore, dit-on, de la reine de Saba. Il est à la fois souverain et pape: on l'a toujours appelé leprêtre Jean. Ses sujets s'intitulent aujourd'huichrétiens de saint Jean.
[1]Le roi actuel d'Abyssinie descend encore, dit-on, de la reine de Saba. Il est à la fois souverain et pape: on l'a toujours appelé leprêtre Jean. Ses sujets s'intitulent aujourd'huichrétiens de saint Jean.
[2]Scion les Orientaux, les puissances de la nature n'ont d'action qu'en vertu d'un contrat consenti généralement. C'est l'accord de tous les êtres qui fait le pouvoir d'Allahlui-même. On remarquera le rapport qui se rencontre entre le ciron triomphant des combinaisons ambitieuses de Salomon et la légende de l'Edda, qui se rapporte à Balder. Odin et Freya avaient de même conjuré tous les êtres, afin qu'ils respectassent la vie de Balder, leur enfant. Ils oublièrent le gui de chêne, et cette humble plante fut cause de la mort du fils des dieux. C'est pourquoi le gui était sacré dans la religion druidique, postérieure à celle des Scandinaves.
[2]Scion les Orientaux, les puissances de la nature n'ont d'action qu'en vertu d'un contrat consenti généralement. C'est l'accord de tous les êtres qui fait le pouvoir d'Allahlui-même. On remarquera le rapport qui se rencontre entre le ciron triomphant des combinaisons ambitieuses de Salomon et la légende de l'Edda, qui se rapporte à Balder. Odin et Freya avaient de même conjuré tous les êtres, afin qu'ils respectassent la vie de Balder, leur enfant. Ils oublièrent le gui de chêne, et cette humble plante fut cause de la mort du fils des dieux. C'est pourquoi le gui était sacré dans la religion druidique, postérieure à celle des Scandinaves.
Nous n'avions pas renoncé à nous rendre un vendredi aux Eaux-Douces d'Asie. Cette fois, nous choisîmes la route de terre qui mène plus loin à Buyukdéré.
Sur le chemin, nous nous arrêtâmes à une maison de campagne, qui était la demeure de B***-Effendi, l'un des hauts employés du sultan. C'était un Arménien qui avait épousé une parente des Arméniens chez lesquels se trouvait mon ami. Un jardin orné de plantes rares précédait l'entrée de la maison, et deux petites filles fort jolies, vêtues comme des sultanes en miniature, jouaient au milieu des parterres sous la surveillance d'une négresse. Elles vinrent embrasser le peintre, et nous accompagnèrent jusque dans la maison. Une dame, en costume levantin, vint nous recevoir, et mon ami lui dit:
—Kaliméra, kokona!(Bonjour, madame.)
Il la saluait en grec, car elle était de cette nation, quoique alliée des Arméniens.
On est toujours embarrassé d'avoir à parler, dans une relation de voyage, de personnes qui existent, et qui ont accueilli de leur mieux l'Européen qui passe, cherchant à rapporter dans son pays quelque chose de vrai sur les mœurs étrangères; sur des sociétés sympathiques partout aux nôtres, et vers lesquelles la civilisation franque jette aujourd'hui des rayons de lumière.... Dans le moyen âge, nous avons tout reçu de l'Orient;maintenant, nous voudrions rapporter à cette source commune de l'humanité les puissances dont elle nous a doués, pour faire grande de nouveau la mère universelle.
Le beau nom de la France est cher à ces nations lointaines; c'est là notre force future;... c'est ce qui nous permet d'attendre, quoi que fasse la dynastie usée de nos gouvernements.
On peut se dire, en citant des personnes de ces pays, ce que disait Racine dans la préface deBajazet: «C'est si loin!» Mais n'est-il pas permis de remercier d'un bon accueil des hôtes si empressés que le sont pour nous les Arméniens? Plus en rapport que les Turcs avec nos idées, ils servent, pour ainsi dire, de transition à la bonne volonté de ces derniers, pour qui la France a toujours été particulièrement la nation amie.
J'avoue que ce fut pour moi un grand charme de retrouver, après une année d'absence de mon pays, un intérieur de famille tout européen, sauf les costumes des femmes, qui, heureusement pour la couleur locale, ne se rapportaient qu'aux dernières modes de Stamboul.
Madame B*** nous fit servir une collation par ses petites filles; ensuite, nous passâmes dans la principale pièce, où se trouvaient plusieurs dames levantines. L'une d'elles se mit au piano pour exécuter un des morceaux le plus nouvellement venus de Paris: c'était une politesse que nous appréciâmes vivement en admirant des fragments d'un opéra nouveau d'Halévy.
Il y avait aussi des journaux sur les tables, des livres de poésie et de théâtre, du Victor Hugo, du Lamartine. Cela semble étrange quand on arrive de Syrie, et c'est fort simple quand on songe que Constantinople consomme presque autant que Pétersbourg les ouvrages littéraires et artistiques venus de Paris.
Pendant que nous parcourions des yeux les livres illustrés et les albums, M. B*** rentra; il voulait nous retenir à dîner;mais, ayant projeté d'aller aux Eaux-Douces, nous remerciâmes. M. B*** voulut nous accompagner jusqu'au Bosphore.
Nous restâmes quelque temps sur la berge à attendre un caïque. Pendant que nous parcourions le quai, nous vîmes venir de loin un homme d'un aspect majestueux, d'un teint pareil à celui des mulâtres, magnifiquement vêtu à la turque, non dans le costume de la réforme, mais selon la mode ancienne. Il s'arrêta en voyant M. B***, qui le salua avec respect, et nous les laissâmes causer un instant. Mon ami m'avertit que c'était un grand personnage, et qu'il fallait avoir soin de faire un beausalamalek, quand il nous quitterait, en portant la main à la poitrine et à la bouche, selon l'usage oriental. Je le fis d'après son indication, et le mulâtre y répondit fort gracieusement.
J'étais sûr que ce n'était pas le sultan, que j'avais vu déjà.
—Qui est-ce donc? dis-je lorsqu'il se fut éloigné.
—C'est le kislar-aga, me répondit le peintre avec un sentiment d'admiration, et un peu aussi de terreur.
Je compris tout. Le kislar-aga, c'est le chef des eunuques du sérail, l'homme le plus redouté après le sultan et avant le premier vizir. Je regrettai de n'avoir pas fait plus intimement la connaissance de ce personnage, qui paraissait, du reste, fort poli, mais fort convaincu de son importance.
Des attachés arrivèrent enfin; nous quittâmes B***-Effendi, et un caïque à six rameurs nous emporta vers la côte d'Asie.
Il fallut une heure et demie environ pour arriver aux Eaux-Douces. A droite et à gauche des rivages, nous admirâmes les châteaux crénelés qui gardent, du côté de la mer Noire, Péra, Stamboul et Scutari contre les invasions de Crimée ou de Trébizonde. Ce sont des murailles et des tours génoises, comme celles qui séparent Péra et Galata.
Quand nous eûmes dépassé les châteaux d'Asie et d'Europe, notre barque entra dans la rivière des Eaux-Douces. De hautes herbes, d'où s'envolaient çà et là des échassiers, bordaient cette embouchure, qui me rappelait un peu les derniers courants du Nil se jetant près de la mer dans le lac de Péluse. Mais, ici, lanature, plus calme, plus verte, plus septentrionale, traduisait les magnificences du Delta d'Égypte, à peu près comme le latin traduit le grec ... en l'affaiblissant.
Nous débarquâmes dans une prairie délicieuse et coupée d'eaux vives. Les bois, éclaircis avec art, jetaient leur ombre par endroits sur les hautes herbes. Quelques tentes, dressées par des vendeurs de fruits et de rafraîchissements, donnaient à la scène l'aspect d'une de ces oasis où s'arrêtent les tribus errantes. La prairie était couverte de monde. Les teintes variées des costumes nuançaient la verdure comme les couleurs vives des fleurs sur une pelouse du printemps. Au milieu de l'éclaircie la plus vaste, on distinguait une fontaine de marbre blanc, ayant cette forme de pavillon chinois dont l'architecture spéciale domine à Constantinople.
La joie de boire de l'eau a fait inventer à ces peuples les plus charmantes constructions dont on puisse avoir l'idée. Ce n'était pas là une source comme celle d'Arnaut-Keuil, devant laquelle il fallait attendre le bon plaisir d'un saint, qui ne fait couler la fontaine qu'à partir du jour de sa fête. Cela est bon pour des giaours, qui attendent patiemment qu'un miracle leur permette de s'abreuver d'eau claire.... Mais, à la fontaine des Eaux-Douces d'Asie, on n'a pas à souffrir de ces hésitations. Je ne sais quel saint musulman fait couler les eaux avec une abondance et une limpidité inconnues aux saints grecs. Il fallait payer un para pour un verre de cette boisson, qui, pour l'obtenir sur les lieux mêmes, coûtait comme voyage environ dix piastres.
Des voitures de toute sorte, la plupart dorées et attelées de bœufs, avaient amené aux Eaux-Douces les dames de Scutari. On ne voyait près de la fontaine que des femmes et des enfants, parlant, criant, causant avec des expansions, des rires ou des lutineries charmantes, dans cette langue turque dont les syllabes douces ressemblent à des roucoulements d'oiseaux.
Si les femmes sont plus ou moins cachées sous leurs voiles, elles ne cherchent cependant pas à se dérober d'une façon tropcruelle à la curiosité des Francs. Les règlements de police qui leur ordonnent, le plus souvent possible, d'épaissir leurs voiles, de soustraire aux infidèles toute attitude extérieure qui pourrait avoir action sur les sens, leur inspirent une réserve qui ne céderait pas facilement devant une séduction ordinaire.
La chaleur du jour était en ce moment très-forte, et nous avions pris place sous un énorme platane entouré de divans rustiques. Nous essayâmes de dormir; mais, pour des Français, le sommeil de midi est impossible. Le peintre, voyant que nous ne pouvions dormir, raconta une histoire.
C'étaient les aventures d'un artiste de ses amis, qui était venu à Constantinople pour faire fortune, au moyen d'un daguerréotype.
Il cherchait les endroits où se trouvait la plus grande affluence, et vint un jour installer son instrument reproducteur sous les ombrages des Eaux-Douces.
Un enfant jouait sur le gazon: l'artiste eut le bonheur d'en fixer l'image parfaite sur une plaque; puis, dans sa joie de voir une épreuve si bien réussie, il l'exposa devant les curieux, qui ne manquent jamais dans ces occasions.
La mère s'approcha, par une curiosité bien naturelle, et s'étonna de voir son enfant si nettement reproduit. Elle croyait que c'était de la magie.
L'artiste ne connaissait pas la langue turque, de sorte qu'il ne comprit point, au premier abord, les compliments de la dame. Seulement, une négresse qui accompagnait cette dernière lui fit un signe. La dame avait monté dans un arabas et se rendait à Scutari.
Le peintre prit sous son bras la boîte du daguerréotype, instrument qu'il n'est pas facile de porter, et se mit à suivre l'arabas pendant une lieue.
En arrivant aux premières maisons de Scutari, il vit de loin l'arabas s'arrêter et la femme descendre à un kiosque isolé qui donnait vers la mer.
La vieille lui fit signe de ne pas se montrer et d'attendre;puis, quand la nuit fut tombée, elle l'introduisit dans la maison.
L'artiste parut devant la dame, qui lui déclara qu'elle l'avait fait venir pour qu'il se servît de son instrument en faisant son portrait de la même façon qu'il avait employée pour reproduire la figure de son enfant.
—Madame, répondit l'artiste,—ou du moins il chercha à le faire comprendre,—cet instrument ne fonctionne qu'avec le soleil.
—Eh bien, attendons le soleil, dit la dame.
C'était une veuve, heureusement pour la morale musulmane.
Le lendemain matin, l'artiste, profitant d'un beau rayon de soleil qui pénétrait à travers les fenêtres grillées, s'occupa de reproduire les traits de la belle dame du faubourg de Scutari. Elle était fort jeune, quoique mère d'un petit garçon assez grand, car les femmes d'Orient, comme on sait, se marient la plupart dès l'âge de douze ans. Pendant qu'il polissait ses plaques, on entendit frapper à la porte extérieure.
—Cachez-vous! s'écria la dame.
Et, aidée de sa servante, elle se hâta de faire entrer l'homme, avec son appareil daguerrien, dans une cellule fort étroite, qui dépendait de la chambre à coucher. Le malheureux eut le temps de faire des réflexions fort tristes. Il ignorait que cette femme fût veuve, et pensait naturellement que le mari était survenu inopinément à la suite de quelque voyage. Il y avait une autre hypothèse non moins dangereuse: l'intervention de la police dans cette maison où l'on avait pu, la veille, remarquer l'entrée d'un giaour. Cependant il prêta l'oreille, et, comme les maisons de bois des Turcs n'ont que des cloisons fort légères, il se rassura un peu en n'entendant qu'un chuchotement de voix féminines.
En effet, la dame recevait simplement la visite d'une de ses amies; mais les visites que se font les femmes de Constantinople durent d'ordinaire toute une journée, ces belles désœuvrées cherchant toute occasion de tuer le plus de temps possible. Semontrer était dangereux: la visiteuse pouvait être vieille ou laide; de plus, quoique les musulmanes s'accommodent forcément d'un partage d'époux, la jalousie n'est point absente de leur âme quand il s'agit d'une affaire de cœur. Le malheureux avait plu.
Quand le soir arriva, l'amie importune, après avoir dîné, pris des rafraîchissements plus tard, et s'être livrée longtemps, sans doute, à des causeries médisantes, finit par quitter la place, et l'on put faire sortir enfin le Français de son étroite cachette.
Il était trop tard pour reprendre l'œuvre longue et difficile du portrait. De plus, l'artiste avait contracté une faim et une soif de plusieurs heures. On dut alors remettre la séance au lendemain.
Au troisième jour, il se trouvait dans la position du matelot qu'une chanson populaire suppose avoir été longtemps retenu chez une certaine présidente du temps de Louis XV...; il commença à s'ennuyer.
La conversation des dames turques est assez uniforme. De plus, lorsqu'on n'entend pas la langue, il est difficile de se distraire longtemps dans leur compagnie. Il était parvenu à réussir le portrait demandé, et fit comprendre que des affaires majeures le rappelaient à Péra. Mais il était impossible de sortir de la maison en plein jour, et, le soir venu, une collation magnifique, offerte par la dame, le retint encore, non moins que la reconnaissance d'une si charmante hospitalité. Cependant, le jour suivant, il marqua énergiquement sa résolution de partir. Il fallait encore attendre le soir. Mais on avait caché le daguerréotype, et comment sortir de cette maison sans ce précieux instrument, dont, à cette époque, on n'aurait pas retrouvé le pareil dans la ville? C'était de plus son gagne-pain. Les femmes de Scutari sont un peu sauvages dans leurs attachements; celle-ci fit comprendre à l'artiste, qui, après tout, finissait par saisir quelques mots de la langue, que, s'il voulait la quitter désormais, elle appellerait les voisins en criant qu'il étaitentré furtivement dans la maison pour attenter à son honneur.
Un attachement si incommode finit par mettre à bout la patience du jeune homme. Il abandonna son daguerréotype, et parvint à s'échapper par la fenêtre pendant que la dame dormait.
Le triste de l'aventure, c'est que ses amis de Péra, ne l'ayant pas vu pendant plus de trois jours, avaient averti la police. On avait obtenu quelques indications sur la scène qui s'était passée aux Eaux-Douces d'Asie. Des gens de la campagne avaient vu passer l'arabas, suivi de loin par l'artiste. La maison fut signalée, et la pauvre dame turque eût été tuée par la population fanatique pour avoir accueilli un giaour, si la police ne l'eût fait enlever secrètement. Elle en fut quitte pour cinquante coups de bâton, et la négresse pour vingt-cinq, la loi n'appliquant jamais à l'esclave que la moitié de la peine qui frappe une personne libre.
Cette anecdote peut donner une idée de la force des penchants chez des femmes dont la vie s'écoule séparée de la société des hommes, quoique sans réclusion positive. Peut-être aussi cette pauvre dame de Scutari était elle-même une dévote qui espérait obliger l'artiste à se faire mahométan pour pouvoir l'épouser. En général, la conduite des femmes turques est digne et réservée; les bonnes fortunes dont se vantent les Européens se rapportant pour la plupart à une certaine classe de femmes peu estimée, qui, toujours les mêmes, profitent de la facilité que leur donne leur vêtement mystérieux pour se rendre chez quelques Européens, où les guident des revendeuses de toilette ou des esclaves corrompues. Presque toujours, c'est l'attrait seul de quelque parure—refusée par un époux vieux ou avare—qui les fait manquer à leur devoir. Le danger n'est alors que pour elles seules; car on ne violerait pas le domicile d'un Européen, tandis qu'il risquerait de se faire écharper dans une maison turque.
En retournant de Tophana à Péra, par les rues montueuses qui passent entre les bâtiments des ambassades, nous nous aperçûmes que le quartier franc était plus éclairé et plus bruyant que de coutume. C'est que les fêtes du Baïram, qui succèdent au mois de Ramazan, approchaient.—Ce sont trois journées de réjouissances qui succèdent à ce carême mélangé de carnaval dont j'ai cherché à décrire les phases diverses.
Le Baïram des Turcs ressemble à notre jour de l'an. La civilisation européenne, qui pénètre peu à peu dans leurs coutumes, les attire de plus en plus, quant aux détails compatibles avec leur religion; de sorte que les femmes et les enfants raffolent de parures, de bagatelles et de jouets venus de France ou d'Allemagne. En outre, si les dames turques font admirablement les confitures, le privilège des sucreries, des bonbons et des cartonnages splendides appartient à l'industrie parisienne. Nous passâmes, en revenant des Eaux-Douces, par la grande rue de Péra, qui était devenue, ce soir-là, pareille à notre rue des Lombards. Il était bon de s'arrêter chez la confiseuse principale, madame Meunier, pour prendre quelques rafraîchissements et pour examiner la foule. On voyait là des personnages éminents, des Turcs riches, qui venaient eux-mêmes faire leurs achats, car il n'est pas prudent, en ce pays, de confier à de simples serviteurs le soin d'acheter ses bonbons. Madame Meunier a spécialement la confiance des effendis (hommes de distinction), et ils savent qu'elle ne leur livrerait pas des sucreries douteuses.... Les rivalités, les jalousies, les haines amènent parfois des crimes dans la société musulmane; et, si les luttes sanglantes sont devenues rares, le poison est encore, en certains cas, le grand argument des femmes, beaucoup moins civilisées jusqu'ici que leurs maris.
A un moment donné, tous les Turcs disparurent, emportant leurs emplettes, comme des soldats quand sonne la retraite,parce que l'heure les appelait à l'un desnamaz, prières qui se font la nuit dans les mosquées.
Ces braves gens ne se bornent pas, pendant les nuits du Ramazan, à écouter des conteurs et à voir jouer lesCaragueus; ils ont des moments de prières, nommésrikats, pendant lesquels on récite chaque fois une dizaine de versets du Coran. Il faut accomplir par nuit vingt rikats, soit dans les mosquées, ce qui vaut mieux,—ou chez soi, ou dans la rue, si l'on n'a pas de domicile, ainsi qu'il arrive à beaucoup de gens qui ne dorment que dans les cafés. Un bon musulman doit, par conséquent, avoir récité pendant chaque nuit deux cents versets, ce qui fait six mille versets pour les trente nuits. Les contes, spectacles et promenades, ne sont que les délassements de ce devoir religieux.
La confiseuse nous raconta un fait qui peut donner quelque idée de la naïveté de certains fonctionnaires turcs. Elle avait fait venir par le bateau du Danube des caisses de jouets de Nuremberg. Le droit de douane se paye d'après la déclaration de la valeur des objets; mais, à Constantinople, comme ailleurs, pour éviter la fraude, l'administration a le droit de garder les marchandises en payant la valeur déclarée, si l'on peut supposer qu'elles valent davantage.
Quand on déballa les caisses de jouets de Nuremberg, un cri d'admiration s'éleva parmi tous les employés des douanes. La déclaration était de dix mille piastres (deux mille six cents francs). Selon eux, cela en valait au moins trente mille. Ils retinrent donc les caisses, qui se trouvaient ainsi fort bien payées et convenablement vendues, sans frais de montre et de déballage. Madame Meunier prit les dix mille piastres, en riant de leur simplicité. Ils se partagèrent les polichinelles, les soldats de bois et les poupées,—non pas pour les donner à leurs enfants, mais pour s'en amuser eux-mêmes.
Au moment de quitter la boutique, je retrouvai dans une poche, en cherchant mon mouchoir, le flacon que j'avais acheté précédemment sur la place du Séraskier. Je demandai àmadame Meunier ce que pouvait être cette liqueur qui m'avait été vendue comme rafraîchissement, et dont je n'avais pu supporter la première gorgée: était-ce une limonade aigrie, une bavaroise tournée, ou une liqueur particulière au pays?
La confiseuse et ses demoiselles éclatèrent d'un fou rire en voyant le flacon; il fut impossible de tirer d'elles aucune explication. Le peintre me dit, en me reconduisant, que ces sortes de liqueurs ne se vendaient qu'à des Turcs qui avaient acquis un certain âge. En général, dans ce pays, les sens s'amortissent après l'âge de trente ans. Or, chaque mari est forcé, lorsque se dessine la dernière échancrure de la lune du Baïram, de remplir ses devoirs les plus graves.... Il en est pour qui les ébats de Caragueus n'ont pas été une suffisante excitation.
La veille du Baïram était arrivée: l'aimable lune du Ramazan s'en allait où vont les vieilles lunes et les neiges de l'an passé, —chose qui fut un si grave sujet de rêverie pour notre vieux poëte François Villon. En réalité, ce n'est qu'alors que les fêtes sérieuses commencent. Le soleil qui se lève pour inaugurer le mois de Schewal doit détrôner la lune altière de cette splendeur usurpée, qui en a fait pendant trente jours un véritable soleil nocturne, avec l'aide, il est vrai, des illuminations, des lanternes et des feux d'artifice. Les Persans logés avec moi à Ildiz-Khan m'avertirent du moment où devaient avoir lieu l'enterrement de la lune et l'intronisation de la nouvelle; ce qui donnait lieu à une cérémonie extraordinaire.
Un grand mouvement de troupes avait lieu cette nuit-là. On établissait une haie entre Eski-Sérail, résidence de la sultane mère, et le grand sérail, situé à la pointe maritime de Stamboul. Depuis le château des Sept-Tours et le palais de Bélisaire jusqu'à Sainte-Sophie, tous les gens des divers quartiers affluaient vers ces deux points.
Comment dire toutes les splendeurs de cette nuit privilégiée? comment dire surtout le motif singulier qui fait, cette nuit-là, du sultan le seul homme heureux de son empire? Tous les fidèles ont dû, pendant un mois, s'abstenir de toute pensée d'amour.Une seule nuit encore, et ils pourront envoyer à une de leurs femmes, s'ils en ont plusieurs, le bouquet qui indique une préférence. S'ils n'en ont qu'une seule, le bouquet lui revient de droit. Mais, quant au sultan, en qualité de padischa et de calife, il a le droit de ne pas attendre le premier jour de la lune deLailet-ul-id, qui est celle du mois suivant, et qui ne paraît qu'au premier jour du grand Baïram. Il a une nuit d'avance sur tous ses sujets pour la procréation d'un héritier, qui ne peut, cette fois, résulter que d'une femme nouvelle.
Ceci était le sens de la cérémonie qui se faisait, m'a-t-on dit, entre le vieux sérail et le nouveau. La mère ou la tante du sultan devait conduire à son fils une esclave vierge, qu'elle achète elle-même au bazar, et qu'elle mène en pompe dans un carrosse de parade[1].
En effet, une longue file de voitures traversa bientôt les quartiers populeux de Stamboul, en suivant la rue centrale jusqu'à Sainte-Sophie, près de laquelle est située la porte du grand sérail. Ces voitures, au nombre d'une vingtaine, contenaient toutes les parentes de Sa Hautesse, ainsi que les sultanes réformées avec pension, après avoir donné le jour à un prince ou à une princesse. Les grillages des voitures n'empêchaient pas que l'on ne distinguât la forme de leurs têtes voilées de blanc et de leurs vêtements de dessus. Il y en avait une dont l'énormité m'étonna. Par privilège sans doute, et grâce à la liberté que pouvait lui donner son rang ou son âge, elle n'avait la tête entourée que d'une gaze très-fine qui laissait distinguer des traits autrefois beaux. Quant à la future cadine, elle était sans doute dans le carrosse principal; mais il était impossible de la distinguer des autres dames. Un grand nombre de valets de pied portaient des torches et des pots à feu des deux côtés du cortége.
On s'arrêta sur cette magnifique place de la porte du sérail, décorée d'une splendide fontaine, ornée de marbre, de découpures,d'arabesques dorées, avec un toit à la chinoise et des bronzes étincelants.
La porte du sérail laisse voir encore entre ses colonnettes les niches qui servaient autrefois à exposer des têtes, les célèbrestêtes du sérail.