MORAVIE.—Le Marchfeld.—Wagram.—Les Moraves.—Brünn.—Le Spielberg.—Silvio Pellico.—Austerlitz.—Olmütz.—La Porte Morave.
Nous étions arrivés à Vienne par une chaude matinée d'août. Notre automobile nous avait confortablement et rapidement transportés dans la capitale de l'Autriche en faisant défiler à nos yeux la série des décors choisis, connus, mais si beaux des Alpes centrales.
Vous dirai-je que nous avions quitté la France aux bords du Léman, que nous avions remonté le Valais, où les Suisses sauvages et rétrogrades nous avaient prodigué leurs vexations et leurs grossièretés habituelles, et qu'enfin nous avions franchi l'admirable col du Simplon? Ajouterai-je que nous avions dévalé dans les plaines brûlantes de la Lombardie, où, pour trouver quelque fraîcheur, nous avions frôlé les bords charmants et parfumés des grands lacs?
Puisque j'ai commencé, je dirai encore que nous nous enfonçâmes ensuite dans la Valteline dont les flancs sont couverts de pampres donnant desvins exquis,—que nous goûtâmes consciencieusement,—et que l'auto nous emporta au sommet du Stelvio, à près de 3 000 mètres d'altitude, dans les nuages et dans les neiges, en face de l'Ortler éblouissant.
Tel est le contraste agréable des voyages dans les Alpes; après la plaine et ses chaleurs, la montagne et sa fraîche brise, après les horizons doux et monotones, les panoramas sévères et grandioses, on passe des uns aux autres indéfiniment.
Et nous avions plongé dans la vallée de l'Adige, puis de l'Inn, puis de l'Isar, en visitant Landeck, Innsbruck, en franchissant la Scharnitzpass, laporta Claudiades Romains, en admirant le Walchen-See et le Kochel-See, deux adorables lacs bavarois ignorés, perdus dans les sapins.
Dans la plaine avec Munich et Salzbourg, nous avions regagné les montagnes dans le Salzkammergut; après Reichenhall et ses eaux, Berchtesgaden et son sel, le Konig-See et son site sauvage, nous avions admiré successivement tous les lacs répartis autour d'Ischl où nous vîmes passer le vieil empereur d'Autriche-Hongrie dont l'âge et les soucis ont imprimé sur une figure maussade autant de rides qu'il a de peuples dissemblables dans son fragile empire.
Hors désormais des Alpes, la vallée du Danube, la vaste plaine ondulée, riche, monotone, à peine égayée parfois d'un court aperçu du grand fleuve, luisant comme un éclair d'acier. Wels, Linz, Melk, Saint-Polten et toujours la grande vallée,et la forêt, et Schœnbrunn, et voilà comment, par une chaude matinée d'août, nous étions arrivés à Vienne.
La capitale du vaste empire d'Autriche-Hongrie est une bien charmante ville. Elle a réellement l'allure d'une capitale. L'aspect grandiose de ses proportions, la largeur et la beauté de ses rues, la multiplicité de ses monuments somptueux commandent l'admiration. Il se dégage de cette ville un charme captivant: ses habitants sont affables, proprement et élégamment habillés, leur politesse est exquise et bien faite pour nous surprendre, nous Français, qui nous sommes modestement proclamés le peuple le plus poli de la terre; les jolies femmes circulent par essaims gracieux et légers sur un macadam d'une propreté méticuleuse, d'une propreté à faire pâlir de honte nos voiries françaises, et s'arrêtent, curieuses, devant des magasins fastueux, arrangés avec un goût inimitable. Les voitures, qui passent rapides sous les ombrages du Ring, sont merveilleusement attelées, leurs chevaux, fringants et légers, sont de cette admirable race austro-hongroise dans laquelle on perçoit circuler le sang de feu des ancêtres arabes. Il n'est pas jusqu'aux simples fiacres qui ne se donnent des allures luxueuses et qui filent comme le vent.
Pourquoi l'automobile a-t-elle pris si peu de développementà Vienne? Mystère. Dans une ville élégante comme cette capitale les autos devraient circuler nombreuses sur ses belles avenues; il y en a peu, presque pas. Quand on arrive de Munich où l'on a vu autant d'autos que de voitures attelées, où la majeure partie des voitures de place sont des auto-taxis, on reste surpris de ne voir ici que de rares automobiles particulières. Les garages,—conséquence naturelle,—qui sont si nombreux et si vastes en France et en Allemagne, sont ici à peu près inconnus: quelques bouges étroits et graisseux, véritables coupe-gorge automobiles, où l'on reçoit des coups de fusil sérieux. Mais j'ai comme la sensation que les Viennois se mettront bientôt à la locomotion nouvelle et qu'alors, avec leur goût inné du luxe, ils rattraperont vite le temps perdu.
Les habitants de Vienne et de la basse Autriche sont des Allemands, n'est-ce pas? Allemands par la race et Allemands par la langue. Eh bien! je les trouve aussi loin du véritable Teuton qu'un Italien est différent d'un Slave. L'Autrichien n'a point cette lourdeur morale et physique, cette pédantesque arrogance, ce dogmatisme, ni cette force brutale de bel animal bien constitué qui distinguent le véritable Allemand. Le Teuton est généralement dépourvu de l'élégance, de l'urbanité, et de tous ces raffinements tant matériels qu'intellectuels qui caractérisent le Viennois. Les goûts sont dissemblables, les aspirations opposées et cependant nous voyons, depuis plusieurs années,l'Autriche à la remorque de l'Allemagne. Mystère de la politique!
L'Autriche-Hongrie est l'assemblage le plus disparate de peuples et de races. Cet empire, qui semble n'avoir qu'un régime politique possible, le fédéralisme, a toujours cherché à réaliser l'unité par la germanisation. Et si l'on songe que l'élément allemand est la minorité, on peut dire, sans crainte de trop se tromper, que là est sa faiblesse, là sa cause de future dissociation si des événements imprévus ne viennent pas changer radicalement cette politique et obliger les Habsbourg à donner à leurs peuples une constitution plus conforme à la diversité de leurs races.
Le prince de Metternich, parlant de l'Italie, disait jadis: «C'est une expression géographique.» Eh bien! l'expression géographique est devenue depuis une grande nation. Le diplomate autrichien avait-il réfléchi que sa métaphore convenait encore mieux à son propre pays? Et quelle belle réponse que cette phrase d'Elisée Reclus: «...L'Austro-Hongrie n'a point d'unité nationale. Si les liens de force qui retiennent les unes aux autres les diverses parties de la monarchie venaient à se briser, et si les pays qui la composent reprenaient leur vie autonome, le nom d'Austro-Hongrie disparaîtrait aussitôt; il ne subsisterait même pas à titre d'expression géographique, comme se maintinrent ceux de la Grèce et de l'Italie durant les siècles de servitude[4].»
La monarchie austro-hongroise n'est donc que la réunion de divers peuples de races différentes sous l'autorité forcée d'un prince étranger. N'est-ce pas d'une ironie frappante? Car enfin les Habsbourg ne peuvent logiquement émettre la prétention d'être les compatriotes de leurs sujets, la plupart leur sont étrangers; tout au plus peuvent-ils se réclamer de la haute et de la basse Autriche dont ils sont archiducs.
Sait-on que l'empire comprend près de soixante pays différents, parlant treize langues, habités par seize peuples appartenant à sept races bien distinctes[5]? Sait-on que dans cette tour de Babel l'élément allemand n'entre que pour un quart, que les Hongrois ne comptent que pour un sixième et que la grande majorité est slave?
On peut donc dire que l'empire austro-hongrois est slave. Si sa tournure actuelle est allemande, c'est que la force y contraint encore la véritable nationalité. Mais voyez un beau jour tous ces peuples, enfin formés à la civilisation, s'agitant pour la liberté, mettez un peu d'ensemble dans leurs mouvements et dites-vous ce qui restera de la monarchie autrichienne.
Les événements qui se déroulent en ce moment dans les Balkans ne sont-ils pas un enseignement? La Bulgarie elle aussi est slave: elle secoue le joug des Turcs. La Serbie n'a-t-elle pas, il y aquelques ans, rejeté l'autorité ottomane? La dislocation de l'empire turc est commencée depuis le siècle passé; celle de l'Autriche-Hongrie viendra à son tour, n'en doutez pas... et pour les mêmes causes.
Il est d'usage courant aujourd'hui d'appeler plaisamment l'empire turcl'homme malade. L'Autriche est atteinte des mêmes germes morbides; Bismarck, avant d'en faire son alliée, l'avait naguère surnomméela femme malade, mot cruel mais combien juste et qui ira se justifiant de plus en plus.
Et c'est nous, Français, qui avons donné les premiers coups au colosse aux pieds d'argile. C'est Napoléon Ierqui rabaissa l'orgueil de la maison d'Autriche, qui réveilla l'idée des nationalités, qui prépara l'affranchissement de l'Italie, parachevé par Napoléon III. Je disais tout à l'heure que la dislocation de l'Autriche devait fatalement commencer bientôt, elle a commencé le jour où l'Italie est devenue libre... Mais ce qui me surprend toujours, c'est la manière courtoise, affable même, dont nous, Français, sommes accueillis par les Autrichiens. Ils semblent ne plus se souvenir des cruelles humiliations que nos armes et notre politique leur valurent en des temps qui ne sont cependant pas fort éloignés. Est-ce oubli, insouciance, est-ce indifférence par suite de leur trop vague nationalité, est-ce enfin courtoisie innée chez ce peuple si poli? Devons-nous blâmer, devons-nous admirer? Je croirais plus volontiers àla courtoisie, je pencherais plutôt vers l'admiration. Mais si le peuple semble ne plus se rappeler des malheurs dont nous fûmes la cause, on ne peut en dire autant de leur vieil empereur: celui-ci se souvient et sa diplomatie n'a jamais perdu une occasion de contrarier celle de la France.
La route impériale de Vienne à Brünn part du grand faubourg deFlorisdorf, de l'autre côté du Danube et s'élève immédiatement au nord.
Dans la nuit qui avait précédé notre départ de Vienne il était tombé une de ces pluies d'été, courtes mais torrentielles, qui inondent en un clin d'œil, qui détrempent et ravinent les chemins. Nous avons trouvé cette route dans un état déplorable: boueuse, plein d'ornières et de trous remplis d'une eau jaunâtre que les roues de notre automobile projetaient au loin en rosées salissantes.
Le paysage était monotone et triste sous un ciel encore tout nuageux. Imaginez-vous une vaste plaine dénudée et, vers le nord-est, quelques vagues hauteurs. Mais cette plaine est leMarchfeld, et ces hauteurs constituent le plateau deWagram!
La plaine du Marchfeld, dans laquelle Napoléon Iergagna la bataille de Wagram, est donc située, aux portes de Vienne, entre le Danube au sud et une petite chaîne de collines allant de Neusiedel à Wagram au nord.
En mai 1809 Napoléon avait occupé Vienne pour la seconde fois. «C'était un beau triomphe que d'entrer dans cette vieille métropole de l'empire germanique au sein de laquelle l'ennemi n'avait jamais paru en maître. On avait, dans les deux derniers siècles, soutenu des guerres considérables, gagné, perdu de mémorables batailles, mais on n'avait pas encore vu un général victorieux planter ses drapeaux dans les capitales des grands Etats. Il fallait remonter au temps des conquérants pour trouver des exemples de résultats aussi vastes[6].»
L'empereur voulait terminer sa campagne par un de ces coups de foudre dont il semblait avoir le secret. Il avait décidé d'écraser en une seule victoire, devant Vienne, la grande armée autrichienne commandée par l'archiduc Charles qu'il poursuivait depuis Ratisbonne. Celui-ci était venu s'établir sur la rive gauche du Danube et avait occupé de fortes positions sur les hauteurs dominant la plaine du Marchfeld. Pour réaliser ses desseins Napoléon devait donc franchir le géant des fleuves européens devant l'armée ennemie et livrer bataille avec le fleuve à dos. On sait quelles dispositions admirables son immense génie lui inspira pour mener à bien cette entreprise qui ne semblait pas humaine tellement elle paraissait téméraire.
On sait qu'un instant repoussé, non par leshommes, mais par la colère du fleuve (le Danube débordant subitement avait coupé le pont de bateaux avant que l'armée française ait pu passer tout entière), il dut, avec une partie seulement de ses forces, contenir l'ennemi qui se croyait déjà vainqueur et après la sanglante et indécise bataille d'Essling[7], attendre patiemment à l'abri de l'île Lobau, qu'il avait transformée en forteresse, que l'irritation du fleuve autrichien se fût calmée.
En juillet, près de deux mois après la première tentative, le Danube était rentré dans son lit et Napoléon avait admirablement mis le temps à profit pour ranger toutes les chances de son côté. Le passage du fleuve fut effectué en une nuit par toute l'armée française qui apparut au lever du soleil marchant en ordre de bataille aux yeux stupéfaits des Autrichiens.
«La joie de nos soldats éclatait de toutes parts, bien que, le soir même, un grand nombre d'entre eux ne dussent plus exister. Le soleil, la confiance dans la victoire, l'amour du succès, l'espoir de récompenses éclatantes les animaient. Ils étaient enchantés surtout de voir le Danube vaincu, et ils admiraient les ressources du génie qui les avait transportés si vite et en masse si imposante d'une rive à l'autre de ce grand fleuve. Apercevant Napoléon qui courait à cheval sur le front des lignes, ils mettaient leurs schakos au bout de leursbaïonnettes et le saluaient des cris de: «Vive l'empereur[8]!»
Le passage du Danube avait eu lieu dans la nuit du 4 au 5 juillet 1809,—l'armée française qui avait ainsi défilé sur les ponts de bateaux comptait 150 000 hommes, 550 canons, 40 000 chevaux[9],—la journée du 5 juillet fut remplie par des combats préliminaires: Napoléon disposait ses troupes sur le terrain, il préparait la grande bataille qu'il avait voulue depuis si longtemps pour mettre fin à la campagne.
C'est le 6 juillet, à quatre heures du matin, que fut livrée la fameuse bataille de Wagram.
L'armée autrichienne s'étendait suivant un vaste arc de cercle allant de Neusiedel au Danube en passant par Wagram, Aderklaa, Gerarsdorf, Stamersdorf. Sa gauche s'appuyait au plateau de Wagram, position très forte à cause de la pente abrupte des bords de ce plateau et de la rivière, le Russbach, qui en longeait la base. Sa droite s'appuyait au Danube.
Qu'on jette les yeux sur une carte des environs de Vienne: la route impériale de Vienne à Brünn, que nous suivions en auto, traverse le champ de bataille presque en son milieu.
Les Français s'avançaient sur une ligne parallèle, en bas, dans le Marchfeld, tournant le dos au Danube.
La bataille s'engagea sur un front de 15 kilomètres; les deux armées étaient égales en nombre: 300 000 hommes s'assaillirent pendant que tonnaient 1 100 canons!
Le début de l'action vit nos troupes,—composées en grande partie de recrues jeunes et ne possédant pas le sang-froid des guerriers qui avaient gagné Austerlitz,—fléchir à mesure que progressaient les Autrichiens. La victoire allait-elle donc enfin sourire à ceux-ci tant de fois battus jusque-là? La prévoyance et le génie de l'empereur, l'héroïsme et la science de ses généraux, Masséna, Davout, Macdonald, Oudinot, Drouot, Lauriston, Friant eurent tôt fait de nous ramener l'avantage. A notre gauche Masséna, blessé, le corps enveloppé de compresses, commandant du fond d'une calèche où il gît étendu, se replie sur le Danube auquel il s'accroche solidement et reprend une vigoureuse offensive. Au centre Macdonald charge impétueusement à la tête d'un carré d'infanterie, enfonce le centre autrichien qu'écrase en même temps une formidable batterie de 100 pièces de canons. L'empereur, monté sur un cheval arabe blanc comme neige, parcourt en tous sens le champ de bataille sur lequel pleuvent les obus aveugles: chacun tremble pour sa précieuse existence. Davout, à notre droite, culbute la gauche des Autrichiens et s'empare du plateau de Wagram, réalisant ainsi la dernière phase du plan conçu par Napoléon. Partout nos troupes avancent pendant que reculent les Autrichiens: la pertedes hauteurs de Wagram marque pour eux la perte de la bataille.
A trois heures après midi, l'archiduc Charles donnait l'ordre de la retraite; à quatre heures la bataille était finie: elle avait duré douze heures. Les Autrichiens avaient perdu 24 000 hommes dont 12 généraux; nous leur avions fait 9 000 prisonniers et pris 20 canons. Les pertes de l'armée française étaient de 15 000 tués ou blessés.
«C'était la plus grande bataille que Napoléon eût livrée par le nombre des combattants, et l'une des plus importantes par les conséquences. Ce qu'elle avait de merveilleux, ce n'était pas, comme autrefois, la quantité prodigieuse des prisonniers, des drapeaux et des canons conquis dans la journée: c'était l'un des plus larges fleuves de l'Europe franchi devant l'ennemi avec une précision, un ensemble, une sûreté admirables: c'étaient vingt-quatre heures de combats livrés sur une ligne de trois lieues avec ce fleuve à dos, en conjurant tout ce qu'avait de périlleux une telle situation: c'était la position par laquelle le généralissime tenait les Français en échec emportée, l'armée qui défendait la monarchie autrichienne vaincue, mise hors d'état de tenir la campagne. Ces résultats étaient immenses, puisqu'ils terminaient la guerre. Du point de vue de l'art, Napoléon avait dans le passage du Danube surpassé tout ce qu'on avait jamais exécuté en ce genre[10].»
Peut-être trouvera-t-on que je cite Thiers bien souvent, mais on me pardonnera, je l'espère, car notre grand historien est celui qui a décrit avec le plus de clarté et de vérité l'épopée napoléonienne. Son opinion me semble éclairer comme un flambeau le souvenir de ces grandes batailles.
Laissant derrière nous la plaine du Marchfeld nous filions rapidement sur la route cahotante. Les routes autrichiennes sont généralement fort mal entretenues, mais celle-là est particulièrement mauvaise. Elle est couverte de ces fâcheuxdos d'âneque je retrouve chaque fois que je roule dans l'empire austro-hongrois et toujours avec un déplaisir nouveau, ces monticules bêtes qui semblent barrer le chemin sans raison et qui font bondir vers le ciel les voyageurs et leurs bagages en un touchant pêle-mêle. Ces ponts et chaussées autrichiens sont vraiment idiots! Sous prétexte d'empêcher les eaux de pluie de détériorer leurs routes ils ont imaginé, depuis fort longtemps sans doute, de barrer celles-ci tous les cent ou deux cents mètres par un épaulement qui les traverse dans toute leur largeur et qui a pour fonction de drainer les eaux et de les rejeter dans les fossés latéraux. Ces épaulements apparaissent dès que la route quitte, si peu soit-il, l'horizontale et il est évident qu'afin de remplir consciencieusement leur fonction ils sont d'autant plus prononcés que lapente de la route est plus grande. Vous voyez d'ici ce qui peut arriver à une automobile voulant aller un peu vite dans ce petit jeu de balançoires. Vous voyez surtout la tête que doivent faire ses passagers. Et maintenant vous pourriez peut-être croire que cette lumineuse conception des ingénieurs autrichiens produit un résultat plus utile que celui de faire sauter les malheureux voyageurs? Ah! bien oui! Leurs routes sont déplorablement ravinées par les pluies, rayées d'ornières, constellées de trous et leurs dos d'âne ne font qu'ajouter quelque variété à cette abomination. Dans certaines provinces, probablement soumises à la surveillance d'un ingénieur un peu moins épais, on voit les dos d'âne disparaître; le résultat est alors immédiat, avec eux disparaissent les ornières et les trous, la route redevient bonne, comme celles de France! Alors?
En avançant vers le nord, la plaine a fait place à de vastes ondulations. Le pays, quoique fort bien cultivé, paraît désert: on n'aperçoit pas d'habitations. Soudain, au fond d'un repli de terrain, on découvre tout un village dont les maisons, étroitement pressées les unes contre les autres et groupées autour de leur clocher semblent vouloir se cacher à tous les yeux. Puis plus loin, un autre village tout aussi caché au fond d'un vallon. Et toujours ainsi pendant des kilomètres et des kilomètres: de la route on n'aperçoit que des champs cultivés mais déserts, pas une habitation isolée, pas un village n'apparaît sur l'horizon; ce n'est quelorsque l'œil plonge dans un ravin que, tout au fond, l'on peut voir un village qui se dissimule; quelquefois même on distingue plusieurs villages groupés non loin les uns des autres dans le même sillon. Cette disposition si générale des habitations résulte à n'en pas douter des grands froids qui doivent sévir sur ces plaines découvertes: les maisons frileusement se pressent les unes contre les autres et s'abritent des vents glacés au fond des dépressions.
APoisdorf, jolie petite ville qui paraît faite entièrement avec des maisons neuves, nous fîmes, en une modestegasthaus, un déjeuner composé de saucisses de Francfort, de choucroute et d'œufs au jambon avec de la bière de Pilsen et du petit vin blanc rappelant le vin de Seyssel.
On pénètre en Moravie un peu avantNickolsburg; la petite ville, toute claire avec ses maisons propres, n'a pas l'air de craindre le froid comme les villages que nous avions vus jusqu'ici: elle apparaît de fort loin, perchée au sommet d'une colline.
Les changements qu'on ne peut moins faire que de remarquer dans les gens et les maisons montrent qu'on se trouve dès lors dans un pays nouveau, non allemand.
Un peu plus loin, àPöhrlitz, toutes les enseignes des magasins sont déjà écrites en tchèque, la langue de la Bohême. Les habitants sont grands et vigoureux, leurs faces énergiques, aux traits fortement accentués, mais ne manquant pas debeauté, leurs longs cheveux rigides et noirs, marquent une nouvelle race. Les costumes sont curieux, ceux des femmes surtout; si le mouchoir de couleur qu'elles portent sur la tête est plaisant de grâce pittoresque, je dois avouer que les jupes à énormes crinolines dont elles s'endimanchent leur donnent un aspect franchement ridicule.
Les habitants de la Moravie sont de même race que ceux de la Bohême; ceux de la Bohême s'appellent Tchèques, ceux de la Moravie sont dénommés Moraves ou plus généralementSlovaques; mais les uns et les autres sont des Slaves, leur idiome est commun, leurs mœurs semblables. Il y a naturellement une assez bonne proportion d'Allemands en Moravie, car là plus qu'ailleurs la germanisation sévit depuis longtemps, et les Moraves ont un réel mérite d'avoir pu conserver la supériorité numérique. Les Slaves de Bohême et de Moravie sont en effet à l'avant-garde de leurs frères vers l'Occident. Entourés d'Allemands, presque séparés des autres peuples slaves, c'est une des merveilles de l'histoire qu'ils aient su si bien se défendre contre leurs envahissants voisins: condamnés à l'héroïsme par leur position même, ils ont vécu contre toute vraisemblance[11]. L'histoire des Slaves répandus à la surface de l'Europe offre à chaque page des signes semblables de leur incroyable vitalité; c'est une race qui n'a pas encore fait son temps, c'est la dernière venue à lacivilisation; qui nous dit qu'un jour elle ne saura pas se placer à la tête des peuples et courber à son tour sous le joug son actuel oppresseur: l'Allemand?
Depuis que nous sommes en Moravie, la route est devenue fort bonne; nous roulons sur un sol uni et dur, au milieu d'une rangée de grands arbres séculaires, mais dans un paysage toujours monotone et triste. Parfois une animation intense vient égayer nos regards: ce sont des bandes d'innombrables oiseaux, étourneaux, corbeaux et corneilles, qui s'élèvent en piaillant et qui forment de vrais nuages obscurcissant le ciel. Puis tout retombe dans le calme et la vie n'apparaît plus que sous la forme de très rares paysans allant à leurs champs, de lièvres apeurés qui s'enfuient dans les labours ou de compagnies de perdreaux qui s'élèvent à grand bruit d'ailes.
Brünn[12]nous apparut au loin sous un nuage noir de fumées qu'alimentent sans cesse de nombreuses cheminées d'usines.
La capitale de la Moravie est assez quelconque: la vieille ville est réduite à peu de chose et la cité nouvelle est propre, bien construite, mais sans originalité.
Ainsi que ses fumées l'indiquent assez, c'est une ville industrielle: ses usines s'occupent des diverses phases de la fabrication du drap. Lesétoffes de Brünn jouissent d'une très grande réputation dans toute l'Autriche.
L'ancienne cité était entourée de fortifications qui ont été démolies et à la place desquelles on a tracé des boulevards et de jolis jardins. Dans la vieille ville je n'ai guère vu d'intéressant que l'ancien palais des Etats de Moravie (Landhaus), le vieil hôtel de ville (Rathaus), datant du seizième siècle, qu'on a trop modernisé, mais dont on a heureusement conservé un très beau portique ogival et un vieux beffroi à galerie couverte, l'église de Saint-Jacques (Jacobskirche), jolie nef très élancée, très aérienne du quatorzième siècle, qu'on a surmontée d'une flèche effilée et ornée de vitraux modernes aux couleurs trop crues. La place du Marché-aux-Choux (Krautmarkt) avec ses vieilles maisons, son sol fortement incliné, sa fontaine rustique et sa colonne de la Vierge est ce qui rappelle le mieux la ville ancienne qui disparaît peu à peu devant l'envahissement moderne.
Brünn est adossée à une colline dont le sommet supporte la forteresse duSpielberg, la fameuse prison d'Etat où furent enfermés tant de condamnés politiques. C'est à Silvio Pellico, journaliste et poète italien qui fut enfermé là de 1822 à 1830 et qui publia ensuite un long récit[13]de sa captivité, que le Spielberg doit surtout sa célébrité.
En 1820, Silvio Pellico fut arrêté à Milan pouravoir collaboré au journalle Conciliateurdont les idées étaient jugées subversives par le gouvernement de Vienne. L'Italie était encore courbée sous le joug autrichien, mais de longs frémissements faisaient prévoir les explosions de sentiments populaires qui devaient amener sa prochaine émancipation; le gouvernement autrichien contraignait par la terreur ces aspirations nationales, les procès politiques se succédaient sans interruption et les malheureux patriotes se voyaient, pour leurs idées, condamnés à mort ou à la détention.
Silvio Pellico fut condamné à mort, sa sentence lui fut lue à Venise sur la Piazzetta, mais sa peine fut commuée par l'empereur en quinze années de détention, decarcere duro, et en avril on l'enfermait dans un cachot du Spielberg. Il en sortit en 1830, gracié à moitié peine.
Pellico écrivit un récit détaillé et touchant de ses années de prison, son ouvrage eut un succès énorme à son apparition, il fut traduit en plusieurs langues et l'on peut dire qu'il contribua pour une bonne part au mouvement des esprits contre l'Autriche et qu'il prépara l'intervention armée de la France en faveur de l'Italie.
Cet ouvrage, quoique écrit sous une forme très modérée, trace un tableau affreux des misères et des souffrances que subissaient les condamnés politiques. Ecoutez Silvio: «Il est toujours douloureux de se voir contraint par le malheur à quitter sa patrie; mais la quitter chargé de fers, pour être conduit dans des climats affreux, destiné àlanguir pendant des années au milieu des sbires, est une chose si déchirante, qu'il n'y a pas de termes pour l'exprimer.» Il est évident que la Moravie, aux hivers glacés, aux longs mois de neige, devait paraître terrible à un Italien habitué au ciel si doux de la péninsule!
Plus loin, Silvio Pellico dit: «Le sinistre château de Spielberg, autrefois résidence des seigneurs de Moravie, et aujourd'hui la prisonla plus sévèrede la monarchie autrichienne. C'était une citadelle assez forte, mais les Français la bombardèrent et la prirent lors de la fameuse bataille d'Austerlitz. Elle ne fut pas réparée de manière à pouvoir servir encore de forteresse, mais on releva une partie de l'enceinte qui était démantelée. Trois cents condamnés environ, pour la plupart voleurs et assassins, y sont renfermés et subissent, les uns lecarcere duro, les autres lecarcere durissimo.
«La peine ducarcere duroconsiste à être obligé au travail, à porter la chaîne au pied, à dormir sur de simples planches et à manger la plus misérable nourriture qu'on puisse imaginer. Subir lecarcere durissimoconsiste à être enchaîné d'une manière plus affreuse encore, avec un cercle de fer autour du corps et une chaîne fixée dans le mur, de manière que l'on peut à peine marcher le long de la triste planche qui sert de lit; la nourriture est la même.
«Nous, prisonniers d'Etat, nous étions condamnés aucarcere duro.»
Et puis la description de sa nourriture: «Le dîner se composait d'une soupe détestable et de légumes accommodés avec une sauce telle que l'odeur seule donnait le dégoût. J'essayai de prendre quelques cuillerées de soupe, mais cela me fut impossible.» Silvio ne put jamais s'habituer à ce régime, il est probable qu'il serait mort de faim si le médecin ne lui eût fait obtenir le menu d'hôpital.
Il nous dit aussi comment les détenus étaient habillés: «Une paire de pantalons d'étoffe grossière, dont le côté droit était de couleur grise, et le côté gauche de couleur capucine; un justaucorps de deux couleurs disposées de la même manière. ...Les bas étaient en grosse laine; la chemise, d'une toile d'étoupes pleine de piquants douloureux,—un vrai cilice... Les bottines étaient à lacets, en cuir brut. Le chapeau était blanc. Les fers aux pieds complétaient cette livrée; ils consistaient en une chaîne allant d'une jambe à l'autre, et dont les bouts étaient réunis par des boulons que l'on riva sur une enclume.»
On a peine à croire à un traitement aussi dur—surtout aujourd'hui, en notre temps de philanthropie,—et l'on conçoit qu'un pareil récit était bien fait pour remuer les esprits et soulever un mouvement d'indignation contre l'Autriche.
Les malheureux condamnés politiques enfermés au Spielberg supportaient difficilement une pareille vie: tous eurent la santé ébranlée pour le reste de leurs jours, plusieurs restèrent infirmes àla suite des affectations contractées dans l'air vicié des cachots et plusieurs aussi moururent avant la fin de leur peine qui furent simplement enterrés au pied des murailles, sous les yeux de leurs frères, devant les étroites fenêtres des prisons.
Le Spielberg n'a plus aujourd'hui que sa triste renommée, ses prisons sont désertes depuis 1855; c'est maintenant une simple caserne, entourée de jardins desquels on a sur la ville de Brünn et sur la campagne une admirable vue qui s'étend loin, tout là-bas, vers Austerlitz.
Nous quittâmes Brünn de bon matin, par un temps couvert et humide, pour aller visiter le fameux champ de bataille. La chose nous était d'autant plus facile que la route impériale de Brünn à Olmütz, que suivait notre itinéraire, traverse en partie les positions occupées jadis par les deux armées.
A peine a-t-on suivi la grand'route pendant une dizaine de kilomètres qu'on est déjà sur le terrain de la bataille. Bien que ces lieux ne conservent pas de souvenirs apparents des mémorables combats dont ils servirent jadis de théâtre, ce pèlerinage à la Victoire est le plus émouvant que nous puissions faire, nous, Français, sur les champs de bataille de l'empire, tant par les souvenirs qui s'attachent à Austerlitz que par l'éclat incomparable qui se dégage de ce nom immortel.
Ne peut-on dire aujourd'hui qu'Austerlitz est la signification de la Victoire dans la plus complète acception du mot? Napoléon Ierle dit, lui, en ces termes le soir même de la bataille: «J'ai déjà livré trente batailles comme celle-ci; mais je n'en ai vu aucune où la victoire ait été si complète et où les destins aient été si peu balancés[14].»
Ce fut par Austerlitz que Napoléon donna la plus vaste mesure de son génie. Tant dans les mois qui précédèrent la bataille, et pendant lesquels il s'achemina au résultat final avec une sûreté qui tient du prodige, que dans la bataille elle-même, le plus grand capitaine des temps modernes fit preuve de talents qu'on pourrait presque qualifier de surhumains.
En août 1805, Napoléon Ierest au camp de Boulogne, il va passer la Manche à la tête de l'armée formidable qu'il a rassemblée; ce n'est plus qu'une question de jours, d'heures peut-être, et la puissance de l'Angleterre va être abaissée, écrasée pour toujours. Un matin, une dépêche lui parvient qui lui apprend que sa flotte de Toulon, sur laquelle il comptait pour couvrir le débarquement, est entrée au Ferrol au lieu de poursuivre sa route vers la Manche. Jamais on ne vit son génie, si apte à apprécier les événements avec justesse et à s'en inspirer, donner des preuves de décision et de clarté comme en cette circonstance. Cette expédition d'Angleterre, ce cher projet qu'il caressaitdepuis si longtemps et auquel il avait consacré tant de soins et tant de labeurs, il y renonce subitement. Séance tenante, il dicte[15]le plan complet de la campagne d'Austerlitz. Son projet de descente en Angleterre vient d'être diminué d'une chance, il y renonce et le remplace par un projet de campagne en Europe où toutes les chances sont pour lui. Il n'atteindra pas l'Angleterre chez elle, mais il abattra encore ses alliées, l'Autriche et la Russie à nouveau coalisées avec elle. L'armée d'Angleterre rassemblée au camp de Boulogne prend immédiatement le nom de Grande Armée, nom que l'histoire lui a conservé. Quatre mois après la campagne était terminée à Austerlitz.
Une marche foudroyante, Ulm capitule, l'armée autrichienne du général Mack est détruite presque sans combat, Vienne est prise, l'empereur arrive à Brünn le 20 novembre et y fixe son quartier général.
C'est ici qu'il livrera la grande bataille qui terminera la guerre. Il fait étudier le terrain avec soin à ses généraux et attend...
L'armée coalisée sous les ordres du général russe Kutusof, ayant au milieu d'elle les deux empereurs de Russie et d'Autriche, est à Olmütz; elle est forte de 90 000 hommes. Le jeune empereur de Russie, Alexandre, est entouré d'une jeunesse présomptueuse et sans expérience qui se couvre de l'autorité du général allemand Weirother,doctrinaire sans valeur, et qui annihile à l'avance les conseils qui auraient pu sortir de l'expérience du vieux Kutusof; celui-ci débordé laisse faire.
L'Allemand Weirother avait persuadé aux Russes qu'il avait un plan des plus sûrs pour détruire Napoléon. Il s'agissait d'une grande manœuvre, au moyen de laquelle on devait tourner l'empereur des Français, le couper de la route de Vienne, le jeter en Bohême, battu et séparé pour jamais des forces qu'il avait en Autriche et en Italie[16].
Les Austro-Russes abandonnent la très forte position qu'ils occupaient à Olmütz et s'avancent sur Brünn pour attaquer les Français.
A leur approche, Napoléon qui occupait des positions fort en avant de Brünn rétrograde un peu et envoie un parlementaire au tsar pour lui faire des ouvertures de paix. Ces deux mesures avaient pour but de tromper l'ennemi et d'encourager encore sa présomption belliqueuse devant une hésitation simulée.
Mais Napoléon a déjà choisi l'emplacement exact de la bataille: en avant de Brünn, en deçà du village d'Austerlitz, dans l'angle formé par les routes de Brünn à Vienne et de Brünn à Olmütz qui se dirigent la première du nord au sud et la seconde de l'ouest à l'est.
Les ennemis, persuadés qu'il hésite à livrer bataille, viendront l'attaquer; mais c'est lui qui attaquera. Confiants, ils s'avancent au-devant du piège qu'il leur a tendu. Le plan, le fameux plan de l'Allemand Weirother, ne fut communiqué aux généraux austro-russes que dans la nuit qui précéda la bataille. Depuis deux jours Napoléon l'avait déjà deviné aussi clairement que s'il l'avait lu et il avait disposé en conséquence toutes les parties de son piège.
Pour opposer aux 90 000 Austro-Russes, Napoléon, le 1erdécembre, avait à sa disposition 70 000 Français.
La position de l'armée française commençait à gauche à des mamelons couverts de sapins situés un peu au delà de la route d'Olmütz, le petit village de Bosenitz se trouve sur l'un d'eux dont le sommet est couronné par une chapelle; elle s'abaissait ensuite progressivement vers une plaine ondulée où elle joignait un ruisseau, le Goldbach, formé par la réunion de deux petits cours d'eau, le Velatitzbach et le Rickabach sortant de ravins encaissés situés en arrière du front des Français; le Goldbach arrose les petits villages de Puntowitz, Kobelnitz où il forme un petit étang, Sokolnitz, Telnitz; la position des Français courait le long du ruisseau, en arrière des villages, puis passait derrière deux grands étangs dits de Satschan et de Mönitz et enfin aboutissait à la route de Vienne.
L'armée austro-russe était venue occuper les positionssuivantes: sa droite était à cheval sur la route d'Olmütz, un peu en avant du village d'Holubitz, son centre occupait une ligne de hauteurs dont la pente était douce en arrière du côté d'Austerlitz, mais très abrupte à l'avant, c'est-à-dire en face de l'armée française; au pied de ces hauteurs se trouve le petit village de Pratzé; enfin la gauche austro-russe était dans la plaine appuyée à l'étang de Satschan. Le village d'Austerlitz est donc franchement en arrière de la position occupée par l'armée coalisée.
Les deux armées se trouvaient en présence, sur deux lignes parallèles, séparées par la dépression dans laquelle coule le Goldbach.
Le plan de Weirother était le suivant: tout en engageant le combat sur la totalité du front, masser la majeure partie des troupes austro-russes vers leur gauche, les faire descendre en colonnes compactes dans le ravin, franchir le Goldbach, occuper les villages situés sur ce ruisseau, tourner la droite des Français, s'avancer sur leurs derrières et les couper de la route de Vienne.
Le plan de Napoléon n'était que la conséquence du précédent. D'abord il avait dégarni presque entièrement sa droite afin d'engager l'ennemi à persévérer dans ses projets; lorsque la bataille serait engagée, quand Russes et Autrichiens auraient bien donné dans le piège qu'il leur avait tendu et quand le gros de leurs forces aurait évacué les hauteurs dominant Pratzé, il prendrait une vigoureuse offensive au centre et occuperait à son tources hauteurs qu'il considérait dès lors comme la clef de la bataille; lorsque ce projet aurait réussi, l'armée ennemie se trouverait coupée en deux, ses deux tronçons pourraient être facilement écrasés par nos corps qui les envelopperaient, la bataille serait gagnée. Afin d'assurer la réussite de son plan, Napoléon avait mis en ligne six divisions seulement sur dix dont il disposait; il conservait les autres en réserve et avait ainsi 25 000 hommes dont il pourrait se servir en temps opportun.
La veille de la bataille, le 1erdécembre au soir, Napoléon adressa à ses soldats un ordre du jour qui est resté célèbre parmi ses plus célèbres; il était tellement sûr de lui et des dispositions qu'il avait prises qu'il ne craignait pas d'indiquer à la fois et son plan et celui des ennemis: ...Les positions que nous occupons sont formidables; et, pendant qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc...N'est-ce pas que les deux plans sont résumés dans ces quelques mots? La fin de l'ordre du jour indiquait assez que cette bataille qu'il allait livrer sur le terrain qu'il avait lui-même choisi et étudié terminerait la guerre: ...Cette victoire terminera la campagne, et nous pourrons reprendre nos quartiers d'hiver où nous serons joints par les nouvelles armées qui se forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi.
Jamais l'empereur n'avait manifesté une confiance aussi absolue la veille d'une bataille; plusieurs fois dans la journée on l'entendit s'écrier:«Avant demain soir cette armée est à moi[17]», et son bras tendu désignait les positions ennemies.
A la nuit, il fit une promenade dans le camp pour juger de l'effet que sa proclamation avait produite sur les troupes. Reconnu, il se vit entouré et escorté par ses soldats qui allumèrent des torches de paille au bout de leurs baïonnettes; en un instant tout le camp fut illuminé et le souverain termina sa tournée au milieu d'ovations indescriptibles; curieuse coïncidence: ce jour était la veille du premier anniversaire du sacre.
La nuit fut horriblement froide, comme doivent être froides les nuits d'hiver dans ces plaines glaciales de Moravie. Dès quatre heures du matin, Napoléon, qui avait établi son quartier général sur une hauteur dominant le village de Schlapanitz appelée le plateau de Zuran, sortit de sa tente. Il faisait une nuit obscure: il put constater que là-bas, sur les hauteurs de Pratzé, les feux de bivouac des Austro-Russes étaient presque éteints et un bruit de caissons et de chevaux lui apprit que l'armée ennemie était déjà en mouvement; l'armée française allait s'ébranler à son tour. Au lever du jour l'action était commencée, un épais brouillard empêchait encore de rien voir mais la fusillade crépitait dans le ravin du Goldbach.
L'armée austro-russe avait commencé son mouvement par une offensive très marquée. Les troupesfrançaises, contenues à grand'peine par l'empereur, se tenaient sur la défensive.
Enfin le brouillard se dissipa et le soleil apparut. C'était le soleil d'Austerlitz, à tout jamais célèbre. Ses rayons, éclairant tout le champ de bataille, montrèrent à l'empereur ravi l'armée ennemie engagée à fond dans la manœuvre qu'il avait prévue et dont il attendait l'exécution avec une si vive impatience. Les hauteurs de Pratzé étaient à peu près évacuées et les colonnes russes étaient descendues dans le ravin du Goldbach pour s'emparer des villages et tourner notre droite. Le moment d'attaquer à notre tour était venu: l'empereur déclencha brusquement les ressorts de sa combinaison.
Pendant que Davoust vient opposer une barrière infranchissable sur notre droite que les Russes croyaient avoir déjà tournée, pendant qu'à gauche Lannes et Murat repoussant victorieusement toutes les tentatives de la cavalerie austro-russe refoulent bientôt les colonnes ennemies, les brisent, les disloquent, les dispersent... Soult, au centre, reçoit l'ordre de s'emparer des hauteurs de Pratzé. Le généralissime russe, Kutusof, qui s'aperçoit de la faute énorme qui vient d'être commise, cherche par tous les moyens à conserver cette importante position, mais il est trop tard: au bout de deux heures, les Français étaient maîtres du plateau et le conservaient malgré tous ses efforts, toutes ses tentatives, tous ses sacrifices...
L'armée ennemie était coupée en deux, la premièrepartie du plan était réalisée, par un à droite l'empereur réalisait bientôt la seconde: il écrasait le gros des forces russes descendues dans le ravin du Goldbach et que contenait toujours Davoust, il les prenait entre deux feux, les dispersait, les acculait aux étangs glacés de Mönitz et de Satschan où nombre de troupes croyaient trouver le salut et où elles ne trouvèrent que la mort, l'engloutissement sous la glace que brisaient nos boulets.
D'un bout à l'autre des lignes austro-russes ce fut alors la défaite, non, l'écrasement complet, irrémédiable, pendant que les deux empereurs de Russie et d'Autriche cherchaient leur salut en une chevauchée folle.
Ainsi finit cette bataille qui fut qualifiée decombat de géants[18], cette bataille que les soldats appelèrentbataille des Trois Empereurs, qu'on nomma aussibataille de l'Anniversaire, qui devrait s'appelerbataille de Pratzé, mais que Napoléon baptisabataille d'Austerlitz[19].
De ses 70 000 hommes Napoléon n'en avait guère employé que 45 000 tellement savantes et justes avaient été ses combinaisons, mais aussi, faut-il le dire, tellement lourdes et maladroites avaient été les manœuvres des ennemis. On peut donc dire qu'en cette mémorable journée 45 000 Français vainquirent 90 000 Austro-Russeset l'on sait si cette victoire fut complète: les coalisés eurent 15 000 tués ou blessés, 20 000 furent fait prisonniers dont 8 généraux, nous leur enlevâmes 180 canons[20], 40 drapeaux, 400 voitures[21]. L'armée française n'avait perdu que 7 000 hommes tués ou blessés.
Nous avons pu parcourir en automobile tout le champ de bataille. Confortablement installés, ayant sous les yeux tous nos documents, suivant pas à pas sur la carte, nous avons ainsi pu revivre en une entière matinée toutes les phases de l'immortel combat. Ayant abandonné la route impériale d'Olmütz à l'endroit où elle franchit leRickabach, nous nous étions engagés par un étroit chemin dans un ravin encaissé et sauvage, en haut duquel, à gauche, nous apercevions le plateau de Zuran, où l'empereur avait établi son quartier général; nous avions traversé Schlapanitz, puis Puntowitz où le Rickabach et le Velatizbach réunissent leurs eaux pour former le Goldbach. En face de nous à gauche, nous apercevions Pratzé au pied de ses fameuses hauteurs. Nous suivîmes longuement le Goldbach pour voir les petits villages qui bordent son maigre cours: Kobelnitz et son étang qui n'est aujourd'hui qu'une mare aux canards, Sokolnitz, Telnitz, et nous aperçûmes enfin les deux grands étangs de Mönitz et de Satschan, de sinistre mémoire. Revenant ensuite sur nos pasle long du Goldbach, puis abandonnant celui-ci un peu après Kobelnitz, nous atteignîmes Pratzé. Le cimetière de ce village contient d'importants témoignages de la sanglante épopée. Enfin ayant gravi les pentes du plateau dont la perte valut la défaite aux Russes d'Alexandre nous redescendîmes doucement sur Krenowitz, où Kutusof avait installé son quartier général. De là, nous gagnâmes rapidementAusterlitz[22].
C'est un village qui semble s'être conservé tel qu'il était au temps de la bataille: vieux murs d'enceinte, vieilles maisons, petites rues pavées où l'herbe pousse drue. Dans les boutiques l'on vend des cartes postales illustrées du portrait de Napoléon Ier! Le château d'Austerlitz est à l'entrée du village, il étend sa vaste masse au milieu d'un beau parc; c'est là que vint s'établir Napoléon après la victoire, c'est de là qu'il data son fameux ordre du jour, qui commence par ces mots:Soldats, je suis content de vous! Vous avez, à la journée d'Austerlitz, justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité. Vous avez décoré vos aigles d'une immortelle gloire, et qui finit par ceux-ci:... Il vous suffira de dire: «J'étais à Austerlitz», pour qu'on vous réponde: «Voilà un brave!»
Une grande et belle route permet de rejoindre la route impériale d'Olmütz; immédiatement après la bifurcation l'on passe devant la maison de poste où Napoléon avait provisoirement transféré sonquartier général vers la fin de la journée.
Nous avions parcouru entièrement le champ de bataille: l'enregistreur kilométrique accusait pour ce seul circuit près de quarante kilomètres. Il était midi, l'esprit content mais le ventre vide, nous gagnâmes le village deRaussnitz, où nous dînâmes tant bien que mal en unehostinecoù l'on ne parlait que le tchèque.
Je n'ose hasarder que le paysage morave est pittoresque et beau. Depuis que nous avons quitté Vienne, nos yeux se sont lassés à contempler d'immenses plaines, d'amples vallonnements, d'insignifiantes collines. Les champs cultivés se succèdent à perte de vue, les arbres sont clairsemés, la terre est nue. J'ai rarement vu un panorama aussi monotone, aussi triste. Le ciel gris qui nous couvrait accentuait encore la mélancolie de ces campagnes.
Les paysans que nous croisions sur la route étaient généralement grands et forts, mais leurs figures étaient laides, dures, et malgré la meilleure volonté nous ne pouvions leur reconnaître un air quelque peu intelligent. Ces gens ne s'expriment qu'en langue tchèque, idiome que nous ignorons tout naturellement; il nous fut absolument impossible de nous faire comprendre d'eux et d'en tirer le plus petit renseignement. Nous avions cependant emporté avec nous un vocabulaire,—qu'un de mes compagnons appelait fièrement: son carnetde tchèque,—mais il ne nous fut d'aucune utilité: l'accent n'y était certainement pas.
La route est du reste fort peu animée, les passants rares, les voitures encore plus rares. Les chevaux sont beaux et vifs, mais combien mal attelés. Les voitures de ce pays ignorent les brancards, seul le timon semble connu. Quand il s'agit d'un attelage à deux chevaux cela va tout naturellement, mais lorsque le cheval est unique, il faut bien qu'il soit à droite ou à gauche du timon, la seconde place restant vide; il s'en suit qu'au moindre mouvement de la bête la voiture tourne comme une toupie. Et les guides! les guides sont au nombre d'une en tout et pour tout, de sorte que lorsque le paysan veut faire appuyer son cheval à droite ou à gauche il faut qu'il lui demande poliment de bien vouloir le faire.
Lorsque ces attelages asymétriques et rudimentaires se trouvaient tout à coup face à face avec notre cent-chevaux vous devinez ce qui devait infailliblement se produire: volte-face, débandade, fuite éperdue sur la route, à travers champs ou dans les fossés, surtout si je rappelle que les chevaux sont vifs, les paysans épais et les uns et les autres peu habitués à la locomotion nouvelle.
Depuis Vienne, nous n'avions rencontré aucune voiture automobile.
Nous arrivâmes àOlmütz.
Je lis sur mes notes: curieuse ville moyen âge, beaurathaus, grande fontaine monumentale bizarre, femmes laides.
Au centre d'une ville ancienne aux rues étroites et tortueuses bordées de petites maisons à toits bosselés et à pignons vieillots, une large place toute claire où un hôtel de ville neuf et bien construit semble poser à l'anachronisme à côté d'une grande fontaine sur laquelle des saints montent une éternelle garde, une place gaie au milieu d'une ville féodale, une place où se promènent placidement bourgeois et bourgeoises,—celles-ci fort laides ainsi que me le redisent mes notes.
Voici comment nous apparut Olmütz, que les Slaves dénommentHolomouc.
Olmütz est la grande forteresse morave qui, à l'orée des montagnes, garde le passage s'ouvrant sur la Silésie. Elle est entourée de marécages qui lui assurent une efficace défense.
On a trouvé ici des vestiges de villages lacustres semblables à ceux de la Gaule. La Bohême et la Moravie étaient primitivement habitées par des Celtes appelés Boïens qui furent chassés ou asservis par les envahisseurs slaves mais qui laissèrent leur nom à leur pays,Bohême, et à leurs vainqueurs,Bohémiens. LesBoïenspréhistoriques étaient en relation avec les peuples de la Méditerranée ainsi que paraissent le démontrer du corail et des coquillages marins trouvés dans les fouilles[23].
En quittant Olmütz on traverse des terres plates et marécageuses; c'est encore la plaine monotone,mais au moins l'on peut apercevoir des montagnes. Sur la gauche quelques collines commencent à animer le paysage: c'est l'Oder Gebirge, c'est là que l'Oderprend sa source, tout près, à quelques kilomètres.
Après avoir traverséLeipnick, on distingue nettement une chaîne de montagnes qui barre l'horizon. Tout droit devant nous, une forte dépression marque un facile passage entre les monts, c'est laPorte Morave, que défendit de tout temps Olmütz et qui fait communiquer l'Europe centrale avec l'immensité des plaines slaves. A gauche de la trouée, voici lesmonts Sudètes, à droite commencent lesKarpathes. Cette ligne de montagnes forme la frontière naturelle de l'empire d'Austro-Hongrie; au delà, c'est bien encore l'Autriche en fait, Silésie autrichienne et Galicie, mais ces deux provinces, tant par leur configuration géographique que par la race de leurs habitants, devraient naturellement faire partie de l'empire de Russie.
Les bois et les forêts ont réapparu, abondants à mesure que revenaient les montagnes. Le pays est devenu sauvage et nous roulons dans un décor grandiose, parmi les sapins, les prairies et les rochers. A la tombée de la nuit nous avons croisé toute une tribu de tziganes potiers et chaudronniers accumulés parmi leur matériel et leurs marchandises dans une théorie de voitures attelées de petits chevaux russes ardents, à l'œil brillant, à la longue crinière. Ces errants avaient des faces nettementcaractéristiques, des peaux rouges, des figures larges, des cheveux crépus et embroussaillés; les jeunes filles étaient fort belles.
La nuit nous prit durant que nous traversions les montagnes, dans les grands bois noirs, silencieux et déserts. Nous arrivâmes àMisteken pleine obscurité, affamés, las, réclamant un dîner et un lit.
Hélas! ce fut tout juste si nous pûmes avoir le dîner; quant au lit, nous ne l'eûmes pas du tout.
L'hôtel est archiplein d'officiers en manœuvres et de braves bourgeois qui viennent admirer les uniformes en buvant des chopes. L'hôte, grisé par tant d'honneur, a perdu la tête, et c'est à peine s'il consent à nous servir un peu de jambon et de bière, après nous avoir fait attendre une heure et demie! Quant à coucher ici, il n'y faut pas songer, tous les lits sont requis par l'armée autrichienne.
Après notre peu substanciel repas nous devons donc nous remettre en route, dans la nuit noire, à onze heures du soir.
Mistek est la dernière ville morave, elle est située sur la rive gauche de l'Ostrawitza, c'est la rivière qui marque la frontière; sur l'autre rive commence la Silésie autrichienne.