CHAPITRE VPAYS CROATES

CROATIE: Varasdin.—Messe au milieu des champs.—Les Croates.—Agram.—Le Pont sanglant.—Les Tziganes.—La Louisen Strasse.—Le Karst.—Buccari.—Fiume.—Gomile.—Tersato.—Les Frangipani.—La Madone de la mer.—ISTRIE: Le Quarnero.—Abbazia.—Trieste.—Miramar.

Ne croyez pas que je vais vous donner d'amples détails sur cette ville de Varasdin, où j'avais si mal dormi. J'en étais reparti le lendemain matin, furieux et courbaturé. Je n'avais rien voulu voir!

Tout ce dont je me souviens, c'est que c'est un agglomérat quelconque de maisons n'ayant plus le caractère hongrois et n'ayant aucune allure propre.

Du reste, Varasdin n'est plus en Hongrie, Varasdin est en Croatie, bien que la Croatie fasse parti de l'administration hongroise[175]. Hier, dans la nuit et dans la boue, nous avons franchi sans nous en apercevoirla Drave, fort large cependant,dont le cours sert de limite entre la Hongrie proprement dite et la Croatie.

Ah! si, cependant, je me souviens que deux de mes amis qui, avec l'aurore, étaient allés parcourir la ville croate chacun de leur côté, furent émerveillés par l'énorme quantité de poivrons qu'ils virent amoncelés dans les divers magasins et sur le marché. Connaissant mon affection singulière pour ce difforme légume, ils se crurent obligés d'en faire provision à mon intention et furent tout étonnés, en se retrouvant à l'hôtel, de se voir portant chacun un sac de ces végétaux que les Autrichiens appellentpaprika, touchante concordance d'idées, manifestation imprévue d'une commune amitié. Je fus moi-même fort embarrassé par ces agricoles présents, qu'à tout hasard je rangeais soigneusement dans un coffre de la voiture.

C'est aujourd'hui dimanche, un clair soleil s'occupe activement à sécher la route qui fume et dont les flaques scintillent comme autant de miroirs. A chaque tour de roue nous croisons des paysans croates en costume national, en habits de fêtes, tout blancs, tout blancs, hommes, femmes et enfants tout blancs... ce monde-là n'a pas encore adopté notre uniforme civilisé, et l'œil n'y perd rien.

Les hommes portent d'amples culottes de toile, soigneusement rentrées dans leurs grandes bottes chez les uns, que d'autres préfèrent laisser flotter pittoresquement au gré du vent; une chemise detoile blanche, serrée à la taille par une ceinture de couleur brodée, flotte en dehors des culottes; et par-dessus une petite veste noire, si petite qu'on l'aperçoit à peine sur le reste tout blanc, une veste agréablement garnie de broderies, une veste qui n'a pas de manches, qui ne ferme pas sur le devant et qui, commençant très bas au-dessous du col, finit bien vite au milieu des côtes. Ils sont coiffés de chapeaux ronds, à petits bords, noirs avec un ruban multicolore et abondamment ornés de perles et de fleurs en métal.

Les femmes sont entièrement vêtues de blanc éclatant: jupons blancs empesés, avec une infinité de petits plis qui doivent exiger un repassage compliqué, corsages blancs garnis de broderies en couleur, et autour du cou d'épais colliers de perles en verroterie, à rangs multiples qui descendent lourdement sur la poitrine et dont l'importance doit être un signe de richesse, signe extérieur qui pourra heureusement faciliter la perception de l'impôt sur le revenu dans ce pays.

Et les enfants qui trottent gravement à côté de leurs parents semblent de petits anges blancs... sans ailes.

Tous ces costumes immaculés, lavés et repassés de frais pour cette journée du dimanche, produisent un effet pittoresque qu'il m'est bien difficile d'exprimer; ces êtres blancs qui cheminent ont quelque chose d'irréel, d'immatériel... qui fait rêver à quelque céleste cérémonie.

Plus nous avançons, plus la foule blanche sefait compacte et cependant aucun village n'est en vue. Où va tout ce monde? Mais voici qu'après un coude du chemin, tout à coup, à nos yeux étonnés apparaît une multitude immobile, silencieuse, qui encombre de ses rangs pressés et la route et les champs voisins. Il faut nous arrêter, tenter de traverser une pareille cohue serait folie. Et puis ces blancs humains recueillis et muets ont quelque chose qui nous impressionne. Que se passe-t-il?

MESSE CROATE EN PLEIN AIR

MESSE CROATE EN PLEIN AIR

Sur une petite éminence qui domine la route, au pied d'une croix, un prêtre en habits sacerdotaux dit une messe, une messe en plein vent, sur un petit autel formé d'une table de bois que recouvre un drap blanc.

C'est bien un des spectacles les plus curieux auxquels il m'ait été donné d'assister, que cette messe croate au milieu des champs, sous le ciel bleu et le soleil doré, dévotieusement écoutée par plusieurs centaines d'êtres blancs.

Quand la messe fut terminée, il fallut de longs instants pour que la foule qui, lentement s'écoulait, pût nous permettre de continuer notre route. Ces braves Croates, du reste, faisaient cercle autour de l'auto qu'ils considéraient gravement et nous interrogeaient avec intérêt... en langue serbo-croate.

Les Croates comme les Serbes sont d'origine slave; compagnons de route lors du grand cheminement des peuples, ils se fixèrent dans des pays voisins, puis peu à peu séparèrent leurs destinées,vers le septième siècle. On sait qu'ils cherchent aujourd'hui à se réunir, qu'ils tressaillent, qu'ils s'agitent sous le souffle du yougo-slavisme.

Les Croates proprement dit, les Croates de Croatie, les seuls dont je veux parler ici,—et qu'il ne faut pas confondre avec leurs frères de Dalmatie et de Bosnie, dont j'espère pouvoir bientôt dire quelques mots[176],—se sont établis dans la mésopotamie, entre Drave et Save, pays fertile et doux, sorte d'hinterland transitoire où les Alpes viennent mourir et où le système balkanique commence, grande plaine qui s'ouvre sur la steppe infinie de Hongrie au nord et qu'au sud bordent et défendent les arides montagnes du Karst, dont les pieds baignent dans l'Adriatique.

Ces Slaves, bien qu'établis dans un pays ouvert sur le chemin des invasions, ont pu garder jusqu'à nos jours leur nationalité et leur race. Ils sont restés aussi le nombre, ainsi que le montre le tableau ci-dessous de la population du royaume de Croatie:

Sitôt arrivés dans leur définitive patrie, les Croates furent convertis au catholicisme par les missionnaires d'Aquilée et de Spalato; un petit nombre seulement se rangea du côté de l'Eglise grecque. Aujourd'hui encore ces populations ont une foi profonde en l'Eglise, foi qui s'enracina surtout pendant les longues luttes contre le musulman.

J'ai dit que, peu après leur installation, les divers groupements serbo-croates, Croates de Croatie, de Dalmatie, Serbes de Bosnie, du Monténégro, de Serbie, se détachèrent les uns des autres et, au lieu de former un faisceau uni qui eût pu, par sa masse, résister aux attaques des autres peuples, ils combattirent séparément et eurent naturellement des fortunes différentes.

Les Croates, trop faibles pour conserver leur indépendance, se mirent au douzième siècle, sous la protection du roi de Hongrie. Aujourd'hui, les Hongrois prennent prétexte de ce fait historique—fort obscur—pour prétendre à des droits absolus sur la Croatie. Plus tard, pour résister aux Turcs, les Croates eurent recours à l'Autriche, qui les organisa intelligemment, s'en fit un rempart en établissantles confins militaires croates, espèce de zone frontière militaire, où la population perpétuellement armée veillait sans cesse du côté des champs turcs; mais le reste du pays restait à la Hongrie: confins autrichiens, pays civils hongrois, quel gâchis bien autrichien!

La conquête française amena la création d'uneIllyrie, où devaient être groupés les Slaves du Sud; ce fut le réveil du sentiment national, la naissance del'illyrisme, mot dont l'emploi fut bientôt proscrit par le gouvernement austro-hongrois, tellement l'idée qu'il représentait avait fait de rapides progrès.

Le grand apôtre du yougo-slavisme fut Mgr Strossmayer, évêque de Diakovo, qui tenta, avec une patience, une suite de vues, une largeur d'idées qui ne se rencontrent que chez les plus grands esprits, de préparer à ses frères croates une régénération, une patrie. Malheureusement ses efforts ne furent pas toujours compris. Les Croates de Croatie ont, même entre eux, des dissensions qui ne pourront que les éloigner du but qu'ils poursuivent. Les uns, avec Mgr Strossmayer, veulent admettre dans la nation yougo-slave tous les Slaves du Sud sans distinction de confession, les autres, les radicaux, libres penseurs, n'admettent que les Croates catholiques, excluant les Serbes, parce qu'orthodoxes!

«Sous quelle forme l'idée nationale des Croates se réalisera-t-elle? Sera-ce le pancroatisme, c'est-à-dire un Etat exclusivement croate et catholique? Sera-ce une fédération yougo-slave selon le rêve vaste et généreux de l'évêque de Diakovo...[178]?»

Pour le Croate, le grand ennemi, c'est le Hongrois, qu'il abhorre encore plus que l'Autrichien. Aussi, lorsqu'en 1848 la Hongrie et l'Autriche selevèrent l'une contre l'autre, les Croates, sous les ordres de leur Ban Jellatchich, vinrent-ils se ranger du côté de l'empereur. Ils en furent récompensés, la paix faite, en se voyant replacés sous le joug hongrois! Vicissitude suprême, ironie terrible, frappant exemple des tribulations qui seront le lot perpétuel des Slaves du Sud, tant qu'ils n'auront pas renoncé à leurs désaccords et qu'ils n'auront pas compris que leur salut ne réside que dans leur réunion. Ce ne sera que le jour où Serbes, Serbo-Croates, Dalmates, Croates se réuniront sans arrière-pensée que la nation yougo-slave pourra naître à l'indépendance. Ce jour viendra-t-il? Il est presque permis d'en douter quand on voit de quelle triste façon se déchirent entre elles les diverses fractions de ce peuple.

Agram[179], la capitale de la Croatie, est située au seuil de la grande plaine; elle s'étend et semble vouloir se dissimuler au pied de belles montagnes couvertes de forêts sombres[180]. Des hauteurs de la vieille ville on découvre le cours miroitant dela Savemajestueuse qui serpente au milieu des vastes prairies, à quelques kilomètres de là.

Capitale idéale du vaillant peuple croate, sapopulation est presque exclusivement slave[181]. Rien de hongrois, rien d'allemand ici; malgré maintes tentatives de magyarisation, malgré les efforts dissimulés et persévérants des Germains, on s'aperçoit aisément que le bloc slave est dur comme du granit, qu'il ne se laisse entamer. Les affiches, les noms des rues, les enseignes des magasins, les titres officiels inscrits aux frontons des monuments eux-mêmes sont écrits en langue croate, exclusivement. Il y a quelques années, le gouvernement hongrois crut habile d'ajouter aux inscriptions nationales des édifices publics, leur traduction en langue magyare: en une nuit ces malencontreuses lettres disparurent, furent lacérées et le lendemain Agram était en pleine insurrection; cette tentative n'a pas été renouvelée depuis.

Sur les pentes d'une colline assez abrupte s'étage la vieille ville aux toits aigus, vieilles maisons, vieux palais, souvenirs historiques du passé croate. Un ravin encaissé où coule un petit ruisseau,le Medvescak, sépare en deux parties l'antique cité: d'une partle Kaptol, la ville religieuse qui se groupe autour de la cathédrale et qui, silencieuse et triste, semble un vaste monastère, de l'autre la vieille capitale, l'ancienneGrics, dont l'origine se perd au delà du dixième siècle, encore ceinte de ses remparts et qui renferme le palais du Ban, d'intéressantes églises, de vieuxmonuments et les édifices du gouvernement et du corps législatif. En fait, le Kaptol et Grics formèrent longtemps deux villes bien distinctes, la ville des évêques et la ville du roi, rivales, jamais d'accord et dont les luttes fratricides furent si violentes que l'un des ponts du Medvescak porte encore aujourd'hui le nom depont Sanglant[182].

La cathédrale d'Agram est un très beau monument gothique qui lance fièrement au ciel ses deux aiguilles effilées. Elle se dresse au milieu de murailles flanquées de tours rondes dont elle fut entourée au temps des guerres contre le Turc et qui lui donnent un aspect de forteresse qu'on ne peut oublier et qui en fait une des caractéristiques de la capitale des Croates.

Au pied de la colline, dans la plaine, s'allonge, s'étale l'Agram moderne, qui frappe violemment l'œil par son air de jeunesse: on dirait une ville absolument neuve... neuve elle l'est en effet, car détruite presque complètement par le tremblement de terre de 1880, elle fut reconstruite de toutes pièces. Les Croates se sont appliqués à réunir là tous les efforts de leur rénovation nationale: théâtre croate, Académie yougo-slave, Musée croate des Arts et de l'industrie, Université, écoles, sont autant de bâtiments neufs, grandioses, d'une fort belle architecture, qui témoignent de la vigueur d'une nationalité que les Austro-Hongrois ne peuvent plus ignorer.

Au milieu de la ville moderne s'ouvre le vaste quadrilatère de la place Jellatchich, où l'on voit, sur un socle élevé, le fameux ban à cheval, qui dans une attitude martiale, pointe son épée nue vers des Hongrois imaginaires. Cette statue est l'œuvre du sculpteur viennois Fernkorn. Sur le socle, on a gravé cette simple inscription:Jellacsics Ban 1848, deux mots, une date.

La première fois que j'étais venu à Agram, il y a quatre ans, cette ville m'avait parue triste et froide, ses grandes maisons neuves suaient l'ennui, ses rues désertes ne portaient guère à l'enthousiasme. Cette fois, au contraire, je trouve la cité croate gaie, remuante, animée, remplie de costumes pittoresques et bariolés. C'est que c'est aujourd'hui dimanche et que sur la place Jellatchich se tient le marché où sont accourus les habitants des campagnes. Les citadins, en vêtements européens sont épars et comme noyés dans le flot des costumes nationaux, les soldats, nombreux, se promènent, désœuvrés, tandis que leurs officiers en brillants uniformes, le chef couvert de cet affreux képi autrichien qui ressemble à un tuyau de poêle maladroitement tronqué, marchent la jambe tendue et le torse raide, glorieusement! Mais la grande majorité de ce peuple est revêtue du si pittoresque costume croate, que je ne me lasse de regarder tellement, sous ses draperies légères, claires et simples, hommes et femmes sont empreints d'élégance naturelle.

Les femmes croates sont généralement grandes,de formes harmonieuses, malheureusement tôt fanées, car elles sont astreintes dès leur mariage aux plus durs labeurs des champs. Elles portent toutes la blanche robe de lin, à multiples plis, et le petit corsage surchargé de fines broderies de couleur, ainsi que nous les avons vues tout à l'heure à la messe en plein air. Les jeunes filles se coiffent en laissant librement tomber deux longues tresses et se couvrent la tête d'un coquet mouchoir brodé. Les femmes mariées arborent une coiffure plus compliquée qui se termine sur le front par une superbe paire de cornes,—ornement qui, dans nos pays, est exclusivement réservé à l'homme,—auxquelles elles fixent le mouchoir qui cache leurs cheveux.

Les hommes se promènent gravement en fumant leurs grandes pipes de porcelaine tandis qu'à leur ceinture pend une sacoche brodée à longues franges; que mettent-ils dans cette espèce de poche extérieure? Sans doute leur tabac. En tous cas, vous rencontrerez rarement un Croate sans sa sacoche qui ressemble un peu au sachet de soie brodée que les pages, au moyen âge, portaient à la ceinture à côté de leur poignard.

Dès la sortie d'Agram, la route s'en va au milieu de prairies et de cultures; on ne tarde pas à traverser la Save dont le cours capricieux, sinueux, contourné, fait songer à un serpent gigantesquese glissant dans les herbes. Un beau soleil, un ciel pur, la grande plaine nous apparut toute gaie, inondée de lumière; sur les talus verdoyants, des cyclamens faisaient de petites taches violettes.

Dans une vaste prairie, de part et d'autre du chemin, plusieurs tribus errantes de tziganes avaient établi leurs pittoresques campements. L'idée nous vint de visiter soigneusement ces camps où des êtres insoumis à notre civilisation mènent une existence qui doit être la très fidèle reproduction de ce que fut celle de nos ancêtres barbares. Nous fûmes assaillis, entourés par leur foule implorante et des centaines de paires de mains se tendirent vers nous; il fallut faire une copieuse distribution de piécettes pour avoir la paix et pouvoir parcourir les diverses tentes; il fallut même toute l'autorité du chef de la horde—car ils marchent sous la conduite d'un chef dont l'autorité est fort respectée,—qui comprit tout le profit qu'il pourrait tirer de la visite que de nobles étrangers voulaient bien faire à son peuple.

Ils étaient là une centaine, hommes, femmes et enfants, grouillant sous des tentes sordides, ils étaient vêtus de lambeaux, ils étaient sales au dernier degré. Les adultes avaient des figures ravagées et flétries, mais les jeunes gens des deux sexes, que la misère ou d'abjectes passions n'avaient point encore fanés, avaient de fort beaux traits. Nous vîmes une jeune fille de douze à quinze ans, qui était vraiment belle et gracieuse,beauté sauvage et brunie, comme devaient être les reines barbares! Quel tableau pittoresque offrait ce camp de tziganes! Une toile de Callot, mais vivante, mais animée, mais odorante! Devant chaque tente, un feu de branchages où chauffait une marmite; de vieilles femmes, ridées comme des pommes ayant passé l'hiver, vaquaient aux occupations ménagères en faisant de laides grimaces; des grappes d'enfants presque nus se tordaient sur le sol, parmi les détritus; des hommes graves, assis, fumaient dans un assourdissant vacarme de métal battu, s'occupant de leur art de chaudronniers, art ou métier qui me fit surtout l'effet d'un prétexte. Tout ce monde, bien entendu, tendait la main sur notre passage. Enfin d'alertes jeunes filles et de robustes gars rentraient au camp portant sur leurs épaules des sacs gonflés et mystérieux qu'ils déposaient sournoisement au plus profond des tentes...

Notre bonne étoile nous avait fait rencontrer là un groupement particulièrement caractéristique de ces êtres énigmatiques qui font le désespoir des ethnographes. Ceux-ci avaient tous la peau franchement jaune, les cheveux fins, luisants, frisés, les yeux bridés, c'étaient indiscutablement des Asiatiques.

Les tziganes forment un véritable peuple, épars, errant au milieu des vastes territoires de la Hongrie et de la Croatie; ils sont fort nombreux[183].

Réfractaires à toute assimilation, on les voit passer fièrement drapés dans leurs loques, dédaignant tout ce qui n'est pas eux-mêmes: religion, mœurs, coutumes, civilisation, ils ne cessent de rejeter ce que les autres races leur offrent, et à plus forte raison se montrent rebelles à toute fusion, à tout mariage avec elles. On a souvent essayé—Marie-Thérèse et Joseph II notamment—de les civiliser, de les fixer au sol, mais sans jamais y parvenir réellement[184].

TZIGANES NOMADES

TZIGANES NOMADES

Peuple bizarre, qui semble s'être condamné volontairement à une existence de parias, qui fuit les autres hommes comme sous la poussée d'un opprobre ineffaçable et mystérieux ou d'une haine irréductible, qui parle une langue dans laquelle il n'y a point de mots pour exprimer la joie ou le bonheur. Peuple énigmatique qui a une religion et qui cependant n'adore aucun dieu.

Les Hongrois les appellentCziganyou encoreFaraonepek[185], ils les dédaignent et cependant ils les aiment, car ce sont les tziganes qui chantent aux accords de leur étincelante musique les rêves de l'âme magyare.

On les divise en trois catégories: 1oles musiciens, qui forment la classe la plus aisée, qui sontgénéralement bien habillés, à l'européenne, et dont quelques-uns d'entre eux ont conquis par leur art de véritables fortunes; 2oles sédentaires, aujourd'hui les plus nombreux et dont le nombre augmente sans cesse peu à peu, qui dans la plupart des villages hongrois ou croates ont le monopole des arts de charron, chaudronnier, potier, forgeron, marchand de chevaux. Dans quelques villages seulement ils sont épars, mais dans la plupart ils habitent des quartiers distincts et dans l'un et l'autre cas, ils conservent leur farouche réserve: se fixer au village, telle est la seule concession qu'ils ont faite à la civilisation. C'est à dessein que j'ai ditse fixer au villageet non pasau sol, car les tziganes ne cultivent pas la terre. Bien que devenus sédentaires, un très grand nombre d'entre eux habitent encore sous leurs misérables tentes: on dirait qu'ils étouffent dans les maisons de pierre; 3oenfinles nomades, qui exercent vaguement le métier de chaudronniers ou de forgerons ou de potiers, mais qui sont surtout mendiants et maraudeurs. Vêtus de haillons, établissant leurs campements temporaires au milieu des champs ou dans les bois, voyageant dans des charrettes disloquées que traînent des chevaux étiques, rangés sous la domination d'un chef reconnu, ils ont fidèlement conservé la manière de vivre de leurs ancêtres barbares.

On admet généralement aujourd'hui que les tziganes sont d'origine hindoue; ils descendraient d'une peuplade de parias qui auraient fui leurpatrie à la suite de mauvais traitements, ou que leurs frères auraient chassés pour des crimes inconnus, au temps de la grande civilisation de l'Inde. Il serait plus simple de croire que ce sont des Huns ou tout bonnement des Magyars qui, pendant que leurs frères de race blanchissaient leur peau en se mariant avec les peuples blancs, dont ils adoptaient aussi les mœurs et les coutumes, sont restés de toutes façons tels qu'ils étaient au moment des invasions. On ne connaîtra probablement jamais très exactement leur origine.

Ce qui est certain, c'est qu'après un long séjour en Roumanie, ils franchirent les Alpes de Transylvanie sous la poussée du flot turc et qu'ils apparurent en Hongrie au milieu du quatorzième siècle. Ce qui est certain aussi, c'est que ce sont desjaunes, ainsi que le démontrent péremptoirement leurs cheveux longs et noirs, leurs yeux bridés et leur peau couleur safran.

Nos yeux saturés par le spectacle monotone des grandes plaines se réjouissent maintenant en contemplant les montagnes qui apparaissent; ce ne sont encore que des ombres indécises, estompées de buées bleues, mais que nous voyons grandir rapidement à mesure que nous en approchons. Finie lapuztaet sa morne tristesse, voici les monts et les grands bois. Finie la monotonie, à nous les spectacles toujours variés de la montagne aux pittoresquesreplis dans lesquels nous allons errer bientôt!

Noirs ou gris, museaux pointus, oreilles courtes et droites, petits yeux vifs, crins longs et épais, allure de sangliers, des porcs croates nous saluent de leurs grognements. Plus tout à fait sangliers, mais pas encore cochons. Grignotant, grognant, se vautrant dans la boue du fossé qui borde la route, subitement figés sans qu'on sache pourquoi en des immobilités de statues, puis sans cause apparente partant comme des flèches et disparaissant en rangs pressés dans un nuage de poussière. Que peut-il bien se passer dans ces crânes mystérieux de brutes toquées?

A la fin de la plaine, voiciKarlstadt[186], deuxième ville royale libre de Croatie, qui essaime ses blanches maisons parmi les arbres verts sur les deux rives dela Kulpa.

Au delà de la petite ville on s'enfonce dans les montagnes. Sur le chemin, nous vîmes un cortège bizarre qui s'avançait vers nous en zigzaguant et en chantant: c'était une noce croate qui avait dû fêter déjà longuement le bonheur des époux car elle tenait à peine sur ses jambes. Le marié semblait abruti, ivre-mort; l'épousée marchait d'un pas d'automate, seules ses jambes remuaient, tout le reste de son corps se distinguait par une rigidité cataleptique; je compris que c'était pour ne pas compromettre l'équilibre de l'édifice chancelant qu'elle portait sur sa tête: amalgame decheveux et de fleurs de métal qui se dressait en masse grotesque sur au moins cinquante centimètres de haut. Derrière venaient des invités qui titubaient et des musiciens, ivres, faisant de vains efforts pour tirer une harmonie quelconque de leurs instruments et ne parvenant qu'à produire des grognements confus. Nous nous étions arrêtés pour regarder cette cérémonie, il me sembla voir passer un enterrement dont tous les assistants auraient chancelé sous le poids de leur douleur.

On voit sur le ciel pur se détacher nettement les curieuses dentelures desmonts Kapella, cette chaîne de montagnes calcaires, décharnées et rudes, qui bordent la côte de l'Adriatique et que nous allons traverser tout à l'heure.

La route que nous suivons depuis Karlstadt s'appellela Louisen Strasse; elle fut construite de 1803 à 1809 afin d'ouvrir au commerce de la Croatie un débouché vers la mer et relie Karlstadt à Fiume et à Buccari. Elle a naturellement perdu beaucoup de son importance depuis la construction de la voie ferrée. Cette route est fort bien tracée, mais malheureusement très mal entretenue ou plutôt pas entretenue du tout, ce qui est dommage, car elle parcourt un pays curieux et sinue dans une succession ininterrompue d'adorables paysages[187].

On monte au milieu de forêts de chênes, de hêtres et d'ormeaux. Les montagnes qui se dressent comme de hautes murailles devant nos yeux sont couronnées de conifères vert sombre. Par-dessus, le ciel a ce reflet particulièrement lumineux qui annonce le voisinage de la mer. La route est défoncée par un intense charroi, on croise constamment de lourds chariots qui transportent le bois qu'on enlève aux belles forêts que nous traversons.Delnice, petite ville perdue dans la forêt, à 730 mètres d'altitude, est le centre principal de cette exploitation.

La route monte toujours. Sans cesse on croit qu'on va voir la mer tout à coup apparaître et l'on n'aperçoit qu'une nouvelle crête qu'il faudra franchir encore. Nous avons atteint la région des sapins; parmi les arbres noirs, l'air frais, chargé d'aromes résineux, passe comme une caresse. Le sol est tapissé de fines aiguilles rousses sur lesquelles parfois bondissent, silencieux, de gracieux écureuils avec leur panache en point d'interrogation. Hormis le ronronnement doux et régulier de l'automobile, nul bruit ne trouble le calme imposant de la forêt où nous évoluons, charmés: des tableaux variés défilent devant nos yeux, ravins profonds et sombres au fond desquels écument des torrents, longues vallées précises aux flancs boisés, montagnes embrumées de bleu, crêtes dentelées, pics déchiquetés, ciel pur et resplendissant.

Mais voilà que les arbres s'espacent, puis disparaissentbrusquement au sommet de la dernière crête. Au loin, la mer et, dévalant vers elle, les montagnes de pierres que toute végétation a fui. Le soleil allait se coucher dans l'Adriatique, ses rayons glissaient à la surface des flots et venaient jusqu'à nos montagnes qu'ils coloraient de rouge. La mer brillait comme un miroir, éblouissait nos yeux surpris et mille traits de pourpre se croisaient, aveuglants, au-dessus des eaux devenues sanglantes.

Le golfe du Quarnero avec ses îles et ses montagnes, nous apparut dans toute sa beauté. Et à nos pieds, l'admirable, le merveilleux, l'unique fjord de Buccari, long bras de mer pénétrant dans un ravin de pierres rousses et scintillant comme un diamant bleu dans une monture d'or.

La mer! Spectacle dont on ne se lasse jamais! La mer qui anoblit les paysages les moins beaux, qui embellit encore les tableaux les plus merveilleux. La mer qu'on salue toujours avec joie, qu'on quitte avec regret et dont il se dégage je ne sais quel fluide mystérieux sachant impressionner toutes les âmes, même les moins poétiques. Qu'on s'imagine l'émotion qui vous étreint lorsqu'on la voit ainsi apparaître, majestueuse et claire, après avoir pendant des semaines, parcouru les monts et les plaines.

Les montagnes qui bordent l'Adriatique sontdésolées et arides, leurs flancs dépouillés sont faits de rocs et de cailloux éboulés qui leur donnent un aspect repoussant et farouche. C'estle Karst.

Le Karst ou Karso est cette région de montagnes calcaires, âpres, terrifiantes par leur désolation, image de l'aridité, où, pendant des kilomètres et des kilomètres, des horizons infinis, on ne voit guère que des blocs grisâtres, épars, à peine sertis de maigres végétations sauvages, mais qui engendre cependant un charme puissant, poésie rude, attrait étrange; on a, la parcourant, une fière impression en se sentant vivre quand même dans ces paysages d'enfer qui paraissent dignes seulement de la Mort.

Les montagnes du Karst s'étendent depuis le fond de l'Adriatique jusqu'aux Balkans. Géographiquement on les rattache encore aux Alpes, géologiquement elles appartiennent incontestablement au système balkanique. Le motkarstservit d'abord aux indigènes à désigner la partie des montagnes qui est dépourvue de toute végétation, mais on l'a généralisé, et, depuis, ce nom s'est étendu sur tout ce massif montagneux servant de trait d'union entre Alpes et Balkans.

Le Karst s'allonge parallèlement à l'Adriatique. C'est un formidable plissement que la Providence semble avoir frappé de malédiction, qui paraît impropre à la vie, qui s'est effondré, dont les eaux de la mer ont envahi les basses vallées pour former les canaux et les fjords qui font de si beauxpanoramas sur la côte croato-dalmate et dont les derniers sommets forment ces îles éparses, qui, du Quarnero vont jusqu'aux Bouches de Cattaro, sauvages et désolées comme les monts de la côte qui les regardent.

C'est le «pays des pierres». En grands rochers verticaux, en blocs énormes, en éboulis colossaux, des pierres et toujours des pierres; tantôt en chaos farouches, tantôt rangées avec ordre, affectant les formes les plus imprévues, imitant parfois à s'y méprendre les ruines sinistres d'un château féodal ou même d'une ville encore ceinte de ses murailles... ce ne sont que pierres sur pierres. Quelques végétaux, de rares animaux, de très rares humains sont les exceptions de vie qu'on y rencontre, mais isolées et dépaysées en ces lieux de silence et de néant. L'eau elle-même semble proscrite de cet enfer: les pluies n'y laissent point de traces. Dès que l'eau du ciel est tombée, elle disparaît comme par enchantement, elle fuit sous les rocs comme à travers un tamis. L'eau se réfugie sous terre, improductive, et là elle forme des lacs et des cours d'eau qui ne voient pas le jour. Le sous-sol du Karst est creux comme une mine, ce ne sont que grottes[188]et que tunnels[189].

Comme «un visage grêlé par la petite vérole», la surface du Karst est criblée de trous en forme d'entonnoirs (appelésdolines) ou de dépressions en forme de cirques dont les bords s'abaissent en gradins (appeléespoljes). Les uns et les autres furent formés sous l'action des eaux descendant des sommets et s'engouffrant dans le sol poreux. On ne peut voir de cultures que dans le fond de ces dépressions où s'est accumulé un peu de terreau, maigres cultures que les habitants défendent craintivement avec des murs de pierres sèches.

Les montagnes du Karst possèdent cependant de grandes forêts, mais celles-ci se trouvent exclusivement sur le revers continental du massif; dès qu'on a la mer en vue, les rocs succèdent brusquement aux arbres et l'on n'a plus qu'un uniforme amas grisâtre d'éboulis dévalant des monts maudits.

La route descend prudemment en lacets hésitants parmi les rocs branlants. Elle ressemble à quelque alpiniste qui tâte le terrain, qui assure chacun de ses pas au milieu d'un éboulis dangereux. On ne voit de toutes parts que le calcaire nu et si loin que l'œil puisse s'étendre, les montagnes qui bordent l'Adriatique étalent leur désolante nudité grise. De temps en temps, tout au fond d'une doline, quelques maigres plantes cherchent à tirer leur vie d'un petit amas de terre rouge.

Ce versant maritime, aujourd'hui désolé, futcependant jadis couvert de belles forêts. Mais les Romains d'abord, puis les Vénitiens, pour construire leurs galères, ont déboisé et détruit pour jamais ce qui faisait à la fois la parure et la vie de ce pays. Le déboisement a naturellement tari les nombreux cours d'eau qui sillonnaient la contrée, les troupeaux de chèvres, paissant en liberté, ont fait disparaître les derniers buissons, les habitants ont fui ces lieux qui ne pouvaient plus les nourrir et maintenant on fait souvent de fort longs parcours sans trouver autre chose que des rocs nus et des maisons en ruines.

Au bord de la mer, tout en bas des montagnes, la vie réapparaît sous forme de végétaux de la flore tropicale: figuier, palmier, laurier-rose, grenadier, olivier, oranger et vigne; des villages se cachent au fond des ravins et s'entourent de leur verdure.

Buccari, tapie tout au fond de sa profonde baie, entourée de broussailles vertes faisant ressortir crûment ses blanches maisons, s'étage sur les pentes et se mire gracieusement dans l'eau bleue. Des vignes en gradins, accrochées aux monts pierreux, grillées de soleil, tapissent les revers de ce val maritime et au milieu, la baie, la vaste baie où pourraient s'abriter à l'aise les plus grandes escadres. Ce fjord de Buccari est l'un des paysages les plus beaux qu'on puisse voir, il peut soutenir avantageusement la comparaison avec n'importe quel tableau de la nature parmi les plus réputés. Et cependant il est presque ignoré. Quiparle en France de la baie de Buccari? A quelques kilomètres de Fiume, il n'est cependant pas si fort éloigné de nous. Il mérite qu'on vienne exprès pour le contempler. Qu'on m'excuse donc si j'insiste en sa faveur, je crois faire œuvre réellement utile en le recommandant à l'attention des touristes.

Buccari est un port commode et sûr. Sa baie ressemble à un grand lac entouré de hautes montagnes dont les pentes abruptes descendent immédiatement dans l'eau; elle communique avec la mer par un court chenal terminé par deux caps où l'on voit encore les restes des châteaux vénitiens qui en défendaient l'entrée, ainsi que quelques fortifications qui y auraient été élevées par les Français du général Marmont. Lorsque Marie-Thérèse voulut créer un port pour la nation hongroise, la grande reine hésita longtemps entre Fiume, Buccari et Porto-Ré, ce dernier à l'entrée du fjord de Buccari, dans une autre baie commode; on sait que son choix et surtout celui de ses successeurs se fixa définitivement sur la première de ces trois villes dont la situation est pourtant moins sûre et où il fallut créer un port artificiel, mais où les voies d'accès sont relativement plus faciles que dans le gouffre de Buccari ou sur la côte escarpée de Porto-Ré.

Tout autour de la baie on voit avec surprise d'immenses échelles inclinées au-dessus des eaux, ce sont destonnarasou pêcheries de thons. La pêche du thon est un des principaux revenus deshabitants de Buccari et des localités voisines, ces poissons affectionnent particulièrement la baie tranquille où ils viennent par millions à l'époque du frai. Des échelles, longues de dix, quinze et même vingt mètres sont dressées sur le sol, tout au bord de la mer et inclinées de telle façon que leur sommet surplombe assez avant au-dessus de la surface de l'eau. Une espèce de perchoir est ménagé tout au sommet de l'échelle et là, un homme, le guetteur, se tient éternellement, grillé par le soleil torride, trempé par les averses ou glacé par le souffle terrible de labora, un homme qui regarde sans cesse au-dessous de lui. De cette hauteur, il peut nettement distinguer ce qui se passe dans les eaux transparentes et dès qu'il voit apparaître un banc de thons, à son signal deux barques se détachent de la côte, à droite et à gauche, qui traînent un long filet où se débattra bientôt toute la gent à nageoires. Il n'est pas rare de voir ainsi plusieurs milliers de kilogrammes de poisson pris d'un seul coup.

Dominant un peu la baie, à moitié caché par un épais rideau de lauriers-roses, s'élève un antique château des Frangipani, la si riche et si puissante famille à laquelle appartint jadis tout le pays des environs de Fiume et qui finit si malheureusement[190]. A l'entrée de la baie, on voit un autre château qui appartint aussi à la célèbre famille,le grand château carré de Porto-Ré, mais autant celui de Buccari est coquet et mignard, autant est massif et triste celui de Porto-Ré: c'est là, dit-on, que le dernier Frangipani aurait élaboré sa fameuse conspiration qui le conduisit à la mort, c'est là encore que, dans le château devenu hôpital, furent soignés les malheureux habitants du pays atteints par le terrible fléau duscarlievo[191]. Repaire de conspirateurs ou léproserie, le grand château sinistre, noir et rébarbatif a véritablement le physique de l'emploi.

Buccari n'est séparée de Fiume que par une montagne raide, une douzaine de kilomètres de route, mais une route dure, caillouteuse, accidentée, mauvaise. Elle s'élève en ligne droite le long de la montagne parmi les touffes de chênes verts; la pente est rude, mais le panorama qu'on en découvre est merveilleusement beau; à mesure qu'on s'élève, la baie de Buccari semble s'enfoncer, se creuser comme un cratère au fond duquel les eaux scintillent. Du sommet, l'œil embrasse toute la baie et son entrée, et la mer, et les îles... puis si l'on regarde en avant, autre tableau: Fiume, le fond du golfe du Quarnero, l'Istrie et le Monte-Maggiore. De cette hauteur on voit se dérouler devant et derrière soi ces deux panoramas qui s'étendentloin, très loin, jusque dans les brumes imprécises de l'horizon.

Au bas d'une longue descente voiciSusak, le faubourg croate de Fiume, puis une large rivière,la Fiumara, couverte de petits voiliers, traversée par un pont de fer et enfin l'on roule sur les larges dalles des rues de l'unique port de la Hongrie[192].

Les Hongrois—séparés de la mer par toute la largeur de la Croatie—voulaient un port: ils ont mûrement choisi leur emplacement, puis, délicatement l'ont enlevé aux Croates stupéfaits. Ce fut Marie-Thérèse qui fit le coup et qui commença les premiers travaux du port de Fiume.

La ville de Fiume et sa banlieue forment donc en territoire croate une enclave hongroise de vingt kilomètres carrés environ. Voilà bien une des plus originales complications du régime baroque de l'Austro-Hongrie: Fiume est hongroise, au milieu du pays croate et la langue officielle y est l'italien!

Il faut rendre aux Hongrois cette justice que s'ils ont voulu faire un grand port de Fiume, ils ont parfaitement réussi. Ce n'est guère que depuis 1873 qu'ils y ont entrepris les grands travaux, ils ont dépensé l'or sans compter, jeté d'immenses digues dans la mer pour préserver les bateauxdes orages debora[193], construit des môles, des bassins, édifié des phares, créé des voies ferrées, tant et si bien qu'à présent Fiume figure honorablement sur la liste des ports européens. En fait, cette ville a été, en quelque sorte, créée par et pour la Hongrie, elle a sa raison d'être parce que Hongroise. Humble village de quelques cents habitants, port de pêcheurs de sûreté douteuse, telle était Fiume lorsque Marie-Thérèse jeta sur elle les yeux[194]; nous voyons aujourd'hui une ville importante et riche, un port vaste et sûr, ce sont les Hongrois qui l'ont faite ainsi. Elle doit conserver à la Hongrie une reconnaissance éternelle et se garder soigneusement contre les tendances irrédentistes qui ne pourraient lui procurer que des déceptions[195].

Le long du port, la nouvelle ville allonge ses belles constructions, ses hôtels, son Corso animé où, à la tombée du jour, la foule se promène, avide de fraîcheur. On y entend parler toutes les langues: italien surtout et beaucoup aussi serbo-croate, et anglais, et français, et aussi hongrois etallemand, les deux langues des maîtres! C'est dans ce port tout neuf, et tout petit en comparaison des grands ports européens, que j'ai ressenti le plus vivement l'impression de cosmopolitisme: non seulement la diversité des langues, mais encore et surtout celle des races et des costumes est bien plus grande que partout ailleurs et fait songer aux fouillis de peuples qui se rencontraient jadis dans les ports barbaresques.

Nous avions établi nos pénates à l'hôtel Deak, qui est situé vers le port, près de la gare, car à Fiume les trains viennent s'arrêter le long du quai, à côté des vapeurs. De nos fenêtres, nous découvrions par-dessus les grands platanes qui ombragent l'avenue, les mille mâts des navires, et plus loin, par-dessus le miroir d'argent du golfe, la courbe majestueuse de la côte d'Istrie dont les assises montent, montent, pour former, dans les nuages, le Monte-Maggiore. Nous entendions le bourdonnement continuel de la foule affairée qui passait comme un flot ininterrompu: très souvent le grondement sonore d'un train se rendant à la gare dominait tous les autres bruits, mais dans un éclair, et le bourdonnement reprenait ensuite, régulier.

De la ville neuve, il y a peu à dire, on y voit ce qu'on voit dans tous les ports, dans toutes les villes de quelque importance. Je me souviens cependant d'une visite que je fis, il y a quelques années au marché aux poissons et qui m'avait vivement intéressé, car je vis là divers spécimensde la faune marine, particuliers aux eaux du Quarnero: lescombrocommun au dos bleuâtre, le délicatbranzinoà la gueule béante, l'oradeplate, lecalmaret, la poulpe si abondante dans l'Adriatique, lesscampi(nephrops norvégiens), espèce d'écrevisse rougeâtre, à la chair savoureuse, qui ne se rencontre que dans le Quarnero et qu'en Norvège[196].

Mais combien pittoresque est la vieille ville qui s'étend au bord de la Fiumara,—où les petites barques aux voiles multicolores viennent encore chercher refuge comme au temps où Fiume ne possédait ni môles ni jetées,—ou qui monte en gradins le long des flancs de la montagne. Ruelles étroites, maisons disparates et biscornues, escaliers interminables, échoppes orientales où l'on a peine à discerner l'artisan accroupi parmi ses marchandises, bouges où les marins de tous pays viennent s'incendier de liquides innommables, population débraillée, hurlante, mal odorante, c'estGomile,la Fiume[197]d'autrefois, la cité vénitienne. C'est dans Gomile qu'on voit les monuments anciens les plus intéressants: le Duomo, le Castello et l'église des saints Vito et Modesto.

Cette dernière église ressemble à la Salute de Venise. On y conserve précieusementla croix du sangà laquelle se rattache la légende suivante. A l'emplacement de l'église actuelle, il y avait autreizième siècle, un Christ sur sa croix au milieu d'un carrefour. Un jour, un ivrogne s'avisa de lancer des pierres sur la statue; un des projectiles l'atteignit dans la région des côtes, une large blessure s'ouvrit et l'on vit en couler un sang limpide et pourpre. La croix fut religieusement conservée à l'endroit même où elle fut insultée par un sacrilège et ce lieu étant devenu l'objet d'un pèlerinage quelques années plus tard on y construisit une église.

Il subsiste encore à Fiume quelques vagues débris romains, mais c'était plus haut, sur une hauteur dominant la mer, que s'érigeait dans l'antiquité la ville fortifiée que les Romains avaient appeléeTersatica. Aujourd'hui, il y a sur l'emplacement de la cité romaine un petit bourg pittoresquement appeléTersatooù il convient d'aller, quand ce ne serait que pour y jouir de l'adorable vue qui s'en déroule sur la baie du Quarnero. Tersato est tout près de Fiume, à mi-hauteur, de l'autre côté de la Fiumara, et cependant Tersato est déjà sur le territoire croate, c'est dire combien petite est l'enclave hongroise réservée à Fiume. Mais en dehors de la belle vue qu'on a de Tersato, on y va aussi pour visiter le château des Frangipani et la petite église de la Madone de la Mer.

Qu'elle fut puissante et riche, cette famille des Frangipani qui posséda toute la Croatie maritime et dont les fiers châteaux se dressent encore imposants, nombreux, sur la côte et dans les terres,de Zengg à Fiume, de Novi à Ogulin. Tersato était leur résidence principale[198], aire d'aigles d'où leurs yeux satisfaits pouvaient contempler le vaste golfe tout bleu et la grande île de Veglia qui leur appartenait aussi. Le vieux castel a un aspect réellement sauvage, la nuit ses tours se découpent sur le ciel, durement, et lorsque la lune s'accroche au sommet du farouche donjon on évoque involontairement le conte le plus sinistre et le plus invraisemblable d'Anne Radcliff. Cette impression noire n'est pas réservée qu'aux seuls étrangers, nombre de vieux Slaves du pays vous diront que dans les nuits d'hiver les plus sombres, lorsque le terrible vent du Quarnero pousse ses mugissements qui rappellent des cris humains, des cris de détresse, on a vu l'ombre du décapité errer au pied des murailles du vieux manoir.

La croyance populaire s'attache aussi à la petite église de la Madone de la Mer, mais la légende est moins effrayante, bien qu'aussi surnaturelle. Lorsque les Arabes s'emparèrent de la Judée, la troupe d'anges, que Dieu avait commise à la garde de la maison de la Vierge Marie à Nazareth, s'enfuit éperdue, emportant avec elle la sainte maison. Ils fuyaient à tire-d'ailes au-dessus de la mer bleue, mais le fardeau était lourd, bien que petite la maison, et un moment vint où, à bout de souffle,ils durent redescendre sur la terre. Le 12 mai 1291, au lever du soleil, les habitants de Tersato virent, à côté de leur village, un petit édifice de style étranger qui, la veille encore, n'était point en cet endroit. L'apparition merveilleuse ne tarda pas à être connue de tout le pays, un Frangipani, qui était déjàbande la contrée croate, envoya à Nazareth une députation qui revint confirmer le fait: la maison de la Vierge n'était plus dans le pays juif, subitement elle avait, une nuit, disparu. Ce fut alors une ruée de pèlerins, de tous les pays chrétiens on accourut pour voir la miraculeuse maison et pour lui demander tant de choses qui manquent à notre humanité pour être heureuse... Mais il faut croire que Tersato n'était qu'une simple étape et qu'un autre lieu avait été choisi par le Ciel. Au bout de trois années, les anges, bien reposés, reprirent leur fardeau, et, au grand désappointement des Tersaticans et des Fiumans, allèrent le déposer de l'autre côté de l'Adriatique, à Lorette, près d'Ancône... elle y est encore aujourd'hui. Les franciscains ont élevé un couvent sur l'emplacement de la sainte maison et ont chaque année la visite des pèlerins qui viennent, quand même, prier dans la petite église. Celle-ci serait insignifiante sans un tableau de la Vierge attribué à l'évangéliste saint Luc lui-même, qui est une pure merveille d'art; la tête de la Vierge a une douceur exquise qui rappelle la sérénité souriante des Murillo.

Lorsqu'on s'en va de Fiume par la route de Trieste, on traverse des faubourgs animés où s'alignent d'immenses usines: manufacture des tabacs[199], rizeries, moulins, tanneries, raffinerie de pétrole, amidonneries et surtout la fameuse fabrique de torpilles Whitehead qui fournit à toutes les marines de guerre.

Puis, quand les maisons ont fait place aux taillis de chênes verts et aux bois d'oliviers, on s'enthousiasme en contemplant le vaste panorama du Quarnero[200]. Une mer aux nuances azurées qui changent à chaque instant sous un ciel d'une limpidité sans égale, pour côtes des montagnes élevées, grises et vertes, qui s'élancent brusquement de l'eau vers les cieux, au loin de grandes îles,Vegliaet derrière,Cherso, qui barrent l'horizon; dominant tout de sa majesté, leMonte-Maggiorese profile en forme de cône au-dessus de la côte d'Istrie, pendant qu'à ses piedsLovrana,Abbazia,Voloscas'étendent au bord de l'eau, blanche guirlande au milieu de la verdure. Tout ce tableau s'arrondit à droite et à gauche, largementjusqu'à l'horizon, et du point central où nous sommes, on distingue presque en entier tout l'admirable golfe du Quarnero.

On dit que la beauté du Quarnero égale celle des rivages de la Grèce. Ses eaux ont une limpidité si grande que jusqu'à dix mètres de profondeur on peut y distinguer les nombreuses variétés de poissons qui l'habitent.

Le fond du golfe est parsemé d'innombrables sources sous-marines, dont quelques-unes jaillissent avec tellement de violence que la surface est agitée de gros bouillons. Lorsqu'il a fait de violents orages, la mer se colore d'ocre dans les endroits où jaillissent ces sources. Celles-ci proviennent des couches profondes du Karst dont les strates aboutissent au-dessous du niveau de la mer. La couleur des eaux du Quarnero est en outre essentiellement variable suivant l'orientation du vent: quand souffle la tramontane[201], elles sont teintées de l'indigo le plus riche, mais quand vient la terriblebora, elles tournent au vert glauque. Elles sont grises et ternes par vent d'est et jaunes quand souffle le sirocco[202].

Abbaziaest la Nice autrichienne, que le Monte-Maggiore protège du froid et que réchauffent les eaux du Quarnero. Villas blanches et hôtels somptueuxd'où l'on contemple sans cesse et sans fatigue les flots azurés dont le rythme cadencé vous parvient à travers les jardins. Dans cet asile où la bora n'ose souffler, la végétation s'élance luxuriante, les arbres les plus divers entremêlent leurs frondaisons: des flancs du Monte-Maggiore, le chêne et le châtaignier descendent en rangs pressés, s'arrêtent auprès des lauriers et des citronniers, le pin parasol s'étale en forme de champignon au-dessus des magnolias, des camphriers et des manguiers, l'eucalyptus dresse sa silhouette colossale aux feuilles clignotantes et grises, orangers, figuiers, palmiers, bananiers, poussent pêle-mêle avec les platanes, les peupliers et les charmilles. Les haies qui bordent les chemins sont faites de rosiers dont les fleurs embaument pour tous. Mais les lauriers à la feuille vert sombre, aux grappes de pourpre, poussent partout, enveloppent tout, formant comme le cadre de cet adorable séjour. Et les hommes d'un bout de l'année à l'autre, viennent goûter les charmes de ce lieu privilégié: bains de mer l'été, bains de soleil l'hiver.

Abbazia n'est formée que par une très longue rue, le long de laquelle s'alignent les hôtels, les villas et les magasins et où flânent les riches désœuvrés qui viennent lui apporter leur tribut. Du côté de la mer des parcs et des jardins embaumés descendent jusqu'aux rochers que les vagues couvrent d'écume.

C'est tout de suite en sortant de Fiume que l'on passe de Croatie en Istrie, de Hongrie en Autriche. La grand'route ne traverse pas Abbazia, mais on n'a qu'un fort léger crochet de quelques kilomètres à faire pour aller visiter larivieradu Quarnero et, d'Abbazia, on rejoint assez aisément la route de Fiume à Trieste par un petit chemin caillouteux qui grimpe raide dans les bosquets de chênes.

L'Istrie est une vaste presqu'île formée par un chaos de montagnes dont les sommets nombreux se pressent autour du Monte-Maggiore comme les flots de la mer autour d'un phare géant[203]. Le chemin escalade des contreforts innombrables et redescend dans autant de vallées abruptes; le pourcentage élevé des pentes rend cette route particulièrement dure.

Après avoir passéCastua,Jurdani, petits villages slaves, on voit peu à peu disparaître les eaux bleues du Quarnero. On est alors en plein Karst, mais ici, c'est un Karst policé, mi-partie bois, mi-partie cailloux et non plus une contréearide, infertile et uniformément grise comme ce que nous avons vu il y a quelques jours. Tant que les yeux peuvent voir ce ne sont que monts et vallées qui montent, qui descendent, comme autant de vagues monstrueuses qu'un cataclysme mystérieux aurait soudain figées. Le gris des rochers alternant avec la verdure des arbres, par petits espaces, sans que jamais le gris ou le vert prenne une grande étendue, donne à cette contrée un aspect tout à fait caractéristique.

Castelnuovoest à peu près à moitié chemin entre Fiume et Trieste: c'est un village pauvre, au milieu du plus sauvage des pays où les arbres chétifs sont étiolés par le souffle glacé de la bora.

Enfin sur la gauche, la mer reparaît par instants et bientôt devant nous le fond de l'Adriatique s'arrondit dans sa courbe immense. La route commence à descendre, on voit son long ruban blanc s'enfoncer dans une vallée et sinuer au flanc de la montagne jusque tout en bas, au bord de la mer, où l'on distingue, confusément encore, dans la fumée des usines et dans la brume de la nuit tombante, un grand amas de maisons: c'estTrieste[204].

Trieste est une ville autrichienne, donc allemande; mais l'Italie la réclame comme italienne, sous le prétexte qu'on y parle sa langue; or, la population y est principalement slave. On peut mettre tout le monde d'accord en disant qu'elle est surtout cosmopolite.

Avec leur génie mercantile et leur esprit du vaste, les Allemands ont fait de Trieste une grande ville et un grand port. C'est le port de commerce de l'Autriche comme Fiume est celui de la Hongrie. C'est de Trieste que partent, pour rayonner dans toutes les mers, les nombreux bateaux du Lloyd. Le Lloyd autrichien fut fondé en 1833. Il s'appela longtemps Lloyd austro-hongrois et fut subventionné à la fois par Vienne et par Budapesth. Dès le début, Trieste fut son port d'attache, mais un beau jour, la Hongrie s'avisa de lui demander de rattacher la moitié de sa flotte à Fiume, son port à elle, qu'elle couvait comme l'Autriche couvait Trieste; le Lloyd refusa. Le gouvernement hongrois, alors, supprima toute subvention à la compagnie de Trieste et, depuis 1891, reporta son pactole sur une compagnie vraiment hongroise, laUngaro-Croate, dont le siège est à Fiume et qui d'année en année devient plus prospère et plus importante, grâce aux efforts des magyars.

Au coucher du soleil et même après la nuitvenue, les habitants de Trieste ont l'habitude de venir se promener sur le môle San Carlo. C'est de ce quai que partent les vapeurs du Lloyd qui vont à Venise et ceux qui font le service des côtes dalmates. Il y règne toujours une vive animation de gens affairés et de gens désœuvrés. On est là au centre du grand port et cependant au seuil de la pleine mer. A droite et à gauche des forêts de mâts entremêlés de massives cheminées noires ou rouges d'où s'échappent sans cesse des torrents de fumée qui se mélange à l'air et qui forme au-dessus de la ville comme un voile de deuil. En avant, c'est la mer infinie; au loin, l'azur de l'eau se confond avec l'azur des cieux et l'on ne voit que bleu sans pouvoir dire où l'élément liquide fait place au domaine gazeux. Et si l'on se retourne, la vue charmée s'étend sur la ville neuve dont les grands monuments massifs et carrés s'alignent en bataille le long des quais.

Trieste est une ville moderne dont il y a peu à dire, car elle diffère peu des cités occidentales auxquelles nos yeux sont habitués. Elle renferme cependant un coin particulièrement pittoresque: c'est ce canal qui de la mer s'enfonce au cœur du vieux quartier, jusqu'à l'église San Antonio, et où les barques aux voiles safran ou pourpre viennent apporter les fruits de la Brenta et les poissons des lagunes.

Enfin, le voyageur ne peut quitter Trieste sans avoir été visiter Miramar, ce charmant bijou que l'archiduc Maximilien avait posé au bord de lamer tranquille, sur la Riviera enchanteresse et d'où il partit empereur pour aller au Mexique où la mort l'attendait.

Miramarest à quelques kilomètres de Trieste. La route qui y conduit est une corniche d'où la vue s'étend adorable: la montagne est couverte d'arbres touffus dont la verdure est parsemée de villas blanches qui font comme une mosaïque, la mer vient doucement mourir dans les rochers qui bordent le chemin et qu'elle frange d'écume, tandis que sur l'horizon, toujours quelques voiles de couleurs vives piquent de taches le bleu limpide.

A l'extrémité d'un court promontoire on distingue bientôt un petit château carré, aux tours crénelées, à la silhouette massive et fière et qui semble se mirer dans la mer, c'est Miramar. L'une des faces du château est baignée par la mer qui en caresse doucement les murailles; les trois autres côtés sont enfouis dans la verdure d'un merveilleux parc.

Lorsque Maximilien était à la tête de la marine de guerre de l'Autriche, il fut un jour surpris de voir que sur l'un des points les plus charmants de la riviera de Trieste, la mer restait perpétuellement calme, même durant les tempêtes violentes. Il résolut de se construire là une maison de repos: il fit Miramar.

Ce séjour, que le malheureux empereur s'était construit, avait aménagé avec tant d'amour et de goût, paraît encore habité. On dirait que sonmaître n'est parti que d'hier tellement les meubles sont propres et luisants, et couverts encore des objets familiers dont il s'était entouré: collections d'armes, de bijoux, trophées de chasse, photographies de parents et d'amis, tableaux de souverains et de princes. Et cependant il y a plus de quarante années que l'empereur du Mexique est tombé sous les balles de ses propres sujets. Dans l'une des salles deux grands tableaux,la Députation mexicaine offrant la couronne à Maximilienetle Départ du nouvel empereur, respirent le faste et l'orgueil du pouvoir et ne parviennent cependant qu'à évoquer la mélancolie de sinistres souvenirs.

Une fois l'an, le vieil empereur d'Autriche vient ici comme pour un pèlerinage. Tout y est entretenu avec un soin religieux, comme dans un musée, c'est le musée Maximilien.

Le parc, qui renferme les essences exotiques les plus rares poussant sur cette côte protégée comme en leur pays, les jardins couverts de fleurs toujours épanouies, la maison rustique où l'archiduc habita pendant la construction du château, jusqu'au petit port où clapote doucement la mer, tout est entretenu, soigné, comme si le maître était encore là[205].

Les Slaves d'Istrie prétendent que la baie de Trieste, vue des hauteurs d'Opcina, est incontestablement la huitième merveille du monde. Il est vrai que peu de panoramas peuvent égaler en beauté celui dont jouissent les yeux lorsqu'on s'est élevé sur la montagne à laquelle s'adosse le grand port autrichien, la baie de Naples, si louée, me paraît elle-même ne pouvoir lui disputer la place.

La route d'Italie ne passe point par Opcina, mais le détour est insignifiant et il faut le faire. Un tramway électrique y conduit du reste de Trieste et l'on trouve sur la montagne un excellent restaurant.

Le regard glisse le long des pentes verdoyantes des montagnes qui s'abaissent vers la mer, on suit la courbe gracieuse de la Riviera ensoleillée, couverte de riantes villas. L'Adriatique d'azur vient mourir ici dans un immense golfe qui s'arrondit longuement, jusque tout là-bas, de l'autre côté, vers la Venise lointaine. Sur les eaux infinies, de petits points fumeux signalent des navires à vapeuret l'on voit une infinité de petites voiles qui d'ici ressemblent à des mouettes rasant les flots. Le ciel va s'abaissant sur l'horizon comme une voûte impondérable d'où descendent mille et mille rayons dorés. Trieste, au bord de la mer, s'étale en forme de fer à cheval et ses maisons, en rangs pressés, montent dans la vallée issue des montagnes. Au loin dans les airs légèrement embrumés de blanc, les Alpes, les Alpes d'Udine et d'Ampezzo dressent leurs têtes chenues qui semblent regarder par ici.

Nous avions quitté Trieste de bon matin; depuis longtemps arrêtés à Opcina, nous ne nous lassions pas de regarder ce tableau incomparable. Peu à peu, les cheminées des usines et des bateaux, crachant à pleins tuyaux leurs flots de fumée noire, avaient dilué dans l'air une brume artificielle qui forma une ceinture opaque autour de la ville, pendant qu'au loin, l'air et l'eau confondus donnaient l'idée du vide infini.


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