PREFACE

Mon cher ami,

J'ai gardé un si aimable souvenir de notre course à travers l'Autriche et la Hongrie que ce m'est un grand plaisir de vous écrire, en manière de préface, ces quelques pages, pour le récit que vous avez entrepris. Ce sera pour moi l'occasion d'acquitter une dette de reconnaissance; avec votre esprit précis, scientifique, minutieux, habile à observer, vous avez achevé mon éducation de voyageur. Un Français quittant son pays est en général préoccupé de rechercher tout ce qui lui rappellera la France; je me souviens de ce qu'a écrit mon vieux Montaigne là-dessus. Il y a un chapitre adorable desEssaisoù il raille ses compatriotes et leur façon de voyager «couverts et resserrés,... se défendant de la contagion d'un air inconnu». «J'ai honte de voir nos hommes, enivrés de cette sotte humeur de s'effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble être hors de leurélément quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure: les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont pas françaises?» Le chef-d'œuvre de cette manière, c'est le récent et, au reste, délicieux voyage à Sparte de M. Maurice Barrès. Sur la tribune aux harangues d'Athènes, il évoque non pas Démosthène, mais Alphonse de Lamartine; l'Acropole le fait songer au général Fabvier; les Panathénées lui rappellent une fête de la Vierge en pays lorrain. C'est une obsession qui va jusqu'à l'hallucination; au cours de ses étapes à travers le Péloponèse, il ne cesse de regretter les pâturages de France, les vergers de sa province enveloppés de douceur et de paix, d'immenses labours que des bosquets parsèment et, sur tout cela, la fraîcheur de la Moselle. Et, si M. Octave Mirbeau promène sur les bords du Rhin son amère raillerie, c'est pour courir, dès qu'il le peut, aux devantures des libraires. En vain, Cologne lui offrira ses tours, ses croix, ses flèches, ses peintres dévots et ingénus; il achètera laCorrespondance de Balzacet s'enfermera tout un jour dans sa chambre d'hôtel pour s'isoler dans cette lecture.

Un grand talent est l'excuse de ces paradoxes;nous avions de bonnes raisons pour être plus modestes. Nous avons voyagé ingénument pour voir et pour apprendre, en étudiants dociles et non prévenus et je me réjouis à la pensée que je vais retrouver en vous lisant, traduites avec l'honnêteté simple qui fait votre charme, nos impressions de chaque jour. Cette préface ne sera guère que la table des matières du livre que vous avez écrit.

Je cite rapidement nos premières étapes: mon brusque passage et mes premières impressions à travers la Suisse inhospitalière; notre déjeuner au Simplon et l'admirable vue sur le Monte Leone; les cascades de Gondo; les roses et les hortensias du lac Majeur; Côme qu'une nuit argentée faisait si douce; Lecco, dans le fond sauvage du lac; cette petite anse toute bleue aux environs de Colico qui semblait un coin de Méditerranée; la large entrée de la Valteline; l'hôtel de Sondrio avec son joli petit jardin et la treille criblée de soleil; les vignes de Tirano et la haute vallée de l'Adda jusqu'à ce col du Stelvio où nous sommes demeurés trois jours un peu contre notre gré, il faut bien le dire, avec la consolation cependant d'apercevoir à toute heure du jour les neiges éblouissantes de l'Ortler.

C'est là que notre véritable voyage commence; nous voici au seuil de l'Autriche, en pleine complicationalpestre. Par l'étroite vallée du Trafoï, nous atteignons l'Adige. Plusieurs châteaux dressent leurs tours carrées; nous longeons trois petits lacs que ride un vent glacé. Nous franchissons au col de Reschen la ligne qui partage les eaux entre la Méditerranée et la mer Noire. Nous entrons dans la vallée de l'Engadine. A partir de Landeck, le climat s'adoucit et le paysage devient moins sévère. Je connais peu de promenades aussi charmantes que cette descente le long de la vallée de l'Inn, boisée et richement peuplée, avec ses villages aux clochers effilés: Imst, dans son admirable situation au débouché de la Gurgl Thal; Magerbach avec ses sapins; Stams, que domine la grande abbaye de l'ordre de Cîteaux et même ce malheureux bourg de Zirl qu'un incendie venait de détruire pour la plus grande partie, au moment où nous l'avons traversé.

De la vallée de l'Inn,—après une excursion sur le plateau de Bavière où des circonstances particulières ne m'ont pas permis de vous suivre,—nous nous retrouvons à Salzbourg, au seuil du Salzkammergut. Il est banal de dire que cette région est proprement une Suisse autrichienne. Les Alpes prennent ici l'aspect d'immenses terrasses de pierre dont les pentes abruptes servent d'écrins à des lacs charmants. Le San-Wolfgang See m'a paru moins que grandiose mais plus que gracieux, dans sa ceinture de collines touffues et de prés enclairières. C'est aussi le pays des costumes pittoresques; qu'elles étaient jolies les femmes de Saint-Gilgen! Au passage, nous avons admiré leurs abondants cheveux blonds, leurs jolis cous découverts ornés de bijoux et de lingerie fine et leurs costumes bariolés où le rouge et le vert dominent. Entre les lacs, sur le vieux bourg de Saint-Wolfgang, le Schafberg élève sa masse rocheuse. Quel bain d'air frais et léger nous avons pris sur la route forestière qui nous conduisait d'Ischl au Kammersee et qui faisait songer aux belles parties des Vosges ou de Fontainebleau.

Nous avons quitté les Alpes. Nous roulons dans les plaines de la basse et de la haute Autriche, le long de la Traun et du Danube. Le décor a complètement changé. Les villes que nous traversons nous paraissent banales. Linz n'est qu'un immense entrepôt. De la route, par instants accidentée, entre de beaux arbres, nous apercevons le fleuve qui conservera jusqu'à Vienne son caractère alpestre. Un salut à Vienne la jolie. Nous constatons qu'elle ne cesse de grandir; elle s'étend aujourd'hui jusqu'aux pentes fraîches du Wienerwald, jusqu'au Thiergarten et à Schœnnbrünn. Puis, par un brusque changement de direction vers le nord, nous gagnons la Moravie; nous défilons devant un paysage assez insignifiant, à travers des villages assez semblables aux nôtres, dans des pays gras et riches, par une série d'amples vallonnements.La physionomie des habitants devient plus dure.

C'est après notre passage à Brünn, après notre si émouvante visite au champ de bataille d'Austerlitz que je me suis senti vraiment dépaysé. Il fait déjà presque froid; il devient plus difficile de se faire comprendre. Les paysans ont l'aspect ingrat des populations qui vivent péniblement du travail de la terre. A partir de Leipnik, les petites villes ou les villages se succèdent avec leurs larges rues, leurs maisons bien alignées, à la prussienne. Parfois ces rues ont de vastes arcades. Le long de la route, des arbres fruitiers sont plantés; il y a, au reste, peu de circulation et notre grosse maison roule sans incident, chassant devant elle des régiments de belles oies blanches. A Mistek, nous trouvons l'hôtel envahi par l'armée autrichienne; impossible de dîner; c'est la revanche d'Austerlitz. Bientôt, nous prenons notre premier contact avec les Karpathes; ils apparaissent sur la droite sous la forme de montagnes boisées que la clarté du ciel et de l'air fait paraître toutes bleues.

Nous voici en Galicie; nous longeons la frontière prussienne. L'influence de la Russie prochaine se fait sentir dans le costume. Les hommes ont le bonnet et les bottes; les femmes marchent pieds nus; un fichu recouvre leurs cheveux nattés. Dans la plaine bien cultivée les villages de chaume et de bois, très disséminés, s'entourentd'un peu de verdure ou de quelques sapins. D'immenses champs de pommes de terre et de choux. Sur la route, les gens et les chevaux s'affolent au passage de l'automobile, les chevaux d'ailleurs beaucoup plus beaux que les gens et, quelque précaution que l'on prenne, se cabrant dans un joli mouvement; une marmaille grouillante; des Juifs, à long manteau, à longue barbe, aux cheveux tressés à l'anglaise le long des oreilles; de la saleté partout. Nous sommes à Oswiecim. Les paysans, les femmes surtout ne sont que des bêtes de somme et ce serait un bien triste paysage si de magnifiques arbres ne l'ennoblissaient un peu et s'il n'était relevé à l'horizon par la belle ligne des Karpathes. Parmi les saules, la Vistule glisse lentement vers Cracovie. De nombreux petits étangs achèvent de donner au pays son aspect humide et triste.

Aux abords de la vieille capitale polonaise, le paysage prend un peu plus de relief; les maisons sont moins misérables, et tout à coup, au milieu de la plaine, à l'abri du petit mont Kosciusko, Cracovie se révèle à nous. C'est l'une des plus fortes impressions de notre voyage. Une boucle de la Vistule; au nœud de cette boucle, sur un plateau encerclé de verdure, une masse de constructions hétérogènes avec le château royal transformé en caserne et la cathédrale, à la porte de laquelle des Juifs mendient; voilà ce qu'on voit tout d'abord.Ce que raconte cette cathédrale, c'est toute l'histoire et tout le martyre de la Pologne; elle est un véritable musée dédié aux rois, aux évêques et aux héros polonais. La même impression de tristesse et de désolation se dégage d'une visite aux parties basses de la ville. Au centre, une large place mal pavée, la Ringplatz, supporte un gros et lourd campanile en brique du quinzième siècle. La vieille Halle aux draps, très restaurée, n'abrite plus sous sa large voûte que de petits commerces misérables. Les palais patriciens ont été transformés et dénaturés. La vieille université, avec sa magnifique cour gothique et son cloître à galeries paraît un corps sans âme. On sent à chaque pas que cette pauvre vieille ville, aujourd'hui couchée dans la poussière, a été arrachée par l'Autriche à toutes ses habitudes. J'ai ce sentiment plus vif encore en parcourant le petit musée où sont religieusement conservés les souvenirs de la Pologne jusqu'aux claviers de Chopin et aux peintures de Matejko.

C'est de Cracovie qu'un matin, sous un ciel charmant, nous avons fait une promenade à la frontière russe. Je me rappellerai longtemps les pauvres petits villages aux maisons de bois peintes en bleu, les costumes rouges des habitants et ce bon vieux curé de Modlnica qui nous contraignit, à force de sourires, à visiter sa pauvre église si tristement peinturlurée et qui nous offrit si cordialement une si détestable eau-de-vie.

Notre voyage maintenant tourne à l'exploration. Nous repartons vers le sud. Déjà, de Mogilany, nous apercevons à l'horizon les crêtes dentelées de la Tatra, objet de nos désirs. Le terrain devient accidenté. Le paysage, vêtu de pins noirs d'Autriche, n'a plus l'air misérable des environs de Cracovie. La route franchit une série de croupes où s'étalent des cultures magnifiques. Kalwarya possède de belles maisons aux toits luisants de brique neuve, quelques petits édifices et, à gauche, sur une éminence, dans une forêt, une masse énorme de constructions qui doit être un couvent. Pareillement, Wadowice se donne des allures de grosse bourgade, au centre d'une contrée animée; c'est même une petite ville, avec d'importants hôtels, une grande place et des maisons soigneusement disposées. Andrychow s'étend largement au carrefour de deux grandes routes. Nous remontons la vallée de la petite rivière Wieprzowka; nous nous élevons au milieu des sapins qui couvrent d'un lourd manteau sombre toute la contrée. C'est la belle forêt, tachée de charme et de bouleau, drue, profonde, avec des arbres de tous les âges. L'horizon se découvre; la vallée s'élargit; nous entrons à Saybusch; puis, à travers des prés d'un vert clair, piqués de genièvre, peuplés de maisons basses aux toits de bois, nous nous élevons à sept cents mètres. Les paysans, à la figure rasée, portent de longs cheveux blonds qui les font ressemblerà des poètes faméliques; ils nous saluent humblement. Les femmes travaillent aux champs, avec une sorte de pèlerine blanche, un mouchoir blanc noué sur la tête. Le pays est pittoresque et délicieux. La vallée de la Waag est une vraie Savoie; par moments, elle fait songer aussi à la vallée du Rhin. De curieuses ruines ponctuent le paysage; elles coiffent les rochers qui dominent les étranglements de la rivière. Rosenberg est déjà une ville slave.

Nous sommes partis de Sillein avec la pluie. Quelques heures après, nous avons un beau ciel lavé d'un bleu frais. Sur les bords caillouteux de la Waag, la vallée toute blonde d'orge s'élargit. Les villages ont des airs cossus. Leurs vieilles églises, dont quelques-unes remontent au treizième siècle, attestent l'ancienneté de la civilisation dans cette contrée. Beaucoup de traces préhistoriques subsistent encore. A gauche, des crêtes dénudées et déchiquetées où les cheminées de pierre dessinent comme des veines. Un peu plus loin, le haut Tatra apparaît avec ses allures de Sierra.

Je vous laisse le soin de raconter notre séjour à Csorber-See et notre petite ascension; notre station à Poprad; notre visite à la glacière de Dobsina et la grotte d'Aggtelek. C'est vous aussi qui direz le plaisir que nous avons eu, après ces journées de grande campagne, à retrouver l'élégance et le confortable de Buda-Pesth. Et, de nouveau,vous nous entraînez, cette fois-ci, vers l'Adriatique, le long de la forêt de Bakony et du lac Balaton aux rives peuplées de légendes. Je ne noterai plus que deux ou trois impressions. Nous avons franchi la Drave pour entrer en Croatie. Peu de villages sur le trajet; mais le pays est élégant et agréable, sous sa parure de bois légers avec ses claires prairies et ses maïs. Un matin, une scène charmante nous arrête. On célèbre une messe du dimanche au bord de la route. L'autel est à demi caché sous une tente blanche rustiquement égayée de verdure. Les bannières flottent. Des femmes, admirablement propres, jolies, costumées de blanc, enrubannées de rose ou de rouge se pressent le long des talus en des attitudes d'une grâce antique. Les hommes sont gracieux aussi, vêtus de blanc avec la petite veste de couleur toute brodée. Ils nous accueillent avec des sourires et des regards dont la douceur aimable m'a touché. A mesure que nous approchons des Alpes, du plateau de Carniole et du Karst, le paysage et les habitants redeviennent plus rudes. Et cependant, c'est encore sur une impression de douceur et de charme que mon voyage avec vous va se terminer.

Je n'oublierai jamais cette incomparable arrivée sur Buccari et le golfe de Quarnero. Les montagnes, tout à l'heure si boisées, sont maintenant sèches et presque dénudées. Plusieurs gros villages tout blancs, aux lignes nettes, entourés du damierdes cultures, se cachent dans les vallées ou grimpent au flanc des pentes. La mer dessine ses découpures infinies dans une côte assez plate vers le sud. Le ciel est à peine lilas; la mer, finement ridée, se dore des reflets orangés du crépuscule. Oh! la jolie petite baie de Baccari avec ses vignes en étage et ses maisons tapies dans le fond de l'anse vers lequel un bateau à vapeur glisse lentement! Il fait jour encore; mais, déjà, la lune toute blanche et mate, y sème une traînée d'argent qui miroite et frissonne. Tout cet ensemble est d'une harmonie triste peut-être, mais si délicate! La nuit, peu à peu aveugle le paysage... Je vous ai quittés le lendemain. Et maintenant qu'il est fini, le beau voyage, je sais bien ce que j'en aime le mieux; c'est qu'il m'a valu le charme de votre amitié.

Édouard HERRIOT.


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