Chapter 3

À deux pas de là, sur un banc de sable vers le Midi, nous avions vu les débris d'un navire marchand, que l'on nous a dit avoir fait naufrage l'hiver dernier, chargé de chanvre; un bon bourgeois de Domfront[2]n'aurait point été touché de cette aventure parce que c'est une herbe de malheur pour lui; mais je ne saurais dissimuler combien ce spectacle m'a fait peine; autant m'en pendait devant le nez; je pouvais périr et échouer de même.

[2]Ville de la basse Normandie.

À propos de chanvre et de Domfront, je me souviens de la naïveté d'un marguillier de Domfront qui, se promenant un jour avec un Parisien dans un champ semé de chanvre, celui-ci lui demanda si c'était de la salade; à quoi le marguillier répondit:

—Ho dame verre! vos avés tout droit bouté le nés dessus; de la salade! vos vos y connossé; queu chienne de salade! morgué, elle a étranglé défunt mon pauvre père.

Nous faisions toujours route, et nous cinglions en louvoyant le long du rivage, qui était couvert de pierres de Saint-Leu, que je prenais de loin pour du marbre d'Italie, lorsque, pour suppléer au défaut de marée et au vent contraire, notre pilote prudent et sage, parce qu'il était encore à jeun, a jeté un câble à terre, qui sur-le-champ m'a paru avoir été attaché à un charretier et à deux chevaux. J'ai remarqué que quoiqu'ils aient toujours été le grand trot, et quelquefois même le galop tous les trois, nous les avons cependant toujours suivis sans doubler notre pas. C'est une belle chose que l'invention de la mer!

J'étais pour lors dans une assiette assez tranquille, puisque je m'occupais à consommer une partie de ma victuaille, lorsqu'apercevant une longue frégate beaucoup plus forte que notre vaisseau, et qui lançait de bout à nous, j'ai cru être perdu: la peur donne des ailes, dit-on, mais sûrement elle ne donne point d'appétit, car il m'a manqué tout d'un coup; j'ai vu notre capitaine sortir brusquement de sa chambre, et quitter une partie depied de bœuf, à laquelle il jouait avec des dames, pour monter surle pont, et crier à plusieurs reprises: «Coit! coit! coit!» J'ai vu ensuite les matelots de la frégate lever le chapeau en l'air, et crier à des hommes et à des chevaux qui étaient à terre: «Ho! ho! ho!» J'ai pris tout cela pour le signal del'abordage: et attendu qu'il y a relâche au théâtre de la guerre entre nos voisins et nous, j'ai cru d'abord que c'était une galère d'Alger qui nous allait prendre et conduire à Marseille avec ces pauvres captifs qu'on y conduit tous les ans de la Tournelle, et que les R. P. Mathurins vont racheter en Barbarie de temps en temps. J'étais dans un saisissement mortel; car j'ai lu la liste des tourments que l'on fait souffrir aux pauvres chrétiens qui ne veulent pas se faire recevoir dans la religion de ces pays-là, voilà ce que c'est que d'avoir un peu de lecture. Mais j'avais déjà pris mon parti en galant homme sur cela, quand j'ai vu la frégate seremorqueret passer son chemin; elle était même déjà bien loin de nous, que je craignais encore qu'il ne lui prît quelque répit, et qu'elle nerevirât de bord. Cette frégate se nommait, à ce qu'on m'a dit après,la Parfaite, de dix hommes et huit chevaux d'équipage, du port de je ne me souviens plus combien de tonneaux de cidre, chargée de marchandises d'épiceries, et commandée par le capitaine Louis-Georges Freret, faisant route de Rouen à Paris. Cela ma donna occasion de demander sila Compagnie des Indespassait aussi par-là quand elle allait chercher ces belles toiles de Hollande au Japon? Si nous étions encore bien éloignés du cap Breton? Si nous ne courions point risque de rencontrer des écumeurs de mer? Et si C'était par ici que j'avais passé en revenant de Pantin où j'ai été en nourrice? Je m'aperçus qu'à chaque question on me riait au nez: mais je crus que c'était par ressouvenir de l'aventure de ma culotte goudronnée: cependant, sans me dire pourquoi on riait tant, on me tourna le dos, et je restai seul assis au pied du grand mât où j'achevai de déjeuner.

Sur la pente douce et agréable d'une colline qui borde le rivage du côté du nord, s'élèvent des maisons sans nombre, plus jolies les unes que les autres, qui forment la perspective d'une grosse ville, que nous longions de fort près, lorsque j'aperçus à l'une de ses extrémité! deux gros pavillons octogones à la romaine, ornés de girouettes, percées d'un écusson respectable, et aboutissant à une terrasse qui règne le long d'un parterre charmant: je faisais observer à un abbé qui était venu se mettre à côté de moi qu'apparemment dans le temps des croisades de la terre sainte, cette ville avait manqué d'être prise d'escalade du côté de la mer par les Turcs, puisque les échelles y étaient encore restées attachées aux murs ou que c'était peut-être ce que nos plus grands voyageurs ont nomméles Echelles du Levant: mais il me dit que ce village s'appelait Chaillot; que ces pavillons avaient été bâtis par S. A. R. et que ces échelles servaient aux blanchisseuses du pays pour aller laver leur linge. Je vis effectivement la preuve de ce que dit l'abbé; car, dans le moment même, des femmes descendirent et d'autres remontèrent par ces échelles avec du linge, tandis que celles qui étaient restées sur la grève à essanger, battre et laver leur lessive, nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne permet point de répéter ici. Celle qui me piqua le plus, quoique la moindre de toutes, ce fut de m'entendre défigurer et montrer au doigt par une de cesharpies, que je ne connaissais point, qui ne m'avait jamais vu, et qui m'a cependant appelé fils de p..... Je rougis pour ma pauvre chère mère qu'on mettait ainsi en jeu mal à propos, et j'aurais été bien fâché qu'elle eût entendu cela; car je puis bien certifier que si elle a eu la faiblesse de l'être, au moins personne n'a jamais osé le lui reprocher en public, feu mon père étant trop scrupuleux sur l'article du point d'honneur, pour l'avoir souffert impunément: mais moi qui ne voulais pas d'affaires en pays étranger, j'ai mieux aimé feindre de n'avoir point entendu, que de faire face à l'orage de sottises qui m'aurait infailliblement accablé. Il est vrai que tous les autres passagers ont bien, pris mon parti, et qu'ils m'ont assez vengé de cette impertinente qui m'avait ainsi insolenté; car ils ont répondu par des répliques si cossues, que la plus vieille de cesmégères, enragée de se voir démontée, a troussé sa cotte mouillée, et nous a fait voir le plus épouvantablepostérieurqu'on puisse jamais voir. «Ah! ciel, disais-je en moi-même, cette Agnès de Chaillot, dont la douceur et l'innocence m'ont tant édifié à Paris, serait-elle de ce pays-ci?» Tout ce qui m'étonnait, c'est que J'avais fait tant de chemin, et qu'on parlait encore français: je compris de là que la langue française était une langue qui s'étendait bien loin.

Au bout des murs de Chaillot, et sur le même profil, en règne un autre fort long et fort haut, qui renferme un grand clos, de beaux jardins, et un gros corps de logis percé de mille croisées antiques, et adosse à une église fort haute, dont la pointe du clocher semble se perdre dans les airs. J'ai d'abord imaginé que ce pouvait être cette superbe Chartreuse de Grenoble, dont j'ai tant entendu parler à ma pauvre tante Thérèse, qui a manqué d'y aller en revenant un jour de Saint-Denis: mais une dame à laquelle je me suis adressé pour savoir ce que c'était, me dit que c'était le couvent des Bons-Hommes de Passy; que c'était le seul qu'il y eût au monde, que quoique la maison me parût très-considérable, elle était cependant très-mal peuplée, par la difficulté de la recruter et trouver des sujets qui conviennent à son institution: que l'on n'a pu trouver de terrain assez étendu pour y établir un pareil couvent pour les Bonnes-Femmes; et enfin, elle me dit là-dessus tout ce que l'esprit de parti lui suggéra. Nous nous trouvâmes insensiblement vis-à-vis de deux jardins charmants, fort voisins l'un de l'autre, et dont la propreté et l'ornement attirèrent toute notre attention. Je lui demandai si tout cela dépendait encore de la France? Elle se mit à rire de ma simplicité: mais moi qui ne voyageais que pour apprendre, je n'avais point regret de faire les menus frais de son divertissement, pourvu qu'elle fît ceux de mon instruction. Elle me dit que ces deux jardins étaient destinés à prendre les eaux minérales de Passy; que bien des familles étaient redevables à ces deux endroits de leur origine et de leur postérité: que l'on y venait de fort loin pour recouvrer la santé; qu'il y avait pendant toute la saison une compagnie choisie; qu'il y avait eu à la vérité autrefois quelques abus dans le grand nombre des personnes qui venaient prendre les eaux; mais que depuis que les temps sont devenus si durs, on n'y voyait plus guère que de véritables malades qui ne pensaient point à la galanterie; qu'elle-même n'y était venue depuis plus de dis ans; que le Passy d'aujourd'hui n'était plus le Passy de son temps pour les plaisirs; et qu'enfin sa fille y était depuis un mois sans... Là nous fûmes interrompus par un matelot, qui nous vint demander si nous descendions au port de Passy: la dame se prépara pour y descendre; le pilote appela par trois fois de toute sa force Jacob qui en est le passager: et Jacob, le maussade Jacob, aborda avec sa barque, dans laquelle entrèrent ceux qui voulurent descendre.

Inquiet de ce que j'allais devenir, j'allais de la proue où j'étais, à la poupe: je montai sur le tillac pour voir si je ne découvrirais point Paris avec ma lunette d'approche. Je m'orientai pour le trouver, et enfin je le vis sans le reconnaître; un tas de pierres, de cheminées, et de clochers ne me représentait plus Paris tel que je l'avais laissé, je n'y distinguais plus une rue, pas même celle de Geoffroy-l'Asnier où je demeurais: il me semblait qu'il était abîmé depuis que j'en étais sorti; je me figurais que cela ne serait point arrivé si je fusse resté. J'avais beau regarder de tous côtés, je ne voyais autour du vaisseau qu'une mer orageuse qui cherchait à nous engloutir; et dans le lointain, des terres australes et inconnues, des prés, des bois et des montagnes arides, sur lesquelles il ne devait croître que du vent, parce que j'y voyais beaucoup de moulins. Il n'y avait que la vue du soleil qui me rassurait un peu: je le reconnaissais encore pour être le même que je voyais au Palais-Royal, toutes les fois que j'y allais au méridien régler ma montre.

«Ô toi, qui m'as toujours éclairé, lui dis-je, brillant soleil, plus beau mille fois que ne peuvent être tous les autres soleils du reste de la terre! Soleil qui m'as vu naître! Soleil dont je chéris la présence, ne m'abandonne point! Je suis fait à ta chaleur bienfaisante, que sais-je si celle d'un soleil étranger ne m'incommodera point? Tiens, vois ma montre, accoutumée à être réglée sur toi seul, elle se dérangera sans toi.»

Puis, me retournant du côté de Paris, je lui disais:

«Ô toi de qui je tiens le jour: Paris! superbe Paris! mon petit Pans! pourquoi t'éloignes-tu ainsi de moi? Hélas! que ne viens-tu plutôt avec moi? Que ne me suis-tu? que ne t'es-tu embarqué avec moi? Je vois bien que tu es fâché contre moi, parce que je t'ai quitté si brusquement: mais ce n'est que pour un temps: je reviendrai, s'il plaît a Dieu, bientôt: je finirai mes jours dans ton sein: je te laisse pour gage de ma promesse, ceux de ma tendresse; ma mère et mes deux tantes, mon serin gris et mon chat chartreux: tu sais combien tout cela m'est précieux: ce n'est que pour les beaux yeux de la jeune et belle Henriette que j'entreprends aujourd'hui de voyager, un amour si beau mérite bien quelque indulgence de ta part: encore une fois, Paris! mon cher petit Paris! pourquoi me fuis-tu? Mais non, ingrat et infidèle que je suis, c'est moi qui t'abandonne! c'est moi qui m'éloigne de toi! Patrie, ô ma chère patrie! Je suis le seul coupable! Ah! si jamais je reviens de ce voyage, que tu auras lieu d'être contente de moi par la suite! c'est la première fois de ma vie que je te quitte depuis dix-huit ans que je suis au monde, mais ce sera la dernière. Je te demande mille fois pardon: tu dois passer quelque chose à la jeunesse...»

Puis, troussant mon habit:

«Vois, Paris, vois ma pauvre culotte neuve de velours cramoisi toute perdue; l'accident qui lui est arrivé n'est-il pas déjà, un commencement de l'expiation de mon crime? Mes inquiétudes, mes regrets, mes soucis, mes remords, mes larmes enfin expieront assez le reste. Mais quoi, la terre marche et semble retourner d'où je viens! il ne restera donc plus où je vais qu'antipodes et de l'eau! Encore fuit-elle aussi sous le navire!Quid est tibi mare quod fugisti?Ô mer, qu'as-tu donc à fuir? Ah! chère Henriette, que vous me causez de peines et d'inquiétudes! mais je vous les sacrifie toutes d'aussi bon cœur que je vous aime...»

À ce mot d'Henriette, j'ai repris tous mes sens, comme si je fusse revenu d'un grand évanouissement: j'ai songé que bientôt j'allais avoir le bonheur d'être auprès d'elle que je la verrais face à face, que je lui parlerais, qu'elle me répondrait, que je l'embrasserais, qu'après lui avoir démontré par ce trait de mon obéissance lequantumde ce que je l'aime, je trouverais peut-être le moment favorable de lui en prouver lequomodo; et qu'enfin ses beaux yeux me serviraient de soleil, si celui de Saint-Cloud ne me convenait point. Toutes ces réflexions me remirent le cœur au ventre.

En tournant les yeux de côté et d'autre sur sous les différents climats que je pouvais découvrir à perte de vue, j'aperçus sur notre droite un palais enchanté, qui me parut bâti par les mains des fées: son jardin vaste et spacieux, dont les murs sont baignés par la mer, est d'un goût charmant: la distribution des berceaux et la propreté des allées, me le firent prendre pour le même qu'habitait autrefois Vénus à Cythère ou à Paphos. Mais tandis que je réfléchissais sur le goût des étrangers pour l'architecture, j'aperçus encore, non loin de celui-ci, et sur le même point de vue, un autre palais beaucoup plus considérable, tant pour l'étendue des bâtiments que pour l'immensité des jardins: ce fut pour le coup que je crus être près de Constantinople, et que c'était là le sérail de grand-seigneur. Mais un de nos matelots, à qui je demandai à quel degré de longitude il estimait que nous pouvions être, et ce que c'était que ces deux palais, me répondit que de ces deux maisons la première appartenait à madame de Sessac, et la seconde à M. Bernard; et qu'à l'égard des degrés de longitude, il ne connaissait point ces rubriques-là; puis il me demanda si je n'allais point à Auteuil, et il fit la même question à tous les passagers, les uns après les autres, ce qui me donna la curiosité de m'informer de ce que c'était qu'Auteuil: on me répondit qu'Auteuil était cette ville que je voyais devant moi, que messieurs de Sainte-Geneviève en étaient seigneurs, et y avaient une fort jolie maison: que bien des bourgeois de Paris y en avaient aussi, qu'il y avait un fameux oculiste, nommé Gendron, que l'on y venait consulter de bien loin, que c'était la moitié du chemin de Paris à Saint-Cloud: et qu'enfin cet endroit était bien fréquenté.

«Il faut avouer, m'écriai-je alors, que si le cœur de la France est bien bâti, les frontières sont bien gaies et bien bâties aussi! non, la belle rue Trousse-Vache, où demeure ma mère à Paris, n'a rien de comparable à tout cela. Ô ma mère, disais-je en moi-même, que vous êtes actuellement inquiète de moi, aussi bien que mes deux tantes! et que je voudrais bien rencontrer ici quelque aviso qui fît voile pour les côtes de Paris, afin de vous donner de mes nouvelles! hélas! peut-être mon chat et mon serin sont-ils morts de déplaisir de ne me plus voir... Mais que le monde doit être long, ajoutai-je! quoi, depuis le temps que je roule les mers, je ne suis encore qu'à la moitié du chemin que j'ai à faire! Orner, que tu t'étends au loin! peux-tu être si vaste, et la morue si chère à Paris!»

Cette réflexion me rappela un beau cantique nouveau de l'Opéra-Comique qui commence par ces mots: «Vastes mers!» je le fredonnais entre les dents lorsque je découvris à l'ouest un navire à peu près semblable au nôtre, mais plus fort, qui venait à bride abattue sur nous: oh! pour le coup, je comptai bien que nous en allions découdre; car je voyais à merveille que ce n'était point un vaisseau marchand, en ce qu'il y avait trop de monde à fond de cale qui regardait par les fenêtres: on eût dit de l'arche de Noé. Je ne pouvais pourtant point m'imaginer non plus que ce fût un vaisseau de guerre, parce que je n'y voyais ni canons, ni pierriers, ni affûts; mais j'appréhendais que ce fût un saltin de Poissy qui cherchât à jeter les grappins pour tenter l'abordage à l'arme blanche, que je crains naturellement très-fort: je voyais un nombreux équipage rangé en bonne contenance sur le pont et sur le tillac. Mon premier mouvement fut de tirer mon couteau de chasse; mais je fis réflexion que peut-être l'air de la mer le rouillerait, et je pris seulement ma lunette d'approche pour en reconnaître le pavillon, afin de savoir au moins à qui nous allions avoir affaire, et pour prévoir de plus loin ce que tout cela allait devenir. Ce qui me tranquillisait pourtant, c'est qu'avec cette même longue-vue je voyais notre équipage serein, et les passagers peu inquiets: et effectivement nous passâmes rapidement à la portée du coup de poing l'un de l'autre sans nous rien faire: je m'aperçus même que notre vaisseau, qui semblait avoir peur, doubla son pas à l'approche de l'autre, qui n'osa pourtant nous attaquer; nous qui avions encore du chemin à faire, nous ne voulûmes point non plus nous amuser. Nous prîmes le bord-dehors, et lui l'avant-terre, et nous en fûmes quittes pour quelques signes de chapeau de la part des nautoniers, et pour des sottises que se dirent réciproquement les passagers. Pour moi je les saluai de bon cœur fort poliment, et je me congratulais d'en être échappé à si bon marché, après la peur que j'avais eue, lorsque je vis notre pilote revirer de bord, et d'un coup de gouvernail lancer de bout à terre, à une espèce de cap en forme de promontoire, que je prenais pour le cap de Bonne-Espérance, quand on me dit que c'était le havre de cette fameuse ville d'Auteuil, dont on m'avait parlé tout à l'heure: nous y mouillâmes, on porta la planche à terre, et il sortit vingt à trente personnes qui n'allaient pas plus loin.

Une petite aventure nous retarda à ce port Un peu plus que nous n'aurions dû; c'est que la jetée y était si escarpée, et la montée si difficile, qu'une jeune fille ayant roulé à la mer avec un abbé qui lui donnait la main et qu'elle entraîna avec elle, deux de nos matelots plongèrent pour les repêcher. J'ai observé pour lors qu'il est bien vrai de dire que, quand on se noie, on s'accroche où l'on peut, sans jamais lâcher sa prise; car la fille qui en tombant, s'était accrochée à la jambe droite de l'abbé, s'y tenait encore quand on la repêcha; et l'abbé qui s'était jeté à son cou quand elle l'entraîna, la tenait encore embrassée étroitement au sortir de l'eau. La fille perdit sa garniture et son éventail, et l'abbé son chapeau et son parasol violet clair. Quand le danger fut disparu entièrement, nous rîmes un peu de l'état où se trouvèrent nos baigneurs, et surtout de leur attitude; je ne sais S'ils recouvrèrent leur perte, parce que nous reprîmes le large; mais je me doute bien qu'ils ne se seront point quittés sans se sécher. Peu de temps après la femme de notre capitaine fut à tous les passagers faire payer leur fret: elle vint à un capucin qui était à côté de moi, et qui tira de dessous ses aisselles un chapelet à gros grains, dont il paya son passage; et elle s'adressa ensuite à moi, et je payai: elle était suivie par un pieux matelot, qui, se disant chargé de la procuration de saint Nicolas, le Neptune ordinaire des marins, excitait la dévote générosité des voyageurs; je fus du nombre de ceux qui désirèrent avoir part aux prières promises, et je fis mon offrande.

Sur la rive opposée, en tirant au sud-ouest, est une petite masure isolée, dont l'exposition heureuse, quoique retirée, semble annoncer une de ces retraites que se choisissaient autrefois ces saints anachorètes, lorsque, dégoûtés du monde, ils voulaient renoncer entièrement à son commerce, pour se livrer à la contemplation des choses célestes. Au milieu de quelques arbres mal dressés, et plantés au hasard, rampe humblement un petit corps de logis, dont la simplicité fait tout l'ornement; l'art paraît avoir moins participé à la décoration de ce lieu que la simple et belle nature: cependant tout y rit; et je me trompe fort si ce u'est point la qu'était au temps jadis ce fameux désert où saint Antoine fut tant tourmenté par le malin esprit, lors de ces belles tentations que Callot nous a si bien gravées d'acres nature; car on voit encore a quelque distance de là un moulin que ce saint ermite fit venir apparemment de Montmartre exprès, pour son usage et celui de son ménage, et sous lequel il y a encore un toit à cochon: le tout compose un ensemble qui m'a paru si charmant, que je crois que si jamais il prenait fantaisie à la Madeleine de revenir sur la terre, et qu'elle passât par cet endroit-là, elle n'hésiterait point à le préférer à la Sainte-Baume.

Quelqu'un qui me vit attentif à examiner un lieu que je paraissais avoir regret de perdre de vue, satisfit ma curiosité, en me disant:

«Hé bien, monsieur, vous considérez donc cette fameuse guinguette, autrefois si fréquentée, où l'Amour était venu de Cythère exprès pour la commodité de Paris, établir une manufacture de plaisirs, à la honte des familles bourgeoises. C'était là autrefois recueil où Carybde et Scylla prenaient plaisir à faire échouer la vertu, et à tendre des pièges aux vestales; c'était le rendez-vous de la lasciveté, de l'impureté, de la prostitution et de l'adultère: tous les vices s'y rassemblaient de toutes parts: mais tout est bien changé aujourd'hui, Bréant est mort, et le moulin de Javelle, que vous voyez aujourd'hui, n'est que l'ombre de celui que j'ai vu de mon temps.

—Qu'appelez-vous moulin de Javelle, monsieur, lui repartis-je? Est-ce que c'est là ce moulin de Javelle dont j'ai vu l'histoire à la Comédie-Française à Paris?

—Oui, monsieur, me dit-il, c'est le même pour lequel on a voulu inspirer de l'horreur aux jeunes gens, en leur représentant tous les désordres qui s'y commettaient.»

Tandis que nous causions, je n'avais point pris garde que notre corde s'étant perdue à une barque de pêcheur, qui était au bord du rivage, elle se lâcha; et m'étant appuyé dessus, elle manqua de me jeter à la mer, lorsqu'elle vint à se tendre, et elle m'y aurait effectivement jeté si je ne me fusse retenu aux haubans du grand mât. Je tombai par bonheur à la renverse sur le pont, et j'en fus quitte pour la peur, et pour mon chapeau et ma perruque qui furent emportés à la mer; je les vis dans l'instant bien loin derrière moi qui semblaient retourner a Paris.

«Si ma mère les voit, disais-je, elle reconnaîtra bien mon chapeau à la Ragotzy, et ma perruque à trois marteaux; elle les repêchera, et peut-être que cela ne sera point perdu; mais elle s'imaginera que je suis noyé, et elle se noiera aussi.»

Je fus vite à ma malle pour réparer tout mon désastre. On se rit toujours des malheureux: aussi se moqua-t-on aussi beaucoup de moi. On voulut voir ma culotte goudronnée, mais j'en avais mis une autre par-dessus. Je remontai sur le tillac, et comme je regardais avec ma longue-vue pour reconnaître deux villes peu éloignées l'une de l'autre qui me semblaient border la pente d'une longue colline, sur le sommet de laquelle il y avait la moitié d'un moulin à vent, je demandai leur nom au mousse du navire qui se trouvait pour lors auprès de moi; il me répondit que c'était Vaugirard et Issy. Il n'eut pas plutôt prononcé ces deux noms que mes entrailles s'émurent: je changeai de couleur, et me trouvai si mal que je fus obligé de m'asseoir.

Plusieurs passagers s'en aperçurent, et me demandèrent ce que j'avais, si ce n'était point l'effet de ma chute, ou l'air de la mer? Les uns me badinèrent; et d'autres me plaignirent: cependant un d'eux qui me parut s'intéresser le plus à moi, tira mon flacon de ma poche, et m'en frotta les tempes:

«Ah! monsieur, lui dis-je en le repoussant faiblement, laissez agir la nature: c'est elle qui m'agite actuellement de deux impressions bien différentes; je viens d'entendre nommer deux villes qui m'ont touché de bien près; l'une m'a ravi impitoyablement ce que l'autre avait pris plaisir à me donner. Ah! cher Vaugirard!... Ah! cruel Issy!... Ah! chère Julie!...»

À ces derniers mots, que je ne prononçai qu'avec un effort, je m'évanouis; une sueur froide dont je me sentis saisi par tout le corps glaça les larmes que je versais abondamment, et je ne revins qu'à force d'eau sans pareille. Mon bienfaiteur me pria de lui expliquer ce que j'avais voulu dire par les exclamations qu'il me répéta; je feignis ne me souvenir de rien, et lui dis que je rêvais apparemment dans ce moment-là; et pour éluder sa curiosité, je me levai et repris ma lunette d'approche avec laquelle, pour me distraire, je considérai attentivement des champs et des coteaux qui étaient couverts de petits arbrisseaux qui me parurent être attachés à des manches à balai; je m'informai de ce que c'était; l'on me dit que c'étaient des vignes; que de ces vignes sortait le raisin, et du raisin le vin. Je jugeai tout de suite que c'était apparemment de là que provenaient tous ces bons vins de Bourgogne et de Champagne que l'on boit à Paris si chèrement, parce qu'ils viennent de si loin.

À peine avais-je enfanté cette heureuse réflexion, en m'applaudissant secrètement de ce que je sentais, qu'à force de voyager mon esprit s'était déjà bien formé, que regardant de la poupe, où j'étais, à la proue, je découvris une seconde île, beaucoup plus considérable que celle que nous avions déjà passée: j'estimai qu'elle devait être entourée d'eau de tous les côtés, parce qu'elle était dans le milieu de la mer: je ne vis dessus ni maisons, ni gens, ni bêtes: pas même un clocher; nous la laissâmes sur notre gauche, et je la jugeai une de ces îles de la mer Egée, qui sont si remplies de serpents et de bêtes venimeuses, que jamais Paul Lucas[3]n'osa y aborder. Je vis effectivement plusieurs perdrix sauvages qui volaient par-dessus sans s'y arrêter, et des petits animaux gros comme des chats, qui, à notre vue, se sauvaient dans des trous qu'ils avaient pratiqués sur les berges de cette île dans des buissons: les perroquets y sont noirs, et ont le bec jaune. J'observai ensuite qu'elle avait été sciée par un bout, afin de former un détroit, qui conduit à des habitations éloignées, qui sont de l'autre côté du rivage. Tout autre que moi aurait pris ce détroit pour celui de Gibraltar, ou tout du moins de Calais: mais, quand on sait un peu sa carte, on ne se trompe guère. Là je vis des hommes en chemise, occupés à tirer du fond de la mer un banc de sable, qu'ils transportaient à terre dans des chaloupes: je vis tout d'un coup la nôtre qui prit le large, et se sépara de nous pour passer ce détroit à force de rames: elle était chargée de voyageurs, dont les uns allaient, à ce qu'on m'a dit, au château Gaillardin, aux Molineaux, à Meudon, etc., et les autres conduisaient des enfants à Clamart, où j'appris qu'il y avait une pension fort renommée pour l'éducation et l'instruction de la jeunesse.

[3]Voyageur normand.

Nous passâmes ensuite à la vue d'un endroit assez joli, que les gens du pays appellent Billancourt; je n'y remarquai rien qui fût digne de la curiosité du voyageur, sinon que ce pays-là me parut ne produire guère d'hommes, parce que je n'y en vis qu'un seul; mais qu'en récompense aussi il y croissait bien des moutons de Berry, car il y en avait beaucoup qui étaient marqués sur le nez, et qui se promenaient au bord de la mer. Cet homme que je pris pour être de leur compagnie, parce qu'il n'en était pas éloigné, et qu'à sa houlette et son chien, je jugeai devoir être un berger, me fit ressouvenir de celui à qui Virgile, faisant ses caravanes, comme moi, disait un jour en passant près de lui:

Tityre, tu patulœ reculans sub tegmine fagi,Sylvestrem tenui musam meditaris avenâ;Nos patriæ fines, et dulcia linquimus arva:Nos patriam fugimus, tu, Tityre, lentus in umbra,Formosam resonare doces Amaryllida sylvas.

«Que tu es heureux! Mon cher Tityre, tu t'amuses sous un hêtre touffu, à chercher sur ton tendre chalumeau des airs champêtres! et tandis que par ma fuite je renonce aux douceurs de ma patrie, tu fais retentir à ton aise les forêts du nom de ta chère Amarillis.»

«Que tu es heureux! Mon cher Tityre, tu t'amuses sous un hêtre touffu, à chercher sur ton tendre chalumeau des airs champêtres! et tandis que par ma fuite je renonce aux douceurs de ma patrie, tu fais retentir à ton aise les forêts du nom de ta chère Amarillis.»

Peut-être bien aussi pouvait-ce être encore ce même Tityre-là; car il était effectivement étendu nonchalamment au pied d'un noyer qui était le hêtre de ce temps-là, où il prenait le frais en jouant du chalumeau.

Nous continuions notre route, lorsqu'une noire et épaisse fumée qui couvrait la cime d'une montagne sur notre gauche, meut présumer que c'était apparemment ce fameux mont Vésuve, dont j'ai entendu parler, qui vomit des flammes et jette des pierres jusque dans la ville de Naples, dont il est cependant éloigné de deux milles; une odeur de soufre et de bitume, qui me frappa, me confirmait encore dans cette idée, lorsque, faisant part de mon soupçon à un quelqu'un qui était auprès de moi, et lui demandant si de là où nous étions il n'y avait rien à risquer pour nous, il me fit réponse que ce n'était point ce que je pensais, et que cette fumée que je voyais, sortait des fours d'une verrerie qui était là.

«Ah! que le latin est une belle chose, disais-je en moi-même, il sied bien d'abord à un régent, pour l'apprendre aux autres; à un curé de campagne, pour apprendre son plain-chant; à un avocat, pour citer son Cujas; à un médecin, pour parler à la fièvre; à un chirurgien pour répondre au médecin, et à un apothicaire pour ne point faire dequi pro quo.Mais il sied encore mieux à un voyageur, pour se faire entendre dans le pays étranger, car avec unda mihi panem et vinumbien appliqué, on va par toute terre; on a du pain, du vin et l'on vit.

À mesure que je m'éloignais ainsi de Paris, la chaleur augmentait à un point que j'estimai que nous devions être pour lors sous la ligne, ou du moins à côté. Je n'y pouvais plus tenir; et déjà je m'apprêtais à descendre dans le fond, lorsque j'aperçus un pont sur lequel passaient différentes voitures; je le pris d'abord pour ce fameux Pont-Euxin, qui verse la mer Noire; mais comme je prenais ma carte et mon compas pour me reconnaître, j'entendis un murmure confus parmi tous nos voyageurs et nos matelots, qui me fit comprendre que nous allions aborder; effectivement nous lançâmes de bout à terre; on mit la planche, et le monde sortit. Je demandai si c'était là la ville de Saint-Cloud; on me dit que non, et que c'était le port de Sèvres, mais que Saint-Cloud n'en était pas éloigné, et on me le montra. Je pris congé du capitaine et de sa femme, et je sortis le dernier. La tête me tourna sitôt que j'eus mis pied à terre, et je croyais toujours sentir le balancement du navire; je traversai le pont du mieux qu'il me fut possible. Il y avait au bout de ce pont une chapelle où un vénérable capucin que je reconnus à la barbe pour être du Marais, nous dit la messe en action de grâces de notre heureuse arrivée: tous les voyageurs y assistèrent, et moi aussi, quoique j'en eusse entendu une à Paris; j'entrai chez un nommé Champion pour écrire promptement à ma mère. Excepté trois ou quatre maisons bourgeoises assez passables qui terminent ce port le long de la mer, je n'y ai rien remarqué qui méritât mes observations.

Je pris deux crocheteurs pour porter mon équipage et un guide pour me conduire; il me fit traverser une longue forêt, au bout de laquelle nous entrâmes dans la ville, où après avoir passé quelques rues, nous arrivâmes enfin chez mon ami. Ce fut la charmante Henriette qui nous ouvrit la porte; je me jetai à son col, où je restai quelque temps immobile de plaisir; elle parut en prendre autant que moi. Elle m'introduisit dans une salle où étaient son père et son frère, qui m'attendait avec plusieurs de leurs amis. Après avoir lâché ma bordée de compliments de bâbord à tribord, je priai mon ami de me donner une chambre dans laquelle je puisse m'ajuster; il me conduisit lui-même dans celle qui m'était, destinée. Quand j'eus changé de la tête aux pieds, je descendis pour me mettre à table; j'y officiai très-bien, et je fis tant d'honneur à mes hôtes, que tout le monde m'en fit compliment; il faut avouer que le métier de marin est bien séduisant, puisque quand une fois on est sorti du péril on l'oublie; je ne pensai plus aux dangers que je venais de courir, que pour en faire le récit à la compagnie, qui rit beaucoup de ma simplicité, et ma naïveté paya mon écot. Après le dîner, on proposa une promenade au parc, pour m'y faire voir les eaux qui devaient jouer ce jour-là. Nous partîmes, je donnai le bras à ma chère Henriette: nous arrivâmes au château, dont les dehors surprirent ma vue. Mon ami, qui avait été enfant de chœur aux Innocents, connaissait l'organiste du château (car tous les musiciens se connaissent), il le demanda, et, par son canal, on nous fit voir tous les appartements, car il a un grand crédit auprès des garçons de la chambre. Ce fut pour lors que je ne fus plus à moi, tant j'étais enchanté. On me fit voir dans une glace la perspective de Paris qui m'amusa beaucoup. La richesse des ameublements et la beauté des peintures me firent perdre de vue ma chère Henriette; je la perdis avec ma compagnie, que je ne retrouvai qu'après bien des recherches, dans l'Orangerie d'où nous fûmes voir jouer les eaux qui commençaient; je n'ai jamais rien vu de si beau au monde. Là, deux fleuves étendus nonchalamment sur des roseaux et des joncs, penchaient une urne, dont l'eau pure et claire qui en sortait retombait en différentes cascades, qui remplissaient des bassins à différents étages. Là, des Naïades effrayées semblaient se cacher au fond des ondes, pour échapper à la poursuite de certains jeunes fleuves amoureux d'elles. D'un côté, une nappe d'eau, sur laquelle baignaient des cygnes, représentait au naturel le bain que Diane s'était choisi, lorsqu'elle y fut surprise par Actéon; de l'autre, des nymphes marines, cachées dans les herbes, semblaient prendre plaisir à faire des niches aux curieux. Ici c'était un lac, dont l'eau écumante se précipitait dans le fond de la terre pour en ressortir élastiquement et en courroux, toute en pluie dans les airs. Des routes cultivées avec soin formaient des allées à perte de vue; des parterres immenses, émaillés de mille fleurs et cultivés par Flore elle-même éblouissaient les yeux par l'éclat nuancé de leurs différentes couleurs; des bosquets enchantés, réservés aux seuls zéphyrs, y servaient de retraite aux oiseaux, dont la diversité du chant charmait les oreilles; des faunes et des dryades dispersés dans le bois, semblaient en faire les honneurs et inviter les passants à s'enfoncer avec eux dans leurs sombres demeures pour y éviter l'ardeur du soleil. Tout y est si grand et si noble, que je ne me sens point assez de talent pour en faire une exacte description; mais il me suffit de dire que tout s'y ressent de la magnificence du prince et de la princesse qui y habitent, et qu'il semble que la nature, l'art et le goût s'y soient donné rendez-vous pour s'y disputer la gloire de perfectionner un séjour où il ne reste rien a désirer pour la situation et l'ornement.

Nous revînmes chez mon ami dans le même ordre que nous en étions partis, mais par un chemin différent, afin de me faire voir tout ce qui méritait d'être vû dans le parc; il était tard, on avait servi et nous soupâmes. Avant de se coucher on fut se promener dans le jardin; la chaleur était si excessive, que chacun se permit réciproquement la liberté de se mettre à son aise; Henriette donna l'exemple aux autres dames; vêtue à la légère d'un déshabillé galant et simple, elle me donna un éventail pour la rafraîchir; avec cet habit de combat, elle semblait défier les zéphyrs, et moi je ne l'ai jamais trouvée aussi charmante que ce soir-là; je l'aimais à Paris, je l'aimais encore plus à Saint-Cloud, et je l'aimerais également par toute la terre:gui cœlum non animum mutant: «ceux qui changent d'air ne changent pas pour cela de façon de penser». Nous nous reposâmes dans un petit rond de gazon fort étroit, où l'on ne pouvait tenir que deux, encore fort petitement. Cependant l'amour qui cherchait le frais aussi, trouva le moyen, à force de pousser, de s'y faire faire place dans le milieu, et vint folâtrer avec nous; je crus d'abord que ce petit dieu badinait; mais il le prit, en vérité, très-sérieusement, et quoique j'eusse pris les devants, il voulut s'y rendre le maître, comme sont assez ordinairement les derniers venus. L'obscurité de la nuit favorisait son malin vouloir, et je vis le moment qu'il en allait venir auquomodode tantôt si la compagnie ne fût survenue. Il était temps, car déjà l'heure du berger allait sonner; déjà le bandeau était levé pour mieux ajuster l'arc tendu et la flèche à demi décochée, et je crois que nous l'aurions laissé faire, Henriette et moi; car aussi bien, qu'aurions-nous pu contre un dieu aussi mutin que l'Amour, et qui n'a rien d'enfant que le nom? Mais on vint nous débarrasser de ses mains; de dire que ce fut nous obliger, on ne me croirait point; aussi n'en conviendrai-je pas. Chacun fut se coucher; je ne sais ce gué fit Henriette; mais je ne pus fermer l'œil de toute la nuit; je me représentais toujours le rond de gazon, l'Amour bandant son arc, la flèche prête à partir Henriette soupirant, son négligé, le bandeau levé, et enfin tout ce qui avait contribué à m'embarrasser le soir.

L'Aurore sortait à peine des bras de Tithon, pour venir se trouver au petit lever du soleil, à qui elle a soin de faire tous les jours sa cour, qu'un vent impétueux, battant la fenêtre de ma chambre, que j'avais laissée ouverte à cause de la chaleur, vint m'annoncer un orage prochain, et effectivement mille éclairs effrayants, qui se succédaient sans relâche les uns aux autres, furent tout d'un coup suivis d'horribles éclats de tonnerre, qui se répétaient à une pluie rapide et condensée, semblable à celle du déluge, paraissait un nuage qui se détachait des airs pour tomber sur la terre en gros pelotons, et pour empêcher le jour de paraître. L'alarme fut générale alors dans la maison: tout le monde, se leva, parce qu'il avait peur du tonnerre, l'on se réunit dans la salle à manger dont on avait fermé la porte, les fenêtres, les volets et les rideaux: la jardinière entra en chemise avec un cierge bénit, et une grosse bouteille de grès pleine d'eau bénite, dont elle arrosa la compagnie, qui au moindre coup de tonnerre se prosternait pour se mettre en prières. J'étais le seul qui ne se démontait point: je ne m'étais levé que par complaisance et dans le dessein de rassurer les autres, et surtout ma chère Henriette, que je savais être extrêmement peureuse; j'eus beau représenter à tous que la peur ne servait à rien, puisqu'elle ne peut jamais nous garantir des effets de ce qu'on craint, je passai pour un impie, qui ne respectait point ce qui était au-dessus de lui: je riais des extravagances que je voyais faire. L'orage dura près de deux heures avec la même violence, après quoi on éteignit le cierge bénit, et chacun se retira dans sa chambre pour se remettre au lit: on ne se leva que pour aller à la dernière messe: on revint dîner. Les uns retournèrent à Paris, les autres restèrent, et je fus du nombre de ces derniers; j'y passai neuf jours avec tous les plaisirs imaginables: Henriette me faisait voir aujourd'hui son potager, demain sa vigne, après-demain son champ, ensuite son pré et son verger. J'appris comment on faisait venir les légumes, comment on faisait le vin, comment on semait et moissonnait le blé et les autres grains, comment on récoltait le foin, et enfin je reconnus toutes les différentes espèces des fruits. Il faut convenir que les femmes ont l'esprit bien pénétrant, et qu'elles sont bien propres à dresser et à façonner les jeunes gens quand elles font tant que de vouloir s'en donner la peine; car Henriette m'en apprit plus en neuf jours, que mon régent n'avait fait en neuf ans que j'avais été au, collège: son frère qui y joignit ses leçons, me fît revenir de l'erreur où j'étais par rapport à l'étendue de la terre, et à l'idée, que je m'en étais figurée et me fit sentir le ridicule au préjugé dans lequel sont élevés pour l'ordinaire tous les enfants de Paris qui n'osent sortir de chez eux. Enfin, je me trouvai dégourdi de corps et d'esprit en peu de jours, et je me promis bien à mon retour à Paris d'en revendre à tous mes camarades. «À beau mentir qui vient de loin, disais-je en moi-même: je leur ferai croire ce que je voudrai; ils n'oseront jamais y aller voir. C'est un privilège accordé à tous les voyageurs, et loin d'y déroger, j'enchérirai encore sur le Père Labat».

Arriva cependant le jour fixé pour retourner à Paris, jour que je craignais autant, et plus encore que je n'avais appréhendé celui de mon départ de Paris! car je m'étais déjà et en si peu de temps, si bien accoutumé à vivre avec ma chère hôtesse, que j'aurais bien souhaité d'y passer ainsi le reste de mes jours. J'avais entièrement oublié Paris et tous ses attributs; je ne pensais plus à ma, mère ni à mes deux tantes: mon régent de rhétorique ne m'inquiétait pas plus que mon chat et mon serin: là je jouissais de cette heureuse tranquillité que l'on ne connaît point à la ville, j'y respirais un air pur, et qui n'était point altéré par toutes ces immondices qui infectent celui de Paris; j'y avais un appétit charmant; j'y mangeais tous les jours pour mon déjeuner une douzaine de ces excellents petits gâteaux, que Gautier fait avec tant de soin; et pour tout dire enfin, j'y vivais avec ce que j'ai de plus cher au monde, sans que personne en médît comme on aurait fait à Paris. Ah! Saint-Cloud, que pour moi vous avez d'attraits! Ô campagne! que cette innocente et voluptueuse liberté dont on jouit chez vous est adorable pour moi, et pour tous ceux qui ont le bonheur de la connaître!

Ainsi pénétré des plus sensibles regrets, il fallut cependant prendre mon parti: je montai dans ma chambre pour y verser quelques larmes que je voulais cacher à mon ami; sa sœur m'y suivit sans que je m'en aperçusse: ce fut en vain qu'elle tâcha de les essuyer; elles n'en coulèrent que plus abondamment, aussi en fut-elle toute mouillée. Comme elle avait autant besoin de consolation que moi, nous nous fîmes les plus tendres adieux du monde, et nous nous promîmes réciproquement de nous aimer toute la vie.

Je rassemblai tout mon équipage, que je fis avec le même arrangement qu'en partant de Paris, et cela ne nous retarda point, mais il n'en fut pas de même de Henriette, car quoiqu'elle eut commencé la veille à faire le sien, et que je lui eusse bien aidé à trousser toutes ses robes et tous ses jupons, elle eut mille peines à le unir pour l'heure du départ.

Le jardinier et sa femme furent chargés du soin de faire porter tout notre bagage au navire qui était prêt à faire voile pour Paris, et d'y conduire leur jeune maîtresse. Après lui avoir souhaité un heureux voyage, et l'avoir assurée que nous nous trouverions à son débarquement à Paris, mon ami et moi, je pris congé du père qui devait rester quelques jours; je le remerciai de toutes ses politesses, et nous prîmes le chemin du bois de Boulogne, ainsi que nous en étions convenus, afin de me faire voir la route de Saint-Cloud par terre.

Non loin de la maison nous passâmes sur un pont de pierre plus long que large; à la vétusté je le pris pour un de ces vieux aqueducs que l'on entretient encore pour servir de monument à l'antiquité. Je considérais attentivement de longues perches, et des moulinets de bois disposés à chaque côté du pont, de distance en distance, d'où pendaient de larges filets qui enveloppaient les arches de pied en cap: je m'imaginais tantôt que c'était pour conserver les arches; tantôt qu'ils étaient là pour empêcher de passer les écumeurs de mer venant de Cherbourg, et qui en cas d'obstination s'y trouvaient pincés, comme le fut jadis Mars, cet écumeur de ménages, dans ceux de Vulcain; et enfin que c'était peut-être là où l'on venait faire la pêche de la morue et du hareng. Mais mon ami, aussi curieux que sa sœur de mon instruction, voulant achever de medébadauderentièrement, n'en laissait échapper aucune occasion: il profita de celle-ci pour me dire qu'on ne péchait dans ces mers-ci ni morue ni hareng, que c'était le meunier qui tendait ces filets pour prendre toutes sortes de petits poissons d'eau douce, comme carpes, brochets, barbillons, goujons, éperlans et autres: et que très-souvent aussi il s'y trouvait bien des choses qui avaient été perdues à Paris; et réellement je me souviens que j'y avais beaucoup entendu parler des filets de Saint-Cloud, qui étaient en grande réputation pour cela. Je le pressai fort d'y descendre avec moi, ou de les lever pour voir si je n'y trouverais point mon chapeau et ma perruque que j'avais perdus en venant de Paris. Il eut la complaisance de me conduire chez le meunier; nous n'y trouvâmes que sa fille qui nous parut fort aimable, et ne se sentant point du tout de la trémie d'où elle était sortie; elle nous reçut très-poliment, et avec des façons d'une fille au-dessus de son état: après lui avoir donné le signalement de ce que nous demandions, elle nous ouvrit une grande armoire remplie de tant de sortes de choses, que l'inventaire en serait trop long ici et trop fatigant pour moi: tout ce dont je me souviens, c'est qu'après avoir examiné nombre de chapeaux, je n'y trouvai point le mien: j'y remuai un tas de perruques de médecins et de procureurs sans y reconnaître la mienne; j'y comptai 212 calottes, 129 bonnets d'actrices de l'Opéra, 16 petits manteaux d'abbé, 18 redingotes, 22 capotes, 150 frocs de moines de différents ordres, et un nombre infini de méchants livres nouveaux, que le lecteur, outré de colère de les avoir payés si cher, avait jetés à l'eau.

Toutes nos perquisitions devenues inutiles, nous prîmes congé de la belle meunière. Au sortir du pont, nous entrâmes dans une grande plaine parquetée de sable: le chemin qui la traversait était bordé des deux côtés par des vignes, des pois verts et des haricots; et il nous conduisit à une grande porte charretière, par laquelle nous passâmes, pour arriver dans un bois percé de différentes avenues, plantées d'arbres sauvages qui n'avaient ni fleurs ni fruits. J'avoue que j'aurais été fort embarrassé, si je me fusse trouvé seul dans un endroit si éloigné et si champêtre; car je n'aurais sur quelle route tenir: mais aussi ne quittais-je point mon conducteur, que je suivais pas à pas. Quelques petits besoins pressants le firent écarter du grand chemin pour s'enfoncer dans le plus épais de la forêt; j'y fus avec lui, et j'aimais mieux l'y accompagner, que de rester seul et de risquer de le perdre.

Dans le moment que j'étais ainsi spectateur oisif et passif, et que je faisais des réflexions qui n'étaient point de paille sur l'odeur qui m'électrisait, malgré l'eau sans pareille dont je me baignais, je vis sortir du pied d'un arbre un petit oiseau qui ressemblait si parfaitement à mon serin, que je crus que c'était lui-même qui s'était échappé de sa cage pour me venir trouver à Saint-Cloud, où il avait entendu dire que j'allais: je louai son bon, petit cœur; je l'appelai et courus après lui; mais je reconnus bientôt que c'était un oiseau sauvage, qui avait crû dans les bois, et non dans une cabane comme le mien; car il se sauva de moi sans vouloir seulement que je le prisse.

En courant ainsi après lui, j'aperçus remuer à quelques pas plus loin un arbrisseau fort touffu; j'eus la curiosité de vouloir m'en approcher pour voir ce que c'était; mais ayant entendu dire qu'il y avait dans les bois des bêtes sauvages, dont il fallait se méfier, j'eus la précaution de prendre un de mes pistolets de poche d'une main, et mon couteau de chasse nu de l'autre, et je m'y rendis le plus doucement qu'il me fut possible.

Quelle fut ma surprise, grands Dieux! lorsque, arrivé près de ce lieu, j'entendis des cris humains de gens effrayés, et à qui j'avais fait peur sans le vouloir: quelque chose que je pusse leur dire pour les rassurer, ils se sauvèrent en criant au voleur de toutes leurs forces. Je m'imaginai d'abord, parce qu'ils étaient presque nus, que c'était le nid d'un faune et d'une dryade[4]; mais ayant regardé dans le centre de l'arbrisseau j'y vis un habit noir, un petit manteau de même couleur, un chapeau sans agrafes, une robe de taffetas gros bleu et le jupon pareil, un parasol violet, une coiffe blanche, des gants couleur de rose, une bouteille de ratafiat de Neuilly à moitié vide, et une calotte dans laquelle il paraissait qu'on avait bu; tout cela me fit penser que ce n'était point là l'attirail de ces divinités bocagères, qui n'en ont d'autres que celui de la plus simple nature.

[4]Divinités des bois.

Aux cris effrayants de nos fuyards, mon ami précipita son opération pour me venir joindre; je lui contai le fait; il en rit beaucoup et de tout son cœur: il commençait même déjà à me faire part de ce qu'il en pensait, lorsque trois gardes de chasse accourus au bruit, rencontrèrent notre faune et notre dryade fugitive; ils les arrêtèrent et les emmenèrent à l'endroit d'où ils étaient partis, et où nous les attendions: l'un et l'autre me parurent bien humiliés d'être vus dans l'état où ils étaient: mon ami conta l'histoire aux trois gardes, dont il connaissait l'ancien; son ingénuité et la mienne les persuadèrent de mon innocence.

Je reconnus le Faune aux culottes de velours, et la Dryade au petit corset de basin garni de mousseline chiffonnée, pour l'abbé et la demoiselle qui étaient tombés à la mer en débarquant à Auteuil, et qui s'étaient tant divertis aux dépens de ma culotte de velours goudronnée: ma partie était belle pour prendre ma revanche, et la pousser même jusqu'auparoly; mais je me suis fait un principe de ne jamais insulter aux malheureux. Les gardes les firent habiller pour les conduire chez le sieur Guy, leur inspecteur à Madrid; et sans nous embarrasser de ce qu'ils allaient devenir, nous reprîmes une grande avenue qui nous conduisit à une autre grande porte, par laquelle on sortait de ce bois: mon ami me dit que cet endroit se nommait la porte Maillot; que l'on y vendait de fort bon vin, et me proposa de nous y rafraîchir; je l'acceptai: nous entrâmes dans une grande salle, où l'on nous servit ce que nous avions demandé.

Nous avons passé là une bonne heure à nous reposer; après laquelle nous avons compté et payé; et nous sommes sortis pour achever notre voyage. Quand une fois nous avons été à l'Étoile, j'ai reconnu cet endroit pour y être venu polissonner bien des fois étant au collège: de là nous sommes descendus à la grille des Champs Élysées, que nous avons traversés: c'était un jour de congé; il y avait alors beaucoup d'écoliers qui y louaient au battoir et au ballon: tous ceux de ma connaissance que j'y rencontrai me sont venus sauter au col, et m'ont promis de venir chez moi le lendemain pour apprendre toutes les particularités de mon voyage, qui avait fait bien du bruit dans la gent scolastique. Le paquebot était arrivé deux heures avant nous. Henriette était partie chez elle avec tout notre bagage: j'appris qu'elle était arrivée en aussi bonne santé que je l'avais souhaité; pour m'en assurer par moi-même, je fus la voir avec son frère: et je les remerciai beaucoup l'un et l'autre de toutes leurs politesses; j'ai fait porter chez moi tout mon équipage, que j'y accompagnai.

Les voisins étaient aux portes et aux fenêtres pour me voir arriver, comme lorsque je fus parti; je les ai salués et embrassés tous les uns après les autres; ils m'ont félicité sur mon heureux retour, et j'ai répondu à leurs compliments du mieux qu'il m'a été possible. Après avoir été voir mon chat et mon serin, qui à peine me reconnaissaient, j'ai envoyé dire par mon Savoyard à ma mère et à mes deux tantes que j'étais arrivé; et me voilà.

Le lendemain matin je reçus la visite de cinquante de mes amis, tous écoliers ou ex-écoliers comme moi, auxquels je fus obligé de faire une relation en gros de mon voyage, de mes remarques et de mes aventures: ils y prirent tant de plaisir qu'ils m'ont engagé a la donner détaillée au public; et la voilà.

Ô vous tous qui cherchez le portrait d'un véritable Parisien, qui n'a jamais sorti de son pays que pour aller en nourrice et pour en revenir, achetez ce petit livre, lisez-le, et vous ne pourrez vous empêcher de vous écrier avec moi: «Il est d'après nature;» et le voilà.

fin

Paris.—Imprimerie Nouvelle (assoc. ouv.), 11, rue Cadet. A. Mangeot, directeur.


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