Mes Lecteurs s’ennuyeroient certainement, si je leur raportois les Noms de toutes les personnes, que le Desir de voir, pour ainsi dire, le Monde dans chaque point de sa Durée, me fit évoquer. Je m’atachai principalement à considerer les Destructeurs des Tyrans & des Usurpateurs, & ceux qui avoient rendu des Nations à la Liberté; ces sortes de Spectacles me causoient une joye si sensible que ce seroit tenter l’impossible que de vouloir l’exprimer.
Detail curieux touchant la Ville deGlubbdubdribb. Quelques Corrections de l’Histoire Ancienne & Moderne.
AYant envie de voir les Anciens qui s’étoient rendus fameux par leur Esprit ou par leur Savoir, je leur destinai un jour tout entier. Je demandai queHomere&Aristoteparussent à la Tête de tous leurs Commentateurs; mais ceux-ci étoient en si grand nombre, que plusieurs Centaines restérent dans la Cour & dans les Apartemens exterieurs du Palais. Je connus & distinguai ces deux Heros à la premiére vuë, non seulement de lamultitude, mais aussi l’un de l’autre.Homereétoit le plus grand & le mieux fait des deux, se tenoit fort droit pour son Age, & avoit les yeux les plus vifs que j’aye jamais vus.Aristotese baissoit extrêmement, & s’apuyoit sur un Baton. Il avoit le visage maigre, les cheveux longs, & la voix creuse. Je m’aperçus d’abord, qu’aucun d’eux n’avoit jamais vu le reste de la Compagnie, ni même n’en avoit entendu parler. Et un Esprit, que je ne nommerai point, me dit à l’oreille, que dans l’autre monde ces Commentateurs se tenoient toujours le plus loin qu’il leur étoit possible de ces grands Hommes dont ils avoient vainement tenté d’éclaircir les Ecrits, & cela par la Honte & par le Remord qu’ils avoient de leur avoir fait dire mille Contradictions & mille Absurditez, auxquelles ils n’avoient jamais pensé. Je presentaiDidyme&EustathiusàHomere,qui à ma priére les reçut mieux que peut être ils ne meritoient; car il trouva d’abord qu’aucun d’eux n’avoit le genie qu’il faut pour entrer dans celui d’un Poëte. MaisAristoteperdit entiérement patience, quand après lui avoir marqué les Obligations qu’il avoit àScot& àRamus, je lui presentai ces Savans, & il me demanda si ses autres Commentateurs étoient aussi Fous que ceux-ci.
Je priai alors le Gouverneur d’évoquerDescartes & Gassendi, qui en ma presence expliquérent leurs Systèmes àAristote. Ce Philosophe avoüa ingenuement qu’il s’étoit très souvent trompé, parce que à l’égard de plusieurs choses il ne s’étoit apuyé que sur de simples Conjectures; & declara que leVuided’Epicure, dontGassendiétoit le Restaurateur, & lesTourbillonsdeDescartes, étoient également fondez. Il predit quel’Attraction,qui se voit aujourd’huy tant de Defenseurs, retomberoit quelque jour dans le Mepris dont on vient de la tirer. Les nouveaux Systèmes sur la Nature, ne sont, ajouta t-il, que de nouvelles modes, qui varieront de tems en tems; & mêmes ceux qu’on pretend demontrer Mathematiquement, n’auront pas un Regne aussi long que la presomption de leurs Partisans semble leur promettre.
J’employai cinq jours à converser avec plusieurs autres Savans de l’Antiquité. Je vis la plus grande partie des premiers Empereurs Romains. Le Gouverneur evoqua à ma Sollicitation les Cuisiniers deHeliogabalepour nous faire à diner, mais ils ne nous donnérent que peu de preuves de leur habileté, faute de Materiaux. Un Cuisinier d’Agesilausnous fit une soupe à laLacedemonienne, mais je n’eus pas le courage d’en avaler une seconde cuillerée.
Mes deux Compagnons de Voyage furent obligez pour quelques Affaires, qui demandoient leur presence, de s’en retourner chez eux dans trois jours, que j’employai à voir quelques Morts modernes, qui avoient joué le Role le plus brillant depuis deux ou trois siecles, soit dans ma Patrie, soit dans d’autres pays del’Europe. Comme j’avois toujours été grand Admirateur de tout ce qu’on apelle Anciennes & Illustres Familles, je supliai le Gouverneur d’évoquer une douzaine ou deux de Rois avec leurs Ancêtres rangez en ordre depuis huit ou neuf generations. Mais je fus horriblement trompé dans mon Atente. Car au lieu d’une longue suite de Diademes, je vis dans une Famille deux Joueurs de violon, trois Courtisans fort bien mis, & un PrelatItalien. Dans une autre un Barbier, un Abbé & deux Cardinaux. J’ay trop de veneration pour les Têtes couronnées, pour insister d’avantage sur un sujet si mortifiant. Mais pour ce qui regarde les Marquis, les Comtes & les Ducs, je ne suis pas si scrupuleux. Et j’avoüerai que ce ne fut pas sans plaisir que je me vis en état de distinguer la route que certaines Qualitez de l’Ame & du Corps avoient suivie pour entrer dans telle ou telle Famille. Je pouvois voir clairement d’où telle Maison tiroit un Menton pointu, & pourquoi telle autre ne produisoit que des Coquins depuis deux generations, & que des Fous depuis quatre. Quelles étoient les causes qui justifioient le mot quePolydore Virgileà dit d’une certaine Maison de par le Monde,Nec Vir fortis, nec Fœmina casta. Comment la Cruauté, la Fourberie, & la Lacheté, devenoient des marques caracteristiques, par lesquelles de certaines Familles étoient autant reconnoissables que par leur Cotte d’armes.
Tout ce que je voiois me dégoutoit fort de l’Histoire Moderne. Car ayant examiné & interrogé avec atention tous ceux qui depuis un siecle avoient occupé les plus eminentes places dans les Cours des Princes, je trouvai que de miserables Ecrivains en avoient effrontément imposé au Monde, en atribuant plus d’une fois, les plus grands Exploits de guerre à des Laches, les plus sages Conseils à des Imbecilles, la plus noble Sincerité à des Flateurs, une vertuRomaineaux Traitres de leur patrie, de la pieté à des Athées, & de la veracité à des Delateurs. Que plusieurs Hommes du Merite le plus pur & le plus distingué avoient été condamnez à mort ou envoyez en Exil par sentence de quelques Juges corrompus ou intimidez par un Premier Ministre: Que des Femmes d’intrigue ou prostituées, des Maqueraux, des Parasites & des Bouffons, decidoient souvent les Affaires des Cours, des Conseils, & des plus Augustes Senats. J’avois déjà assez mauvaise Opinion de la sagesse & de l’integrité des Hommes, mais ce fut bien autre chose quand je fus informé des motifs auxquels les plus grandes Entreprises & les plus étonnantes Revolutions doivent leur Origine, aussi bien que des meprisables Accidens auxquels elles sont obligées de leur succès.
J’eus ocasion en même tems de me convaincre de l’Audace & de l’Ignorance de ces Ecrivains d’Anecdotes, qui dans leurs Histoires secretes empoisonnent presque tous les Roys; repétent mot pour mot un Discours qu’un Prince à tenu en secret à son Premier Ministre; ont copie authentique des plus secretes Instructions des Ambassadeurs, & cependant ont le malheur de se tromper toujours. Un General confessa en ma presence qu’un jour il n’avoit gagné la Victoire qu’à force de fautes & de poltronnerie: & un Amiral, que pour n’avoir pas eu d’assez étroites liaisons avec les Ennemis, il avoit batu leur Flote dans le tems qu’il ne songeoit qu’à leur livrer la sienne. Trois Rois m’ont protesté n’avoir pendant tout le cours de leurs Regnes jamais fait de bien à un seul Homme de merite, à moins qu’ils ne l’ayent fait sans le savoir, étant abusez par quelque Ministre en qui ils se confioient. Ils ajouterent, que s’ils avoient à revivre, ils tiendroient encore la même conduite; & ils me prouvérent avec beaucoup de Force, que la corruption étoit un des plus fermes soutiens du Trone, parce que la vertu donne aux Hommes une certaine inflexibilité, qui est la chose du Monde la plus incommode pour ceux qui gouvernent.
J’eus la curiosité d’aprendre en détail, par quels moyens de certains Hommes s’étoient élevez à de grands Titres d’Honneur, & avoient aquis d’immenses Richesses; & ma curiosité n’eut pas pour Objets des siecles fort reculez; quoique d’un autre côté, elle ne regardat ni mon pays, ni mes Compatriotes, (verité dont je prie mes Lecteurs d’être bien persuadez. ) Plusieurs personnes qui étoient dans le cas dont il s’agit, ayant été évoquées, il ne fut pas besoin d’un grand examen pour decouvrir des Infamies dont le souvenir me fait encore fremir d’horreur. Le Parjure, l’Opression, la Fraude, la Subornation, & le Maquerelage, étoient les moyens les plus honêtes dont ils s’etoient servis; & comme cela étoit aussi fort juste, je trouvai que ces petitesinfirmitezétoient fort excusables. Mais quand quelques uns avouérent qu’ils ne devoient leur grandeur & leur opulence qu’aux Crimes les plus afreux; les uns à la Prostitution de leurs Femmes & de leurs Filles, d’autres aux Trahisons qu’ils avoient faites à leur Prince ou à leur Patrie, d’autres enfin à leur Habileté à empoisonner leurs Ennemis ou à perdre des Innocens: J’espere qu’on ne me saura pas mauvais gré de ce que ces sortes de Découvertes me firent beaucoup rabatre de cette profonde veneration que j’ai naturellement pour des personnes d’un Rang éminent, & qui est un Tribut que des gens de ma sorte doivent leur payer. J’avois souvent lu que de certains services importans avoient été rendus à des Princes ou à des Etats; cela me fit naitre la Curiosité de voir ceux à qui ces Etats & ces Princes en avoient l’obligation. Apres une exacte recherche, il me fut dit que leurs Noms ne se trouvoient en aucun Registre, en en exceptant pourtant un petit nombre que l’Histoire a representez comme des Infames & des Traitres. A l’égard des autres, je n’en avois jamais entendu parler. Ils parurent tous les yeux baissez, & fort pauvrement habillez, la plûpart d’entr’eux, à ce qu’ils me dirent, étant morts dans la misère, ou ayant porté leurs Têtes sur un Echafaut.
Parmi les premiers je vis un Vieillard dont l’Histoire a quelque chose de singulier. Il avoit à ses côtez un jeune Homme d’environ dix-huit ans. Il me dit qu’il avoit été pendant plusieurs années Commandant d’un Vaisseau, & que dans le Combat Navald’Actium, ilavoit eu le bonheur de couler à fond trois des principaux Vaisseaux Ennemis, & d’entreprendre un quatriéme, ce qui avoit été la seule cause de la fuite d’Antoine& de la Victoire qui en fut une suite; que le jeune Homme que je voyois à ses côtez, & qui étoit son Fils unique, avoit été tué pendant l’Action. Il ajouta, que la Guerre étant finie, il s’en alla àRome, pour solliciter un plus grand Vaisseau, dont le Commandant avoit été tué, mais que sans avoir egard à ses pretentions, le Vaisseau qu’il demandoit, fut donné à un Homme qui n’avoit jamais vu la Mer, & dont tout le merite consistoit à être Fils deLibertina, Femme de Chambre d’une des Maitresses d’Auguste. Pendant qu’il s’en retournoit à son Bord, il fut accusé de negligence à l’égard de son devoir, & son Vaisseau fut donné au Page favori dePublicolale Vice-Amiral; sur quoi il se retira à une petite Ferme, fort éloignée deRome,dans laquelle il finit ses jours. J’eus tant d’envie de savoir la verité de cette Histoire, que je demandai qu’Agrippaqui avoit étéAmiral dans ce Combat, fut evoqué. Il vint, & me certifia tout le Recit, avec cette diference pourtant qu’il donna de bien plus grands Eloges au Capitaine, qui par sa modestie n’avoit nullement rendu justice à son propre Merite.
Je fus étrangement surpris de trouver que laCorruption eut fait de si rapides progrès dans cet Empire, & cela par le Luxe qui n’y étoit entré que fort tard, ce qui fit que je fus moins étonné devoir arriver de pareilles Avantures dans d’autres pays, où les vices de tous les genres ont regné depuis bien plus long tems.
Comme chacun de ceux qui étoient évoquez avoit parfaitement la même Figure sous laquelle ils avoient paru dans le Monde, ce ne fut qu’avec le plus sensible Déplaisir que je remarquai jusqu’à quel point la RaceAngloiseétoit degenerée depuis un siecle, & quels changemens avoit produit parmi nous la plus infame de toutes les Maladies.
Pour faire diversion à un spectacle si mortifiant, je marquai souhaiter devoir quelques uns de cesAngloisde la vieille Roche, si fameux autrefois pour la simplicité de leurs Mœurs, pour leur exacte Observation des Loix de la Justice, leur sage Amour pour la Liberté, leur Valeur, & leur atachement inviolable pour leur Patrie. Ce ne fut pas sans émotion que je comparai les Vivans aux Morts, & que je vis des Ayeux vertueux déshonorez par de Petit-Fils, qui en vendant leurs voix à la Faveur ou à l’Esperance, se sont souillez de tous les vices qu’il est possible d’aquerir dans une Cour.
L’Auteur revient àMaldonada, & fait voile pour le Royaume deLuggnagg.Il y est mis en prison, & ensuite envoyé à la Cour. Maniére dont il y est admis. Extrême Clemence du Roi envers ses sujets.
LE jour de nôtre départ étant venu, je pris congé de son Altesse le Gouverneur deGlubbdubdribb, & revins avec mes deux Compagnons àMaldonada, où, après avoir atendu quinze jours, nous trouvames un Vaisseau prêt à faire voile pourLuggnagg.Mes deux Amis, & quelques autres Messieurs, eurent la generosité de me fournit toutes les provisions dont j’avois besoin, & de me mener à Bord. Mon Voyage fut d’un mois. Nous fumes acceuillis en chemin d’une violente Tempête, & obligez de prendre cours vers leWestpour profiter d’un Vent alizé qui soufle dans ces parages. Le 21. d’Avril1711. nous entrames dans la Riviére deClumegnig, sur laquelle il y a une Ville qui porte le même Nom. Nous jettames l’Ancre à une lieuë de cette Ville, & fimes des signaux pour qu’on nous envoyât un Pilote. Il en vint deux à nôtre Bord en moins d’une demie heure; qui nous conduisirent entre plusieurs Ecueils, qui rendent le passage fort dangereux, dans un large Bassin, où toute une Flote est entiérement à l’abri des plus furieuses Tempêtes.
Quelques uns de nos Matelots, soit par malice, soit par inadvertence, informérent lesPilotes que j’étois un Etranger & de plus grand Voyageur, ce que ceux-ci redirent à unOfficier de la Douane, qui m’examina à la rigueur quand j’eus mis pied à terre. Cet Officier me parla la Langue deBalnibarbi,que presque tous les Habitans de cette Ville entendent à cause du grand Commerce qu’il ya entr’eux & les Habitans de ce Royaume. Je lui fis un Recit succint, que je rendis le plus vraisemblable qu’il me fut possible; mais je jugeai à propos de ne pas déclarer ma Patrie & de me direHollandois, parce que mon Dessein étoit d’aller auJapon, & que je savois que lesHollandoissont le seul Peuple del’Europequi y soit admis. Dans cette vuë je dis à l’Officier qu’ayant fait naufrage sur les Côtes deBalnibarbi, j’avois été reçu dansLaputa, ou l’Isle volante (dont il avoit plus d’une fois entendu parler) & que j’étois à présent dans l’intention de me rendre auJapon, où j’esperois de trouver quelque Vaisseau sur lequel je pourois m’en retourner dans mon Païs. L’Officier me dit qu’il faloit que je restasse Prisonnier jusqu’à ce qu’il eut reçu à mon sujet des ordres de laCour; qu’il alloit y écrire sur champ, & qu’il se flattoit d’avoir réponse dans une quinzaine de jours. On me donna un Apartement assez honnête pour une prison, avec une Sentinelle à ma porte; j’avois pourtant la liberté de me promener dans un assez grand Jardin, & fus traité avec beaucoup d’Humanité, étant entretenu pendant tout le tems au dépens du Roi. Un motif de curiosité porta plusieurs personnes à m’inviter chez elles, parce qu’il leur avoit été raporté que je venois de plusieurs Païs fort éloignez, & dont quelques-uns même leur étoient entiérement inconnus.
Je louai un jeune Homme qui s’embarqua avec moi pour me servir d’Interprête; il étoit natif deLuggnagg, mais avoit passé quelques années àMaldonada, & entendoit parfaitement bien l’une & l’autre Langue. Par son moyen je fus en état de lier conversation avec ceux qui vinrent me voir; mais cette conversation ne consistoit qu’en Demandes de leur part, & qu’en Reponses de la mienne.
La Dépêche que nous attendions de la Cour, arriva vers le tems que nous esperions. Elle contenoit un ordre de me conduire moi & ma suite àTraldragdubbouTrildrogdrib, car j’ai entendu prononcer ce mot en deux maniéres, avec une Escorte de dix Chevaux. Toute ma suite consistoit dans le Garçon qui me servoit d’Interprête, que je persuadai de se mettre à mon service, & cene fut qu’à force de priéres qu’on accorda à chacun de nous une Mule pour faire plus commodément le Voyage. Un Messager eut ordre de nous devancer de quelques jours, pour annoncer notre approche au Roi, & pour prier Sa Majesté de marquer le jour & l’heure que nous pourions avoir l’Honneur delécher la poussiére qui est devant le marchepied de ses pieds. C’est-là le stile de la Cour, & j’éprouvai que cette phrase n’étoit rien moins que figurée. Car ayant été admis deux jours après mon arrivée, je reçus ordre de me trainer sur le ventre, & de lécher le plancher à mesure que j’avançois; mais à cause que j’étois Etranger, on avoit eu soin de la netoyer si bien que la poussiére ne put me faire aucun mal. Cependant, c’étoit là une Faveur particuliére, qui ne s’accordoit qu’à des personnes du premier Rang, quand le Roi leur faisoit la grace de les admettre en sa présence. Ce n’est pas tout: quelquefois on repand tout exprès de la poussiere sur le plancher, & c’est ce qui arrive lorsque celui, qui doit être admis, a de puissans Ennemis à la Cour. J’ai vu moi-même un grand Seigneur dont la bouche en étoit si pleine, que quand il se fut traine jusqu’à l’endroit qu’il faloit, il lui fut impossible de prononcer un seul mot. Le pis est qu’il n’y a aucun Remède à cet inconvenient, parce que c’est un Crime capital à ceux qui sont admis à l’Audience de cracher ou de s’essuyer la Bouche en présence de Sa Majesté. Il y a encore à cette Cour une autre coutume, que je ne saurois tout à fait aprouver. Quand le Roi a dessein de faire mourir quelque grand Seigneur d’une mort douce & qui aye quelque chose d’obligeant, il ordonne qu’on repande sur le plancher une certaine poudre empoisonnée, qui étant léchée tuë infailliblement son Homme en vingt-quatre heures: Mais pour rendre justice à l’extrême Clemence de Sa Majesté, & au tendre soin qu’il a pour la vie de ses Sujets (en quoi il seroit à souhaiter que les Monarques de l’Europevoulussent bien l’imiter) il faut que je dise, que quand quelque Seigneur a eu l’honneur mortel de lécher un peu de cette poudre, dont je viens de parler, le Roi donne les ordres les plus précis que le plancher soit bien lavé; que si ses Domestiques n’exécutent pas exactement ses ordres; ils s’exposent à la colère & à l’indignation de ce Prince. Je lui ai entendu moi-même commander qu’on fouëtat un Page, dont ç’avoit été le tour d’avertir ceux qui devoient nettoyer le plancher après une Exécution, mais qui avoit negligé de le faire par malice: Négligence, qui fut cause qu’un jeune Seigneur de grande espérance, ayant été admis à l’Audience, fut malheureusement empoisonné, quoique dans ce tems-là, le Roi n’eut pas dessein de le faire mourir. Mais ce Prince fut si bon que de remettre au Page, le petit chatiment auquel il l’avoit condamné, sur la promesse qu’il fit que cela ne lui arriveroit plus, à moins que d’en avoir un ordre formel.
J’espere qu’un trait si singulier de Clemence engagera le Lecteur à me pardonner cette digression.
Quand je me fus trainé jusqu’à la distance de quatre verges du Trône, je me levai doucement sur mes genoux, & puis, après avoir sept fois frapé la Terre de mon Front, je prononçai les mots suivans, tels que je les avois apris la nuit d’auparavant,Ickpling Glofftrobb squutserumm blhiop Mlashnalt, zwin, tnodbalkguffh slhiophad Gurdlubh Asth. C’est-là le Compliment que les Loix prescrivent à tous ceux qui ont l’Honneur de saluer le Roi. On pourroit le rendre par ces mots François;Puisse Votre Majesté Céleste vivre plus long-tems que le Soleil, onze Lunes & demie. Le Roi me fit une courte Reponse, à laquelle, quoique je n’en comprisse pas le sens, je repliquai pas ces mots qu’on m’avoit fait aprendre par cœur;Fluft drin Yalerick Dwuldom prastrad mirpush, ce qui veut dire,Ma Langue est dans la Bouche de mon Ami, par où je voulois marquer que je souhaitois qu’il fut permis à mon Interprête d’entrer. Le Roi le voulut bien, & ce fut par le moyen de cet Interprête que je répondis aux Questions que Sa Majesté me fit pendant l’espace d’une bonne heure. Je parlois la Langue deBalnibarbi, & mon Interprête exprimoit ce que je venois de dire en celle deLuggnagg. Le Roi prit beaucoup de plaisir à cette espèce de conversation, & ordonna à sonBliffmarklub, ou grand Chambellan d’avoir soin que mon Interprête & moi fussions logez à la Cour, & qu’il ne nous manquat rien.
Je m’arrêtai trois mois dans ce Païs, & cela par complaisance pour le Roi, qui paroissoit souhaiter que j’y fisse un plus long séjour, & qui me fit les ofres les plus honorables pour m’y retenir. Mais je crus qu’il seroit plus conforme aux règles de la prudence & de la justice, de passer le reste de mes jours avec ma Femme & mes Enfans.
Eloge desLuggnaggiens. Description particuliére desStruldbruggs, avec plusieurs Conversations entre l’Auteur & quelques persornnes de la premiére Distinction sur ce sujet.
LEsLuggnaggienssont le Peuple du Monde le plus poli & le plus généreux, & quoi qu’ils ne soient pas tout à fait exempts de cet orgueil qu’on remarque dans presque toutes les Nations de l’Orient, ils ne laissent pas d’être généralement parlant fort honnêtes à l’égard des Etrangers. J’avois le bonheur d’être sur un grand pied de familiarité avec plusieurs Seigneurs de la Cour, & ayant toujours mon Interprête avec moi, nos Entretiens n’étoient pas désagréables.
Un jour dans une Compagnie fort nombreuse, une personne de Qualité me demanda si j’avois vu quelqu’un de leursStruldbruggsou Immortels. Je dis que non, & marquai souhaiter de savoir en quel sens ce titre pouvoit être apliqué à une Créature mortelle. Ce Seigneur me répondit, que quelquefois, quoi que rarement, il naissoit parmi eux des Enfans qui avoient une tache rougeatre & d’une figure circulaire sur le front, directement au dessus de la paupiére gauche, ce qui étoit une infaillible marque d’immortalité. Il ajouta, que la tache étoit d’abord fort petite, mais qu’elle devenoit plus grande à mesure que l’Enfant croissoit, & changeoit aussi de couleur: que depuis l’âge de douze ans jusqu’à celui de vingt-cinq, elle étoit verte, après cela d’un bleu foncé, & à quarante cinq ans noire comme du Charbon; après quoi elle ne soufroit plus aucun changement. Ces sortes de Naissances, poursuivit-il, sont si rares, que je ne crois pas qu’il y ait plus d’onze centStruldbruggsde l’un & l’autre sexe dans tout le Royaume. Que ces productions n’étoient pas particuliéres à de certaines Familles, mais un pur effet du Hazard, & que les Enfans desStruldbruggsétoient sujets à la Loi du trépas ni plus ni moins que les autres Mortels. J’avouë que ce Recit me causa un plaisir inexprimable: Et comme celui qui me le faisoit entendoit la Langue deBalnibarbi, que je parlois fort bien, je ne pus m’empêcher de faire des Exclamations peut-être un peu extravagantes. Je m’écriai comme ravi hors de moi-même; Heureux Peuple où chaque Enfant a eu du moins la possibilité d’être Immortel! Nation heureuse, devant les yeux de qui sont étalez tant de vivans exemples de l’Antique vertu, & qui renferme dans son sein des Maitres prêts à l’instruire dans la sagesse de tous les siecles! Mais mille & mille fois plus heureux encore ces admirablesStruldbruggs,qui naissent exempts du plus afreux de tous les maux, & dont les ames ne sont pas continuellement agitées par l’horrible frayeur de la mort! Je fis paroitre quelque étonnement de n’avoir vu à la Cour aucun de ces Illustres Personnages: une tache noire au front étant quelque chose de trop remarquable pour que je ne m’en fusse pas aperçu d’abord; & m’imaginant d’ailleurs qu’il étoit impossible que Sa Majesté, qui étoit un Prince fort judicieux, n’en eut choisi un bon nombre pour lui servir de Conseillers. Mais, poursuivis-je, peut être que ces Venerables Sages ne veulent pas respirer un air aussi corrompu que celui de la Cour; ou bien, qu’on n’a pas assez de déference pour leurs Avis, comme on voit parmi nous de jeunes Gens trop vifs & trop peu dociles pour se laisser conduire par les Conseils de quelques prudens Vieillards. Que quoi qu’il en fut à ces égards, puisque le Roi me permettoit quelquefois de le saluer, j’étois resolu de lui déclarer librement & au long mon sentiment à la premiére occasion, par le secours de mon Interprête; & que soit qu’il en profitat ou non, j’étois dans le dessein d’accepter l’ofre que Sa Majesté m’avoit faite plus d’une fois, & de passer le reste de mes jours dans son Païs, pour devenir plus sage & meilleur par le commerce de ses Etres superieurs, dont il venoit de me parler, si tant y a qu’ils daignassent m’admettre parmi eux. Le Gentilhomme à qui j’adressai ce Discours, parce que (comme je l’ai déja remarqué) il parloit la Langue deBalnibarbi,me dit avec cette sorte de souris, qu’arrache la pitié qu’on a pour l’ignorance, qu’il étoit charmé qu’il y eut quelque chose qui fut capable de me retenir parmi eux, & qu’il me prioit de lui permettre d’expliquer à la compagnie ce que je venois de dire. Il le fit, & ces Messieurs causérent quelque tems ensemble dans leur Langue, sans que j’entendisse un seul mot de tout ce qu’ils dirent, ni que je pusse remarquer par leur air quelle impression mon Discours avoit faite sur eux. Après un silence de quelques instans, le même Seigneur me dit que ses Amis & les miens (ce furent ses termes) étoient charmez des Réflexions judicieuses que j’avois faites sur les Avantages d’une vie Immortelle, & qu’ils souhaitoient que je leur déclarasse d’une manière un peu détaillée, quel plan de vie je me serois fait, si j’avois eu le bonheur de naitreStruldbrugg.
Je répondis qu’il n’étoit guères dificile d’être éloquent sur un si beau & si riche sujet, particuliérement à moi, qui m’étois souvent amusé à songer ce que je ferois, si j’étois Roi, Général, ou Grand Seigneur: Qu’à l’égard du cas proposé, j’avois réflêchi plus d’une fois sur la maniére dont je passerois mon tems, si j’étois sûr de ne pas mourir.
Que si j’avois eu le bonheur de naitreStruldbrugg, dès que j’aurois connu l’excès de ma Félicité, je me serois d’abord servi de toutes sortes de moyens pour aquerir des Richesses. Qu’à force d’Adresse & d’Aplication j’aurois pu en moins de deux Siécles devenir un des plus riches Particuliers du Royaume. En second lieu, que dès ma plus tendre jeunesse, j’aurois tâché de me perfectionner dans toutes sortes de Sciences, afin de surpasser un jour tous les Hommes du monde en Habileté & en Savoir. Enfin, que je mettrois soigneusement par écrit chaque Evenement considérable, de la verité duquel je serois informé: Que je tracerois sans aucune ombre de partialité les Caractéres des Princes & des plus fameux Ministres d’Etat, qui se succederoient les uns aux autres: Que je marquerois exactement les diférens changemens qui arriveroient dans les Coutumes, le Langage, les Modes, & les Divertissemens de mon Païs. Et que par ces moyens j’esperois de devenir un Trésor vivant de Connoissances & de Sagesse, aussi bien que l’Oracle de ma Nation.
Dès que j’aurois atteint l’âge de soixante ans, leur dis-je en poursuivant mon Discours, je ne songerois plus à me marier, mais pratiquerois les Loix de l’Hospitalité, quoiqu’avec retenue.
Je m’occuperois à former l’Esprit & le Cœur de quelques jeunes Gens de grande esperance, en les convainquant par mes Observations & par de nombreux Exemples, de l’utilité & de l’excellence de la vertu. Mais je choisirois pour mes Compagnons perpetuels d’autres Immortels comme moi, parmi lesquels il y auroit une douzaine des plus Anciens, dont je ferois mes Amis particuliers. Si quelques-uns de ceux-ci ne se trouvoient pas dans un état opulent, je les logerois dans ma Maison, & en aurois toujours quelques-uns à ma Table, à laquelle je n’admettrois qu’un très-petit nombre de vous autres mortels, que je regarderois du même œil dont un homme considère la succession annuelle des Tulippes & des Oeillets de son Jardin: les Fleurs qu’il voit le divertissent pendant quelques instans, mais ne lui font point regretter celles de l’année passée.
Mes Compagnons Immortels & moi, nous nous communiquerions les uns aux autres nos Observations, & ferions des Remarques sur les diférentes maniéres dont la corruption se glisse dans le Monde, afin d’en préserver les Hommes par de sages Leçons, & par l’Ascendant de nôtre Exemple; Remedes qui selon toutes les aparences empêcheroient cette dépravation de la Nature humaine, dont on s’est plaint avec tant de Raison dans tous les âges.
Ajoutez à cela le plaisir de voir les plus étonnantes Revolutions d’Etat: d’anciennes Citez tombant en ruïnes: d’obscurs Villages devenant des Capitales d’Empires: de fameuses Riviéres changées en petits Ruisseaux: l’Ocean laissant un Païs à sec, pour en couvrir un autre de ses ondes: les Sciences établissant leur Siége dans de certains Pays, & quelques Siécles après paroissant les avoir quitez pour jamais. Je pourois alors me promettre de voir le jour où l’on auroit trouvé laLongitude, leMouvement Perpetuel, & laMedecine Universelle, aussi bien que plusieurs autres belles Inventions.
Quelles magnifiques Découvertes ne ferions nous point en Astronomie, en survivant à nos Prédictions les plus reculées, & en observant les Retours periodiques des Cometes, & tout ce qui a du raport au mouvement du Soleil, de la Lune & des Etoiles.
Ce ne fut-là que l’Exorde. Mon amour pour la vie rendit la suite de mon Discours bien plus longue. Quand j’eus fait, & que ce que je venois de dire eut été expliqué comme auparavant au reste de la Compagnie, ils parlérent quelque tems entr’eux, & me parurent un peu rire à mes Dépens. A la fin le même Gentilhomme, qui m’avoit servi d’Interprête, dit qu’il étoit chargé de la part de ces autres Messieurs de me redresser sur quelques Erreurs dans lesquelles l’imbécilité ordinaire de la Nature humaine m’avoit fait tomber. Que cette Race deStrulbdruggsétoit particuliére à leur Païs, puisqu’il ne s’en trouvoit point ni dans le Royaume deBalnibarbi, ni dans l’Empire duJapon, où il avoit eu l’honneur d’être Ambassadeur de la part de Sa Majesté, & qu’il avoit trouvé les Naturels de l’un & de l’autre de ces Pays aussi incrédules sur le Chapitre desStrulbdruggsque je l’avois paru moi-même. Que dans les deux Empires susdits, dans lesquels il avoit fait un assez long séjour, le desir de vivre long-tems étoit un desir général. Que quiconque y avoit un pied dans le Tombeau, retenoit l’autre le plus qui lui étoit possible. Que le plus vieux y esperoit de vivre encore un jour, & regardoit la mort comme le plus affreux de tous les maux; mais que dans l’Isle deLuggnaggle desir de vivre n’étoit pas si ardent, parce qu’on y avoit l’exemple desStrulbdruggscontinuellement devant les yeux.
Que le plan de vie que j’avois fait étoit déraisonnable & injuste, parce qu’il supposoit une éternité de Jeunesse, de Santé, & de Vigueur, que personne ne sauroit avoir la Folie de se promettre, quelque extravaguant qu’on soit en fait de souhaits. Que par conséquent, la Question n’étoit pas de savoir si un Homme voudroit être toujours jeune & toujours heureux, mais comment il passeroit une vie sans fin, sujette aux incommoditez qui sont l’appanage ordinaire de la vieillesse. Car, ajoutoit-il, quoique peu d’Hommes voulussent avouër qu’ils souhaiteroient d’être Immortels même à de si dures conditions, j’ai pourtant remarqué dans les Empires deBalnibarbi& duJapon, que chacun cherche à renvoyer la mort quelque tard qu’elle vienne, & je n’ai presque point vu d’Exemples d’Hommes qui mourussent volontairement, à moins que d’y avoir été portez par d’excessives Douleurs. Et j’en apelle à vôtre conscience, me dit-il, si vous n’avez remarqué la même chose dans les païs où vous avez voyagé.
Après cette Preface, il entra dans un Detail fort circonstancié touchant lesStrulbdruggs. Il dit qu’ils agissoient comme les autres Hommes jusqu’à l’age de trente ans, après quoi on remarquoit en eux une espèce de Melancolie qui augmentoit de jour en jour jusqu’à ce qu’ils eussent quatre vingts ans. Qu’il savoit cela par leur propre Confession: parce que, comme chaque siecle ne produit que deux ou trois de cette Espece, ce nombre ne suffit pas pour faire quelque Observation generale. Quand ils ont passé les quatre vingt ans, ce qui pour les autres habitans de ce pays, est le dernier Terme auquel ils puissent ateindre, ils sont non seulement sujets à toutes les Folies & à toutes les Infirmitez des autres Vieillards, mais aussi à de certains Defauts qui naissent de la terrible certitude de leur Immortalité. Ils sont non seulement Vains, Opiniatres, Avares, de mauvaise Humeur, & Babillards, mais aussi entiérement incapables d’Amitié. Envie & Desirs impuissants sont leurs passions ordinaires. Mais les objets contre lesquels leur Envie se dechaine principalement, sont les vices des Jeunes, & la mort des Vieux. En reflechissant sur ceux là, ils se trouvent exclus même de la possibilité de gouter jamais aucun plaisir, & quand ils voyent un Convoi funebre, ils se plaignent que d’autres sont entrez dans un Port, où eux mêmes ne pouront jamais arriver. Ils ne se souviennent de rien que de ce qu’ils ont remarqué & apris dans leur Jeunesse, & cela même est encore fort defectueux. Et pour ce qui regarde la Certitude ou les particularitez de quelques Faits, on peut faire plus de fond sur les Traditions communes, que sur leurs meilleurs Memoires. Les moins miserables de ces Vieillards éternels sont ceux qui ont le bonheur de radoter, & de perdre absolument la Memoire; parce que, n’ayant pas un grand nombre de mauvaises Qualitez, qui rendent les autres haissables, on est plus porté à avoir pitié d’eux & à les secourir.
Si unStrulbdruggépouse une personne immortelle comme lui, le Mariage ne subsiste que jusqu’à ce que le plus jeune des deux ait ateint l’age de quatre vingt ans. Car nos Loix trouvent qu’il est juste que celui, qui, sans qu’il ait merité ce malheur par sa faute, est condamné à rester toujours sur la Terre, ne soit pas rendu doublement malheureux par une Femme éternelle.
Dès qu’ils ont quatre vingt Ans, la Loi les considère comme morts; leurs Heritiers s’emparent de leurs Biens, excepté une petite portion qu’on reserve pour leur Entretien, & les Pauvres d’entr’eux sont entretenus à la Charge du Public. Après ce periode ils sont tenus pour incapables de s’aquiter d’aucune Charge, & on ne les admet pour Temoins dans aucune Cause, soit Civile, soit Criminelle.
A quatre vingt & dix Ans ils perdent leurs Dents & leurs Cheveux, ne trouvent plus de gout à rien, mais mangent & boivent sans apetit & sans plaisir: Les Maladies auxquelles ils sont sujets allant leur train ordinaire sans croitre ni diminuer. En parlant ils oublient les Noms les plus ordinaires des Choses, aussi bien que celui des personnes, quand même ce seroient leurs plus intimes Amis, ou leurs plus proches Parens. Pour la même raison ils ne sçauroient jamais s’occuper à lire, parce que leur Memoire est si peu ferme que le commencement d’une Phrase est toujours effacé de leur souvenir quand ils en lisent la fin: Malheur qui les prive du seul Divertissement dont ils seroient capables.
Le Langage étant fort sujet au Changement, lesStrulbdruggsd’un siecle n’entendent pas ceux d’un autre, & sont, lorsqu’ils ont passé deux cent ans, incapables de lier Conversation avec leurs Voisins les Mortels, ce qui leur donne le desavantage d’être comme Etrangers dans leur propre Païs.
Tel fut, autant qu’il m’en peut souvenir, le Recit qu’il me fit touchant lesStrulbdruggs.J’en vis dans la suite cinq ou six de diferens Ages, mais dont le plus jeune n’étoit vieux que de deux siecles; J’eus même le plaisir de passer quelques Heures avec deux ou trois d’entr’eux; mais quoi qu’on leur eut dit que j’etois un grand Voyageur, qui avois vu la plus grande partie de la Terre, ils n’eurent pas la moindre curiosité de me faire quelques Questions, & se contentérent de me demander unSlums Kudask, ou marque de souvenir, ce qui est une maniére honête de demander l’Aumone, sans que la Loi, qui le defend, soit ouvertement violée.
Tout le Monde les hait & les meprise; & la Naissance d’un d’eux est mis au nombre des funestes presages. La meilleure maniére de savoir leur Age est de leur demander de quel Roi ou de quel grand Personnage ils se souviennent, & après cela de consulter l’Histoire, car il est certain que quand ils avoient quatre vingt Ans, le dernier Prince dont ils avoient conservé le souvenir n’avoit pas encore commencé son Regne.
Leur vuë est de tous les Spectacles le plus mortifiant, & les Femmes parmi eux sont encore plus horribles que les Hommes. Par dessus les Diformitez ordinaires à un age avancé, ils ont je ne sçai quelle Laideur particuliére encore, qui s’augmente avec les Années, & qu’il est impossible de decrire. Et à cet egard je puis me vanter, que parmi une demie douzaine deStrulbdruggsje distinguai d’abord le plus vieux, quoi qu’il n’y eut pas plus de deux siecles de diference.
Le Lecteur croira facilement que ce que je venois d’entendre, diminua de beaucoup l’Envie que j’avois de vivre toujours. J’eus honte des visions extravagantes dans lesquelles j’avois donné, & fus persuadé que le Tyran le plus cruel auroit peine à inventer un genre de mort par lequel je refusasse de passer pour finir une pareille vie. On conta au Roi tout ce qui s’étoit passé sur ce sujet entre moi & mes Amis. Ce Prince me fit l’honneur de me railler là dessus, me demandant si je ne voulois pas transporter dans mon païs une paire deStrulbdruggs, pour armer mes Compatriotes contre la Frayeur de la Mort; mais il semble que cela soit defendu par les Loix fondamentales du Royaume: car sans cela j’aurois été charmé de faire la Depense de les transporter. Je fus obligé d’avouer que les Loix de ce Royaume touchant lesStrulbdruggs, étoient apuyées sur de très solides Raisons, & telles, que tout autre pays seroit obligé de les adopter, s’il avoit de pareils Hommes dans son sein. Autrement, comme l’Avarice est une passion en quelque sorte essentielle à la Vieillesse, ces Immortels deviendroient avec le Tems possesseurs de tous les Biens de la Nation, & s’empareroient de toute l’Autorité: d’où il arriveroit que manquant de Talens pour faire un bon usage du pouvoir qu’ils auroient entre les Mains, le Gouvernement, dont ils seroient les soutiens, crouleroit bientôt sur ses Fondemens.
L’Auteur quiteLuggnagg& va auJapon: d’où il se rend sur un VaisseauHollandoisàAmsterdam, & d’AmsterdamenAngleterre.
J’Ay cru que ce Recit touchant lesStrulbdruggsne seroit pas desagreable au Lecteur, ne me souvenant pas d’avoir jamais lu quelque chose de pareil dans aucun Livre de Voyages qui me soit tombé entre les mains. Que si ce Trait Historique n’est pas si nouveau pour mes Lecteurs que je me le suis imaginé, je tirerai mon Apologie de la necessité où se trouvent des Voyageurs, qui font la Description du même Pays, de raconter les mêmes particularitez, sans qu’on puisse pour cela les accuser de s’être copiez les uns les autres.
Il y a un commerce perpetuel entre les Habitans de ce Royaume & ceux duJapon,& il est très aparent que les AuteursJaponoisauroient pu me donner quelques lumiéres sur le Chapitre desStrulbdruggs; mais je fis si peu de sejour dans cet Empire, & j’en savois si peù la Langue, qu’il me fut impossible de demander ou de recevoir à cet égard quelques Eclaircissemens. Mais j’espére que la Lecture de mon Livre donnera à quelqueHollandaisla curiosité de faire sur ce sujet de plus amples informations.
Le Roi deLuggnaggm’ayant plusieurs fois pressé d’accepter quelque Emploi à sa Cour, & me trouvant inebranlable dans le Dessein de retourner dans mon païs, m’acorda la permission de partir, & me donna une Lettre de Recommandation ecrite de sa propre Main pour l’Empereur duJapon. Il me fit aussi present de quatre cent quarante & quatre grandes piéces d’or (cette Nation aimant fort les nombres pairs) & d’un Diamant que je vendis enAngleterrepour onze cent guinées.
Le sixiéme deMay1709, je pris congé solemnellement de sa Majesté & de tous mes Amis. Ce Prince eut la bonté d’ordonner qu’un Detachement de sa Garde me conduisit àGlanguenstald, qui est un Port de mer situé auSud-Westde l’Isle. Six jours après mon Arrivée, il y eut un Vaisseau prêt à faire voile pour leJapon, & nous fimes ceTrajet en quinze jours. Nous primes Terre à une petite Ville Maritime nomméeXamoschi, & située auSud-EftduJapon. Je montrai d’abord aux Officiers de la Doüane laLettre du Roi deLuggnaggpour sa Majesté Imperiale.
Ils connoissoient parfaitement bien leCachet de ce Prince, qui étoit de la largeur de la paume de ma main. Ce cachet representoitun Roi levant de terre un Gueux estropié.Les Magistrats de la Ville ayant été informez que j’avois une Lettre pour l’Empereur, me reçurent comme un Ministre public, eurent soin de me pourvoir de Domestiques pour me servir, & de Voitures pour transporter mon Bagage àYedo, où je fus admis à l’Audience, & delivrai ma Lettre, qui futouverte avec grande Ceremonie, & expliquée à l’Empereur par un Interprête, quime dit après cela de la part de sa Majesté, que si j’avois quelque Requête à presenter, je pouvois être sûr qu’elle me seroit ottoyée pour l’Amour du Roi deLuggnagg. Cet Interprête avoit été employé depuis long-tems dans les Afaires desHollandois: il demêla facilement que j’étoisEuropéen,& pour cette cause il exprima ce que l’Empereur venoit de dire enHollandois, qu’il parloit parfaitement bien. Je repondis (conformément à la Resolution que j’en avois prise) que j’étois un MarchandHollandois, qui avois fait Naufrage sur les Côtes d’un païs fort éloigné, d’où je m’étois rendu en partie par Mer & en partie par Terre àLuggnagg, & de là auJapon, où je savois que ceux de mon pays envoyoient souvent des Vaisseaux, sur un desquels j’avois esperé de m’en retourner enEurope: Que pour cet efet je supliois très humblement sa Majesté de donner ordre que je fusse conduit & escorté jusqu’àNangesac: A cette Faveur je priai que pour l’Amour de mon Patron le Roi deLuggnagg,l’Empereur voulut bien en ajouter une autre, qui étoit de me dispenser de la Ceremonie imposée à mes Compatriotes defouler aux pieds la Croix, parce que c’étoit mon Infortune, & non pas l’intention de faire quelque Commerce qui m’avoit conduit dans son Pays. Quand cette derniére Demande eut été expliquée à l’Empereur, il parut un peu surpris, & dit, qu’il croyoit que j’étois le premier de mes Compatriotes qui eut jamais fait quelque Dificulté sur ce point, & qu’il commençoit à douter que je fusse unHollandois; mais qu’il me soupçonnoit plutôt d’être un CHRETIEN. Que cependant à cause des Raisons que j’avois aleguées, mais principalement par amitié pour le Roi deLuggnagg, il se préteroit à lasingularitéde mon humeur, mais que l’Affaire devoit être adroitement menagée, & que ses Officiers auroient ordre de me laisser passer comme si c’étoit par inadvertance. Je rendis mille graces par la bouche de mon Interprête pour une Faveur si signalée, & quelques Troupes étant en ce tems là en marche versNangesac, l’Officier Commandant eut ordre de m’y conduire, avec quelques Instructions sur l’Affaire de laCroix.
Le 9.Juin1709. J’arrivai àNangesac,après un assez long & encore plus incommode Voyage. Je ne tardai guéres à faire connoissance avec quelques MatelotsHollandoisd’un Vaisseau nomméAnthoine, de 450. Tonneaux. J’avois vécu assez longtems enHollande, poursuivant mes Etudes àLeide, & je parlois assez bienFlamand. Les Matelots furent bien tôt informez d’où je venois en dernier lieu, ils eurent la curiosité de me demander l’Histoire de ma vie & le détail de mes Voyages. Je leur fis un Recit abregé, probable & peu sincére. Je connoissois plusieurs personnes enHollande, &il ne me fut pas dificile d’inventer des Noms suposez pour mes Parens, que je dis être de pauvres gens de la Province deGueldres.J’aurois volontiers donné au Capitaine (un certainTheodore van Grult) tout ce qu’il m’auroit demandé pour me transporter enHollande; mais quand il eut apris que j’étois Chirurgien, il se contenta de la moitié de la somme ordinaire, à condition que je le servirois dans ma profession durant le Voyage. Avant que de nous embarquer, quelques uns de l’Equipage me demandérent souvent si j’avois acompli la Ceremonie dont j’ay parlé? J’esquivai la Question par des Reponses vagues, disant que j’avois fait tout ce que l’Empereur avoit exigé de moi. Cependant, un méchant Coquin de Matelot s’adressant à un Officier, & me désignant du doigt, dit que je n’avois pas encorefouléaux pieds le Crucifix: mais l’Officier qui avoit reçu ordre qu’on ne me fit point de peine, donna à ce Maraut une volée de coups de Bâton, après quoi je ne fus plus exposé à des Questions de ce genre.
Il ne m’arriva rien pendant ce Voiage qui vaille la peine d’être raconté. Nous eumes le vent en poupe jusqu’auCap de Bonne Esperance, où nous nous pourvumes d’Eau douce. Le 16. d’Avril nous arrivâmes sains & saufs àAmsterdam, n’ayant perdu que trois Hommes qui étoient morts de Maladie, & un quatriéme qui étoit tombé du grand Mât dans la Mer, près des Côtes de Guinée. Après m’être arrêté quelques jours àAmsterdam, je m’embarquai pourl’Angleterresur un petit Vaisseau qui apartenoit à cette Ville. Le 10.d’Avril1710, nous arrivames auxDunes. Le lendemain je mis pied à Terre, & eus le plaisir de revoir ma Patrie après une absence de cinq Ans & six mois. J’arrivai chez moi le même jour, & trouvaimaFemme & mes Enfans en parfaite santé.
Fin de la Troisiéme Partie.