Detail touchant lesYahoos. Excellentes Qualitez desHouyhnhnms. Quelle Education ils reçoivent & à quels Exercices ils s’apliquent dans leur Jeunesse. Leur Assemblée generale.
COmme je devois naturellement mieux connoitre la Nature humaine que mon Maitre, il m’étoit aisé d’apliquer à moi même & à mes Compatriotes tout ce que j’en aprenois. Pour les mieux connoître encore, je le priai de me permettre de passer quelque jours parmi lesYahoosdu voisinage, ce qu’il eut la bonté de m’acorder, étant bien persuadé que la Hayne que j’avois pour ces Bêtes empêcheroit que leur Exemple ne fut contagieux pour moi; & par dessus cela, il donna ordre à un de ses Valets, qui étoit un Cheval alezan très vigoureux, & d’un excellent naturel, de ne me point quiter, & de me garantir des insultes desYahoos, qui me croyant de leur Espèce n’auroient pas manqué de m’ataquer, par le même principe qui porte lesChoucassauvages à se jetter sur ceux qui sont privez, quand ils en rencontrent.
LesYahoossont prodigieusement agiles dès leur premiére Jeunesse; malgré cela, j’atrapai un jour un jeune mâle de trois ans, & tachai par toutes les marques d’amitié possibles de l’apaiser; mais le petit Diable se mit à hurler & à me mordre avec tant de violence, que je fus obligé de le laisser aller, & il en étoit tems, car ses cris avoient atiré toute la Troupe des vieux, qui trouvant que je n’avois point fait de mal au jeune, & que mon Cheval alezan étoit près de moi, se tinrent dans le Respect.
Par ce que j’ay pu remarquer, lesYahoosm’ont paru les plus indociles de tous les Animaux, & n’être capables que de porter ou de trainer des Fardeaux. Cependant je crois que ce Defaut vient principalement de leur Opiniatreté. Car au reste, ils sont rusez, malicieux, traitres & vindicatifs. Ils sont forts & robustes, mais ont le cœur lache, & sont par cela même, insolens, rampans, & cruels. On a remarqué que ceux qui ont lepoil rouxde l’un & l’autre sexe sont plus lascifs & plus méchans que les autres, qu’ils surpassent aussi en Force & en Agileté.
LesHouyhnhnmsgardent un certain nombre deYahoosdans des Huttes près de leurs Maisons, & en tirent quelques services auxquels ils ne veulent point employer leurs Domestiques; pour les autres, ils les envoyent dans certains champs, où ils cherchent des Racines, diferentes sortes d’Herbes, & des Charognes pour se nourrir. Ils sont aussi fort adroits à atraper desBelettes,& desLuhimuhs(sorte deRat sauvage) qu’ils devorent avec une avidité inexprimable.LaNature leur a apris à se creuser des TrousenTerre, dont la plûpart sont assez grands pour tenir le Mâle, la Femelle, & trois ou quatre petits.
Ils nagent dès leur Enfance comme des Grenouilles, & peuvent se tenir long-tems sous l’Eau, ce qui leur donne le moyen de prendre souvent du Poisson, que les Femelles aportent à leurs petits. A propos de quoi il m’arriva une assez plaisante Avanture.
Un jour que j’étois dehors avec mon Protecteur le Cheval alezan, & qu’il faisoit excessivement chaud, je le priai de me permettre de me baigner dans une Riviére près de laquelle nous étions. Il le voulut bien: surquoi je me deshabillai & me jettai à la nage. Mon malheur voulut qu’une jeuneYahooFemelle, qui se tenoit derriére une Eminence, vit tout ce que je venois de faire, & qu’enflamée de certain Desir, à ce que nous conjecturâmes l’Alezan & moi, elle vint à la Nage vers l’endroit où je me baignois. De ma vie je n’ay été plus effrayé, mon Defenseur étoit à quelque distance de là, ne soupçonnant pas seulement la possibilité de ce malheur. Elle m’embrassa d’une maniére fort significative; & moi je me mis à crier d’une si grande force que mon Protecteur m’entendit & vint à nous au galop: ce qu’elle n’eut pas plûtôt vu qu’elle me quita (quoi qu’avec la derniére Repugnance) & s’alla mettre sur la Hauteur oposée, où elle ne fit que hurler pendant tout le tems que je mis à m’habiller. Ce fut un sujet de Divetissement pour mon Maitre & pour toute sa Famille, aussi bien que de mortification pour moi. Car je ne pouvois plus nier que je ne fusse réellement unYahoo, puisque les Femelles avoient une propension naturelle pour moi comme pour un de leur Espèce: Et ce qu’il y a de remarquable, c’est que celle dont je viens de parler, n’avoit pas le poil roux (ce qui pourroit excuser un Appetit un peu irregulier) mais noir, & qu’elle n’étoit pas tout à fait aussi hideuse que les autres Femelles de son espece; Car, je crois qu’elle n’avoit pas plus d’onze ans.
Ayant passé trois ans dans ce pays, il est juste qu’à l’Exemple des autres Voyageurs, j’instruise mes Lecteurs des Maniéres & des Coutumes de ses Habitans, à la connoissance desquelles je me suis principalement apliqué. Comme lesHouyhnhnmssont naturellement portez à la pratique de toutes les Vertus qui peuvent convenir à une Creature raisonnable, leur grand principe est, qu’il faut cultiver laRaison& n’être gouverné que par elle. LaRaisonn’est jamais parmi eux une chose problematique, sur laquelle on peut alléguer des Argumens plausibles des deux cotez; mais elle les frape toujours par son Evidence; ce qu’elle doit naturellement faire, lorsque son Eclat n’est point obscurci par des passions ou par l’interêt. Et je me souviens à cet egard, que ce fut avec une extrême Difficulté que je vins à bout de faire comprendre à mon Maitre le sens du motd’Opinion, ou comment un point pouvoit être disputable; parce que la Raison nous enseigne à n’affirmer ou à ne nier que ce dont nous sommes certains; Or dès qu’il n’y a point de certitude, il ne sauroit aussi y avoir de negation ou d’affirmation. Si bien que les Controverses, les Disputes & le Ton decisif sur des propositions fausses ou douteuses sont des maux inconnus parmi lesHouyhnhnms.
Pareillement quand je lui expliquois nos diferens systèmes dePhilosophie Naturelle,il se mettoit à rire de ce qu’une Créature qui s’arrogeoit le Titre deRaisonnable, tirat gloire de savoir les Conjectures des autres, & cela dans des choses où ce savoir, quand il seroit même de bon alloi, ne pouvoit être d’aucun usage. En quoi il étoit entiérement dans les sentimens deSocrate,tels qu’ils nous sont raportez parPlaton; ce que je remarque comme un Trait d’Eloge pour ce Prince des Philosophes. J’ay reflêchi plusieurs fois depuis sur le Tort infini que cette maxime feroit aux Libraires de l’Europe,aussi bien qu’à la reputation de plusieurs Savans.
L’Amitié & la Bienveillance sont les deux principales Vertus desHouyhnhnms: & ces vertus ne sont pas restreintes à quelques objets particuliers, mais s’étendent sur tous les individus de la Race. Car le Cheval le plus Etranger y est traité de la même maniére que le plus proche Voisin, & quelque part qu’il aille, il est comme chez lui. Ils observent avec la plus exacte precision les Loix de laDécence& de laCivilité, mais ils n’entendent absolument rien en ce que nous apellonsCeremonie.Ils n’ont pas de Tendresse de cœur pour leurs Poulains, & le soin qu’ils prennent de leur Education est uniquement un fruit de leurRaison. Et j’ai vu mon Maitre montrer la même Affection aux Poulains de son Voisin, qu’il avoit pour les siens propres. Ils pretendent que la Nature leur enseigne à aimer en general toute l’espèce, & que laRaisonne fait distinction des personnes, que quand elles surpassent les autres en vertu.
Quand les Femmes desHouyhnhnmsont mis au jour un Poulain de chaque sexe, elles n’ont plus de commerce avec leurs Maris, à moins qu’il ne leur arrive de perdre un de leurs Enfans, ce qui arrive fort rarement: Mais en ce cas elles renouent connoissance; ou bien, si cet Accident arrive à unHouyhnhnmdont la Femme n’est plus en age d’avoir des Enfans, quelque ami lui fait present d’un des siens, & travaille ensuite à reparer cette perte volontaire. Cette precaution est necessaire pour empêcher que le Païs ne soit trop peuplé. Mais cette Règle ne regarde point lesHouyhnhnmsd’une Race inferieure; car il leur est permis de produire trois Poulains de chaque sexe, pour servir de Domestiques dans des Familles Nobles.
Dans les Mariages ils prennent garde que les Couleurs des deux partis ne fassent pas un Melange désagréable dans leur posterité. LaForceest la qualité qu’on estime le plus dans le Mâle, & laBeautécelle dont on fait le plus de cas dans la Femelle; non pas par un principed’Amour, mais afin d’empêcher la Race de degenerer; car s’il arrive qu’une Femelle excelle enForce, on lui choisit un Epoux distingué par saBeauté.Galanterie, Amour, Presens, Douaire, sont des choses dont ils n’ont aucune idée & pour lesquelles ils n’ont pas même de Termes dans leur Langue. Les jeunes gens ne s’épousent pour aucune autre Raison que parce que leurs Parens & leurs amis le veulent ainsi: c’est une chose qu’ils voient faire tous les jours, & qu’ils regardent comme une des Actions necessaires d’un Etre raisonnable. Mais la violation de cet Engagement est un Crime absolument inouï.
Dans l’Education de leur Jeunesse de l’un & de l’autre sexe, leur Methode est admirable, & très digne de nôtre imitation. Ils veulent que leurs Enfans ayent ateint l’Age de dix-huit ans avant qu’il leur soit permis de manger de l’Avoine, excepté pourtant de certains jours. Et cet Exemple, pourvu qu’on y fit quelques legers Changemens pouroit être de grand usage parmi nous.
LaTemperance, l’Industrie,l’Exercice,& laPropreté, sont des choses également prescrites aux Jeunes des deux sexes: Et mon Maitre m’a dit plus d’une fois, que nous étions fous de donner aux Femelles une autre Education qu’aux Mâles, excepté en quelques articles qui concernent le Gouvernement du Menage; par où, comme il le remarquoit très judicieusement,nous faisions que la moitié de nos jeunes gens n’étoit bonne qu’à mettre des Enfans au monde: & comme si ce premier Trait de Folie ne suffisoit pas, ajoutoit-il, vousencommettez un second plus grand encore,enconfiant l’Education de vos Enfans à des Animaux si peu capables de les elever.
Mais lesHouyhnhnmsacoutument leurs Descendans dès leur premiére Jeunesse à la Course, au Travail, & à s’endurcir à la Fatigue & aux Incommoditez: pour cet éfet il leur font monter quelquefois au galop des Collines fort roides, ou leur ordonnent de courir sur des Chemins pierreux, & puis, lorsqu’ils sont tous en Eau, de se jetter dans quelque Etang. Quatre fois par an laJeunesse d’un certain District se donne rendez vous dans un Endroit marqué, pour voir qui a fait le plus de progrès en Force,enVitesse, ou en Agileté, & le Vainqueurenest recompensé par une Chanson faite à son honneur, qui est comme une EspecedeMonument de sa Victoire. Le jour de cette Fête, quelques Domestiques ont soin de faire aporter par une Troupe deYahoos, le Foin,l’Avoine, & le Lait qu’il faut pour le Repas desHouyhnhnms; après quoi ces Bêtes sont incontinent renvoyées, afin que la Compagnie n’en soit pas incommodée.
Tous les quatre Ans vers l’Equinoxe du Printems, un Conseil, qui represente toute la Nation, s’assemble dans une Plaine située à vingt miles de nôtre Maison, & cette Assemblée dure cinq ou six jours. On y examine l’Etat & les Besoins des diferens Districts: s’ils abondent en Foin, en Avoine, en Vaches & enYahoos, ou bien s’ils ont disette de quelqu’une de ces choses? Que si (ce qui est très rare) il se trouve que quelques Districts manque de ces Bêtes ou de ces productions de la Terre, il est pourvu à ces Besoins par un Consentement unanime, & par une Contribution generale de toute l’Assemblée. Là aussi se règle l’Echange & le Don des Enfans. Par exemple, si unHouyhnhnma deux Mâles, il en troque un avec un autre, qui a deux Femelles: Et quand un Enfant vient à mourir dont la Mére n’est plus en Age d’en avoir, on y determine la Famille par laquelle cette perte doit être reparée.
Grand Debat dans l’Assemblée generale desHouyhnhnms, & de quelle maniére il fut terminé. Sciences qui sont en vogue parmi eux. Leurs Batimens. Maniére dont ils enterrent leurs Morts. Imperfection de leur Langage.
UNe de ces grandes Assemblées se tint de mon tems, environ trois mois avant mon Depart, & mon Maitre y fut envoyé pour representer nôtre District. Dans ce Senat fut remise sur le Tapis leur vieille Querelle, & pour dire le vrai la seule dont on ait jamais entendu parler dans le païs.
Cette Querelle (à ce que mon Maitre m’aprit à son Retour) consistoit à savoir, si lesYahoosdevoient être exterminez de dessus la Face de la Terre, ou non? Un des Membres, qui étoit pour l’Affirmative, allegua diferens Argumens de grand poids, disant, Que lesYahoosétoient non seulement les plus maussades & les plus difformes Bêtes que la Nature eut jamais produites, mais aussi les plus indociles, les plus opiniatres & les plus malicieuses: Qu’ils suçoient en secret les Mammelles des Vaches qui apartenoient auxHouyhnhnms, tuoient & mangeoient leurs chats, fouloient aux pieds leurs Herbes & leur Avoine, & feroient encore mille autres Extravagances, si l’on n’y prenoit garde. Il fit mention d’une Tradition generale, qui portoit, qu’il n’y avoit pas eu toujours desYahoosdans le païs: mais qu’il y avoit quelques siecles que deux de ces Brutes parurent sur une Montagne, & qu’il étoit incertain si la Chaleur du Soleil les avoit formez de bouë corrompuë, ou bien de l’Ecume de la Mer. Que cesYahooseurent des petits, & qu’en peu de tems leur Race devint si nombreuse que tout le païs en fut infecté. Que lesHouyhnhnmspour remedier à ce mal, s’assemblérent tous, ataquérent lesYahoos, & les forcérent à se retirer dans un Endroit où ils les environnerent de tous cotez, détruisirent les vieux, & prirent chacun deux Jeunes chez eux, qu’ils aprivoisérent ensuite autant que des Animaux naturellement si sauvages sont capables d’être aprivoisez; s’en servant pour porter & pour trainer des Fardeaux. Que cette Tradition avoit un grand air de vraisemblance, & que ces Créatures ne pouvoient pas êtreYlnhniamshy(c’est a dire Natives du pays) vû la violente Haine que lesHouyhnhnmsaussi bien que les autres Animaux leur portoient; Haine meritée à la verité par leurs mauvaises Qualitez, mais qui néanmoins n’auroit jamais été portée à ce point, si elles avoient été originaires du païs. Que la Fantaisie qui avoit pris auxHouyhnhnmsde se servir d’Yahoos,leur avoir fort imprudemment fait negliger la Race desAnes, qui sont de sort beaux Animaux, bien plus faciles à aprivoiser, & bien plus propres que lesYahoos, & d’ailleurs assez robustes pour resister au Travail, quoi que d’ailleurs ils cedassent à ceux-ci en Agileté. Que si leurs Brayemens n’étoient pas agréables, le son pourtant en étoit moins horrible que celui des Hurlemens desYahoos.Plusieurs autres dirent leurs Avis sur le même sujet, mais le plus remarquable de tous fut celui de mon Maitre, quoique je puisse dire sans vanité que ce fut à moi qu’il eut l’obligation de l’Expedient admirable qu’il proposa à l’Assemblée. Il aprouva la Tradition dont on vient de faite mention, & affirma que les deux premiersYahoosqu’on eut vus dans le païs y étoient venus par Mer; qu’en arrivant à Terre, & étant abandonnez par leurs Compagnons ils s’étoient retirez dans les Montagnes, où ayant degeneré peu à peu, ils étoient devenus par laps de tems beaucoup plus sauvages que ceux de leur espèce dans le païs dont ils étoient venus. La Rasion de son Assertion étoit, qu’il avoit actuellement chez lui unYahoomerveilleux, (c’étoit moi) dont la plûpart d’entr’eux avoient ouï parler, & que plusieurs avoient vu. Il leur raconta alors, de quelle maniére si m’avoit trouvé; que mon Corps étoit couvert de peaux d’Animaux, ou de leurs poils fort adroitement accommodez; que je parlois une Langue qui m’étoit particuliere, & avois fort bien apris la leur; que je lui avois raconté les diferens Accidens qui m’avoient amené dans le païs; que quand je me depouillois de ce qui me couvroit, je ressemblois extrêmement à unYahoo, à cette Difference près, que j’étois plus blanc, moins velu, & que j’avois les pates plus courtes. Il ajouta, que j’avois taché de lui persuader que dans mon païs aussi bien que dans plusieurs autres lesYahoosétoient des Animaux raisonnables, qui tenoient lesHouyhnhnmsen servitude: Qu’il avoit remarqué en moi toutes les Qualitez d’unYahoo, hormis que j’etois un peu plus civilisé, & que j’avois quelque Teinture de Raison, quoique lesHouyhnhnmseussent à cet égard autant de superiorité sur moi, que j’en avois sur lesYahoosde leur païs: Que, parmi d’autres choses, j’avois fait mention d’une coutume que nous avions de châtrer lesHouyhnhnmsquand ils étoient jeunes afin de les rendre plus aprivoisez; que l’Operation étoit aisée & sure; qu’il n’y avoit point de honte à aprendre de certaines choses des Brutes, puis que la Fourmi donnoit auxHouyhnhnmsdes Leçons d’Industrie, & que l’Art de bâtir leur est enseigné par l’Hirondelle (car c’est ainsi que je traduis le mot deLyhannh, quoique cet Oiseau soit bien plus grand que nos Hirondelles.) Qu’on pourroit faire usage de cette Invention à l’égard des jeunesYahoos,ce qui non seulement les rendroit plus doux & plus traitables, mais aussi en éteindroit bientôt la Race, sans être obligé de recourir à des Remedes violens. Qu’en même tems lesHouyhnhnmsseroientexhortezà cultiver la Race des Anes, qui sont non seulement des Animaux preferables auxYahoosà tous egards, mais qui ont encore par dessus eux l’Avantage d’être capables de rendre service dès l’Age de cinq ans, au lieu que lesYahoosn’en sçauroient rendre qu’à douze.
Voila tout ce que mon Maitre trouva à propos de me raconter alors, touchant ce qui s’étoit passé dans le grand Conseil. Mais il me cacha une particularité qui me regardoit personnellement, dont je ne tardai guères à sentir les funestes Effets, comme j’en informerai mes Lecteurs en son lieu; & c’est de ce moment que je datte le malheur du reste de ma vie.
LesHouyhnhnmsn’ont point de Lettres, & par conséquent ne connoissent rien que par Tradition. Mais comme il arrive peu de choses fort importantes parmi un Peuple sibien uni, naturellement porté à la pratique detoutes les Vertus, uniquement gouverné par la Raison, & separé de toutes les autres Nations, leur Histoire n’est pas chargée de beaucoup de Faits. J’ai déjà observé qu’ils ne sont sujets à aucune Maladie, d’où il s’ensuit qu’ils n’ont pas besoin de Medecins. Cependant ils ont d’excellens Remedes faits de diferentes Herbes, pour guerir les Blessures que des pierres pointues peuvent faire à leurs Paturons, aussi bien que les Contusions qui pourroient arriver aux autres parties de leur Corps.
Ils comptent l’Année par la Revolution du Soleil & de la Lune, mais ne font aucune subdivision de semaines. Les mouvemens de ces deux Astres leur sont assez bien connus, & ils entendent la Nature desEclipses; mais aussi est-ce tout ce qu’ils savent enAstronomie. Ils surpassent tous les Mortels en Poësie, par la Justesse de leurs Comparaisons, & par la Beauté & l’Exactitude de leurs Descriptions. Leurs vers abondent fort en l’une & l’autre de ces choses, & roulent d’ordinaire sur l’Excellence de l’Amitié, ou sur les Loüanges de ceux qui ont été Vainqueurs à la Course, ou à quelques autres Exercices corporels. Leurs Batimens, quoi que fort simples, sont assez commodes, & les mettent entiérement à couvert de toutes les injures de l’Air.
LesHouyhnhnmsse servent de cette partie creuse qu’il y a entre le Paturon & la Corne de leurs pieds de devant, comme nous faisons de nos mains, & cela avec une Dexterité presque incroyable. Ils trayent leurs Vaches, rassemblent leur Avoine, & font en general tous les Ouvrages auxquels nous nous servons de nos Mains. Ils ont une sorte de pierres à Fusil fort dure, qu’ils aiguisent contre d’autres pierres, & dont ils font ensuite des Instrumens qui leur tiennent lieu de Coins, de Haches, & de Marteaux. De ces mêmes pierres ils font une espèce de Faux, avec laquelle ils coupent leur Foin & leur Avoine, qui croit d’elle même dans de certains Champs: LesYahoosen portent les Gerbes au Logis, que les Domestiques serrent dans plusieurs Huttes couvertes, pour en oter le grain, qui est mis dans des Magasins. Ils font des Vaisseaux de Bois & de Terre, & exposent ceux-ci au Soleil pour les durcir.
A moins qu’il ne leur arrive quelque Accident extraordinaire, ils deviennent fort vieux, & sont enterrez dans le Lieu le plus obscur qu’on puisse trouver, sans que leurs Parens & leurs Amis marquent ni Joye ni Tristesse de leur Trepas: Eux mêmes, quand ils sentent que leur Fin aproche, quittent le Monde avec aussi peu de Regret, que s’ils prenoient congé d’un Voisin à qui ils auroient rendu une Visite. Je me souviens que mon Maitre ayant prié un jour un de ses Amis de venir avec sa Famille chez lui pour regler quelque Affaire importante, la Femme vint au jour marqué avec ses deux Enfans, mais fort tard; elle en allegua deux Raisons; dont la premiére étoit que le Matin même son Mari étoitShnuwnh. Le Terme est fort expressif dans leur Langue, & est très difficile à traduire enAnglois: il signifie proprement,s’en retourner à sa premiere Mere.L’autre excuse étoit, que son Mari étant mort assez tard dans la Matinée, il lui avoit falu du tems pour regler avec ses Domestiques le Lieu où le Corps seroit mis; & je remarquai qu’elle fut aussi gaïe chez nous que le reste de la Compagnie.
Ils vivent generalement jusqu’à soixante & dix ou soixante & quinze, mais rarement jusqu’à quatre vingt ans. Quelques jours avant leur mort, ils s’affoiblissent peu à peu, mais sans aucun sentiment de Douleur. Pendant ce tems leurs Amis leur rendent visite, parce qu’ils ne sçauroient sortir comme à leur ordinaire. Cependant, environ dix jours avant leur mort, en quoi il leur arrive rarement de se tromper, ils rendent les visites qu’on leur a faites, étant portez par desYahoosdans une Voiture, dont ils se servent aussi dans d’autres occasions, comme qui diroit, quand ils sont vieux, incommodez ou en voyage.
C’est quelque chose d’assez singulier que lesHouyhnhnmsn’ont d’autre Terme que celui de pour designer en general tout ce qui est mauvais. Ainsi quand ils veulent marquer la sotise d’un Domestique, la faute qu’a faite un Enfant, & un Vilain tems, ils ajoutent à chacune de ces choses le mot deYahoo, & les apellent,hhnm Yahoo,Whnaholm Yahoo,Ynlhmnd Wihlma Yahoo, & une maison mal batie,Ynholmhnmrohlnw Yahoo.
Ce seroit avec plaisir que je pourois m’étendre d’avantage sur les excellentes Qualitez de ce peuple admirable; mais comme j’ai dessein de publier dans peu un Volume qui roulera uniquement sur ce sujet, j’y renvoye mes Lecteurs; & leur vai faire part de la plus funeste Catastrophe qui me soit jamais arrivée, & qui empoisonne encore actuellement toute la Douceur de ma vie.
Quelle heureuse vie l’Auteur menoit parmi lesHouyhnhnms. Progrès qu’il fait dans la Vertu en conversant avec eux. Leurs Conversations. L’Auteur est informé par son Maitre qu’il faut qu’il quite le païs. Il s’évanouït de Douleur, & après avoir repris ses sens promet d’obeïr. Il vient à bout de faire un Canot, & met en Mer à l’Avanture.
MOn Maitre m’avoit donné un Apartement éloigné de sa Maison de six Verges, que j’avois acommodé & meublé à ma Fantaisie. En guise de plancher & de Tapisseries j’y avois mis des Nattes de jonc, que j’avois faites moi même. Le Chanvre croit dans ce païs sans qu’on le seme, & les Habitans n’en font aucun usage: Je m’en servis pour faire une espèce de Taye dont je formai ensuite des Coussins par le moien de plusieurs plumes d’Oiseaux que j’avois pris avec des Lacets faits de cheveux deYahoos. J’avois fait deux Chaises, graces au secours que me preta le Cheval alezan. Quand mes Habits furent entiérement usez, je m’en fis d’autres avec des peaux de Lapin, & avec celles d’un certain Animal qu’ils apellentNnuhnoh, dont tout le corps est couvert d’un fin Duvet. Je me servis aussi de celles-ci pour en faire des Bas. Je me fis des semelles de Bois, que j’attachai au cuir de dessuslemieux qu’ilmefut possible, & quand ce cuir fut usé, je tachai d’y remedier par des peaux deYahoossechées au Soleil. Je m’amusois quelquefois à chercher du miel dans des creux d’Arbres, que je melois ensuite avec de l’Eau, ou que je mangeois avec mon pain. Il n’y avoit point d’Homme alors qui sentit mieux que moi la justesse de ces deux Maximes;Que la Nature est contente de peu;&,Que la necessité est la Mére de l’invention.Je jouïssois d’une parfaite santé à l’égard du Corps, & de la plus aimable Tranquilité par raport à l’Ame. Je n’éprouvois point l’inconstance d’un Ami, ni les injures d’un Ennemi secret ou déclaré. Je n’étois pas obligé de gagner les bonnes graces d’un grand Seigneur ou de son Mignon à force d’Adulation & de Bassesses. Je n’avois pas besoin d’être défendu contre la Fraude ou l’Opression. Dans cet heureux sejour il n’y avoit ni Medecins pour détruire mon corps, ni Gens de Loi pour ruïner ma Fortune; point de Délateurs pour épier mes paroles & mes Actions, ou pour forger des Accusations contre moi; point de Mauvais plaisans, de Medisans, de faux Amis, de Voleurs de grand Chemin, de Procureurs, de Maqueraux, de Bouffons, de Joueurs, de Politiques, de pretendus Beaux Esprits, d’ennuyeux Conteurs, de Disputeurs, de Ravisseurs, de Meurtriers, de Chefs de parti; point de gens dont la seduction ou l’Exemple encourageassent les autres au Crime; point de Cachots, de Haches, de Gibets, ou de Piloris; point d’Imposture, d’Orgueil, ou d’Affectation; point de Fats, de Breteurs, d’Yvrognes, de Filles publiques, ou d’infames Maladies; point de Pedants ignorans & enflez de leur savoir; point de Querelleurs, d’Importuns, ou de Jureurs; point de Faquins que leurs vices ont tirez de la misére, ou d’Honnêtes gens qu’une Vertu incorruptible y a plongé; point de Grands Seigneurs, de Joueurs de Violon, de juges, ou de Maitres à danser.
J’avois le bonheur d’être admis à la compagnie de quelquesHouyhnhnms, qui venoient de tems en tems rendre visite, ou demander à diner à mon Maitre. Lui & ses Amis s’abaissoient quelquefois jusqu’à me faire des Questions, & à écouter mes Reponses. J’accompagnois même quelquefois mon Maitre dans les visites qu’il leur rendoit. Je ne prenois jamais la Liberté de parler, à moins que ce ne fut pour repondre à quelque Demande; ce que je ne faisois pas sans Regret, parce que c’étoit autant de Tems perdu que j’aurois pu mieux employer en écoutant. LesHouyhnhnmsobservent dans leurs Conversations les Régles les plus exactes de laDécence, sans qu’il paroisse qu’ils en sachent seulement une de ce que nous apellonsCéremonie: Quand ils se parlent, c’est sans s’interrompre, sans s’ennuïer, & sans être jamais de sentiment oposé. Je leur ai ouï dire plus d’une fois, que le meilleur moyen de ranimer la Conversation dans une Assemblée, estde garder le silence pendant quelques momens: C’est dequoi j’ai plus d’une fois été Temoin; car pendant ces petites pauses, je remarquois qu’il leur venoit de nouvelles idées qui donnoient un nouveau Feu à leurs Conversations. Leurs Discours roulent ordinairement sur l’Amitié, la Bienveillance & l’Oeconomie; quelquefois sur les ouvrages de la Nature ou sur quelques Anciennes Traditions; sur les Loix de la vertu, sur les Regles invariables de la Raison, ou bien sur quelques Resolutions qui doivent être prises dans la prochaine Assemblée des Deputez de la Nation; & souvent sur les diferentes Beautez & sur l’Excellence de la Poësie: Je puis ajouter sans vanité que ma presence a plus d’une fois fourni matiére à leur Entretien, parce qu’elle fournissoit à mon Maitre l’occasion de parler à ses Amis de mon Histoire & de celle de mon païs. Comme ce qu’ils dirent sur ce sujet ne faisoit pas autrement honneur à la Nature humaine, je crois que mes Lecteurs voudront bien me dispenser de lerepeter.
J’avouë ingenuement que je dois le peu de connoissances de quelque prix que je puis avoir, aux Leçons que j’ai receuës de mon Maitre, & aux sages Discours de lui & desesAmis, dont j’ai été Auditeur.
Je ne pouvois suffire aux mouvemens de veneration qu’excitoient en moi les Avantages du corps, & sur tout les admirables qualitez de l’Ame desHouyhnhnms. A la verité, je ne sentis pas d’abord ce Respect naturel que lesYahoos& les autres Animaux du païs leur portent: mais je ne tardai guères à l’éprouver, & à y joindre cette Reconnoissance & cet Amour, dont la Bonté avec laquelle ils me distinguoient du reste de mon Espece, les rendoit si dignes. Quand je pensois àma Famille, à mes Amis, & à mes Compatriotes, ou bien aux Hommes en general, je les considerois comme s’ils avoient été réellement desYahoosen Figure & Inclinations; avec cette diference pourtant qu’ils étoient un peu civilisez, qu’ils parloient, & qu’ils avoient en partage une Raison, de laquelle néanmoins ils ne se servoient que pour multiplier leurs vices, dont leurs Fréres lesYahoosde ce païs n’avoient que laportion que la Nature leur avoit donnée. Quand il m’arrivoit de me regarder dans un Lac ou dans une Fontaine, j’étois saisi de je ne sçai quelle Horreur, & la vuë d’unYahooordinaire m’étoit plus suportable que la mienne. En conversant avec lesHouyhnhnms, &enles considerant avec plaisir, je me suis insensiblement accoutumé à prendre quelque chose de leur Air, & de leur Demarche; & mes Amis m’ont fort souvent fait remarquer qu’en nous promenant dans un Chemin unije trotois comme un Cheval; ce que j’ai toujours pris pour un Compliment fort gracieux.
Au milieu de mon Bonheur, & dans le Tems que je comptois le plus surement de passer le reste de mes jours dans ce pays, mon Maitre me fit querir un Matin de meilleure Heure qu’à l’ordinaire. Je vis à son Air qu’il étoit embarrassé, & qu’il ne savoit de quelle maniére commencer ce qu’il avoit à medire. Après quelques momens de silence, il me dit, qu’il ignoroit comment je prendrois ce qu’il aloit me notifier; que dans la derniére Assemblée, quand la Question touchant lesYahoosavoit été agitée, les Deputez de tous les autres Districts avoient declaré, qu’ils étoient étonnez de ce que dans sa Famille il traitoit unYahoo(c’étoit moi) plutôt enHouyhnhnm, qu’en Bête brute: Qu’il conversoit avec moi, comme s’il pouvoit retirer quelque plaisir de mon commerce: Qu’une pareille conduite étoit une chose inouïe, & d’ailleurs également oposée à la Nature & à la Raison. Mon Maitre ajouta, que là dessus l’Assemblée l’avoitexhorté,de m’employer comme les autres Animaux de mon espèce, ou bien de m’ordonner de regagner à la nage l’Endroit d’ou j’étois venu. Que le premier de ces Expedients avoit été unanimement rejetté par tous lesHouyhnhnmsqui m’avoient vu chez lui ou chez eux: Car ils alleguoient, que parce que, avec la mechanceté Naturelle de ces Animaux, j’avois quelques principes de Raison, il êtoit à craindre que je ne les amenasse avec moi dans les Montagnes, d’où nous reviendrions ensuite nous jetter de nuit sur les Troupeaux desHouyhnhnms; ce qui étoit d’autant plus rent que nous étions tous d’un naturel rapace & paresseux.
Mon Maitre m’aprit de plus, que lesHouyhnhnmsses voisins le pressoient tous les jours d’executer l’Exhortationde l’Assemblée, & qu’il n’osoit plus y aporter de nouveaux Delais. Il m’assura qu’il doutoit qu’il me fut possible de gagner un autre pays à la Nage, & que pour cet éfet il souhaitoit que je fisse un Vaisseau qui ressemblât en petit à ceux dont je lui avois fait la Description, & avec lequel je pusse m’éloigner de leur païs: qu’au reste je ne serois pas seul à entreprendre cet Ouvrage, & que ses Domestiques aussi bien que ceux de ses Voisins m’y aideroient. Pour ce qui me regarde, continua-t’il, j’aurois été fort content de vous garder à mon service, parce que j’ay trouvé que vous vous êtes corrigé de plusieurs Defauts, en tachant d’imiter lesHouyhnhnmsautant qu’un Etre d’une Classe inferieure en est capable.
C’est ici le Lieu de faire remarquer à mes Lecteurs, qu’un Decret de l’Assemblée generale de ce païs, est designé par le motHnhloayn, qui signifie uneExhortation, ce qui vient de ce qu’ils ne conçoivent pas comment une Créature Raisonnable peut êtreforcéeà quelque chose, ou comment on peut la lui commander, parce qu’elle ne sçauroit désobeïr à la Raison, sans renoncer par cela même au Titre de Créature Raisonnable.
Le Discours de mon Maitre me jetta dans un tel Desespoir, qu’incapable de supporter l’Horreur de mon Etat, je tombai évanouï à ses pieds. Quand je fus revenu à moi, il me dit qu’il m’avoit cru mort. (car ce peuple n’est pas sujet à ces sortes de Défaillances. ) Je repondis, d’une voix foible, que je serois trop heureux si une prompte mort venoit terminer mes malheurs; que quoi que je n’eusse rien à repliquer à l’Exhortationde l’Assemblée, ni aux instances de ses Amis, il me paroissoit pourtant qu’un peu moins de rigueur auroit pu s’acorder avec cette haute Raison qui paroissoit dans tous leurs Jugemens. Que je ne pouvois pas faire une Lieuë à la Nage, & que probablement il en faudroit faire plus de cent avant que d’aborder à quelque païs: Que pour construire un petit Vaisseau, il me faloit plusieurs Materiaux qu’il leur étoit impossible de me fournir, & qu’ainsi je devois regarder leurExhortationcomme une sentence de mort prononcée contre moi. Qu’une mort violente étoit le moindre des maux que je redoutois; mais qu’il m’étoit impossible d’exprimer mon Affliction lorsque je songeois, que quand même par une suite de miracles, je pourrois me rendre sain & sauf dans ma Patrie, je serois obligé de passer mes jours parmi lesYahoos, & exposé à retomber dans mes premiers vices, faute d’Exemples qui me retinssent dans le chemin de la Vertu. Que je savois trop sur quelles solides Raisons étoient fondées toutes les Resolutions desHouyhnhnms, pour vouloir les faire revoquer par les Argumens d’un miserableYahoocomme moi. Pour cet éfet après l’avoir très humblement remercié de l’Offre qu’il m’avoit faite touchant l’Assistance de ses Domestiques, & l’avoir prié de m’acorder une Espace de tems proportionné à la grandeur de l’Ouvrage, je lui dis que j’allois tacher de conserver ma vie toute malheureuse qu’elle étoit; & que si je revenois jamais enAngleterre, je ne desesperois pas d’être de quelque usage à ceux de mon Espéce, en leur proposant les vertueux & sagesHouyhnhnmspour modèles.
Mon Maitre me fit une Reponse fort honnête, & m’acorda deux mois pour finir ma Chaloupe; il ordonna aussi au Cheval alezan mon bon Ami de suivre en tout mes Instructions, parce que j’avois dit à mon Maitre que son secours me suffiroit.
Mon premier soin fut d’aler vers cet endroit de la Côte où mes gens m’avoient fait mettre à Terre. Je montai sur une Eminence, & regardant de tous côtez en Mer, je crus voir une petite Isle auNord-Est: Je pris ma Lunette d’aproche, & vis alors distinctement qu’elle devoit être à cinq Lieuës de moi, au moins suivant mon Calcul, mais mon Compagnon crut que ce n’étoit qu’un Nuage: & cela n’est pas étonnant; car, comme il ne connoissoit pas d’autre pays que le sien, il étoit naturel qu’il ne put pas distinguer des objets placez bien avant dans la Mer, aussi bien que moi, à qui cet Element étoit si familier.
Après avoir fait cette Decouverte, je m’en retournai au Logis: le lendemain j’allai avec le Cheval alezan dans un Bois qui étoit à une petite demi lieuë de chez nous, pour y couper le Bois dont j’avois besoin pour l’Execution de mon Entreprise. Je ne fatiguerai point mes Lecteurs d’une Description détaillée de tout ce que nous fimes à cet égard; il leur suffira de savoir que dans l’espace de six semaines, avec l’aide de mon Compagnon, je vins à bout de faire une maniére de CanotIndien,& quatre Rames. Les Cordes,dont j’avois besoin, étoient faites de Chanvre, & ma Voile, de peaux deYahoos. Mes provisions consistoient en quelques Lapins & quelques Oiseaux bouillis, & dans deux vaisseaux, dont l’un étoit plein de Lait & l’autre d’Eau.
J’essayai dans un Etang qui étoit près de la Maison de mon Maitre, si mon Canot avoit quelques Voyes d’Eau, & pris soin de les bien boucher; après quoi mon petit Vaisseau fut porté par desYahoosau bord de la Mer, sous les auspices du Cheval alezan & d’un autre Domestique.
Quand tout fut prêt & que le jour de mon depart fut arrivé, je pris congé de mon Maitre, de ma Maitresse, & de toute sa Famille, les Larmes aux yeux, & le Desespoir dans le Cœur. Mais mon Maitre, par Curiosité, & peut être (si j’ose le dire sans vanité) par Amitié pour moi, voulut me voir mettre en Mer, & pria quelques uns de ses Voisins de l’accompagner. Je fus obligé d’atendre plus d’une Heure avant que l’Eau commençat à hausser, après quoi ayant remarqué que le Vent étoit bon pour gagner l’Isle que j’avois decouverte, je pris une sede fois congé de mon Maitre: mais dans le tems que je me prosternois pour baiser la corne de son pied, il me fit l’Honneur de le lever, & de l’aprocher doucement de ma Bouche. Je n’ignore pas toutes les Critiques que je me suis attiré pour avoir fait mention de cette dernière particularité. Car mes Ennemis ont pris plaisir à repandre, qu’il n’étoit pas aparent, qu’un si Illustre Personnage eut acordé une si éclatante marque de Faveur, à une Créature qui lui étoit si inferieure. Mais sans justifier ma veracité sur ce sujet, par l’Exemple de mille & mille Voyageurs qui font mention de l’Accueuil honorable que leur ont fait les plus grands Monarques, je me contenterai de dire, que ceux qui revoquent en doute ce Trait de politesse de mon Maitre, ne savent pas jusqu’à quel point lesHouyhnhnmssont honêtes & obligeans.
Je fis une profonde Reverence auxHouyhnhnmsqui avoient acompagné mon Maitre; puis m’étant mis dans mon Canot, je m’éloignai du Rivage.
Quels Dangers l’Auteur essuya. Il arriveàlaNouvelle Hollande,espérant d’y fixer sa demeure. Il est blessé d’un coup de Flêche par un des Naturels du pays, &transporté dans un VaisseauPortugais.Il reçoit de grandes Civilitez du Capitaine, & arrive enAngleterre.
J’Entrepris ce triste Voyage le 15.Fevrierde l’année 171 4/5. à neuf heures du Matin. Le Vent étoit fort favorable; cependant, je ne fis d’abord usage que de mes Rames; mais considerant que je serois bientôt las, & que le Vent pouvoit changer, je haussai ma petite Voile; & ainsi à l’aide de la Marée, je fis une Lieuë & demi par Heure, à ce qu’il me paroissoit.
Mon Maitre & ses Amis restérent sur le Rivage jusqu’à ce qu’ils m’eussent entiérement perdu de vuë, & j’entendis plusieurs fois le Cheval alezan, (qui avoit certainement de l’Amitié pour moi) criant à hante voix,Hnuy illa nyha Majah Yahoo, je vous souhaite un bon Voyage, aimableYahoo.
Mon Dessein étoit de découvrir, s’il étoit possible, quelque petite Isle inhabitée, qui put me fournir ce qui étoit necessaire à la Conservation de ma vie, afin d’y passer tranquilement le reste de mes jours; Sort qui me paroissoit preferable aux Postes les plus brillans que j’aurois pu occuper dans une des premiéres Cours del’Europe; tant étoit afreuse l’idée que je me formois de la Societé & du Gouvernement desYahoos. Car j’envisageois une pareille Retraite comme le seul sejour, où je pourois consacrer toutes mes pensées au souvenir des vertus des inimitablesHouyhnhnms, sans être exposé au funeste peril de retomber dans tous les vices pour lesquels j’avois une si sincère Horreur.
Le Lecteur se souviendra peut être que je lui ai raconté, que ceux de mes gens qui me mirent sur le Rivage, me dirent qu’ils ignoroient dans quelle partie du Monde nous étions. Cependant je crus alors que nous pouvions être à dix Degrez auSudduCap de Bonne Esperance,ou au45.Degré de LatitudeMeridionale,à ce que je pus conclurre de certaines choses que je leur avois ouï dire entr’eux touchant la Route qu’il faloit prendre pour arriver àMadagascar. Ce que j’avois ouï ne me fournissoit néanmoins qu’une foible Conjecture: mais comme cela valoit encore mieux que rien, je resolus d’avancer toujours vers l’Estdans l’esperance de gagner la côteOccidentalede laNouvelle Hollande,& de trouver peut être près de là quelque Isle telle que je la souhaitois. Le Vent étoit tout à fait auWest, & à six Heures du soir j’avois fait environ dix huit Lieuës, quand j’aperçus une fort petite Isle, éloignée à peu près d’une demi lieuë que j’eus bien tôt faite. En y abordant, je vis que ce n’étoit qu’une Espèce de Rocher, avec une petite Baye.
J’entrai dans cette Baye avec mon Canot, & après avoir gagné le haut du Rocher, je vis distinctement àl’Estun païs qui s’étendoit duSudauNord. Je passai la nuit dans mon Canot, & ayant continué mon Voyage le lendemain de bon matin, j’arrivai en sept heures à la pointeMéridionalede laNouvelle Hollande; ce qui me confirma dans une opinion dans laquelle j’étois déjà depuis long tems, je veux dire, que nosCartes Geographiquesplacent ce païs au moins de trois Degrez plus à l’Estqu’il n’est réellement. J’en dis ma pensée il y a quelques Années à mon digne Ami Mr.Moll, & lui alleguai les Raisons sur lesquelles je me fondois, mais il amieux aimé suivre d’autres Autoritez.
Je ne vis point d’Habitans dans le lieu où j’abordai, & comme je n’avois point d’Armes, je n’osai pas avancer dans le païs. Je trouvai quelques poissons à coquille sur le Rivage, que je mangeai crus, n’osant pas faire de Feu de peur d’être découvert par les Habitans. Je continuai pendant trois jours à me nourrir d’Huitres & de Moucles, pour épargner mes provisions, & par un grand bonheur je trouvai un Ruisseau dont l’Eau étoit admirable, ce qui me fit le plus sensible plaisir.
Le quatriéme jour, m’étant un peu trop avancé dans le païs, j’aperçus vingt ou trente personnes sur une Eminence, à la distance d’environ cinq cent verges de moi Cette Troupe étoit composée d’Hommes, de Femmes & d’Enfans, qui se tenoient autour d’un Feu, & qui étoient tous nus. Un d’eux me vit, & le dit aux autres; sur quoi cinq d’entr’eux s’avancérent vers moi: Je me hâtai de gagner le Rivage, & m’étant jetté dans mon Canot je m’éloignai à force de Rames: Les Sauvages voyant que je me retirois coururent après moi; & avant que je pusse m’éloigner assez, ils me tirérent une Flêche, qui me fit une profonde Blessure à la partie intérieure du genou gauche. (j’en porte encore la marque.) Je craignis que la Flêche ne fut empoisonnée: Cette crainte me fit naitre le Dessein de suçer la playe, quand je serois hors de la portée de leurs Traits; ce que je fis, après quoi je la bandai le mieux qu’il me fut possible.
J’étois fort embarrassé de ma personne: Car je n’osois pas retourner au même Endroit où j’avois abordé; ainsi je fus obligé de remettre en Mer. Pendant que je cherchois des yeux quelque lieu convenable, je vis une Voile auNord-Nord-Est, qui venoit vers l’Endroit où j’étois. Je fus en doute si j’atendrois ce Vaisseau ou non; mais enfin mon Horreur pour la Race desYahoosl’emporta sur toute autre consideration, & me fit gagner à force de Rames la Baye dont j’étois parti le matin, aimant mieux être tué par ces Barbares, que de vivre parmi lesYahoosde l’Europe. J’aprochai mon Canot du Rivage le plus qu’il me fut possible, & me cachai moi-même derriére une pierre, qui n’étoit pas loin du petit Ruisseau dont j’ai parlé.
Le Vaisseau s’arrêta environ à une demi lieuë de la Baye, ce qui me fit concevoir quelque Espoir de n’être pas aperçu: mais je fus cruellement trompé dans mon Attente: Car dans le tems que je me repaissois de cette Esperance, le Capitaine du Vaisseau y envoya quelques Hommes de son Equipage dans la Chaloupe pour y faire de l’Eau. Ces gens aperçurent mon Canot, & conjecturérent que le proprietaire ne devoit pas être loin. Quatre d’entr’eux bien armez me cherchérent avec soin, & m’eurent bientôt trouvé. Je remarquai qu’ils étoient surpris de me voir si étrangement habillé & chaussé; d’où ils conclurent (à ce qu’ilsmedirent depuis) que je n’étois pas un des Naturels du païs, qui vont tous nus. Un des Matelots me pria enPortugaisde me lever, & me demanda qui j’étois. J’entendois fort bien cette Langue, & m’étant levé, je dis, que j’étois un pauvreYahoo, qui avoit été banni du païs desHouyhnhnms, & qui les conjuroit de le laisser aller. Ils furent étonnez d’entendre que je leur parloisPortugais, & virent à mon Teint & à ma Phisionomie que j’étoisEuropéen; mais ils ne sçurent ce que j’entendois par lesYahoos&lesHouyhnhnms, & éclatérent de rire à l’ouïe duTon dont je prononçois ces paroles, qui avoit quelque chose du Hennissement des Chevaux. Je les conjurai de nouveau de me laisser partir, & sans attendre leur permission, je gagnois déjà tout doucement mon Canot, quand ils me retinrent pour me demander, De quel pays j’étois? & D’où je venois? Je leur dis que j’étois né enAngleterre, d’où j’étois parti il y avoit environ cinq ans, & que dans ce tems leur Royaume & le nôtre étoient en paix. Que pour cette Cause je me flatois qu’ils ne me traiteroient pas en Ennemi, puis que je ne leur avois point fait de mal, mais étois un pauvreYahoo, qui cherchoit quelque Endroit desert pour y passer le reste de sa malheureuse vie.
Quand ils commencérent à parler, je fus frapé d’un Etonnement inexprimable: Car cela me parut aussi étrange que si une Vache avoit parlé enAngleterre, ou unYahoodans le païs desHouyhnhnms. LesPortugaisne furent pas moins surpris que moi, à la vuë de mes Habits & à l’ouïe de mes Discours: la maniére dont je prononçois mes mots étoit pour eux quelque chose de nouveau & d’incomprehensible, quoique d’ailleurs ils entendissent tout ce que je disois. Ils me parlérent avec beaucoup de Douceur, & me dirent qu’ils étoient persuadez que leur Capitaine se feroit un plaisir de me transporter àLisbonne, d’où je pourrois retourner en mon païs; que deux des Matelots se rendroient au Vaisseau pour informer le Capitaine de ce qu’ils avoient vû, & pour recevoir ses ordres; qu’au reste, si je ne leur jurois de ne point m’enfuir, ils s’assureroient de moi par force. Je crus que le meilleur parti que je pouvois prendre étoit de leur faire une pareille promesse. Ils mouroient d’Envie de sçavoir mon Histoire, mais je ne satisfis que très-imparfaitement leur curiosité; & tous conjecturérent que mes malheurs avoient alteré ma Raison. Dans l’espace de deux Heures la Chaloupe qui avoit aporté des Futailles pleines d’Eau à bord, revint avec ordre du Capitaine de m’amener à son Vaisseau. Je priai à genoux, & à mains jointes qu’on me laissat ma Liberté: mais toutes mes priéres furent inutiles. Je fus lié, transporté dans la Chaloupe, & quand nous eumes gagné le Vaisseau, conduit dans la Cabane du Capitaine.
Il s’apelloitPedro de Mendez, & étoit fort honnête & fort genereux; il me suplia de lui dire si je voulois quelque chose, & m’assura que je serois traité comme lui-même. Je ne fus pas mediocrement surpris de trouver des maniéres si obligeantes dans unYahoo. Cependant pour toute Reponse, je priai qu’on me donnat à manger quelque chose de ce qui étoit dans mon Canot; mais il me fit aporter un Poulet, & une Bouteille d’excellent Vin, & donna ordre qu’on me préparat un Lit dans une Cabane fort propre. Je ne voulus pas me deshabiller, mais je me mis sur les Couvertures, afin que quand les Matelots dineroient, je pusse plus promptement gagner le Tillac, & me jetter dans la Mer, aimant mieux m’exposer à la Fureur des Ondes, qu’à vivre plus long-tems parmi desYahoos. Mais un des Matelots m’en empêcha, & en ayant donné avis au Capitaine, je fus enchainé dans ma Cabane.
Après dinerDon Pedrovint me voir, & me demanda ce qui m’avoit porté à former un si funeste Dessein: Il me protesta qu’il étoit disposé à me rendre tous les services dont il étoit capable, & me parla d’une maniére si touchante, que je fus enfin forcé à en agir avec lui comme avec un Animal qui n’étoit pas entierement destitué de Raison: Je lui fis une Relation abregée de mon Voyage, de la Conspiration de mes gens, du païs où ils m’avoient laissé, & du sejour que j’y avois fait pendant trois Années. Il prit tout ce que je lui racontai pour une Vision ou pour un songe; ce qui m’ofensa plus que je ne sçaurois dire, car j’avois entiérement perdu la Faculté de mentir, & par cela même la Disposition à soupçonner les autres de Mensonge. Je lui demandai, si c’étoit la coutume dans son Païs de direla chose qui n’est pas? Et lui protestai, que j’avois presque oublié ce qu’il entendoit par Fausseté, & que si j’avois passé mille ans dans le pays desHouyhnhnms, je n’y aurois pas entendu un seul Mensonge du moindre de leurs Domestiques; qu’il m’étoit fort indiferent s’il ajoutoit Foi à ce que je lui avois dit, ou non; que néanmoins, pour repondre aux Amitiez qu’il m’avoit faites, j’étois prêt à repondre à toutes les Objections qu’il voudroit me proposer, & que j’esperois de le contraindre par ce moien à rendre justice à ma veracité.
Mendez, qui étoit un Homme d’esprit,tacha par plusieurs Questions de me surprendre en Mensonge, mais voyant qu’il n’en pouvoit venir à bout, il commença à avoir meilleure opinion de ma sincerité ou de mon bon sens: il m’avoüa même qu’il avoit rencontré un Capitaine de VaisseauHollandois,qui lui avoit dit, qu’ayant mis pied à Terre dans une Isle ou Continent de laNouvelle Hollande, il avoit vu un Cheval qui chassoit devant lui plusieurs Animaux ressemblans exactement à ceux que j’avois décrits sous lenom deYahoos,avec quelques autres particularitez que le CapitainePortugaisdisoit avoir oubliées, parce qu’il les avoit prises alors pour des Mensonges. Mais il ajouta, que puisque je faisois profession d’avoir un Attachement inviolable pour la Verité, je devois lui donner ma parole d’Honneur, que pendant tout le Voyage je n’atenterois pasàma Vie, ou bien qu’il s’assureroit de moi jusqu’à ce que nous fussions arrivez àLisbonne. Je le lui promis, en protestant en même Tems, qu’il n’y avoit point de mauvais Traitemens que je n’aimasse mieux essuyer que de retourner parmi lesYahoos.
Il ne nous arriva rien de fort remarquable pendant nôtre Voyage. Par Reconnoissance pour le Capitaine je me rendois quelquefoisàla priére qu’il me faisoit de passer quelques Heures avec lui, & tâchois de cacher les sentimens de Haine & de Mepris que j’avois pour les Hommes: cependant ils m’échapoient de tems en tems, mais il ne faisoit pas semblant de les remarquer. Je passois la plus grande partie du jour seul dans ma Cabine, afin de m’épargner la vuë de quelqu’un de l’Equipage. Le Capitaine m’avoit souvent pressé de me défaire de mes vêtemens sauvages, & m’avoit ofert dequoi m’habiller de pié en cap; mais je refusai constamment cette ofre, ne voulant me couvrir de rien qui eut servi à unYahoo. Je le priai seulement de me prêter deux chemises nettes, qui ayant été lavées depuis qu’il les avoit portées, ne pouvoient pas à mon Avis, me souiller si fort. Je mettois une de ces Chemises de deux en deux jours, & lavois moi même l’autre pendant cet intervalle.
Nous arrivâmes àLisbonnele 5.Nov.1715. Quand il falut mettre pié à Terre, le Capitaine me força à me couvrir de son Manteau, afin que la Canaille ne s’atroupat pas autour de moi. Je fus conduit à saMaison, & à mon instante priére, logé dans l’Apartement le plus reculé. Je le conjurai de ne conter à personne ce que je lui avois dit touchant lesHouyhnhnms, parce qu’une pareille Histoire ameneroit non seulement un nombre infini de gens chez lui pour me voir, mais m’exposeroit aussi à être mis en prison ou brulé par ordre del’Inquisition.Le Capitaine gagna sur moi d’accepter un assortiment complet d’Habits nouvellement faits, mais je ne voulus pas permettre que le Tailleur me prit la mesure; cependant ils m’allérent assez bien, parce queDon Pedroétoit à peu près de ma Taille. Il me donna aussi quelques autres Hardes dont j’avois besoin; mais j’eus soin de les exposer pendant vingt quatre Heures à l’Air avant que de les mettre.