SUPPLEMENT

La latitude de cette nouvelle Colonie, qui est entre 29 & 32 degrés, montre quelle doit être l'excellence du climat & du Terroir pour les Habitans & pour les fruits de la terre. Outre les productions naturelles du Païs, on a déja remarqué qu'il est favorable à toutes les semences & à toutes les plantes de l'Europe.

Il n'y a personne qui ne sente de quel avantage la Georgie est aux Anglois pour la sureté de leur commerce & de toutes les autres Colonies dans le Continent de l'Amérique. C'est une garde continuelle contre les Espagnols; car Savannah, qui en est la Capitale, ne se trouve qu'à 77 milles au Sud-Ouest de Charles Town, Capitale de la Caroline, & à 150 milles au Nord-Est de Saint Augustin Capitale de la Floride Espagnole & le plus grand obstacle au commerce Anglois entre le Golfe du Méxique & leurs Provinces.

On pourroit s'imaginer qu'un Païs aussi désert que les Anglois ont trouvé la Georgie, étoit couvert d'arbres, qui pouvoient rendre l'air mal sain pour les Habitans. Mais on ne s'est apperçu de rien qui ait confirmé cette crainte. À mesure qu'on nettoiera le terrain, ce qu'on a fait jusqu'ici sans relâche, il arrivera que ces arbres dont la quantité seule est incommode, tourneront à l'avantage des Habitans. Les plus communs sont le Chêne, l'Orme, le Cèdre, le Noyer, le Cyprès, le Myrthe, la Vigne & le Murier. C'est du dernier qu'on espere le plus; & la principale attente de tous ceux qui sont allés former la Colonie, est fondée sur les vers à soye. Dès le premier embarquement, deux ou trois Piemontois firent le voïage pour apprendre aux Habitans la methode d'élever les vers. Ils y porterent des œufs d'Italie, & les premières experiences furent si favorables qu'on en vit bien-tôt quelque fruit en Angleterre. Le Chevalier Thomas Lombe à qui l'on envoya pluueurs paquets de soye de la Georgie, & qui passe avec raison pour l'homme du monde le plus entendu dans ces matiéres, en ayant fait l'épreuve à Derby avec sa machine, assura «que cette soye étoit la meilleure qu'il eût jamais vûë, & qu'elle surpassoit celle qu'on appelle la superfine du Piemont.» On est donc sûr de la qualité; & ce qui manque encore est un nombre d'Ouvriers suffisant pour nous en procurer une grande abondance. Les autres productions de la Georgie sont les mêmes que celles de la Caroline. L'avenir nous apprendra s'il s'y trouve des mines; mais quoique rien n'empêche encore de s'en flatter, ce n'est pas cette espérance qui a fait naître la Colonie, & l'on peut se borner aux richesses exterieures du Païs, sans fatiguer la terre jusque dans ses entrailles. Le prix des vivres & des denrées y est déja fort médiocre.[D]Le bœuf y est à deux sols la livre; le porc & le veau au même prix, le mouton à quatre sols, la bierre forte à trois sols la quarte, le cidre à quatre sols, le vin de Madère à douze sols, le thé à un écu la livre, le caffé à dix-huit sols, la fleur de farine à un sol, le ris à cinquante quatre sols le quintal.

MOn Fils s'étant associé à la nouvelle Compagnie qui a recommencé le commerce de Pelleterie dans la Baye de Hudson, m'a communiqué le Mémoire qu'il a fait faire de l'état de cette entreprise, & de ce qui s'est passé dans ce Pays-là depuis les premières Relations des Anglois & des François.

On sçait qu'en 1576 le CapitaineMartin Frobisherentreprit son premier voyage pour la découverte d'un passage à la Chine & au Cathay, par le Nord-Ouest, & que le 12 de Juin ayant découvert la Terre de Labrador à 63 degrés huit minutes, il entra dans le Détroit auquel il a donné son nom. Il revint en Angleterre le 1 d'Octobre. L'année suivante ayant remis à la voile pour la même découverte, il regagna le même Détroit, & tous ses efforts furent employés à lier quelque commerce avec les Naturels du Pays, dans l'espérance d'en tirer les lumiéres qui convenoient à son dessein; mais il les trouva si féroces qu'ils ne chercherent qu'à le détruire avec tous ses gens. Il revint encore au commencement de l'hyver; & le printems d'après il tenta pour la troisiéme fois ce dangereux voyage, mais avec aussi peu de succès. Nous avons ses trois Relations, qui ne contiennent que le détail de ses périls & de ses craintes.

Six ans après, c'est-à-dire en 1585, Jean David partit de Darmouth dans les mêmes espérances, parvint à la latitude de 64 degrés 15 minutes, & continua de s'avancer jusqu'au 64edegré 40 minutes. L'année d'après il alla jusqu'au 66edegré 20 minutes, & suivit les Côtes au Sud jusqu'au 56edegré. Reprenant ensuite au 54edegré, il trouva une Mer qui s'ouvroit à l'Ouest, & qu'il prit pour le passage qu'il cherchoit; mais la saison devenant fort orageuse, il fut forcé de retourner en Angleterre. Il recommença la même entreprise l'année suivante.

Ce dessein fut ensuite abandonné jufqu'en 1607, qui est celle de la découverte du Capitaine Henry Hudson. Il s'avança jusqu'à 80 degrés 23 minutes, sous un climat si froid que la seule Relation est capable de glacer le Lecteur & l'Écrivain. En 1608, il se remit en Mer, & revint sans avoir rien ajouté à ses découvertes. Deux ans après, c'est-à-dire,[E]en 1610, il recommença encore le voyage, toujours résolu de trouver un passage au Nord-Ouest. Il s'avança cent lieues plus loin qu'on n'avoit encore fait, jusqu'à ce que l'excès du froid, l'abondance des glaces, & la force du danger, l'obligerent de s'arrêter. Se trouvant même coupé pour son retour, il passa l'hyver dans ces terribles lieux, & son courage n'ayant fait que s'animer par le péril, il continua au printems de pousser ses découvertes. Mais il fut pris par les Sauvages avec sept de ses Compagnons.

Le reste de ses gens n'eut point un sort plus heureux. Enfin il perit d'une manière misérable, payant ainsi bien cher l'honneur d'avoir donné son nom à cette Baye.

On a prétendu que c'étoient les Danois qui avoient fait cette découverte, & qu'ils avoient appellé ce DétroitChristiana, du nom de Christiern IV. qui étoit alors leur Roi régnant. Mais sans entrer dans cette discussion, il est sûr du moins que c'est Henry Hudson qui a pénetré le premier jusqu'au fond de la Baye.

L'année de sa mort, Sir Thomas Button entreprit, sur les instances du Prince Henry, de continuer le même voyage. Il passa les Détroits de Hudson, & laissant la Baye au Sud, il s'avança l'espace de deux cens lieues au Sud-Ouest, où il découvrit un grand Continent qu'il nomma laNouvelle Galles. Il y passa l'hyver dans un lieu qu'on a nommé depuis le Port de Nelson; il visita toute la Baye qui a pris ensuite le nom de Baye de Button, & il retourna dans l'Isle de Digg.

En 1616, M. Baffin entra dans la Baye de Sir Thomas Smith, jusqu'au 78edegré, & revint après avoir perdu l'espérance de découvrir un passage de ce côté-là.

Ainsi toutes les entreprises de nos Avanturiers, du côté du Nord, n'avoient pour but que de trouver un passage à la Chine.

En 1631, le Capitaine James fit voile au Nord-Ouest, & marchant au hazard dans ces Mers, arriva dans l'Isle de Charlton, où il passa l'hyver au 52edegré. Le Capitaine Fox fit aussi cette année un voyage dans la même vûë; mais il n'alla pas plus loin que le Port Nelson.

Les guerres civiles d'Angleterre firent perdre assez longtems le goût de ces découvertes. On ne trouve le nom d'aucun Avanturier jusqu'en 1667, que Zacharie Gillam passa les Détroits de Hudson, & la Baye de Baffin jusqu'au 75edegré; ensuite reprenant vers le Sud au 51, il entra dans une Rivière, nommée depuis la Rivière du Prince Rupert, où il lia une correspondance assez favorable avec les Sauvages. Il y bâtit un Fort, qu'il nomma le Fort Charles, & revint en Angleterre.

Pendant ce tems-là deux François, l'on nommé M. des Groseliers, & l'autre M. Ratisson, son beaufrere, étant au Canada vers le Lac d'Assimponalo, pousserent si loin qu'ils se procurerent quelque connoissance de la Baye de Hudson. Étant retournés à Québec, ils se joignirent à quelques Bourgeois, armerent une Barque, & prirent la résolution d'entreprendre de nouvelles découvertes. Après avoir navigué longtems au Nord, ils entrerent dans une Rivière où ils firent un Établissement du côté du Sud, dans des Isles qui sont à trois lieues de l'embouchure. Pendant l'hyver, tout étant glacé, les Canadiens, que M. des Groseliers avoit avec lui, étant à la chasse au long de la Mer, trouverent, avec beaucoup de surprise, un Établissement d'Européens. Ils retournerent promptement vers leur Chef sans avoir été découverts. M. des Groseliers ne manqua point de faire armer aussi-tôt tous ses gens, & de se mettre à leur tête pour approfondir la vérité de cette avanture. Il fit ses approches, & ne voyant qu'une mauvaise chaumine, couverte de terre, dont la porte n'étoit pas même fermée, il y entra les armes à la main. Il y trouva six Matelots Anglois, qui mouroient de froid & de faim, & qui, loin de se mettre en défense, s'estimerent fort heureux de se voit Prisonniers des François, puisque cette rencontre leur assuroit la vie. Ces six Matelots avoient été abandonnés, par un Navire qui avoit armé à Boston, dans la nouvelle Angleterre, & qui n'avoit aucune connoissance des voyages entrepris à Londres. Étant arrivé fort tard, le Capitaine les avoit envoyé à terre dans sa chaloupe pour chercher un lieu d'hyvernement. Mais le froid étoit devenu si grand pendant la nuit, que les glaces ayant entraîné le Navire, ils n'en avoient plus entendu parler.

Pendant le cours de l'hyver, M. des Groseliers se lia avec quelques Sauvages du Pays, qui lui apprirent qu'à sept ou huit lieues de son Établissement, il y en avoit un d'Anglois. C'étoit celui du Port Nelson. Il se disposa aussi-tôt à les aller attaquer; mais comme ils étoient fortifiés, il eut besoin de précautions. Il attendit le jour des Rois, pour les surprendre dans l'yvresse. Cette idée lui réussit avec tant de bonheur, que quoiqu'ils fussent au nombre de 80, & que celui des François ne surpassât point quatorze, il se saisit d'eux sans la moindre résistance. Ainsi M. des Groiseliers demeura maître absolu du Pays.

L'été suivant, ayant laissé son fils avec cinq hommes pour garder le poste qu'il avoit conquis, il revint à Québec avec Ratisson, chargé de Pelleteries & d'autres marchandises Angloises. Mais quoiqu'ils eussent assez réussi dans leur entreprise pour avoir mérité d'être bien reçus, on les chagrina beaucoup sur quelques pillages prétendus dont ils n'avoient pas donné connoissance aux Armateurs. Le ressentiment qu'ils en eurent les fit passer en France, où ils se promirent plus de justice de la Cour. Ils presenterent des Mémoires, ils employerent beaucoup de tems & d'argent pour se faire écouter, & leur malheur voulut qu'ils ne le furent pas plus qu'à Québec. L'Ambassadeur que l'Angleterre avoit alors à Paris, apprenant leurs plaintes, s'imagina qu'ils pouvoient rendre service à sa Nation, & leur persuada de passer à Londres. Ils y furent bien reçus de plusieurs personnes de qualité & d'un grand nombre de Marchands qui n'avoient pas perdu le souvenir des anciennes entreprises. Le Capitaine Gillam fut invité à se remettre en mer avec eux. Ceux qui firent les frais de cette nouvelle entreprise obtinrent du Roi Charles II. une Patente pour eux & pour leurs successeurs, sous le nom de Conmpagnie de la Baye de Hudson, dont la datte est le deux de Mai 1670, la vingt-deuxiéme année du Règne de ce Prince.

Les premiers Propriétaires furent le Prince Rupert, le Chevalier Jacques Hayes, MM. Guillaume Young, Gerard Weymans, Richard Cradock, Jean Letton, Christophe Wrenn, Nicolas Hayward.

La Baye prend depuis le 64edegré de latitude du Nord jusqu'au 51edegré, & peut avoir six cens mille de longueur. L'entrée des Détroits est au-dessus. À la bouche même est l'Isle qu'on a nommée la Résolution. L'Isle Charles, l'Isle Salisbury, & l'Isle de Notingham, sont dans les Détroits, & servent à les former. Celle de Mansfield est à la bouche de la Baye.

On donne aux Détroits d'Hudson, qui conduisent à la Baye, environ cent vingt lieues de longueur. La terre des deux côtés est habitée par des Sauvages qui sont peu connus. La côte du Sud porte le nom de Terre de Labrador. Celle du Nord a reçu autant de noms differens qu'il y est venu de differentes Nations qui ont prétendu à l'honneur de la découverte. À l'Ouest de la Baye les Anglois ont fondé, comme on l'a déja remarqué, le Port Nelson, & tout ce Pays est connu à present sous le nom de Nouvelle Galles. La Baye porte en ce lieu le nom de Button; c'est l'endroit le plus large de toute la Baye de Hudson, il n'a pas moins de 130 lieues. Sur la côte de Labrador sont plusieurs Isles qui portent differens noms. Le fond de la Baye, par où l'on entend toute cette partie qui s'étend depuis le Cap Henriette Marie au Sud de la Nouvelle Galles, jusqu'àRedonda, au-dessous de la Rivière du Prince Rupert, a quatre-vingt lieues de longueur. Les François prétendent que le Continent qui est au fond de la Baye fait partie de la Nouvelle France; effectivement il faut confesser que depuis la Rivière de Sainte Marguerite, qui se jette dans celle du Canada, jusqu'à la Rivière du Prince Rupert, qui est au fond de la Baye de Hudson, il n'y a pas plus de 150 milles.

J'ai dit que M. Gillam avoit bâti sur la Rivière de Rupert un Fort auquel il avoit donné le nom de Fort-Charles. Les Anglois n'avoient jamais eu d'établissement dans ce lieu, & ne seront peut-être jamais tentés d'y en former un nouveau, car le Païs n'est guéres habitable. L'excessive rigueur du froid les forçoit de s'y tenir renfermés dans leurs Hutes. Au long de la nouvelle Galles est un Isle longue de 5 ou 6 lieuës, qu'on appelle Little-Rocky-Isle, ou la petite Isle aux rochers, qui n'est en effet qu'un affreux amas de rochers & de pierres, & dans laquelle on ne laisse pas de voir quantité de grands oiseaux. Environ trois milles au dessous de la partie de cette Isle qui est au Sud-Sud-Est on rencontre un dangereux banc de sable.

L'Isle de Charlton, qui est aussi dans la Baye, est composée d'un sable blanc & leger, & couverte de mousse blanche. On y voit des arbres en grand nombre. Cette Isle présente un spectacle agréable à ceux qui après un voïage de trois ou quatre mois au milieu d'une Mer extrêmement dangereuse & parmi des Montagnes de glace, qui exposent continuellement un Vaisseau à mille dangers, commencent à découvrir ici de la verdure, du moins si leur navigation se fait au Printems.

Si l'air au fond de la Baye est excessivement froid pendant 9 mois, il est très chaud pendant les trois autres mois. Sur les deux Côtes de Labrador & de la nouvelle Galles, la terre ne produit aucune sorte de grains; mais vers la Rivière de Rupert on trouve dans la bonne saison quelques fruits tels que des groseilles, des fraises, &c. Le Soleil se couche dans le cours du mois de Décembre à deux heures trois quarts, & se leve à neuf heures & demie. Pour peu qu'il paroisse, & que le froid soit temperé, on tue autant de perdrix & de lievres qu'on en désire. À la fin d'Avril les oyes, les outardes, les canards & quantité d'autres oiseaux y arrivent, pour s'y arrêter environ deux mois. On voit aussi dans le même tems une quantité prodigieuse de cariboux. Ces animaux viennent du Nord & vont au Sud. On auroit peine à croire quel est leur nombre. Ils occupent en profondeur le long des rivieres plus de soixante lieuës d'étenduë, & les chemins qu'ils font dans la neige sont plus entrecoupés que les rues des plus grandes Villes. La manière de les prendre, pour les Sauvages, est d'abbatre des arbres qu'ils entassent les uns sur les autres, entre lesquels ils laissent des ouvertures où ils tendent des collets. Aux mois de Juillet & d'Août les mêmes troupes retournent du Sud au Nord; & lorsqu'elles passent les Rivières & l'eau, les Sauvages les tuent facilement de leurs Canots, à coups de lance.

Mais ce qui peut engager les Européens à mépriser les obstacles que la nature leur oppose dans ces horribles lieux, est la multitude de castors, d'orignaux, de renards noirs & d'autres animaux qui fournissent les plus précieuses pelleteries, avec la certitude de se les procurer presque sans aucuns frais. Voici une piece curieuse qui fera juger du profit des Marchands. C'est le tarif des échanges de la Compagnie. J'en ai tiré de ma propre main cette copie sur l'original.

Regle d'échange pour les Marchandises de la CompagnieUn Fusil, dix bonnes peaux de Castor.Poudre à tirer, un Castor pour une demie livre.Plomb à tirer, un Castor pour quatre livres.Haches, un Castor pour une grande & une petite.Couteaux, un Castor pour six grands couteaux.Grains de colliers, un Castor pour une livre.Habits galonnés, six Castors pour un habit.Habits sans galon, cinq Castors pour un habit rouge.Habits de femme avec galon, six Castors pour un habit.Habits de femme sans galon, cinq Castors.Tabac, un Castor pour une livre.Boëte à Poudre de corne, un Castor pour une grande boëte ou pour deux petites.Chaudron, un Castor pour le poids de chaque livre.Peigne & Miroir, deux peaux.

On voit par ce tarif quel immense profit la Compagnie devoit faire à la Baye de Hudson si ce commerce eut été bien soutenu. On ne gagna pas d'abord moins de 400 pour cent: mais à mesure qu'on avança, la paresse ou d'autres obstacles arrêterent tellement le progrés, que les charges monterent bien-tôt plus haut que les retours.

En 1670 la Compagnie envoia Charles Baily, avec le titre de Gouverneur. Il partit accompagné de M. Ratisson, un de ces mêmes François qui avoient fait le voïage avec M. Gillam. Ils menoient avec eux vingt hommes, qui devoient rester au Fort Georges, bâti par M. Gillam sur la Rivière de Rupert. M. Bayly nomma pour son Secrétaire, Thomas Gorst, & lui donna ordre de tenir un Journal de leur voïage que j'ai actuellement entre les mains: mais j'y trouve tant de remarques triviales & qui sont dans toutes les autres Relations, que je n'en tirerai que les plus curieuses.

Le Chef des Sauvages qui habitoient les environs du Fort, reçut de nos Anglois le nom de Prince. Peu de jours après leur arrivée il vint avec d'autres Indiens & leurs familles demander des vivres au Gouverneur, en lui déclarant que ses Sauvages ne pouvoient rien tuer cette année, & qu'ils mouroient de faim. Cet incident fit faire de terribles réflexions aux Anglois qui n'avoient que des provisions médiocres, & qui ne faisoient pas trop de fond sur l'espérance d'en recevoir d'Angleterre. Cependant M. Bayly nourrit le Prince & sa famille, avec plusieurs autres qui s'étoient adressés a lui les premiers. Mais les excitant aussi à ne rien négliger pour se procurer des vivres, il se mit à leur tête avec une partie de ses gens, & les conduisit à la chasse dans des lieux affreux. Ils n'y tuerent que douze Renards, qui ne pouvoient leur faire une nouriture fort abondante ni fort agréable. Tout leur paroissoit excellent, parce que la faim devenoit plus pressante, & que l'air étant insuportable, on devoit compter pour un bonheur de trouver quelques-uns de ces animaux hors de leurs trous. Quelques jours après cette chasse le Prince Sauvage apporta de fort bonne foi au Gouverneur 4 jeunes Chevreuils qu'il avoit tués, suivant la convention qu'ils avoient faite ensemble de se communiquer mutuellement leurs provisions.

Pendant ce tems là M. des Groseliers, qui étoit demeuré au Port de Nelson avoit cherché des routes pour gagner la Rivière de Rupert, mais sans en pouvoir découvrir. Il trouva dans ses courses plusieurs baraques qu'il reconnut pour d'anciennes habitations de quelques Européens qui s'étoient retirés ou qui avoient peri de froid. Il trouva aussi les débris du Vaisseau de Sir Thomas Button; & ses Compagnons rapporterent par curiosité quelques pièces de ses meubles qui s'étoient conservées depuis soixante ans. M. des Groseliers retourna sans avoir réussi dans son entreprise, quoiqu'il fût sûr que la Rivière étoit dans la Baye où il faisoit ses recherches.

M. Bayly, qui s'étoit soutenu avec les provisions qu'il avoit apportées d'Angleterre, tomba dans une horrible frayeur au passage des Oies qui commencerent à se rendre du Nord au Sud. C'étoit la marque que le froid alloit augmenter, & que l'hiver dont il n'avoit encore senti que les approches devoit être extrémement rude. Quelle attente pour lui & pour ses gens! N'ayant néanmoins aucune espérance de pouvoir gagner un climat plus temperé, il commença par se précautionner contre l'excès du froid en faisant couvrir toutes les hutes des peaux qu'il avoit & de celles que les Sauvages lui apporterent en abondance. Il fit couper une grande quantité de bois, afin de l'avoir prêt autour du Fort dans les tems où il n'espéroit pas que ses gens pussent supporter la rigueur de l'air. Il envoya sa Chaloupe à la pointe de Confort, entre la Rivière Rupert & l'Isle de Charlton, pour y ramasser des coquillages dont on pouvoit tirer une espece d'huile qui servoit au defaut de chandelles, secours absolument nécessaire dans un Païs où les nuits sont si longues. Ensuite s'imposant des loix séveres dans la distribution des alimens qui lui restoient, il exhorta ses gens & les Sauvages qui avoient lié commerce avec lui à faire de nouveaux efforts pour rendre leurs chasses plus heureuses. Ils s'y employerent effectivement pendant huit jours avec un peu plus de bonheur; mais il tomba tant de neige dans une seule nuit que la terre en étant couverte à deux pieds de hauteur, il fallut abandonner la chasse. Les Oyes & d'autres oiseaux de passage, qui continuoient de traverser le Païs, voloient si haut, qu'il étoit impossible d'y prétendre par les armes à feu. L'unique espérance qui leur resta fut que la gelée durcissant bien-tôt la neige, on pouroit recommencer la chasse & tuer toujours par intervalles quelques bêtes sauvages. M. Bayly à qui l'on a reproché depuis d'avoir accordé trop facilement la communication de ses vivres au Prince Sauvage & à ses gens, se justifioit en répondant que toute compensation faite il avoit tiré plus de secours de ces Barbares qu'il ne leur en avoit donné; sans compter qu'étant plus entendus que les Européens à chasser dans des lieux qui sont autant d'horribles précipices pour ceux qui ignorent comment il faut avancer au milieu de la glace & de la neige; jamais nos Anglois n'auroient pû trouver l'art de tuer le moindre animal au milieu de l'hiver.

Enfin le froid devint si perçant, la glace si dure, & la neige si épaisse que les Sauvages confesserent eux-mêmes qu'ils n'avoient jamais vû d'exemple d'un hiver si rigoureux. Mais ce qui fut beaucoup plus terrible que le froid, c'est que la faim paroissant augmenter à mesure que les provisions diminuoient, on se vit à la veille de manquer tout-à-fait d'alimens. M. Bayly se reduisit comme tous ses gens à une demie livre de biscuit par jour & un quarteron de viande salée. Le Prince Sauvage à qui l'on déclara qu'il fallait renoncer au secours des Anglois, se remit à chasser, au mépris de la saison, mais avec si peu de succés que souvent dans quatre jours il ne tuoit pas une seule piece de venaison. Soit que les bêtes sauvages se fussent retirées au Sud, soit que gardant leurs tanieres dans ces froids extraordinaires, elles y vivent quelque tems sans nourriture; soit enfin, comme les Sauvages le prétendent, qu'elles s'entremangent dans leurs tanieres mêmes; on couroit des jours entiers sans appercevoir sur la neige aucune trace de leurs pas. Dans une chasse où nos Anglois accompagnerent les Sauvages, sur le recit d'un de ces Barbares qui avoit decouvert la piste de quelques bêtes, on tua deux Ours blancs d'une prodigieuse grosseur; mais ces animaux, affamés eux-mêmes, avoient attaqué si furieusement les chasseurs, qu'ils avoient tué plusieurs Sauvages & blessé deux Anglois. M. Bayly en laissa un au Prince, & subsista de l'autre pendant quelques jours.

On n'étoit encore qu'au milieu du mois d'Octobre, de sorte que ces premiers embarras sembloient annoncer de cruelles extrémités dans le cours de l'hiver. La neige avoit déja sept ou huit pieds de hauteur; & la nécessité de l'écarter presque continuellement des huttes n'étoit pas une peine médiocre. M. Bayly en exhortant ses gens à la patience leur annonça, que si le tems ne s'adoucissoit point, ou si la chasse ne devenoit pas plus abondante dans l'espace de quinze jours, la portion de nourriture seroit réduite encore à la moitié. Cette crainte faisoit déja trembler tout le monde, lorsque le 23 d'Octobre on vit paroître un grand nombre de Perdrix aussi blanches que la neige. Nos Anglois en tuerent d'abord cinquante, qui leur firent un festin délicieux; mais le bruit de la poudre les ayant bien-tôt effarouchées, l'approche en devint si difficile, qu'en huit jours de tems ils n'en purent tuer que douze. Il fallut se cacher dans la neige pour les surprendre, & la violence du froid y fit périr trois hommes. M. Bayly eut le visage gelé, c'est-à-dire que son nez, ses levres, ses oreilles & plusieurs endroits de ses joües devinrent absolument insensibles & demeurerent dans cet état jusqu'à la fin de l'hiver.

Le 25 de Janvier il arriva au Fort trois Indiens qui apporterent un Castor & trois douzaines de Perdrix. C'étoient des Chasseurs du Prince qui s'étoient fort écartés de leur habitation, & qui avoient risqué de passer plusieurs nuits dehors, ce qu'aucun de leurs Compagnons n'osoit entreprendre. Ils apportoient leur proie à M. Bayly plus volontiers qu'à leur Prince, dans l'espérance d'obtenir quelques verres d'eau de vie, dont il restoit encore plusieurs barils aux Anglois. Ils raconterent qu'à plusieurs journées de la Rivière ils avoient trouvé quelques corps morts, qu'ils croyoient être de la Nation des Onachanves, parce qu'elle avoit été en guerre avec celle des Nodwayes, & qu'elle en avoit beaucoup souffert. Le premier de Février on s'apperçut sensiblement qu'il dégeloit, & ce changement dura trois jours. Les Anglois n'avoient pas senti jusqu'alors, qu'en vivant presqu'uniquement de viande salée ils avoient gagné le scorbut. Mais quoique leurs douleurs devinssent cuisantes pendant le degel, ils profiterent si heureusement de cet intervalle pour la chasse des perdrix, que pénétrant dans des lieux où elles n'étoient point encore effrayées, ils en tuerent un fort grand nombre. Cependant la gelée recommença le 4, & fut en deux jours plus insuportable que jamais. La provision de perdrix qu'on avoit faite, & quelques autres animaux qu'on avoit tués dans le même tems, servirent à faire passer assez tranquillement le reste du mois.

Au commencement de Mars il arriva plusieurs Indiens des Nations écartées, qui construisirent des Hutes à l'Est du Fort, se proposant d'y passer le reste de l'hyver pour être à portée de trafiquer au commencement du printems. Ceux qui se trouverent les plus voisins du Fort, étoient de la Nation des Cuscudahs. Leur Prince envoya dire à M. Bayly de lui venir parler. Cette sommation parut incivile aux Anglois, & quoiqu'il ne soit pas question de politesse avec des Barbares, M. Bayly ne jugea point à propos de les accoutumer à ces airs de hauteur. Il sortit du Fort le 23 de Mars, accompagné de Jean Abraham & de dix autres de ses gens. Mais au lieu de se rendre aux Hutes du Prince des Cuscudahs, il affecta de passer outre, & d'aller jusqu'à la pointe de Confort, aux Tentes des autres Nations, où il acheta toute la viande fraiche qu'on voulut lui ceder.

Le Prince des Cuscudahs prit la peine de venir lui-même au Fort le 27. Il se fit précéder de six de ses gens pour annoncer son arrivée. Elle ne produisit pas beaucoup de changement parmi les Anglois. On le conduisit au Gouverneur, qui lui fit donner un verre d'eau-de-vie, & qui attendit ensuite ce qu'il avoit à lui demander. Le Prince Sauvage lui dit qu'il avoit apporté peu de castors, parce qu'il avoit été obligé d'en envoyer cette année un grand nombre en Canada; mais qu'il avoit néanmoins quelques belles peaux, dont il étoit prêt à faire l'échange. Il ajouta que pour marquer son affection au Gouverneur il vouloit l'avertir que la Nation des Nodwayes, sur les Terres desquels il avoit passé, étoit résolue de venir au printems attaquer & détruire les Anglois. Ensuite il fit présent à M. Bayly d'une fort belle peau, qu'il avoit apportée pour lui.

Le 31 de Mars on commença de tous côtés à voir paroître les oyes, les canards, les outardes, & plusieurs autres sortes d'oiseaux qui annoncent l'approche du printems. Les Anglois en prirent un si grand nombre qu'on se trouva dans l'abondance au Fort. Pendant ce tems-là les Indiens étoient toujours dans leurs cahutes. Le bruit s'étoit répandu parmi eux, qu'ils devoient être attaqués par quelques Nations Sauvages que les Missionaires avoient animés contr'eux, parce qu'ils tournoient leur commerce du côté des Anglois. Les François du Canada n'avoient pas employé moins d'artifices pour les empêcher de nous apporter leurs pelleteries. Ils les leur avoient payées beaucoup plus cher; & quelque tems avant l'hyver, ils étoient venus former un Établissement à huit journées de chemin du Fort Anglois de la Rivière de Rupert. M. Bayly mit en délibération s'il ne devoit pas transporter son Établissement dans un autre lieu. Le Conseil fut assemblé le 3 d'Avril 1674. L'opinion de M. Bayly fut de quitter un lieu dangereux. Mais le Capitaine Cole soutint que ce changement le seroit encore plus. Ce fut pendant ce débat que M. de Groseliers arriva heureusement au Fort avec quelques-uns de ses gens. Il fut d'avis que sans abandonner le Fort, qui étoit en état de faire une bonne défense, il falloit aller trafiquer dans d'autres lieux avec les Barques, & prendre pour cela le tems où les Nations Indiennes dont on avoit à se défier, seroient occupées à la chasse.

Pendant ce tems-là les Indiens qui étoient venus pour le trafic, bâtirent leurs Wigawams ou leurs Hutes fort près du Fort; & se retranchant avec presqu'autant d'habileté que les Anglois, ils avoient étendu si loin leurs palissades qu'elles touchoient presqu'aux nôtres. Cependant la communication étoit encore assez libre. Un de ces Barbares, devenu jaloux de sa femme, & l'ayant trouvée dans le Fort des Anglois, tira une hache qu'il portoit cachée sous son habit, & la blessa mortellement à la tête. La crainte d'être puni lui fit prendre aussi-tôt la fuite dans les bois. Un exemple si dangereux porta M. Bayly à donner ordre qu'on ne reçût plus dans le Fort que le Prince de Cuscudah, avec un petit nombre de ses principaux Courtisans, & l'on mit à la porte une garde bien armée.

Comme la neige, & la glace même, commençoit à fondre, elle manquoit souvent sous les pieds des Sauvages; mais ils se tiroient d'embarras en nageant & en barbottant comme des canards, de sorte qu'il y en eut fort peu de noyés. Le grand dégel arriva le 20 d'Avril. Alors les Anglois, qui avoient consumé leur eau-de-vie, leur bierre, & leurs autres liqueurs d'hyver, recommencerent à boire de l'eau. Les oiseaux & les animaux de toute espece devinrent si communs qu'on fut dédommagé des souffrances passées par l'abondance des vivres. Le commerce alloit fort bien avec les Sauvages. Outre les peaux qu'ils avoient apportées, ils se répandoient déja dans les forêts, où leurs chasses étoient fort heureuses. Le Gouverneur ayant été trompé par les Indiens de la pointe de Confort, qui lui avoient vendu beaucoup de mauvaise viande, les alla retrouver avec une partie de ses gens, & se fit faire satisfaction.

Le 20 de Mai, douze Indiens, sujets du Prince des Cuscudahs, arriverent dans sept Canots. Leur Prince les amena au Fort. Ils dirent au Gouverneur qu'il ne falloit pas s'attendre cette année à voir venir beaucoup de Sauvages des Terres d'en haut, parce que les François les avoient engagés à tourner du côté du Canada. Cet avis n'empêcha point le Gouverneur de faire préparer sa Chaloupe pour remonter la Rivière. L'arrivée des douze Indiens, entre lesquels étoit le Frere de leur Prince, fut l'occasion d'une Fête éclatante pour tous ces Barbares. Ils s'assirent tous en cercle. Un homme de la Troupe, qui étoit parent du Roi, partagea la viande, & sur-tout la graisse, en petites pièces. Le Roi fit ensuite un petit discours, dont la substance fut qu'ils devoient prendre courage contre leurs Ennemis. Alors toute l'Assemblée jetta un grand cri, après quoi le Distributeur fit le partage de la viande. Il est impossible de s'imaginer la prodigieuse quantité de nourriture que ces affamés dévorerent. La chair de toutes sortes d'animaux les flattoit indistinctement. Ils avaloient, pour liqueur, l'eau qui avoit servi à la cuire, grasse, épaisse, & noire comme de l'encre. Ce dégoutant repas ne dura pas moins d'une heure. Ensuite on distribua dans l'Assemblée de petits bouts de tabac. Ils commencerent à fumer tous ensemble. Ce fut comme le second acte de la Fête. Le troisiéme fut la danse, & le chant, au son d'une espece de timbale, c'est-à-dire d'un chaudron sur lequel ils avoient tendu une peau sechée. Ils passerent dans cet exercice le jour entier jusqu'à la nuit; & lorsqu'ils se retirerent, chacun apporta les restes du festin pour en faire part à sa famille; car il est rare qu'ils y amenent leurs femmes.

Le 22 de Mai il y eut une autre cérémonie, qui ne parut pas moins extraordinaire à nos Anglois. Les Indiens avoient avec eux une sorte de Devin, ou de prétendu Magicien. Ils lui bâtirent une petite tour, haute d'environ huit pieds, découverte par le sommet; mais si bien environnée de peaux que la vûë n'y pouvoit pénétrer. À l'entrée de la nuit, le Devin, qu'ils nommoient Pouaou, se renferma dans la Tour. Tous les Sauvages, s'étant attroupés aux environs, vinrent successivement le consulter sur les événemens dont ils vouloient sçavoir le succès. Quelques-uns lui demanderent s'il n'étoit point à craindre que les Nodways vinssent les attaquer. Il répondit qu'ils viendroient bien-tôt, & que sa Nation devoit être sur ses gardes, aussi-bien que les Mistigouses; c'est le nom qu'ils donnent aux Anglois.

Ils renouvellent souvent cette cérémonie, suivant leurs craintes ou leurs espérances; mais sur-tout lorsqu'ils commencent leurs chasses, & lorsqu'ils se marient. Chaque Sauvage a communément deux femmes, qu'il tient dans une dépendance qui approche de l'esclavage. Ils leur font couper du bois, faire du feu, nettoyer les peaux. Les hommes tuent les animaux sauvages, & ce sont les femmes qui les ramassent, qui en coupent les chairs, & qui prennent soin de les conserver ou de les préparer.

Le 24 de Mai, M. Baily, accompagné de quelques Anglois, & de quelques Sauvages, alla jusqu'au fond de la Baye, pour découvrir les Nodways, & s'assurer si le bruit qui s'étoit répandu de leur approche avoit quelque fondement; mais il ne rencontra ni eux, ni personne qui pût l'éclaircir.

À la fin de Mai, les oyes partirent pour gagner le Nord, où elles vont faire leurs œufs.

Le 27, il arriva, sur vingt-deux Canots, cinquante Sauvages, tant hommes que femmes & enfans. Ils avoient peu de castors. Leur Nation étoit celle des Pichapacanos, qui est fort voisine de celle des Esquimaux. Elles sont également pauvres. M. Bayly conçut mieux que jamais que les François attiroient vers eux la meilleure partie du commerce. Cependant, comme il avoit fait ses préparatifs pour remonter la Rivière, il envoya M. des Groseliers, le Capitaine Cole, & M. Gorst, avec quelques autres Anglois, & plusieurs Sauvages, pour tenter quelque chose par cette route. Ils revinrent, après un voyage de quinze jours, avec deux cens cinquante peaux. Le Chef de la Nation des Tabitis leur avoit dit que les Missionnaires Jésuites engageoient tous les Indiens de cette Contrée à fuir les Anglois, & à se lier avec les Nations qui étoient en Traité avec les François.

M. Bayly résolut d'attendre pendant une partie de la belle saison, à quoi pourroit aboutir le commerce de ceux qui venoient volontairement. Dans les entretiens qu'ils avoient avec eux par le moyen de M. des Groseliers & de quelques Anglois qui sçavoient leur langue, il leur demanda comment ils avoient fait dans un hyver aussi rude que le dernier, pour se procurer des alimens. La plûpart avoient eu des provisions si abondantes qu'ils s'étoient peu ressentis des incommodités de la saison. Mais ils avouerent que dans d'autres tems, lorsqu'ils avoient été pressés par la faim, ils avoient été jusqu'à tuer leurs enfans pour les manger. Il s'étoit même trouvé des occasions où le mari & la femme s'étoient battus jusqu'à ce que le plus fort avoit tué & mangé l'autre. Ces affreux récits se trouvent confirmés par toutes les Relations. Un Sauvage, qui avoit dévoré dans un hyver sa femme & six enfans, disoit qu'il n'avoit été attendri qu'au dernier qu'il avoit mangé, parce qu'il l'aimoit plus que les autres, & qu'en ouvrant la tête pour en manger la cervelle, il s'étoit senti touché de l'affection naturelle qu'un pere doit ressentir pour ses enfans. La pitié l'avoir tellement saisi qu'il n'avoit point eu la force de lui casser les os pour en succer la moële.

Quoique ces gens-là essuient beaucoup de misere, ils ne laissent pas de vivre fort vieux. Lorsqu'ils arrivent dans un âge tout-à-fait décrépit, qui les met hors d'état de travailler, ils font un festin, si leurs facultés le permettent, auquel ils invitent toute leur famille. Après avoir fait une longue harangue par laquelle ils les invitent à se bien conduire & à vivre dans une parfaite union, ils choisissent celui de leurs enfans qu'ils aiment le mieux, ils lui présentent une corde qu'ils se passent eux-mêmes au col, & prient cet enfant de les étrangler pour les délivrer de cette vie où ils se croient à charge aux autres. L'enfant charitable ne manque pas d'obéir aussi-tôt aux ordres de son père & l'étrangle le plus promptement qu'il lui est possible. Les Vieillards s'estiment heureux de mourir à cet âge, parce qu'ils croyent qu'en mourant vieux ils doivent renaître dans un autre monde comme de jeunes enfans à la mamelle & vivre de même toute l'éternité; au lieu que lorsqu'ils meurent jeunes, ils croyent renaître vieux, & par consequent toujours incommodés comme les vieilles gens.

Cependant ils n'ont aucune espece de religion; chacun se fait un Dieu suivant son caprice. Ils l'appellent Maneto; & dans leurs besoins ou dans leurs maladies, ils ont recours à ce Dieu imaginaire qu'ils invoquent en chantant, en hurlant autour du malade, & en faisant des contorsions & des grimaces moins propres à le secourir qu'à précipiter sa mort. Ils n'ont pas moins de confiance à leur Pouaou. Ils croyent si aveuglément ce que ce Charlatan leur dit qu'ils n'osent rien lui refuser, de sorte qu'il en obtient tout ce qu'il veut dans leurs maladies. Lorsqu'on lui demande la guerison de quelque fille ou de quelque jeune femme, il ne consent à les servir qu'après en avoir obtenu quelque faveur. Quoique tous ces Barbares vivent dans une ignorance & une grossiereté qui fait honte à la nature, ils ne laissent pas d'avoir une connoissance confuse de la création du monde & du déluge, dont les Vieillards font des histoires absurdes aux jeunes gens.

Ils sont d'ailleurs fort charitables à l'égard des veuves & des orphelins. Ils donnent tout ce qu'ils possedent avec beaucoup de désinteressement. Aussi sont-ils aussi riches les uns que les autres. Leurs tentes sont de peaux d'Orignaux ou de Cariboux, qu'ils portent resté sur leur dos lorsqu'ils décampent d'un lieu pour aller dans un autre; & l'hiver ils les traînent sur la neige. Ils se servent de raquettes pour marcher sur la neige, comme les Sauvages du Canada.

Il y a beaucoup de Castors dans la Baye de Hudson, & meilleurs même que ceux du Canada. Mais il est surprenant de voir la peine que les Sauvages ont à les prendre en hiver, parce que la peau n'en vaut rien l'Été & qu'elle n'a point de poil. Il faut qu'ils rompent les glaces à coups de haches & d'autres ferremens, quoique la glace ait dans le fort de l'hiver plus de quatre on cinq pieds d'épaisseur. Ces animaux ont un instinct particulier pour se loger. Ils choisissent une petite Rivière qu'ils barrent dans l'endroit le moins large, pour arrêter l'eau qui leur sert d'étang, au bord duquel ils font une cabane qu'ils couvrent de terre assez épaisse. Ils y font leurs amas de branches d'arbres, pour en manger l'écorce pendant l'hiver.

Ils ont divers appartemens dans ces cabanes. Ils ne mangent point dans le lieu où ils couchent, pour n'y pas faire de saleté. Le jour, ils n'approchent de leurs lits que lorsqu'ils ont envie de dormir. Ils sont ordinairement dans ces cabanes, deux, quatre ou six, toujours nombre pair, mâles & femelles, parmi lesquels il y a un maître qui a soin de faire travailler les autres. S'il se rencontre quelque paresseux, les autres le battent tant qu'ils le contraignent d'abandonner la cabane & de chercher parti ailleurs. Les castors ont les jambes fort courtes. Leur ventre traîne toujours à terre. Ils ont quatre dents fort grandes, deux dessous, deux dessus, avec lesquelles ils coupent le bois si facilement que dans un espace très court, ils abbatent un arbre aussi gros qu'un homme l'est par le corps. Ils ont la queüe platte comme une truelle de Maçon, avec laquelle ils portent la terre & maçonnent leurs cabanes & leurs écluses, avec plus d'industrie que l'Artisan le plus habile.

Outre le Castor, il se trouve des Loups cerviers, des Ours, des Martres, des Pequans, des Orignaux, des Elans, enfin de toutes sortes d'animaux dont les peaux sont les plus recherchées en Europe. La Baye de Hudson est sans contredit le lieu de toute l'Amérique, qui est le plus fecond dans cette sorte de richesse. On y a aussi l'agrément de la pêche pendant l'Été. On tend des filets dans les Rivières, avec lesquelles on prend des Brochets, des Truites, des Carpes, & quantité de cette sorte de poissons qu'on appelle du poisson blanc. Il ressemble à peu près au Harang blanc, & c'est sans contredit la meilleure espece de poisson qu'il y ait dans l'univers. On en peut faire des provisions pour l'hiver, en les mettant dans la neige, comme on y met la viande qu'on veut conserver. Lorsqu'ils sont une fois gelés, ils ne se gâtent plus jusqu'à ce qu'il dégele. On conserve aussi de cette manière, des Oyes, des Canards & des Outardes, que l'on met à la broche pendant l'hiver, pour accompagner les Perdrix & les Lievres; de sorte que pour ceux qui ayant passé la belle saison dans le Païs ont eu le tems de se précautionner pour l'hiver, il y a mille moyens de se rendre la vie commode sous un si mauvais climat, pourvû qu'on y ait seulement du pain & du vin de l'Europe. Quoique l'Été soit fort court, il donne le tems de cultiver de petits jardins, d'où l'on tire des laitues, des choux verds & d'autres légumes qu'on peut même saler pour l'hiver.

Enfin les Nodways se firent voir à un mille du Fort, & l'allarme fut aussi vive parmi les Indiens que pour les Anglois. Mais l'ennemi n'eut point la hardiesse d'avancer plus loin. M. Bayly se mit en marche pour tomber sur ces Barbares dans leur retraite. N'ayant pû les joindre, il profita de la tranquillité que leur départ lui laissa pour faire un voyage sur differentes Rivières, d'où il rapporta 1500 peaux. Le 24 de Juin, tous les Indiens qui étoient proche du Fort abandonnerent leurs Wigwams pour commencer leur grande chasse.

Le Gouverneur entreprit un autre voyage pour découvrir la Rivière de Shechitawam, dans le dessein de gagner de là le Port Nelson où l'on n'avoit point encore bâti de Fort. Dans le même tems M. Gorst qui étoit demeuré dans le Fort avec la qualité de Lieutenant, envoya quatre hommes bien armés dans une Barque jusqu'à la Rivière des Nodways, à laquelle ils trouverent cinq mille de largeur dans le lieu où les chûtes d'eau les obligerent de s'arrêter. Elle est pleine de Rocs & de petites Isles, qui servent de retraite à une prodigieuse quantité d'Oyes.

Après deux mois d'absence M. Bayly revint au Fort, & fit cette relation de son voyage. Il avoit trouvé la Rivière de Shechitawam où les Anglois n'avoient point encore pénetré. Il y étoit demeuré jusqu'au 21 de Juillet, à la recherche des Castors dont il n'avoit trouvé qu'un fort petit nombre. Cette Rivière est belle. Elle est au 52edegré de Latitude du Nord. Ses bords & les environs sont habités par une Nation assez nombreuse dont il avoit vû le Roy. Ayant promis à ce Prince de venir l'année suivante avec un Vaisseau bien fourni de Marchandises, on s'étoit engagé aussi à tenir prête une bonne provision de Castors, & à faire naître aux Indiens d'enhaut l'envie de venir trafiquer avec les Anglois. Le 21, M. Bayly ayant continué de voguer dans sa Chaloupe vers le Cap Henriette-Marie, avoit decouvert à quatorze lieuës de l'embouchure de la même Rivière, une grande Isle, entre le Nord-Nord-Est, & le Sud-Sud-Est. Il ne lui croioit pas moins de trente lieuës de tour, & ne lui connoissant point de nom il lui donna celui d'Isle de Viner.

Le 23, suivant la Côte pour doubler une pointe, il decouvrit une épaisse fumée, qui lui fit prendre le parti de descendre à terre. Il trouva sept Indiens dans une affreuse langueur. Les ayant pris dans sa Chaloupe, il les conduisit jusqu'à une petite Rivière nommée Equan, au bord de laquelle on trouva plusieurs cadavres de Sauvages. La mortalité s'étoit mise parmi eux après les souffrances du dernier hiver. M. Bayly laissa des vivres à ceux qu'il avoit laissés à bord, & leur vit remonter la Rivière d'Equan dans un Canot; mais la trouvant trop étroite, il n'osa s'y engager avec sa Chaloupe.

Le 27 sa Chaloupe faillit d'être submergée entre les glaces. Son Pilote étoit un Sauvage de la Nation des Washaos, qui avoit aux deux machoires une double rangée de dents. Il ne pouvoit supporter la présence de l'aiguille aimantée, parce qu'il la prenoit pour quelque dangereux animal; ce qui le rendit si incommode aux gens de M. Bayly qu'on prit de concert le parti de le mettre à terre. On ne trouvoit point de Castors, & quelques Sauvages, qu'on rencontroit toujours sur les Côtes assurerent qu'au delà du Cap, la Mer étoit encore remplie de glaces. Les vivres d'ailleurs commençoient à manquer dans la Chaloupe. M. Bayly resolut de s'en retourner au Fort. Il fut forcé, dans son retour, d'aborder à l'Isle de Charlton, où il souffrit pendant deux jours une faim violente, sans y rien trouver qui fût propre à la soulager. Enfin il arriva au Fort le 30 d'Août.

Quelques jours après son arrivée, on vît descendre dans la Rivière un Canot, chargé de deux hommes. L'un étoit un Missionaire Jesuite, né en France de parens Anglois; & l'autre, qui n'étoit avec lui que pour l'accompagner, se donna pour un Sauvage de la Nation des Cusdidahs & parent du Prince. Le Jesuite présenta au Gouverneur Anglois une lettre du Gouverneur de Québec, dattée le 8 d'Octobre 1673, par laquelle il prioit les Anglois, en vertu de la bonne intelligence qui regnoit entre les deux Couronnes, de traiter civilement ce Missionaire. Il étoit parti depuis longtems de Québec, mais il avoit été arrêté par divers avantures & par l'exercice de sa Mission. Quoiqu'il prétendît que sa lettre n'étoit qu'une recommandation hazardée, pour les occasions où il pourroit rencontrer des Anglois, M. Bayly s'imagina avec beaucoup de vraisemblance qu'il étoit envoyé pour observer nos établissemens; & sans le traiter avec moins de civilité, il prit le parti de le garder jusqu'à l'arrivée des Vaisseaux d'Angleterre. Ces soupçons furent augmentés par une lettre que le Missionaire remit à M. des Groseliers. Elle étoit de son Gendre, qui demeuroit à Québec, & qui s'étant mis en chemin avec le Jesuite & trois autres François, pour venir jusqu'à la Baye de Hudson, s'étoit rebuté des fatigues du voyage & du risque de passer entre tant de Nations Sauvages. Il étoit retourné à Québec avec les trois François. M. des Groseliers même ne fut pas à couvert de la défiance de M. Bayly, & tous les Anglois ne jugerent pas mieux de cette correspondance avec son Gendre.

Cependant lorsqu'on eut donné des habits au Jesuite, qui avoit été dépoüillé des siens dans sa route, & qu'on lui eut fait assez de caresses pour lui inspirer de la reconnoissance & de la tranquillité, il s'ouvrit d'un air si naturel qu'on revint aisement sur le sujet de son voyage. Quelque zele qu'il conservât pour la conversion des Sauvages, il déclara que ses soins ayant eu peu de succès, il n'étoit pas d'humeur à recommencer un voyage de quatre cens milles pour regagner Québec, & que son dessein étoit de repasser en Europe sur les Vaisseaux Anglois.

M. Bayly étoit souvent alarmé par la crainte des incursions d'un certain nombre de Nations Indiennes, qui s'étoient retirées mécontentes, parce qu'elles prétendoient que les Anglois leur avoient vendu leurs denrées trop cher. Il fit mettre toutes ses marchandises en sureté dans sa grande Barque, & se voyant à la veille de manquer de bien des choses nécessaires, il commença serieusement à reflechir sur sa situation. On étoit au 7 de Septembre, & jusqu'a lors il n'étoit point encore arrivé de Vaisseau d'Angleterre plus tard que le 22. La poudre lui manquoit. Il ne lui restoit pas plus de trois cens livres de farine ou de biscuit. Il ne falloit plus compter sur la viande fraîche, puisque ses gens ne pouvoient plus faire usage de leurs fusils, & les provisions de chair salée n'étoient pas assez abondantes pour lui faire envisager tranquillement l'avenir. La pêche étoit une ressource; mais il se souvenoit que la patience avoit manqué plus d'une fois à ses gens, & de quoi ne devoit-il pas se croire menacé si la saison se passoit sans qu'ils vissent arriver aucun Vaisseau d'Angleterre? Toutes ces réflexions lui causerent tant d'inquiétude, que dans le chagrin qu'il eut lui-même de se voir négligé par la Compagnie, il fixa un terme, au-delà duquel il prit la résolution de tout entreprendre pour retourner en Angleterre. C'étoit le dix-sept qu'il devoit partir, & ce dessein, qu'il déclara publiquement fut applaudi de tout le monde. On n'avoit à la vérité qu'une Chaloupe & deux grandes Barques; mais le désespoir rend tout facile, ou fait perdre du moins la vûë du danger à des gens accoutumés à la Mer.

Telle étoit la disposition de toute la Colonie, lorsque le Jesuite, étant vers le soir dans ses exercices de Religion, à quelque distance du Fort, avec M. des Groselliers, & un autre Catholique crut avoir entendu fort distinctement sept coups de canon. Ils revinrent au Fort dans le mouvement de leur joie, pour communiquer cette nouvelle au Gouverneur. On tira aussi-tôt les plus gros canons du Fort, quoique sur une nouvelle si incertaine on eut peut-être mieux fait d'épargner la poudre. Cependant un Sauvage de la pointe de Confort vint donner avis le jour suivant qu'on y avoir entendu plusieurs coups de canon. Comme on avoit fait partir la Chaloupe pour aller à la découverte jusqu'à cette pointe, l'impatience fut extrême jusqu'à son retour. Le jour entier se passa sans qu'on la vît paroître, & tout le monde auguroit mal de ce retardement. Enfin elle se fit voir, mais sans signal. Ce fut un nouveau sujet de défiance qui réduisit tous les Anglois presqu'au désespoir. Mais à son approche on découvrit six Matelots, qui n'étoient pas du Fort, & qui avoient été députés pour avertir que le Capitaine Gillam étoit arrivé à la pointe de Confort, commandant le Prince Rupert, à bord duquel il avoit M. Willam Lyddal nouveau Gouverneur.

Le jour suivant M. Baily & M. Gorst se rendirent à la pointe de Confort, où le Shafhbury, commandé par le Capitaine Shepherd, arriva aussi d'Angleterre. Le nouveau Gouverneur ayant lû sa Commission, tout le monde ne pensa plus qu'à réparer les Vaisseaux qui avoient beaucoup souffert du voyage, & qu'à les charger promptement, avant que la saison devînt plus mauvaise pour le retour.

Le 18 de Septembre M. Lydal arriva au Fort, & prit possession de son Gouvernement. Mais l'air étoit déja si froid, & les pronostics si fâcheux pour l'hyver suivant, que les Matelots les plus expérimentés commencerent à douter s'il n'y auroit pas trop d'imprudence à se remettre en Mer. On tint là dessus plusieurs Conseils. Enfin l'on résolut que les deux Vaisseaux passeroient l'hyver dans la Baye, & que, pendant quelques beaux jours qui restoient à esperer, les deux Équipages s'employeroient à couper du bois, à bâtir des maisons pour eux-mêmes, & à construire quelques édifices communs.

Mais en calculant les provisions qui étoient arrivées par les deux Vaisseaux, & le nombre de bouche qu'il y avoit à nourrir pendant un hyver, dont la durée pouvoit aller jusqu'à dix mois, M. Baily fit confesser à M. Lidal que la résolution du Conseil étoit beaucoup moins prudente que celle du départ. Il se trouvoit, par un compte clair, qu'on ne pouvoit faire fond pour chaque tête que sur quatre livres de farines par semaines. M. Liddal, qui avoit l'humeur fort vive, répondit à cette objection que le pis aller étoit de mourir de faim tous ensemble. Mais les raisonnemens de M. Baily prévalurent enfin, & les deux Vaisseaux retournerent cette année avec une partie des gens qui avoient souffert les rigueurs de l'hyver précedent. Entre plusieurs curiosités qu'ils rapporterent, on a conservé, dans les papiers de la Compagnie, quelques mots du langage des Indiens de la Baye, que M. Bayly même avoit pris soin d'écrire de sa main.

M. Bayly, à son retour en Angleterre, rendit compte de toutes ses observations, & des facilités qu'on pouvoit trouver à donner plus d'étendue à notre commerce dans la Baye de Hudson. Les espérances qu'il fit concevoir, dépendant particuliérement de la certitude des vivres pendant l'hyver, on résolut de pourvoir si libéralement à cet article, qu'il y eût toujours pour chaque tête le double de la nourriture nécessaire. Ce fut sur ce fondement qu'on résolut de fortifier l'année suivante Port Nelson, qui avoit été si négligé jusqu'alors, que M. des Groseliers avoit été forcé de l'abandonnée avec le petit nombre d'Anglois qu'il y avoit eu pendant quelque tems. M. Jean Bridger fut nommé pour cette entreprise, sous le titre de Gouverneur de la partie Occidentale de la Baye de Hudson, depuis le Cap Henriette Marie, qui fut compris dans le Gouvernement de la partie Occidentale.

M. Jean Nixon succeda l'année suiyante à M. Liddal, & ce fut sous lui que la Compagnie transfera l'Établissement du Fort Rupert à la Rivière de Chickewan, lieu plus fréquenté par les Indiens. L'isle de Charlton commença aussi dans le même tems à se peupler, & à devenir le rendez-vous de tous les Facteurs de la Baye, qui y transporterent leurs marchandises, pour y charger les Vaisseaux à mesure qu'ils arrivoient d'Angleterre.

Ce ne fut qu'en 1682, que M. Bridger s'embarqua pour le Port Nelson. Avant qu'il y put arriver, Benjamin Gillam, Capitaine d'un Vaisseau de la nouvelle Angleterre, & fils du Capitaine Gillam, qui eommandoit le Prince Rupert au service de la Compagnie, s'étoit établi au même lieu; & par un autre hazard, à peine y avoit-il passé quinze jours que MM. des Groselers & Ratisson, qui avoient quitté le service de la Compagnie Angloise sur quelques mécontentemens, y étoient venus aussi du Canada, à la tête d'une nouvelle Compagnie de François. Gillam n'avoit point été assez fort pour les repousser. Mais il étoit demeuré au Port Nelson, où M. Bridger arriva dix jours après les François. À son arrivée MM. des Groseliers & Ratisson lui firent signifier, sur son Vaisseau, qu'il eût à se retirer promptement, parce qu'ils avoient pris possession de ce lieu au nom du Roi de France. M. Bridger ne laissa point de débarquer une partie de ses marchandises, & de mettre ses gens à l'ouvrage pour former son Établissement. Les François demeurerent aussi sans aucune marque d'hostilité. M. Ratisson se lia même fort étroitement avec M. Bridger, & cette amitié dura depuis le mois d'Octobre 1682 jusqu'au mois de Février de l'année suivante; mais sur quelque differend qui s'éleva, Groseliers & Ratisson se saisirent de Bridger, de Gillam, & de leurs gens, & de tous leurs effets. Les ayant gardés Prisonniers pendant quelques mois, ils partirent enfin pour Québec, où ils menerent avec eux Bridger & Gillam; mais ce fut après avoir embarqué le reste des Anglois dans une fort mauvaise Barque, avec laquelle ils eurent le bonheur de joindre un Vaisseau Anglois près du Cap Henriette Marie.

Groseliers & Ratisson repasserent de Québec en France. La Compagnie d'Angleterre ayant appris leur retour en Europe, leur écrivit pour leur promettre d'oublier le tort qu'ils lui avoient fait, & de les employer avec des appointemens considérables, s'ils vouloient entreprendre de chasser du Port Nelson les François qu'ils y avoient établis, & faire tomber entre les mains des Anglois toute la pelleterie qu'ils y avoient amassée, comme une sorte de dédommagement pour les pertes que la Compagnie avoit essuyées. Cette proposition leur fut si agréable, que s'étant rendus en Angleterre, ils reprirent la route du Port Nelson, d'où ils chasserent en effet leurs compatriotes. Le Capitaine Jean Abraham fut nommé Gouverneur à la place de M. Bridger, & conserva cet emploi jusqu'en 1684.

De l'autre côté, M. Nixon, Gouverneur du Fort Rupert, fut rappellé en 1683, & reçut pour successeur Henry Sergeant, sous lequel, ou du moins par les instructions duquel je trouve que cet Établissement fut transferé sur la Rivière de Chickewan, qu'on a nommée depuis la Rivière d'Albany. On y bâtit un nouveau Fort, dont le Gouverneur fit le lieu de sa résidence. Il est au fond de la Baye, au-dessous de la Rivière Rupert. M. Sergeant eut ordre d'apporter tous les ans, au commencement du printems, toutes les pelleteries qu'il auroit amassées à l'Isle de Charlton, pour y attendre les Vaisseaux de la Compagnie, & de visiter les autres Établissemens, pour en faire apporter la pelleterie au même rendez-vous.

Les choses demeurerent dans cet état jusqu'en 1686, que M. le Chevalier de Troies vint de Québec avec un corps de François, qui nous chasserent de nos Établissemens. Nous y rentrâmes en 1696; mais l'année suivante, nous perdîmes dans les glaces, à l'entrée de la Baye deux Vaisseaux, leHamshire& l'Owners. Cette perte découragea la Compagnie, & le commerce fut languissant jusqu'à la guerre du commencement de ce siécle, qui nous fit tout perdre, à l'exception du seul Fort d'Albanie, où M. Knight eut l'art de se soutenir jusqu'en 1706, qu'il resigna son Poste à M.Fullerton. Rien ne marque mieux la décadence de nos affaires que le silence de tous nos gens de Mer jusqu'à la paix d'Utrecht. Mais on trouve dans la relation d'un étranger, nommé M. Jéremie, le récit suivant. Il parle comme témoin.

»J'étois de l'embarquement qui se fit en France par les soins de M. de la Forêt. Nous nous rendimes à Plaisance avec quatre Vaisseaux, dont M. d'Iberville Gouverneur du Canada, prit le commandement. Il s'embarqua sur lePelican, de 50 canons. M. de Serigny, son frere commandoit lePalmier, de 40 canons. LeProfond, étoit commandé par M. du Gué; & M. de Charrier commandoit leVespe.

Lorsque nous fûmes entrés dans le Détroit de Hudson, les glaces nous forcerent de nous separer. M. d'Iberville prit le devant & M. du Gué fut poussé par les courans, tout-à-fait du côté du Nord, où il rencontra trois Navires Anglois contre lesquels il se battit depuis huit heures du matin jusqu'à onze heures du soir, sans que les Anglois le pussent prendre. M. d'Iberville arriva le 5 de Septembre à la rade de Port Nelson, que les François avoient nommé en 1694 le Fort Bourbon, comme ils avoient donné à la Rivière le nom de Sainte Therese, parce qu'ils avoient réduit ce jour-là le Païs sous leur obéïssance. Il envoya sa Chaloupe à terre, avec 25 hommes de son Équipage.

Le 6 les Navires Anglois arriverent. M. d'Iberville se disposa à les recevoir. Il leva les ancres & fut au devant d'eux. Le voyant seul contre trois, ils se flattoient de l'enlever; mais ils furent extrêmement surpris de l'intrépidité avec laquelle il alla les attaquer. Dès sa première volée, il en traita un si mal qu'il le força de se rendre sans oser plus remuer. Ensuite, il perça le côté à l'Amiral qui étoit de 50 pièces de canon, contre lequel il fit tirer si à propos sa volée, qu'avant que les Anglois eussent le tems de changer de bord, ils virent la moitié de leurs voilures dans l'eau, & coulerent à fond devant leur troisiéme Vaisseau qui ne pensa qu'à se sauver. M. d'Iberville lui donna la chasse, mais il ne put l'empêcher de s'éloigner à la faveur de la nuit, & retournant vers sa prise il s'en mit en possession.

La nuit du sept au huit, il s'éleva une si furieuse tempête du vent du Nord, que M. d'Iberville & sa prise furent jettés sur la Côte sans pouvoir l'éviter. Le Navire Anglois fut perdu comme l'autre, avec vingt trois hommes qui se noïerent. Tous les autres se sauverent à terre, parce qu'heureusement la marée se trouva basse.

Tous nos Vaisseaux s'étant rassemblés, nous commençâmes l'attaque du Fort. Les Anglois firent peu de resistance, & lorsqu'ils eurent appris de leurs gens mêmes le sort de leurs Navires, ils se rendirent sans capitulation. M. d'Iberville ayant fait son entrée dans le Fort, y mit l'ordre qui convenoit aux interêts de la France; après quoi il s'embarqua le 14 de Septembre sur le Profond pour retourner en Europe. Il n'emmena que le Vespe, parce ce que le Palmier avoit cassé son Gouvernail en touchant sur une barre; & M. Serigny qui le commandoit, demeura Gouverneur du Fort.

En 1698, il vint un autre Navire à qui l'on avoit eu soin de faire apporter un Gouvernail, parce que dans tout ce Païs, qui n'est couvert que de Sapins, on ne trouve point de bois qui puisse servir à cet usage. Alors les deux Vaisseaux repasserent en France, & M. de Serigny laissa le commandement du Fort à M. de Matigny son parent. Pour moi j'y restai avec le titre de Lieutenant & ma qualité d'Interprete. Il y eut successivement trois Gouverneurs, sous lesquels il ne se passa rien de remarquable.

En 1707, après avoir demandé plusieurs fois mon congé à MM. de la Compagnie pour repasser en France, j'eus le bonheur enfin de l'obtenir. À mon arrivée à la Rochelle, je fus proposé à la Cour pour aller relever celui qui commandoit au Fort Bourbon. C'étoit alors M. de Lille, frere de M. de Saint Michel, qui étoit autrefois Capitaine de Port à Rochefort.

Je levai une nouvelle Garnison à la Rochelle, avec laquelle je partis en 1708. Mais lorsque nous eûmes gagné l'entrée de la Baye de Hudson, les vents nous furent si longtems contraires, qu'ils nous forcerent de relâcher à Plaisance, où nous tirâmes des vivres du Canada. L'année suivante ayant eu le vent plus favorable, je me rendis au Fort Bourbon, & j'y trouvai M. de l'Isle dans le dernier embarras. Il étoit à la veille de manquer de vivres. Comme j'étois arrivé fort tard, & que le Navire avoit été fort maltraité par les glaces, il fallut faire un second hivernement, ce qui causa une perte considérable à MM. de la Compagnie, qui avoient tout à la fois deux Garnisons, avec un gros Équipage, à payer & à nourrir. Pendant l'hiver M. de l'Isle fut attaqué d'un asthme dont il mourut. Je suis resté pendant six ans Gouverneur du Fort Bourbon, où j'avois eu l'honneur d'être établi par une commission du Roy que je garde encore, quoique mes Prédécesseurs n'eussent jamais eu cet avantage; & je n'ai quitté mon emploi qu'en 1714, lorsque je reçus des ordres de la Cour, avec des lettres de M. de Pontchartrain, pour remettre le Poste aux Anglois, suivant le Xe& le XIearticle du Traité d'Utrecht, par lesquels la France restituoit aux Anglois tout ce qu'ils avoient possedé dans la Baye de Hudson, avec les Stipulations contenues dans ces deux articles.

J'ai acquis dans un si long intervalle des connoissances dont je ne suis redevable qu'à mes observations. Quoique le Fort soit bâti sur la Rivière que nous avons nommée Sainte Therese, c'est par la Rivière de Bourbon que descendent tous les Sauvages qui viennent en traite. Cette Rivière est d'une si grande étendue qu'elle passe par plusieurs grands Lacs, dont le premier, éloigné de la Mer d'environ 150 lieues, n'a pas moins de 100 lieues de circonférence. Les Sauvages le nomment Tatusquoiaousecahigan, ce qui veut dire Lac des Forts. Il s'y décharge du côté du Nord une Rivière que l'on nomme Quisisquatchiouen, c'est à direGrand courant. Cette Rivière prend sa source d'un Lac éloigné du premier de plus de 300 lieuës, qui se nommeMichinipiouGrande Eau, parce qu'en effet il est le plus grand & le plus profond de de tous les Lacs. Il a plus de 600 lieues de tour, & reçoit plusieurs Rivières, dont les unes correspondent avec la Rivière Danoise & les autres dans le Païs des Placotes de Chiens. Autour de ce Lac & le long de toutes ces Rivières, il y a quantité de Sauvages, dont les uns se nomment Gens de la grande Eau & les autres sont les Assinibouels. Il faut remarquer qu'autant que les Esquimaux sont farouches & barbares, autant ceux-ci sont humains & affables, aussi-bien que ceux avec qui l'on entretient commerce dans la Baye de Hudson. Ils ne traitent les François qu'avec les noms de peres & de patrons. Ils sont amis de la vérité & de la justice, & le mensonge passe parmi eux pour un grand crime.

À l'extrêmité du Lac des Forts, la Rivière Bourbon reprend son cours, qui procede d'un autre Lac, nommé Anisquaounigamou, c'est à dire, jonction des deux Mers, parceque dans son milieu les terres s'approchent & se joignent presqu'entierement. La partie du côté de l'Est, qui est située en long, à peu près Nord & Sud, est un Païs de terres épaisses, où l'on trouve beaucoup de Castors & d'Orignaux. Là commence le Païs des Cristimaux. Le climat y est beaucoup plus temperé qu'au Fort Bourbon. Le côté de l'Ouest de ce Lac est rempli de fort belles prairies, dans lesquelles il y a quantité de bestiaux. Ce sont des Assinibouels qui occupent tout ce Païs. Ce Lac n'a pas moins de 400 lieues de tour, & 200 lieues environ du premier.

À 100 lieues plus loin, vers l'Ouest-Sud-Ouest, toujours le long de cette Rivière, il y a un autre Lac qu'ils nomment Ouenipigouchi, ou la petite Mer. C'est à peu près le même Païs que le précedent. Ce sont des Assinibouels, des Cristimaux & des Sauteurs, qui occupent les environs de ce Lac. Il a 300 lieues de tour. À son extrémité, est une Rivière qui se décharge dans un Lac que l'on nomme Tacamiouen, & qui est moins grand que les autres. C'est dans ce Lac que se décharge la Rivière du Cerf, qui est d'une si grande étendue que les Sauvages de la Baye n'ont encore pû aller jusqu'à sa source. Par cette Rivière on en peut joindre une autre, qui porte son courant du côté de l'Ouest, au lieu que toutes celles, dont je viens de parler, se déchargent dans la Baye de Hudson, ou dans la Rivière du Canada. J'ai fait tous mes efforts, pendant que j'étois au Fort de Bourbon, pour envoyer des Sauvages de ce côté là, dans la vûë de découvrir s'il n'y a point quelque mer dans laquelle cette Rivière se décharge. Mais ils sont en guerre continuelle avec une Nation qui leur barre le passage; j'ai interrogé des Prisonniers de cette Nation que nos Sauvages avoient amenés exprès pour me les faire voir. Ils me dirent qu'ils étoient en guerre avec un autre Nation beaucoup plus éloignée qu'eux à l'Ouest; & cette Nation, ajouterent-ils, avoit pour voisins des hommes barbus qui se fortifient avec de la pierre & se logent de même. Ces hommes portant barbe ne sont pas vêtus comme eux & se servent de chaudieres blanches. Ils cultivent la terre avec des outils qui sont aussi d'un métal blanc; & de la manière dont le Sauvage que j'interrogeois me dépeignit le grain qu'ils recueillent, il faut que ce soit du maïs.

Pendant que j'étois à Québec, M. Begon, Intendant du Canada, me pria de lui donner les connoissances que j'avois de ce Pays-là, pour faire entreprendre quelque découverte par la nouvelle France. Mais elle seroit beaucoup plus facile par les routes que je viens de marquer, si nous possedions encore le Fort Bourbon. Outre que le chemin seroit beaucoup plus court, ce sont presque toujours de beaux Pays, où l'on ne manqueroit point de chasse par la quantité d'animaux de toutes sortes d'especes qu'on rencontre dans toutes ces Contrées; sans compter que la terre y produit quantité de fruits sans culture, tels que des pommes, des prunes, du raisin, &c. Au Sud-Ouest du Lac Tacamiouen, on trouve une Rivière qui se décharge dans un autre Lac, nommé le Lac des chiens, & qui n'est pas fort éloigné du Lac supérieur, ou nos Voyageurs vont tous les jours par la Rivière de Montreal.

La Rivière de Sainte Therese, que les Anglois nomment Rivière de Port Nelson, n'a pas plus d'une demie lieue de large à son embouchure où le Fort est situé. En 1710, on fit bâtir, à deux lieues du Fort, du côté du Sud, le Fort Phelipeaux, & un grand Magasin, pour servir de retraite dans les cas pressans. C'est dans ce lieu que commencent les Isles dont la Rivière est entrecoupée. À vingt lieues du Fort, elle se partage en deux bras, & celui qui vient du côté du Nord, que les Sauvages nommentApitsibi, ou Rivière du Barefeux, communique à la Rivière de Bourbon. C'est par cette route que la plûpart des Sauvages qui viennent en traite, descendent, à l'aide d'un Portage qu'ils font, du Lac des Forêts jusqu'à cette Rivière.

Vingt lieues au-dessous de cette première division, il y en a une autre qui vient du Sud, & qui communique à la Rivière des Saintes Huiles dont je vais parler. Le bras qui vient de l'Ouest n'a pas beaucoup d'étendue. Il est divisé en plusieurs petits ruisseaux, sur lesquels on trouve quantité de castors, de loups-cerviers, de martres & d'autres pelleteries.

Entre le Fort Bourbon, & celui de Phelipeaux, est une petite Rivière, qu'on nomme l'Egarée, par laquelle on tire quelquefois du bois de chaufage; commodité précieuse, parce qu'il est fort rare autour du Fort. Plus bas, tout-à-fait à l'ouverture de la Mer, il y a une autre petite Rivière, nommée la Gargousse, dans laquelle les hautes marées amenent quantité de Marsoüins. Elle est si étroite qu'il seroit facile d'y tendre une pêche; & si cette entreprise étoit une fois bien établie, on y feroit tous les ans plus de six cens Bariques d'huile. Les premiers frais ne monteroient peut-être pas à 2000 écus, & la dépense annuelle de l'entretien ne surpasseroit pas 2000 francs; ce qui feroit néanmoins d'un grand profit en France, où les huiles valent toujours de l'argent.

Il n'y a de remarquable au long de la Mer, vers le fond de la Baye de Hudson, que la Rivière que nous nommons des Saintes Huiles, & que les Anglois appellent Hayes, où ils avoient formé un Établissement pour faciliter leur commerce avec les Sauvages. Mais se voyant attaqués par les François, ils mirent volontairement le feu à leur Fort, & brûlerent tout ce qu'ils ne purent emporter. Leur espérance étoit de se réfugier par terre au Fort Bourbon; mais ils furent poursuivis & faits prisonniers. Alors ce poste fut abandonné jusqu'en 1702, que M. de Flamanville, Commandant au Fort Bourbon, reçut ordre de MM. de la Compagnie de Canada d'envoyer M. de Beaumesnil son frere pour le rétablir. Il y fit construire une petite Maison, qu'on ne put entretenir plus de deux ans, parce qu'il en coutoit plus à la Compagnie qu'elle n'en retiroit de profit. Cependant le haut de cette Rivière est rempli de castors. Il y viendroit quantité de Sauvages en traité. On pourroit même y attirer une grande quantité de ceux qui trafiquent avec les Anglois, & qui sont établis au fond de la Baye. La Rivière est fort plate à son entrée, ce qui n'en permettroit l'accès qu'à des Bâtimens de 50 à 60 tonneaux. Il seroit facile de s'y loger, parce que le bois y est commun. Je ne connois pas le Continent de la Baye qui tire vers le poste que les Anglois occupoient pendant la durée de mon emploi. Mais pour revenir au Fort Bourbon, j'ai reconnu que ce poste est très-avantageux pour son commerce lorsqu'il est bien entretenu. On y traite avec les Sauvages à des conditions très-favorables, pourvu qu'on ait des marchandises telles qu'ils les demandent. Le Fort est situé au 57edegré de latitude du Nord. Par conséquent le froid y est extrême pendant l'hyver, qui commence à la Saint Michel & ne finit qu'au mois de Mai. Le Soleil se couche dans le mois de Décembre à 2 heures ¼, & se leve à 9 heures ¼. Lorsque le tems s'adoucit un peu, les perdrix & les lievres y paroissent en abondance. Pendant un hyver que M. de la Grange, Capitaine de Flute de Roi, passa au Fort Bourbon avec son Équipage, nous eûmes la curiosité de compter combien il en feroit apporter au Fort. Au printems nous trouvâmes qu'entre 80 hommes que nous étions, tant de Garnison que d'Équipage, nous avions mangé 90 mille perdrix & 25 mille lievres.

À la fin d'Avril les oyes, les outardes, & les canards, arrivent dans le Pays pour s'y arrêter deux mois. Ces animaux sont en si grand nombre qu'on en peut tuer autant qu'on en veut, & lorsque les Chasseurs de la Garnison sont occupés au travail, on envoye des Sauvages à la chasse, en leur donnant une livre de poudre & quatre livres de plomb, pour vingt oiseaux qu'ils sont obligés d'apporter. Les cariboux passent aussi dans ce tems, pour repasser au mois d'Août, & leurs troupes sont véritablement innombrables. On les tue dans les bois, & plus facilement encore au passage des Rivières, qu'ils traversent à la nage.


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