Chapter 23

J’oubliais laRuhmeshalle, c’est-à-dire, en français, leTemple de la gloire. Le nom est germain mais le monument est dorique. Sur une colline qui domine la ville, derrière la statue colossale de laBavaria, appuyée sur son lion, et levant à vingt ou vingt-cinq mètres de haut sa main armée d’une couronne, au sommet d’un escalier de cinquante marches qui lui sert de piédestal, se développe un portique ouvert, flanqué de deux grands pavillons. LaRuhmeshalleest le pendant du Walhalla de Ratisbonne, dû également à l’imagination grandiose du roi Louis Ier; mais elle a un caractère moins mythologique et aussi moins universel. Consacrée exclusivement aux gloires de la Bavière, elle renferme environ quatre-vingts bustes d’hommes illustres. C’est beaucoup, et si l’on y regardait de près, il faudrait sans doute en rabattre. Mais sachons gré au vieux roi de s’être borné à des bustes, lorsqu’il pouvait aller jusqu’aux statues. Remarquons aussi, comme circonstance atténuante, si ces hyperboles de l’orgueil national avaient besoin d’excuse, que laBavariatourne le dos aux demi-dieux du Temple, suspendant ainsi sur le vide la couronne qui semblait destinée à leurs têtes.

Après l’abdication du roi Louis, son fils Maximilien II, élève de Schelling, continua la série des échantillons paternels. Pendant les seize ans de son règne, il construisit avec ardeur, avec fièvre, comme s’il prenait à tâche d’effacer la renommée de son père, qui l’avait toute sa vie tenu éloigné des affaires publiques. Maximilien était un philosophe : parmi tous les monuments qu’on lui doit, il ne se trouve pas une église. Il avait peut-être l’érudition du roi Louis, et une ambition plus grande encore, mais il n’en avait ni le goût, ni l’amour sincère de l’art et des artistes. On eût dit qu’il bâtissait pour bâtir, sans autre but que d’attacher précipitamment le souvenir de son règne à tous les coins de sa capitale. On peut étudier le produit-type de cette activité stérile dans la rue qui porte son nom : elle est superbe, large de cent vingt pas, longue de seize cents, bordée de belles maisons, d’élégants magasins, et de deux magnifiques monuments dans le style gothique de l’Italie, qui se font vis-à-vis ; mais elle ne conduit à rien, et elle se ferme par un édifice aux vastes proportions, richement décoré, tout éclatant de peintures, dont aucun habitant de Munich n’a pu me dire la destination précise. LesGuidesprétendent qu’il a pour but « de recevoir gratuitement, jusqu’à la fin de leurs études, de jeunes Bavarois qui se distinguent par un talent éminent, et qui comptent se vouer au service de l’État, à quelque classe de la société qu’ils appartiennent », ce qui est une explication un peu vague ; mais je crois être plus dans le vrai en disant qu’il est destiné tout simplement à bien clore la perspective. C’est un décor, comme les deux tiers des monuments de Munich.

La capitale de la Bavière est un grand musée. Elle a autant de statues sur ses places et de tableaux dans ses édifices qu’elle en montre au visiteur dans sa Glyptothèque et ses deux Pinacothèques. Je ne sais s’il existe au monde, même en Italie, une ville plus envahie par les peintres. A mesure que le bon roi Louis bâtissait son poëme de pierre, il le livrait page par page à l’armée d’artistes qu’il avait groupés autour de lui, dont il s’était fait le Mécène et l’ami. Ils y ont écrit cent mille pieds carrés de peintures. Tandis que L. de Klenze, Gartner, Ohlmuller et Ziebland élevaient les palais et les églises ; tandis que Schwanthaler, Widnmann et vingt autres dressaient sur leurs piédestaux un peuple de statues, Cornélius, H. de Hess, Schnorr, Veit, Vogel, Schraudolph, faisaient revivre sur les murs, dans les tympans et les frises, et jusque sous les arcades en plein air du Hofgarten, les grands souvenirs de l’histoire et les symboles sacrés de la religion. Noble école à l’émulation féconde qui ne sut pas toujours, sans doute, s’égaler à son rêve, mais qui ne s’égara jamais qu’à la poursuite de l’idéal ; dépourvue d’originalité puissante et de force créatrice, mais abondamment pourvue de science, de profondeur et d’élévation, et qui mérite toujours d’être louée pour son effort, même lorsqu’elle échoue.

C’est avec une liste civile inférieure à cinq millions que le roi Louis remplit, pendant vingt-trois ans, ce rôle de Médicis. Ah ! je conçois le culte qu’avaient voué les artistes à ce souverain, qui ne se bornait pas à les protéger, à leur faire des commandes et à les bien payer, mais qui les aimait, s’intéressait à leurs œuvres et était capable de les comprendre, qui venait les voir dans leurs ateliers et sur leurs échafaudages, qui vivait avec eux sur le pied d’une familiarité cordiale et économisait sur sa table pour ne pas économiser sur ses tableaux. Une ville entière à illustrer comme une page blanche : jamais ils ne s’étaient vus à pareille fête ! Aussi quel élan, quelle ardeur et quelle reconnaissance ! Il y a deux rois à Munich : Cornelius, dont les tableaux sont partout, et Louis Ier, dont la figure revient dans tous les tableaux. LesLogesde l’ancienne Pinacothèque nous montrent celui-ci conduit par un génie vers le chœur des artistes et des poëtes. Dans les fresques qui décorent les murs de la nouvelle, sa figure maigre et sa fine barbe blonde apparaissent fréquemment au milieu des peintres et des sculpteurs occupés à exécuter ses ordres. Cornelius l’a placé, dans sa grande composition duJugement dernier, à l’église Saint-Louis, parmi les bienheureux dont un ange dirige le vol vers le ciel, et cela ne ressemble ni à une flatterie servile, ni à un sacrilége. Quand on a vu Munich, ses musées et ses monuments, on comprend que le souvenir du vieux roi y soit resté populaire, en dépit de Lola Montès et de la Révolution de 1848.

Mais c’est fini maintenant. Sans rompre absolument avec la tradition, le roi actuel l’a du moins suspendue : il s’est laissé accaparer tout entier par la musique de l’avenir. De la vieille école de Munich, il ne reste qu’une épave, Guillaume de Kaulbach ; et Kaulbach, protestant, sectaire presque fanatique, animé contre la papauté, qu’il a poursuivie de plates caricatures, des haines du seizième siècle, n’est pas homme à maintenir dans la voie qui a fait sa gloire l’école, essentiellement religieuse et catholique, dont il est maintenant le chef. Aussi, malgré Piloty et quelques autres, est-elle descendue des sommets pour se disperser dans les petits sentiers de la peinture de genre.

S’il faut en croire les doléances des vieux Bavarois, ce n’est pas seulement l’art qui est en décadence à Munich. Tout se tient, tout a dévié, tout s’est stérilisé sous des influences nouvelles, et la nomination du protestant Kaulbach à la direction de l’Académie a son pendant et son explication dans les élections des magistrats municipaux. Cette ville, qui fut longtemps une des plus catholiques de l’Europe, est entre les mains des Juifs, et, par eux, dans celles des libres penseurs. La jeune Bavière émancipée échappe de plus en plus à la tutelle morale des anciens. A toute heure du jour et à tout jour de la semaine, les églises sont encore fréquentées, et il est rare d’y entrer sans y voir des fidèles priant avec dévotion ; mais ce sont des personnes d’âge mûr ou des gens du peuple. La France a eu longtemps deux préjugés sur les vertus de l’Allemagne, qui ne résistent pas bien longtemps à un voyage dans ce pays : nous croyions à son amour pour la famille et pour l’étude. C’est un bruit qu’elle faisait courir, et nous avions la naïveté de la prendre au mot :

«  — Ah ! Monsieur, me disait en hochant la tête un ancien que je sondais là-dessus, la brasserie, voilà le foyer domestique des Allemands. Et quant à la science, j’en puis mieux parler encore, en ma qualité de professeur à l’Académie. Où voulez-vous qu’ils en prennent, puisqu’ils passent tout leur temps à entendre de la musique, à fumer et à boire de la bière ? »

En effet, dans cette ville encombrée d’édifices grecs, la brasserie est le vrai monument local, et elle n’a rien de grec ; mais la bière de Bavière, qui ne le sait ? est une bière attique. La plupart et les plus célèbres de ces établissements sont des caves, éclairées en plein jour, où les garçons roulent des barriques entre les jambes des buveurs, où l’on boit sur des bancs et sur des tonneaux, où l’on va soi-même faire remplir sa cruche au comptoir après l’avoir rincée de ses propres mains. Serrés les uns contre les autres, et tous les rangs confondus, graves comme des fantômes dans la demi-obscurité du sanctuaire, les Bavarois savourent la liqueur blonde avec le recueillement qui sied à cet exercice national. Au milieu du murmure discret des conversations, on n’entend que le bruit des fourchettes piquant le jambon, des couteaux pelant les raves qui font boire, et des couvercles d’étain retombant sur la chope après chaque lampée. On y étouffe ; tant mieux : cela donne soif. La seule gaieté de ces lieux ténébreux, c’est le feuillage et les fleurs dont ils sont souvent décorés. Munich est la ville des fleurs : le jour de la Fête-Dieu, dont la procession se célèbre en grande pompe, précédée par les corps de métier, les confréries, les instituts, les écoles, suivie par le roi et les princes, les ministres, les grands dignitaires, le corps diplomatique, les autorités militaires et judiciaires, l’état-major, l’université, les académies, la municipalité, etc., etc., toutes les rues sont tapissées d’arbustes, de fleurs et de feuillages, de draperies et de tableaux. On dirait que le voisinage de l’Italie, dont Munich est la plus rapprochée de toutes les villes de l’Allemagne proprement dite, n’a pas été sans influence sur ses mœurs et ses goûts, comme sur son art.

La bière est la grande affaire des Munichois. Elle a ses variétés comme le vin, et les gourmets savent en apprécier toutes les nuances. Les uns se contentent de la bière ordinaire ; les autres n’admettent que l’export bier. En été, la mode est d’aller s’installer à la porte des grandes caves situées autour de la ville, sous l’ombrage des tilleuls ou des noyers. Pendant le mois de mai et dans l’octave de la Fête-Dieu, on assiége leBock-Keller, pour y boire une bière très-forte, fabriquée avec beaucoup d’orge et peu de houblon ; et dans la première quinzaine d’avril, les amateurs se consacrent tout entiers à la dégustation duSalvator bier, un nectar digne des dieux (des dieux scandinaves), mais qui, malheureusement, dure à peine autant que les lilas. Chaque soir, dans la ville même, s’ouvrent des jardins publics où l’on vient dîner et boire aux sons d’un orchestre. Cet orchestre est généralement militaire. J’ai vu des soldats faire danserles jeunesses; j’en ai même vu recevoir l’argent à l’entrée du jardin annexé au Café anglais. Cela ne choque personne ici.

Lorsque je suis arrivé à Munich, il n’y était question, dans les brasseries comme ailleurs, que de la Spitzeder. Les petits journaux publiaient sa caricature ; on voyait sa biographie aux étalages des libraires, et l’un des théâtres de la ville jouait une pièce en cinq actes dont elle était le principal personnage et qui portait son nom. Qu’était-ce donc que la Spitzeder ? La Spitzeder était une actrice, encore jeune et charmante, fort aimée des Bavarois, mais qui, après avoir remporté bien des succès sur la scène, voulut, sentant l’âge et la fatigue approcher, encouragée d’ailleurs par de nombreux et éclatants exemples, en remporter de plus solides sur un autre théâtre. En conséquence, elle monta à Munich une grande maison de banque, et fit une concurrence désastreuse aux usuriers, qui dévorent comme une lèpre la capitale de la Bavière. On m’a expliqué le genre d’opérations fabuleuses auxquelles se livrait la Spitzeder, mais j’ai le malheur de n’avoir point la tête mathématique, et je l’ai oubliée. Toujours est-il que les Juifs, furieux de cette invasion dans leurs bénéfices, s’étaient mis à crier si fort que la justice voulut vérifier les comptes de la comédienne transformée en banquière, saisit ses livres et la jeta elle-même en prison. Cette affaire, grosse de plusieurs millions de florins, se compliquait encore de je ne sais quelles questions politiques et religieuses ; elle passionnait tout le monde, et bien des gens prétendaient que la justice, puisqu’elle avait commencé, eût dû aller jusqu’au bout, et achever de balayer l’étable d’Augias en faisant une descente chez les dénonciateurs après avoir mis la dénoncée sous les verrous.

En revanche, on ne soufflait mot des Vieux-Catholiques, dont je m’attendais à entendre prononcer le nom à chaque pas. Munich, patrie du Chanoine Doëllinger, a été le point de départ du vieux-catholicisme, et il semble qu’il eût dû en rester le centre : je ne l’y croyais pas enterré sous une couche d’indifférence aussi profonde et aussi méprisante. — Il n’y possède qu’une chapelle mesquine et délabrée, ouverte une heure par semaine et dont j’eus grand’peine, en interrogeant vingt personnes, sur lesquelles dix-neuf ignoraient absolument de quoi je voulais parler, à me faire enseigner le chemin.

Vienne, 21 et 22 juillet.

J’avais rêvé d’abord de descendre de Munich à Innsbruck, et de parcourir pendant quelques jours les vallées et les glaciers du Tyrol, puis de gagner Pesth par le lac Balaton, et de m’acheminer de là sur Vienne. Mais, hélas ! c’était bien un rêve. En le faisant, j’avais oublié qu’au journaliste en vacance, aussi bien qu’au vieillard de la Fontaine, sont interdits le long espoir et les vastes pensées. Un chroniqueur a ses échéances, comme un négociant : il faut, comme lui, qu’il fasse honneur à sa signature, et chaque heure qui sonne lui crie : « Esclave, souviens-toi que ton temps est compté. »

Je pris donc à Munich un billet direct pour la capitale de l’Autriche. Le trajet est long, mais je m’embarquais le soir ; la nuit promettait d’être douce, les wagons allemands sont bien capitonnés, et j’espérais dormir du sommeil du juste, depuis les bords de l’Isar jusqu’aux rives du Danube. Morphée accueillit ma prière et, sauf un intermède assez court, à Simbach, causé par la visite très-bénigne de la douane autrichienne, autrefois si féroce, me berça dans ses bras jusqu’aux approches de Vienne.

Vers huit heures du matin, s’il m’en souvient bien, je débarquais à la gare de l’Ouest. Muni de mes valises portatives, je cours à unconfortable(voiture attelée d’un seul cheval), puis à un autre, puis à un autre encore, partout accueilli par le même signe de tête négatif, qui me force de recommencer ma course sans plus de succès. Et cependant je voyais défiler devant la gare tout l’immense cortége des voitures, cueillant chacune un voyageur au passage, et s’éloignant aussitôt. Je finis par comprendre qu’une ordonnance de police interdit sans doute aux cochers de devancer leur tour, et qu’on est obligé de respecter les droits acquis à ceux des premières places. Mais pendant cette réflexion la file s’était épuisée, et je restai seul sous le vestibule avec le commissionnaire qui venait de mettre d’office la main sur mes bagages.

Tandis que nous cherchions du regard une voiture à l’horizon, un personnage fumant un londrès dans un porte-cigare en écume de mer, et mis comme un notable commerçant, s’approche de mon commissionnaire et engage la conversation avec lui ; puis, m’adressant la parole en un baragouin international :

« Vous n’avez pas de voiture, Monsieur ? Où allez-vous ?

— A l’hôtel X.

— Hôtel X ? Fermé. Choléra, fit le commissionnaire.

— Mais non, mais non, pas du tout, dit le notable commerçant, en haussant les épaules. »

Depuis mon entrée en Allemagne, ce mot de choléra retentissait sans cesse d’une façon désagréable à mes oreilles, sans qu’il m’eût été possible jusqu’alors de savoir au juste si le fléau était ou n’était pas à Vienne. « Il y est, disaient les uns, et il y sévit rudement. J’ai un ami, arrivé d’hier, qui a quitté la ville pour cette cause. On a même dû fermer un grand hôtel, où six voyageurs venaient de mourir dans la même journée. (Était-ce justement sur cet hôtel que j’avais fixé mon choix ?) — Il n’y est nullement, disaient les autres ; mon frère, qui est membre du jury, me l’écrivait encore ce matin. — Si les Viennois le nient, c’est pour ne pas nuire à leur Exposition. — Ce sont les journaux prussiens qui font courir ces faux bruits, dans leur jalousie contre l’Autriche. » On voit que l’incertitude continuait à Vienne même.

« La preuve qu’il n’est pas fermé, c’est que j’y vais, reprit le notable commerçant. Voulez-vous venir avec moi ?

— Voulez-vous aller avec Monsieur ? répéta le commissionnaire, comme un écho.

— Bien volontiers, fis-je innocemment, prenant cette obligeante personne pour un compagnon de voyage que le ciel m’envoyait.

— Je vais chercher la voiture, dit-il. »

Et il disparut. Un instant après, il revenait avec un coupé, mais sur le siége et le fouet en main, faisant piaffer et caracoler ses deux chevaux. Mon notable commerçant était un cocher ! Je dissimulai machiavéliquement ma stupéfaction.

« Donnez un demi-florin à ce brave homme, ajouta négligemment ce cocher magnifique. C’est assez. »

Et la voiture partit, en filant comme une flèche. On eût vraiment dit un équipage attelé de pur-sang. Le cocher semblait prendre plaisir à passer, sans ralentir sa course, à travers les enchevêtrements les plus compliqués, et à raser les roues de ses confrères, pour m’éblouir par son habileté. Mais je remarquai bien vite que les autres fiacres menaient le même train. Cette allure à toutes brides contraste étrangement avec la démarche nonchalante de la plupart des piétons. Évidemment, les cochers viennois, à qui les mélancoliques haridelles de nos fiacres feraient horreur ou pitié, mettent leur amour-propre à se dépasser les uns les autres, en se frôlant du plus près possible sans s’accrocher.

Tandis que nous roulions ainsi par laMariahilfer-strasseet le long du Ring, j’avais ouvert monJoanne, et je méditais avec une attention inquiète le passage suivant :

« Les cochers de Vienne sont renommés pour leur habileté à conduire, mais ils sont généralement grossiers, et cherchent volontiers àmettre dedansl’étranger (hum !). Aussi fera-t-on bien de convenir du prix à l’avance (Il est bien temps !). En cas de contestation, il ne faut pas craindre de les conduire au bureau de police, Tuchlauben, 4 (Diable !). » Suivait le tarif : tant pour lesconfortables, tant pour les fiacres, tant pour l’intérieur des lignes, tant pour l’extérieur. On s’y perd.

J’achevais de m’instruire tant bien que mal, juste au moment où la voiture débouchait devant la porte de l’hôtel, vis-à-vis la gare du Nord, qui, avec ses grosses tours massives, ressemble à une forteresse féodale, et j’avais cru comprendre que je devais un florin, ce qui me semblait un peu cher ; mais à Vienne et en temps d’Exposition, il faut se résigner aux sacrifices.

« Payez le cocher, dis-je au garçon, en lui donnant un florin et vingt kreutzers.

— Monsieur, si vous l’avez pris à une gare, vous lui devez deux florins, cinquante kreutzers. En outre, il y a les colis et le pourboire. »

Mon superbe cocher était descendu ; et, tout en achevant son cigare couronné d’une pyramide de cendre blanche, tendait discrètement la main. Je sentis qu’il fallait payer sans discussion ma première école, et j’y déposai d’abord un thaler (3 fr. 75), puis un florin (le florin d’Autriche est de 2 fr. 50). La main ne se retira pas. J’ajoutai un demi-florin : la main restait toujours tendue, mais le garçon me protégea :

« C’est bien maintenant, me souffla-t-il à l’oreille. »

Et le cocher remonta sur son siége, sans compromettre sa dignité par le moindre remercîment.

« On me disait à la gare, fis-je au portier, que votre hôtel était fermé.

— Quelle calomnie, Monsieur. Fermé ! et pourquoi ? Parce qu’un voyageur est arrivé de Prague, l’autre soir, déjà malade, et s’est mis à boire coup sur coup deux carafes d’eau. Il est mort dans la nuit, c’est vrai ; mais à qui la faute ?

— A lui, évidemment.

— Figurez-vous, reprend le portier, en s’adressant à un gros homme qui s’approche de nous, qu’on a dit à monsieur que le choléra est dans l’hôtel.

— Les imbéciles ! s’écrie le gros homme, en devenant cramoisi d’indignation. Parce que la semaine dernière, une dame venant de Salzbourg, et exténuée par la chaleur…

— Très-bien ! Me voici rassuré. Vous avez des chambres à un florin ?

— Oh ! non, Monsieur, nous n’avons pas cela à Vienne. Les moindres sont de trois florins.

— Cependant j’avais vu dans un journal de Paris…

— Oui, je sais. Mais c’est une erreur que le correspondant du journal a commise, par bienveillance pour nous. Nous l’avons prié de la rectifier, et il nous a promis de le faire, — à la première occasion. »

Après l’Exposition, sans doute.

« Très-bien, très-bien. Et à quel étage ces chambres ?

— Au quatrième. Mais il y a un ascenseur.

— Eh bien, montons, dis-je, en faisant bonne contenance jusqu’au bout. »

En un clin d’œil, l’ascenseur me transporte au sommet des cent trente marches qui composent les quatre étages de cet immense caravansérail. Tout au fond d’un interminable corridor, on m’ouvre la porte d’une chambre assez vaste, et très-convenablement meublée. De là, comme du sommet du Righi, je puis assister au lever du soleil. Deux fenêtres doubles, suivant l’usage des maisons viennoises, ouvrent sur des pelouses malingres, pelées et lépreuses, où sèchent quelques linges suspendus à deux cordes. C’est la campagne étiolée qui touche aux grandes villes, la nature telle qu’on la rencontre à Ivry ou à Pantin. Voici sur ma porte le tarif approuvé par la municipalité, qui l’a revêtu de sa griffe : Chambre, 3 florins ; service, 50 kreutzers (1 fr. 25) ; bougie, 30 kreutzers. Il y en a deux dans chaque chambre, et si vous allumez la seconde pour y voir un peu plus clair, le prix est naturellement doublé. On le double même si vous ne l’allumez pas, mais vous êtes libre de réclamer.

« A quelle heure la table d’hôte ? demandai-je au garçon qui m’a accompagné.

— Nous n’en avons pas, Monsieur. A Vienne, on mange à la carte, dans le restaurant annexé à l’hôtel. »

Nouvelle preuve du sens pratique qui distingue les Viennois dans l’exploitation du voyageur. Ce système, aussi simple qu’ingénieux, a le triple avantage de déblayer la comptabilité de l’hôtel, de tripler ou de quadrupler la dépense de la table, et d’assurer aux garçons des pourboires qui se répètent deux et trois fois par jour. J’ai gardé la note de mon premier déjeuner — un festin qu’on payerait trente-cinq sous au Palais-Royal. Malgré la vulgarité de ces détails, je les donne ici pour l’instruction de mes lecteurs, et parce qu’ils se rattachent à des observations d’un plus haut intérêt sur les mœurs, le caractère et le genre de vie des Viennois.

Pain6kr.Bifteck aux pommes1fl.25Omelette»90Fraises»80Demi-bouteille1»–––––––––Total4fl.01kr.

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25

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90

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80

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Total

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01

Dès qu’on a bien compris qu’il s’agit là de florins, et non de francs, de kreutzers et non de centimes, comme un voyageur arrivant de France est toujours tenté de le croire, on trouve cela cher. Et pourtant je ne devais pas tarder à voir que c’était là, pour Vienne, des prix très-modérés.

J’avais hâte de sortir, pour m’orienter dans la ville. Mon hôtel s’élève à l’extrémité du faubourg de Vienne appelé le Léopoldstadt, qui confine au Prater. Une promenade de vingt minutes tout au plus le sépare de l’Exposition. Le Léopoldstadt est traversé par une large rue, très-vivante, qui relie le Prater à la ville intérieure. On sait que la capitale de l’Autriche se compose d’une cité formant une espèce d’île centrale, entourée sur deux côtés par le canal du Danube et la Vienne, sur les autres par des boulevards et des promenades, — et d’immenses faubourgs qui rayonnent de toutes parts autour d’elle.

Comme à Paris et à Londres, la Cité de Vienne, si l’on me permet de lui donner ce nom par analogie, a été le noyau de la ville, ou plutôt elle a été longtemps toute la ville à elle seule ; mais, à l’inverse de Londres et de Paris, elle est la résidence et comme la forteresse de l’aristocratie. Là aussi se trouve la plupart des administrations, des établissements publics et des édifices. C’est vraiment le cœur de Vienne. Un grand mouvement de piétons et de voitures anime les rues étroites, bordées de hautes maisons, entre lesquelles se détachent de vastes hôtels blasonnés et armoriés, que décorent plus richement encore des suisses en livrée magnifique, avec le tricorne et la grande canne à pomme d’argent, plantés comme des cariatides sous le vestibule. Çà et là s’ouvrent, en guise de soupiraux, dans cet étroit labyrinthe de ruelles, des places ornées de fontaines, de colonnes et d’ex-votobizarres. Les cent vingt-sept rues et les douze cents maisons de la vieille ville semblent se presser à l’ombre de la haute tour de Saint-Étienne, qui les domine de sa masse imposante et sombre.

Vienne, étranglée, jusqu’à ces derniers temps, dans la ceinture de ses fortifications intérieures, qu’elle avait déjà fait craquer de toutes parts, s’est répandue au dehors avec une rapidité prodigieuse, dès que le décret de 1857 eut rompu la digue qui la retenait encore. En quinze ans, elle a plus que doublé de superficie. Une spéculation effrénée, en comparaison de laquelle les tripotages des marchands de terrains et des entrepreneurs de bâtisses sous le khalifat de M. Haussmann ne sont, pour ainsi dire, que des jeux d’enfants, s’est emparée de tout le sol disponible à une lieue à la ronde, et en a fait sortir des myriades de maisons, de rues et de faubourgs. Vienne est la ville de l’agiotage. Les Juifs y pullulent : ils ont la main partout, sur la presse, dans les administrations et dans les banques. On n’a pas oublié la grande débâcle financière du mois de mai dernier, résultat naturel de cette fièvre d’argent qui est le mal ordinaire des sociétés molles, gâtées par le bien-être, par l’amour et l’habitude des jouissances matérielles, et qui n’aboutit qu’à l’appauvrissement général, quand ce n’est pas à la ruine, par l’exagération des besoins, la hausse extravagante des prix, le déplacement et la rupture d’équilibre dans les conditions normales de l’économie publique et privée. Vienne est une ville qui vit de l’agiotage, et qui en mourra. Elle a bâti sa fortune sur des bulles de savon, qui finiront par crever toutes à la fois. Déjà son papier-monnaie offre avec nos assignats cette double ressemblance, heureusement lointaine encore, qu’il subit une dépréciation sensible et qu’il contribue pour sa part à la cherté de toutes choses à Vienne ; car on s’habitue à traiter ces petits chiffons de papier, qui s’envolent au vent, avec un sans-façon que n’admettrait pas au même degré la respectable pièce d’un florin.

Mais voilà une parenthèse bien philosophique et bien longue. Il est temps de la fermer et de revenir aux faubourgs, qui m’y ont conduit par un chemin assurément très-imprévu. Les trente-quatre faubourgs de Vienne, formant à eux seuls plus des neuf dixièmes de son étendue et presque les dix-neuf vingtièmes de sa population totale, offrent tous les agréments d’une ville neuve, richement peuplée de bazars, d’hôtels, de cafés, de jardins publics et de magasins « à l’instar de Paris. » Les gares et les théâtres en sont les principaux édifices. En fait de monuments dignes d’intérêt, on ne découvrirait guère, dans cette immense étendue, que le Belvédère, avec sa belle collection de tableaux ; le grand arsenal, dont les salles luxueuses et de dimensions imposantes, décorées de peintures, de statues et de marbres, n’abritent qu’une collection peu digne, en son ensemble, d’un si magnifique logement ; enfin, dans le voisinage de la vieille ville, la belle église gothique de Saint-Sauveur, érigée par souscription, à la suite de l’attentat de 1853 contre l’empereur, et commencée, il y a dix-sept ans, dans le feu d’un enthousiasme qui semble s’être un peu ralenti depuis, car elle ne marche pas vite à son achèvement. Les monuments d’ailleurs ne sont pas très-nombreux à Vienne, quoiqu’il n’y ait peut-être pas de ville où le mot de palais soit prodigué davantage. Le palais impérial, particulièrement, est un amalgame aussi incorrect qu’irrégulier de constructions sans style et sans physionomie. En revanche, une foule de maisons particulières, hôtels, brasseries, cafés, bureaux de grandes compagnies industrielles ou financières, ressemblent à des palais.

Ce qui m’a le plus frappé pendant ces deux premiers jours de promenade à travers la ville, c’est la quantité incroyable de brasseries, de cafés et de restaurants. Leur nombre a de quoi étonner même les habitués des boulevards parisiens. Il est difficile de faire dix pas sans en rencontrer, et parfois, dans les rues centrales ou les grandes voies de communication, comme lePrater-strasse, on en compte une demi-douzaine à la file, sans interruption, débordant sur le trottoir avec leurs doubles rangées de tables toujours encombrées. Évidemment, on mange et on boit beaucoup ici. Mais, pour le moment, je me borne à noter ce nouveau trait de la physionomie de Vienne, sans tirer encore de conclusions trop hâtives.

La circulation dans les rues, bien qu’elle ne puisse se comparer à celle de Paris, est très-active, et donne bien l’idée d’une grande capitale. Fiacres, confortables, omnibus, tramways, se croisent dans un mouvement perpétuel. Vienne a devancé Paris dans l’organisation de ce dernier genre de véhicules. Elle est sillonnée en entier de rails qui suivent le cercle des boulevards, conduisent à l’Exposition, mettent en communication toutes ses gares et toutes seslignes, comme on appelle ici les barrières de la ville, mais se bornent à contourner la cité extérieure, sans pénétrer dans l’inextricable réseau de ses rues. Les voitures des tramways sont immenses, ouvertes de toutes parts à l’air et à la lumière, et la toiture en est simplement soutenue par des tiges de fer. Elles contiennent dix-huit places, disposées en forme de fauteuils qui se font vis-à-vis, et séparées par un couloir qui laisse le passage libre. Mais il est sans exemple que le tramway, fût-il deux fois complet, ait jamais refusé un voyageur. Les derniers venus restent sur leurs jambes en se maintenant aux courroies qui pendent du plafond, s’empilent sur les marches ou sur les plates-formes à l’arrière et à l’avant, à côté du conducteur et du cocher. Rien de plus curieux que de voir ces lourdes voitures passer en tous sens au galop, emportant des grappes humaines qui se forment et se déforment sans cesse.

Je n’entends guère autour de moi résonner que l’allemand : peu de français, moins d’anglais encore. Aucune particularité de types ou de costumes. Vienne est presque la porte de l’Orient, mais l’Orient ne s’y montre pas. A peine si, de loin en loin, on pouvait signaler par les rues le fez ottoman ou le tarbouch égyptien. Les Viennois ressemblent fort aux Parisiens, à cela près qu’ils m’ont paru généralement plus gras, plus fleuris et moins pressés. Le goût des Viennoises pour les toilettes claires, élégantes et décolletées saute aux yeux tout d’abord, comme la beauté de leur sang et la grâce nonchalante de leurs personnes. On dirait que les innombrables races qui se partagent le territoire de l’Autriche se sont combinées et fondues pour former à la Viennoise ce teint pétri de lis et de roses auquel elle sait fort bien assortir les nuances de ses robes. Je n’avais jamais vu, en pleine rue et dès la première heure du jour, tant de couleurs tendres, tant d’épaules et de bras simplement recouverts de la gaze la plus transparente. S’il fallait absolument trouver à Vienne un symptôme de l’approche de l’Orient, c’est dans la Viennoise que je le découvrirais : sa beauté, sa démarche, sa toilette, l’expression vague et presque somnolente d’une physionomie dont le charme un peu froid ne s’anime jamais par la flamme du sentiment ou de la pensée, tout en elle fait songer aux femmes du harem.

Mais c’est assez vu pour les deux premiers jours. Je me suis promené sans relâche jusqu’à dix heures du soir. Les rues deviennent désertes : on se couche tôt dans cette bienheureuse ville, si calme sans être rangée. Il est temps de rentrer. A demain.

23 juillet.

Je sors de l’Exposition, en allemandWelt-Austellung. Je suis allé ce matin chercher ma carte au commissariat français, très-bien installé dans une magnifique maison neuve du Park-Ring, sans parler du pavillon de parade qu’il s’est fait construire à l’Exposition universelle, et où il a voulu donner un spécimen du goût français dans toutes les industries qui se rattachent à l’ameublement et à l’ornementation.

A l’Étoile du Prater, d’où partent des avenues dans toutes les directions, j’ai suivi laHaupt-allée, qui conduit en un quart d’heure de marche à l’entrée principale de laWelt-Austellung. Le Prater, île immense formée par les deux bras du Danube, est la promenade viennoise par excellence, et réunit les amusements des Champs-Élysées aux ombrages du bois de Boulogne. Les grands travaux entrepris depuis quelques années pour la régularisation du fleuve, qui ne manquait jamais, à la fonte des neiges, de déborder tumultueusement en inondant les faubourgs orientaux de la ville, l’ont réduit de près de moitié ; mais il lui reste encore une superficie de 700 hectares.

Le Prater est une propriété impériale. Longtemps les Hapsbourg s’en étaient réservé la jouissance exclusive : Joseph II l’ouvrit à ses sujets. Vienne aussitôt fit irruption dans le mystérieux domaine dont les fêtes et les grandes chasses avaient tant préoccupé son imagination. Depuis lors on ne l’a plus fermé, et les pacifiques Viennois se mettraient en révolution si on voulait leur enlever leur Prater. Il est rempli de brasseries, de jardins publics, de concerts, d’échoppes et de théâtres. Pour y ramener le beau monde, que le flot de l’invasion populaire avait fini par écarter, et pour dédommager la promenade de tout ce qui lui avait été enlevé, on appela M. Barillet-Deschamps, jardinier en chef au bois de Boulogne, et on lui demanda un plan de transformation, avec avenues régulières, lacs, ronds-points et pelouses, qui se poursuit encore aujourd’hui. Grâce à ces travaux, le Prater est redevenu à la fois une promenade élégante et un lieu de divertissement à l’usage du peuple.

LaHaupt-allée se prolonge en ligne droite sur une étendue de plus d’une lieue, entre des ombrages magnifiques, mais pourtant d’une épaisseur insuffisante contre les rayons ardents du soleil. A certains jours, par exemple le lundi de Pâques et le 1ermai, c’est un coup d’œil merveilleux et presque féerique, dit-on, que le spectacle de cette grande avenue envahie tout entière, entre deux rangs pressés de bourgeois, par des voitures aux riches armoiries précédées de courriers, escortées de cavaliers qui caracolent aux portières, et dirigées d’une main sûre par des cochers aux livrées éclatantes. LeMaifahrt, comme on l’appelle, est le Longchamps de Vienne. En outre, chaque jour, dans la saison, le défilé des cavaliers fringants et des brillants équipages dans laHaupt-allée rappelle le tour du lac à Paris et les cavalcades deHyde-Parkà Londres. Mais l’Exposition, jointe aux chaleurs tropicales et à la crise financière, a mis en fuite la majeure partie de la haute société viennoise. Elle a voulu céder la place à l’invasion cosmopolite qu’on lui prédisait de toutes parts et qui n’est pas venue. Si bien que laHaupt-allée, depuis l’ouverture de l’Exposition, loin de présenter l’affluence prévue, semble plus délaissée qu’à l’ordinaire. Je n’aperçois pas du tout, aux abords du Palais de l’Industrie, ce mouvement de voitures, — fiacres, omnibus, tapissières, — qui convergeaient à Paris en 1867, vers le Champ de Mars, pour déverser sans trêve dans ce tonneau sans fond des torrents de curieux ; et si ma première expérience ne m’avait considérablement refroidi à l’égard des fiacres viennois, j’en trouverais vingt pour un, chaque fois que j’en aurais besoin.

Il faudrait cent mille visiteurs quotidiens pour peupler suffisamment ces immenses galeries et ce parc plus immense encore. Les quinze à vingt mille personnes qui s’y promènent, pareils aux naufragés de Virgile,

Apparent rari nantes in gurgite vasto.

Apparent rari nantes in gurgite vasto.

Apparent rari nantes in gurgite vasto.

C’est le moindre inconvénient de cette Exposition, conçue dans des proportions extravagantes qui dépassent également les forces des jambes et de l’attention humaine. Notre Champ de Mars y tiendrait cinq fois à l’aise. Un statisticien qui avait du temps à perdre, ce qui arrive assez souvent aux statisticiens, a calculé que toutes les galeries du palais et les rues du parc, mises bout à bout, couvriraient un développement de 342 lieues, et qu’il faudrait marcher 3 heures 48 minutes par jour, pendant les six mois que doit durer laWelt-Austellung, pour les parcourir en entier. On est parvenu à en faire, pour ainsi dire, quelque chose d’illimité, où l’ensemble s’efface dans la multiplicité infinie des détails, où le classement disparaît dans le chaos, où les points de comparaison se dérobent au regard, où l’on erre au hasard comme dans une forêt touffue, étourdi par la fatigue et s’affaissant sur tous les siéges qu’on rencontre.

Le besoin qu’elle inspire aux trois quarts de ses visiteurs, c’est de s’échapper aux bagatelles et aux amusements du parc. Aussi les côtés forains qu’on pouvait déjà reprocher à notre Exposition de 1867 ont-ils pris ici un développement excessif. Le parc est littéralement semé de cabarets, où l’on fait payer à des prix de première classe des consommations de deuxième ordre. Les chaumières des Alpes et du Vorarlberg : cabarets ! Le wig-wam indien : cabaret ! Le chalet suisse : cabaret ! La ferme alsacienne : cabaret ! Brasseries Dreher, Pilsner, Liesing ; buffets anglais,bar-roomsaméricains, restaurants russes, suédois, hongrois, italiens, français ; cafés orientaux, avec chibouks, narguilehs, esclaves et odalisques. Partout des bazars, turcs, arabes, japonais, chinois ; partout des orchestres : orchestre militaire, orchestre de Strauss, musique styrienne, croate, magyare ; partout, pour servir d’enseignes, des demoiselles à volumineux chignons, vêtues en Italiennes ou en Suissesses d’opéra-comique.

Grâce à son dôme et à ses galeries, le palais offre au premier abord un aspect plus monumental que l’énorme chaudière en tôle et en zinc de notre Champ de Mars en 1867. Le second aspect lui est moins favorable : on remarque alors l’analogie de ces galeries transversales qui coupent à angles droits la principale galerie, avec les dents d’un peigne ou les arêtes d’un poisson ; et le dôme colossal, gauche et trop surbaissé, produit l’effet d’un parapluie gigantesque déployé sur ce grand étalage. Mais du haut de la coupole on jouit d’une vue magnifique : à l’intérieur, sur l’Exposition où s’agite une fourmilière humaine autour des vitrines qui ressemblent à des jouets d’enfants ; au dehors, sur le parc où se dessinent dans le chaos des pelouses, des fontaines, des parterres, des fourrés, des constructions de tous genres et de tous styles, les trois grands corps de bâtiments dont tous les autres ne sont que des annexes : le palais proprement dit, les galeries des beaux-arts et la galerie des machines ; puis sur le Prater, sur la ville de Vienne et les environs, sur le Danube et les montagnes qui bordent l’horizon.

A six heures, un mugissement monotone, pareil à celui que pourrait faire entendre un géant en soufflant un point d’orgue dans une corne des Alpes, donne le signal de la fermeture du palais. C’est le moment où le parc fait feu de toutes ses pièces et de tous ses orchestres, pour glaner sa dernière récolte de clients. Après avoir repris quelques forces dans un établissement hospitalier où je fus servi par des mougicks en robes d’un bleu d’azur, je regagnai mon hôtel en traversant leWurstel-Prater, c’est-à-dire le coin de la grande promenade viennoise où tous les spectacles populaires se sont donné rendez-vous.

La plupart de nos compatriotes traduisentWurstel-Praterpar lePrater des saucisses; c’est lePrater des marionnettesqu’il faut dire : il doit ce nom à Hans Wurst — Jean Saucisse ou Jean Boudin — le polichinelle viennois, qui a depuis longtemps émigré dans ce lieu de plaisance, et dont les petits théâtres portatifs, un peu délaissés aujourd’hui pour des divertissements plus en rapport avec le progrès des lumières, se dressent encore çà et là.

LeWurstel-Praterest une curiosité de Vienne, et une curiosité caractéristique. L’amour de ce peuple pour le plaisir se trahit en toutes choses. Figurez-vous une foire de Saint-Cloud en permanence. On y est étourdi par le vacarme et la cohue. Ce qu’il y a là de femmes colosses, de phénomènes, de somnambules lucides, de tableaux vivants, bibliques ou mythologiques, d’athlètes, d’anthropophages, de chevaux de bois perfectionnés, de cirques vélocipédistes, d’hippodromes, de chemins de fer tournant avec une rapidité vertigineuse et un tapage infernal, de balançoires déguisées en traîneaux, en gondoles vénitiennes, en bateaux à vapeur avec roulis et tangages combinés, de cafés chantants, de brasseries et de restaurants à orchestre, est vraiment inimaginable. J’ai vu une voiture de la cour arrêtée à la porte d’un de ces établissements. Un cocher majestueux et un chasseur à livrée grise, dont la plume blanche flottait au vent, attendaient le plus jeune des archiducs, descendu pour aller rendre visite à je ne sais quel spectacle forain ; et la foule faisait cercle avec une bonhomie égale à celle du prince, semblant heureuse et flattée, autant que peut l’être une population si paisible, de le voir se mêler et se plaire à ses amusements.

24 juillet.

Ce matin, en sortant vers onze heures, je me suis arrêté à lire les affiches de théâtre. Elles sont sur papier blanc, de dimensions modestes, et ne tirent point l’œil, comme les nôtres, par des combinaisons et des artifices typographiques. Vienne a sept ou huit théâtres, pas davantage, sans parler des cirques, des cafés-concerts, des jardins publics, de tous les lieux de réunion et de plaisir, qui sont innombrables, et leur font une sérieuse concurrence. Au Grand-Opéra, terminé depuis trois ou quatre années seulement, et qui peut rivaliser en étendue et en magnificence avec celui qu’on nous a construit à Paris, on chante ce soir l’Hamletde M. Ambroise Thomas. LeHofburg-Theater, qui correspond à notre Comédie-Française, représenteChristianede M. Gondinet ; leStadt-Theater, ouvert seulement depuis l’Exposition, est l’Odéon viennois ; on y joueTricoche et Cacolet. Le théâtreJosephstadtannonce laChatte blanche. AuCarls-Theater, où l’on donnait hier laPrincesse Georges, on donne aujourd’hui lesCent vierges, et on annonce pour demain laPrincesse de Trébizonde. Si l’Opéra-Comique, actuellement en construction sur le Schotten-Ring, était terminé, on y donnerait sans doute leDomino noirouMignon. Il n’y a que le théâtreAn der Wienqui ne soit pas envahi par la France : il représente l’Otellode Shakespeare, avec le tragédien Rossi ; mais il prépare leKeand’Alex. Dumas, traduit en italien, et ses drames alternent avec le répertoire d’Offenbach.

Je me retourne et m’arrête devant l’étalage d’un libraire. Me voici encore en pays de connaissance. Les deux tiers de la vitrine sont envahis par l’article Paris. M. Dumas fils s’y étale à côté de M. Renan ; M. Jules Sandeau, près desLettres à la princessede Sainte-Beuve, et non loin de MM. Gaboriau, Paul de Kock et Ponson du Terrail. L’influence parisienne règne ici, comme dans les bazars et les boutiques de mode. Il est permis d’y voir le témoignage, parfois puéril et peu raisonné, d’un certain amour, ou tout au moins d’un certain faible pour la France, sentiment qui a résisté à la guerre de 1859 et à notre alliance avec l’Italie, que les derniers événements ont ravivé, et qui se fonde sur des analogies d’esprit et de caractère, dont on ne doit pas plus méconnaître qu’exagérer l’importance. Mais peut-être faut-il y voir plus encore la preuve d’une paresse d’esprit, contractée d’ancienne date, longtemps entretenue par une censure vigilante, et dont cette ville de plaisir n’a pas encore entièrement secoué la douce habitude. On raconte qu’un professeur allemand, surmené par les travaux et les veilles, alla un jour consulter un médecin, et que celui-ci, pour guérir son cerveau fatigué, lui ordonna de passer ses vacances à Vienne, où il serait exposé moins que partout ailleurs à la tentation de penser. Ce conte est assez impertinent, et je suis loin d’en vouloir garantir l’authenticité ; mais, quoique Vienne ne soit plus au temps où elle ne publiait guère, en fait de livres, que des almanachs, des traités de musique ou d’histoire naturelle, où elle n’avait que deux journaux et qu’un seul théâtre, qui était un théâtre de marionnettes ; quoiqu’elle ait produit dans ces derniers temps des poëtes et des écrivains dramatiques, comme Nicolas Lenau, le baron de Zedlitz, le comte d’Auersperg (Anastasius Grün), le baron Münch-Bellinghausen (Frédéric Halm), Laube, Grillparzer, etc., il lui reste encore de quoi justifier jusqu’à un certain point cette jolie épigramme.

Je voulais aller passer ma soirée à l’Opéra ; il ne restait pas une place disponible. La buraliste m’engage à m’y prendre plusieurs jours à l’avance, si je ne veux recevoir chaque fois la même réponse. Malgré les chaleurs caniculaires que nous traversons, la crise financière, qui a mis en déroute beaucoup des plus riches habitués du théâtre, l’absence de la haute société viennoise, en villégiature dans ses châteaux ; malgré le nombre et le prix exorbitant des places, l’Opéra refuse du monde tous les soirs. Vienne se souvient toujours qu’elle est la patrie de Mozart et de Haydn. Mais le succès inouï de l’Opéra ne s’explique pas seulement par l’amour de la musique, il s’explique aussi par la nouveauté, l’entraînement de la mode, les splendeurs de la décoration et de la mise en scène, le soin qu’on a pris d’unir à toutes les magnificences de l’architecture toutes les recherches du bien-être, et de ménager au spectateur les commodités qui lui permettent de savourer sans fatigue les jouissances de l’art le mieux fait pour être goûté d’un peuple d’épicuriens. Il suffira de dire qu’on a trouvé moyen d’y supprimer la chaleur par un système de ventilation graduée, qu’on peut régler dans chaque loge comme la lumière d’une lampe. C’est ainsi qu’on entend le confortable à Vienne.

J’ai résolu de remplacer l’Opéra par l’un des jardins publics de la ville. Je n’avais que l’embarras du choix entre leVolksgarten, concert-promenade comme celui des Champs-Élysées, à la fois rendez-vous du peuple dans sa partie publique, et du monde élégant dans son enceinte réservée ; leBlume-Saal, dont l’attrait principal est un orchestre de dames composé de quarante jeunes filles, toutes uniformément vêtues de blanc, et qui jouent avec la gravité et l’aplomb des virtuoses les plus consommés ; le Vauxhall, récemment ouvert sous les ombrages du Prater, et dix autres. Je me suis décidé pour le Vauxhall. Là, tout en dînant — car on dîne partout et toujours à Vienne — j’ai assisté à la série d’exercices dont se compose le répertoire habituel de nos cafés-concerts : romances, chansonnettes comiques et grands airs, coupés de danses grotesques et de tours de force. Il m’a paru que la police était fort tolérante pour ce qu’on chante et ce qu’on danse là, mais que le public l’était plus encore. La vaste enceinte débordait de spectateurs venus en famille, avec leurs femmes et leurs enfants, et les femmes applaudissaient à des chansons, les jeunes filles à des danses qui eussent excité à Paris l’honorable susceptibilité des sergents de ville. Peut-être trouvera-t-on que ce détail ne valait pas la peine d’être noté, et que j’aurais pu laisser le lecteur à la porte de cet Eldorado suspect ; mais il y a là un nouveau trait de mœurs qui confirme et complète nos observations précédentes.

30 juillet.

J’arrive d’une excursion à Pesth, faite en compagnie de tous les membres du jury international et des représentants de la presse locale et étrangère, sur l’invitation de la municipalité de cette ville. Quel était le mobile secret de cette invitation ? Je l’ignore. A la suite des fêtes organisées par la commission autrichienne, sans la participation de la commission hongroise, celle-ci, blessée d’un tel procédé, a-t-elle prétendu montrer qu’elle ne se laisserait ni vaincre ni oublier ? ou bien, en dehors de toute rivalité mesquine, n’a-t-elle pas voulu simplement achever l’œuvre commencée par l’Exposition, où elle occupe une place à part sous le drapeau de saint Étienne, en prouvant que la Hongrie vit de sa vie propre, et qu’elle est la sœur, plus ou moins turbulente et acariâtre, mais non la vassale de l’Autriche ? Quoi qu’il en soit de ces deux hypothèses, qui sont peut-être vraies toutes deux, on peut jurer que ledualismen’était pas étranger à l’invitation.

Je ne puis entraîner le lecteur avec moi jusqu’à Pesth : il ne m’en reste ni le temps ni la place. Disons seulement que la capitale de la Hongrie, ville à l’aspect tout moderne, aux rues larges et régulières, dépourvue de monuments caractéristiques, n’a pas du tout l’originalité que sembleraient promettre sa situation aux confins de l’Europe, sur la lisière qui sépare de l’Orient la civilisation occidentale, et la physionomie si fière et si nettement tranchée de la race magyare. Les efforts qu’elle a faits depuis un demi-siècle pour se mettre à la hauteur de son titre de capitale, sa prospérité croissante, la rapidité de ses développements, sont un juste sujet d’orgueil pour les Hongrois, et peuvent intéresser les économistes, les ingénieurs et les écrivains politiques, mais non les artistes, qui cherchent avant tout la couleur locale. Sans les enseignes et les noms des rues, écrits dans cette langue étrange, aux mots compliqués et farouches, tout hérissés de consonnes, dont la prononciation ressemble à un exercice gymnastique, et sans la richesse et la variété des costumes indigènes, conservés par les portiers des hôtels et des établissements publics, les pandours, les heiduques, les magistrats et les fonctionnaires, on pourrait se croire à Lyon ou à Rouen.

J’ai renouvelé connaissance, sur leFranz Josef, l’un des deux steamers frétés par la municipalité hongroise pour le transport de ses invités, avec un certain nombre de confrères belges, hollandais, allemands, italiens, anglais, espagnols, scandinaves, chevaliers errants de la presse, amis d’une heure, avec qui j’avais échangé jadis sur terre et sur mer, par monts et par vaux, depuis Stockholm jusqu’à Suez, des poignées de mains dont chacune était séparée de la suivante par des intervalles de cinq ou six ans, et j’ai répété à diverses reprises la scène du chevalier de Narbonne avec l’ami intime qui l’abordait en lui demandant : « Bonjour, mon ami, comment vous portez-vous ? » et à qui il répondait : « Très-bien, mon cher ami, comment vous appelez-vous ? »

Aucun d’eux ne put m’éclairer sur la question du choléra à Vienne. Mais on me prodigua les renseignements sur les préparatifs faits par la capitale de l’Autriche et ses habitants pour profiter du riche butin que laWelt-Austellungdevait jeter dans leurs filets, sur l’exagération des espérances conçues et l’amertume des déboires qui les ont suivies. On sait quel exemple de rapacité sans vergogne des Viennois, gâtés par la contagion des juifs dont leur ville est infestée et par leurs habitudes de spéculation à outrance, ont donné au monde, surtout dans les premières semaines de l’Exposition. La moralité de la comédie, c’est qu’ils ont été les premières victimes de cette spéculation éhontée, et que, après avoir avidement égorgé la poule aux œufs d’or, ils assistent maintenant à l’avortement de tous leurs rêves.

Ce n’est plus un secret pour personne : laWelt-Austellungest peut-être une glorieuse entreprise, mais c’est une mauvaise affaire, et il ne faut point compter sur elle pour guérir les plaies faites par la grande débâcle financière du mois de mai dernier[26].


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