Chapter 26

[29]Moins encore toutefois qu’en Angleterre. On comprend cette prédilection de la patrie d’Hogarth pour Jan Steen.

[29]Moins encore toutefois qu’en Angleterre. On comprend cette prédilection de la patrie d’Hogarth pour Jan Steen.

L’Extraction du cailloureprésente un maniaque qui se figure avoir une pierre dans la tête, et un médecin qui, pour flatter sa folie, feint de lui faire l’opération. Cette petite scène est charmante : le malade exécute une grimace d’une vérité parfaite, et rien de plus varié que toutes les expressions des assistants, depuis celle de la vieille qui se maintient à l’état calme, en se contentant d’allonger si drôlement sa figure, jusqu’aux contorsions désordonnées du petit polisson qui assiste à la scène, et à l’expansion de l’énorme fumeur dont la lèvre rutile en se crispant autour de la pipe.

Jan Steen est souvent revenu à ce genre de scènes. Il a encore cela de commun avec Molière que la médecine et la chirurgie jouent un grand rôle dans ses ouvrages. Il a créé toute une Faculté qui est à mourir de rire. Au premier rang de ses petites comédies médicales figurent naturellement les clystères et leur indispensable appendice, ce vase vulgaire dont Scarron a abusé dans sonRoman comique, et qui se fait sentir trop souvent chez Molière et Regnard. Les malades de Jan Steen ressemblent à la Lucinde duMédecin malgré luiet del’Amour médecin: elles ne sont malades que parce qu’elles le veulent bien, et on devine la vérité à quelque significatif accessoire dissimulé aux yeux du médecin, de telle façon pourtant que le spectateur l’aperçoive tout de suite. C’est presque toujours madame Steen en personne qui a posé pour ces malades en parfaite santé, avec sa belle robe jaune, son caraco pimpant, et sa physionomie indolemment mutine. Quant à ses médecins, vêtus de noir, pénétrés de leur importance, l’air capable, ils ont d’honnêtes et sérieuses figures, l’attitude gourmée, le crâne pointu, et ils poussent la conscience et le scrupule de leurs fonctions jusqu’à disputer solennellement à la servante le droit d’administrer eux-mêmes le remède cher à M. Purgon[30].

[30]Voir laVisite du médecin, de la galerie Steengracht, à la Haye ; laMalade d’amour, du musée Van der Hope ; leCharlatan, du musée d’Amsterdam ; les deux scènes de médecins et leDentiste, du musée de La Haye.

[30]Voir laVisite du médecin, de la galerie Steengracht, à la Haye ; laMalade d’amour, du musée Van der Hope ; leCharlatan, du musée d’Amsterdam ; les deux scènes de médecins et leDentiste, du musée de La Haye.

La troisième toile de Steen à Rotterdam a quelque chose de plus inattendu : c’est une scène de l’Ancien Testament, vraiment oui ! le jeune Tobie guérissant son père avec le fiel du poisson. Cela est traité avec la gravité séante ; mais, voyez le malheur ! c’est presque aussi plaisant que les précédents tableaux. Steen est si bien né pour le badinage que, même quand il veut être sérieux, on croit qu’il rit, et qu’on rit de confiance dès qu’il prend le pinceau. Il ressemble à ce marquis de Bièvre, qui ne pouvait persuader à personne qu’il ne faisait pas de calembour, même en disant :Bonjour. La gravité lui va mal, l’histoire pas du tout, la Bible encore moins. Un mot fera juger de la physionomie et de la couleur locale de cetableau religieux: c’est que je l’ai pris d’abord pour l’Extraction du caillou. Le jeune Tobie, en justaucorps et en culotte courte, pourrait assez bien représenter le docteur ; le père figure le malade soumis à l’opération, et pour la vieille mère, qui tient d’une main celle de son mari, de l’autre une chandelle, Steen en a trouvé le type et le costume dans quelque ruelle d’Amsterdam. On voit que ma méprise était assez naturelle, et qu’elle peut s’avouer sans honte.

Cette fantaisie bizarre de peindre des tableaux religieux est venue plusieurs fois à Jan Steen : il faut dire, pour expliquer la chose, qu’il était catholique, et qu’il lui prenait parfois sans doute des remords de ses gaudrioles ; mais l’effet n’en était pas heureux et pouvait faire suspecter la sincérité de son repentir. C’est ainsi encore que, dans sonAdoration des Bergers(galerie d’Arenberg, à Bruxelles), ses types sont d’une vulgarité si incroyable, si grotesque même, qu’on pourrait croire à une intention caricaturale. Il a fait aussi unJésus prêchant dans le désert, sans parler d’un sujet grec et d’un sujet romain, l’ambitieux ! Généralement, il sait mieux se rendre compte de ses aptitudes, et ses scènes bibliques elles-mêmes sont plus appropriées à ses goûts et à son tempérament. Par exemple, une de celles auxquelles il revient sans cesse en dilettante, en gourmet expert, ce sont lesNoces de Cana. Voilà du moins un sujet qu’il comprend à merveille, et où il n’est pas déplacé. Justement en cette même galerie d’Arenberg, où l’Adoration des Bergersfait si piteuse mine, vous le retrouverez avec desNoces de Cana, qui sont une merveille. Je ne vous dirai pas qu’il faille y chercher le sens mystique, le côté grandiose et solennel, ni même simplement la couleur locale. Hélas ! non : pour Jan Steen, lesNoces de Canane sont rien autre chose qu’une kermesse-monstre, une colossale ripaille. C’est une scène de francs buveurs enchantés de la bonne occasion qui se présente. Une multitude d’épisodes pleins d’esprit et de verve égayent encore la composition. Sur le premier plan, un gaillard de robuste encolure, superbe d’expression gouailleuse et jubilante, contemple amoureusement son verre plein, qu’il soulève à la hauteur de ses yeux, sans s’occuper d’une vieille qui le tire par le pan de son habit. Ici un enfant boit à même au broc qu’un autre soutient à ses lèvres ; là un convive cherche à ramener un vieux, digne et rogue, qui semble s’être éloigné d’indignation au moment où le vin a manqué. L’un chante, un autre danse dans un costume de fou, un gamin roule un tonneau, un domestique se hâte de profiter du miracle en remplissant une cruche à la fontaine. Partout un fouillis de têtes importantes, narquoises, étonnées, joyeuses, rayonnantes d’admiration et d’extase. Steen a eu grand soin de prendre son sujet à l’instant précis où le vin vient de reparaître. C’est la scène biblique entrevue à travers la lorgnette d’un Hollandais et d’un peintre de cabarets. Il a du moins fait effort pour s’élever à un plus haut idéal dans la figure du Christ ; mais l’idéal de Jan Steen ne dépasse pas la conception sublime d’un jeune homme maigre, et qui tâche, sans y réussir, d’avoir l’air distingué. La Vierge est d’une expression moins heureuse encore, et surtout je me déclare impuissant à dépeindre la stupidité burlesque du cercle de buveurs qui se penchent vers elle, pour la contempler avec admiration et lui témoigner leur reconnaissance. Si la Bible était pleine de noces de Cana, et si l’on pouvait consentir à confondre les noces de Cana avec les noces de Gamache, Jan Steen serait le premier peintre religieux du monde.

Avec les noces et festins nous rentrons en plein dans le vrai Steen. Les deux bons tiers du catalogue de ses œuvres ne se composent pas d’autre chose, et ses intérieurs ou ses portraits ne sont le plus souvent qu’un prétexte honnête d’y revenir sans en avoir l’air. Il y a, par exemple, une solennité de famille où il retombe sans cesse par une pente naturelle, comme le Flamand Jordaëns, auquel il ressemble assez souvent, avec moins d’exubérance et de fougue dans l’exécution : c’est laFête des Rois. La collection de Kat en possédait une très-jolie, où on le voyait lui-même dans le coin du tableau, la pipe à la bouche, tournant vers le spectateur sa bonne face riante et fine, côte à côte avec sa maîtresse-femme, qui n’engendrait pas non plus la mélancolie, et, au milieu d’une nuée de marmots, mettant la main dans les sauces et le pied dans les plats. J’en ai vu une autre, au musée Van der Hoop, d’une largeur, d’une aisance et d’une vivacité charmantes, sauf quelques détails un peu secs et roides. Toute la famille y figure invariablement, y compris la belle-sœur, le vieux père, patriarche en barbe blanche, mais encore vert buveur, et la grand’maman qui fait sauter sur ses genoux le petit dernier en bourrelet, ou donne la becquée à quelque grosse figure chiffonnée, pleurant d’un œil et riant de l’autre ; — y compris aussi le chien, le chat et la perruche.

Parmi les intérieurs de famille du musée de La Haye, il en est un qui s’intitule solennellement :Tableau de la vie humaine. Une servante qui prépare des huîtres, Jan Steen jouant du luth à table, des enfants qui portent un broc et un panier de fruits et qui jouent avec un chat ; un autre qui, de concert avec un vieillard, agace un perroquet ; des personnages divers qui jouent, boivent et fument, voilà ceTableau de la vie humaine! Mais Steen n’est pas responsable de ce titre ambitieux, et il est à croire qu’il n’avait pas de si hautes prétentions pour son œuvre. Disons pourtant qu’il semble bien avoir voulu y mettre en scène les divers âges et les divers courants de la vie, et qu’on y saisit çà et là des intentions emblématiques et allégoriques, — par exemple, dans la potence, représentée derrière les joueurs et les buveurs, dans le jeune homme couché à côté d’une tête de mort et soufflant des bulles de savon, surtout dans le rideau qui remplit tout le haut du tableau et qui semble sur le point de mettre fin à la scène en tombant. Le tabac, le jeu, le vin et la musique tiennent une place considérable dans leTableau de la vie humaine, tel que Jan Steen la comprend. Une pipe, une bouteille, des cartes et un violon, voilà les éléments essentiels de toutes ses compositions. C’étaient là les grandes voluptés de son existence, et il était naturel qu’il les choisît pour en faire l’image des plaisirs fugitifs de la vie.

Puisque nous en sommes sur ce chapitre, nous ne pouvons oublier l’Orgiedu musée Van der Hoop, à Amsterdam. Le sujet est scabreux, et résolument abordé de front. A n’envisager que la facture, ce tableau est un de ses plus étonnants : il a une certitude de dessin et surtout une chaleur et une force moelleuse de coloris qu’on ne trouve pas toujours dans ses autres œuvres, exécutées parfois d’un pinceau un peu sec, et dans une gamme terne et monochrome qui jure avec la gaieté des sujets. Rien de plus vaillamment peint et de mieux enlevé que la grande fille à moitié endormie, qui s’est couchée tout de son long sur un banc, la pipe à la main. Ce morceau seul décèle un maître peintre. A côté d’elle se tient un effroyable vieillard, dont la laideur naturelle se complique doublement par une ignoble expression d’ivresse et de luxure. Mais Steen a tiré à sa manière la moralité du tableau, car il est moral, le cher homme, et après avoir conté sa fable, il ne néglige pas d’en faire sortir la leçon : pendant cette scène, une servante décroche un manteau, tirant la langue et clignant de l’œil dans l’excès de sa joie, et les musiciens, avec leurs narquoises physionomies de pendards, détalent sur la pointe du pied, après avoir sans doute aussi commis quelque mauvais coup. Si c’est là une circonstance atténuante, ce que je n’oserais trop affirmer, Steen l’a méritée fréquemment. Cette moralité à fleur de peau, beaucoup plus amusante que profonde, et facilement produite par une accumulation d’incidents grotesques, n’est souvent guère plus morale que le tableau même du vice dont elle a la prétention de nous montrer le châtiment. Mais a-t-elle bien cette prétention ? Et ne peut-on croire, sans jugement téméraire, que Steen s’y propose beaucoup plus de se divertir aux dépens de ses personnages que de nous instruire par le spectacle de leur punition ? Il n’est pas nécessaire d’avoir l’austérité d’un quaker ou d’un janséniste pour trouver insuffisante cette légère dose de morale après coup, qui ressemble fort à celle de la plupart de nos poëtes comiques.

Jan Steen a encore un autre moyen de tirer la leçon de sa fable, qui est de l’expliquer en une belle sentence collée au mur, comme il l’a fait aussi pour sonOrgie. C’est un grand amateur d’apophtegmes philosophiques. Quelques-uns de sesproverbesen peinture rappellent ces pièces muettes du vieux théâtre de la Foire, où, tandis que les personnages demeuraient groupés en tableaux vivants, une banderole descendant des frises expliquait aux spectateurs la signification de la scène. C’est ainsi qu’il a exécuté plusieurs variations sur le dicton hollandais : « Les jeunes sifflent quand les vieux chantent. » Nous en avons vu deux, l’une au musée Van der Hoop, l’autre dans la collection Steengracht. Lebriode ces deux compositions est quelque chose d’étourdissant. Ici, la grand’maman, besicles sur le nez, et le vieux père, avec un verre en main, bien entendu, braillent à plein gosier, donnant ainsi tous deux l’exemple à la famille entière, sans en excepter l’énorme baby au maillot, dont un gros rire allonge la bouche et gonfle encore les joues ; là, maître Steen lui-même se charge d’initier son fils aux sérieuses occupations de la vie, et maintient en riant une longue pipe en terre blanche entre les lèvres du jeune drôle, qui aspire gravement la fumée. On voit qu’il continuera dignement les traditionspatriarcalesde la famille, et qu’ilsiffledéjà à merveille, en attendant qu’ilchanteaussi bien que le père et l’aïeul.

Les tableaux de Jan Steen sont remplis d’accessoires significatifs dont chacun concourt à l’effet qu’il veut produire. A lire la description de toutes ces petites malices, il semblerait que ce fût un peintre à rébus, pavé d’intentions fines et d’allusions tirées par les cheveux, hérissé d’énigmes badines et d’allégories familières, ayant besoin enfin d’un commentateur, comme le docte Lycophron. Mais quand on les voit, la souveraine aisance et le naturel du peintre les sauvent de l’affectation comme de l’obscurité ; tous les détails ont l’air d’avoir été pris sur le vif, et pas un ne paraît cherché. Steen a une clarté et une netteté merveilleuses ; il est alerte, il est franc ; il est bonhomme et sans façon. Tout est simple et de premier jet chez lui, — conception, composition et exécution. Il néglige les artifices et les jeux de lumière : il a bien quelquefois un effet de soleil large et plein, à la Pierre de Hoogh, mais jamais de clair-obscur à la Rembrandt[31].

[31]Pourtant, dans leJeune Tobie, il s’est amusé à combiner trois effets de chandelles, comme Schalcken et Gérard Dow.

[31]Pourtant, dans leJeune Tobie, il s’est amusé à combiner trois effets de chandelles, comme Schalcken et Gérard Dow.

Toujours familier et naïf, trivial plus d’une fois, Jan Steen n’est presque jamais vulgaire, jamais non plus violent ni grossier. Ce n’est point sans doute l’homme des délicatesses et du décorum : dans un accès d’humeur bouffonne, il pourra bien sauter par-dessus la barrière des convenances sans la voir, mais, sauf deux ou trois exceptions, dont l’une a été discrètement indiquée plus haut, il s’arrête du moins aux dernières limites de la gaieté, et ne va pas jusqu’à la licence. Ses scènes de cabarets restent loin des effroyables orgies de Brauwer, et ses héros sont de joyeux garnements en goguettes qui font sourire l’honnête homme indulgent, mais ne l’épouvantent ni ne le dégoûtent. Il côtoie souvent la limite et s’y joue avec prestesse ; s’il lui arrive de la dépasser un moment, là encore son inaltérable bonne humeur le protége et le sauve. Heureux peintre, heureux homme, que le souci n’entama jamais, et qui rit toujours à belles dents au nez de la mauvaise fortune ! Rien de plus communicatif que cethumourspirituel et léger, ce don d’observation comique, cet épanouissement, cet entrain, cette verve éternellement en éveil ! Il dériderait l’homme le plus morose, et je défie lord Spleen en personne de tenir bon contre une galerie de tableaux de Steen, gradués avec art, depuis le sourire qui point sur les faces bien nourries de ses personnages jusqu’à l’hilarité formidable qui les fait éclater comme des bombardes.

Jan Steen a une vérité d’expression, d’attitude et de mimique extraordinaire, et telle que chaque condition sociale, chaque sexe, chaque âge se distinguent les uns des autres, dans ses compositions, par des nuances d’une justesse inouïe. Ce n’est pas un bouffon qui grimace à tort ou à travers, c’est vraiment un artiste en gaieté, qui semble avoir réduit son tempérament en système, noté avec les intonations les plus exactes la gamme de son hilarité perpétuelle, et qui, riant toujours, ne rit jamais faux. De là l’irrésistible contagion de sa belle humeur. A vrai dire, maître Steen ne s’est point enfoncé dans toutes ces études et ces théories : il rit comme l’oiseau chante et comme le ruisseau coule ; il a suivi, dans sa peinture aussi bien que dans sa vie, la pente de son tempérament ; mais, chose rare, l’art reste toujours visible à travers l’instinct.

Quelquefois dessinateur un peu lâché ou un peu roide dans des ébauches expédiées en courant, plus souvent coloriste insuffisant, à qui manquent la variété et la richesse, et se contentant de spirituels à peu près, quand il le veut il ne craint personne dans les questions d’habileté matérielle. Au besoin, ce joyeux compagnon est un peintre d’une exécution aussi large, aussi ferme, aussi souple et vivante que les maîtres. Reynolds, c’est tout dire, a sur quelques points comparé sa facture à celle de Raphaël, et ce rapprochement inattendu a été repris etaggravéencore par M. W. Burger, critique très-expert et très-sagace en fait de peintures, et qui admire Jan Steen presque autant que Rembrandt. M. W. Burger lui a consacré avec amour un grand nombre de pages, où il a parfaitement dégagé la physionomie de l’artiste et mis en relief ses qualités caractéristiques : « J’oserai dire, écrit-il, qu’on voit de Jan Steen quelques figures de médecins qui font penser à Titien et à Vélasquez dans sa manière ferme… Dans ses œuvres distinguées, il est aussi correct de dessin que Terburg, et même plus solide ; aussi fin de couleur que Metzu, mais plus ample de touche ; aussi vigoureux que Pieter de Hoogh, mais plus mouvementé. Quelques-uns de ses tableaux pourraient être pris pour les meilleurs Adrien Van Ostade. » Quelques autres, ajouterons-nous, pour les plus fins et les plus précieux Miéris[32]. « Il a, dans ses manières très-diverses presque toutes les qualités des maîtres de son école. Mais il est le plus expressif de tous. »

[32]Voir laPerruche, du musée d’Amsterdam, gravée dans l’Histoire des Peintres, et laFille à l’huître, de la collection Six.

[32]Voir laPerruche, du musée d’Amsterdam, gravée dans l’Histoire des Peintres, et laFille à l’huître, de la collection Six.

Le mérite de Steen est de ceux que tout le monde apprécie. Pour le goûter, il n’est pas nécessaire de faire partie du petit cercle des initiés, nourris dans le sérail de l’atelier ; il suffit d’être sensible aux charmes de l’expression, de la verve, de la gaieté, du naturel, de l’esprit. Jan Steen compte parmi ces talents heureusement doués qui deviennent populaires tout en restant distingués, et que la foule admire autant que l’élite, mais aussi l’élite autant que la foule. Il a cela de commun avec notre Molière. Non pas d’ailleurs qu’il lui puisse être aucunement comparé. Son comique peu profond et sa gaieté sans arrière-pensée font plutôt songer à Regnard, avec lequel il offre plus d’une analogie dans son caractère et dans son genre de vie aussi bien que dans son talent. Steen fut une espèce de Regnard, dans un état de fortune beaucoup plus humble que lui : comme Regnard, c’était un épicurien pratique, se laissant aller au facile courant de labonne loi naturelle, aimant le jeu et la table, la vie large et le travail aisé, s’épanchant en productions rapides, sans appuyer et sans approfondir, fuyant la peine de l’esprit comme celle du corps, et se contentant d’esquisses agréables, lestes, pétillantes et d’une incomparable bonne humeur, sans chercher laborieusement à les couler dans le moule austère des chefs-d’œuvre. L’un et l’autre ont la gaieté pour moyen et la gaieté pour but. La France, qui a eu Molière et Regnard à côté de Corneille et de Racine, n’a pas eu de Jan Steen pour faire pendant au Poussin. Nous avons Callot qui le rappelle quelquefois, avec des différences notables, mais ce n’est qu’un graveur. En peinture, nous ne sommes point sortis de l’art noble jusqu’à ces derniers temps, où les allégories et les académies consacrées ont été remplacées par le romantisme, qui ne riait guère, et par le réalisme, qui n’est pas plaisant du tout. Ainsi Rembrandt est le poëte de l’art hollandais, B. Van der Helst en est l’historien, Jan Steen le peintre familier et comique. A eux trois ils en représentent les trois faces principales et distinctes, toutefois avec le caractère commun qui est la marque essentielle et ineffaçable de la peinture nationale. Le long de cette ligne parfaitement homogène et sans interruption, qui part de l’Orgiede Jan Steen pour aboutir à laRonde de nuitde Rembrandt, c’est-à-dire de la prose à la poésie, sans sortir un moment de la réalité, — dans les intervalles et les entre-deux de ces grandes étapes qui marquent les points d’arrêt les plus importants, — se groupe une innombrable légion d’autres artistes, souvent non moins dignes d’une étude attentive, et dont beaucoup, comme Gérard Dow, Miéris, Terburg et Metzu d’une part ; Paul Potter, Ruysdaël, Hobbema, Van de Velde et Van der Neer de l’autre, représentent aussi pour leur part des courants principaux de l’art hollandais. On peut les étudier tous à fond dans les Musées et les collections particulières des Pays-Bas, et c’est proprement un charme. Je ne saurais trop recommander, à quiconque entreprend une excursion dans ce pays si digne d’intérêt et encore si peu connu, bien que si près de nous, de n’oublier ni les galeries publiques ni même les galeries privées. Nulle part, sinon peut-être en Angleterre, celles-ci ne sont plus nombreuses et plus riches. C’est le complément logique et nécessaire du voyage. Sans ces visites, il manquerait au touriste un élément essentiel, et que rien ne pourrait remplacer, pour la connaissance des mœurs, du caractère, du génie indigènes, voire pour celle de la nature et des types, si nettement résumés dans les œuvres de ces maîtres nationaux par excellence. On ne peut pas plus achever l’étude de la Hollande sans passer de longues heures dans ses Musées qu’on ne pourrait se vanter de connaître le siècle de Louis XIV sans avoir lu les tragédies de Racine et sans s’être promené dans le parc de Versailles.

FIN.


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