Chapter 9

Je viens d'un pays lointainA vos regrets mettre fin.Etoilette, blanchelete,Pour vous, d'une amour parfaite,Refuse un roi du canton,Qui de son cœur lui fait don.Mais ce roi, beau, ce dit-on,Ne vaudra jamais pour elle,Ismir aux yeux noirs, & blond;Et plutôt la tueroit-on,La gente & blanche pucelle,Que de la voir infidèle:C'est-là toute ma chanson.

Je viens d'un pays lointainA vos regrets mettre fin.Etoilette, blanchelete,Pour vous, d'une amour parfaite,Refuse un roi du canton,Qui de son cœur lui fait don.Mais ce roi, beau, ce dit-on,Ne vaudra jamais pour elle,Ismir aux yeux noirs, & blond;Et plutôt la tueroit-on,La gente & blanche pucelle,Que de la voir infidèle:C'est-là toute ma chanson.

Je viens d'un pays lointainA vos regrets mettre fin.Etoilette, blanchelete,Pour vous, d'une amour parfaite,Refuse un roi du canton,Qui de son cœur lui fait don.Mais ce roi, beau, ce dit-on,Ne vaudra jamais pour elle,Ismir aux yeux noirs, & blond;Et plutôt la tueroit-on,La gente & blanche pucelle,Que de la voir infidèle:C'est-là toute ma chanson.

Je viens d'un pays lointain

A vos regrets mettre fin.

Etoilette, blanchelete,

Pour vous, d'une amour parfaite,

Refuse un roi du canton,

Qui de son cœur lui fait don.

Mais ce roi, beau, ce dit-on,

Ne vaudra jamais pour elle,

Ismir aux yeux noirs, & blond;

Et plutôt la tueroit-on,

La gente & blanche pucelle,

Que de la voir infidèle:

C'est-là toute ma chanson.

Ismir, ravi de la chanson: Aimable noire, dit-il à l'Ethiopienne, vous connoissez donc ma chère Etoilette, puisque vous m'assurez qu'elle vit encore? A peine il achevoit ces mots, que le pigeon qui arrivoit à tire d'ailes, vint se poser sur la tête de la princesse; la colombe agita ses aîles; la fée Herminette parut aussi tout-à-coup, & touchant l'Ethiopienne de sa baguette d'or, elle lui épargna la peine de répondre; car elle redevint alors la fidèle, la divine, & la ravissante Etoilette. Ismir pensa mourir de joie & d'étonnement; il se précipita aux pieds de sa maîtresse, qui le releva aussi-tôt, pour le mettre à coux de la fée. Aimez-vous toujours ainsi, mes enfans, dit-elle en les embrassant; je viens exprès pour couronner de si beaux feux. Ismir étoit hors de lui-même; Etoilette ne se connoissoit plus: le seul sentiment qu'elle put distinguer dans une telle confusion de pensées, étoit la reconnoissance qu'elle vouloit exprimer à la fée. Le roi leur donna la main, & les conduisit dans son appartement. La surprise redoubla encore là; car ils y trouvèrent le roi, la reine, & le prince del'Arabie heureuse, qu'Herminette y avoit fait transporter en un moment, par ces charmes puissans auxquels toute la Nature est soumise. Ils accordèrent, de la meilleure grace du monde, la belle Etoilette au constant Ismir; les noces ne furent retardées que jusqu'au lendemain de cet heureux jour. Ismir, devenu enfin l'époux d'Etoilette, fut aussi heureux époux qu'il avoit été fidèle amant, & ils vécurent toujours dans le sein des plaisirs & du plus parfait contentement.

Madame de Briance ayant achevé sa lecture, reçut les complimens de toute la compagnie. En vérité, madame, dit la vicomtesse, je ne me souviens pas d'avoir passé de ma vie une aussi agréable journée, & le conte que vous venez d'avoir la complaisance de nous lire est un ouvrage charmant. Je ne conçois pas comment on ne s'amuse pas à en faire toujours, quand on a le talent d'imaginer de cette façon. La marquise de Briance répondit aux politesses de la vicomtesse par d'autres, & chacun rappela ce qu'il avoit trouvé de plus remarquable dans ce petit ouvrage.

Le chevalier, qui étoit allé tenir compagnie à Tourmeil, n'avoit pas moins bien passéson temps avec cet ami. Après que Tourmeil eut achevé les deux scènes d'opéra que le baron de Tadillac lui avoit demandées, le chevalier de Livry le somma de la parole qu'il lui avoit donnée de lui conter ce qui lui étoit arrivé depuis leur séparation. Tourmeil dit qu'il alloit s'acquitter de cette promesse; que même il lui feroit confidence de certaines particularités qu'on ne peut découvrir qu'à un parfait ami; & il commença ainsi:

Je partis avec le désespoir que m'inspiroit la perte des douces espérances de ma félicité, que j'avois cru certaine, & je fis le chemin de Rennes à Paris, sans me connoître; j'étois hors de moi. La pensée que mademoiselle de Livry alloit devenir l'épouse de M. de Briance, me mettoit au désespoir. Cette cruelle idée, fidelle à me tourmenter, se présentoit sans cesse à mon esprit sous toutes les formes qui pouvoient me la rendre plus funeste; souvent même je répandois des larmes, & mon courage ne pouvoit les arrêter.

Etant arrivé à Paris, j'allai descendre chez un de mes oncles, & je lui fis, en peu de mots, l'histoire que vous avez sue. Je ne sais comment il se laissa persuader; j'avois l'esprit si embarrassé, que je ne lui dis presque rien de vraisemblable; son amitié pour moi fut, je crois, ce qui le fit ajouter foi à mes paroles; il me donna de l'argent, & me promit de m'en faire encore toucher à Venise. Enfin, après vous avoir écrit, & à madame de Briance, je partis de Paris, guidé par mes inquiétudes seules, qui ne me permettoient pas de m'arrêter en aucun endroit du monde: je fis, sans être pressé, une diligence extraordinaire.

Mon oncle avoit écrit à Venise, afin qu'on me donnât de l'argent qu'il m'avoit promis; c'étoit une somme considérable; & croyant me mander une nouvelle agréable, il m'apprenoit le mariage de M. de Briance avec mademoiselle de Livry. La certitude du bonheur de mon rival me jeta dans une langueur mortelle; je fus malade près d'un mois, & je commençois à me lever, quand j'appris que les troupes de la république alloient bientôt s'embarquer. Un gentilhomme qui avoit été à mon père, & qui s'étoit attaché à moi dès ma plus tendre jeunesse, voyant que je n'étois pas en état de prendre soin de monéquipage, s'offrit pour me tirer de l'inquiétude que j'avois de n'être pas assez tôt prêt de me rendre ce service; il m'en fit faire un magnifique. Dès qu'il fut achevé, sans attendre que mes forces fussent entièrement rétablies, j'allai me présenter au général, dans le moment qu'il donnoit ses ordres pour l'embarquement des troupes. Je lui dis que j'étois Espagnol, que je m'appelois D. Fernand, qu'ayant eu un démêlé suivi d'un combat, je m'étois absenté, pour donner le temps de terminer mon affaire. La facilité avec laquelle je parlois la langue espagnole, aida à le tromper. Il me reçut avec une bonté qui me toucha; il m'offrit même de l'emploi, dont je le remerciai, & je servis en qualité de volontaire.

L'armée entra en action presque aussi-tôt que nous fûmes descendus à terre; il y eut quelques occasions où je donnai des marques du peu d'attachement que j'avois alors pour la vie. Mon désespoir fut nommé valeur, & m'attira l'estime & l'amitié de nos généraux. La fortune, qui me réservoit le prix des tourmens qu'elle me faisoit souffrir, me conserva la vie, dont je regardois la fin comme le seul bien auquel je pouvois prétendre.

Un jour que j'étois allé me promener aux environs du camp, suivi seulement du gentilhomme dont je vous ai parlé, qui étoit alors mon écuyer, & à qui j'avois appris mes malheurs; je m'en plaignois en marchant dans une belle plaine, quand nous entendîmes un bruit tumultueux, mêlé de quelques cris de femmes: nous vîmes paroître peu de temps après des soldats qui amenoient deux prisonnières; nous courûmes à eux pour sauver ces deux infortunées d'un destin plus cruel que leur captivité. Ces soldats, dont heureusement j'étois connu, se retirèrent à mon abord avec assez de respect; & quelque argent que je leur donnai, acheva de les résoudre à me céder leurs esclaves, tout émues du trouble où leur disgrace les avoient jetées. La magnificence de leurs habits me fit juger qu'elles étoient des personnes auxquelles on devoit du respect, & quelques paroles italiennes qu'elles dirent assez confusément, en tournant la vue du côté d'où on les avoit amenées, me firent connoître qu'elles ne se croyoient pas encore en sûreté. Je tâchai de les rassurer; je leur offris tout ce qui dépendoit de moi, & je leur demandai où elles vouloient être conduites. Après quelques remerciemens qu'elles me firent à la hâte: Sauvez-nous, me dit celle qui avoit parlé la première, sauvez-nous d'un cruel qui croit que l'esclavage où il nous retient doit s'étendre jusques surles cœurs. Je vous avoue que si j'avois été en état de devenir amoureux, je l'aurois sans doute été d'une de ces belles esclaves, dont la beauté, la jeunesse, & la douleur étoient si touchantes, que mon insensibilité dans cette occasion est sans doute la preuve de ma passion, la plus forte que j'aye jamais donnée à madame de Briance.

Et c'est pourtant là, dit le chevalier en souriant, une de ces particularités dont vous ne lui avez pas fait confidence. Il est vrai, reprit Tourmeil; mais ne me suffit-il pas d'avoir resté fidèle; pourquoi chercher à me faire un mérite d'avoir fait mon devoir?

Je conduisis mes belles esclaves dans notre camp, dont nous étions peu éloignés, continua Tourmeil; leur ayant cédé ma tente, & chargé mon écuyer de les faire servir aussi bien que le lieu où nous étions pouvoit le permettre, je fus chez le général; étant revenu dans une de mes tentes, je me mis à écrire. Comment, me dit alors mon écuyer, qui cherchoit toujours à me tirer du chagrin où j'étois, est-il possible que vous ne me demandiez pas des nouvelles de vos belles esclaves, ne voulez-vous pas les aller voir? Je les verrai demain, lui répondis-je; mes propres malheurs m'occupent tellement, qu'il ne faut pas s'étonner si je suis moins sensible à ceux des autres.

Etes-vous pour ces belles personnes, me répliqua-t-il, dans les mêmes sentimens qu'Alexandre pour ses prisonnières? Tu veux me flatter par les grandes comparaisons, lui répondis-je, mais je t'assure que je ne crains point, comme Alexandre, de devenir amoureux de mes prisonnières; je vais m'exposer au pouvoir de leurs charmes: allons les voir. Il me suivit, & je trouvai ces deux belles esclaves négligemment couchées sur un lit dans leur tente. Celle dont la beauté étoit la plus parfaite paroissoit la plus affligée; j'essayai de les consoler par l'assurance de leur liberté, & celle de faciliter leur retour au lieu où elles voudroient être conduites.

Vous êtes trop généreux, D. Fernand, me dit celle qui paroissoit avoir quelques années de plus, elles s'étoient informées de mon nom; vous êtes trop généreux de rendre la liberté à vos esclaves: si quelque prix plus digne que notre parfaite reconnoissance étoit capable de flatter un homme tel que vous paraissez, nous vous offririons une rançon qui sans doute pourroit toucher une ame moins noble que la vôtre.

Nous sommes grecques, nées dans Argostoly, capitale de Céphalonie; nous avons été élevées dans cette isle; nos parens y tiennent un rang considérable, par leurs biens & par leur naissance; ma sœur se nomme Fatime, & mon nom est Praxile. Nous perdîmes ma mère que nous étions encore dans l'enfance, & nous fûmes destinées par mon père à épouser deux de nos proches parens. Les fêtes qui précédèrent ces malheureuses noces, nous coûtèrent notre précieuse liberté; quelques jours avant celui qui avoit été choisi pour notre hyménée, nous fûmes nous promener sur la mer dans une petite chaloupe assez ornée, mais de nulle défense. Soliman, vieux corsaire, qui couroit cette mer, se déroba de notre vue, à la faveur d'un rocher, dans le dessein de nous surprendre plus facilement; & dès qu'elle eut pris le large, nous ayant enlevées, sans trouver presque de résistance, il fit voile en diligence, laissant dans notre chaloupe le petit nombre de ceux qui nous avoient accompagnées.

Je ne vous entretiendrai point de notre douleur, généreux D. Fernand; il est aisé de se l'imaginer, si toutefois l'imagination peut aller aussi loin, quand on n'a pas éprouvé ce malheur. Nous fûmes servies avec beaucoup de soin, & avec plus de respect que nous n'en avions attendu de ce barbare. Soliman nousamena dans ce pays, & ce ne fut qu'après notre arrivée qu'il parut amoureux de Fatime; cette passion redoubla nos douleurs. Enfin, après trois mois d'esclavage, toujours agitées par nos malheurs, & par la funeste crainte que Soliman, lassé des rigueurs de Fatime, ne se portât à quelque action violente, comme il l'en menaçoit assez souvent; ayant gagné avec des pierreries qui nous étoient restées, un de nos gardes, il facilita notre retraite la nuit passée, nous donna des chevaux, & se sauva lui-même de la fureur de Soliman: quand nous avons rencontré vos soldats qui nous ont faites prisonnières, nous allions dans la ville la plus prochaine demander un asile contre la cruauté de Soliman; mais le ciel, à force de malheurs, semble se lasser de nous être contraire, puisque, par la rencontre de D. Fernand, nous avons trouvé un protecteur assez généreux pour espérer de revoir notre patrie.

Oui, madame, lui répondis-je, touché du récit qu'elle venoit de faire, vous reverrez votre patrie, je vous le promets, & je tiendrai ma parole: elle m'en fit des remerciemens sincères, & me combla d'honnêtetés. Cependant la belle Fatime n'avoit cessé de répandre des larmes; ses beaux yeux languissans, qui se tournoient quelquefois vers moi, auroientsans doute embrasé tout autre cœur que le mien.

Ces beaux yeux, dit le chevalier de Livry, ont été retranchés du récit que vous avez fait à ma sœur. Plus Fatime est belle, reprit Tourmeil, plus le sacrifice est digne de madame de Briance.

Praxile étonnée, continua Tourmeil, de voir Fatime témoigner une douleur si vive, dans un temps où l'espérance de la liberté devoit la consoler, lui dit: Eh quoi! ma sœur, vous vous affligez plus vivement, quand le ciel nous est favorable, que lorsqu'il paroissoit nous abandonner. Ce n'est pas sans sujet, repris-je; la belle Fatime regrette l'absence de cet heureux amant qui doit être son époux. Ah! D. Fernand, me dit-elle en levant les yeux, n'ajoutez pas à mes malheurs l'injustice que vous me faites; elle rougit après avoir prononcé ce peu de paroles, & Praxile me dit que l'indifférence qui avoit toujours régné dans le cœur de Fatime, lui faisoit prendre pour une offense le soupçon même d'une passion. Je les quittai, en leur réitérant toutes les offres de service que je leur avois faites. Les jours suivans, le bruit de mon aventure, & celui de leur beauté, s'étant répandus dans le camp, les plus considérables de notre armée me demandèrent à les voir. La première fois que je les y conduisis, un de nos officiers généraux, qui étoit de mes amis intimes, fut épris d'une violente passion pour la belle grecque; mais s'en étant aperçue, elle me pria très-instamment de de ne le plus amener dans leur tente. Cette prière m'embarrassa; je voulus me servir de quelque prétexte pour conduire encore mon ami aux pieds de la belle Fatime, tous mes artifices furent inutiles. Les belles grecques feignirent d'être malades, & refusèrent constamment l'entrée de leur tente à tous ceux qui se présentèrent; j'avois seul le privilège de les voir lorsque je les faisois demander. Fatime paroissoit plongée dans une profonde tristesse; elle soupiroit, &, si j'ose le dire, elle me regardoit quelquefois tendrement. Mon écuyer, qui cherchoit toujours à me faire oublier la passion que j'avois pour madame de Briance, me faisoit remarquer toutes les actions de cette belle personne.

Les deux sœurs étant un jour entrées dans ma tente pendant que je n'y étois pas, trouvèrent des tablettes que j'y avois laissées. Fatime les ouvrit dans un endroit qui étoit rempli de vers françois, écrits de ma main, & ne pouvant pas les entendre, elle en demanda l'explication à mon écuyer, qui, n'enprévoyant pas les conséquences, les expliqua en italien. Il est nécessaire, pour la suite de mon histoire, que je vous les récite:

Cédez, foible raison, cédez à ma tristesse;Malgré vos vains conseils, j'y veux penser sans cesse;Quel bien peut adoucir l'excès de mon malheur?J'ai perdu l'objet que j'adore,Trop charmant souvenir de ma fidelle ardeur,Hélas! vous me plaisez encore,Même en irritant ma douleur.Non, je ne prétends pas vous bannir de mon ame;Redoublez mon amour, augmentez ma langueur,Plutôt qu'à la raison je vous livre mon cœur,Vous le défendrez mieux d'une nouvelle flamme.

Cédez, foible raison, cédez à ma tristesse;Malgré vos vains conseils, j'y veux penser sans cesse;Quel bien peut adoucir l'excès de mon malheur?J'ai perdu l'objet que j'adore,Trop charmant souvenir de ma fidelle ardeur,Hélas! vous me plaisez encore,Même en irritant ma douleur.Non, je ne prétends pas vous bannir de mon ame;Redoublez mon amour, augmentez ma langueur,Plutôt qu'à la raison je vous livre mon cœur,Vous le défendrez mieux d'une nouvelle flamme.

Cédez, foible raison, cédez à ma tristesse;Malgré vos vains conseils, j'y veux penser sans cesse;Quel bien peut adoucir l'excès de mon malheur?J'ai perdu l'objet que j'adore,Trop charmant souvenir de ma fidelle ardeur,Hélas! vous me plaisez encore,Même en irritant ma douleur.Non, je ne prétends pas vous bannir de mon ame;Redoublez mon amour, augmentez ma langueur,Plutôt qu'à la raison je vous livre mon cœur,Vous le défendrez mieux d'une nouvelle flamme.

Cédez, foible raison, cédez à ma tristesse;

Malgré vos vains conseils, j'y veux penser sans cesse;

Quel bien peut adoucir l'excès de mon malheur?

J'ai perdu l'objet que j'adore,

Trop charmant souvenir de ma fidelle ardeur,

Hélas! vous me plaisez encore,

Même en irritant ma douleur.

Non, je ne prétends pas vous bannir de mon ame;

Redoublez mon amour, augmentez ma langueur,

Plutôt qu'à la raison je vous livre mon cœur,

Vous le défendrez mieux d'une nouvelle flamme.

Ces vers me paroissent bons, dit le chevalier; on a raison de croire que la douleur inspire de plus belles choses que la joie. A cela près, reprit Tourmeil, j'aime mieux être toute ma vie le plus détestable poëte du monde, que de penser désormais à me plaindre de mes malheurs: mais revenons à mon histoire.

Mon écuyer avoit remarqué que Fatime avoit rougi pendant l'explication de ces vers; & le soir même, en passant proche de leur tente, il entendit les deux belles grecques qui s'entretenoient de moi: il accourut promptement me dire que je vinsse apprendre un secret dontle repos de mon cœur pouvoit dépendre.

Je crus que j'allois savoir quelque chose qui regardoit madame de Briance; cette pensée me fit sortir avec lui; il me conduisit avec précipitation au même endroit d'où il les avoit entendu parler ensemble, & ayant prêté l'oreille, il me fit approcher, en me disant tout bas, écoutez. C'étoit Fatime qui parloit; elle disoit alors à sa sœur: Oui, Praxile, je me trouvois moins à plaindre quand j'étois au pouvoir de Soliman; la mort me pouvoit délivrer de ses injustices; j'aurois au moins eu la douceur de mourir tranquillement, & la vue de D. Fernand m'a pour jamais ôté cette tranquillité dont j'ai toujours fait mon bonheur & ma gloire. Je ne sais que vous dire, reprit Praxile, pour vous consoler d'un malheur que le ciel irrité ajoute à nos infortunes: vous avez résisté de toute votre force à ce penchant involontaire que vous sentez pour D. Fernand; il ignore vos sentimens; vous avez fait votre devoir, il ne reste plus que de fuir en diligence d'un lieu où votre gloire ne me paroît point en sûreté. Ma gloire! reprit fièrement Fatime, est en sûreté quelque part où je me puisse trouver; mais ici mon cœur ne sauroit résister, & c'est la vue du redoutable D. Fernand que je veux fuir. Les vers que son écuyer nous alus, achèvent de m'apprendre ce que sa tristesse m'avoit déjà fait soupçonner: il aime, & son amour, tout malheureux qu'il me paroît, ne l'occupe pas moins qu'une passion qui feroit le bonheur de sa vie. Malheureuse Fatime! s'écria-t-elle en soupirant, quel dieu t'a fait sentir son courroux, en t'inspirant des sentimens si tendres, & que tu dois cacher?

Après avoir entendu ces dernières paroles, je m'éloignai, & je dis à mon écuyer: Quel rapport cette conversation a-t-elle avec le repos dont vous me flattiez tout à l'heure? Quoi! me répondit-il tout étonné, la passion que la charmante Fatime a pour vous ne peut-elle vous faire oublier.... Non, lui répliquai-je en l'interrompant; non, jamais rien n'effacera de mon cœur le tendre & malheureux amour que j'ai pour madame de Briance; ce que j'apprends ajoute seulement à mes malheurs, celui de savoir que je suis un ingrat. Je poursuivis alors mon chemin vers ma tente, & toutes les fois que j'eus occasion depuis de voir ces deux belles grecques, je ne dis jamais rien à Fatime qui pût lui faire comprendre que j'avois entendu ce qu'elle avoit dit à sa sœur. Je voulus même un jour lui parler du mérite de mon ami, qui brûloit pour elle d'une passion aussi tendre qu'infortunée; mais Fatime, me regardant avec un air qui imprimoit le respect: D. Fernand, me dit-elle, puisque vous m'avez rendu la liberté, cessez de me traiter en esclave.

Enfin, après un mois de séjour dans notre camp, les belles grecques me prièrent de leur tenir la parole que je leur avois donnée, & de les faire conduire au port de Zante, d'où elles avoient appris, qu'à peu près dans ce temps là il partoit tous les ans quelques vaisseaux marchands, qui faisoient voile pour la Grèce.

Jusqu'à ce jour, dit Praxile, où nous avons cru devoir partir pour revoir notre patrie, nous avons mieux aimé, généreux D. Fernand, être auprès de vous qu'en nul autre lieu du monde, & rien ne doit nous causer un chagrin plus sensible, que de ne pouvoir vous marquer, comme nous y sommes obligées, notre vive reconnoissance. La belle Fatime ajouta peu de mots à ce remerciement de sa sœur, s'occupant avec empressement à tout préparer pour leur départ. L'une paroissoit désolée, l'autre ne pouvoit s'empêcher de faire éclater la joie qu'elle ressentoit au fond du cœur. Je vous avoue que, dans un état plus heureux, j'aurois peut-être été moins fidèle; mais accoutumé à ne penser qu'à mes malheurs, mon cœur ne plaignoit point ceux de Fatime.

Je fis donc préparer un chariot pour les belles grecques; deux filles esclaves que je leur avois données pour les servir, furent destinées à les suivre dans leur voyage, & je leur laissai un homme à moi, nommé Desfontaines, dont la fidélité m'est connue, pour les accompagner jusqu'à leur débarquement.

Cependant mon ami se désoloit, & me prioit instamment de les retenir encore quelque temps, dans l'espérance qu'il pourroit toucher le cœur de Fatime; mais je résistai à toutes ses prières.

Enfin le jour destiné pour le départ des deux belles grecques étant arrivé, je me rendis dès le matin dans leur tente. Je les trouvai qui alloient monter dans leur chariot; mon écuyer donnoit la main à Praxile, je présentai la mienne à Fatime, que je conduisis à sa voiture, sans lui dire un seul mot: elle s'y mit auprès de sa sœur, & je montai à cheval pour les escorter moi-même jusqu'à quelques lieues du camp.

Quand nous fûmes arrivés au lieu ou je devois les quitter, ayant fait arrêter le chariot pour leur dire adieu, elles descendirent sous une touffe d'arbres peu éloignés du chemin. Ce fut là où la constance de Fatime l'abandonna. A ce moment fatal, quelques larmes qu'elle ne put retenir, coulèrent de ses beaux yeux; je fus véritablement touché, je m'approchaid'elle, & me voyant tout interdit: Quoi! D. Fernand, me dit-elle en me regardant tendrement, vous vous intéressez donc à notre départ? On ne peut quitter la belle Fatime, lui dis-je, sans ressentir une vive douleur; & plût au ciel, ajoutai-je en soupirant, que mon cœur eût été en liberté de former des vœux dignes d'elle.

Ah! D. Fernand, reprit-elle en se retirant brusquement, laissez-moi partir; quelle idée venez-vous d'ajouter à tous les malheurs de ma vie! Elle reprit au plus vîte le chemin de son chariot; Praxile, qui s'étoit amusé à parler à mon écuyer, la suivit aussi-tôt. Leur ayant dit encore quelques paroles, je les laissai partir, & je repris le chemin de notre camp.

Ce fut à ce coup que je sentis mon cœur abattu par les plus vives secousses de la foiblesse humaine; je ne saurois vous dissimuler, chevalier, que les larmes, la beauté, & la tendresse de Fatime firent que je souhaitai de pouvoir me guérir d'une passion dont les fréquentes idées me causoient des transports insupportables dans le particulier. Je menois la vie du monde la plus triste & la plus languissante; je paroissois tout autre aux yeux de ceux que j'avois l'honneur de fréquenter, & toutefois je ne laissois échapper aucune occasion, quelque périlleuse qu'elle fût, sans m'exposer au danger évident de la perdre.

Quelques semaines s'écoulèrent sans que j'eusse appris aucune nouvelle de Desfontaines, à qui j'avois confié la conduite des belles grecques. Mon ordre avoit été de ne les escorter que jusqu'au lieu de leur embarquement; mais le désir de voyager que cet homme avoit toujours eu, le fit partir avec elles sans mon consentement. Enfin je reçus une lettre qu'il m'écrivit auparavant de se mettre en mer; il m'en demandoit pardon, & me mandoit que Praxile paroissoit parfaitement contente de retourner dans son pays; mais que Fatime étoit dans une langueur qui faisoit craindre que les fatigues de la mer ne l'exposassent au danger de perdre la vie, quoique le trajet fût court.

Desfontaines vint, deux mois après son départ, me joindre à l'armée. Eh bien, lui dis-je, nos belles grecques sont-elles arrivées heureusement dans leur patrie? Elles y sont arrivées heureusement, me répondit-il; mais la belle Fatime n'a pas joui long-temps de ce plaisir; elle est morte quelques jours après avoir vu sa famille. Quelle fut mon émotion à cette nouvelle! Vous ne sauriez le concevoir, chevalier; je ne le conçois pas moi-même. Mon homme s'en étant aperçu, demeura court, &je lui dis, outré de douleur: Apprends-moi donc, s'il te plaît, quel accident a terminé la vie de la malheureuse Fatime? Notre voyage avoit été heureux, reprit-il; on s'embarqua avec une joie qui n'étoit troublée que par la mauvaise santé de Fatime.

Le père de ces belles personnes étant averti de leur arrivée, vint les recevoir sur le port, accompagné de deux jeunes hommes, magnifiquement vêtus & de fort bonne mine, qui témoignoient une joie aussi parfaite que la sienne. Praxise embrassa son père avec une satisfaction qui ne se peut exprimer, & Fatime, à sa vue, parut oublier sa langueur: elles me présentèrent à leur père; je fus comblé de présens, & traité comme D. Fernand auroit pu l'être lui-même.

Peu de jours après notre arrivée, on prépara tout pour les noces de ces deux grecques, qui dévoient épouser les deux jeunes hommes qui j'avois vus les venir recevoir en sortant du vaisseau; mais cette fête fut troublée par une fièvre violente qui prit à la belle Fatime; elle languit quelques jours; enfin elle expira, en témoignant un courage infini, & nul regret à la vie.

Jamais la douleur n'a paru sous tant de formes différentes qu'elle le fit alors. Le père decette belle fille, la sœur, l'amant qui lui étoit destiné pour époux, tous se désespéroient, & j'étois aussi affligé qu'eux. Après avoir satisfait à l'envie que j'avois devoir ce beau pays, je témoignai à Praxile le dessein où j'étois de vous rejoindre; elle me chargea de cette boîte, & m'ordonna de vous la présenter de sa part.

Desfontaines me donna la boîte; j'y trouvai deux lettres, l'une de Praxile, & l'autre du père de ces belles grecques; elles étoient remplies des marques de leur reconnoissance pour moi, & de leur douleur pour la perte de Fatime. J'ouvris en suite un autre petit paquet qui étoit dans la même boîte; il renfermoit les portraits de ces belles grecques, enrichis de diamans d'un prix considérable; je soupirai à la vue du portrait de la malheureuse Fatime, & je chargeai le capitaine d'un vaisseau qui devoit partir pour Argostoly, de tout ce que je pus trouver de plus curieux, pour envoyer à Praxile & à son père, avec une lettre pour leur marquer combien je partageois leur juste douleur. J'appris, par le retour de ce capitaine, qui m'apporta une lettre de Praxile, qu'elle avoit épousé ce parent qu'on lui avoit destiné, & qu'elle eût été fort heureuse, si la perte de la belle Fatime n'avoit pas troublé sa félicité.

Cette fâcheuse perte redoubla mes chagrins;je me reprochai d'avoir contribué, par ma férocité, au malheur de Fatime; & lorsque les occasions de se signaler devenoient moins fréquentes à l'armée, ou qu'on y avoit quelque espèce de relâche, mes inquiétudes revenoient en foule accabler mon esprit; tantôt c'étoit madame de Briance qui l'occupoit, tantôt c'étoit la mort de Fatime. Enfin, ne pouvant plus vivre en repos dans la Morée, je retournai à Venise au commencement de l'hiver, avec plusieurs volontaires de mes amis, qui alloient y passer le carnaval.

Aussi-tôt que je fus arrivé dans cette ville, mon écuyer alla chez ce banquier de qui j'avois autrefois touché de l'argent; il y trouva plusieurs lettres pour moi, que cet homme avoit gardées, ne sachant par quelle voie me les faire tenir; car je ne l'avois pas averti que je m'embarquerois avec les troupes de la république. J'ouvris mes lettres, & la première étant par hasard celle qui étoit arrivée la dernière, j'y trouvai la seule nouvelle qui pouvoit me résoudre à revenir dans mon pays; c'étoit la mort de M. de Briance. Mon oncle me la mandoit, & même les circonstances de son testament, qui étoient en ma faveur. Je le regrettai comme le meilleur de mes amis; samort effaçoit de mon souvenir tous les malheurs qu'il m'avoit causés.

Le désir ardent que j'avois de revoir madame de Briance, me fit partir promptement; j'écrivis à mon oncle, que dans peu de temps je l'irois trouver à Paris; mais je ne voulois alors m'arrêter en aucun endroit. J'arrivai enfin à Rennes, & c'est où j'appris que vous & M. le comte de Livry étiez chez madame de Briance. Cette nouvelle m'eût donné une extrême joie, si je n'avois su presque en même temps que le baron de Tadillac y étoit avec vous, qu'il y avoit demeuré quelques jours inconnu, qu'ensuite il étoit venu à Rennes chercher une troupe de comédiens, & qu'enfin vous étiez tous au château de Kernosy.

Je ne doutai pas alors que Tadillac ne fût amoureux de madame de Briance: je l'accusai d'une infidélité que j'avois si peu méritée; je me plaignois aussi de votre oubli; mais, disois-je, après y avoir fait réflexion, ils ne savent ce que je suis devenu: madame de Briance croit peut-être que je ne suis plus au monde: allons, reprenois-je un moment après, allons l'accabler de reproches, & voir si l'inconnu rival est plus digne que moi d'un bien qui m'a tant coûté.

Je partis de Rennes; je laissai presque tous mes gens dans un bourg qui est à quelques lieues d'ici. J'avois l'esprit & le cœur si remplis de mes chagrins & de ma jalousie, que je méconnus d'abord votre voix, & que je vous pris pour le rival que je venois chercher; quelques paroles que vous me dites en m'abordant, aidèrent à me tromper. Je louai la fortune de l'occasion qu'elle me présentoit de combattre mon rival; il ne fallut pas moins que la joie de retrouver un ami tel que vous, pour suspendre ma colère.

Je vous suis obligé, dit alors le chevalier, de la complaisance que vous avez eue pour moi, en m'apprenant ce que j'avois tant d'envie de savoir. Je suis convaincu de votre sagesse, par le récit que vous venez de faire de vos aventures; mais je regrette la belle Fatime. C'est un effet de votre prudence de n'en avoir pas parlé à ma sœur; en sa place, j'aurois eu de furieux soupçons de votre fidélité. Je lui en donnai hier le portrait, reprit Tourmeil, sans lui parler de la passion de cette belle grecque; j'ai dit seulement que je l'avois eu d'un marchand de Céphalonie: je me suis fait un plaisir de sacrifier ce portrait à madame de Briance, sans blesser la mémoire de Fatime. Le chevalier trouva cette conduite de Tourmeil très-judicieuse; ne le voulant pas laisser seul, il demeura le reste de la journée avec lui en conversation, puis il retourna auprès de ces dames, qui étoient ravies de ce que Fatville & son oncle les avoient délivrées, en partant dès le matin, de deux provinciaux bien fatigans. Madame de Briance, apercevant son frère, se douta bien que son amant étoit resté seul; elle fit naître un prétexte, qui donna occasion à toute la compagnie de se retirer plutôt qu'à l'ordinaire. Les personnes choisies passèrent, suivant la coutume, dans son appartement; Tourmeil s'y étant aussi rendu, eut le plaisir d'apprendre de la bouche de sa maîtresse, qu'elle étoit dans les mêmes sentimens qu'il lui avoit laissés, quand il la quitta.

Le lendemain, le jour étant beau, M. de Livry & le baron, en sortant de table, proposèrent de s'aller promener. La vicomtesse, toujours complaisante pour les divertissemens où Tadillac avoit quelque part, descendit, sans perdre de temps, dans le jardin, & fit monter les dames dans son carrosse, afin qu'elles eussent le plaisir d'aller, sans être fatiguées, dans le bois, dont les routes étoient fort spacieuses; & le baron monta sur le siége du cocher, aimant mieux cette occupation que celle de l'entretenir. Cependant madame la vicomtesse luitint compte de cette galanterie, & admira long-temps la bonne grâce de ce nouveau Phaéton, qui n'eut pas un sort si cruel que le premier; car il conduisit heureusement les chevaux & le char jusqu'à l'endroit qu'il avoit prémédité. D'abord il s'éloigna du château, puis il s'engagea tellement dans plusieurs allées de traverse, qu'il auroit eu bien de la peine à s'en retourner, s'il en avoit eu le dessein. Le second carrosse, qui étoit mené par le chevalier de Livry, suivoit les traces du premier qui étoit devant, & la nuit vint, que le baron, feignant de chercher le chemin, s'en éloignoit encore; les valets de la vicomtesse étoient payés pour ne pas enseigner le véritable.

Madame la vicomtesse commençoit à s'effrayer; les autres dames, se voyant bien accompagnées, & dans un pays de connoissance, ne s'inquiétèrent point: le baron & le chevalier avançoient toujours; enfin on aperçut beaucoup de lumière. D'abord tout le monde fut d'avis qu'on allât dans cet endroit chercher un guide qui pût, avec le secours de quelques flambeaux, conduire les carrosses, sans s'égarer, jusqu'au château de Kernosy. Le baron s'étoit arrêté en attendant la décision de cet avis; le bruit confus des paroles que les uns & les autres proféroient dans un même moment, l'empêchoit, disoit-il, d'entendre l'avis de madame la vicomtesse. Elle imposa silence, pour lui dire qu'il falloit marcher incessamment vers cette lumière qui paroissoit de loin: il obéit aussi-tôt, & continua son chemin jusqu'à ce qu'il fût sorti d'une fort belle avenue, d'où l'on découvrit à plein un pavillon carré, dont les fenêtres, qui étoient toutes illuminées, composoient, par leur symétrie, un aspect aussi agréable que surprenant. Quand on fut à portée de ce pavillon, l'on entendit le son de quelques instrumens qu'on mettoit d'accord, & la voix de plusieurs personnes qui sembloient n'être occupées que de la fonction dont chacun étoit chargé. Madame la vicomtesse délibéra, pendant un assez long temps, si elle se feroit connoître, & mademoiselle de Saint-Urbain, voyant qu'elle avoit peine à se déterminer, lui dit: Pourquoi non? Cette aventure n'a pas l'air périlleuse; j'espère que nous en sortirons sans malencontre. Je vais l'éprouver, dit le baron en descendant du siége où il étoit. Les deux carrosses étant arrêtés, on ouvrit, sans attendre qu'il eût frappé à la porte; lorsqu'ils furent dans la cour, quatre hommes vêtus en sauvages vinrent avec des flambeaux à la main recevoir madame la vicomtesse, & l'ayant aperçue à la tête de plusieurs damesqui avoient déjà mis pied à terre, deux marchèrent les premiers devant elle, les deux autres se mirent sur les côtés de la troupe qui suivoit, & tous quatre ils conduisirent la compagnie jusqu'à l'entrée d'un grand salon orné de quantité de lustres, dont la lumière saisoit succéder un nouveau jour à celui qui venoit de finir. Deux sauvages qui attendoient dans cette salle, ayant approché des fauteuils près d'un grand feu, se retirèrent, après avoir fait de profondes révérences.

Il y avoit environ un quart-d'heure que l'on étoit entré, quand il parut un jeune enfant vêtu à la romaine, qui salua madame la vicomtesse, & lui demanda si elle auroit agréable que le seigneur de la Maison-brillante vînt lui faire offre de son service. La vicomtesse, charmée de cette proposition, pria le prétendu nain d'assurer le maître de cette maison qu'elle auroit un extrême plaisir à le voir; l'enfant étant sorti, le baron dit qu'il étoit jaloux de ce prince inconnu, qui sembloit lui disputer l'honneur d'être bien auprès de madame la vicomtesse. Alors le seigneur de la Maison-brillante parut, précédé de quatre hommes vêtus à la romaine, qui portoient des flambeaux devant lui; il avoit une robe de velours couleur de feu, à l'arménienne, doublée de martre; une écharpemagnifique sur une longue veste d'étoffe d'or, & sur la tête une espèce de petit casque couvert de plumes blanches & couleur de feu, tenant de bonne grace dans la main une baguette dorée: c'étoit Tourmeil, qui, pour faire plaisir au baron, représentoit un personnage dans cette petite fête, & qui, étant obligé de paroître dans un habit bizarre devant madame de Briance, n'avoit pas voulu être trop négligé. Il n'y avoit que la baronne de Sugarde à qui en laissa ignorer la vérité de cette aventure, pour avoir le plaisir de son étonnement: elle fut charmée du seigneur de la Maison-brillante, & en oublia pendant quelque temps le goût qu'on lui avoit toujours remarqué pour le chevalier de Livry.

La fortune vous a conduit dans mon empire, madame, dit le seigneur de la Maison-brillante à la vicomtesse; je lui en ai déjà rendu graces, & je me serois flatté que ce grand jour devoit être celui où un enchanteur m'a prédit un bonheur suprême, par l'arrivée d'une dame que ses grandes qualités rendant aimable & dont l'humeur charmante fait qu'en préfère sa personne aux grands biens qu'elle possède. Je n'ai garde d'élever mes pensées jusqu'à vous, madame; je sais, continua-t-il en montrant le baron, que les destins vous ont réservée pour ce fidèlechevalier. Il est digne de vous par son amour & par son mérite; je ne troublerai point une union qui doit être si belle.

Les termes ampoulés que madame la vicomtesse avoit employés dans la réponse qu'elle fit à ce discours obligeant, l'auroient rendue trop longue, & peut-être fatigante, si des sauvages ne fussent venus interrompre le cours de ses paroles, en apportant une table qui fut couverte magnifiquement.

Le seigneur de la Maison-brillante fit les honneurs de chez lui: on se mit à table; il s'assit auprès de madame de Briance, & lui parla d'un air familier; il désola madame de Sugarde, qui ne pouvoit souffrir que ce seigneur, tel qu'il pût être, parût plus touché des charmes d'une autre que des siens. La vicomtesse complimenta madame de Briance sur sa conquête, & dit au seigneur de la Maison-brillante, que ce seroit sans doute par cette beauté que la prédiction de l'enchanteur alloit s'accomplir; il lui répondit gravement qu'il commençoit aussi à le croire.

Des hautbois jouèrent pendant le repas, les sauvages servirent à table; dès qu'il fut fini, le seigneur de la Maison-brillante conduisit la compagnie dans une salle séparée par un petit vestibule de celle ou l'on venoit de souper,donnant toujours la main à madame de Briance, parce qu'il ne vouloit point, disoit-il, s'opposer aux ordres du destin, en s'exposant de trop près aux charmes de la vicomtesse.

Elle se mit la première dans un fauteuil qui lui étoit préparé vis-à-vis d'un petit théâtre bien entendu; les dames se placèrent au second rang, & les musiciens s'étant mis au troisième, les acteurs parurent après que la symphonie eut cessé. Ils jouèrent le Bourgeois-Gentilhomme avec tous les agrémens, & s'attirèrent l'applaudissement qu'ils méritoient. Ce sont là nos comédiens de Rennes, dit la vicomtesse, en les reconnoissant. Il est vrai, répondit le seigneur de la Maison-brillante, je savois qu'ils avoient eu l'honneur de vous plaire, madame, & d'un coup de baguette je les ai transportés ici pour vous divertir.

Madame la vicomtesse comprit, par cette réponse, que tout ce qui se passoit étoit une galanterie du baron; & de crainte qu'il ne se persuadât qu'elle avoit d'abord été trompée, elle dit en haussant la voix: Quel que soit le seigneur de cette maison, je lui suis très-obligée d'avoir fait pour moi tous ces agréables enchantemens, qui lui ont assurément coûté plus de peines & de soins qu'il ne veut nous faire croire.

La baronne de Sugarde ayant aussi reconnu les comédiens, jugea que c'étoit Tadillac qui donnoit cette fête. Mais le seigneur de la Maison-brillante l'embarrassoit toujours; il avoit tant d'esprit, & l'air si poli, qu'elle ne pouvoit le prendre pour un comédien de campagne, ni pour un provincial.

Ce seigneur, accompli de toutes manières, qui étoit cause de la jalousie qui se glissoit parmi les dames, se leva aussi-tôt que la comédie fut finie; fit une grande révérence à madame la vicomtesse, & commença le bal avec elle. Les dames craignant que M. de Livry & le baron de Tourmeil ne se fatiguassent trop à danser, prièrent chacune à leur tour ceux d'entre les acteurs qui se distinguoient dans cet exercice. Les hommes en firent de même à l'égard des comédiennes; la compagnie, par ce moyen, étant devenue plus nombreuse, le bal dura plus long-temps, & le plaisir n'en fut pas moins agréable.

Il y avoit déjà deux heures qu'on étoit occupé à ce divertissement, quand on vit tout à coup entrer quatre sauvages qui portoient chacun deux flambeaux. D'abord le seigneur de la maison présenta la main à madame la vicomtesse, & la conduisit dans la salle où l'on avoit soupé; toute la compagnie suivit, ainsi queles comédiens; enfin, on servit des rafraîchissemens, que l'exercice de la danse rendit plus agréables. Les uns prirent du chocolat, les autres du café, d'autres des liqueurs, dont il y avoit à profusion; enfin chacun trouva de quoi se satisfaire selon son goût, car les glaces & les confitures sèches & liquides n'y manquoient pas.

Cela fait, on retourna dans la salle du bal; mais quel fut l'étonnement de la compagnie, lorsqu'elle vit le théâtre illuminé de nouveau, avec une décoration qui représentoit un bois si naturellement, que peu s'en fallut qu'on ne crût s'être égaré, comme on avoit fait en venant du château de Kernosy à la Maison-brillante. La symphonie se faisoit entendre; dès qu'elle eut fini, l'on chanta les paroles qui suivent, que Tourmeil avoit composées, & où il n'avoit pas oublié madame de Briance, sachant bien qu'elle seroit présente à ce petit opéra, qui n'étoit que de deux scènes, comme Tadillac l'avoit souhaité.

(Si, dans quelques endroits, on trouve peu de justesse, c'est moins la faute de l'auteur que de celle qui raconte ces faits; car n'ayant entendu qu'une fois ces paroles, il est bien difficile de les avoir retenues exactement.)

SCENE Iere.

TIRCIS, PHILEMON.

Philemon.Quand l'amour, dans ces lieux tranquilles,Veut rassembler les Plaisirs les plus doux,Pourquoi, Tircis, les troublez-vous,Par des soupirs & des soins inutiles?Tircis.Je cherche en vain dans ce bois écarté,Un doux repos qui me rende à moi-même.Hélas! est-il pour moi quelque tranquillité?L'impitoyable amour a résolu que j'aime.J'ai fui pour m'affranchir de ses barbares lois;Mais il a fait ma bergère si belle,Qu'à nos regards, dès qu'il l'offre une fois,Ce n'est plus l'éviter que de s'éloigner d'elle.Philemon.En faveur d'un amant si tendre & si fidelle,Amour, lancez, lancez vos traits.Percez le cœur de cette belle,Puisqu'elle a déjà vos attraits.En faveur, &c.Tircis.Percez le cœur de cette belle.Philemon.En faveur d'un amant si tendre & si fidelle.Tircis & Philemon.Amour, lancez, lancez vos traits.Tircis.L'ingrate vient dans ces forêts.Philemon.Je ne veux point troubler les amoureux secrets.

Philemon.

Quand l'amour, dans ces lieux tranquilles,Veut rassembler les Plaisirs les plus doux,Pourquoi, Tircis, les troublez-vous,Par des soupirs & des soins inutiles?

Quand l'amour, dans ces lieux tranquilles,Veut rassembler les Plaisirs les plus doux,Pourquoi, Tircis, les troublez-vous,Par des soupirs & des soins inutiles?

Quand l'amour, dans ces lieux tranquilles,

Veut rassembler les Plaisirs les plus doux,

Pourquoi, Tircis, les troublez-vous,

Par des soupirs & des soins inutiles?

Tircis.

Je cherche en vain dans ce bois écarté,Un doux repos qui me rende à moi-même.Hélas! est-il pour moi quelque tranquillité?L'impitoyable amour a résolu que j'aime.J'ai fui pour m'affranchir de ses barbares lois;Mais il a fait ma bergère si belle,Qu'à nos regards, dès qu'il l'offre une fois,Ce n'est plus l'éviter que de s'éloigner d'elle.

Je cherche en vain dans ce bois écarté,Un doux repos qui me rende à moi-même.Hélas! est-il pour moi quelque tranquillité?L'impitoyable amour a résolu que j'aime.J'ai fui pour m'affranchir de ses barbares lois;Mais il a fait ma bergère si belle,Qu'à nos regards, dès qu'il l'offre une fois,Ce n'est plus l'éviter que de s'éloigner d'elle.

Je cherche en vain dans ce bois écarté,

Un doux repos qui me rende à moi-même.

Hélas! est-il pour moi quelque tranquillité?

L'impitoyable amour a résolu que j'aime.

J'ai fui pour m'affranchir de ses barbares lois;

Mais il a fait ma bergère si belle,

Qu'à nos regards, dès qu'il l'offre une fois,

Ce n'est plus l'éviter que de s'éloigner d'elle.

Philemon.

En faveur d'un amant si tendre & si fidelle,Amour, lancez, lancez vos traits.Percez le cœur de cette belle,Puisqu'elle a déjà vos attraits.En faveur, &c.

En faveur d'un amant si tendre & si fidelle,Amour, lancez, lancez vos traits.Percez le cœur de cette belle,Puisqu'elle a déjà vos attraits.En faveur, &c.

En faveur d'un amant si tendre & si fidelle,

Amour, lancez, lancez vos traits.

Percez le cœur de cette belle,

Puisqu'elle a déjà vos attraits.

En faveur, &c.

Tircis.

Percez le cœur de cette belle.

Percez le cœur de cette belle.

Percez le cœur de cette belle.

Philemon.

En faveur d'un amant si tendre & si fidelle.

En faveur d'un amant si tendre & si fidelle.

En faveur d'un amant si tendre & si fidelle.

Tircis & Philemon.

Amour, lancez, lancez vos traits.

Amour, lancez, lancez vos traits.

Amour, lancez, lancez vos traits.

Tircis.

L'ingrate vient dans ces forêts.

L'ingrate vient dans ces forêts.

L'ingrate vient dans ces forêts.

Philemon.

Je ne veux point troubler les amoureux secrets.

Je ne veux point troubler les amoureux secrets.

Je ne veux point troubler les amoureux secrets.

TIRCIS, SILVIE.


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