C’était dans la loge de l’ambassadeur à Rome. Le second acte d’une représentation de Tristan tirait à sa fin, lorsque Yvonne Müller, ne parvenant pas à détourner son attention de ce qui se passait sur la scène et dans l’orchestre, se sentit prise d’un ennui intolérable. Ce fut presque avec envie qu’elle remarqua alors l’air absorbé et pensif de l’ambassadeur; quand lui, tournant vers elle son regard distrait, mais aussitôt en éveil: »Si nous partions?« dit-il.»Quelle excellente idée«! dit Yvonne Müller en respirant le grand air tiède de la nuit.»Ce n’était pas aussi mal que vous le dites.«»Vous n’écoutiez pas« s’écria-t-elle; »vous étiez en train de rédiger une dépêche. Je lisais cela dans vos yeux. Ah! c’est la dépêche surtout, que j’aurais aimé lire.«»Je n’en doute pas.«»Eh bien non! car en vous observant je me disais: je voudrais qu’il écoute. Vous avez de notre musique un sentiment véritable. Involontairement vous eussiez comparé, et malgré vous vos sympathies se seraient portées vers nous profondément.«Yvonne Müller s’anima soudain d’une belle ardeur, mêlée d’une grande incertitude; elle trouva un nouvel accent pour reprendre.»Ah! je me fais pitié!«»Eh bien, qu’y a-t-il?«»Vous savez bien, ces fous« dit-elle »qui se prennent pour le pape ou l’empereur Napoléon, et passent leur temps à signer des actes imaginaires? Mon mal n’est pas de me croire, mais de vouloir être tout un monde de choses! Rester en dehors des évènements m’accable! Et pour peu que deux souverains aient une rencontre, je suis bouleversée.«»Et pourquoi, grands dieux?«»Mais parce que je voudrais en être. Ne riez pas! — Si vous saviez« continua-t-elle, »combien j’avais intérêt et hâte de venir vous voir! les avis chez nous sont très partagés sur votre compte. Alors je voulais une bonne fois et de mon propre chef vous observer moi-même.«»En vérité« dit il.»L’un de ces partis« débita-t-elle, »estime que vous êtes notre adversaire le plus déclaré, l’autre au contraire tend à se tourner vers vous, à vous accueillir, vous . . . . vous attirer. Je me suis longtemps demandée lequel de ces partis était dans le vrai. Car je me sens influencée par l’opinion de chacun, tant que je ne puis être assurée de la mienne. Mais une fois-que je tiens mon impression personnelle, rien et personne ne saurait l’altérer. Et telle est l’idée — immuable maintenant — que je me suis formée de vous.«Elle était en attendant très embarrassée. Nesachant trop comment interpréter le mutisme de l’ambassadeur, il lui semblait avancer à tâtons et au hasard dans une obscurité complète, et elle n’était pas fâchée, que déjà la voiture s’arrètât devant le palais. Ils montèrent lentement l’admirable escalier et passèrent dans les salles désertes, où leur présence semblait rompre un cercle pâle et insaisissable comme si une haleine de vie troublait dans ces hautes tapisseries, les figures, les fleurs, les bosquets immobiles, comme si dans le silence des ombres affluaient ici autour de choses évanouies et coulaient tristes et inquiètes d’une porte, d’une muraille à l’autre.Ils s’arrêtèrent dans une pièce ornée de grisailles merveilleuses.»Si nous jouions une sonate« proposa-t-il, »en attendant que les autres soient rentrés?«Décidément, se dit-elle, il faut avec les ambassadeurs se charger de toutes les avances, et ce n’est jamais leur tour.»Je pars dans deux jours; ne regretterez-vous pas un peu d’ignorer ma pensée?«»Et quelle est cette pensée?« dit-il simplement.»Il me semble que j’ai un sérieux avantage sur ceux qui revendiquent un jugement sur vous: c’est d’avoir passé un mois dans votre entourage. Quelque réservé et sur ses gardes que soit un homme d’Etat, le domaine de sa pensée se condense et crée autour de lui une atmosphère très spéciale. Et son vague reflet est peut-être plusintéressant à constater que maints gestes précis, dont se tirent les clichés instantanés, mais souvent confus; d’autant plus que pour ces gestes l’imprévu est toujours apte à entrer en cause et à les altérer dans leur effet ou dans leur interprétation. Quant à moi, je doute que les paroles dont Bismarck formula un jour son jugement sur vous, soient de cours aujourd’hui.«»Vous doutez dans le vague« dit-il.»Il m’est d’autant plus facile« remarqua-t-elle, »de provoquer certains pronunciamenti, que personne ne pourrait deviner avec quelle passion je me suis attachée à des questions de ce genre. Et si même j’avouais combien elles me tiennent à coeur, à tel point, qu’immédiatement mon avenir personnel perd à mes yeux toute importance, et rentre dans ses proportions véritables — qui au monde le croirait? Et qui voudrait admettre, ce dont je suis pourtant convaincue, que parmi les nôtres, personne aujourd’hui n’a su vous reconnaître aussi bien que moi?«»Qui sont vraiment les vôtres? Vous étes Française autant qu’allemande!«»Autant qu’Anglaise alors. Je ne trouve pas en nous aujourd’hui de quoi nous suffire. A la longue chaque endroit nous oppresse et nous fatigue, d’un ennui, dont nous ne sommes pas responsables. J’arbore« s’écria-t-elle, »les drapeaux de trois nations pour le moins! Je suis la Jeanne d’Arc de l’époque, moi!«»Diable.«»Vous êtes bien, vous, le diplomate moderne!«»Qu’entendez-vous par le diplomate moderne?«»Talleyrand, par son tempérament comme par ses facultés destructives, m’a toujours semblé le type de l’ancien. Chercher votre qualité maîtresse dans un instinct analogue, serait, je crois, manquer de perspicacité. Non seulement parce qu’il manque à votre nature le trait retors, qui caractérise ce genre de talent, mais parce que le don constructeur est la marque même de vos aptitudes. Je doute que vous puissiez vous sentir dans votre élément, à moins de trouver à bâtir, à construire; et ce don de l’architecte est si éminemment le vôtre que souvent je me demande: N’auriez-vous pas manqué en fin de compte votre véritable champ d’action, si vous n’arrivez pas à jeter un pont sur le fleuve le plus difficile à passer aujourd’hui? Ah! que vous en dressiez le plan c’est surtout ce qui m’importé! car en dehors de l’initiative, j’ai découvert dans votre politique un autre élément essentiellement moderne: le trait généreux si spécial aux Français et si intimement lié à leur rancune!«Yvonne Müller parlait maintenant sans désemparer. »Et je ne crois pas« dit-elle, »à l’élimination du sentiment! Cela aussi est vieux jeu! »Le sentiment n’entre dans la politique que dans un sens restreint, mais c’est un sens qui s’élargira« disait le vieux Bismarck. Et cela d’autant plusque déjà il est devenu plus urgent et pour nous tous peut-être, de poursuivre et de hâter notre politique continentale que notre politique coloniale. Mais il y a beau temps que je soupçonne les idées larges d’ètre rares aussi parmi les ambassadeurs. Qu’en dites-vous?«»Ils n’ont pas si vite fait que vous de résoudre des questions aussi difficiles.«»Difficiles ou non, ce serait une défaite pourtant« soupira-t-elle, »si une solution, qui de droit revient à la diplomatie, devait finalement lui être soustraite, et pour ce roman si pitoyable, hélas! qu’est le nôtre! où se brouiller et se nuire sont les éventualités, où s’aimer sans arriver à s’unir sont les faits.«On entendait dans la cour des roulements de voiture.»Vous m’objecterez peut-ètre« dit Yvonne Müller qui continuait toujours, »que nous avons parfois une étrange manière de faire notre cour; mais les amoureux sont toujours maladroits. Et vous pouvez me croire, je les connais, mes compatriotes. Je les aime en tant qu’Allemande, et je les aime encore avec une certaine dose d’irritation en tant que Française. Il n’y a donc personne qui les aime davantage. Mais vous ne me dites rien?«»C’est que nous n’avons plus le temps« dit il.Les salles s’inondaient de lumière, un bruissement de soie, de pas légers et de voix-approchait.
C’était dans la loge de l’ambassadeur à Rome. Le second acte d’une représentation de Tristan tirait à sa fin, lorsque Yvonne Müller, ne parvenant pas à détourner son attention de ce qui se passait sur la scène et dans l’orchestre, se sentit prise d’un ennui intolérable. Ce fut presque avec envie qu’elle remarqua alors l’air absorbé et pensif de l’ambassadeur; quand lui, tournant vers elle son regard distrait, mais aussitôt en éveil: »Si nous partions?« dit-il.
»Quelle excellente idée«! dit Yvonne Müller en respirant le grand air tiède de la nuit.
»Ce n’était pas aussi mal que vous le dites.«
»Vous n’écoutiez pas« s’écria-t-elle; »vous étiez en train de rédiger une dépêche. Je lisais cela dans vos yeux. Ah! c’est la dépêche surtout, que j’aurais aimé lire.«
»Je n’en doute pas.«
»Eh bien non! car en vous observant je me disais: je voudrais qu’il écoute. Vous avez de notre musique un sentiment véritable. Involontairement vous eussiez comparé, et malgré vous vos sympathies se seraient portées vers nous profondément.«
Yvonne Müller s’anima soudain d’une belle ardeur, mêlée d’une grande incertitude; elle trouva un nouvel accent pour reprendre.
»Ah! je me fais pitié!«
»Eh bien, qu’y a-t-il?«
»Vous savez bien, ces fous« dit-elle »qui se prennent pour le pape ou l’empereur Napoléon, et passent leur temps à signer des actes imaginaires? Mon mal n’est pas de me croire, mais de vouloir être tout un monde de choses! Rester en dehors des évènements m’accable! Et pour peu que deux souverains aient une rencontre, je suis bouleversée.«
»Et pourquoi, grands dieux?«
»Mais parce que je voudrais en être. Ne riez pas! — Si vous saviez« continua-t-elle, »combien j’avais intérêt et hâte de venir vous voir! les avis chez nous sont très partagés sur votre compte. Alors je voulais une bonne fois et de mon propre chef vous observer moi-même.«
»En vérité« dit il.
»L’un de ces partis« débita-t-elle, »estime que vous êtes notre adversaire le plus déclaré, l’autre au contraire tend à se tourner vers vous, à vous accueillir, vous . . . . vous attirer. Je me suis longtemps demandée lequel de ces partis était dans le vrai. Car je me sens influencée par l’opinion de chacun, tant que je ne puis être assurée de la mienne. Mais une fois-que je tiens mon impression personnelle, rien et personne ne saurait l’altérer. Et telle est l’idée — immuable maintenant — que je me suis formée de vous.«
Elle était en attendant très embarrassée. Nesachant trop comment interpréter le mutisme de l’ambassadeur, il lui semblait avancer à tâtons et au hasard dans une obscurité complète, et elle n’était pas fâchée, que déjà la voiture s’arrètât devant le palais. Ils montèrent lentement l’admirable escalier et passèrent dans les salles désertes, où leur présence semblait rompre un cercle pâle et insaisissable comme si une haleine de vie troublait dans ces hautes tapisseries, les figures, les fleurs, les bosquets immobiles, comme si dans le silence des ombres affluaient ici autour de choses évanouies et coulaient tristes et inquiètes d’une porte, d’une muraille à l’autre.
Ils s’arrêtèrent dans une pièce ornée de grisailles merveilleuses.
»Si nous jouions une sonate« proposa-t-il, »en attendant que les autres soient rentrés?«
Décidément, se dit-elle, il faut avec les ambassadeurs se charger de toutes les avances, et ce n’est jamais leur tour.
»Je pars dans deux jours; ne regretterez-vous pas un peu d’ignorer ma pensée?«
»Et quelle est cette pensée?« dit-il simplement.
»Il me semble que j’ai un sérieux avantage sur ceux qui revendiquent un jugement sur vous: c’est d’avoir passé un mois dans votre entourage. Quelque réservé et sur ses gardes que soit un homme d’Etat, le domaine de sa pensée se condense et crée autour de lui une atmosphère très spéciale. Et son vague reflet est peut-être plusintéressant à constater que maints gestes précis, dont se tirent les clichés instantanés, mais souvent confus; d’autant plus que pour ces gestes l’imprévu est toujours apte à entrer en cause et à les altérer dans leur effet ou dans leur interprétation. Quant à moi, je doute que les paroles dont Bismarck formula un jour son jugement sur vous, soient de cours aujourd’hui.«
»Vous doutez dans le vague« dit-il.
»Il m’est d’autant plus facile« remarqua-t-elle, »de provoquer certains pronunciamenti, que personne ne pourrait deviner avec quelle passion je me suis attachée à des questions de ce genre. Et si même j’avouais combien elles me tiennent à coeur, à tel point, qu’immédiatement mon avenir personnel perd à mes yeux toute importance, et rentre dans ses proportions véritables — qui au monde le croirait? Et qui voudrait admettre, ce dont je suis pourtant convaincue, que parmi les nôtres, personne aujourd’hui n’a su vous reconnaître aussi bien que moi?«
»Qui sont vraiment les vôtres? Vous étes Française autant qu’allemande!«
»Autant qu’Anglaise alors. Je ne trouve pas en nous aujourd’hui de quoi nous suffire. A la longue chaque endroit nous oppresse et nous fatigue, d’un ennui, dont nous ne sommes pas responsables. J’arbore« s’écria-t-elle, »les drapeaux de trois nations pour le moins! Je suis la Jeanne d’Arc de l’époque, moi!«
»Diable.«
»Vous êtes bien, vous, le diplomate moderne!«
»Qu’entendez-vous par le diplomate moderne?«
»Talleyrand, par son tempérament comme par ses facultés destructives, m’a toujours semblé le type de l’ancien. Chercher votre qualité maîtresse dans un instinct analogue, serait, je crois, manquer de perspicacité. Non seulement parce qu’il manque à votre nature le trait retors, qui caractérise ce genre de talent, mais parce que le don constructeur est la marque même de vos aptitudes. Je doute que vous puissiez vous sentir dans votre élément, à moins de trouver à bâtir, à construire; et ce don de l’architecte est si éminemment le vôtre que souvent je me demande: N’auriez-vous pas manqué en fin de compte votre véritable champ d’action, si vous n’arrivez pas à jeter un pont sur le fleuve le plus difficile à passer aujourd’hui? Ah! que vous en dressiez le plan c’est surtout ce qui m’importé! car en dehors de l’initiative, j’ai découvert dans votre politique un autre élément essentiellement moderne: le trait généreux si spécial aux Français et si intimement lié à leur rancune!«
Yvonne Müller parlait maintenant sans désemparer. »Et je ne crois pas« dit-elle, »à l’élimination du sentiment! Cela aussi est vieux jeu! »Le sentiment n’entre dans la politique que dans un sens restreint, mais c’est un sens qui s’élargira« disait le vieux Bismarck. Et cela d’autant plusque déjà il est devenu plus urgent et pour nous tous peut-être, de poursuivre et de hâter notre politique continentale que notre politique coloniale. Mais il y a beau temps que je soupçonne les idées larges d’ètre rares aussi parmi les ambassadeurs. Qu’en dites-vous?«
»Ils n’ont pas si vite fait que vous de résoudre des questions aussi difficiles.«
»Difficiles ou non, ce serait une défaite pourtant« soupira-t-elle, »si une solution, qui de droit revient à la diplomatie, devait finalement lui être soustraite, et pour ce roman si pitoyable, hélas! qu’est le nôtre! où se brouiller et se nuire sont les éventualités, où s’aimer sans arriver à s’unir sont les faits.«
On entendait dans la cour des roulements de voiture.
»Vous m’objecterez peut-ètre« dit Yvonne Müller qui continuait toujours, »que nous avons parfois une étrange manière de faire notre cour; mais les amoureux sont toujours maladroits. Et vous pouvez me croire, je les connais, mes compatriotes. Je les aime en tant qu’Allemande, et je les aime encore avec une certaine dose d’irritation en tant que Française. Il n’y a donc personne qui les aime davantage. Mais vous ne me dites rien?«
»C’est que nous n’avons plus le temps« dit il.
Les salles s’inondaient de lumière, un bruissement de soie, de pas légers et de voix-approchait.
Aus der Revue »le Continent« 1907.
Anmerkungen zur TranskriptionOffensichtliche Druckfehler wurden korrigiert wie hier aufgeführt (vorher/nachher):...pyschologischtiefst Begründeten, was der Mensch ......psychologischtiefst Begründeten, was der Mensch ...... zieht ...... zieht....... mitempfand, von jener Flut von Trübsaleingegeholt, ...... mitempfand, von jener Flut von Trübsaleingeholt, ...... der Verschmelzung unsererQualiättender Keim ...... der Verschmelzung unsererQualitätender Keim ...... protestantischen Deutschen ist heute derkatholiche...... protestantischen Deutschen ist heute derkatholische...... de Lespinasse, éclairez-moi, fortifiez-moi. Je vous ...... de Lespinasse,„éclairez-moi, fortifiez-moi. Je vous ...
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