Lorsqu'il entra dans la salle, il aperçut Albert, dont la présence le déconcerta d'abord; mais il se remit bientôt, et avec beaucoup de feu il exposa son opinion au bailli. Celui-ci secoua la tête à plusieurs reprises; et quoique Werther mit dans son discours toute la chaleur de la conviction, et toute la vivacité, toute l'énergie qu'un homme peut apporter à la défense d'un de ses semblables, cependant, comme on le croira sans peine, le bailli n'en fut point ébranlé. Il ne laissa même pas finir notre ami; il le réfuta vivement, et le blâma de prendre un meurtrier sous sa protection; il lui fit sentir que de cette manière les lois seraient toujours éludées, et que la sûreté publique serait anéantie: il ajouta que d'ailleurs, dans une affaire aussi grave, il ne pouvait rien faire sans se charger de la plus grande responsabilité, et qu'il fallait que tout se fit avec les formalités légales.
Werther ne se rendit pas encore, mais il se borna alors à demander que le bailli fermât les yeux, si l'on pouvait faciliter l'évasion du jeune homme. Le bailli lui refusa aussi cela. Albert, qui prit enfin part à la conversation, exprima la même opinion que son beau-père. Werther fut réduit au silence; il s'en alla navré de douleur, après que le bailli lui eut encore répété plusieurs fois: «Non, rien ne peut le sauver!»
Nous voyons combien il fut frappé de ces paroles, dans un petit billet que l'on trouva parmi ses papiers, et qui fut certainement écrit ce jour-là:
«On ne peut te sauver, malheureux! Je le vois bien, on ne peut te sauver.»
Ce qu'avait dit Albert en présence du bailli sur l'affaire du prisonnier avait singulièrement mortifié Werther. Il avait cru y remarquer quelque allusion à lui-même et à ses propres sentiments; et quoique, après y avoir plus mûrement réfléchi, il comprit bien que ces deux hommes pouvaient avoir raison, il sentait cependant qu'il serait au-dessus de ses forces d'en convenir.
Nous trouvons dans ses papiers une note qui a trait à cet événement, et qui exprime peut-être ses vrais sentiments pour Albert:
«À quoi sert de me dire et de me répéter: Il est honnête et bon! Mais il me déchire jusqu'au fond du cœur; je ne puis être juste!»
La soirée étant douce et le temps disposé au dégel, Charlotte et Albert s'en retournèrent à pied. En chemin, Charlotte regardait çà et là, comme si la société de Werther lui eut manqué. Albert se mit à parler de lui. Il le blâma, tout en lui rendant justice. Il en vint à sa malheureuse passion, et souhaita pour lui-même qu'il fût possible de l'éloigner. «Je le souhaite aussi pour nous, dit-il; et, je t'en prie, tâche de donner une autre direction à ses relations avec toi, et de rendre plus rares ses visites si multipliées. Le monde y fait attention, et je sais qu'on en a déjà parlé.» Charlotte ne dit rien. Albert parut avoir senti ce silence: au moins, depuis ce temps, il ne parla plus de Werther devant elle, et, si elle en parlait, il laissait tomber la conversation, ou la faisait changer de sujet.
La vaine tentative que Werther avait faite pour sauver le malheureux paysan était comme le dernier éclat de la flamme d'une lumière qui s'éteint: il n'en retomba que plus fort dans la douleur et l'abattement. Il eut une sorte de désespoir quand il apprit qu'on l'appellerait peut-être en témoignage contre le coupable, qui maintenant avait recours aux dénégations.
Tout ce qui lui était arrivé de désagréable dans sa vie active, ses chagrins auprès de l'ambassadeur, tous ses projets manqués, tout ce qui l'avait jamais blessé, lui revenait et l'agitait encore. Il se trouvait par tout cela même comme autorisé à l'inactivité; il se voyait privé de toute perspective, et incapable, pour ainsi dire, de prendre la vie par aucun bout. C'est ainsi que, livré entièrement à ses sombres idées et à sa passion, plongé dans l'éternelle uniformité de ses douloureuses relations avec l'être aimable et adoré dont il troublait le repos, détruisant ses forces sans but, et s'usant sans espérances, il se familiarisait chaque jour avec une affreuse pensée et s'approchait de sa fin.
Quelques lettres qu'il a laissées, et que nous insérons ici, sont les preuves les plus irrécusables de son trouble, de son délire, de ses pénibles tourments, de ses combats, et de son dégoût de la vie.
«Cher Wilhelm! je suis dans l'état où devaient être ces malheureux qu'on croyait possédés d'un esprit malin. Cela me prend souvent. Ce n'est pas angoisse, ce n'est point désir: c'est une rage intérieure, inconnue, qui menace de déchirer mon sein, qui me serre la gorge, qui me suffoque! Alors je souffre, je souffre, et je cherche à me fuir, et je m'égare au milieu des scènes nocturnes et terribles qu'offre cette saison ennemie des hommes.
«Hier soir, il me fallut sortir. Le dégel était survenu subitement. J'avais entendu dire que la rivière était débordée, que tous les ruisseaux jusqu'à Wahlheim s'étaient gonflés et que l'inondation couvrait toute ma chère vallée. J'y courus après onze heures. C'était un terrible spectacle!... Voir de la cime d'un roc, à la clarté de la lune, les torrents rouler sur les champs, les prés, les baies, inonder tout, le vallon bouleversé, et, à sa place, une mer houleuse livrée aux sifflements aigus du vent... Et lorsque après une profonde obscurité la lune reparaissait, et qu'un reflet superbe et terrible me montrait de nouveau les flots roulant et résonnant à mes pieds, alors il me prenait une idée, un frissonnement, et puis bientôt un désir... Ah! les bras étendus, j'étais là devant l'abîme, et je brûlais de m'y jeter, de m'y jeter! Je me perdais dans l'idée délicieuse d'y précipiter mes tourments, mes souffrances, avec du bruit, comme des vagues. Oh!... et tu n'eus pas la force de lever le pied et de finir tous tes maux... Mon sablier n'est pas encore à sa fin, je le sens! Ô mon ami! combien volontiers j'aurais donné mon existence d'homme, pour, avec l'ouragan, déchirer les nuées, soulever les flots! Serait-il possible que ces délices ne devinssent jamais le partage de celui qui languit aujourd'hui dans sa prison?
«Et quel fut mon chagrin, en abaissant mes regards sur un endroit où je m'étais reposé avec Charlotte, sous un saule, après nous être promenés à la chaleur! Cette petite place était aussi inondée, et à peine je reconnus le saule! «Et ses prairies, pensai-je, et les environs de la maison de chasse! Comme le torrent doit avoir arraché, détruit nos berceaux!» Et le rayon doré du passé brilla dans mon âme... comme à un prisonnier vient un rêve de troupeau, de prairies, d'honneurs. J'étais debout là... Je ne m'en veux pas, car j'ai le courage de mourir. J'aurais dû... Et me voilà comme la vieille qui demande son bois aux haies et son pain aux portes, pour soutenir et prolonger d'un instant sa triste et défaillante existence.»
«Qu'est-ce, mon ami? Je suis effrayé de moi-même. L'amour que j'ai pour elle n'est-il pas l'amour le plus saint, le plus pur, le plus fraternel? Ai-je jamais senti dans mon âme un désir coupable?... Je ne veux point jurer... Et maintenant des rêves! Oh! que ceux-là avaient raison, qui attribuaient ces effets opposés à des forces diverses! Cette nuit... je tremble de te le dire... je la tenais dans mes bras, étroitement serrée contre mon sein, et je couvrais sa belle bouche, sa bouche balbutiante d'amour, d'un million de baisers. Mon œil nageait dans l'ivresse du sien. Dieu! serait-ce un crime que le bonheur que je goûte encore à me rappeler intimement tous ces ardents plaisirs? Charlotte! Charlotte!... C'est fait de moi!... mes sens se troublent. Depuis huit jours je ne pense plus. Mes yeux sont remplis de larmes. Je ne suis bien nulle part, et je suis bien partout... Je ne souhaite rien, ne désire rien. Il vaudrait mieux que je partisse.»
La résolution de sortir du monde s'était accrue et fortifiée dans l'âme de Werther au milieu de ces circonstances. Depuis son retour auprès de Charlotte, il avait toujours considéré la mort comme sa dernière perspective, et comme une ressource qui ne lui manquerait pas. Mais il s'était cependant promis de ne point s'y porter avec violence et précipitation, et de ne faire ce pas qu'avec la plus grande conviction et le plus grand calme.
Son incertitude, ses combats avec lui-même, paraissent dans quelques lignes qui sans doute commençaient une lettre à son ami; le papier ne porte pas de date:
«Sa présence, sa destinée, l'intérêt qu'elle prend à mon sort, expriment encore les dernières larmes de mon cerveau calciné.
«Lever le rideau et passer derrière... voilà tout! Pourquoi frémir? pourquoi hésiter? Est-ce parce qu'on ignore ce qu'il y a derrière?... parce qu'on n'en revient point?... et que c'est le propre de notre esprit de supposer que tout est confusion et ténèbres là où nous ne savons pas d'une manière certaine ce qu'il y a?»
Il s'habitua de plus en plus à ces funestes idées, et chaque jour elles lui devinrent plus familières. Son projet fut arrêté enfin irrévocablement; on en trouve la preuve dans cette lettre à double entente qu'il écrivit à son ami.
«Cher Wilhelm, je rends grâce à ton amitié d'avoir si bien compris ce que je voulais dire. Oui, tu as raison, il vaudrait mieux pour moi que je partisse. La proposition que tu me fais de retourner vers vous n'est pas tout à fait de mon goût: au moins je voudrais faire un détour, surtout au moment où nous pouvons espérer une gelée soutenue et de beaux chemins. Je suis aussi très-content de ton dessein de venir me chercher; accorde-moi seulement quinze jours, et attends encore une lettre de moi qui te donne des nouvelles ultérieures. Il ne faut pas cueillir le fruit avant qu'il soit mûr, et quinze jours de plus ou de moins font beaucoup. Tu diras à ma mère qu'elle prie pour son fils, et que je lui demande pardon de tous les chagrins que je lui ai causés. C'était mon destin de faire le tourment des personnes dont j'aurais dû faire la joie. Adieu, mon cher ami. Que le ciel répande sur toi toutes ses bénédictions! Adieu.»
Nous ne chercherons pas à rendre ce qui se passait à cette époque dans l'âme de Charlotte, et ce qu'elle éprouvait à l'égard de son mari et de son malheureux ami, quoique en nous-mêmes nous nous en fassions bien une idée, d'après la connaissance de son caractère. Mais toute femme douée d'une belle âme s'identifiera avec elle et comprendra ce qu'elle souffrait.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était très-décidée à tout faire pour éloigner Werther. Si elle temporisait, son hésitation provenait de compassion et d'amitié; elle savait combien cet effort coûterait à Werther, elle savait qu'il lui serait presque impossible. Cependant elle se vit bientôt forcée de prendre une détermination: Albert continuait à garder sur ce sujet le même silence qu'elle avait elle-même gardé; et il lui importait d'autant plus de prouver par ses actions combien ses sentiments étaient dignes de ceux de son mari.
Le jour que Werther écrivit à son ami la dernière lettre que nous venons de rapporter était le dimanche avant Noël; il vint le soir chez Charlotte, et la trouva seule. Elle s'occupait de préparer les joujoux qu'elle destinait à ses frères et sœurs pour les étrennes. Il parla de la joie qu'auraient les enfants, et de ce temps où l'ouverture inattendue d'une porte et l'apparition d'un arbre décoré de cierges, de sucreries et de pommes, nous causent les plus grands ravissements[12]. «Vous aussi, dit Charlotte en cachant son embarras sous un aimable sourire, vous aussi, vous aurez vos étrennes, si vous êtes bien sage; une petite bougie, et puis quelque chose encore.—Et qu'appelez-vous être bien sage? s'écria-t-il. Comment dois-je être? comment puis-je être?—Jeudi soir, reprit-elle, est la veille de Noël; les enfants viendront alors, et mon père avec eux; chacun aura ce qui lui est destiné. Venez aussi... mais pas avant...» Werther était interdit. «Je vous en prie, continua-t-elle, qu'il en soit ainsi; je vous en prie pour mon repos. Cela ne peut pas durer ainsi, non, cela ne se peut pas.» Il détourna les yeux de dessus elle, et se mit à marcher à grands pas dans la chambre, en répétant entre les dents: «Cela ne peut pas durer!» Charlotte, qui s'aperçut de l'état violent où l'avaient mis ses paroles, chercha, par mille questions, à le distraire de ses pensées; mais ce fut en vain. «Non, Charlotte, s'écria-t-il, non, je ne vous reverrai plus!—Pourquoi donc, Werther? reprit-elle. Vous pouvez, vous devez nous revoir; seulement soyez plus maître de vous! Oh! pourquoi êtes-vous né avec cette fougue, avec cet emportement indomptable et passionné que vous mettez à tout ce qui vous attache une fois! Je vous en prie, ajouta-t-elle en lui prenant la main, soyez maître de nous! Que de jouissances vous assurent votre esprit, vos talents, vos connaissances! Soyez homme, rompez ce fatal attachement pour une créature qui ne peut rien que vous plaindre!» Il grinça les dents, et la regarda d'un air sombre. Elle prit sa main. «Un seul moment de calme, Werther! lui dit-elle. Ne sentez-vous pas que vous vous abusez, que vous courez volontairement à votre perte? Pourquoi faut-il que ce soit moi, Werther! moi qui appartiens à un autre, précisément moi? Je crains bien, oui, je crains que ce ne soit cette impossibilité même de m'obtenir qui rende vos désirs si ardents!» Il retira sa main des siennes, et la regardant d'un œil fixe et mécontent: «C'est bien, s'écria-t-il, c'est très-bien! Cette remarque est peut-être d'Albert? Elle est profonde! très-profonde!—Chacun peut la faire, reprit-elle. N'y aurait-il donc dans le monde entier aucune femme qui pût remplir les vœux de votre cœur? Gagnez sur vous de la chercher, et je vous jure que vous la trouverez. Depuis longtemps, pour vous et pour nous, je m'afflige de l'isolement où vous vous renfermez. Prenez sur vous! Un voyage vous ferait du bien, sans aucun doute. Cherchez un objet digne de votre amour, et revenez alors: nous jouirons tous ensemble de la félicité que donne une amitié sincère.
—On pourrait imprimer cela, dit Werther avec un sourire amer, et le recommander à tous les instituteurs. Ah! Charlotte, laissez-moi encore quelque répit: tout s'arrangera!—Eh bien, Werther, ne revenez pas avant la veille de Noël!» Il voulait répondre; Albert entra. On se donna le bonsoir avec un froid de glace. Ils se mirent à se promener l'un à côté de l'autre dans l'appartement d'un air embarrassé. Werther commença un discours insignifiant, et cessa bientôt de parler. Albert fit de même; puis il interrogea sa femme sur quelques affaires dont il l'avait chargée. En apprenant qu'elles n'étaient pas encore arrangées, il lui dit quelques mots que Werther trouva bien froids et même durs. Il voulait s'en aller, et il ne le pouvait pas. Il balança jusqu'à huit heures, et son humeur ne fit que s'aigrir. Quand on vint mettre le couvert, il prit sa canne et son chapeau. Albert le pria de rester; mais il ne vit dans cette invitation qu'une politesse insignifiante: il remercia très-froidement, et sortit.
Il retourna chez lui, prit la lumière des mains de son domestique qui voulait l'éclairer, et monta seul à sa chambre. Il sanglotait, parcourait la chambre à grands pas, se parlait à lui-même à haute voix, et d'une manière très-animée. Il finit par se jeter tout habillé sur son lit, où le trouva son domestique, qui prit sur lui d'entrer sur les onze heures pour lui demander s'il ne voulait pas qu'il lui tirât ses bottes. Il y consentit, et lui dit de ne point entrer le lendemain matin dans sa chambre sans avoir été appelé.
Le lundi matin, 24 décembre, il commença à écrire à Charlotte la lettre suivante, qui, après sa mort, fut trouvée cachetée sur son secrétaire, et qui fut remise à Charlotte. Je la détacherai ici par fragments, comme il parait l'avoir écrite:
«C'est une chose résolue, Charlotte, je veux mourir, et je te l'écris sans aucune exaltation romanesque, de sang-froid, le matin du jour où je te verrai pour la dernière fois. Quand tu liras ceci, ma chère, le tombeau couvrira déjà la dépouille glacée du malheureux qui ne connaît pas de plaisir plus doux, pour les derniers moments de sa vie, que de s'entretenir avec toi. J'ai eu une nuit terrible et aussi bienfaisante. Elle a fixé, affermi ma résolution. Je veux mourir! Quand je m'arrachai hier d'auprès de toi, quelle convulsion j'éprouvais dans mon âme! quel horrible serrement de cœur! comme ma vie, se consumant près de toi sans joie, sans espérance, me glaçait et me faisait horreur! Je pus à peine arriver jusqu'à ma chambre. Je me jetai à genoux, tout hors de moi; et, ô Dieu! tu m'accordas une dernière fois le soulagement des larmes les plus amères. Mille projets, mille idées se combattirent dans mon âme; et enfin il n'y resta plus qu'une seule idée, bien arrêtée, bien inébranlable. Je veux mourir! Je me couchai, et, ce matin, dans tout le calme du réveil, je trouvai encore dans mon cœur cette résolution ferme et inébranlable: Je veux mourir!... Ce n'est point désespoir, c'est la certitude que j'ai fini ma carrière, et que je me sacrifie pour toi. Oui, Charlotte, pourquoi te le cacher? il faut que l'un de nous trois périsse, et je veux que ce soit moi. Ô ma chère! une idée furieuse s'est insinuée dans mon cœur déchiré, souvent... de tuer ton époux... toi... moi!... Ainsi soit-il donc! Lorsque sur le soir d'un beau jour d'été tu graviras la montagne, pense à moi alors, et souviens-toi combien de fois je parcourus cette vallée. Regarde ensuite vers le cimetière, et que ton œil voie comme le vent berce l'herbe sur ma tombe, aux derniers rayons du soleil couchant... J'étais calme en commençant, et maintenant ces images m'affectent avec tant de force, que je pleure comme un enfant.»
Sur les dix heures, Werther appela son domestique; et, en se faisant habiller, il lui dit qu'il allait faire un voyage de quelques jours; qu'il n'avait qu'à nettoyer ses habits et préparer tout pour faire les malles. Il lui ordonna aussi de demander les mémoires des marchands, de rapporter quelques livres qu'il avait prêtés, et de payer deux mois d'avance à quelques pauvres qui recevaient de lui une aumône chaque semaine.
Il se fit apporter à manger dans sa chambre; et, après qu'il eut diné, il alla chez le bailli, qu'il ne trouva pas à la maison. Il se promena dans le jardin d'un air pensif: il semblait qu'il voulut rassembler en foule tous les souvenirs capables d'augmenter sa tristesse.
Les enfants ne le laissèrent pas longtemps en repos. Ils coururent à lui en sautant, et lui dirent que quand demain, et encore demain, et puis encore un jour seraient venus, ils recevraient de Lolotte leur présent de Noël; et, là-dessus, ils lui étalèrent toutes les merveilles que leur imagination leur promettait. «Demain, s'écria-t-il, et encore demain, et puis encore un jour!» Il les embrassa tous tendrement, et allait les quitter, lorsque le plus jeune voulut encore lui dire quelque chose à l'oreille. Il lui dit en confidence que ses grands frères avaient écrit de beaux compliments du jour de l'an; qu'ils étaient longs; qu'il y en avait un pour le papa, un pour Albert et Charlotte, et un aussi pour M. Werther, et qu'on les présenterait de grand matin, le jour de Noël.
Ces derniers mots l'accablèrent: il leur donna à tous quelque chose, monta à cheval, les chargea de faire ses compliments, et partit les larmes aux yeux.
Il revint chez lui vers les cinq heures, recommanda à la servante d'avoir soin du feu, et de l'entretenir jusqu'à la nuit. Il dit au domestique d'emballer ses livres et son linge, et d'arranger ses habits dans sa malle. C'est alors vraisemblablement qu'il écrivit le paragraphe qui suit de sa dernière lettre à Charlotte:
«Tu ne m'attends pas. Tu crois que j'obéirai, et que je ne te verrai que la veille de Noël. Charlotte! aujourd'hui ou jamais. La veille de Noël tu tiendras ce papier dans ta main, tu frémiras, et tu le mouilleras de tes larmes. Je le veux, il le faut! Oh! que je suis content d'avoir pris mon parti!»
Cependant Charlotte se trouvait dans une situation bien triste. Son dernier entretien avec Werther lui avait mieux fait sentir encore combien il lui serait difficile de l'éloigner; elle comprenait mieux qu'elle ne l'avait fait jusque-là tous les tourments qu'il aurait à souffrir pour se séparer d'elle.
Elle avait dit, comme en passant, en présence de son mari, que Werther ne reviendrait point avant la veille de Noël; et Albert était monté à cheval pour aller chez un bailli du voisinage terminer une affaire qui devait le retenir jusqu'au lendemain.
Elle était seule; aucun de ses frères n'était autour d'elle. Elle s'abandonna tout entière à ses pensées qui erraient sur sa situation présente et sur l'avenir. Elle se voyait liée pour la vie à un homme dont elle connaissait l'amour et la fidélité, et qu'elle aimait de toute son âme; à un homme dont le caractère paisible et solide paraissait formé par le ciel pour assurer le bonheur d'une honnête femme; elle sentait ce qu'un tel époux serait toujours pour elle et pour sa famille. D'un autre côté, Werther lui était devenu si cher, et dès le premier instant la sympathie entre eux s'était si bien manifestée, leur longue liaison avait amené tant de rapports intimes, que son cœur eu avait reçu des impressions ineffaçables. Elle était accoutumée à partager avec lui tous ses sentiments et toutes ses pensées; et son départ la menaçait de lui faire un vide qu'elle ne pourrait plus remplir. Oh! si elle avait pu, dans cet instant, le changer en un frère, combien elle eût été heureuse! s'il y avait eu moyen de le marier à une de ses amies! si elle avait pu aussi espérer de rétablir entièrement la bonne intelligence entre Albert et lui!
Elle passa en revue dans son esprit toutes ses amies: elle trouvait toujours à chacune d'elles quelque défaut, et il n'y en eut aucune qui lui parût digne.
Au milieu de toutes ces réflexions, elle finit par sentir profondément, sans oser se l'avouer, que le désir secret de son âme était de le garder pour elle-même, tout en se répétant qu'elle ne pouvait, qu'elle ne devait pas le garder. Son âme, si pure, si belle, et toujours si invulnérable à la tristesse, reçut en ce moment l'empreinte do cette mélancolie qui n'entrevoit plus la perspective du bonheur. Son cœur était oppressé, et un sombre nuage couvrait ses yeux.
Il était six heures et demie lorsqu'elle entendit Werther monter l'escalier; elle reconnut à l'instant ses pas et sa voix qui la demandait. Comme son cœur battit vivement à son approche, et peut-être pour la première fois! Elle aurait volontiers fait dire qu'elle n'y était pas; et, quand il entra, elle lui cria avec une espèce d'égarement passionné: «Vous ne m'avez pas tenu parole!—Je n'ai rien promis, fut sa réponse.—Au moins auriez-vous dû avoir égard à ma prière; je vous avais demandé cela pour notre tranquillité commune.»
Elle ne savait que dire ni que faire, quand elle pensa à envoyer inviter deux de ses amies, pour ne pas se trouver seule avec Werther. Il déposa quelques livres qu'il avait apportés, et en demanda d'autres. Tantôt elle souhaitait voir arriver ses amies, tantôt qu'elles ne vinssent pas, lorsque la servante rentra, et lui dit qu'elles s'excusaient toutes deux de ne pouvoir venir.
Elle voulait d'abord faire rester cette fille, avec son ouvrage, dans la chambre voisine, et puis elle changea d'idée. Werther se promenait à grands pas. Elle se mit à son clavecin, et commença un menuet; mais ses doigts se refusaient. Elle se recueillit, et vint s'asseoir d'un air tranquille auprès de Werther, qui avait pris sa place accoutumée sur le canapé.
«N'avez-vous rien à lire?» dit-elle. Il n'avait rien. «Ici, dans mon tiroir, continua-t-elle, est votre traduction de quelques chants d'Ossian: je ne l'ai point encore lue, car j'espérais toujours vous l'entendre lire vous-même, mais cela n'a jamais pu s'arranger.» Il sourit, et alla chercher son cahier. En frisson le saisit en y portant la main, et ses yeux se remplirent de larmes quand il l'ouvrit; il se rassit, et lut:
«Étoile de la nuit naissante, te voilà qui étincelles à l'occident, tu lèves ta brillante tête sur la nuée, tu l'avances majestueusement le long de la colline. Que regardes-tu sur la bruyère? Les vents orageux se sont apaisés; le murmure du torrent lointain se fait entendre; les vagues viennent expirer au pied du rocher, et les insectes du soir bourdonnent dans les airs. Que regardes-tu, belle lumière? Mais tu souris et tu t'en vas joyeusement. Les ondes t'entourent, et baignent ton aimable chevelure. Adieu, tranquille rayon. Et toi, parais, toi, superbe; lumière de l'âme d'Ossian.
«Et elle parait dans tout son éclat. Je vois mes amis morts. Ils s'assemblent à Lora, comme aux jours qui sont passés. Fingal vient, comme une humide colonne de brouillard. Autour de lui sont ses héros; voila les bardes! Ullin aux cheveux gris, majestueux Ryno, Alpin, chantre aimable, et loi, plaintive Minona! comme vous êtes changés, mes amis, depuis les jours de fête de Selma, alors que nous nous disputions l'honneur du chant, comme les zéphyrs du printemps font, l'un après l'autre, plier les hautes herbes sur la colline!
«Alors Minona s'avançait dans sa beauté, le regard baissé, les yeux pleins de larmes; sa chevelure flottait, en résistant au vent vagabond qui soufflait du haut de la colline. L'âme des guerriers devint sombre quand sa douce voix s'éleva; car ils avaient vu souvent la tombe de Salgar, ils avaient souvent vu la sombre demeure de la blanche Colma. Colma était abandonnée sur la colline, seule avec sa voix mélodieuse; Salgar avait promis de venir, mais la nuit se répandait autour d'elle. Écoutez de Colma la voix, lorsqu'elle était seule sur la colline.
[12]C'est l'usage en Allemagne d'enfermer, la veille de Noël, un arbre chargé de petits cierges et de bonbons, dans une fausse armoire qu'on ouvre a l'instant où l'on s'y attend le moins, pour donner aux enfants le plaisir de la surprise.
[12]C'est l'usage en Allemagne d'enfermer, la veille de Noël, un arbre chargé de petits cierges et de bonbons, dans une fausse armoire qu'on ouvre a l'instant où l'on s'y attend le moins, pour donner aux enfants le plaisir de la surprise.
«Il fait nuit. Je suis seule, égarée sur l'orageuse colline. Le vent souille dans les montagnes. Le torrent roule avec fracas des rochers. Aucune cabane ne me défend de la pluie, ne me défend sur l'orageuse colline.
«Ô lune! sors de tes nuages! paraissez, étoiles de la nuit! Que quelque rayon me conduise à l'endroit où mon amour repose des fatigues de la chasse; son arc détendu à côté de lui, ses chiens haletants autour de lui! Faut-il, faut-il que je sois assise ici seule sur le roc au-dessus du torrent! Le torrent est gonflé et l'ouragan mugit. Je n'entends pas la voix de mon amant.
«Pourquoi tarde mon Salgar? a-t-il oublié sa promesse? Voilà bien le rocher et l'arbre, et voici le bruyant torrent. Salgar, tu m'avais promis d'être ici à l'approche de la nuit. Hélas! où s'est égaré mon Salgar? Avec toi je voulais fuir, abandonner père et frère, les orgueilleux! Depuis longtemps nos familles sont ennemies, mais nous ne sommes point ennemis, ô Salgar!
«Tais-toi un instant, ô vent! silence un instant, ô torrent! que ma voix résonne à travers la vallée, que mon voyageur m'entende! Salgar, c'est moi qui appelle. Voici l'arbre et le rocher. Salgar, mon ami, je suis ici, pourquoi ne viens-tu pas?
«Ah! la lune parait, les flots brillent dans la vallée, les rochers blanchissent; je vois au loin... Mais je ne le vois pas sur la cime; ses chiens devant lui n'annoncent pas son arrivée. Faut-il que je sois seule ici!
«Mais qui sont ceux qui là-bas sont couchés sur la bruyère?... Mon amant, mon frère!...Parlez, ô mes amis! Ils se taisent. Que mon âme est tourmentée!... Ah! ils sont morts; leurs glaives sont rougis du combat. Ô mon frère, mon frère, pourquoi as-tu tué mon Salgar? Ô mon Salgar, pourquoi as-tu tué mon frère? Vous m'étiez tous les deux si chers! Oh! tu étais beau entre mille sur la colline; il était terrible dans le combat. Répondez-moi, écoutez ma voix, mes bien-aimés! Mais, hélas! ils sont muets, muets pour toujours; leur sein est froid comme la terre.
«Oh! du haut du rocher de la colline, du haut de la cime de l'orageuse montagne, parlez, esprits des morts! parlez, je ne frémirai point. Où êtes-vous allés reposer? dans quelle caverne des montagnes dois-je vous trouver? Je n'entends aucune faible voix; le vent ne m'apporte point la réponse des morts.
«Je suis assise dans ma douleur; j'attends le matin dans les larmes. Creusez le tombeau, vous, les amis des morts; mais ne la fermez pas jusqu'à ce que je vienne. Ma vie disparaît comme un songe. Pourrais-je rester en arrière! Ici je veux demeurer avec mes amis, auprès du torrent qui sort du rocher. Lorsqu'il fait nuit sur la colline, et que le vent arrive en roulant par-dessus la bruyère, mon esprit doit se tenir sous le vent et plaindre la mort de mes amis. Le chasseur m'entendra de sa cabane de feuillage, craindra ma voix et l'aimera; car elle sera douce, ma voix, en pleurant mes amis: ils m'étaient tous les deux si chers!
«C'était là ton chant! ô Minona! douce fille de Thormann. Nos larmes coulèrent pour Colma, et notre âme devint sombre.
«Ullin parut avec la harpe, et nous donna le chant d'Alpin. La voix d'Alpin était douce, l'âme de Ryno était un rayon de feu; mais tous deux déjà habitaient l'étroite maison des morts, et leur voix était morte à Selma. Un jour Ullin, revenant de la chasse, avant que les deux héros fussent tombés, les entendit chanter tour à tour sur la colline. Leurs chants étaient doux, mais tristes. Ils plaignaient la mort de Morar, le premier des héros. L'âme de Morar était comme l'âme de Fingal, son glaive comme le glaive d'Oscar. Mais il tomba, et son père gémit, et sa sœur pleura, et Minona pleura, Minona, la sœur du valeureux Morar. Devant les accords d'Ullin, Minona se retira, comme la lune à l'ouest, qui prévoit l'orage, cache sa belle tête dans un nuage. Je pinçai la harpe avec Ullin pour le chant des plaintes.
«Le vent et la pluie sont apaisés, le zénith est serein, les nuages se dissipent; le soleil, en fuyant, éclaire la colline de ses derniers rayons; la rivière coule toute rouge de la montagne dans la vallée. Doux est ton murmure, ô rivière! mais plus douce est la voix d'Alpin, quand il fait entendre un chant funèbre. Sa tête est courbée par l'âge, et son œil creux est rouge de pleurs. Alpin, excellent chanteur, pourquoi, seul sur la silencieuse colline, gémis-tu comme un coup de vent dans la forêt, comme une vague sur un rivage lointain?»
«Mes pleurs, Ryno, sont pour la mort; ma voix est aux habitants de la tombe. Jeune homme, tu es svelte sur la colline, beau parmi les fils des bruyères; mais tu tomberas comme Morar, et sur ton tombeau l'affligé viendra s'asseoir. Les collines t'oublieront. Ton arc est là, attaché à la muraille, détendu.
«Tu étais svelte, ô Morar, comme un chevreuil sur la colline, terrible comme le météore qui brille la nuit au ciel. Ton courroux était un orage; ton glaive dans le combat était comme l'éclair sur la bruyère; ta voix, semblable au torrent de la forêt après la pluie, au tonnerre roulant sur les collines lointaines. Beaucoup tombaient devant ton bras, la flamme de ta colère les consumait. Mais quand tu revenais de la guerre, ta voix était paisible, ton visage semblable au soleil après l'orage, à la lune dans la nuit silencieuse, ton sein calme comme le lac quand le bruit du vent est apaisé.
«Étroite est maintenant ta demeure, obscur ton tombeau: avec trois pas je mesure ta tombe. Ô toi qui étais si grand! quatre pierres couvertes de mousse sont ton seul monument: un arbre effeuillé, l'herbe haute que le vent couche, indiquent à l'œil du chasseur le tombeau du puissant Morar. Tu n'as pas de mère pour te pleurer, pas d'amante qui verse des larmes sur toi. Elle est morte, celle qui te donna le jour; elle est tombée, la fille de Morglan.
«Quel est ce vieillard appuyé sur son bâton? qui est-il, cet homme dont la tête est blanche et dont les yeux sont rougis par les larmes? C'est ton père, ô Morar! le père d'aucun autre fils. Il entendit souvent parler de ta vaillance, des ennemis tombés sous tes coups; il entendit la gloire de Morar! Ah! pourquoi a-t-il entendu sa chute? Pleure, père de Morar, pleure! mais ton fils ne t'entend pas. Le sommeil des morts est profond; leur oreiller de poussière est creusé bas. Il n'entendra plus jamais ta voix, il ne se réveillera plus à ta voix. Oh! quand fait-il jour au tombeau, pour dire à celui qui dort: «Réveille-toi!»
«Adieu, le plus généreux des hommes! adieu, guerrier fameux! Jamais plus le champ de bataille ne te verra; jamais plus la sombre forêt ne brillera de l'éclat de ton acier. Tu n'as laissé aucun fils, mais les chants conserveront ton nom; les temps futurs entendront parler de toi, ils connaîtront Morar!
«Les guerriers s'affligèrent; mais Armin surtout poussa de douloureux soupirs. Ce chant lui rappelait aussi à lui la mort d'un fils, et le ramenait aux jours de sa jeunesse. Carmor était près du héros, Carmor, le prince de Galmal. «Pourquoi ces sanglots? dit-il; est-ce ici qu'il faut pleurer? la musique et les chants ne sont-ils pas pour fondre l'âme et la ranimer? Le léger nuage de brouillard qui s'élève du lac tombe sur la vallée et humecte les fleurs; et à l'instant le soleil revient dans sa force, dissipe le brouillard, et les fleurs reverdissent. Pourquoi es-tu si triste, ô Armin! toi qui règnes sur Gorma, qu'environnent les flots?»
«Oui, je suis triste, et j'ai bien des raisons de l'être. Carmor, tu n'as point perdu de fils! tu n'as point perdu de fille éclatante de beauté! Le brave Colgar vit, et Amira aussi, la plus belle des femmes. Les branches de ta race fleurissent, ô Carmor; mais Armin est le dernier de sa souche! Ton lit est noir, ô Daura! sombre est ton sommeil dans le tombeau! Quand te réveilleras-tu, avec tes chants, avec ta voix mélodieuse? Levez-vous, vents de l'automne! souillez, souillez sur l'obscure bruyère! Veuillez, torrents de la forêt! Hurlez, ouragans, à la cime des chênes! Voyage à travers des nuages déchirés, ô lune! montre et cache alternativement ton pâle visage! rappelle-moi la nuit terrible où mes enfants périrent, où Arindal le fort tomba, où s'éteignit Daura la chérie!
«Daura, ma fille, tu étais belle, belle comme la lune sur les collines de Fura, blanche comme la neige tombée, douce comme le souille du matin. Arindal, ton arc était fort, ton javelot rapide dans les airs, ton regard comme la nue qui presse les flots, ton bouclier comme un nuage de feu dans l'orage.
«Armar, fameux dans les combats, vint, rechercha l'amour de Daura, et fut bientôt aimé. Leurs amis étaient joyeux et pleins d'espérance.
«Érath, fils d'Odgall, frémissait de rage, car son frère avait été tué par Armar. Il vint déguisé en batelier. Sa barque était belle sur les vagues; il avait les cheveux blanchis par l'âge, et son visage était grave et tranquille. «Ô la plus belle des filles! dit-il, aimable fille d'Armin, là-bas sur le rocher, non loin du rivage, Armar attend sa Daura. Je viens, toi son amour, pour t'y conduire sur les flots roulants.»
«Elle y alla, elle appela Armar. La voix du rocher seule lui répondit. «Armar, mon ami, mon amant, pourquoi me tourmentes-tu ainsi? Écoute-moi donc, fils d'Arnath! écoute-moi. C'est Daura qui t'appelle.»
«Érath, le traître, fuyait en riant vers la terre. Elle élevait sa voix, elle appelait son père et son frère: «Arindal! Armin! aucun de vous ne viendra-t-il donc sauver sa Daura?»
«Sa voix traversa la mer; Arindal, mon fils, descendit de la colline, couvert du butin de sa chasse, ses flèches retentissant à son côté, son arc à la main, et cinq dogues noirs autour de lui. Il aperçut l'imprudent Érath sur le rivage, le saisit, et l'enchaîna, entourant fortement ses bras et repliant étroitement les liens autour de ses hanches. Erath, ainsi enchaîné, remplissait les airs de ses gémissements.
«Arindal pousse la barque au large, et s'élance vers Daura. Tout à coup Armar survient furieux; il décoche une flèche; le trait siffla et tomba dans ton cœur, ô Arindal, mon fils! Ô mon fils! tu péris du coup destiné à Érath. La barque atteignit le rocher, et en même temps Arindal tomba et expira. Le sang de ton frère coulait à tes pieds, ô Daura! quelle fut ta douleur!
«La barque fut brisée, les flots l'engloutirent. Armar se précipite dans la mer pour sauver sa Daura ou mourir. Soudain un coup de vent tombe de la colline sur les flots; Armar est submergé et ne reparaît plus.
«J'ai entendu les plaintes de ma tille se désolant sur le rocher battu des vagues: ses cris étaient aigus, et revenaient sans cesse; et son père ne pouvait rien pour elle! Toute la nuit je restai sur le rivage; je la voyais aux faibles rayons de la lune; toute la nuit j'entendis ses cris; le vent souillait et la pluie tombait par torrents. Sa voix devint faible avant que le matin parût, et finit par s'évanouir comme le souille du soir dans l'herbe des rochers. Épuisée par la douleur, elle mourut, et laissa Armin seul. Ma force dans la guerre est passée, mon orgueil de père est tombé.
«Lorsque les orages descendent de la montagne, lorsque le vent du nord soulève les flots, je m'assieds sur le rivage retentissant, et je regarde le terrible rocher. Souvent, quand la lune commence à renaître dans le ciel, j'aperçois dans le clair-obscur les esprits de mes enfants marchant ensemble dans une triste concorde.»
Un torrent de larmes qui coula des yeux de Charlotte, et qui soulagea son cœur oppressé, interrompit la lecture de Werther. Il jeta le manuscrit, lui prit une main, et versa les pleurs les plus amers. Charlotte était appuyée sur l'autre main, et cachait son visage dans son mouchoir. Leur agitation à l'un et à l'autre était terrible: ils sentaient leur propre infortune dans la destinée des héros d'Ossian; ils la sentaient ensemble, et leurs larmes se confondaient. Les lèvres et les yeux de Werther se collèrent sur le bras de Charlotte, et le brûlaient. Elle frémit, et voulut s'éloigner; mais la douleur et la compassion la tenaient enchaînée, comme si une masse de plomb eût pesé sur elle. Elle chercha, en suffoquant, à se remettre, et en sanglotant elle le pria de continuer; elle le priait d'une voix céleste. Werther tremblait, son sein voulait s'ouvrir; il ramassa ses chants, cl lut d'une voix entrecoupée:
«Pourquoi m'éveilles-tu, souffle du printemps? tu me caresses et dis: «Je suis chargé de la rosée du ciel.» Mais le temps de ma flétrissure est proche; proche est l'orage qui abattra mes feuilles. Demain viendra le voyageur, viendra celui qui m'a vu dans ma beauté; son œil me cherchera autour de lui, il me cherchera, et ne me trouvera point.»
Toute la force de ces paroles tomba sur l'infortuné. Il en fut accablé. Il se jeta aux pieds de Charlotte dans le dernier désespoir; il lui prit les mains, qu'il pressa contre ses yeux, contre son front. Il sembla à Charlotte qu'elle sentait passer dans son âme un pressentiment du projet affreux qu'il avait formé. Ses sens se troublèrent; elle lui serra les mains, les pressa contre son sein; elle se pencha vers lui avec attendrissement, et leurs joues brûlantes se touchèrent. L'univers s'anéantit pour eux. Il la prit dans ses bras, la serra contre son cœur, et couvrit ses lèvres tremblantes et balbutiantes de baisers furieux. «Werther! dit-elle d'une voix étouffée et en se détournant, Werther!» Et d'une main faible elle tâchait de l'écarter de son sein. «Werther!» s'écria-t-elle enfin, du ton le plus imposant et le plus noble. Il ne put y tenir. Il la laissa aller de ses bras, et se jeta à terre devant elle comme un forcené. Elle s'arracha de lui, et, toute troublée, tremblante entre l'amour et la colère, elle lui dit: «Voilà la dernière fois, Werther! vous ne me verrez plus.» Et puis, jetant sur le malheureux un regard plein d'amour, elle courut dans la chambre voisine, et s'y renferma. Werther lui tendit les bras et n'osa pas la retenir. Il était par terre, la tête appuyée sur le canapé, et il demeura plus d'une demi-heure dans cette position, jusqu'à ce qu'un bruit qu'il entendit le rappela à lui-même: c'était la servante qui venait mettre le couvert. Il allait et venait dans la chambre; et lorsqu'il se vit de nouveau seul, il s'approcha de la porte du cabinet, et dit à voix basse: «Charlotte! Charlotte! seulement encore un mot, un adieu.» Elle garda le silence. Il attendit, il pria, puis attendit encore; enfin il s'arracha de cette porte en s'écriant: «Adieu, Charlotte! adieu pour jamais!»
Il se rendit à la porte de la ville. Les gardes, qui étaient accoutumés à le voir, le laissèrent passer sans lui rien dire. Il tombait de la neige fondue. Il ne rentra que vers les onze heures. Lorsqu'il revint à la maison, son domestique remarqua qu'il n'avait point de chapeau; il n'osa l'en faire apercevoir. Il le déshabilla: tout était mouillé. On a trouvé ensuite son chapeau sur un rocher qui se détache de la montagne et plonge sur la vallée. On ne conçoit pas comment il a pu, par une nuit obscure et pluvieuse, y monter sans se précipiter.
«Il se coucha et dormit longtemps. Le lendemain matin, son domestique le trouva à écrire, quand son maître l'appela pour lui apporter son café. Il ajoutait le passage suivant de sa lettre à Charlotte:
«C'est donc pour la dernière fois, pour la dernière fois que j'ouvre les yeux! Hélas! ils ne verront plus le soleil; des nuages et un sombre brouillard le cachent pour toute la journée. Oui, prends le deuil, ô nature! ton fils, ton ami, ton bien-aimé, s'approche de sa fin. Charlotte, c'est un sentiment qui n'a point de pareil, et qui ne peut guère se comparer qu'au sentiment confus d'un songe, que de se dire: Ce matin est le dernier! Le dernier, Charlotte! je n'ai aucune idée de ce mot; le dernier! Ne suis-je pas là dans toute ma force? et demain, couché, étendu sans vie sur la terre! Mourir! qu'est-ce que cela signifie? Vois-tu, nous rêvons quand nous parlons de la mort. J'ai vu mourir plusieurs personnes; mais l'homme est si borné, qu'il n'a aucune idée du commencement et de la fin de son existence. Actuellement encore à moi, à toi! à toi! ma chère; et un moment de plus... séparés... désunis... peut-être pour toujours! Non, Charlotte, non... Comment puis-je être anéanti? Nous sommes, oui... S'anéantir! qu'est-ce que cela signifie? C'est encore un mot, un son vide que mon cœur ne comprend pas... Mort, Charlotte! enseveli dans un coin de la terre froide, si étroit, si obscur! J'eus une amie qui fut tout pour ma jeunesse privée d'appui et de consolations. Elle mourut, je suivis le convoi, et me tins auprès de la fosse. J'entendis descendre le cercueil, j'entendis le frottement des cordes qu'on lâchait et qu'on retirait ensuite; et puis la première pelletée de terre tomba, et le coffre funèbre rendit un bruit sourd, puis plus sourd, et plus sourd encore, jusqu'à ce qu'enfin il se trouva entièrement couvert! Je tombai auprès de la fosse, saisi, agité, oppressé, les entrailles déchirées. Mais je ne savais rien sur mon origine, sur mon avenir. Mourir! tombeau! Je n'entends point ces mots!
«Oh! pardonne-moi! pardonne-moi! Hier!... c'aurait dû être le dernier moment de ma vie. Ô ange! ce fut pour la première fois, oui, pour la première fois, que ce sentiment d'une joie sans bornes pénétra tout entier, et sans aucun mélange de doute, dans mon âme: Elle m'aime! elle m'aime! Il brûle encore sur mes lèvres le feu sacré qui coula par torrents des tiennes; ces ardentes délices sont encore dans mon cœur. Pardonne-moi! pardonne-moi!
«Ah! je le savais bien que tu m'aimais! Tes premiers regards, ces regards pleins d'âme, ton premier serrement de main, me l'apprirent; et cependant, lorsque je t'avais quittée, ou que je voyais Albert à tes côtés, je retombais dans mes doutes rongeurs.
«Te souvient-il de ces fleurs que tu m'envoyas le jour de cette ennuyeuse réunion, où tu ne pus me dire un seul mot, ni me tendre la main? Je restai la moitié de la nuit à genoux devant ces fleurs, et elles furent pour moi le sceau de ton amour. Mais, hélas! ces impressions s'effaçaient, comme insensiblement s'efface dans le cœur du chrétien le sentiment de la grâce de son Dieu, qui lui a été donné avec une profusion céleste dans de saintes images, sous des symboles visibles.
«Tout cela est périssable; mais l'éternité même ne pourra point détruire la vie brûlante dont je jouis hier sur tes lèvres et que je sens en moi! Elle m'aime! ce bras l'a pressée! ces lèvres ont tremblé sur ses lèvres! cette bouche a balbutié sur la sienne! Elle est à moi! Tu es à moi! oui, Charlotte, pour jamais!
«Qu'importe qu'Albert soit ton époux? Époux!... Ce titre serait donc seulement pour ce monde... Et pour ce monde aussi je commets un péché en t'aimant, en désirant de t'arracher, si je pouvais, de ses bras dans les miens? Péché! soit. Eh bien! je m'en punis. Je l'ai savouré, ce péché, dans toutes ses délices célestes; j'ai aspiré le baume de la vie et versé la force dans mon cœur. De ce moment tu es à moi, à moi, ô Charlotte! Je pars devant. Je vais rejoindre mon père, ton père; je me plaindrai à lui; il me consolera jusqu'à ton arrivée; alors je vole à ta rencontre, je te saisis, et demeure uni à toi en présence de l'Éternel, dans des embrassements qui ne finiront jamais.
«Je ne rêve point, je ne suis point dans le délire! Près du tombeau, je vois plus clair. Nous serons, nous nous reverrons! Nous verrons ta mère. Je la verrai, je la trouverai. Ah! j'épancherai devant elle mon cœur tout entier. Ta mère! ta parfaite image.»
Vers les onze heures, Werther demanda à son domestique si Albert n'était pas de retour. Le domestique répondit que oui, qu'il avait vu passer son cheval. Alors Werther lui donna un petit billet non cacheté, qui contenait ces mots:
«Voudriez-vous bien me prêter vos pistolets pour un voyage que je me propose de faire? Adieu.»
La pauvre Charlotte avait peu dormi la nuit précédente. Ce qu'elle avait craint était devenu certain, et ses appréhensions s'étaient réalisées d'une manière qu'elle n'avait pu ni prévoir ni craindre. Son sang si pur, et qui coulait avec tant de douceur, était maintenant dans un trouble fiévreux, et mille sentiments déchiraient son noble cœur. Était-ce le feu des embrassements de Werther qu'elle sentait dans son sein? Était-ce indignation de sa témérité? Était-ce une fâcheuse comparaison de son état actuel avec ces jours d'innocence, de calme, et de confiance entière en elle-même? Comment se présenterait-elle à son mari? Comment lui avouer une scène qu'elle pouvait si bien avouer, et que pourtant elle n'osait pas s'avouer à elle-même? Ils s'ôtaient si longtemps contraints l'un et l'autre sur ce point! serait-elle la première à rompre le silence, et précisément au moment où elle aurait à faire à son époux une communication si inattendue? Elle craignait déjà que la seule nouvelle de la visite de Werther ne produisit sur lui une fâcheuse impression: que serait-ce s'il en apprenait le fatal résultat? Pouvait-elle espérer que son mari verrait cette scène dans son vrai jour, et la jugerait sans prévention? et pouvait-elle désirer qu'il lût dans son âme? D'un autre coté, pouvait-elle dissimuler avec un homme devant lequel elle avait toujours été franche et transparente comme le cristal, à qui elle n'avait jamais caché et ne voulait jamais cacher aucune de ses affections? Toutes ces réflexions l'accablèrent de soucis et la jetèrent dans un cruel embarras. Et toujours ses pensées revenaient à Werther, qui était perdu pour elle, qu'elle ne pouvait abandonner, qu'il fallait pourtant qu'elle abandonnât, et à qui, en la perdant, il ne restait plus rien.
Quoique l'agitation de son esprit ne lui permit pas de s'en rendre compte, elle sentait confusément combien pesait alors sur elle la mésintelligence qui existait entre Albert et Werther. Des hommes si bons, si raisonnables, avaient commencé, pour de secrètes différences de sentiments, à se renfermer tous deux dans un mutuel silence, chacun pensant à son droit et au tort de l'autre; et l'aigreur s'était tellement accrue peu à peu, qu'il devenait impossible, au moment critique, de défaire le nœud d'où tout dépendait. Si une heureuse confiance les eût rapprochés plus tôt, si l'amitié et l'indulgence se fussent ranimées et eussent ouvert leurs cœurs à de doux épanchements, peut-être notre malheureux ami eût-il encore été sauvé.
Une circonstance particulière augmentait sa perplexité. Werther, comme on le voit par ses lettres, n'avait jamais fait mystère de son désir de quitter ce monde. Albert l'avait souvent combattu; et il en avait été aussi quelquefois question entre Charlotte et son mari. Celui-ci, par suite de son invincible aversion pour le suicide, manifestait assez fréquemment, avec une espèce d'acrimonie tout à fait étrangère à son caractère, qu'il croyait fort peu à une pareille résolution; il se permettait même des railleries à ce sujet, et il avait communiqué en partie son incrédulité à Charlotte. Cette réflexion la tranquillisait pendant quelques instants, lorsque son esprit lui présentait de sinistres images; mais, d'un autre côté, elle l'empêchait défaire part à son mari des inquiétudes qui la tourmentaient.
Albert arriva. Charlotte alla au-devant de lui avec un empressement mêlé d'embarras. Il n'était pas de bonne humeur: il n'avait pu terminer ses affaires; il avait trouvé, dans le bailli qu'il était allé voir, un homme intraitable et minutieux. Les mauvais chemins avaient encore achevé de le contrarier.
Il demanda s'il n'était rien arrivé; elle se hâta de répondre que Werther était venu la veille au soir. Il s'informa s'il y avait des lettres: elle lui dit qu'elle avait porté quelques lettres et paquets dans sa chambre. Il y passa, et Charlotte resta seule. La présence de l'homme qu'elle aimait et estimait avait fait une heureuse diversion sur son cœur. Le souvenir de sa générosité, de son amour, de sa bonté, avait ramené le calme dans son âme. Elle senti! un secret désir de le suivre: elle prit son ouvrage, et l'alla trouver dans son appartement, comme elle faisait souvent. Il était occupé à décacheter et à parcourir ses lettres. Quelques-unes semblaient contenir des choses peu agréables. Charlotte lui adressa quelques questions; il y répondit brièvement, et se mit à écrire à son bureau.
Ils étaient restés ainsi ensemble pendant une heure, et Charlotte s'attristait de plus en plus. Elle sentait combien il lui serait difficile de découvrir à son mari ce qui pesait sur son cœur, fût-il même de la meilleure humeur possible. Elle tomba dans une mélancolie d'autant plus pénible, qu'elle cherchait à la cacher et à dévorer ses larmes.
L'apparition du domestique de Werther augmenta encore le tourment de Charlotte. Il remit le petit billet à Albert, qui se retourna froidement vers sa femme, et lui dit: «Donne-lui les pistolets. Je lui souhaite un bon voyage,» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Ce fut un coup de foudre pour Charlotte. Elle tâcha de se lever, les jambes lui manquèrent; elle ne savait ce qui se passait en elle. Enfin elle avança lentement vers la muraille, prit d'une main tremblante les pistolets, en essuya la poussière. Elle hésitait, et aurait tardé longtemps encore à les donner, si Albert ne l'y avait forcée par un regard interrogatif. Elle remit donc les funestes armes au jeune homme, sans pouvoir prononcer un seul mot. Quand il fut sorti de la maison, elle prit son ouvrage, et se retira dans sa chambre, livrée à une inexprimable agitation. Son cœur lui présageait tout ce qu'il y a de plus sinistre. Tantôt elle voulait aller se jeter aux pieds de son mari, lui révéler tout, la scène de la veille, sa faute et ses pressentiments; tantôt elle ne voyait plus à quoi aboutirait une pareille démarche; elle ne pouvait pas espérer du moins qu'elle persuaderait à son mari de se rendre chez Werther. Le couvert était mis; une amie, qui n'était venue que pour demander quelque chose, voulait s'en retourner... on la retint; elle rendit la conversation supportable pendant le repas; on se contraignit, on parla, on conta, on s'oublia.
Le domestique arriva, avec les pistolets, chez Werther, qui les lui prit avec transport, lorsqu'il apprit que c'était Charlotte qui les avait donnés. Il se fit apporter du pain et du vin, dit au domestique d'aller dîner, et se remit à écrire:
«Ils ont passé par tes mains, tu en as essuyé la poussière; je les baise mille fois; tu les a touchés. Ange du ciel, tu favorises ma résolution! Toi-même, Charlotte, tu me présentes cette arme, toi des mains de qui je désirais recevoir la mort. Ah! et je la reçois en effet de toi! Oh! comme j'ai questionné mon domestique! Tu tremblais en les lui remettant; tu n'as point dit adieu! Hélas! hélas! point d'adieu! M'aurais-tu fermé ton cœur, à cause de ce moment même qui m'a uni à toi pour l'éternité? Charlotte, des siècles de siècles n'effaceront pas cette impression, et, je le sens, tu ne saurais haïr celui qui brûle ainsi pour toi!»
Après diner, il ordonna au domestique d'achever de tout emballer; il déchira beaucoup de papiers, sortit, et acquitta encore quelques petites dettes. Il revint à la maison, et, malgré la pluie, il repartit presque aussitôt; il se rendit hors de la ville, au jardin du comte; il se promena longtemps dans les environs; à la nuit tombante, il rentra et écrivit:
«Wilhelm, j'ai vu pour la dernière fois les champs, les forêts et le ciel. Adieu aussi, toi, chère et bonne mère! pardonne-moi! Console-la, mon ami! Que Dieu vous comble de ses bénédictions! Toutes mes affaires sont en ordre. Adieu! nous nous reverrons, et plus heureux!»
«Je t'ai mal payé de ton amitié, Albert; mais tu me le pardonnes. J'ai troublé la paix de ta maison, j'ai porté la méfiance entre vous. Adieu! je vais y mettre fin. Oh! puisse ma mort vous rendre heureux! Albert! Albert! rends cet ange heureux! et qu'ainsi la bénédiction de Dieu repose sur toi!»
Il fit encore le soir plusieurs recherches dans ses papiers; il en déchira beaucoup, qu'il jeta au feu. Il cacheta plusieurs paquets adressés à Wilhelm; ils contenaient quelques courtes dissertations et des pensées détachées, que j'ai vues en partie. Vers dix heures, il fit mettre beaucoup de bois au feu; et, après s'être fait apporter une bouteille de vin, il envoya coucher son domestique, dont la chambre, ainsi que celle des gens de la maison, était sur le derrière, fort éloignée de la sienne. Lé domestique se coucha tout habillé, pour être prêt de grand matin: car son maître lui avait dit que les chevaux de poste seraient à la porte avant six heures.
«Tout est si calme autour de moi, et mon âme est si paisible! Je te remercie, ô mon Dieu, de m'avoir accordé cette chaleur, cette force, à ces derniers instants!
«Je m'approche de la fenêtre, ma chère, et à travers les nuages orageux je distingue encore quelques étoiles éparses dans ce ciel éternel. Non, vous ne tomberez point! L'Éternel vous porte dans son sein, comme il n'y porte aussi. Je vois les étoiles de l'Ourse, la plus chérie des constellations. La nuit, quand je sortais de chez toi, Charlotte, elle était en face de moi. Avec quelle ivresse je l'ai souvent contemplée! Combien de fois, les mains élevées vers elle, je l'ai prise à témoin, comme un signe, comme un monument sacré de la félicité que je goûtais alors, et même... Ô Charlotte! qu'est-ce qui ne me rappelle pas ton souvenir? Ne suis-je pas environné de toi? et n'ai-je pas, comme un enfant, dérobé avidement mille bagatelles que tu avais sanctifiées en les touchant?
«Ô silhouette chérie! je te la lègue, Charlotte, et je le prie de l'honorer. J'y ai imprimé mille milliers de baisers; je l'ai mille fois saluée lorsque je sortais de ma chambre, ou que j'y rentrais.
«J'ai prié ton père, par un petit billet, de protéger mon corps. Au fond du cimetière sont deux tilleuls, vers le coin qui donne sur la campagne: c'est là que je désire reposer. Il peut faire cela, il le fera pour son ami. Demande-le-lui aussi. Je ne voudrais pas exiger de pieux chrétiens que le corps d'un pauvre malheureux reposât auprès de leurs corps. Ah! je voudrais que vous m'enterrassiez auprès d'un chemin ou dans une vallée solitaire; que le prêtre et le lévite, en passant près de ma tombe, levassent les mains au ciel en se félicitant, mais que le samaritain y versât une larme!
«Donne, Charlotte! Je prends d'une main ferme la coupe froide et terrible où je vais puiser l'ivresse de la mort! Tu me la présentes, et je n'hésite pas. Ainsi donc sont accomplis tous les désirs de ma vie! voilà donc où aboutissaient toutes mes espérances! toutes! toutes! à venir frapper avec cet engourdissement à la porte d'airain de la vie!
«Ah! si j'avais eu le bonheur de mourir pour toi, Charlotte, de me dévouer pour toi! Je voudrais mourir joyeusement, si je pouvais te rendre le repos, les délices de ta vie. Mais, hélas! il ne fut donné qu'à quelques hommes privilégiés de verser leur sang pour les leurs, et d'allumer par leur mort, au sein de ceux qu'ils aimaient, une vie nouvelle et centuplée.
«Je veux être enterré dans ces habits; Charlotte, tu les as touchés, sanctifiés: j'ai demandé aussi cette faveur à ton père. Mon âme plane sur le cercueil. Que l'on ne fouille pas mes poches. Ce nœud rose, que tu portais sur ton sein quand je te vis la première fois au milieu de tes enfants (oh! embrasse-les mille fois, et raconte-leur l'histoire de leur malheureux ami; chers enfants, je les vois, ils se pressent autour de moi: ah! comme je m'attachai à toi dès le premier instant! non, je ne pouvais plus le laisser)... ce nœud sera enterré avec moi; tu m'en fis présent à l'anniversaire de ma naissance! Comme je dévorais tout cela! Hélas! je ne pensais guère que cette route me conduirait ici!... Sois calme, je t'en prie; sois calme.
«Ils sont chargés... Minuit sonne, ainsi soit-il donc! Charlotte! Charlotte! adieu! adieu!»
Un voisin vit la lumière de l'amorce, et entendit l'explosion; mais comme tout resta tranquille, il ne s'en mit pas plus en peine.
Le lendemain, sur les six heures, le domestique entra dans la chambre avec de la lumière. Il trouve son maître étendu par terre; il voit le pistolet, le sang; il l'appelle, il le soulève; point de réponse. Seulement, il râlait encore. Il court chez le médecin, chez Albert. Charlotte entend sonner; un tremblement agite tous ses membres; elle éveille son mari; ils se lèvent. Le domestique, en pleurant et en sanglotant, leur annonce la triste nouvelle; Charlotte tombe évanouie aux pieds d'Albert.
Lorsque le médecin arriva, il trouva le malheureux à terre, dans un état désespéré; le pouls battait encore, mais tous les membres étaient paralysés. Il s'était tiré le coup au-dessus de l'œil droit; la cervelle avait sauté. Pour ne rien négliger, on le saigna au bras; le sang coula; il respirait encore.
Au sang que l'on voyait sur le dossier de sa chaise, on pouvait juger qu'il s'était tiré le coup assis devant son secrétaire, qu'il était tombé ensuite, et que, dans ses convulsions, il avait roulé autour du fauteuil. Il était étendu près de la fenêtre, sur le dos, sans mouvement. Il était entièrement habillé et botté; en habit bleu, en gilet jaune.
La maison, le voisinage, et bientôt toute la ville, furent dans l'agitation. Albert arriva. On avait couché Werther sur le lit, le front bandé. Sou visage portait l'empreinte de la mort; il ne remuait aucun membre; ses poumons râlaient encore d'une manière effrayante, tantôt plus faiblement, tantôt plus fort; on n'attendait que son dernier soupir.
Il n'avait bu qu'un seul verre de vin.Emilia Galottiétait ouverte sur son bureau.
La consternation d'Albert, le désespoir de Charlotte, ne sauraient s'exprimer.
Le vieux bailli accourut ému et troublé; il embrassa le mourant, en l'arrosant de larmes. Les plus âgés de ses fils arrivèrent bientôt après lui, à pied; ils tombèrent à côté du lit, en proie à la plus violente douleur, et baisèrent les mains et le visage de leur ami; l'ainé, celui qu'il avait toujours aimé le plus, s'était collé à ses lèvres, et y resta jusqu'à ce qu'il fût expiré; on l'en détacha par force. Il mourut à midi. La présence du bailli et les mesures qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit, vers les onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et ses fils suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. On craignit pour la vie de Charlotte. Des journaliers le portèrent; aucun ecclésiastique ne l'accompagna.
FIN