XIIDormit-il cette nuit-là? Peut-être. Mais ce fut un sommeil étrange, comme la répétition générale du lourd sommeil final. Et quand il se leva, il regarda le soleil avec des yeux vides, comme si son âme était déjà partie.Dans la maison, on oyait des mots de tristesse prononcés tout bas:—Le radicalisme monte!—Au second tour, Darrigand l'emportera!—Parbleu!Il y avait eu ballottage, paraît-il. Et le candidat radical arrivait en tête. La cuisinière du Bignaou bougonnait, convaincue qu'après un tel échec, M. Brion n'apprécierait aucun de ses plats. Et Emile s'éplorait:—Pauvre France!Mais ces futilités touchaient peu le vieux Yan.Il ordonna d'apprêter les champignons. Il se fit raser. Il passa des habits de cérémonie. Et il manifesta le désir de se confesser au curé de Salignacq.Il ne demanda pas la permission de se rendre à l'église sur le grand char vert qui l'y avait porté tant de fois! Non! Ces bonnes joies, il le savait, ne lui étaient plus permises.Il ne pleura pas trop en se sentant hisser sur la voiture, et il fit bonne contenance, derrière le cocher raide et toujours digne, toujours muet.Il faisait doux. Dans l'allée du Bignaou, il remarqua un pommier naïf qui, trompé par les derniers jours de soleil, arborait en plein automne des fleurs blanches sur un de ses rameaux. Oh! le bon pommier qui jadis lui avait donné tant de pommes! des pommes mûres à la Saint-Jean, de ces pommes qui ont une si pénétrante odeur de jeunesse!Yan aurait voulu s'arrêter, cueillir ces fleurs éphémères de l'ingénu pommier.Mais il n'osa pas, à cause du cocher raide.Et puis, il sentait que ce serait très ridicule.Les chevaux, grisés d'avoine, l'emportèrent rapidement par les routes argileuses. Lui pensait aux bœufs qui le véhiculaient jadis par ces mêmes routes si connues.Il en trouva des bœufs attelés à des chars verts. Ils marchaient indolemment, avec l'allure sage de bonnes bêtes, qui ont l'air de muser le long des haies. Il vit des métayers à lui, avec lesquels il aimait parler autrefois... parler de récoltes, de fumiers, des banalités courantes de la vie agricole, et aussi parler de choses un peu grasses, en riant à son aise, en lâchant à pleines lèvres les expressions pittoresques et crues qui avaient été toute la gaieté de sa vie.Mais cela était défendu à Monsieur Jean.D'ailleurs, la voiture allait si vite que ses yeux désorientés n'avaient pas toujours le temps de s'y reconnaître.En quelques minutes, il fut au bourg.Yan sentit un long serrement de cœur.Des écoliers jouaient sur la place publique, à l'ombre des platanes jaunis, et le vieillard crut se voir dans le passé, criaillant et gambadant comme ces gamins espiègles, sous ces mêmes platanes toujours jeunes.Il ne pouvait plus marcher seul. Le cocher le soutenait gravement, sans une parole. Et Yan s'affaissa près du confessionnal, avec un grand bruit dans ses oreilles.Le curé vint aussitôt, et Yan se confessa en gascon, en baissant ses yeux douloureux, en joignant ses mains osseuses, dont le tremblement faisait un petit bruit rythmé sur le prie-Dieu.Le paysan communia, une demi-heure après. Et quand l'hostie symbolique fondit dans sa bouche, il sentit un tressaillement dans tout son être, comme si son vieux corps vibrait d'une nouvelle vie. Une tour en ruines doit éprouver de ces sensations, quand elle voit pousser des fleurs dans ses créneaux.Et après la messe, Yan se fit conduire au cimetière.Il marchait mieux; il avait l'âme en paix; et il croyait vaguement faire de la lumière par tout son corps, comme si des anges lui avaient passé une blanche tunique de lin.Illustration: Yan au cimetièreIl s'arrêta devant le coin de terre où dormaient les siens. Mais il ne pleura plus. Un rang de pierres grises dans l'herbe. C'était là.Yan trouva le sol très doux sous sespieds las, comme s'il avait marché sur sa propre chair. Et quand il s'en alla, il lui parut que toutes les herbes de ce coin de terre s'enroulaient autour de ses jambes, familièrement, avec des caresses délicates, pareilles à celles des mains disparues.Il revint chez lui, tout hanté d'une grande pensée blanche, qui semblait faire éclore des lis dans son cerveau. Oui, bientôt, lui aussi, bientôt il arriverait sous cette terre, pour dormir côte à côte avec les aïeux oubliés; et peut-être quelques-uns de ses atomes frémiraient-ils au contact mystérieux de vos atomes, ô morts impérissables! Et ce serait fini de souffrir. Et aucune des tristesses noires qui avaient obscurci ses vieux jours ne pèserait plus sur lui. Ah! cela aurait été si doux pourtant de mourir comme il avait vécu, en paysan, en Gascon! Et la suprême larme vint repolir l'azur fané de ses yeux.Mais c'était un vœu inutile. Yan n'y songea plus.* * * * *Au Bignaou,—qui s'appelait depuis quelques jours la villa Duvignau,—l'ex-députéet MlleFlorence arrivèrent presque en même temps que lui. Il était onze heures. Yan s'assura que les champignons étaient cuits, et serra la main de M. Brion, correctement, en arrêtant autant que possible le tremblement de ses doigts.Florence semblait faire le printemps autour d'elle. Emile était très pâle. L'ex-député fort morne.On se mit à table.Yan fut très convenable pendant le repas. Emile n'eut rien à lui reprocher. Il ne demanda pas de mesture. Il mangea presque de tout. Il ne dit aucun mot déplacé. Jamais il n'avait été aussi gentil.Souvent, de ses petites prunelles claires, il regardait l'heure à la pendule. Puis il considérait la radieuse Florence, longuement, comme pour faire provision de courage.Et, quand les champignons arrivèrent, savoureux et fumants, il ferma les yeux. Il éprouvait un léger vertige.—Voulez-vous m'en laisser goûter, Yan? demanda Florence.—Oh! non! répondit le vieillard. Ne sont-ils pas tous pour moi?Il était onze heures trois quarts.Et Yan mangea les champignons de grand appétit. Il les mangea tous, sans écouter les mélopées tristes qui semblaient retentir dans son cerveau.Et Florence fut très heureuse.Le temps ne compta plus ensuite pour Yan du Bignaou; il n'entendit rien de ce qu'on disait. A peine comprit-il, lorsque Emile laissa tomber la conversation, au dessert, que l'heure de parler était venue. Yan ne se troubla pas. Il sentit les yeux de tous les convives converger sur lui. Et sa voix ne trembla pas trop lorsqu'il prononça les premières paroles. C'était très solennel. Florence haletait. Oh! la bonne voix toute faible de l'aïeul, comme elle pénétrait l'âme! Yan ne se trompa point. Il prononça très purement les nasales et lesu. Il en était si étonné lui-même qu'il crut entendre un ange secourable du bon Dieu parler par son humble bouche... Il éprouva un long frisson dans tout son être quand il arriva aux derniers mots de son discours:—Monsieur Brion, c'est avec une émotion réelle que j'ai l'honneur devous demander, pour mon filleul, la main de mademoiselle votre fille!...En ce moment Yan entendit la voix grave de M. Brion prononcer de belles paroles qui faisaient chaud au cœur.—Je ne crois pas me tromper, cher Monsieur Duvignau, concluait le député sortant, en vous déclarant que Florence est toute disposée à devenir votre belle-fille.Alors, tout à coup, Florence se leva.—Oui, mais à une condition, lança-t-elle.Et son visage parut illuminé de larmes.Emile frémit. Le député tressauta. Yan lui-même sentit une grande anxiété dans tout son être.—Oui, je veux bien épouser M. Emile, reprenait la jeune fille. Mais, je le répète, à une condition. C'est que Yan redeviendra Gascon et reprendra toutes ses anciennes habitudes!Après avoir parlé ainsi, MlleFlorence quitta sa place et alla embrasser M. Jean à pleines lèvres.—Parlez patois, Yan, ajouta-t-elle, habillez-vous comme un paysan, mangez de la mesture, et riez, et chantez, et faites ce que bon vous semblera,Diou bibostes!Ah! je suis bien la maîtresse un peu! dit-elle en se retournant tendrement vers Emile.Florence avait deviné toutes les tortures de l'aïeul.Et M. Brion, le ballotté de la veille, qui rapidement s'était fait cette réflexion: «C'est une idée, ça! pour me concilier les classes ouvrières au second tour de scrutin!...» s'empressa de déclarer:—Mais elle a raison, cette chérie! Ne vous gênez pas, Yan! Redevenez le paysan d'autrefois, si le cœur vous en dit! Elles ont du bon, les mœurs de nos belles populations rurales!Yan sentit en lui une telle explosion de bonheur quand il entendit ces paroles, qu'il se mit à pousser une longue clameur de joie, sans pouvoir dire un mot.—Ah! moun Diou! balbutia-t-il à la fin. Ah! moun Diou!Et il joignit les mains. Et il leva les yeux. Et il sentit dans son cœur une sivéhémente fermentation de plaisir qu'il eut peur d'étouffer.—Ah! moun Diou!Tout le monde pleurait: tout le monde s'embrassait; un même délire bouleversait toutes les têtes.Alors Yan, malgré ses jambes infirmes, éprouva le besoin de se secouer sur sa chaise; Florence, agitée par le même instinct, sauta pour de bon; Emile se leva, le député sortant changea de place; et la servante engloutit avec émotion deux prunes à l'eau-de-vie! Le ciel, le ciel avec toutes ses délices, croulait sur le Bignaou enchanté!—Ah! je n'étais pas si malheureux! se récria Yan, qui par pudeur voulait dissimuler son immense félicité. Non! J'étais même très bien, je vous assure... Si vous voulez seulement me permettre d'ôter cette redingote...Et il s'en alla, très leste, miraculeusement, pour aller prendre sa chamarre, la longue blouse bleue, qu'il n'avait pas revêtue depuis un mois.Oh! ce fut un bain de volupté sur ses vieilles épaules!—Là! maintenant, j'ai chaud. Et jesuis à mon aise!... Si vous me permettiez de reprendre un instant mes sabots...?Et il retrouva ses lourdes chaussures de bois dans un fond de placard, ses confortables sabots qui pesaient deux livres chacun!—Là! comme ceci, je suis ingambe! Tandis qu'avec ces barbares bottines en chevreau... Et gascon? Voudriez-vous que je parle un peu gascon! Diou biban! le bien que ça ferait à ma langue! Ah! lou gascoun, amics! lous anyous ne deben debisa que coum aco, aü ceü!Il traduisit, pour Florence:—Les anges ne doivent parler que cette langue, au ciel.—Oh! qu'abi coumprés, Yan!repartit la jeune fille vexée.—Tenez! puisqu'ils le parlent déjà sur la terre! conclut galamment le vieux.Il avait eu de l'esprit autrefois, en gascon!Et il prit la table à deux mains, car la félicité lui troublait la tête.—A la noce dans un mois, je chanterai! annonça-t-il.Illustration: Il laissa tomber sa tête sur la table.Il laissa tomber sa tête sur la table.—Chantez tout de suite! cria-t-on à l'unisson.—Bien! mais laissez-moi priser un brin!Il aspira aussitôt une pincée de tabac, et ses narines eurent des sensations si voluptueuses qu'il inonda sa tabatière de larmes.Il commença, d'une petite voix aigrelette, une chanson joyeuse du pays:Sou pount de Toulouse, tres filles qu'y a(bis)Qu'y passa un mouène qui leus saludaTra-la-larelalareTra-la-larelala!Et tout le monde répéta:Tra-la-larelala!Yan, d'une voix un peu plus sourde, continua:Qu'y passa un mouène qui leus saluda(bis)Les disou lou mouène: «Le mie quaou sera?»Tra-la...Il s'interrompit:Tra-la...Tra...Ses yeux s'injectèrent.—Ah! lança-t-il, les champ...Mais il ne voulut pas terminer; il laissa tomber sa tête sur la table, en poussant une longue plainte.—Papa! qu'y a-t-il? dit Emile avec inquiétude.—Oh! papa! s'éplora Florence.Yan ne répondit point. Les yeux fermés, la face rougie, il continua de se plaindre en croisant les mains sur sa poitrine.—Le médecin! vite! dit-il brusquement.Et ses dents claquèrent.—Qu'avez-vous? qu'avez-vous? demandait-on, en s'empressant autour de lui.Le cocher vint dire:—Le médecin? Mais aujourd'hui, lundi, il est au marché de Pouillon!—C'est juste! fit Yan, en rouvrant les yeux. J'y avais pensé.Et il ajouta, très bas:—Allez chercher M. le curé!—Oh! papa...Yan fut pris d'un long frisson qui secoua tous ses membres comme les branches d'un vieil arbre.—Mais il y a des médecins à Dax! dit Emile.—Quinze kilomètres! balbutia Yan.Puis avec un sourire:—Ils arriveraient trop tard.Illustration: Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes.Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes.—Ah! mon Dieu, je devine! cria Florence; ce sont les champignons!Mais Yan nia avec force.—Non, je vous assure. Ils étaient bons, allez! répondit-il à la jeune fille avec une grande amitié dans sa voix.Et il referma ses yeux, de peur que Florence n'y découvrît ses pensées.M. Brion conseilla un vomitif.—Oh! oui! si vous voulez!... acquiesça Yan avec impatience.Une pincée d'émétique lui fut présentée dans un peu d'eau.Yan saisit le breuvage de ses mains éperdues.Il essaya de boire.—Oh! oui! il faut vivre maintenant! se dit-il. Vivre, être heureux! Mon Dieu! Sauvez-moi!Mais, dans sa hâte, il versa la moitié de la solution, tout à côté, sur son cou; et la quantité absorbée ne suffit pas à le faire vomir.Il n'y avait pas un pharmacien dans les environs.—Ah! je ne veux pas! cria Yan, dont les lèvres se frangeaient d'écume. Non! je ne veux pas mourir!Il pensait aux champignons maudits.«Mon Dieu, pria-t-il mentalement, mon Dieu, vous qui pouvez tout, il faut que les champignons ne soient pas vénéneux, vous entendez?»Il se fit porter par Emile et par Florence devant le bénitier de sa chambre. Il but de l'eau bénite avec ferveur. Puis il pria en claquant des dents. Mais ses genoux s'effondraient sous lui.Alors, déjà violet, il se résigna.—L'extrême-onction! souffla-t-il d'une voix pâteuse.Et il voulut être couché à la place même qu'occupait son ancienne chambre; la chambre où il était né, la chambre où ses ancêtres étaient morts. Ce n'était plus qu'une pièce quelconque, rapetissée, dénaturée, méconnaissable. Une porte et un bout du plafond étaient les seuls vestiges de la chambre ancienne. Cela servait de cabinet de débarras dans le Bignaou nouveau. Néanmoins Yan voulut être placé là.Il regarda le coin du plafond, là-haut, et ses yeux ne remuèrent plus.Une demi-heure après, un tintement argentin vint frapper ses oreilles:«Que-tin! que-tin!»Yan reconnut cette clochette: c'était Dieu qui arrivait, le Dieu des moribonds glacés. Le prêtre, vêtu de blanc, l'apportait pour lui, à travers les champs dorés de soleil, ce Dieu de pardon! Et l'enfant de chœur agitait sa sonnette pour faire découvrir les paysans pieux, pour faire prier les paysannes émues.«Que-tin! que-tin!»Le tintement rythmé approchait et Florence frémit, comme si elle allait voir arriver la Mort.—Papa! il faut vivre! gémit-elle.Yan essaya de lui sourire.—Non, il vaut mieux que je m'en aille! dit-il, péniblement, avec sa langue entravée.Il avait encore toute sa connaissance. Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes et il les regarda longtemps, Emile et Florence, de ses prunelles graves dont l'azur aboli allait refleurir ailleurs; puis, très doucement, avec une infinie tendresse de voix où se révélait la vision de bonheurs à venir—qu'il ne goûterait pas, lui!--Yan balbutia:—Lou permé, que l'appellerats Poutoun! (Le premier, vous l'appellerez Poutoun!)Et il dirigea de nouveau ses yeux vers le plafond familier, comme s'il avait su que son âme allait s'envoler par là.Il divagua un peu, quand le prêtre, avec des paroles latines, vint lui purifier les sens de son onction spirituelle. Deux ou trois fois, on l'entendit qui disait: «Bé, Martin! Bé, Youan!» comme s'il avait labouré de vastes plaines avec de grands bœufs de rêve. Puis, ses mains lentes firent le geste de filer du lin, en roulant un coin du drap comme un fuseau.Mais, au crépuscule, quand le soleil fut tombé là-bas, à l'horizon, parmi des nuages de pourpre, Yan frissonna sur sa couchette improvisée. Il ouvrit sa bouche, il allongea son cou, il raidit ses membres, comme si un profond arrachement s'opérait en lui.—Papa! papa!... appela Emile, qui sentait le Grand Mystère peser dans cette chambre.Et quelques secondes après sans doute, solennellement, avec des ailes trop pures pour que les yeux deshommes pussent les voir, au son de lyres trop harmonieuses pour que les oreilles terrestres pussent les entendre, il s'en allait, l'immortel Yan; il s'en allait revivre, bien simple et bien heureux dans quelque coin de ciel gascon, avec des anges de son pays, avec des saints de sa connaissance, avec les aïeux disparus: les braves et modestes laboureurs du Bignaou, auxquels le bon Dieu avait dû ouvrir, toutes grandes, les portes de son beau paradis.Illustration: Yan avec des anges
Dormit-il cette nuit-là? Peut-être. Mais ce fut un sommeil étrange, comme la répétition générale du lourd sommeil final. Et quand il se leva, il regarda le soleil avec des yeux vides, comme si son âme était déjà partie.
Dans la maison, on oyait des mots de tristesse prononcés tout bas:
—Le radicalisme monte!
—Au second tour, Darrigand l'emportera!
—Parbleu!
Il y avait eu ballottage, paraît-il. Et le candidat radical arrivait en tête. La cuisinière du Bignaou bougonnait, convaincue qu'après un tel échec, M. Brion n'apprécierait aucun de ses plats. Et Emile s'éplorait:
—Pauvre France!
Mais ces futilités touchaient peu le vieux Yan.
Il ordonna d'apprêter les champignons. Il se fit raser. Il passa des habits de cérémonie. Et il manifesta le désir de se confesser au curé de Salignacq.
Il ne demanda pas la permission de se rendre à l'église sur le grand char vert qui l'y avait porté tant de fois! Non! Ces bonnes joies, il le savait, ne lui étaient plus permises.
Il ne pleura pas trop en se sentant hisser sur la voiture, et il fit bonne contenance, derrière le cocher raide et toujours digne, toujours muet.
Il faisait doux. Dans l'allée du Bignaou, il remarqua un pommier naïf qui, trompé par les derniers jours de soleil, arborait en plein automne des fleurs blanches sur un de ses rameaux. Oh! le bon pommier qui jadis lui avait donné tant de pommes! des pommes mûres à la Saint-Jean, de ces pommes qui ont une si pénétrante odeur de jeunesse!
Yan aurait voulu s'arrêter, cueillir ces fleurs éphémères de l'ingénu pommier.
Mais il n'osa pas, à cause du cocher raide.
Et puis, il sentait que ce serait très ridicule.
Les chevaux, grisés d'avoine, l'emportèrent rapidement par les routes argileuses. Lui pensait aux bœufs qui le véhiculaient jadis par ces mêmes routes si connues.
Il en trouva des bœufs attelés à des chars verts. Ils marchaient indolemment, avec l'allure sage de bonnes bêtes, qui ont l'air de muser le long des haies. Il vit des métayers à lui, avec lesquels il aimait parler autrefois... parler de récoltes, de fumiers, des banalités courantes de la vie agricole, et aussi parler de choses un peu grasses, en riant à son aise, en lâchant à pleines lèvres les expressions pittoresques et crues qui avaient été toute la gaieté de sa vie.
Mais cela était défendu à Monsieur Jean.
D'ailleurs, la voiture allait si vite que ses yeux désorientés n'avaient pas toujours le temps de s'y reconnaître.
En quelques minutes, il fut au bourg.
Yan sentit un long serrement de cœur.
Des écoliers jouaient sur la place publique, à l'ombre des platanes jaunis, et le vieillard crut se voir dans le passé, criaillant et gambadant comme ces gamins espiègles, sous ces mêmes platanes toujours jeunes.
Il ne pouvait plus marcher seul. Le cocher le soutenait gravement, sans une parole. Et Yan s'affaissa près du confessionnal, avec un grand bruit dans ses oreilles.
Le curé vint aussitôt, et Yan se confessa en gascon, en baissant ses yeux douloureux, en joignant ses mains osseuses, dont le tremblement faisait un petit bruit rythmé sur le prie-Dieu.
Le paysan communia, une demi-heure après. Et quand l'hostie symbolique fondit dans sa bouche, il sentit un tressaillement dans tout son être, comme si son vieux corps vibrait d'une nouvelle vie. Une tour en ruines doit éprouver de ces sensations, quand elle voit pousser des fleurs dans ses créneaux.
Et après la messe, Yan se fit conduire au cimetière.
Il marchait mieux; il avait l'âme en paix; et il croyait vaguement faire de la lumière par tout son corps, comme si des anges lui avaient passé une blanche tunique de lin.
Illustration: Yan au cimetière
Il s'arrêta devant le coin de terre où dormaient les siens. Mais il ne pleura plus. Un rang de pierres grises dans l'herbe. C'était là.
Yan trouva le sol très doux sous sespieds las, comme s'il avait marché sur sa propre chair. Et quand il s'en alla, il lui parut que toutes les herbes de ce coin de terre s'enroulaient autour de ses jambes, familièrement, avec des caresses délicates, pareilles à celles des mains disparues.
Il revint chez lui, tout hanté d'une grande pensée blanche, qui semblait faire éclore des lis dans son cerveau. Oui, bientôt, lui aussi, bientôt il arriverait sous cette terre, pour dormir côte à côte avec les aïeux oubliés; et peut-être quelques-uns de ses atomes frémiraient-ils au contact mystérieux de vos atomes, ô morts impérissables! Et ce serait fini de souffrir. Et aucune des tristesses noires qui avaient obscurci ses vieux jours ne pèserait plus sur lui. Ah! cela aurait été si doux pourtant de mourir comme il avait vécu, en paysan, en Gascon! Et la suprême larme vint repolir l'azur fané de ses yeux.
Mais c'était un vœu inutile. Yan n'y songea plus.
* * * * *
Au Bignaou,—qui s'appelait depuis quelques jours la villa Duvignau,—l'ex-députéet MlleFlorence arrivèrent presque en même temps que lui. Il était onze heures. Yan s'assura que les champignons étaient cuits, et serra la main de M. Brion, correctement, en arrêtant autant que possible le tremblement de ses doigts.
Florence semblait faire le printemps autour d'elle. Emile était très pâle. L'ex-député fort morne.
On se mit à table.
Yan fut très convenable pendant le repas. Emile n'eut rien à lui reprocher. Il ne demanda pas de mesture. Il mangea presque de tout. Il ne dit aucun mot déplacé. Jamais il n'avait été aussi gentil.
Souvent, de ses petites prunelles claires, il regardait l'heure à la pendule. Puis il considérait la radieuse Florence, longuement, comme pour faire provision de courage.
Et, quand les champignons arrivèrent, savoureux et fumants, il ferma les yeux. Il éprouvait un léger vertige.
—Voulez-vous m'en laisser goûter, Yan? demanda Florence.
—Oh! non! répondit le vieillard. Ne sont-ils pas tous pour moi?
Il était onze heures trois quarts.
Et Yan mangea les champignons de grand appétit. Il les mangea tous, sans écouter les mélopées tristes qui semblaient retentir dans son cerveau.
Et Florence fut très heureuse.
Le temps ne compta plus ensuite pour Yan du Bignaou; il n'entendit rien de ce qu'on disait. A peine comprit-il, lorsque Emile laissa tomber la conversation, au dessert, que l'heure de parler était venue. Yan ne se troubla pas. Il sentit les yeux de tous les convives converger sur lui. Et sa voix ne trembla pas trop lorsqu'il prononça les premières paroles. C'était très solennel. Florence haletait. Oh! la bonne voix toute faible de l'aïeul, comme elle pénétrait l'âme! Yan ne se trompa point. Il prononça très purement les nasales et lesu. Il en était si étonné lui-même qu'il crut entendre un ange secourable du bon Dieu parler par son humble bouche... Il éprouva un long frisson dans tout son être quand il arriva aux derniers mots de son discours:
—Monsieur Brion, c'est avec une émotion réelle que j'ai l'honneur devous demander, pour mon filleul, la main de mademoiselle votre fille!...
En ce moment Yan entendit la voix grave de M. Brion prononcer de belles paroles qui faisaient chaud au cœur.
—Je ne crois pas me tromper, cher Monsieur Duvignau, concluait le député sortant, en vous déclarant que Florence est toute disposée à devenir votre belle-fille.
Alors, tout à coup, Florence se leva.
—Oui, mais à une condition, lança-t-elle.
Et son visage parut illuminé de larmes.
Emile frémit. Le député tressauta. Yan lui-même sentit une grande anxiété dans tout son être.
—Oui, je veux bien épouser M. Emile, reprenait la jeune fille. Mais, je le répète, à une condition. C'est que Yan redeviendra Gascon et reprendra toutes ses anciennes habitudes!
Après avoir parlé ainsi, MlleFlorence quitta sa place et alla embrasser M. Jean à pleines lèvres.
—Parlez patois, Yan, ajouta-t-elle, habillez-vous comme un paysan, mangez de la mesture, et riez, et chantez, et faites ce que bon vous semblera,Diou bibostes!Ah! je suis bien la maîtresse un peu! dit-elle en se retournant tendrement vers Emile.
Florence avait deviné toutes les tortures de l'aïeul.
Et M. Brion, le ballotté de la veille, qui rapidement s'était fait cette réflexion: «C'est une idée, ça! pour me concilier les classes ouvrières au second tour de scrutin!...» s'empressa de déclarer:
—Mais elle a raison, cette chérie! Ne vous gênez pas, Yan! Redevenez le paysan d'autrefois, si le cœur vous en dit! Elles ont du bon, les mœurs de nos belles populations rurales!
Yan sentit en lui une telle explosion de bonheur quand il entendit ces paroles, qu'il se mit à pousser une longue clameur de joie, sans pouvoir dire un mot.
—Ah! moun Diou! balbutia-t-il à la fin. Ah! moun Diou!
Et il joignit les mains. Et il leva les yeux. Et il sentit dans son cœur une sivéhémente fermentation de plaisir qu'il eut peur d'étouffer.
—Ah! moun Diou!
Tout le monde pleurait: tout le monde s'embrassait; un même délire bouleversait toutes les têtes.
Alors Yan, malgré ses jambes infirmes, éprouva le besoin de se secouer sur sa chaise; Florence, agitée par le même instinct, sauta pour de bon; Emile se leva, le député sortant changea de place; et la servante engloutit avec émotion deux prunes à l'eau-de-vie! Le ciel, le ciel avec toutes ses délices, croulait sur le Bignaou enchanté!
—Ah! je n'étais pas si malheureux! se récria Yan, qui par pudeur voulait dissimuler son immense félicité. Non! J'étais même très bien, je vous assure... Si vous voulez seulement me permettre d'ôter cette redingote...
Et il s'en alla, très leste, miraculeusement, pour aller prendre sa chamarre, la longue blouse bleue, qu'il n'avait pas revêtue depuis un mois.
Oh! ce fut un bain de volupté sur ses vieilles épaules!
—Là! maintenant, j'ai chaud. Et jesuis à mon aise!... Si vous me permettiez de reprendre un instant mes sabots...?
Et il retrouva ses lourdes chaussures de bois dans un fond de placard, ses confortables sabots qui pesaient deux livres chacun!
—Là! comme ceci, je suis ingambe! Tandis qu'avec ces barbares bottines en chevreau... Et gascon? Voudriez-vous que je parle un peu gascon! Diou biban! le bien que ça ferait à ma langue! Ah! lou gascoun, amics! lous anyous ne deben debisa que coum aco, aü ceü!
Il traduisit, pour Florence:
—Les anges ne doivent parler que cette langue, au ciel.
—Oh! qu'abi coumprés, Yan!repartit la jeune fille vexée.
—Tenez! puisqu'ils le parlent déjà sur la terre! conclut galamment le vieux.
Il avait eu de l'esprit autrefois, en gascon!
Et il prit la table à deux mains, car la félicité lui troublait la tête.
—A la noce dans un mois, je chanterai! annonça-t-il.
Illustration: Il laissa tomber sa tête sur la table.Il laissa tomber sa tête sur la table.
Il laissa tomber sa tête sur la table.
—Chantez tout de suite! cria-t-on à l'unisson.
—Bien! mais laissez-moi priser un brin!
Il aspira aussitôt une pincée de tabac, et ses narines eurent des sensations si voluptueuses qu'il inonda sa tabatière de larmes.
Il commença, d'une petite voix aigrelette, une chanson joyeuse du pays:
Sou pount de Toulouse, tres filles qu'y a(bis)Qu'y passa un mouène qui leus saludaTra-la-larelalareTra-la-larelala!
Sou pount de Toulouse, tres filles qu'y a(bis)
Qu'y passa un mouène qui leus saluda
Tra-la-larelalare
Tra-la-larelala!
Et tout le monde répéta:
Tra-la-larelala!
Tra-la-larelala!
Yan, d'une voix un peu plus sourde, continua:
Qu'y passa un mouène qui leus saluda(bis)Les disou lou mouène: «Le mie quaou sera?»Tra-la...
Qu'y passa un mouène qui leus saluda(bis)
Les disou lou mouène: «Le mie quaou sera?»
Tra-la...
Il s'interrompit:
Tra-la...Tra...
Tra-la...
Tra...
Ses yeux s'injectèrent.
—Ah! lança-t-il, les champ...
Mais il ne voulut pas terminer; il laissa tomber sa tête sur la table, en poussant une longue plainte.
—Papa! qu'y a-t-il? dit Emile avec inquiétude.
—Oh! papa! s'éplora Florence.
Yan ne répondit point. Les yeux fermés, la face rougie, il continua de se plaindre en croisant les mains sur sa poitrine.
—Le médecin! vite! dit-il brusquement.
Et ses dents claquèrent.
—Qu'avez-vous? qu'avez-vous? demandait-on, en s'empressant autour de lui.
Le cocher vint dire:
—Le médecin? Mais aujourd'hui, lundi, il est au marché de Pouillon!
—C'est juste! fit Yan, en rouvrant les yeux. J'y avais pensé.
Et il ajouta, très bas:
—Allez chercher M. le curé!
—Oh! papa...
Yan fut pris d'un long frisson qui secoua tous ses membres comme les branches d'un vieil arbre.
—Mais il y a des médecins à Dax! dit Emile.
—Quinze kilomètres! balbutia Yan.
Puis avec un sourire:
—Ils arriveraient trop tard.
Illustration: Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes.Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes.
Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes.
—Ah! mon Dieu, je devine! cria Florence; ce sont les champignons!
Mais Yan nia avec force.
—Non, je vous assure. Ils étaient bons, allez! répondit-il à la jeune fille avec une grande amitié dans sa voix.
Et il referma ses yeux, de peur que Florence n'y découvrît ses pensées.
M. Brion conseilla un vomitif.
—Oh! oui! si vous voulez!... acquiesça Yan avec impatience.
Une pincée d'émétique lui fut présentée dans un peu d'eau.
Yan saisit le breuvage de ses mains éperdues.
Il essaya de boire.
—Oh! oui! il faut vivre maintenant! se dit-il. Vivre, être heureux! Mon Dieu! Sauvez-moi!
Mais, dans sa hâte, il versa la moitié de la solution, tout à côté, sur son cou; et la quantité absorbée ne suffit pas à le faire vomir.
Il n'y avait pas un pharmacien dans les environs.
—Ah! je ne veux pas! cria Yan, dont les lèvres se frangeaient d'écume. Non! je ne veux pas mourir!
Il pensait aux champignons maudits.
«Mon Dieu, pria-t-il mentalement, mon Dieu, vous qui pouvez tout, il faut que les champignons ne soient pas vénéneux, vous entendez?»
Il se fit porter par Emile et par Florence devant le bénitier de sa chambre. Il but de l'eau bénite avec ferveur. Puis il pria en claquant des dents. Mais ses genoux s'effondraient sous lui.
Alors, déjà violet, il se résigna.
—L'extrême-onction! souffla-t-il d'une voix pâteuse.
Et il voulut être couché à la place même qu'occupait son ancienne chambre; la chambre où il était né, la chambre où ses ancêtres étaient morts. Ce n'était plus qu'une pièce quelconque, rapetissée, dénaturée, méconnaissable. Une porte et un bout du plafond étaient les seuls vestiges de la chambre ancienne. Cela servait de cabinet de débarras dans le Bignaou nouveau. Néanmoins Yan voulut être placé là.
Il regarda le coin du plafond, là-haut, et ses yeux ne remuèrent plus.
Une demi-heure après, un tintement argentin vint frapper ses oreilles:
«Que-tin! que-tin!»
Yan reconnut cette clochette: c'était Dieu qui arrivait, le Dieu des moribonds glacés. Le prêtre, vêtu de blanc, l'apportait pour lui, à travers les champs dorés de soleil, ce Dieu de pardon! Et l'enfant de chœur agitait sa sonnette pour faire découvrir les paysans pieux, pour faire prier les paysannes émues.
«Que-tin! que-tin!»
Le tintement rythmé approchait et Florence frémit, comme si elle allait voir arriver la Mort.
—Papa! il faut vivre! gémit-elle.
Yan essaya de lui sourire.
—Non, il vaut mieux que je m'en aille! dit-il, péniblement, avec sa langue entravée.
Il avait encore toute sa connaissance. Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes et il les regarda longtemps, Emile et Florence, de ses prunelles graves dont l'azur aboli allait refleurir ailleurs; puis, très doucement, avec une infinie tendresse de voix où se révélait la vision de bonheurs à venir—qu'il ne goûterait pas, lui!--Yan balbutia:
—Lou permé, que l'appellerats Poutoun! (Le premier, vous l'appellerez Poutoun!)
Et il dirigea de nouveau ses yeux vers le plafond familier, comme s'il avait su que son âme allait s'envoler par là.
Il divagua un peu, quand le prêtre, avec des paroles latines, vint lui purifier les sens de son onction spirituelle. Deux ou trois fois, on l'entendit qui disait: «Bé, Martin! Bé, Youan!» comme s'il avait labouré de vastes plaines avec de grands bœufs de rêve. Puis, ses mains lentes firent le geste de filer du lin, en roulant un coin du drap comme un fuseau.
Mais, au crépuscule, quand le soleil fut tombé là-bas, à l'horizon, parmi des nuages de pourpre, Yan frissonna sur sa couchette improvisée. Il ouvrit sa bouche, il allongea son cou, il raidit ses membres, comme si un profond arrachement s'opérait en lui.
—Papa! papa!... appela Emile, qui sentait le Grand Mystère peser dans cette chambre.
Et quelques secondes après sans doute, solennellement, avec des ailes trop pures pour que les yeux deshommes pussent les voir, au son de lyres trop harmonieuses pour que les oreilles terrestres pussent les entendre, il s'en allait, l'immortel Yan; il s'en allait revivre, bien simple et bien heureux dans quelque coin de ciel gascon, avec des anges de son pays, avec des saints de sa connaissance, avec les aïeux disparus: les braves et modestes laboureurs du Bignaou, auxquels le bon Dieu avait dû ouvrir, toutes grandes, les portes de son beau paradis.
Illustration: Yan avec des anges
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
COLLECTION OLLENDORFF ILLUSTRÉE
A 2 FR. LE VOLUME
Ouvrage déjà paru:
ABEL HERMANT
EDDY &PADDY.(Illustrations deJ.-E. Blanche.)
Illustration: Rose
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY