BIBLIOGRAPHICAL NOTE.

[Footnote: The first biographical and literary study upon Marivaux is that of the Abbé de la Porte, published four years before the former's death in theObservateur littéraireof 1759, vol. 1, p. 73, etc., reprinted with additional details in the edition of theOeuvres diversesde Marivaux, published in 1765 by Duchesne, and again in the edition of theOeuvres complètes, published in 1781 by the widow Duchesne. It is to this last- named text that I refer in the introduction. This essay by De la Porte is quite fair and trustworthy. It is particularly interesting as being the first. It is followed by an Éloge, or, rather, a contemptuous sketch, for it is anything but a eulogy, published by Palissot (and de Sivry) in theNécrologe des hommes célèbresof 1764. In 1769 Lesbros de la Versane publishedl'Esprit de Marivaux ou Analectes de ses ouvrages, preceded by anÉloge historique de cet auteur, "a panegyric without reservation upon the man and the writer." It is to a reprint of thisÉloge, published by Gogué et Née de la Rochelle, Paris, 1782, that I make my references. These are the sources from which d'Alembert drew most of the matter for hisÉloge, which is characterized by a kindly criticism, that, though sometimes too severe, does not offend. These four are the principal early sources from which Marivaux's biographers have drawn, and, if we add Desfontaines'Dictionnaire néologique, published in 1726 (and several times reprinted), Grimm'sCorrespondance littéraire(1753-1790), Collé'sJournal et mémoires(1748-1772), Marmontel'sMémoires, published in 1804, those of the President Henault, published by the Baron de Vigan, Paris, 1854, those of the Abbé de Trublet, published in Amsterdam, 1759, and La Harpe'sCours de littérature ancienne et moderne(see edition by Buchon, Paris, 1825-1826), we shall have almost covered the ground of early sources. Much of the first part of this note is taken from Larroumet'sMarivaux, p. 14, note 2.]

MARIVAUX: Les Comédies de Monsieur de Marivaux, jouées sur le Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, par les Comédiens Italiens ordinaires du Roy. Paris, Briasson, 2 vol. in-12, 1732.

MARIVAUX: Oeuvres de théâtre de M. de Marivaux. A Paris, chez Prault père, 4 vol. in-12, 1740.

MARIVAUX: Oeuvres de théâtre de M. de Marivaux, de l'Académie françoise. Nouvelle édition. A Paris, chez N.B. Duchesne, rue S. Jacques, au-dessous de la Fontaine S. Benoît, au Temple du Goût; 5 vol. in-12, avec portrait gravé par Chenu d'après Garand, 1758.

MARIVAUX: Oeuvres complètes. Paris, chez Gogué et Née de la Rochelle,12 vol. in-8, 1781-1782.

MARIVAUX: Oeuvres complètes de Marivaux de l'Académie Française(Duviquet). Paris, Haut-Coeur et Gayet jeune, P.J. Gayet etDauthereau, 10 vol. in-8, 1825-1830.

BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE, ouHistoire littéraire de la France. Tome XXII,dernière partie. Amsterdam, H. du Sauzet, 1736.

FERDINAND BRUNETIÈRE: Nouvelles critiques sur l'histoire de lalittérature française. Paris, Hachette et Cie., 1882.

CHARLES COLLÉ: Journal et mémoires sur les hommes de lettres, les ouvragesdramatiques et les événements les plus mémorables du règne de LouisXV (1748-1772), (édition Honoré Bonhomme). Tome II. Paris,Firmin-Didot Frères, Fils et Cie., 1868.

D'ALEMBERT (Jean Le Rond, dit): Éloge de Marivaux. Contained in hisOeuvres philosophiques, historiques et littéraires. Tome X. Paris,Jean-François Bastien, An XIII (1805).

GASTON DESCHAMPS: Marivaux (in les Grands écrivains de la France).Paris, Hachette et Cie., 1897.

L'ABBÉ PIERRE-FRANÇOIS GUYOT DESFONTAINES: Dictionnaire néologique à l'usage des beaux esprits du siècle. Amsterdam, Michel-Charles le Cène, 1731.

JEAN FLEURY: Marivaux et le marivaudage. Paris, E. Pion et Cie., 1881.

LÉON FONTAINE: Le Théâtre et la philosophie au XVIIIe siècle. Versailles,Cerf et Fils, 1879.

BERNARD LE BOVIER DE FONTANELLE: Éloge de Mme. de Lambert. Contained inhis Oeuvres. Tome VII. Paris, J.F. Bastien et J. Servière, 1792.

EDOUARD FOURNIER: Étude sur la vie et les oeuvres de l'auteur. Precedingthe Théâtre complet de Marivaux. Laplace et Sanchez, 1878.

EMILE GOSSOT: Marivaux moraliste. Paris, Didier et Cie., 1881.

FRÉDÉRIC-MELCHIOR GRIMM ET DENIS DIDEROT: Correspondance littéraire, philosophique et critique … depuis 1753 jusqu'en 1790. Tomes I (1753-1756), III (1761-1764), and IV (1764-1765). Paris, Furne et Ladrange, 1829.

LE PRÉSIDENT CHARLES-J.-F. HÉNAULT: Mémoires (édition Le Baron deVigan). Paris, 1854.

ARSÈNE HOUSSAYE: Galerie du XVIIIe siècle. Première série. Paris, Hachetteet Cie., 1858.

JEAN-FRANÇOIS DE LA HARPE: Cours de littérature ancienne et moderne.Tomes XIII, XIV, XVI. Paris, P. Dupont et Ledentu, 1825.

L'ABBÉ JOSEPH DE LA PORTE: Essai sur la vie et sur les ouvrages de M. de Marivaux. Contained in the Oeuvres complètes de M. de Marivaux. Tome I. Paris, la Veuve Duchesne, 1781. [References in the introduction are to this edition of De la Porte, unless otherwise stated.]

L'ABBÉ JOSEPH DE LA PORTE: Lettre IV, concerning the Nouvelle édition du Théâtre de M. de Marivaux. In the Observateur littéraire for 1759. Tome I. Amsterdam, 1759.

GUSTAVE LARROUMET: Marivaux, sa vie et ses oeuvres d'après de nouveaux documents. Paris, Hachette et Cie. The editions of 1882 and 1894. [References in the introduction are to the former, unless otherwise stated.]

LESBROS DE LA VERSANE: Éloge historique. In the Esprit de Marivaux.Paris, Gogué et Née de la Rochelle, 1782.

RENÉ LAVOLLÉE: Marivaux inconnu (extrait de la Revue de France). Paris,Imprimerie de la société anonyme de publication, périodiques, 1880.

JULES LEMAÎTRE: Impressions de théâtre. Deuxième et quatrième séries.Paris, H. Lecène et H. Oudin, 1888 and 1890.

CHARLES LENIENT: La Comédie en France au XVIIIe siècle. Tome I. Paris,Hachette et Cie., 1888.

M. DE LESCURE: Éloge de Marivaux. In the Théâtre choisi de Marivaux.Paris, Firmin-Didot et Cie., 1894.

HENRI LION: La comédie "métaphysique" de Marivaux. In the Histoire dela langue et de la littérature française, under the direction ofPetit de Julleville. Tome VI. Paris, Armand Colin et Cie., 1900.

JEAN-FRANÇOIS MARMONTEL: Mémoires (édition Maurice Tourneux). Tomes Iand II. Paris, Librairie des Bibliophiles, 1891.

CHARLES PALISSOT: Éloge de Marivaux. In le Nécrologe des hommes célèbresde France, par une société de gens de lettres. Paris, Moreau, 1767.

PAUL-E.-A. POULET-MALASSIS: Théâtre de Marivaux. Bibliographie deséditions originales et des éditions collectives données par l'auteur.Paris, P. Rouquette, 1876.

WILHELM PRINTZEN: Marivaux, sein Leben, seine Werke und seinelitterarische Bedeutung. Münster, 1885.

CHARLES-AUGUSTIN SAINTE-BEUVE: Causeries du lundi. Tome IX. Paris,Garnier Frères, 1854.

FRANCISQUE SARCEY: Quarante ans de théâtre. Tome II. Bibliothèque desannales politiques et littéraires, Paris, 1900.

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L'ABBÉ NICOLAS-CHARLES-JOSEPH DE TRUBLET: Mémoires. Amsterdam, 1739.

* * * * *

Représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le 23 janvier 1730.

M. ORGON.MARIO.SILVIA.[1]DORANTE.LISETTE, femme de chambre de Silvia.ARLEQUIN,[2] valet de Dorante.UN LAQUAIS.

* * * * *

La scène est à Paris.

Mais, encore une fois, de quoi vous mêlez-vous? Pourquoi répondre de mes sentiments?

C'est que j'ai cru que, dans cette occasion-ci, vos sentiments ressembleroient à ceux de tout le monde. Monsieur votre père me demande si vous êtes bien aise qu'il vous marie, si vous en avez quelque joie. Moi, je lui réponds qu'oui[3]; cela va tout de suite;[4] et il n'y a peut-être que vous de fille[5] au monde pour qui ceoui-là ne soit pas vrai. Lenonn'est pas naturel.

Le non n'est pas naturel? Quelle sotte naïveté! Le mariage auroit donc de grands charmes pour vous?

Eh bien! c'est encoreoui, par exemple.

Taisez-vous; allez répondre vos impertinences ailleurs,[6] et sachez que ce n'est pas à vous à juger[7] de mon coeur par le vôtre.

Mon coeur est fait comme celui de tout le monde. De quoi le vôtre s'avise- t-il de n'être fait comme celui de personne?

Je vous dis que, si elle osoit, elle m'appellerait une originale.[8]

Si j'étois votre égale, nous verrions.

Vous travaillez à me fâcher. Lisette.

Ce n'est pas mon dessein. Mais, dans le fond, voyons, quel mal ai-je fait de dire à monsieur Orgon que vous étiez bien aise d'être mariée?

Premièrement, c'est que tu n'as pas dit vrai: je ne m'ennuie pas d'être fille.

Cela est encore tout neuf.[9]

C'est qu'il n'est pas nécessaire que mon père croie me faire tant de plaisir en me mariant, parce que cela le fait agir avec une confiance qui ne servira peut-être de rien.

Quoi! vous n'épouserez pas celui qu'il vous destine?

Que sais-je? Peut-être ne me conviendra-t-il point, et cela m'inquiète.

On dit que votre futur est un des plus honnêtes hommes du monde; qu'il est bien fait, aimable,[10] de bonne mine; qu'on ne peut pas avoir plus d'esprit; qu'on ne sauroit être d'un meilleur caractère. Que voulez-vous de plus? Peut-on se figurer de mariage plus doux, d'union[11] plus délicieuse?[12]

Délicieuse? Que tu es folle, avec tes expressions!

Ma foi! Madame, c'est qu'il est heureux qu'un amant de cette espèce-là veuille se marier dans les formes;[13] il n'y a presque point de fille, s'il lui faisoit la cour, qui ne fût en danger de l'épouser sans cérémonie. Aimable, bien fait, voilà de quoi vivre[14] pour l'amour; sociable et spirituel, voilà pour l'entretien de la société. Pardi![15] tout en sera bon[16] dans cet homme-là; l'utile et l'agréable, tout s'y trouve.[17]

Oui, dans le portrait que tu en fais, et on dit qu'il y ressemble; mais c'est un on dit, et je pourrais bien n'être pas de ce sentiment-là, moi. Il est bel homme, dit-on, et c'est presque tant pis.

Tant pis! tant pis! mais voilà une pensée bien hétéroclite![18]

C'est une pensée de très bon sens.[19] Volontiers un bel homme est fat; je l'ai remarqué.

Oh! il a tort d'être fat, mais il a raison d'être beau.

On ajoute qu'il est bien fait; passe.[20]

Oui-da,[21] cela est pardonnable.

De beauté[22] et de bonne mine, je l'en dispense; ce sont là des agréments superflus.

Vertuchoux![23] si je me marie jamais, ce superflu-là sera mon nécessaire.[24]

Tu ne sais ce que tu dis. Dans le mariage, on a plus souvent affaire à l'homme raisonnable qu'à l'aimable homme: en un mot, je ne lui demande qu'un bon caractère, et cela est plus difficile à trouver qu'on ne pense. On loue beaucoup le sien; mais qui est-ce qui a vécu avec lui? Les hommes ne se contrefont-ils[25] pas, surtout quand ils ont de l'esprit? N'en ai- je pas vu, moi, qui paroissoient, avec leurs amis, les meilleures gens du monde? C'est la douceur, la raison, l'enjouement même; il n'y a pas jusqu'à leur physionomie qui ne soit garante de toutes les bonnes qualités qu'on leur trouve. Monsieur un tel a l'air d'un galant homme, d'un homme bien raisonnable, disoit-on tous les jours d'Ergaste. Aussi l'est-il[26] répondoit-on; je l'ai répondu moi-même. Sa physionomie ne vous ment pas d'un mot.[27] Oui, fiez-vous y à cette physionomie si douce, si prévenante, qui disparoit un quart d'heure après, pour faire place à un visage sombre, brutal, farouche, qui devient l'effroi de toute une maison. Ergaste s'est marié; sa femme, ses enfants, son domestique, ne lui connoissent encore que ce visage-là, pendant qu'il promène partout ailleurs cette physionomie si aimable que nous lui voyons, et qui n'est qu'un masque qu'il prend au sortir de chez lui.

Quel fantasque avec ses deux visages!

N'est-on pas content de Léandre, quand on le voit? Eh bien! chez lui, c'est un homme qui ne dit mot, qui ne rit ni qui ne gronde:[28] c'est une âme[29] glacée, solitaire, inaccessible. Sa femme ne la connoît point, n'a point de commerce avec elle; elle n'est mariée qu'avec une figure qui sort d'un cabinet, qui vient à table, et qui fait expirer de langueur, de froid et d'ennui tout ce qui l'environne. N'est-ce pas là un mari bien amusant?

Je gèle au récit que vous m'en faites. Mais Tersandre, par exemple?

Oui, Tersandre! il venoit l'autre jour de s'emporter contre sa femme. J'arrive, on m'annonce: je vois un homme qui vient à moi les bras ouverts, d'un air serein, dégagé; vous auriez dit qu'il sortait de la conversation la plus badine; sa bouche et ses yeux rioient encore. Le fourbe! Voilà ce que c'est que les hommes. Qui est-ce qui croit que sa femme est à plaindre avec lui? Je la trouvai toute abattue, le teint plombé, avec des yeux qui venoient de pleurer; je la trouvai comme je serai peut-être: voilà mon portrait à venir; je vais du moins risquer d'en être une copie. Elle me fit pitié, Lisette; si j'allois te faire pitié aussi? Cela est terrible! qu'en dis-tu? Songe à ce que c'est qu'un mari.

Un mari? c'est un mari. Vous ne deviez pas finir par ce mot-là; il me raccommode avec tout le reste.[30]

Eh! bonjour, ma fille. La nouvelle que je viens t'annoncer te fera-t-elle plaisir? Ton prétendu arrive aujourd'hui; son père me l'apprend par cette lettre-ci. Tu ne me réponds rien; tu me parois triste. Lisette de son côté baisse les yeux. Qu'est-ce que cela signifie? Parle donc, toi; de quoi s'agit-il?

Monsieur, un visage qui fait trembler, un autre qui fait mourir de froid, une âme gelée qui se tient à l'écart; et puis le portrait d'une femme qui a le visage abattu, un teint plombé, des yeux bouffis et qui viennent de pleurer; voilà, Monsieur, tout ce que nous considérons avec tant de recueillement.

Que veut dire ce galimatias? Une âme, un portrait! Explique-toi donc: je n'y entends rien.

C'est que j'entretenois Lisette du malheur d'une femme maltraitée par son mari; je lui citois celle de Tersandre, que je trouvai l'autre jour fort abattue, parce que son mari venoit de la quereller; et je faisois là- dessus mes réflexions.

Oui, nous parlions d'une physionomie qui va et qui vient; nous disions qu'un mari porte un masque avec le monde, et une grimace[31] avec sa femme.

De tout cela,[32] ma fille, je comprends que le mariage t'alarme, d'autant plus que tu ne connois point Dorante.

Premièrement, il est beau; et c'est presque tant pis.

Tant pis! Rêves-tu, avec ton tant pis?

Moi, je dis ce qu'on m'apprend: c'est la doctrine de Madame; j'étudie sous elle.

Allons, allons, il n'est pas question de tout cela. Tiens, ma chère enfant, tu sais combien je t'aime. Dorante vient pour t'épouser. Dans le dernier voyage que je fis en province, j'arrêtai ce mariage-là avec son père, qui est mon intime et mon ancien ami; mais ce fut à condition que[33] vous vous plairiez à tous deux et que vous auriez entière liberté de vous expliquer là-dessus. Je te défends toute complaisance à mon égard. Si Dorante ne te convient point, tu n'as qu'à le dire, et il repart; si tu ne lui convenois pas, il repart de même,

Unduode tendresse en décidera, comme à l'Opéra: «Vous me voulez, je vous veux; vite un notaire[34]!» ou bien: «M'aimez-vous? non; ni moi non plus, vite à cheval!»

Pour moi, je n'ai jamais vu Dorante: il étoit absent quand j'étois chez son père; mais, sur tout le bien[35] qu'on m'en a dit, je ne saurois craindre que vous vous remerciiez[36] ni l'un ni l'autre.

Je suis pénétrée de vos bontés, mon père. Vous me défendez toute complaisance, et je vous obéirai.

Je te l'ordonne.

Mais, si j'osois, je vous proposerois, sur une idée qui me vient, de m'accorder une grâce qui me tranquilliseroit tout à fait.

Parle … Si la chose est faisable, je te l'accorde.

Elle est très faisable; mais je crains que ce ne soit abuser de vos bontés.

Eh bien! abuse. Va, dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l'être assez.

Il n'y a que le meilleur de tous les hommes qui puisse dire cela.

Explique-toi, ma fille.

Dorante arrive ici aujourd'hui…. Si je pouvois le voir, l'examiner un peu sans qu'il me connût! Lisette a de l'esprit, Monsieur; elle pourroit prendre ma place pour un peu de temps, et je prendrois la sienne.

M. ORGON,à part.

Son idée est plaisante.[37] (Haut.) Laisse-moi rêver un peu à ce que tu me dis là. (A part.) Si je la laisse faire, il doit arriver quelque chose de bien singulier. Elle ne s'y attend pas elle-même…. (Haut.) Soit, ma fille, je te permets le déguisement. Es-tu bien sûre de soutenir le tien, Lisette?

Moi, Monsieur? Vous savez qui je suis; essayez de m'en conter,[38] et manquez de respect, si vous l'osez, à cette contenance-ci. Voilà un échantillon des bons airs[39] avec lesquels je vous attends. Qu'en dites- vous? Hem? retrouvez-vous Lisette?

Comment donc! je m'y trompe actuellement moi-même. Mais il n'y a point de temps à perdre: va t'ajuster suivant ton rôle. Dorante peut nous surprendre. Hâtez-vous, et qu'on donne le mot à toute la maison.

Il ne me faut presque qu'un tablier.[40]

Et moi, je vais à ma toilette. Venez m'y coiffer, Lisette, pour vous accoutumer à vos fonctions…. Un peu d'attention à votre service, s'il vous plaît.

Vous serez contente, marquise. Marchons!

Ma soeur, je te félicite de la nouvelle que j'apprends…. Nous allons voir ton amant, dit-on.

Oui, mon frère, mais je n'ai pas le temps de m'arrêter: j'ai des affaires sérieuses, et mon père vous les dira. Je vous quitte.

Ne l'amusez pas,[41] Mario; venez, vous saurez de quoi il s'agit.

Qu'y a-t-il de nouveau, Monsieur?

Je commence par vous recommander d'être discret sur ce que je vais vous dire, au moins.

Je suivrai vos ordres.

Nous verrons Dorante aujourd'hui; mais nous ne le verrons que déguisé.

Déguisé! Viendra-t-il en partie de masque?[42] lui donnerez-vous le bal?

Écoutez l'article[43] de la lettre du père. Hum!… _Je ne sais, au reste, ce que vous penserez d'une imagination[44] qui est venue à mon fils: elle est bizarre, il en convient lui-même; mais le motif est pardonnable et même délicat: c'est qu'il m'a prié de lui permettre de n'arriver d'abord chez vous que sous la figure[45] de son valet, qui, de son côté, fera le personnage de son maître.

Ah! ah! cela sera plaisant.[46]

Écoutez le reste:Mon fils sait combien l'engagement qu'il va prendre est sérieux, et il espère, dit-il, sous ce déguisement de peu de durée, saisir quelques traits du caractère de notre future[47] et la mieux connaître, pour se régler ensuite sur ce qu'il doit faire, suivant la liberté que nous sommes convenus de leur laisser. Pour moi, qui m'en fie bien à ce que vous m'avez dit de votre aimable fille, j'ai consenti à tout, en prenant la précaution de vous avertir, quoiqu'il m'ait demandé le secret de votre côté. Vous en userez là-dessus avec la future comme vous le jugerez à propos….Voilà ce que le père m'écrit. Ce n'est pas le tout;[48] voici ce qui arrive: c'est que votre soeur, inquiète de son côté sur le chapitre[49] de Dorante, dont elle ignore le secret, m'a demandé de jouer ici la même comédie, et cela, précisément pour observer Dorante, comme Dorante veut l'observer. Qu'en dites-vous? Savez-vous rien de plus particulier que cela? Actuellement la maîtresse et la suivante se travestissent. Que me conseillez-vous, Mario? Avertirai-je votre soeur, ou non?

Ma foi, Monsieur, puisque les choses prennent ce train-là, je ne voudrois pas les déranger, et je respecterois l'idée qui leur est inspirée[50] à l'un et à l'autre. Il faudra bien qu'ils se parlent souvent tous deux sous ce déguisement. Voyons si leur coeur ne les avertiroit[51] pas de ce qu'ils valent. Peut-être que Dorante prendra du goût pour ma soeur, toute soubrette qu'elle sera, et cela seroit charmant pour elle.

Nous verrons un peu comment elle se tirera d'intrigue.[52]

C'est une aventure qui ne sauroit manquer de nous divertir. Je veux me trouver au début et les agacer[53] tous deux.

Me voilà, Monsieur: ai-je mauvaise grâce en femme de chambre? Et vous, mon frère, vous savez de quoi il s'agit, apparemment… Comment me trouvez- vous?

Ma foi, ma soeur, c'est autant de pris que le valet;[54] mais tu pourrois bien aussi escamoter Dorante à ta maîtresse.

Franchement, je ne haïrois pas de lui plaire sous le personnage que je joue; je ne serois pas fâchée de subjuguer sa raison, de l'étourdir[55] un peu sur la distance qu'il y aura de lui à moi. Si mes charmes font ce coup-là, ils me feront plaisir; je les estimerai. D'ailleurs, cela m'aiderait à déméler Dorante. A l'égard de son valet, je ne crains pas ses soupirs; ils n'oseront m'aborder; il y aura quelque chose dans ma physionomie qui inspirera plus de respect que d'amour à ce faquin-là.

Allons, doucement, ma soeur: ce faquin-là sera votre égal…

Et ne manquera pas de t'aimer.

Eh bien! l'honneur de lui plaire ne me sera pas inutile. Les valets sont naturellement indiscrets; l'amour est babillard, et j'en ferai l'historien de son maître.

Monsieur, il vient d'arriver un domestique qui demande à vous parler; il est suivi d'un crocheteur[56] qui porte une valise.

Qu'il entre: c'est sans doute le valet de Dorante. Son maître peut être resté au bureau pour affaires. Où est Lisette?

Lisette s'habille, et dans son miroir[57] nous trouve très imprudents de lui livrer Dorante; elle aura bientôt fait.

M. ORGON.Doucement! on vient.

DORANTEen valet, M. ORGON, SILVIA, MARIO.

Je cherche M. Orgon: n'est-ce pas à lui que j'ai l'honneur de faire la révérence?

Oui, mon ami, c'est à lui-même.

Monsieur, vous avez sans doute reçu de nos nouvelles; j'appartiens à monsieur Dorante, qui me suit, et qui m'envoie toujours[58] devant, vous assurer de ses respects, en attendant qu'il vous en assure lui-même.

Tu fais ta commission de fort bonne grâce. Lisette, que dis-tu de ce garçon-là?

Moi, Monsieur, je dis qu'il est bien venu,[59] et qu'il promet.

Vous avez bien de la bonté; je fais du mieux qu'il m'est possible.

Il n'est pas mal tourné, au moins: ton coeur n'a qu'à se bien tenir,[60]Lisette.

Mon coeur! c'est bien des affaires.[61]

Ne vous fâchez pas, Mademoiselle; ce que dit Monsieur ne m'en fait point accroire.[62]

Cette modestie-là me plaît; continuez de même.

Fort bien! Mais il me semble que ce nom de Mademoiselle qu'il te donne est bien sérieux.[63] Entre gens comme vous, le style des compliments ne doit pas être si grave; vous seriez toujours sur le qui-vive:[64] allons, traitez-vous plus commodément.[65] Tu as nom[66] Lisette; et toi, mon garçon, comment t'appelles-tu?

Bourguignon, Monsieur, pour vous servir.

Eh bien! Bourguignon, soit.

Va donc pour Lisette;[67] je n'en serai pas moins votre serviteur.

Votre serviteur! Ce n'est point encore là votre jargon: c'est «ton serviteur» qu'il faut dire.

Ah! ah! ah! ah!

SILVIA,bas à Mario.

Vous me jouez, mon frère.

A l'égard du tutoiement, j'attends les ordres de Lisette.

Fais comme tu voudras, Bourguignon; voilà la glace rompue, puisque cela divertit ces messieurs.

Je t'en remercie, Lisette; et je réponds sur le champ à l'honneur que tu me fais.

Courage, mes enfants! Si vous commencez à vous aimer vous voilà débarrassés des cérémonies.

Oh! doucement! S'aimer, c'est une autre affaire: vous ne savez peut-être pas que j'en veux au coeur de Lisette,[68] moi qui vous parle. 11 est vrai qu'il m'est cruel; mais je ne veux pas que Bourguignon aille sur mes brisées.[69]

Oui! le prenez-vous sur ce ton-là? Et moi, je veux que Bourguignon m'aime.

Tu te fais tort de dire «je veux,» belle Lisette; tu n'as pas besoin d'ordonner pour être servie.

Monsieur Bourguignon, vous avez pillé cette galanterie-là quelque part.

Vous avez raison, Monsieur, c'est dans ses yeux que je l'ai prise.

Tais-toi, c'est encore pis: je te défends d'avoir tant d'esprit.

Il ne l'a pas à vos dépens, et, s'il en trouve dans mes yeux, il n'a qu'à prendre.

Mon fils, vous perdrez votre procès;[70] retirons-nous. Dorante va venir, allons le dire à ma fille; et vous, Lisette, montrez à ce garçon l'appartement de son maître. Adieu, Bourguignon.

Monsieur, vous me faites trop d'honneur.

SILVIA,à part.

Ils se donnent la comédie;[71] n'importe, mettons tout à profit. Ce garçon-ci n'est pas sot, et je ne plains pas la soubrette qui l'aura.[72] II va m'en conter:[73] laissons-le dire, pourvu qu'il m'instruise.

DORANTE,à part.

Cette fille-ci m'étonne! Il n'y a point de femme au monde à qui sa physionomie ne fît honneur: lions connoissance avec elle…. (Haut.) Puisque nous sommes dans le style amical,[74] et que nous avons abjuré les façons, dis-moi, Lisette, ta maîtresse te vaut-elle? Elle est bien hardie d'oser avoir une femme de chambre comme toi!

Bourguignon, cette question-là m'annonce que, suivant la coutume, tu arrives avec l'intention de me dire des douceurs: n'est-il pas vrai?

Ma foi, je n'étois pas venu dans ce dessein-là, je te l'avoue; tout valet que je suis, je n'ai jamais eu de grande liaison avec les soubrettes: je n'aime pas l'esprit domestique; mais, à ton égard, c'est une autre affaire. Comment donc! tu me soumets; je suis presque timide; ma familiarité n'oseroit s'apprivoiser avec toi; j'ai toujours envie d'ôter mon chapeau[75] de dessus ma tête, et, quand je te tutoie, il me semble que je joue:[76] enfin j'ai un penchant à te traiter avec des respects qui te feroient rire. Quelle espèce de suivante es-tu donc, avec ton air de princesse?

Tiens, tout ce que tu dis avoir senti en me voyant est précisément l'histoire de tous les valets qui m'ont vue.

Ma foi, je ne serois pas surpris quand ce seroit aussi l'histoire de tous les maîtres.

Le trait est joli, assurément; mais, je te le répète encore, je ne suis pas faite aux cajoleries de ceux dont la garde-robe ressemble à la tienne.

C'est-à-dire que ma parure ne te plaît pas?

Non, Bourguignon; laissons-la l'amour, et soyons bons amis.

Rien que cela? Ton petit traité n'est composé que de deux clauses impossibles.

SILVIA,à part.

Quel homme pour un valet! (Haut.) Il faut pourtant qu'il s'exécute; on m'a prédit que je n'épouserai jamais qu'un homme de condition, et j'ai juré depuis de n'en écouter jamais d'autres.

Parbleu! cela est plaisant![77] Ce que tu as juré pour homme, je l'ai juré pour femme, moi: j'ai fait serment de n'aimer sérieusement qu'une fille de condition.

Ne t'écarte donc pas de ton projet.

Je ne m'en écarte peut-être pas tant que nous le croyons: tu as l'air bien distingué, et l'on est quelquefois fille de condition sans le savoir.

Ah! ha! ha! Je te remercierois de ton éloge si ma mère n'en faisoit pas les frais.

Eh bien! venge-t-en sur la mienne, si tu me trouves assez bonne mine pour cela.

SILVIA,à part.

Il le mériteroit. (Haut.) Mais ce n'est pas là de quoi il est question: trêve de badinage. C'est un homme de condition qui m'est prédit pour époux, et je n'en rabattrai rien.

Parbleu! si j'étois tel, la prédiction me menacerait; j'aurois peur de la vérifier. Je n'ai pas de foi à l'astrologie, mais j'en ai beaucoup à ton visage.

SILVIA,à part.

Il ne tarit point. (Haut.) Finiras-tu? Que t'importe la prédiction, puisqu'elle t'exclut?

Elle n'a pas prédit que je ne t'aimerois point.

Non, mais elle a dit que tu n'y gagnerois rien; et moi, je te le confirme.

Tu fais fort bien, Lisette: cette fierté-là te va à merveille, et, quoiqu'elle me fasse mon procès,[78] je suis pourtant bien aise de te la voir; je te l'ai souhaitée d'abord que[79] je t'ai vue: il te falloit encore cette grâce-là, et je me console d'y perdre, parce que tu y gagnes.

SILVIA,à part.

Mais, en vérité, voilà un garçon qui me surprend, malgré que j'en aie…[80] (Haut.) Dis-moi, qui es-tu, toi qui me parles ainsi?

Le fils d'honnêtes gens qui n'étoient pas riches.

Va, je te souhaite de bon coeur une meilleure situation que la tienne, et je voudrois pouvoir y contribuer; la fortune a tort avec toi.[81]

Ma foi! l'amour a plus de tort[82] qu'elle: j'aimerois mieux qu'il me fût permis de te demander ton coeur que d'avoir tous les biens du monde.

SILVIA,à part.

Nous voilà, grâce au Ciel, en conversation réglée. (Haut.) Bourguignon, je ne saurois me fâcher des discours que tu me tiens; mais, je t'en prie, changeons d'entretien. Venons à ton maître. Tu peux te passer de me parler d'amour, je pense?

Tu pourrais bien te passer de m'en faire sentir, toi.

Ahi! je me fâcherai; tu m'impatientes. Encore une fois, laisse là ton amour.

Quitte donc ta figure.

SILVIA,à part.

A la fin, je crois qu'il m'amuse…[83] (Haut.) Eh bien! Bourguignon, tu ne veux donc pas finir? Faudra-t-il que je te quitte? (A part.) Je devrois déjà l'avoir fait.

Attends, Lisette, je voulois moi-même te parler d'autre chose; mais je ne sais plus ce que c'est.

J'avois de mon côté quelque chose à te dire, mais tu m'as fait perdre mes idées aussi, à moi.

Je me rappelle de[84] t'avoir demandé si ta maîtresse te valoit.

Tu reviens à ton chemin par un détour: adieu.

Et non, te dis-je, Lisette; il ne s'agit ici que de mon maître.

Eh bien! soit: je voulois te parler de lui aussi, et j'espère que tu voudras bien me dire confidemment[85] ce qu'il est. Ton attachement pour lui m'en donne bonne opinion: il faut qu'il ait du mérite, puisque tu le sers.

Tu me permettras peut-être bien de te remercier de ce que tu me dis là, par exemple?

Veux-tu bien ne prendre pas garde[86] à l'imprudence que j'ai eue de le dire?

Voilà encore de ces réponses qui m'emportent! Fais comme tu voudras, je n'y résiste point, et je suis bien malheureux de me trouver arrêté par tout ce qu'il y a de plus aimable au monde.

Et moi je voudrois bien savoir comment il se fait que j'ai la bonté de t'écouter, car, assurément, cela est singulier!

Tu as raison, notre aventure est unique.

SILVIA,à part.

Malgré tout ce qu'il m'a dit, je ne suis point partie, je ne pars point, me voilà encore, et je réponds! En vérité, cela passe la raillerie. (Haut.) Adieu.

Achevons donc ce que nous voulions dire.

Adieu, te dis-je; plus de quartier. Quand ton maître sera venu, je tâcherai, en faveur de[87] ma maîtresse, de le connoître par moi-même, s'il en vaut la peine. En attendant, tu vois cet appartement: c'est le vôtre.

Tiens! voici mon maître.

Ah! te voilà, Bourguignon? Mon porte-manteau[88] et toi, avez-vous été bien reçus ici?

Il n'étoit pas possible qu'on nous reçût mal, Monsieur.

Un domestique là-bas m'a dit d'entrer ici, et qu'on alloit avertir mon beau-père, qui étoit avec ma femme.

Vous voulez dire monsieur Orgon et sa fille, sans doute, Monsieur?

Et oui, mon beau-père et ma femme, autant vaut.[89] Je viens pour épouser, et ils m'attendent pour être mariés; cela est convenu; il ne manque plus que la cérémonie, qui est une bagatelle.

C'est une bagatelle qui vaut bien la peine qu'on y pense.

Oui; mais, quand on y a pensé, on n'y pense plus.

SILVIA,bas à Dorante.

Bourguignon, on est homme de mérite à bon marché chez vous, ce me semble.

Que dites-vous là à mon valet, la belle?[90]

Rien: je lui dis seulement que je vais faire descendre[91] monsieur Orgon.

Et pourquoi ne pas dire mon beau-père, comme moi?

C'est qu'il ne l'est pas encore.

Elle a raison, Monsieur: le mariage n'est pas fait.

Eh bien! me voilà pour le faire.

Attendez donc qu'il soit fait.

Pardi! voilà bien des façons pour un beau-père de la veille ou du lendemain![92]

En effet, quelle si grande différence y a-t-il entre être mariée ou ne l'être pas? Oui, Monsieur, nous avons tort, et je cours informer votre beau-père de votre arrivée.

Et ma femme aussi, je vous prie. Mais, avant que de[93] partir, dites-moi une chose: vous qui êtes si jolie, n'êtes-vous pas la soubrette de l'hôtel?[94]

Vous l'avez dit.

C'est fort bien fait; je m'en réjouis. Croyez-vous que je plaise ici?Comment me trouvez-vous?

Je vous trouve … plaisant[95].

Bon, tant mieux; entretenez-vous dans ce sentiment-là, il pourra trouver sa place.

Vous êtes bien modeste de vous en contenter. Mais je vous quitte; il faut qu'on ait oublié d'avertir votre beau-père, car assurément il seroit venu; et j'y vais.

Dites-lui que je l'attends avec affection.

SILVIA,à part.

Que le sort est bizarre! Aucun de ces deux hommes n'est à sa place.

Eh bien! Monsieur, mon commencement va bien: je plais déjà à la soubrette.

Butor que tu es!

Pourquoi donc? Mon entrée est si gentille!

Tu m'avois tant promis de laisser là tes façons de parler sottes et triviales! Je t'avois donné de si bonnes instructions! Je ne t'avois recommandé que d'être sérieux. Va, je vois bien que je suis un étourdi de m'en être fié à toi.[96]

Je ferai encore mieux dans les suites,[97] et, puisque le sérieux n'est pas suffisant, je donnerai du mélancolique;[98] je pleurerai, s'il le faut.

Je ne sais plus où j'en suis; cette aventure-ci m'étourdit. Que faut-il que je fasse?

Est-ce que la fille n'est pas plaisante?[99]

Tais-toi; voici monsieur Orgon qui vient.

Mon cher Monsieur, je vous demande mille pardons de vous avoir fait attendre; mais ce n'est que de cet instant[100] que j'apprends que vous êtes ici.

Monsieur, mille pardons, c'est beaucoup trop, et il n'en faut qu'un quand on n'a fait qu'une faute: au surplus, tous mes pardons sont à votre service.

Je tâcherai de n'en avoir pas besoin.

Vous êtes le maître, et moi votre serviteur.

Je suis, je vous assure, charmé de vous voir, et je vous attendois avec impatience.

Je serois d'abord venu ici avec Bourguignon; mais, quand on arrive de voyage, vous savez qu'on est si mal bâti![101] et j'étois bien aise de me présenter dans un état plus ragoûtant.[102]

Vous y avez fort bien réussi. Ma fille s'habille; elle a été un peu indisposée. En attendant qu'elle descende, voulez-vous vous rafraîchir?

Oh! je n'ai jamais refusé de trinquer[103] avec personne.

Bourguignon, ayez soin de vous, mon garçon.

Le gaillard est gourmet: il boira du meilleur.

Qu'il ne l'épargne pas.

Eh bien! que me veux-tu, Lisette?

J'ai à vous entretenir un moment.

De quoi s'agit-il?

De vous dire l'état où sont les choses, parce qu'il est important que vous en soyez éclairci, afin que vous n'ayez point à vous plaindre de moi.

Ceci est donc bien sérieux?

Oui, très sérieux. Vous avez consenti au déguisement de mademoiselle Silvia; moi-même je l'ai trouvé d'abord sans conséquence, mais je me suis trompée.

Et de quelle conséquence est-il donc?

Monsieur, on a de la peine à se louer soi-même; mais, malgré toutes les règles de la modestie, il faut pourtant que je vous dise que, si vous ne mettez ordre[104] à ce qui arrive, votre prétendu gendre[105] n'aura plus de coeur à donner à mademoiselle votre fille. Il est temps qu'elle se déclare, cela presse: car, un jour plus tard, je n'en réponds plus.

Eh! d'où vient qu'il ne voudra plus de ma fille? Quand il la connoîtra, te défies-tu de ses charmes?

Non; mais vous ne vous méfiez pas assez des miens. Je vous avertis qu'ils vont leur train,[106] et que je ne vous conseille pas de les laisser faire.

Je vous en fais mes compliments Lisette. (Il rit.) Ah! ah! ah!

Nous y voilà:[107] vous plaisantez, Monsieur, vous vous moquez de moi.J'en suis fâchée, car vous y serez pris.

Ne t'en embarrasse pas, Lisette; va ton chemin.

Je vous le répète encore, le coeur de Dorante va bien vite. Tenez, actuellement je lui plais beaucoup, ce soir il m'aimera, il m'adorera demain. Je ne le mérite pas, il est de mauvais goût,[108] vous en direz ce qu'il vous plaira; mais cela ne laissera pas que d'être.[109] Voyez-vous, demain je me garantis adorée.

Eh bien! que vous importe? S'il vous aime tant, qu'il vous épouse.

Quoi! vous ne l'en empêcheriez pas?

Non, d'homme d'honneur,[110] si tu le mènes jusque là.

Monsieur, prenez-y garde. Jusqu'ici je n'ai pas aidé à mes appâts, je les ai laissé faire tout seuls, j'ai ménagé sa tête:[111] si je m'en mêle, je la renverse, il n'y aura plus de remède.

Renverse, ravage, brûle, enfin épouse, je te le permets, si tu le peux.

Sur ce pied-là, je compte ma fortune faite.

Mais, dis-moi, ma fille t'a-t-elle parlé? Que pense-t-elle de son prétendu?

Nous n'avons encore guère trouvé le moment[112] de nous parler, car ce prétendu m'obsède; mais, à vue de pays,[113] je ne la crois pas contente; je la trouve triste, rêveuse, et je m'attends bien qu'elle me priera de le rebuter.

Et moi, je te le défends. J'évite de m'expliquer avec elle; j'ai mes raisons pour faire durer ce déguisement: je veux qu'elle examine son futur plus à loisir. Mais le valet, comment se gouberne-t-il? ne se mêle-t-il pas d'aimer ma fille?

C'est un original: j'ai remarqué qu'il fait l'homme de conséquence avec elle, parce qu'il est bien fait;[114] il la regarde, et soupire.

Et cela la fâche.

Mais… elle rougit.

Bon, tu te trompes: les regards d'un valet ne l'embarrassent pas jusque là.[115]

Monsieur, elle rougit.

C'est donc d'indignation.

A la bonne heure.[116]

Eh bien! quand tu lui parleras, dis-lui que tu soupçonnes ce valet de la prévenir contre son maître; et, si elle se fâche, ne t'en inquiète point: ce sont mes affaires. Mais voici Dorante, qui te cherche apparemment.

Ah! je vous trouve, merveilleuse dame! je vous demandois à tout le monde.Serviteur, cher beau-père, ou peu s'en faut.

Serviteur. Adieu, mes enfants: je vous laisse ensemble; il est bon que vous vous aimiez un peu avant que de[117] vous marier.

Je ferois bien ces deux besognes-là à la fois, moi.

Point d'impatience. Adieu.

Madame, il dit que je ne m'impatiente pas; il en parle bien à son aise, le bonhomme!

J'ai de la peine à croire qu'il vous en coûte tant d'attendre, Monsieur; c'est par galanterie que vous faites l'impatient: à peine êtes-vous arrivé. Votre amour ne sauroit être bien fort: ce n'est tout au plus qu'un amour naissant.

Vous vous trompez, prodige de nos jours: un amour de votre façon[118] ne reste pas longtemps au berceau; votre premier coup d'oeil a fait naître le mien, le second lui a donné des forces, et le troisième l'a rendu grand garçon. Tâchons de l'établir au plus vite; ayez soin de lui, puisque vous êtes sa mère.

Trouvez-vous qu'on le maltraite? est-il si abandonné?

En attendant qu'il soit pourvu, donnez-lui seulement votre belle main blanche pour l'amuser un peu.

Tenez donc, petit importun, puisqu'on ne sauroit avoir la paix qu'en vous amusant.

ARLEQUIN,lui baisant la main.

Cher joujou de mon âme! cela me réjouit comme du vin délicieux. Quel dommage de n'en avoir que roquille![119]

Allons, arrêtez-vous; vous êtes trop avide.

Je ne demande qu'à me soutenir, en attendant que je vive.

Ne faut-il pas avoir de la raison?

De la raison! Hélas! je l'ai perdue; vos beaux yeux sont les filous qui me l'ont volée.

Mais est-il possible que vous m'aimiez tant? Je ne saurois me le persuader.

Je ne me soucie pas de ce qui est possible, moi, mais je vous aime comme un perdu,[120] et vous verrez bien dans votre miroir que cela est juste.

Mon miroir ne servirait qu'à me rendre plus incrédule.

Ah! mignonne, adorable! votre humilité ne seroit donc qu'une hypocrite!

Quelqu'un vient à nous: c'est votre valet.

Monsieur, pourrois-je vous entretenir un moment?

Non: maudite soit la valetaille[121] qui ne sauroit nous laisser en repos!

Voyez ce qu'il vous veut, Monsieur.

Je n'ai qu'un mot à vous dire.

Madame, s'il en dit deux, son congé sera[122] le troisième. Voyons!

DORANTE,bas à Arlequin.

Viens donc, impertinent![123]

ARLEQUIN,bas à Dorante.

Ce sont des injures, et non pas des mots, cela… (A Lisette) Ma reine, excusez.

Faites, faites.

Débarrasse-moi de tout ceci.[124] Ne te livre point;[125] parois sérieux et rêveur, et même mécontent: entends-tu?

Oui, mon ami; ne vous inquiétez pas, et retirez-vous.

Ah! Madame! sans lui j'allois vous dire de belles choses, et je n'en trouverai plus que de communes à cette heure, hormis mon amour, qui est extraordinaire. Mais, à propos de mon amour, quand est-ce que le vôtre lui tiendra compagnie?

Il faut espérer que cela viendra.

Et croyez-vous que cela vienne?

La question est vive:[126] savez-vous bien que vous m'embarrassez?

Que voulez-vous? je brûle, et je crie au feu.

S'il m'étoit permis de m'expliquer si vite…


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