Chapter 4

Je suis du sentiment que vous le pouvez en conscience.

La retenue de mon sexe ne le veut pas.

Ce n'est donc pas la retenue d'à présent, qui donne bien d'autres permissions.

Mais que me demandez-vous?

Dites-moi un petit brin[127] que vous m'aimez. Tenez, je vous aime, moi.Faites l'écho: répétez, Princesse.

Quel insatiable! Eh bien! Monsieur, je vous aime.

Eh bien! Madame, je me meurs, mon bonheur me confond, j'ai peur d'en courir les champs.[128] Vous m'aimez! cela est admirable!

J'aurois lieu, à mon tour, d'être étonnée de la promptitude de votre hommage. Peut-être m'aimerez-vous moins quand nous nous connoîtrons mieux.

Ah! Madame, quand nous en serons là, j'y perdrai beaucoup, il y aura bien à décompter.[129]

Vous me croyez plus de qualités que je n'en ai.

Et vous, Madame, vous ne savez pas les miennes, et je ne devrois vous parler qu'à genoux.

Souvenez-vous qu'on n'est pas les maîtres[130] de son sort.

Les pères et mères font tout à leur tête.[131]

Pour moi, mon coeur vous auroit choisi, dans quelque état que vous eussiez été.

Il a beau jeu[132] pour me choisir encore.

Puis-je me flatter que vous êtes de même à mon égard?

Hélas! quand vous ne seriez que Perrette ou Margot,[133] quand je vous aurois vue, le martinet à la main, descendre à la cave, vous auriez toujours été ma princesse.

Puissent de si beaux sentiments être durables!

Pour les fortifier de part et d'autre, jurons-nous de nous aimer toujours, en dépit de toutes les fautes d'orthographe[134] que vous aurez faites sur mon compte.

J'ai plus d'intérêt à ce serment-là que vous, et je le fais de tout mon coeur.

ARLEQUINse met à genoux.

Votre bonté m'éblouit, et je me prosterne devant elle.

Arrêtez-vous! Je ne saurais vous souffrir dans cette posture-là; je serois ridicule de vous y laisser: levez-vous. Voilà encore quelqu'un.

Que voulez-vous, Lisette?

J'aurois à vous parler, Madame.

Ne voilà-t-il pas![135] Hé! ma mie,[136] revenez dans un quart d'heure, allez: les femmes de chambre de mon pays n'entrent point qu'on ne les appelle.[137]

Monsieur, il faut que je parle à Madame.

Mais voyez l'opiniâtre soubrette! Reine de ma vie, renvoyez-la. Retournez- vous en, ma fille; nous avons ordre de nous aimer avant qu'on nous marie; n'interrompez point nos fonctions.

Ne pouvez-vous pas revenir dans un moment, Lisette?

Mais, Madame…

Mais, ce mais-là n'est bon qu'à me donner la fièvre.

SILVIA,à part.

Ah! le vilain homme! (Haut.) Madame, je vous assure que cela est pressé.

Permettez donc que je m'en défasse, Monsieur.

Puisque le diable le veut,[138] et elle aussi… Patience… je me promènerai en attendant qu'elle ait fait. Ah! Les sottes gens que nos gens!

Je vous trouve admirable[139] de ne pas le renvoyer tout d'un coup et de me faire essuyer les brutalités de cet animal-là!

Pardi! Madame, je ne puis pas jouer deux rôles à la fois: il faut que je paroisse ou la maîtresse ou la suivante, que j'obéisse ou que j'ordonne.

Fort bien; mais, puisqu'il n'y est plus, écoutez-moi comme votre maîtresse. Vous voyez bien que cet homme-là ne me convient point.

Vous n'avez pas eu le temps de l'examiner beaucoup.

Etes-vous folle, avec votre examen? Est-il nécessaire de le voir deux fois pour juger du peu de convenance? En un mot, je n'en veux point. Apparemment que mon père n'approuve pas la répugnance qu'il me voit, car il me fuit et ne me dit mot. Dans cette conjoncture, c'est à vous à me tirer tout doucement d'affaire en témoignant adroitement à ce jeune homme que vous n'êtes pas dans le goût de l'épouser.

Je ne saurois, Madame.

Vous ne sauriez? Et qu'est-ce qui vous en empêche?

Monsieur Orgon me l'a défendu.

Il vous l'a défendu! Mais je ne reconnois point mon père à ce procédé-là!

Positivement défendu.

Eh bien! je vous charge de lui dire mes dégoûts et de l'assurer qu'ils sont invincibles. Je ne saurois me persuader qu'après cela il veuille pousser les choses plus loin.

Mais, Madame, le futur, qu'a-t-il donc de si désagréable, de si rebutant?

Il me déplaît, vous dis-je, et votre peu de zèle aussi.

Donnez-vous le temps de voir ce qu'il est: voilà tout ce qu'on vous demande.

Je le hais assez sans prendre du temps pour le haïr davantage.

Son valet, qui fait l'important, ne vous auroit-il point gâté l'esprit sur son compte?[140]

Hum! la sotte! son valet a bien affaire ici!

C'est que je me méfie de lui, car il est raisonneur.

Finissez vos portraits, on n'en a que faire.[141] J'ai soin que ce valet me parle peu, et, dans le peu qu'il m'a dit, il ne m'a jamais rien dit que de très sage.

Je crois qu'il est homme à vous avoir conté des histoires maladroites pour faire briller son bel esprit.

Mon déguisement ne m'expose-t-il pas à m'entendre dire de jolies choses! A qui en avez-vous? D'où vous vient la manie d'imputer à ce garçon une répugnance à laquelle il n'a point de part? Car enfin vous m'obligez à le justifier: il n'est pas question de le brouiller avec son maître, ni d'en faire un fourbe pour me faire une imbécile, moi qui écoute ses histoires.

Oh! Madame, dès que vous le défendez sur ce ton-là, et que cela va jusqu'à vous fâcher, je n'ai plus rien à dire.

Dès que je le défends sur ce ton-là! Qu'est-ce que c'est que le ton dont vous dites cela vous-même? Qu'entendez-vous par ce discours? Que se passe-t-il dans votre esprit?

Je dis, Madame, que je ne vous ai jamais vue comme vous êtes, et que je ne conçois rien à votre aigreur. Eh bien! si ce valet n'a rien dit, à la bonne heure; il ne faut pas vous emporter pour le justifier; je vous crois, voilà qui est fini; je ne m'oppose pas à la bonne opinion que vous en avez, moi.

Voyez-vous le mauvais esprit! comme elle tourne les choses! Je me sens dans une indignation… qui… va jusqu'aux larmes.

En quoi donc,[142] Madame? Quelle finesse entendez-vous à ce que je dis?

Moi, j'y entends finesse! moi, je vous querelle pour lui! j'ai bonne opinion de lui! Vous me manquez de respect jusque là! Bonne opinion, juste Ciel! bonne opinion! Que faut-il que je réponde à cela? Qu'est-ce que cela veut dire? A qui parlez-vous? Qui est-ce qui est à l'abri de ce qui m'arrive? Où en sommes-nous?

Je n'en sais rien; mais je ne reviendrai de longtemps de la surprise où vous me jetez.

Elle a des façons de parler qui me mettent hors de moi. Retirez-vous, vous m'êtes insupportable; laissez-moi, je prendrai d'autres mesures.

Je frissonne encore de ce que je lui ai entendu dire. Avec quelle impudence les domestiques ne nous traitent-ils pas dans leur esprit! Comme ces gens-là vous dégradent! Je ne saurois m'en remettre; je n'oserois songer aux termes dont elle s'est servie: ils me font toujours[143] peur. Il s'agit d'un valet! Ah! l'étrange chose! Écartons l'idée dont cette insolente est venue me noircir l'imagination.[144] Voici Bourguignon, voilà cet objet[145] en question pour lequel je m'emporte; mais ce n'est pas sa faute, le pauvre garçon! et je ne dois pas m'en prendre à lui.

Lisette, quelque éloignement que tu aies pour moi, je suis forcé de te parler; je crois que j'ai à me plaindre de toi.

Bourguignon, ne nous tutoyons plus, je t'en prie.

Comme tu voudras.

Tu n'en fais pourtant rien.

Ni toi non plus; tu me dis: «Je t'en prie.»

C'est que cela m'est échappé.

Eh bien! crois-moi, parlons comme nous pourrons: ce n'est pas la peine de nous gêner pour le peu de temps que nous avons à nous voir.

Est-ce que ton maître s'en va? Il n'y auroit pas grande perte.

Ni à moi[146] non plus, n'est-il pas vrai? J'achève ta pensée.

Je l'achèverois bien moi-même, si j'en avois envie; mais je ne songe pas à toi.

Et moi, je ne te perds point de vue.

Tiens, Bourguignon, une bonne fois pour toutes, demeure, va-t-en, reviens, tout cela doit m'être indifférent, et me l'est en effet: je ne te veux ni bien ni mal; je ne te hais, ni ne t'aime, ni ne t'aimerai, à moins que l'esprit ne me tourne, Voilà mes dispositions; ma raison ne m'en permet point d'autres, et je devrois me dispenser de te le dire.

Mon malheur est inconcevable: tu m'ôtes peut-être tout le repos de ma vie.

Quelle fantaisie il s'est allé mettre dans l'esprit! Il me fait de la peine. Reviens à toi. Tu me parles, je te réponds: c'est beaucoup, c'est trop même, tu peux m'en croire, et, si tu étois instruit, en vérité, tu serois content de moi; tu me trouverais d'une bonté sans exemple, d'une bonté que je blâmerois dans une autre. Je ne me la reproche pourtant pas; le fond de mon coeur me rassure: ce que je fais est louable, c'est par générosité que je te parle; mais il ne faut pas que cela dure: ces générosités-là ne sont bonnes qu'en passant,[147] et je ne suis pas faite pour me rassurer toujours[148] sur l'innocence de mes intentions. A la fin, cela ne ressembleroit plus à rien.[149] Ainsi, finissons, Bourguignon; finissons, je t'en prie. Qu'est-ce que cela signifie? C'est se moquer. Allons, qu'il n'en soit plus parlé.

Ah! ma chère Lisette, que je souffre!

Venons à ce que te voulois me dire. Tu te plaignois de moi quand tu es entré: de quoi étoit-il question?

De rien, d'une bagatelle; j'avois envie de te voir, et je crois que je n'ai pris qu'un prétexte.

SILVIA,à part.

Que dire à cela? Quand je m'en fâcherois, il n'en seroit ni plus ni moins.[150]

Ta maîtresse, en partant, a paru m'accuser de t'avoir parlé au désavantage de mon maître.

Elle se l'imagine, et, si elle t'en parle encore, tu peux le nier hardiment; je me charge du reste.

Eh! ce n'est pas cela qui m'occupe.

Si tu n'as que cela à me dire, nous n'avons plus que faire ensemble.

Laisse-moi du moins le plaisir de te voir.

Le beau motif qu'il me fournit là! J'amuserai[151] la passion deBourguignon! Le souvenir de tout ceci me fera bien rire un jour.

Tu me railles, tu as raison: je ne sais ce que je dis ni ce que je te demande. Adieu.

Adieu; tu prends le bon parti… Mais, à propos de tes adieux, il me reste encore une chose à savoir. Vous partez, m'as-tu dit… Cela est-il sérieux?

Pour moi, il faut que je parte, ou que la tête me tourne.

Je ne t'arrêtois pas pour cette réponse-là, par exemple.

Et je n'ai fait qu'une faute: c'est de n'être pas parti dès que je t'ai vue.

SILVIA,à part.

J'ai besoin à tout moment d'oublier que je l'écoute.

Si tu savois, Lisette, l'état où je me trouve…

Oh! il n'est pas si curieux à savoir que le mien, je t'en assure.[152]

Que peux-tu me reprocher? Je ne me propose pas de te rendre sensible.[153]

SILVIA,à part.

I1 ne faudroit pas s'y fier.

Et que pourrois-je espérer en tâchant de me faire aimer? Hélas! quand même j'aurois ton coeur.

Que le Ciel m'en préserve! Quand tu l'aurois, tu ne le saurois pas, et je ferois si bien que je ne le saurois pas moi-même. Tenez, quelle idée il lui vient là!

Il est donc bien vrai que tu ne me hais, ni ne m'aimes, ni ne m'aimeras?

Sans difficulté.[154]

Sans difficulté! Qu'ai-je donc de si affreux?

Rien: ce n'est pas là ce qui te nuit.

Eh bien! chère Lisette, dis-le moi cent fois, que tu ne m'aimeras point.

Oh! je te l'ai assez dit! Tâche de me croire.

Il faut que je le croie! Désespère une passion dangereuse, sauve-moi des effets que j'en crains; tu ne me hais, ni ne m'aimes, ni ne m'aimeras! Accable mon coeur de cette certitude-là! J'agis de bonne foi, donne-moi du secours contre moi-même: il m'est nécessaire, je te le demande à genoux.

(Il se jette à genoux. Dans ce moment, M. Orgon et Mario entrent, et ne disent mot.)

Ah! nous y voilà! il ne manquoit plus que cette façon-là[155] à mon aventure! Que je suis malheureuse! C'est ma facilité qui le place là. Lève-toi donc, Bourguignon, je t'en conjure: il peut venir quelqu'un. Je dirai ce qu'il te plaira. Que me veux-tu? Je ne te hais point. Lève-toi; je t'aimerois si je pouvois; tu ne me déplais point, cela doit te suffire.

Quoi! Lisette, si je n'étois pas ce que je suis, si j'étois riche, d'une condition honnête, et que je t'aimasse autant que je t'aime, ton coeur n'auroit point de répugnance pour moï?

Assurément.

Tu ne me haïrois pas? tu me souffrirois?

Volontiers…. Mais lève-toi.

Tu parois le dire sérieusement, et, si cela est, ma raison est perdue,

Je dis ce que tu veux, et tu ne te lèves point!

M. ORGON,s'approchant.

C'est bien dommage de vous interrompre: cela, va à merveille, mes enfants; courage.

Je ne saurois empêcher ce garçon de se mettre à genoux, Monsieur; je ne suis pas en état de lui en imposer, je pense?

Vous vous convenez parfaitement bien tous deux; mais j'ai à te dire un mot, Lisette, et vous reprendrez votre conversation quand nous serons partis. Vous le voulez bien, Bourguignon?

Je me retire, Monsieur.

Allez, et tâchez de parler de votre maître avec un peu plus de ménagement que vous ne faites.

Moi, Monsieur?

Vous-même, monsieur Bourguignon; vous ne brillez pas trop dans le respect[156] que vous avez pour votre maître, dit-on.

Je ne sais ce qu'on veut dire.

Adieu, adieu; vous vous justifierez une autre fois.

Eh bien! Silvia, vous ne nous regardez pas; vous avez l'air tout embarrassé.

Moi, mon père! et où seroit le motif de mon embarras? Je suis, grâce au Ciel, comme à mon ordinaire; je suis fâchée de vous dire que c'est une idée.

II y a quelque chose, ma soeur, il y a quelque chose.

Quelque chose dans votre tête, à la bonne heure, mon frère; mais, pour dans[157] la mienne, il n'y a que l'étonnement de ce que vous dites.

C'est donc ce garçon qui vient de sortir qui t'inspire cette extrême antipathie que tu as pour son maître?

Qui? le domestique de Dorante?

Oui, le galant Bourguignon.

Le galant Bourguignon, dont je ne savois pas l'épithète, ne me parle pas de lui.

Cependant on prétend que c'est lui qui le détruit auprès de toi, et c'est sur quoi j'étois bien aise de te parler.

Ce n'est pas la peine, mon père, et personne au monde que son maître ne m'a donné l'aversion naturelle que j'ai pour lui.

Ma foi, tu as beau dire, ma soeur, elle est trop forte pour être si naturelle, et quelqu'un y a aidé.

SILVIA,avec vivacité.

Avec quel air mystérieux vous me dites cela, mon frère! Et qui est donc ce quelqu'un qui y a aidé? Voyons.

Dans quelle humeur[158] es-tu, ma soeur? Comme tu t'emportes!

C'est que je suis bien lasse de mon personnage, et je me serois déjà démasquée si je n'avois pas craint de fâcher mon père.

Gardez-vous en bien, ma fille; je viens ici pour vous le recommander. Puisque j'ai eu la complaisance de vous permettre votre déguisement, il faut, s'il vous plaît, que vous ayez celle de suspendre votre jugement sur Dorante, et de voir si l'aversion qu'on vous a donnée pour lui est légitime.

Vous ne m'écoutez donc point, mon père?… Je vous dis qu'on ne me l'a point donnée.

Quoi! ce babillard qui vient de sortir ne t'a pas un peu dégoûtée de lui?

SILVIA,avec feu.

Que vos discours sont désobligeants! M'a dégoûtée de lui! dégoûtée! J'essuie des expressions bien étranges, je n'entends plus que des choses inouïes, qu'un langage inconcevable: j'ai l'air embarrassé, il y a quelque chose, et puis c'est le galant Bourguignon qui m'a dégoûtée. C'est tout ce qui vous plaira; mais je n'y entends rien.

Pour le coup, c'est toi qui es étrange. A qui en as-tu donc? D'où vient que tu es si fort sur le qui-vive?[159] Dans quelle idée[160] nous soupçonnes-tu?

Courage, mon frère… Par quelle fatalité aujourd'hui ne pouvez-vous me dire un mot qui ne me choque?[161] Quel soupçon voulez-vous qui me vienne? Avez-vous des visions?

Il est vrai que tu es si agitée que je ne te reconnois point non plus. Ce sont apparemment ces mouvements-là[162] qui sont cause que Lisette nous a parlé comme elle a fait. Elle accusoit ce valet de ne t'avoir pas entretenue à l'avantage de son maître, «et Madame, nous a-t-elle dit, l'a défendu contre moi avec tant de colère que j'en suis encore toute surprise»; et c'est sur ce mot de «surprise» que nous l'avons querellée.[163] Mais ces gens-là ne savent pas la conséquence d'un mot.

L'impertinente! Y a-t-il rien de plus haïssable que cette fille-là? J'avoue que je me suis fâchée, par un esprit[164] de justice pour ce garçon.

Je ne vois point de mal à cela.

Y a-t-il rien de plus simple? Quoi! parce que je suis équitable, que je veux qu'on ne nuise à personne, que je veux sauver un domestique du tort qu'on peut lui faire auprès de son maître, on dit que j'ai des emportements, des fureurs, dont on est surprise![165] Un moment après, un mauvais esprit[166] raisonne; il faut se fâcher, il faut la faire taire et prendre mon parti contre elle, à cause de la conséquence[167] de ce qu'elle dit! Mon parti! J'ai donc besoin qu'on me défende, qu'on me justifie? on peut donc mal interpréter ce que je fais? Mais que fais-je? de quoi m'accuse-t-on? Instruisez-moi, je vous en conjure: cela est sérieux? Me joue-t-on? se moque-t-on de moi? Je ne suis pas tranquille.

Doucement donc!

Non, Monsieur, il n'y a point de douceur qui tienne. Comment donc? des surprises, des conséquences! Eh! qu'on s'explique: que veut-on dire? On accuse ce valet, et on a tort; vous vous trompez tous, Lisette est une folle, il est innocent, et voilà qui est fini. Pourquoi donc m'en reparler encore? car je suis outrée!

Tu te retiens, ma fille; tu aurois grande envie de me quereller aussi.Mais faisons mieux: il n'y a que ce valet qui est[168] suspect ici,Dorante n'a qu'à le chasser.

Quel malheureux déguisement! Surtout que Lisette ne m'approche pas! Je la hais plus que Dorante.

Tu la verras si tu veux; mais tu dois être charmée que ce garçon s'en aille, car il t'aime, et cela t'importune assurément.

Je n'ai point à m'en plaindre: il me prend pour une suivante, et il me parle sur ce ton-là; mais il ne me dit pas ce qu'il veut, j'y mets bon ordre.[169]

Tu n'en es pas tant la maîtresse que tu le dis bien.

Ne l'avons-nous pas vu se mettre à genoux malgré toi? N'as-tu pas été obligée, pour le faire lever, de lui dire qu'il ne te déplaisoit pas?

SILVIA,à part.

J'étouffe.

Encore a-t-il fallu, quand il t'a demandé si tu l'aimerois, que tu aies tendrement ajouté: «Volontiers»; sans quoi il y seroit encore.

L'heureuse apostille,[170] mon frère! Mais, comme l'action m'a déplu, la répétition n'en est pas aimable.[171] Ah çà, parlons sérieusement: quand finira la comédie que vous vous donnez sur mon compte?

La seule chose que j'exige de toi, ma fille, c'est de ne te déterminer à le refuser qu'avec connoissance de cause. Attends encore. Tu me remercieras du délai que je demande, je t'en réponds.

Tu épouseras Dorante, et même avec inclination, je te le prédis… Mais, mon père, je vous demande grâce pour le valet.

Pourquoi grâce? Et moi, je veux qu'il sorte.

Son maître en décidera. Allons-nous en.

Adieu, adieu, ma soeur, sans rancune.

SILVIA,seule; DORANTE,qui vint peu après.

Ah! que j'ai le coeur serré! Je ne sais ce qui se mêle à l'embarras où je me trouve: tout cette aventure-ci m'afflige; je me défie de tous les visages; je ne suis contente de personne, je ne le suis pas de moi-même.

Ah! je te cherchois, Lisette.

Ce n'étoit pas la peine de me trouver, car je te fuis, moi.

DORANTE,l'empêchant de sortir.

Arrête donc, Lisette! J'ai à te parler pour la dernière fois: il s'agit d'une chose de conséquence qui regarde tes maîtres.

Va la dire à eux-mêmes: je ne te vois jamais que tu ne me chagrines;[172] laisse-moi.

Je t'en offre autant;[173] mais écoute-moi, te dis-je: tu vas voir les choses bien changer de face par ce que je te vais dire,

Eh bien! parle donc; je t'écoute, puisqu'il est arrêté que ma complaisance pour toi sera éternelle.

Me promets-tu le secret?

Je n'ai jamais trahi personne.

Tu ne dois la confidence que je vais te faire qu'à l'estime que j'ai pour toi.

Je le crois, mais tâche de m'estimer sans me le dire, car cela sent le prétexte.

Tu te trompes, Lisette. Tu m'as promis le secret: achevons. Tu m'as vu dans de grands mouvements;[174] je n'ai pu me défendre de t'aimer.

Nous y voilà. Je me défendrai bien de t'entendre, moi! Adieu.

Reste: ce n'est plus Bourguignon qui te parle.

Eh! qui es-tu donc?

Ah! Lisette, c'est ici où[175] tu vas juger des peines qu'a dû ressentir mon coeur!

Ce n'est pas à ton coeur à qui[176] je parle: c'est à toi.

Personne ne vient-il?

Non.

L'état où sont les choses me force à te le dire; je suis trop honnête homme pour n'en pas arrêter le cours.

Soit.

Sache que celui qui est avec ta maîtresse n'est pas ce qu'on pense.

SILVIA,vivement.

Qui est-il donc?

Un valet.

Après?

C'est moi qui suis Dorante.

SILVIA,à part.

Ah! je vois clair dans mon coeur.

Je voulois sous cet habit pénétrer[177] un peu ce que c'étoit que ta maîtresse avant que de[178] l'épouser. Mon père, en partant, me permit ce que j'ai fait, et l'événement m'en paroît un songe: je hais ta maîtresse, dont je devois être l'époux, et j'aime la suivante, qui ne devoit trouver en moi qu'un nouveau maître. Que faut-il que je fasse à présent? Je rougis pour elle de le dire; mais ta maîtresse a si peu de goût qu'elle est éprise de mon valet, au point qu'elle l'épousera si on la laisse faire. Quel parti prendre.

SILVIA,à part.

Cachons-lui qui je suis… (Haut.) Votre situation est neuve,[179] assurément! Mais, Monsieur, je vous fais d'abord mes excuses de tout ce que mes discours ont pu avoir d'irrégulier[180] dans nos entretiens.

DORANTE,vivement.

Tais-toi, Lisette; tes excuses me chagrinent: elles me rappellent la distance qui nous sépare, et ne me la rendent que plus douloureuse.

Votre penchant pour moi est-il si sérieux? m'aimez-vous jusque-là?[181]

Au point de renoncer à tout engagement, puisqu'il ne m'est pas permis d'unir mon sort au tien; et, dans cet état, la seule douceur que je pouvois goûter, c'étoit de croire que tu ne me haïssois pas.

Un coeur qui m'a choisie dans la condition où je suis est assurément bien digne qu'on l'accepte, et je le paierois volontiers du mien si je ne craignois pas de le jeter dans un engagement qui lui feroit tort.[182]

N'as-tu pas assez de charmes, Lisette? y ajoutes-tu encore la noblesse avec laquelle tu me parles.

J'entends quelqu'un. Patientez encore sur l'article de[183] votre valet; les choses n'iront pas si vite; nous nous reverrons, et nous chercherons les moyens de vous tirer d'affaire.

Je suivrai tes conseils. (Il sort.)

Allons, j'avois grand besoin que ce fût là Dorante.

Je viens te retrouver, ma soeur. Nous t'avons laissée dans des inquiétudes qui me touchent: je veux t'en tirer; écoute-moi.

SILVIA,vivement.

Ah! vraiment, mon frère, il y a bien d'autres nouvelles!

Qu'est-ce que c'est?

Ce n'est point Bourguignon, mon frère; c'est Dorante.

Duquel parlez-vous donc?

De lui,[184] vous dis-je; je viens de l'apprendre tout à l'heure. Il sort; il me l'a dit lui-même.

Qui donc?

Vous ne m'entendez donc pas?

Si j'y comprends rien, je veux mourir.

Venez, sortons d'ici; allons trouver mon père: il faut qu'il le sache, j'aurai besoin de vous aussi, mon frère. Il me vient de nouvelles idées. Il faudra feindre de m'aimer; vous en avez déjà dit quelque chose en badinant; mais surtout gardez bien le secret, je vous prie.

Oh! je le garderai bien, car je ne sais ce que c'est.

Allons, mon frère, venez; ne perdons point de temps. Il n'est jamais rien arrivé d'égal à cela!

Je prie le Ciel qu'elle n'extravague pas.

Hélas! Monsieur, mon très honoré maître, je vous en conjure…

Encore!

Ayez compassion de ma bonne aventure; ne portez point guignon[185] à mon bonheur, qui va son train si rondement; ne lui fermez point le passage.

Allons donc, misérable! je crois que tu te moques de moi! Tu mériterois cent coups de bâton.

Je ne les refuse point si je les mérite; mais, quand je les aurai reçus, permettez-moi d'en mériter d'autres. Voulez-vous que j'aille chercher le bâton?

Maraud!

Maraud soit; mais cela n'est point contraire à faire fortune.[186]

Ce coquin! quelle imagination[187] il lui prend![188]

Coquin est encore bon, il me convient aussi: un maraud n'est point déshonoré d'être appelé coquin: mais un coquin peut faire un bon mariage.

Comment, insolent, tu veux que je laisse un honnête homme dans l'erreur, et que je souffre que tu épouses sa fille sous mon nom? Ecoute, si tu me parles encore de cette impertinence-là, dès que j'aurai averti monsieur Orgon de ce que tu es, je te chasse, entends-tu?

Accommodons-nous.[189] Cette demoiselle m'adore, elle m'idolâtre… Si je lui dis mon état de valet, et que nonobstant son tendre coeur soit toujours friand[190] de la noce avec moi, ne laisserez-vous pas jouer les violons?

Dès qu'on te connoîtra, je ne m'en embarrasse plus.

Bon! et je vais de ce pas prévenir cette généreuse personne sur mon habit de caractère.[191] J'espère que ce ne sera pas un galon de couleur[192] qui nous brouillera ensemble, et que son amour me fera passer à la table, en dépit du sort, qui ne m'a mis qu'au buffet.[193]

DORANTE,seul, et ensuiteMARIO.

Tout ce qui se passe ici, tout ce qui m'y est arrivé à moi-même, est incroyable… Je voudrais pourtant bien voir Lisette, et savoir le succès[194] de ce qu'elle m'a promis de faire auprès de sa maîtresse pour me tirer d'embarras. Allons voir si je pourrai la trouver seule.

Arrêtez, Bourguignon! j'ai un mot à vous dire.

Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur?

Vous en contez à[195] Lisette?

Elle est si aimable qu'on auroit de la peine à ne lui pas parler d'amour.

Comment reçoit-elle ce que vous lui dites?

Monsieur, elle en badine.

Tu as de l'esprit. Ne fais-tu pas l'hypocrite?

Non; mais qu'est-ce que cela vous fait? Supposé que Lisette eût du goût pour moi…

Du goût pour lui! Où prenez-vous vos termes? Vous avez le langage bien précieux[196] pour un garçon de votre espèce!

Monsieur, je ne saurais parler autrement.

C'est apparemment avec ces petites délicatesses-là que vous attaquezLisette? Cela imite l'homme de condition.

Je vous assure, Monsieur, que je n'imite personne; mais sans doute que vous ne venez pas exprès pour me traiter de ridicule, et vous aviez autre chose à me dire. Nous parlions de Lisette, de mon inclination pour elle, et de l'intérêt que vous y prenez,

Comment, morbleu! il y a déjà un ton de jalousie dans ce que tu me réponds! Modère-toi un peu. Eh bien! Tu me disois qu'en supposant que Lisette eût du goût pour toi… Après?

Pourquoi faudroit-il que vous le sussiez, Monsieur?

Ah! le voici: c'est que, malgré le ton badin que j'ai pris tantôt, je serois très fâché qu'elle t'aimât; c'est que, sans autre raisonnement, je te défends de t'adresser davantage à elle, non pas, dans le fond, que je craigne qu'elle t'aime: elle me paroît avoir le coeur trop haut pour cela; mais c'est qu'il me déplaît, à moi, d'avoir Bourguignon pour rival.

Ma foi, je vous crois: car Bourguignon, tout Bourguignon qu'il est, n'est pas même content que vous soyez le sien.

Il prendra patience.

Il faudra bien. Mais, Monsieur, vous l'aimez donc beaucoup?

Assez pour m'attacher sérieusement à elle dès que j'aurai pris de certaines mesures. Comprends-tu ce que cela signifie?

Oui, je crois que je suis au fait. Et sur ce pied-là vous êtes aimé sans doute?

Qu'en penses-tu, est-ce que je ne vaux pas la peine de l'être?

Vous ne vous attendez pas à être loué par vos propres rivaux, peut-être?

La réponse est de bon sens, je te la pardonne; mais je suis bien mortifié de ne pouvoir pas dire qu'on m'aime, et je ne le dis pas pour t'en rendre compte, comme tu le crois bien; mais c'est qu'il faut dire la vérité.

Vous m'étonnez, Monsieur: Lisette ne sait donc pas vos desseins?

Lisette sait tout le bien que je lui veux, et n'y paroît pas sensible; mais j'espère que la raison me gagnera son coeur. Adieu, retire-toi sans bruit: son indifférence pour moi, malgré tout ce que je lui offre, doit te consoler du sacrifice que tu me feras…. Ta livrée n'est pas propre à faire pencher la balance en ta faveur, et tu n'es pas fait pour lutter contre moi.

Ah! te voilà, Lisette?

Qu'avez-vous, Monsieur? vous me paroissez ému.

Ce n'est rien: je disois un mot à Bourguignon.

Il est triste: est-ce que vous le querelliez?

Monsieur m'apprend qu'il vous aime, Lisette…

Ce n'est pas ma faute.

Et me défend de vous aimer.

Il me défend donc de vous paroître aimable?

Je ne saurais empêcher qu'il ne t'aime, belle Lisette; mais je ne veux pas qu'il te le dise.

Il ne me le dit plus, il ne fait que me le répéter.

Du moins ne te le répétera-t-il pas quand je serai présent. Retirez-vous,Bourguignon.

J'attends qu'elle me l'ordonne.

Encore!

Il dit qu'il attend: ayez donc patience.

Avez-vous de l'inclination pour Monsieur?

Quoi! de l'amour? Oh! je crois qu'il ne sera pas nécessaire qu'on me le défende.

Ne me trompez-vous pas?

En vérité, je joue ici un joli personnage! Qu'il sorte donc! A qui est-ce que je parle?

A Bourguignon, voilà tout.

Eh bien! qu'il s'en aille!

DORANTE,à part.

Je souffre.

Cédez, puisqu'il se fâche.

DORANTE,bas à Silvia.

Vous ne demandez peut-être pas mieux?

Allons, finissons.

Vous ne m'aviez pas dit cet amour-là, Lisette.

Si je n'aimois pas cet homme-là, avouons que je serois bien ingrate.

MARIO,riant.

Ha! ha! ha! ha!

De quoi riez-vous, Mario?

De la colère de Dorante, qui sort, et que j'ai obligé de quitter Lisette.

Mais que vous a-t-il dit dans le petit entretien que vous avez eu tête à tête avec lui?

Je n'ai jamais vu d'homme ni plus intrigué ni de plus mauvaise humeur.

Je ne suis pas fâché qu'il soit la dupe de son propre stratagème; et d'ailleurs, à le bien prendre,[197] il n'y a rien de plus flatteur ni de plus obligeant pour lui que tout ce que tu as fait jusqu'ici, ma fille. Mais en voilà assez.

Mais où en est-il précisément, ma soeur?

Hélas! mon frère, je vous avoue que j'ai lieu d'être contente.

«Hélas! mon frère,» me dit-elle. Sentez-vous cette paix douce qui se mêle à ce qu'elle dit?

Quoi! ma fille, tu espères qu'il ira jusqu'à t'offrir sa main dans le déguisement où te voilà?

Oui, mon cher père, je l'espère.

Friponne que tu es, avec ton «cher père»! Tu ne nous grondes plus à présent, tu nous dis des douceurs.

Vous ne me passez[198] rien.

Ha! ha! je prends ma revanche. Tu m'as tantôt chicané sur les[199] expressions: il faut bien, à mon tour, que je badine un peu sur les tiennes; ta joie est bien aussi[200] divertissante que l'étoit ton inquiétude.

Vous n'aurez point à vous plaindre de moi, ma fille: j'acquiesce à tout ce qui vous plaît.

Ah! Monsieur, si vous saviez combien je vous aurai d'obligation! Dorante et moi nous sommes destinés l'un à l'autre; il doit m'épouser. Si vous saviez combien je lui tiendrai compte de ce qu'il fait aujourd'hui pour moi, combien mon coeur gardera le souvenir de l'excès de tendresse qu'il me montre! Si vous saviez, combien tout ceci va rendre notre union aimable! Il ne pourra jamais se rappeler notre histoire sans m'aimer; je n'y songerai jamais que je ne l'aime.[201] Vous avez fondé notre bonheur pour la vie en me laissant faire: c'est un mariage unique; c'est une aventure dont le seul récit est attendrissant; c'est le coup de hasard le plus singulier, le plus heureux, le plus…

Ha! ha! ha! que ton coeur a de caquet,[202] ma soeur! quelle éloquence!

If faut convenir que le régal que tu te donnes est charmant, surtout si tu achèves.

Cela vaut fait,[203] Dorante est vaincu: j'attends mon captif.

Ses fers seront plus dorés qu'il ne pense. Mais je lui crois l'âme en peine, et j'ai pitié de ce qu'il souffre.

Ce qui lui en coûte à se déterminer ne me le rend que plus estimable: il pense qu'il chagrinera son père en m'épousant; il croit trahir sa fortune et sa naissance. Voilà de grands sujets de réflexion: je serai charmée de triompher. Mais il faut que j'arrache ma victoire, et non pas qu'il me la donne; je veux un combat entre l'amour et la raison.

Et que la raison y périsse.

C'est-à-dire que tu veux qu'il sente toute l'étendue de 'impertinence[204] qu'il croira faire. Quelle insatiable vanité d'amour-propre!

Cela, c'est l'amour-propre d'une femme, et il est tout au plus uni.[205]

Paix! voici Lisette. Voyons ce qu'elle nous veut.

Monsieur, vous m'avez dit tantôt que vous m'abandonniez Dorante, que vous livriez sa tête à ma discrétion: je vous ai pris au mot, j'ai travaillé comme pour moi, et vous verrez de l'ouvrage bien fait, allez; c'est une tête bien conditionnée.[206] Que voulez-vous que j'en fasse, à présent? Madame me le[207] cède-t-elle?

Ma fille, encore une fois, n'y prétendez-vous rien?

Non: je te le donne, Lisette; je te remets tous mes droits, et, pour dire comme toi, je ne prendrai jamais de part[208] à un coeur que je n'aurai pas conditionné moi-même.

Quoi? vous voulez bien que je l'épouse? Monsieur le veut bien aussi?

Oui, qu'il s'accommode.[209] Pourquoi t'aime-t-il?

J'y consens aussi, moi.

Moi aussi, et je vous en remercie tous.

Attends; j'y mets pourtant une petite restriction; c'est qu'il faudroit, pour nous disculper de ce qui arrivera, que tu lui dises un peu qui tu es.

Mais, si je lui dis[210] un peu, il le saura tout-à-fait.

Eh bien! cette tête en si bon état ne soutiendra-t-elle pas cette secousse-là? Je ne le[211] crois pas de caractère à s'effaroucher là- dessus.

Le voici qui me cherche; ayez donc la bonté de me laisser le champ libre: il s'agit ici de mon chef-d'oeuvre.

Cela est juste: retirons-nous.

De tout mon coeur.

Allons.

Enfin, ma reine, je vous vois, et je ne vous quitte plus, car j'ai trop pâti d'avoir manqué de votre présence, et j'ai cru que vous esquiviez la mienne.[212]

Il faut vous avouer, Monsieur, qu'il en étoit quelque chose.[213]

Comment donc! ma chère âme, élixir de mon coeur, avez-vous entrepris la fin de ma vie?[214]

Non, mon cher, la durée m'en est trop précieuse.

Ah! que ces paroles me fortifient!

Et vous ne devez point douter de ma tendresse.

Je voudrois bien pouvoir baiser ces petits mots-là, et les cueillir sur votre bouche avec la mienne.

Mais vous me pressiez sur notre mariage, et mon père ne m'avoit pas encore permis de vous répondre. Je viens de lui parler, et j'ai son aveu pour vous dire que vous pouvez lui demander ma main quand vous voudrez.

Avant que je la demande à lui,[215] souffrez que je la demande à vous: je veux lui rendre mes grâces[216] de la charité qu'elle aura de vouloir bien entrer dans la mienne, qui en est véritablement indigne.

Je ne refuse pas de vous la prêter un moment, à condition que vous la prendrez pour toujours.

Chère petite main rondelette et potelée, je vous prends sans marchander; je ne suis pas en peine de l'honneur que vous me ferez, il n'y a que celui que je vous rendrai qui m'inquiète.

Vous m'en rendrez plus qu'il ne m'en faut.

Ah! que nenni[217]: vous ne savez pas cette arithmétique-là aussi bien que moi.

Je regarde pourtant votre amour comme un présent du ciel.

Le présent qu'il vous a fait ne le ruinera pas; il[218] est bien mesquin.

Je ne le trouve que trop magnifique.

C'est que vous ne le voyez pas au grand jour.

Vous ne sauriez croire combien votre modestie m'embarrasse.

Ne faites point dépense d'embarras:[219] je serois bien effronté si je n'étois pas modeste.

Enfin, Monsieur, faut-il vous dire que c'est moi que votre tendresse honore?

Ahi! ahi! je ne sais plus où me mettre.

Encore une fois. Monsieur, je me connois.

Hé! je me connois bien aussi; et je n'ai pas là une fameuse connoissance, ni vous non plus, quand vous l'aurez faite; mais c'est là le diable que de me connoître: vous ne vous attendez pas au fond du sac.

LISETTE,à part.

Tant d'abaissement n'est pas naturel! (Haut) D'où vient me dites-vous cela?[220]

Et voilà où gît le lièvre.[221]

Mais encore? Vous m'inquiétez: est-ce que vous n'êtes pas…

Ahi! ahi! vous m'ôtez ma couverture.

Sachons de quoi il s'agit.


Back to IndexNext