ARLEQUIN,à part.
Préparons un peu cette affaire-là… (Haut.) Madame, votre amour est-il d'une constitution bien robuste? soutiendra-t-il bien la fatigue que je vais lui donner? Un mauvais gîte lui fait-il peur? Je vais le loger petitement.
Ah! tirez-moi d'inquiétude. En un mot, qui êtes-vous?
Je suis… N'avez-vous jamais vu de fausse monnoie? Savez-vous ce que c'est qu'un louis d'or faux? En bien, je ressemble assez à cela.
Achevez donc. Quel est votre nom?
Mon nom! (A part.) Lui dirai-je que je m'appelle Arlequin? Non: cela rime trop avec coquin.
Eh bien?
Ah, dame! il y a un peu à tirer[222] ici. Haïssez-vous la qualité de soldat?
Qu'appellez-vous un soldat?
Oui, par exemple, un soldat d'antichambre.
Un soldat d'antichambre! Ce n'est donc point Dorante à qui je parle enfin?
C'est lui qui est mon capitaine.
Faquin!
ARLEQUIN,à part.
Je n'ai pu éviter la rime.
Mais voyez ce magot. tenez!
La jolie culbute que je fais là!
LISETTE. Il y a une heure que je lui demande grâce et que je m'épuise en humilités pour cet animal-là.
Hélas! Madame, si vous préfériez l'amour à la gloire,[223] je vous ferois bien autant de profit qu'un monsieur.
LISETTE,riant.
Ah! ah! ah! je ne saurais pourtant m'empêcher d'en rire, avec sa gloire! et il n'y a plus que ce parti-là à prendre… Va, va, ma gloire te pardonne; elle est de bonne composition.
Tout de bon, charitable dame? Ah! que mon amour vous promet de reconnoissance!
Touche-là, Arlequin; je suis prise pour dupe: le soldat d'antichambre deMonsieur vaut bien la coiffeuse de Madame.
La coiffeuse de Madame!
C'est mon capitaine, ou l'équivalent.
Masque!
Prends ta revanche.
Mais voyez cette magotte, avec qui, depuis une heure, j'entre en confusion de ma misère![224]
Venons au fait. M'aimes-tu?
Pardi,[225] oui: en changeant de nom, tu n'as pas changé de visage, et tu sais bien que nous nous sommes promis fidélité en dépit de toutes les fautes d'orthographe.[226]
Va, le mal n'est pas grand, consolons-nous; ne faisons semblant de rien, et n'apprêtons point à rire.[227] Il y a apparence que ton maître est encore dans l'erreur à l'égard de ma maîtresse: ne l'avertis de rien; laissons les choses comme elles sont. Je crois que le voici qui entre. Monsieur, je suis votre servante.
Et moi votre valet, Madame. (Riant.) Ha! ha! ha!
Eh bien, tu quittes la fille d'Orgon: lui as-tu dit qui tu étois?
Pardi, oui. La pauvre enfant! j'ai trouvé son coeur plus doux qu'un agneau: il n'a pas soufflé. Quand je lui ai dit que je m'appellois Arlequin et que j'avois un habit d'ordonnance:[228] «Eh bien, mon ami, m'a-t-elle dit, chacun a son nom dans la vie, chacun a son habit; le vôtre ne vous coûte rien.» Cela ne laisse pas d'être[229] gracieux.
Quelle sort d'histoire me contes-tu là?
Tant y a que[230] je vais la demander en mariage.
Comment? elle consent à t'épouser?
La voilà bien malade![231]
Tu m'en imposes: elle ne sait pas qui tu es.
Par la ventrebleu![232] voulez-vous gager que je l'épouse avec la casaque[233] sur le corps, avec une souquenille,[234] si vous me fâchez? Je veux bien que vous sachiez qu'un amour de ma façon[235] n'est point sujet à la casse,[236] que je n'ai pas besoin de votre friperie[237] pour pousser ma pointe,[238] et que vous n'avez qu'à me rendre la mienne.[239]
Tu es un fourbe. Cela n'est pas concevable, et je vois bien qu'il faudra que j'avertisse monsieur Orgon.
Qui, notre père? Ah! le bon homme! nous l'avons dans notre manche.[240] C'est le meilleur humain, la meilleure pâte d'homme.[241].. Vous m'en direz des nouvelles.[242]
Quel extravagant! As-tu vu Lisette?
Lisette! non: peut-être a-t-elle passé devant mes yeux; mais un honnête homme ne prend pas garde à une chambrière: je vous cède ma part de cette attention-là.
Va-t-en, la tête te tourne.
Vos petites manières[243] sont un peu aisées; mais c'est la grande habitude qui fait cela. Adieu. Quand j'aurai épousé, nous vivrons but à but.[244] Votre soubrette arrive. Bonjour, Lisette; je vous recommande Bourguignon: c'est un garçon qui a quelque mérite.
DORANTE,à part.
Qu'elle est digne d'être aimée! Pourquoi faut-il que Mario m'ait prévenu?[245]
Où étiez-vous donc, Monsieur? Depuis que j'ai quitté Mario, je n'ai pu vous retrouver pour vous rendre compte de ce que j'ai dit à monsieur Orgon.
Je ne me suis pourtant pas éloigné. Mais de quoi s'agit-il?
SILVIA,à part.
Quelle froideur! (Haut.) J'ai eu beau décrier votre valet et prendre sa conscience à témoin de son peu de mérite, j'ai eu beau lui représenter qu'on pouvoit du moins reculer le mariage, il ne m'a pas seulement écoutée. Je vous avertis même qu'on parle d'envoyer chez le notaire, et qu'il est temps de vous déclarer.
C'est mon intention, je vais partirincognito, et je laisserai un billet qui instruira monsieur Orgon de tout.
SILVIA,à part.
Partir! ce n'est pas là mon compte.
N'approuvez-vous pas mon idée?
Mais … pas trop.
Je ne vois pourtant rien de mieux dans la situation où je suis, à moins que de parler moi-même: et je ne saurois m'y résoudre. J'ai d'ailleurs d'autres raisons qui veulent que je me retire; je n'ai plus que faire ici.
Comme je ne sais pas vos raisons, je ne puis ni les approuver ni les combattre, et ce n'est pas à moi à vous les demander.[246]
Il vous est aisé de les soupçonner, Lisette.
Mais je pense, par exemple, que vous avez du goût pour la fille de monsieur Orgon.
Ne voyez-vous que cela?
Il y a bien encore certaines choses que je pourrais supposer; mais je ne suis pas folle, et je n'ai pas la vanité de m'y arrêter.
Ni le courage d'en parler, car vous n'auriez rien d'obligeant à me dire.Adieu, Lisette.
Prenez garde: je crois que vous ne m'entendez[247] pas, je suis obligée de vous le dire.
A merveille, et l'explication ne me seroit pas favorable. Gardez-moi le secret jusqu'à mon départ.
Quoi! sérieusement, vous partez?
Vous avez bien peur que je ne change d'avis.
Que vous êtes aimable d'être si bien au fait!
Cela est bien naïf. Adieu.
(Il s'en va.)
SILVIA,à part.
S'il part, je ne l'aime plus, je ne l'épouserai jamais… (Elle le regarde aller.) Il s'arrête pourtant: il rêve, il regarde si je tourne la tête. Je ne saurais le rappeler, moi… Il seroit pourtant singulier qu'il partît, après tout ce que j'ai fait!… Ah! voilà qui est fini: il s'en va; je n'ai pas tant de pouvoir sur lui que je le croyois. Mon frère est un maladroit, il s'y est mal pris: les gens indifférents gâtent tout. Ne suis-je pas bien avancée? Quel dénouement!… Dorante reparoît pourtant; il me semble qu'il revient; je me dédis donc, je l'aime encore… Feignons de sortir, afin qu'il m'arrête: il faut bien que notre réconciliation lui coûte quelque chose.
DORANTE,l'arrêtant.
Restez, je vous prie; j'ai encore quelque chose à vous dire.
A moi, Monsieur?
J'ai de la peine à partir sans vous avoir convaincue que je n'ai pas tort de le faire.
Eh! Monsieur, de quelle conséquence est-il de vous justifier auprès de moi? Ce n'est pas la peine: je ne suis qu'une suivante, et vous me le faites bien sentir.
Moi, Lisette? Est-ce à vous à vous plaindre,[248] vous qui me voyez prendre mon parti sans me rien dire?
Hum! si je voulois, je vous répondrois bien là-dessus.
Répondez donc: je ne demande pas mieux que de me tromper. Mais que dis-je?Mario vous aime.
Cela est vrai.
Vous êtes sensible à son amour, je l'ai vu par l'extrême envie que vous aviez tantôt que je m'en allasse: ainsi vous ne sauriez m'aimer.
Je suis sensible à son amour! qui est-ce qui vous l'a dit? Je ne saurois vous aimer! qu'en savez-vous? Vous décidez bien vite.
Eh bien, Lisette, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, instruisez-moi de ce qui en est, je vous en conjure.
Instruire un homme qui part!
Je ne partirai point.
Laissez-moi. Tenez, si vous m'aimez, ne m'interrogez point: vous ne craignez que mon indifférence, et vous êtes trop heureux que je me taise. Que vous importent mes sentiments?
Ce qu'ils m'importent, Lisette? Peux-tu douter encore que je ne t'adore?
Non, et vous me le répétez si souvent que je vous crois; mais pourquoi m'en persuadez-vous? que voulez-vous que je fasse de cette pensée-là, Monsieur? Je vais vous parler à coeur ouvert. Vous m'aimez; mais votre amour n'est pas une chose bien sérieuse pour vous. Que de ressources n'avez-vous pas pour vous en défaire! La distance qu'il y a de vous à moi, mille objets que vous allez trouver sur votre chemin, l'envie qu'on aura de vous rendre sensible,[249] les amusements d'un homme de votre condition, tout va vous ôter cet amour dont vous m'entretenez impitoyablement. Vous en rirez peut-être au sortir d'ici, et vous aurez raison. Mais moi, Monsieur, si je m'en ressouviens, comme j'en ai peur, s'il m'a frappée, quel secours aurai-je contre l'impression qu'il m'aura faite? Qui est-ce qui me dédommagera de votre perte? Qui voulez-vous que mon coeur mette à votre place? Savez-vous bien que, si je vous aimois, tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde ne me toucheroit plus? Jugez donc de l'état où je resterois; ayez la générosité de me cacher votre amour. Moi qui vous parle, je me ferois un scrupule de vous dire que je vous aime dans les dispositions où vous êtes: l'aveu de mes sentiments pourrait exposer votre raison; et vous voyez bien aussi que je vous les cache.
Ah! ma chère Lisette, que viens-je d'entendre! Tes paroles ont un feu qui me pénètre; je t'adore, je te respecte. Il n'est ni rang, ni naissance, ni fortune, qui ne disparoisse devant une âme comme la tienne; j'aurois honte que mon orgueil tînt encore contre toi, et mon coeur et ma main t'appartiennent.
SILVIA. En vérité, ne mériteriez-vous pas que je les prisse? Ne faut-il pas être bien généreuse pour vous dissimuler le plaisir qu'ils me font? et croyez- vous que cela puisse durer?
DORANTE.Vous m'aimez donc?
SILVIA.Non, non; mais, si vous me le demandez encore, tant pis pour vous.
DORANTE.Vos menaces ne me font point de peur.
SILVIA.Et Mario, vous n'y songez donc plus?
DORANTE. Non, Lisette; Mario ne m'alarme plus: vous ne l'aimez point; vous ne pouvez plus me tromper; vous avez le coeur vrai; vous êtes sensible à [250] ma tendresse, je ne saurais en douter au transport qui m'a pris; j'en suis sûr, et vous ne sauriez plus m'ôter cette certitude-là.
SILVIA. Oh! je n'y tâcherai point;[251] gardez-la, nous verrons ce que vous en ferez.
Ne consentez-vous pas d'être à moi?
Quoi! vous m'épouserez malgré ce que vous êtes, malgré la colère d'un père, malgré votre fortune?
Mon père me pardonnera dès qu'il vous aura vue: ma fortune nous suffit à tous deux, et le mérite vaut bien la naissance.[252] Ne disputons point, car je ne changerai jamais.
Il ne changera jamais! Savez-vous bien que vous me charmez, Dorante.
Ne gênez donc plus votre tendresse, et laissez-la répondre…
Enfin, j'en suis venu à bout: vous… vous ne changerez jamais?
Non, ma chère Lisette.
Que d'amour!
Ah! mon père, vous avez voulu que je fusse à Dorante: venez voir votre fille vous obéir avec plus de joie qu'on n'en eut jamais.
Qu'entends-je! vous, son père, Monsieur?
Oui, Dorante. La même idée de nous connoître nous est venue à tous deux; après cela, je n'ai plus rien à vous dire. Vous m'aimez, je n'en saurais douter; mais, à votre tour, jugez de mes sentiments pour vous; jugez du cas que j'ai fait de votre coeur par la délicatesse avec laquelle j'ai tâché de l'acquérir.
Connoissez-vous cette lettre-là? Voilà par où j'ai appris votre déguisement, qu'elle n'a pourtant su que par vous.
Je ne saurais vous exprimer mon bonheur, Madame;[253] mais ce qui m'enchante le plus, ce sont les preuves que je vous ai données de ma tendresse.
Dorante me pardonne-t-il la colère où j'ai mis Bourguignon?
Il ne vous la pardonne pas, il vous en remercie.
De la joie, Madame: vous avez perdu votre rang; mais vous n'êtes point à plaindre, puisqu'Arlequin vous reste.
Belle consolation! il n'y a que toi qui gagne à cela.
Je n'y perds pas. Avant notre reconnoissance, votre dot valoit mieux que vous; à présent, vous valez mieux que votre dot. Allons, saute, marquis![254]
* * * * *
LA COMTESSE.LE MARQUIS.HORTENSE.LE CHEVALIER.LISETTE,[1] suivante de la Comtesse.LÉPINE,[2] valet de chambre du Marquis.
La démarche que vous allez faire auprès du Marquis m'alarme.
Je ne risque rien, vous dis-je. Raisonnons. Défunt son parent et le mien lui laisse six cent mille francs, à la charge, il est vrai, de m'épouser ou de m'en donner deux cent mille: cela est à son choix; mais le Marquis ne sent rien pour moi. Je suis sûre qu'il a de l'inclination pour la Comtesse; d'ailleurs, il est déjà assez riche par lui-même: voilà encore une succession de six cent mille francs qui lui vient, à laquelle il ne s'attendoit pas; et vous croyez que, plutôt que d'en distraire deux cent mille, il aimera mieux m'épouser, moi qui lui suis indifférente, pendant qu'il a de l'amour pour la Comtesse, qui peut-être ne le hait pas, et qui a plus de bien que moi? Il n'y a pas d'apparence.
Mais à quoi jugez-vous que la Comtesse ne le hait pas?
A mille petites remarques que je fais tous les jours, et je n'en suis pas surprise. Du caractère dont elle est, celui du Marquis doit être de son goût. La Comtesse est une femme brusque, qui aime à primer, à gouverner, à être la maîtresse. Le Marquis est un homme doux, paisible, aisé à conduire; et voilà ce qu'il faut à la Comtesse. Aussi ne parle-t-elle de lui qu'avec éloge. Son air de naïveté lui plaît: c'est, dit-elle, le meilleur homme, le plus complaisant, le plus sociable. D'ailleurs, le Marquis est d'un âge qui lui convient; elle n'est plus de cette grande jeunesse:[3] il a trente-cinq ou quarante ans, et je vois bien qu'elle seroit charmée de vivre avec lui.
J'ai peur que l'événement[4] ne vous trompe. Ce n'est pas un petit objet que deux cent mille francs qu'il faudra qu'on vous donne si l'on ne vous épouse pas; et puis, quand le Marquis et la Comtesse s'aimeroient, de l'humeur dont ils sont tous deux, ils auront bien de la peine à se le dire.
Oh! moyennant[5] l'embarras où je vais jeter le Marquis, il faudra bien qu'il parle; et je veux savoir à quoi m'en tenir. Depuis le temps que nous sommes à cette campagne,[6] chez la Comtesse, il ne me dit rien. Il y a six semaines qu'il se tait; je veux qu'il s'explique. Je ne perdrai pas le legs qui me revient si je n'épouse point le Marquis.
Mais s'il accepte votre main?
Eh! non! vous dis-je. Laissez-moi faire. Je crois qu'il espère que ce sera moi qui le refuserai. Peut-être même feindra-t-il de consentir à notre union; mais que cela ne vous épouvante pas. Vous n'êtes point assez riche pour m'épouser avec deux cent mille francs de moins: je suis bien aise de vous les apporter en mariage. Je suis persuadée que la Comtesse et le Marquis ne se haïssent pas. Voyons ce que me diront là-dessus Lépine et Lisette, qui vont venir me parler. L'un, est un Gascon froid,[7] mais adroit; Lisette a de l'esprit. Je sais qu'ils ont tous deux la confiance de leurs maîtres; je les intéresserai à m'instruire, et tout ira bien. Les voilà qui viennent. Retirez-vous.
Venez, Lisette; approchez.
Que souhaitez-vous de nous, Madame?
Rien que vous ne puissiez me dire sans blesser la fidélité que vous devez, vous au Marquis, et vous à la Comtesse.
Tant mieux, Madame.
Ce début encourage. Nos services vous sont acquis.
HORTENSE,tire quelque argent de sa poche.
Tenez, Lisette, tout service mérite récompense.
LISETTE,refusant d'abord.
Du moins, Madame, faudroit-il savoir auparavant de quoi il s'agit.
Prenez; je vous le donne, quoi qu'il arrive. Voilà pour vous, monsieur deLépine.[8]
Madame, je serois volontiers de l'avis de Mademoiselle; mais je prends. Le respect défend que je raisonne.
Je ne prétends vous engager en rien, et voici de quoi il est question. LeMarquis, votre maître, vous estime, Lépine?
LÉPINE,froidement.
Extrêmement, Madame; il me connoît.
Je remarque qu'il vous confie aisément ce qu'il pense.
Oui. Madame, de toutes ses pensées incontinent[9] j'en ai copie; il n'en sait pas le compte mieux que moi.
Vous, Lisette, vous êtes sur le même ton[10] avec la Comtesse?
J'ai cet honneur-là, Madame.
Dites-moi, Lépine, je me figure que le Marquis aime la Comtesse. Me trompé-je? Il n'y a point d'inconvénient à me dire ce qui en est.
Je n'affirme rien; mais patience: nous devons ce soir nous entretenir là-dessus.
Eh! soupçonnez-vous qu'il l'aime?
De soupçons,[11] j'en ai de violents. Je m'en éclaircirai tantôt.
Et vous, Lisette, quel est votre sentiment sur la Comtesse?
Qu'elle ne songe point du tout au Marquis, Madame.
LÉPINE.Je diffère avec vous de pensée.[12]
Je crois aussi qu'ils s'aiment. Et supposons que je ne me trompe pas: du caractère dont ils sont, ils auront de la peine à s'en parler. Vous, Lépine, voudriez-vous exciter le Marquis à le déclarer à la Comtesse? Et vous, Lisette, disposer la Comtesse à se l'entendre dire? Ce sera une industrie fort innocente.
Et même louable.
LISETTE,rendant l'argent.
Madame, permettez que je vous rende votre argent.
Gardez. D'où vient?[13]
C'est qu'il me semble que voilà, précisément le service que vous exigez de moi, et c'est précisément celui que je ne puis vous rendre. Ma maîtresse est veuve, elle est tranquille; son état est heureux; ce seroit dommage de l'en tirer: je prie le Ciel qu'elle y reste.
LÉPINE,froidement.
Quant à moi, je garde mon lot: rien ne m'oblige à restitution. J'ai la volonté de vous être utile. Monsieur le Marquis vit dans le célibat; mais le mariage, il est bon, très bon; il a ses peines: chaque état a les siennes; quelquefois le mien me pèse. Le tout est égal.[14] Oui, je vous servirai, Madame, je vous servirai; je n'y vois point de mal. On s'épouse de tout temps, on s'épousera toujours; on n'a que cette honnête ressource quand on aime.
Vous me surprenez, Lisette, d'autant plus que je m'imaginois que vous pouviez vous aimer tous deux.
C'est de quoi il n'est pas question de ma part.
De la mienne, j'en suis demeuré à l'estime. Néanmoins, Mademoiselle est aimable; mais j'ai passé mon chemin sans y prendre garde.
J'espère que vous penserez toujours de même.
Voilà ce que j'avois à vous dire. Adieu, Lisette; vous ferez ce qu'il vous plaira. Je ne vous demande que le secret. J'accepte vos services, Lépine.
Nous n'avons rien à nous dire, mons[15] de Lépine. J'ai affaire, et je vous laisse.
Doucement, Mademoiselle; retardez d'un moment. Je trouve à propos de vous informer d'un petit accident qui m'arrive.
Voyons.
D'homme d'honneur,[16] je n'avois pas envisagé vos grâces; je ne connoissois pas votre mine.
Qu'importe? Je vous en offre autant:[17] c'est tout au plus si je connois actuellement la vôtre.[18]
Cette dame se figuroit que nous nous aimions.
Eh bien! elle se figuroit mal.
Attendez, voici l'accident: son discours a fait que mes yeux se sont arrêtés dessus[19] vous plus attentivement que de coutume.
Vos yeux ont pris bien de la peine.
Et vous êtes jolie, sandis![20] oh! très jolie!
Ma foi, monsieur de Lépine, vous êtes très galant, oh! très galant. Mais l'ennui me prend dès qu'on me loue. Abrégeons; est-ce là tout?
A mon exemple, envisagez-moi, je vous prie; faites-en l'épreuve.
Oui-da![21] Tenez, je vous regarde.
Eh donc! Est-ce là ce Lépine que vous connoissiez? N'y voyez-vous rien[22] de nouveau? Que vous dit le coeur?
Pas le mot; il n'y a rien là pour lui.
Quelquefois pourtant nombre de gens ont estimé que j'étois un garçon assez revenant;[23] mais nous y retournerons: c'est partie à remettre. Écoutez le restant. Il est certain que mon maître distingue[24] tendrement votre maîtresse. Aujourd'hui même il m'a confié qu'il méditoit de vous communiquer ses sentiments.
Comme il lui plaira. La réponse que j'aurai l'honneur de lui communiquer sera courte.
Remarquons d'abondance[25] que la Comtesse se plaît avec mon maître, qu'elle a l'âme joyeuse en le voyant. Vous me direz que nos gens[26] sont d'étranges personnes, et je vous l'accorde. Le Marquis, homme tout simple, peu hasardeux dans le discours, n'osera jamais aventurer la déclaration, et, des déclarations, la Comtesse les épouvante:[27] femme qui néglige les compliments, qui vous parle entre l'aigre et le doux, et dont l'entretien a je ne sais quoi de sec, de froid, de purement raisonnable. Le moyen que l'amour puisse être mis en avant avec cette femme! Il ne sera jamais à propos de lui dire: «Je vous aime,» à moins qu'on ne lui dise[28] à propos de rien. Cette matière, avec elle, ne peut tomber que des nues. On dit qu'elle traite l'amour de bagatelle d'enfant; moi, je prétends qu'elle a pris goût à cette enfance.[29] Dans cette conjoncture, j'opine que nous encouragions ces deux personnages. Qu'en sera-t-il?[30] Qu'ils s'aimeront bonnement, en toute simplesse,[31] et qu'ils s'épouseront de même. Qu'en sera-t-il? Qu'en me voyant votre camarade, vous me rendrez votre mari par la douce habitude de me voir. Eh donc! Parlez: êtes-vous d'accord?
Non.
Mademoiselle, est-ce mon amour qui vous déplaît?
Oui.
En peu de mots vous dites beaucoup. Mais considérez l'occurrence:[32] je vous prédis que nos maîtres se marieront: que la commodité vous tente.[33]
Je vous prédis qu'ils ne se marieront point: je ne veux pas, moi. Ma maîtresse, comme vous dites fort habilement, tient l'amour au-dessous d'elle, et j'aurai soin de l'entretenir dans cette humeur, attendu qu'il n'est pas de mon petit intérêt qu'elle se marie. Ma condition n'en seroit pas si bonne, entendez-vous? Il n'y a pas d'apparence que la Comtesse y gagne, et moi j'y perdrais beaucoup. J'ai fait un petit calcul là-dessus, au moyen duquel je trouve que tous vos arrangements me dérangent et ne me valent rien.[34] Ainsi, quelque jolie que je sois, continuez de n'en rien voir; laissez-la la découverte que vous avez faite de mes grâces, et passez toujours sans y prendre garde.
LÉPINE,froidement.
Je les ai vues, Mademoiselle; j'en suis frappé, et n'ai de remède que votre coeur.
Tenez-vous donc pour incurable.
Me donnez-vous votre dernier mot?
Je n'y changerai pas une syllabe.
(Elle veut s'en aller.)
LÉPINE,l'arrêtant.
Permettez que je reparte.[35] Vous calculez, moi de même. Selon vous, il ne faut pas que nos gens se marient; il faut qu'ils s'épousent, selon moi: je le prétends.
Mauvaise gasconnade!
LÉPINE. Patience. Je vous aime, et vous me refusez le réciproque? Je calcule qu'il me fait besoin,[36] et je l'aurai, sandis![37] Je le prétends.
LISETTE. Vous ne l'aurez pas, sandis!
LÉPINE.J'ai tout dit. Laissez parler mon maître, qui nous arrive.
Ah! vous voici, Lisette! Je suis bien aise de vous trouver.
Je vous suis obligée, Monsieur; mais je m'en allois.
Vous vous en alliez? J'avois pourtant quelque chose à vous dire. Êtes-vous un peu de nos amis?
Petitement.
J'ai beaucoup d'estime et de respect pour monsieur le Marquis.
Tout de bon? Vous me faites plaisir, Lisette. Je fais beaucoup de cas de vous aussi; vous me paroissez une très bonne fille, et vous êtes à une maîtresse qui a bien du mérite.
Il y a longtemps que je le sais, Monsieur.
Ne vous parle-t-elle jamais de moi? Que vous en dit-elle?
Oh! rien.
C'est que, entre nous, il n'y a point de femme que j'aime tant qu'elle.
Qu'appelez-vous aimer, monsieur le Marquis? Est-ce de l'amour que vous entendez?
Eh! mais oui, de l'amour, de l'inclination, comme tu voudras: le nom n'y fait rien. Je l'aime mieux qu'une autre.[38] Voilà tout.
Cela se peut.
Mais elle n'en sait rien; je n'ai pas osé le lui apprendre. Je n'ai pas trop le talent de parler d'amour.
C'est ce qui me semble.
Oui, cela m'embarrasse; et, comme ta maîtresse est une femme fort raisonnable, j'ai peur qu'elle ne se moque de moi, et je ne saurois plus que lui dire: de sorte que j'ai rêvé qu'il seroit bon que tu la prévinsses en ma faveur.
Je vous demande pardon, Monsieur; mais il falloit rêver tout le contraire.Je ne puis rien pour vous, en vérité.
Eh! d'où vient?[39] Je t'aurai grande obligation. Je payerai bien tes peines. (Montrant Lépine.) Et, si ce garçon-là te convenoit, je vous ferois un fort bon parti[40] à tous les deux.
LÉPINE,froidement, et sans regarder Lisette.
Derechef,[41] recueillez-vous là-dessus, Mademoiselle.
Il n'y a pas moyen, monsieur le Marquis. Si je parlois de vos sentiments à ma maîtresse, vous avez beau dire que le nom n'y fait rien, je me brouillerais[42] avec elle; je vous y brouillerais vous-même. Ne la connoissez-vous pas?
Tu crois donc qu'il n'y a rien à faire?
Absolument rien.
Tant pis. Cela me chagrine. Elle me fait tant d'amitié,[43] cette femme!Allons, il ne faut donc plus y penser.
LÉPINE,froidement.
Monsieur, ne vous déconfortez[44] pas. Du récit de Mademoiselle, n'en tenez compte;[45] elle vous triche. Retirons-nous. Venez me consulter à l'écart; je serai plus consolant. Partons.
Viens. Voyons ce que tu as à me dire. Adieu, Lisette. Ne me nuis pas, voilà tout ce que j'exige.
N'exigez rien: ne gênons point Mademoiselle. Soyons galamment ennemis déclarés; faisons-nous du mal en toute franchise. Adieu, gentille personne. Je vous chéris ni plus ni moins: gardez-moi votre coeur: c'est un dépôt que je vous laisse.
Adieu, mon pauvre Lépine. Vous êtes peut-être de tous les fous de laGaronne[46] le plus effronté, mais aussi le plus divertissant.
Voici ma maîtresse. De l'humeur dont elle est, je crois que cet amour-ci ne la divertira guère. Gare[47] que le Marquis ne soit bientôt congédié!
LA COMTESSE,tenant une lettre.
Tenez, Lisette, dites qu'on porte cette lettre à la poste. En voilà dix que j'écris depuis trois semaines. La sotte chose qu'un procès! Que j'en suis lasse! Je ne m'étonne pas s'il y a tant de femmes qui se marient!
LISETTE,riant.
Bon! votre procès! une affaire de mille francs! Voilà quelque chose de bien considérable pour vous! Avez-vous envie de vous remarier? J'ai votre affaire.
Qu'est-ce que c'est qu'envie de me remarier? Pourquoi me dites-vous cela?
Ne vous fâchez pas; je ne veux que vous divertir.
Ce pourrait être quelqu'un de Paris qui vous auroit fait une confidence.En tout cas, ne me le nommez pas.
Oh! il faut pourtant que vous connoissiez celui dont je parle.
Brisons là-dessus. Je rêve à une chose: le Marquis n'a ici qu'un valet de chambre, dont il a peut-être besoin, et je voulois lui demander s'il n'a pas quelque paquet à mettre à la poste: on le porteroit avec le mien. Où est-il, le Marquis? L'as-tu vu ce matin?
Oh! oui. Malepeste![48] il a ses raisons pour être éveillé de bonne heure! Revenons au mari que j'ai à vous donner, celui qui brûle pour vous et que vous avez enflammé de passion…
Qui est ce benêt-là?
Vous le devinez.
Celui qui brûle est un sot. Je ne veux rien savoir de Paris.
Ce n'est point de Paris: votre conquête est dans le château. Vous l'appellez benêt; moi, je vais le flatter: c'est un soupirant qui a l'air fort simple, un air de bon homme. Y êtes-vous?
Nullement. Qui est-ce qui ressemble à celui-ci?
Eh! le Marquis.
Celui qui est avec nous?
Lui-même.
Je n'avois garde d'y être.[49] Où as-tu pris son air simple et de bon homme? Dis donc un air franc et ouvert, à la bonne heure: il sera reconnoissable.
Ma foi, Madame, je vous le rends comme je le vois.
Tu le vois très mal, on ne peut pas plus mal: en mille ans on ne le devineroit pas à ce portrait-là. Mais de qui tiens-tu ce que tu me contes de son amour?
De lui, qui me l'a dit; rien que cela. N'en riez-vous pas? Ne faites pas semblant de le savoir. Au reste, il n'y a qu'à vous en défaire tout doucement.
Hélas! je ne lui en veux point de mal.[50] C'est un fort honnête homme, un homme dont je fais cas, qui a d'excellentes qualités; et j'aime encore mieux que ce soit lui qu'un autre. Mais ne te trompes-tu pas aussi? Il ne t'aura peut-être parlé que d'estime: il en a beaucoup pour moi, beaucoup; il me l'a marquée en mille occasions d'une manière fort obligeante.
Non, Madame, c'est de l'amour qui regarde vos appas; il en a prononcé le mot sans bredouiller comme à l'ordinaire. C'est de la flamme… Il languit, il soupire.
Est-il possible? Sur ce pied-là, je le plains, car ce n'est pas un étourdi: il faut qu'il le sente, puisqu'il le dit; et ce n'est pas de ces gens-là dont[51] je me moque: jamais leur amour n'est ridicule. Mais il n'osera m'en parler, n'est-ce pas?
Oh! ne craignez rien! j'y ai mis bon ordre:[52] il ne s'y jouera pas.[53]Je lui ai ôté toute espérance. N'ai-je pas bien fait?
Mais oui, sans doute, oui, pourvu que vous ne l'ayez pas brusqué, pourtant. Il falloit y prendre garde: c'est un ami que je veux conserver. Et vous avez quelquefois le ton dur et revêche, Lisette; il valoit mieux le laisser dire.
Point du tout. Il vouloit que je vous parlasse en sa faveur.
Ce pauvre homme!
Et je lui ai répondu que je ne pouvois pas m'en mêler, que je me brouillerais avec vous si je vous en parlois, que vous me donneriez mon congé, que vous lui donneriez le sien.
Le sien. Quelle grossièreté! Ah! que c'est mal parler! Son congé? Et même est-ce que je vous aurois donné le vôtre? Vous savez bien que non. D'où vient[54] mentir, Lisette? C'est un ennemi que vous m'allez faire d'un des hommes du monde que je considère le plus et qui le mérite le mieux. Quel sot langage de domestique! Eh! il étoit si simple de vous tenir[55] à lui dire: «Monsieur, je ne saurois; ce ne sont pas là mes affaires. Parlez-en vous-même.» Et je voudrais qu'il osât m'en parler, pour racommoder un peu votre malhonnêteté. Son congé! son congé! Il va se croire insulté.
Eh non, Madame; il étoit impossible de vous en débarrasser à moins de frais. Faut-il que vous l'aimiez, de peur de le fâcher? Voulez-vous être sa femme par politesse, lui qui doit épouser Hortense? Je ne lui ai rien dit de trop; et vous en voilà quitte. Mais je l'aperçois qui vient en rêvant. Évitez-le, vous avez le temps.
L'éviter, lui qui me voit! Ah! je m'en garderai bien. Après les discours que vous lui avez tenus, il croirait que je les ai dictés. Non, non, je ne changerai rien à ma façon de vivre avec lui. Allez porter ma lettre.
LISETTE,à part.
Hum! il y a ici quelque chose. (Haut.) Madame, je suis d'avis de rester auprès de vous. Cela m'arrive souvent, et vous en serez plus à l'abri d'une déclaration.
Belle finesse! Quand je lui échapperois aujourd'hui, ne me trouvera-t-il pas demain? Il faudrait donc vous avoir toujours à mes côtés? Non, non. Partez. S'il me parle, je sais répondre.
Je suis à vous dans l'instant; je n'ai qu'à donner cette lettre à un laquais.
Non, Lisette: c'est une lettre de conséquence, et vous me ferez plaisir de la porter vous-même, parce que, si le courier est passé, vous me la rapporterez, et je l'enverrai par une autre voie. Je ne me fie point aux valets: ils ne sont point exacts.
Le courrier ne passe que dans deux heures, Madame.
Eh! allez, vous dis-je. Que sait-on?
LISETTE,à part.
Quel prétexte! (Haut.) Cette femme-là ne va pas droit avec moi.
LA COMTESSE,seule.
Elle avoit la fureur de rester. Les domestiques sont haïssables; il n'y a pas jusqu'à leur zèle qui ne vous désoblige. C'est toujours de travers qu'ils vous servent.
Madame, monsieur le Marquis vous a vue[56] de loin avec Lisette. Il demande s'il n'y a point de mal qu'il approche; il a le désir de vous consulter, mais il se fait le scrupule[57] de vous être importun.
Lui importun! Il ne sauroit l'être. Dites-lui que je l'attends, Lépine; qu'il vienne.
Je vais le réjouir de la nouvelle. Vous l'allez voir dans la minute.
LÉPINE,appelant le Marquis.
Monsieur, venez prendre audience. Madame l'accorde. (Quand le Marquis est venu, il lui dit à part:) Courage, Monsieur! l'accueil est gracieux, presque tendre: c'est un coeur qui demande qu'on le prenne.
Eh! d'où vient donc la cérémonie que vous faites, Marquis?… Vous n'y songez pas.[58]
Madame, vous avez bien de la bonté… C'est que j'ai bien des choses à vous dire.
Effectivement, vous me paroissez rêveur, inquiet.
Oui, j'ai l'esprit en peine. J'ai besoin de conseil, j'ai besoin de grâces, et le tout de votre part.
Tant mieux. Vous avez encore moins besoin de tout cela que je n'ai d'envie de vous être bonne à quelque chose.
O bonne! Il ne tient qu'à vous de m'être excellente, si vous voulez.
Comment, si je veux? Manquez-vous de confiance? Ah! je vous prie, ne me ménagez point. Vous pouvez tout sur moi, Marquis; je suis bien aise de vous le dire.
Cette assurance m'est bien agréable, et je serois tenté d'en abuser.
J'ai grand'peur que vous ne résistiez à la tentation. Vous ne comptez pas assez sur vos amis, car vous êtes si réservé, si retenu…
Oui, j'ai beaucoup de timidité.
Je fais de mon mieux pour vous l'ôter, comme vous voyez.
Vous savez dans quelle situation je suis avec Hortense; que je dois l'épouser ou lui donner deux cent mille francs.
Oui, et je me suis aperçue que vous n'aviez pas grand goût pour elle.
Oh! on ne peut pas moins.[59] Je ne l'aime point du tout.
Je n'en suis pas surprise: son caractère est si différent du vôtre! Elle a quelque chose de trop arrangé[60] pour vous.
Vous y êtes. Elle songe trop à ses grâces. Il faudroit toujours l'entretenir de compliments, et moi, ce n'est pas là mon fort. La coquetterie me gêne, elle me rend muet.
Ah! ah! je conviens qu'elle en a un peu; mais presque toutes les femmes sont de même. Vous ne trouverez que cela partout, Marquis.
Hors chez vous. Quelle différence, par exemple! Vous plaisez sans y penser. Ce n'est pas votre faute: vous ne savez pas seulement que vous êtes aimable; mais d'autres le savent pour vous.
Moi, Marquis, je pense qu'à cet égard-là les autres songent aussi peu à moi que j'y songe moi-même.
Oh! j'en connois qui ne vous disent pas tout ce qu'ils songent.
Eh! qui sont-ils, Marquis? Quelques amis comme vous, sans doute.
Bon, des amis! Voilà bien de quoi! Vous n'en aurez encore de longtemps.[61]
Je vous suis obligée du petit compliment que vous me faites en passant.
Point du tout. Je ne passe jamais, moi; je dis toujours exprès.
LA COMTESSE,riant.
Comment! vous qui ne voulez pas que j'aie encore des amis, est-ce que vous n'êtes pas le mien?
Vous m'excuserez; mais, quand je serois autre chose,[62] il n'y auroit rien de surprenant.
Eh bien! je ne laisserois pas que d'en être surprise.[63]
Et encore plus fâchée.
En vérité, surprise. Je veux pourtant croire que je suis aimable, puisque vous le dites.
O charmante! Et je serois bien heureux si Hortense vous ressembloit. Je l'épouserois d'un grand coeur, et j'ai bien de la peine à m'y résoudre.
Je le crois, et ce seroit encore pis si vous aviez de l'inclination pour une autre.
Eh bien! c'est que justement le pis s'y trouve.
LA COMTESSE,par exclamation.
Oui? Vous aimez ailleurs?
De toute mon âme.
LA COMTESSE,en souriant.
Je m'en suis doutée, Marquis.
Et vous êtes-vous doutée de la personne?
Non, mais vous me la direz.
Vous me feriez grand plaisir de la deviner.
Eh! pourquoi m'en donneriez-vous la peine, puisque vous voilà?
C'est que vous ne connoissez qu'elle:[64] c'est la plus aimable femme, la plus franche. Vous parlez de gens sans façon: il n'y a personne comme elle; plus je la vois, plus je l'admire.
Épousez-la, Marquis, épousez-la, et laissez là Hortense. Il n'y a point à hésiter: vous n'avez point d'autre parti à prendre.
Oui, mais je songe à une chose… N'y auroit-il pas moyen de me sauver les deux cent mille francs? Je vous parle à coeur ouvert.
Regardez-moi dans cette occasion-ci comme une autre vous-même.
Ah! que c'est bien dit! une autre moi-même!
Ce qui me plaît en vous, c'est votre franchise, qui est une qualité admirable. Revenons. Comment vous sauver ces deux cent mille francs?
C'est que Hortense aime le Chevalier. Mais, à propos, c'est votre parent?
Oh! parent de loin.
Or, de cet amour qu'elle a pour lui, je conclus qu'elle ne se soucie pas de moi. Je n'ai donc qu'à faire semblant de vouloir l'épouser. Elle me refusera, et je ne lui devrai plus rien. Son refus me servira de quittance.
Oui-da,[65] vous pouvez le tenter. Ce n'est pas qu'il n'y ait du risque:[66] elle a du discernement, Marquis, Vous supposez qu'elle vous refusera; je n'en sais rien: vous n'êtes pas homme à dédaigner.
Est-il vrai?
C'est mon sentiment.
Vous me flattez; vous encouragez ma franchise.
Je vous encourage! Eh! mais en êtes-vous encore là? Mettez-vous donc dans l'esprit que je ne demande qu'à vous obliger, qu'il n'y a que l'impossible qui m'arrêtera, et que vous devez compter sur tout ce qui dépendra de moi. Ne perdez point cela de vue, étrange homme que vous êtes, et achevez hardiment. Vous voulez des conseils, je vous en donne. Quand nous en serons à l'article des grâces, il n'y aura qu'à parler: elles ne feront pas plus de difficulté que le reste, entendez-vous? Et que cela soit dit pour toujours.
Vous me ravissez d'espérance.
Allons par ordre. Si Hortense alloit vous prendre au mot?
J'espère que non. En tout cas, je lui payerais sa somme, pourvu qu'auparavant la personne qui a pris mon coeur ait la bonté de me dire qu'elle veut bien de moi.
Hélas! elle serait donc bien difficile? Mais, Marquis, est-ce qu'elle ne sait pas que vous l'aimez?
Non, vraiment; je n'ai pas osé le lui dire.
Et le tout par timidité. Oh! en vérité, c'est la pousser trop loin; et, toute amie des bienséances que je suis, je ne vous approuve pas; ce n'est pas se rendre justice.
LE MARQUfS.
Elle est si sensée que j'ai peur d'elle. Vous me conseillez donc de lui en parler?
Eh! cela devroit être fait. Peut-être vous attend-elle. Vous dites qu'elle est sensée: que craignez-vous? Il est louable de penser modestement sur soi; mais, avec de la modestie, on parle, on se propose. Parlez, Marquis, parlez: tout ira bien.
Hélas! si vous saviez qui c'est, vous ne m'exhorteriez pas tant. Que vous êtes heureuse de n'aimer rien et de mépriser l'amour!
Moi, mépriser ce qu'il y a au monde de plus naturel! Cela ne seroit pas raisonnable. Ce n'est pas l'amour, ce sont les amants, tels qu'ils sont la plupart,[67] que je méprise, et non pas le sentiment qui fait qu'on aime, qui n'a rien en soi que de fort honnête, de fort permis et de fort involontaire. C'est le plus doux sentiment de la vie: comment le haïrois- je? Non, certes, et il y a tel homme à qui je pardonnerois de m'aimer s'il me l'avouoit avec cette simplicité de caractère que je louois tout à l'heure en vous.
En effet, quand on le dit naïvement comme on le sent…
Il n'y a point de mal alors. On a toujours bonne grâce: voilà ce que je pense. Je ne suis pas une âme sauvage.
Ce seroit bien dommage. Vous avez la plus belle santé.
LA COMTESSE,à part.
Il est bien question de ma santé. (Haut.) C'est l'air de la campagne.