L'air de la ville vous fait de même l'oeil le plus vif, le teint le plus frais!
Je me porte assez bien. Mais savez-vous bien que vous me dites des douceurs sans y penser?
Pourquoi sans y penser? Moi, j'y pense.
Gardez-les pour la personne que vous aimez.
Eh! si c'étoit vous, il n'y auroit que faire de[68] les garder.
Comment! si c'étoit moi? Est-ce de moi dont il s'agit? Est-ce une déclaration d'amour que vous me faites?
Oh! point du tout.
Eh! de quoi vous avisez-vous donc de m'entretenir de mon teint, de ma santé? Qui est-ce qui ne s'y tromperoit pas?
Ce n'est que façon de parler. Je dis seulement qu'il est fâcheux que vous ne vouliez ni aimer, ni vous remarier, et que j'en suis mortifié, parce que je ne vois pas de femme qui me puisse convenir autant que vous. Mais je ne vous en dis mot, de peur de vous déplaire.
Mais, encore une fois, vous me parlez d'amour. Je ne me trompe pas, c'est moi que vous aimez: vous me le dites en termes exprès.
Hé bien, oui. Quand ce seroit vous, il n'est pas nécessaire de se fâcher. Ne diroit-on pas que tout est perdu? Calmez-vous. Prenez[69] que je n'aie rien dit.
La belle chute! Vous êtes bien singulier.
Et vous de bien mauvaise humeur. Eh! tout à l'heure, à votre avis, on avoit si bonne grâce à dire naïvement qu'on aime! Voyez comme cela réussit! Me voilà bien avancé!
Ne le voilà-t-il pas[70] bien reculé? A qui en avez-vous? Je vous demande à qui vous parlez.
A personne, Madame. Je ne dirai plus mot. Êtes-vous contente? Si vous vous mettez en colère contre tous ceux qui me ressemblent, vous en querellerez bien d'autres.
LA COMTESSE,à part.
Quel original! (Haut.) Eh! qui est-ce qui vous querelle?
Ah! la manière dont vous me refusez n'est pas douce.
Allez, vous rêvez.
Courage. Avec la qualité d'original dont vous venez de m'honorer tout bas, il ne me manquoit plus que celle de rêveur. Au surplus, je ne m'en plains pas. Je ne vous conviens point: qu'y faire? Il n'y a plus qu'à me taire, et je me tairai. Adieu, Comtesse; n'en soyons pas moins bons amis, et du moins ayez la bonté de m'aider à me tirer d'affaire avec Hortense. (Il s'en va.)
Quel homme! Celui-ci ne m'ennuiera pas du récit de mes rigueurs. J'aime les gens simples et unis;[71] mais, en vérité, celui-là l'est trop.
HORTENSE,arrêtant le Marquis prêt à sortir.
Monsieur le Marquis, je vous prie, ne vous en allez pas; nous avons à nous parler, et Madame peut être présente.
Comme vous voudrez. Madame.
Vous savez ce dont il s'agit?
Non, je ne sais pas ce que c'est; je ne m'en souviens plus.
Vous me surprenez! Je me flattois que vous seriez le premier à rompre le silence. Il est humiliant pour moi d'être obligée de vous prévenir. Avez- vous oublié qu'il y a un testament qui nous regarde?
Oh! oui, je me souviens du testament.
Et qui dispose de ma main en votre faveur?
Oui, Madame, oui, il faut que je vous épouse. Cela est vrai.
Hé bien, Monsieur, à quoi vous déterminez-vous? Il est temps de fixer mon état. Je ne vous cache point que vous avez un rival: c'est le Chevalier, qui est parent de Madame, que je ne vous préfère pas, mais que je préfère à tout autre, et que j'estime assez pour en faire mon époux si vous ne devenez pas le mien. C'est ce que je lui ai dit jusqu'ici, et, comme il m'assure avoir des raisons pressantes de savoir aujourd'hui même à quoi s'en tenir, je n'ai pu lui refuser de vous parler. Monsieur, le congédierai-je, ou non? Que voulez-vous que je lui dise? Ma main est à vous, si vous la demandez.
Vous me faites bien de la grâce… Je la prends, Mademoiselle.
Est-ce votre coeur qui me choisit, monsieur le Marquis?
N'êtes-vous pas assez aimable pour cela?
Et vous m'aimez?
Qui est-ce qui dit le contraire? Tout à l'heure j'en parlois à Madame.
Il est vrai, c'étoit de vous dont il m'entretenoit; il songeoit à vous proposer ce mariage.
Et vous disoit-il aussi qu'il m'aimoit?
Il me semble qu'oui;[72] du moins me parloit-il de penchant.
D'où vient donc, monsieur le Marquis, me l'avez-vous laissé ignorer[73] depuis six semaines? Quand on aime, on en donne quelques marques; et, dans le cas où nous sommes, vous aviez droit de vous déclarer.
J'en conviens; mais le temps se passe: on est distrait, on ne sait pas si les gens sont de votre avis.
Vous êtes bien modeste. Voilà qui est donc arrêté, et je vais l'annoncer au Chevalier, qui entre.
HORTENSE,allant au-devant du Chevalier pour lui dire un mot à part.
Il accepte ma main, mais de mauvaise grâce. Ce n'est qu'une ruse: ne vous effrayez pas.
LE CHEVALIER,à part.
Vous m'inquiétez. (Haut.) Eh bien, Madame, il ne me reste plus d'espérance, sans doute? Je n'ai pas dû m'attendre que monsieur le Marquis pût consentir à vous perdre.
Oui, Chevalier, je l'épouse; la chose est conclue, et le Ciel vous destine à une autre qu'à moi. Le Marquis m'aimoit en secret, et c'étoit, dit-il, par distraction qu'il ne me le déclaroit pas… par distraction.
J'entends,[74] il avoit oublié de vous le dire.
Oui, c'est cela même; mais il vient de me l'avouer, et il l'avoit confié àMadame.
Eh! que ne m'avertissiez-vous, Comtesse? J'ai cru quelquefois qu'il vous aimoit vous-même.
Quelle imagination![75] A propos de quoi me citer ici?
Il y a eu des instants où je le soupçonnois aussi.
Encore! Où est donc la plaisanterie, Hortense?
Pour moi, je ne dis mot.
Vous me désespérez, Marquis.
J'en suis fâché; mais mettez-vous à ma place: il y a un testament, vous le savez bien, je ne peux pas faire autrement.
Sans le testament, vous n'aimeriez peut-être pas autant que moi.
Oh! vous me pardonnerez, je n'aime que trop.
Je tâcherai de le mériter, Monsieur. (A part, au Chevalier.) Demandez qu'on presse notre mariage.
LE CHEVALIER,à part, à Hortense.
N'est-ce pas trop risquer? (Haut.) Dans l'état où je suis, Marquis, achevez de me prouver que mon malheur est sans remède.
La preuve s'en verra quand je l'épouserai. Je ne peux pas l'épouser tout à l'heure.[76]
LE CHEVALIER,d'un air inquiet.
Vous avez raison. (A part, à Hortense.) Il vous épousera.
HORTENSE,à part.
Vous gâtez tout. (Au Marquis.) J'entends[77] bien ce que le Chevalier veut dire: c'est qu'il espère toujours que nous ne nous marierons pas, monsieur le Marquis. N'est-ce pas, Chevalier?
Non, Madame, je n'espère plus rien.
Vous m'excuserez, je le vois bien. Vous n'êtes pas convaincu, vous ne l'êtes pas; et, comme il faut, m'avez-vous dit, que vous alliez demain à Paris pour y prendre des mesures, nécessaires en cette occasion-ci, vous voudriez, avant que de[78] partir, savoir bien précisément s'il ne nous reste plus d'espoir. Voilà ce que c'est: vous avez besoin d'une entière certitude. (A part, au Chevalier.) Dites qu'oui.
Mais oui.
Monsieur le Marquis, nous ne sommes qu'à une lieue de Paris, il est de bonne heure: envoyez Lépine chercher un notaire, et passons notre contrat[79] aujourd'hui, pour donner au Chevalier la triste conviction qu'il demande.
Mais il me paroît que vous lui faites accroire qu'il la demande; je suis persuadée qu'il ne s'en soucie pas.
HORTENSE,à part, au Chevalier.
Soutenez donc.
Oui, Comtesse, un notaire me feroit plaisir.
Voilà un sentiment bien bizarre.
Point du tout. Ses affaires exigent qu'il sache à quoi s'en tenir: il n'y a rien de si simple, et il a raison; il n'osoit le dire, et je le dis pour lui. Allez-vous envoyer Lépine, monsieur le Marquis?
Comme il vous plaira. Mais qui est-ce qui songeoit à avoir un notaire aujourd'hui?
HORTENSE,au Chevalier.
Insistez.
Je vous en prie, Marquis.
Oh! vous aurez la bonté d'attendre à demain, monsieur le Chevalier. Vous n'êtes pas si pressé; votre fantaisie n'est pas d'une espèce à mériter qu'on se gêne tant pour elle: ce seroit ce soir ici[80] un embarras qui nous dérangeroit. J'ai quelques affaires; demain il sera temps.
HORTENSE,à part, au Chevalier.
Pressez.
Eh! Comtesse, de grâce!
De grâce! L'hétéroclite[81] prière! Il est donc bien ragoûtant[82] de voir sa maîtresse mariée à son rival? Comme Monsieur voudra, au reste.
Il seroit impoli de gêner Madame. Au surplus, je m'en rapporte à elle, demain seroit bon.
Dès qu'elle y consent, il n'y a qu'à envoyer Lépine.
Voici Lisette qui entre; je vais lui dire de nous l'aller chercher… Lisette, on doit passer[83] ce soir un contrat de mariage entre monsieur le Marquis et moi; il veut tout à l'heure[84] faire partir Lépine pour amener son notaire de Paris. Ayez la bonté de lui dire qu'il vienne recevoir ses ordres.
J'y cours, Madame.
LA COMTESSE,l'arrêtant.
Où allez-vous? En fait de mariage, je ne veux ni m'en mêler, ni que mes gens s'en mêlent.
Moi, ce n'est que pour rendre service. Tenez, je n'ai que faire de sortir:[85] je le vois sur la terrasse. (Elle appelle.) Monsieur de Lépine?
LA COMTESSE,à part.
Cette sotte![86]
Qui est-ce qui m'appelle?
Vite, vite, à cheval! Il s'agit d'un contrat de mariage entre Madame et votre maître, et il faut aller à Paris chercher le notaire de monsieur le Marquis.
LÉPINE,au Marquis.
Le notaire! Ce qu'elle conte est-il vrai? Monsieur, nous avons la partie de chasse pour tantôt; je me suis arrangé pour courir le lièvre, et non pas le notaire.
C'est pourtant le dernier qu'on veut.
Ce n'est pas la peine que je voyage pour avoir le vôtre: je le compte pour mort. Ne savez-vous pas? La fièvre le travailloit quand nous partîmes, avec le médecin par-dessus[87]; il en avoit le transport au cerveau.[88]
Vraiment, oui. A propos, il étoit très malade.
Il agonisoit, sandis![89]…
LISETTE,d'un air indifférent.
Il n'y a qu'à prendre celui de Madame.
II n'y a qu'à vous taire, car, si celui de Monsieur est mort, le mien l'est aussi. II y a quelque temps qu'il me dit qu'il étoît le sien.
LISETTE,indifféremment, d'un air modeste.
Il me semble qu'il n'y a pas longtemps que vous lui avez écrit, Madame.
La belle conséquence![90] Ma lettre a-t-elle empêché qu'il ne mourût? Il est certain que je lui ai écrit, mais aussi ne m'a-t-il point fait de réponse.
LE CHEVALIER,à Hortense, à part.
Je commence à me rassurer.
HORTENSE,lui souriant à part.
Il y a plus d'un notaire à Paris. Lépine verra s'il se porte mieux. Depuis six semaines que nous sommes ici, il a eu le temps de revenir en bonne santé. Allez lui écrire un mot, monsieur le Marquis, et priez-le, s'il ne peut venir, d'en indiquer un autre. Lépine ira se préparer pendant que vous écrirez.
Non, Madame; si je monte à cheval, c'est autant de resté par les chemins.[91] Je parlois de la partie de chasse, mais voici que je me sens mal, extrêmement mal: d'aujourd'hui[92] je ne prendrai ni gibier ni notaire.
LISETTE,en souriant négligemment.
Est-ce que vous êtes mort aussi?
LÉPINE,feignant de la douleur.
Non, Mademoiselle; mais je vis souffrant,[93] et je ne pourrois fournir la course.[94] Ah! sans le respect de la compagnie, je ferois des cris[95] perçants. Je me brisai hier d'une chute sur l'escalier, je roulai tout un étage, et je commençois d'en[96] entamer un autre quand on me retint sur le penchant. Jugez de la douleur; je la sens qui m'enveloppe.
Eh bien! tu n'as qu'à prendre ma chaise. Dites-lui qu'il parte, Marquis.
Ce garçon qui est tout froissé,[97] qui a roulé un étage, je m'étonne qu'il ne soit pas au lit. Pars si tu peux, au reste.
Allez, partez, Lépine; on n'est point fatigué dans une chaise.
Vous dirai-je le vrai, Mademoiselle? Obligez-moi de me dispenser de la commission. Monsieur traite avec vous de sa ruine. Vous ne l'aimez point, Madame, j'en ai connoissance, et ce mariage ne peut être que fatal: je me ferois un reproche d'y avoir part. Je parle en conscience. Si mon scrupule déplaît, qu'on me dise: «Va-t'en.» Qu'on me chasse, je m'y soumets: ma probité me console.
Voilà ce qu'on appelle un excellent domestique! Ils sont bien rares!
LE MARQUIS,à Hortense.
Vous l'entendez. Comment voulez-vous que je m'y prenne avec cet opiniâtre? Quand je me fâcherais, il n'en sera ni plus ni moins.[98] Il faut donc le chasser. (A Lépine.) Retire-toi.
On se passera de lui. Allez toujours écrire. Un de mes gens portera la lettre, ou quelqu'un du village.
Ah ça, vous allez faire votre billet; j'en vais écrire un qu'on laissera chez moi en passant.
Oui-da;[99] mais consultez-vous: si par hasard vous ne m'aimiez pas, tant pis, car j'y vais de bon jeu.[100]
LE CHEVALIER,à Hortense, à part.
Vous le poussez trop.
HORTENSE,à part.
Paix! (Haut.) Tout est consulté, Monsieur; adieu. Chevalier, vous voyez bien qu'il ne m'est plus permis de vous écouter.
Adieu, Mademoiselle; je vais me livrer à la douleur où vous me laissez.
(Ils sortent.)
LE MARQUIS,consterné.
Je n'en reviens point! C'est le diable qui m'en veut. Vous voulez que cette fille-là m'aime?
Non, mais elle est assez mutine pour vous épouser. Croyez-moi, terminez avec elle.
Si je lui effrois cent mille francs? Mais ils ne sont pas prêts; je ne les ai point.
Que cela ne vous retienne pas: je vous les prêterai, moi… Je les ai à Paris. Rappelez-les; votre situation me fait de la peine. Courez, je les vois encore tous deux.
Je vous rend mille graces. (Il appelle.) Madame? monsieur le Chevalier?
Voulez-vous bien revenir? J'ai un petit mot à vous communiquer.
De quoi s'agit-il donc?
Vous me rappelez aussi… Dois-je en tirer un bon augure?
Je croyois que vous alliez écrire.
Rien n'empêche. Mais c'est que j'ai une proposition à vous faire, et qui est tout à fait raisonnable.
Une proposition! Monsieur le Marquis, vous m'avez donc trompée? Votre amour n'est pas aussi vrai que vous me l'avez dit.
Que diantre[101] voulez-vous? On prétend aussi que vous ne m'aimez point: cela me chicane.
Je ne vous aime pas encore, mais je vous aimerai; et puis, Monsieur, avec de la vertu, on se passe d'amour pour un mari.
Oh! je serais un mari qui ne s'en passeroit pas, moi! Nous ne gagnerions, à nous marier, que le loisir de nous quereller à notre aise, et ce n'est pas là une partie de plaisir bien touchante. Ainsi, tenez, accommodons- nous plutôt. Partageons le différend en deux: il y a deux cent mille francs sur le testament, prenez-en la moitié, quoique vous ne m'aimiez pas, et laissons là tous les notaires, tant vivants que morts.
LE CHEVALIER,à Hortense, à part.
Je ne crains plus rien.
Vous n'y pensez pas,[102] Monsieur; cent mille francs ne peuvent entrer en comparaison avec l'avantage de vous épouser, et vous ne vous évaluez pas ce que vous valez.
Ma foi, je ne les vaux pas quand je suis de mauvaise humeur, et je vous annonce que j'y serai toujours.[103]
Ma douceur naturelle me rassure.
Vous ne voulez donc pas? Allons notre chemin, vous serez mariée.
C'est le plus court, et je m'en retourne.
Ne suis-je pas bien malheureux d'être obligé de donner la moitié d'une pareille somme à une personne qui ne se soucie pas de moi? Il n'y a qu'à plaider, Madame: nous verrons un peu si on me condamnera à épouser une fille qui ne m'aime pas.
Et moi je dirai que je vous aime. Qui est-ce qui me prouvera le contraire, dès que je vous accepte? Je soutiendrai que c'est vous qui ne m'aimez pas, et qui même, dit-on, en aime[104] une autre.
Du moins, en tout cas, ne la connoit-on point comme on connoit leChevalier.
Tout de même, Monsieur, je la connois, moi.
Eh! finissez. Monsieur, finissez! Ah! l'odieuse contestation!
Oui, finissons. Je vous épouserai, Monsieur: il n'y a que cela à dire.
Eh bien! et moi aussi, Madame, et moi aussi.
Épousez donc.
Oui, parbleu! j'en aurai le plaisir; il faudra bien que l'amour vous vienne; et, pour début de mariage, je prétends, s'il vous plaît, que monsieur le Chevalier ait la bonté d'être notre ami de très loin.
LE CHEVALIER,à Hortense, à part.
Ceci ne vaut rien; il se pique.
HORTENSE,au Chevalier.
Taisez-vous! (Au Marquis) Monsieur le Chevalier me connoît assez pour être persuadé qu'il ne me verra plus. Adieu, Monsieur: je vais écrire mon billet, tenez le vôtre prêt: ne perdons point de temps.
Oh! pour votre contrat, je vous certifie que vous irez le signer où il vous plaira, mais que ce ne sera pas chez moi. C'est s'égorger[105] que se marier comme vous faites, et je ne prêterai jamais ma maison pour une si funeste cérémonie. Vos fureurs[106] iront se passer ailleurs, si vous le trouvez bon.
Eh bien! Comtesse, la Marquise est votre voisine, nous irons chez elle.
Oui, si j'en suis d'avis: car, enfin, cela dépend de moi. Je ne connois point votre Marquise.
HORTENSE,en s'en allant.
N'importe, vous y consentirez, Monsieur. Je vous quitte.
LE CHEVALIER,en s'en allant.
A tout ce que je vois, mon espérance renaît un peu.
LA COMTESSE,arrêtant le Chevalier.
Restez, Chevalier; parlons un peu de ceci. Y eut-il jamais rien de pareil? Qu'en pensez-vous, vous qui aimez Hortense, vous qu'elle aime? Le[107] mariage ne vous fait-il pas trembler? Moi qui ne suis pas son amant, il m'effraye.
LE CHEVALIER,avec un effroi hypocrite.
C'est une chose affreuse! Il n'y a point d'exemple de cela.
Je ne m'en soucie guère. Elle sera ma femme; mais, en revanche, je serai son mari: c'est ce qui me console, et ce sont plus ses affaires que les miennes. Aujourd'hui le contrat, demain la noce, et ce soir confinée dans son appartement: pas plus de façon. Je suis piqué, je ne donnerois pas cela de plus.[108]
Pour moi, je serois d'avis qu'on les empêchât absolument de s'engager, et un notaire honnête homme, s'il étoit instruit,[109] leur refuseroit tout net son ministère. Je les enfermerois si j'étois la maîtresse. Hortense peut-elle se sacrifier à un aussi vil intérêt? Vous qui êtes né généreux, Chevalier, et qui avez du pouvoir sur elle, retenez-la; faites-lui, par pitié, entendre raison, si ce n'est[110] par amour. Je suis sûre qu'elle ne marchande si vilainement qu'à cause de vous.
LE CHEVALIER,à part.
Il n'y a plus de risque à tenir bon. (Haut.) Que voulez-vous que j'y fasse, Comtesse? Je n'y vois point de remède.
Comment? que dites-vous? Il faut que j'aie mal entendu, car je vous estime.
Je dis que je ne puis rien là-dedans, et que c'est ma tendresse qui me défend de la résoudre à ce que vous souhaitez.
Et par quel trait d'esprit me prouverez-vous la justesse de ce petit raisonnement-là?
Oui, Madame, je veux qu'elle soit heureuse. Si je l'épouse, elle ne le seroit pas assez avec la fortune que j'ai. La douceur de notre union s'altéreroit; je la verrois se repentir de m'avoir épousé, de n'avoir pas épousé Monsieur, et c'est à quoi je ne m'exposerai point.
On ne peut vous répondre qu'en haussant les épaules. Est-ce vous qui me parlez, Chevalier?
Oui, Madame.
Vous avez donc l'âme mercenaire aussi, mon petit cousin? Je ne m'étonne plus de l'inclination que vous avez l'un pour l'autre. Ou, vous êtes digne d'elle; vos coeurs sont fort bien assortis. Ah! l'horrible façon d'aimer!
Madame, la vraie tendresse ne raisonne pas autrement que la mienne.
Ah! Monsieur, ne prononcez pas seulement le mot de tendresse, vous le profanez.
Mais…
Vous me scandalisez, vous dis-je! Vous êtes mon parent, malheureusement; mais je ne m'en vanterai point. N'avez-vous pas de honte? Vous parlez de votre fortune. je la connois; elle vous met fort en état de supporter le retranchement d'une aussi misérable somme que celle dont il s'agit, et qui ne peut jamais être que mal acquise. Ah! Ciel! Moi qui vous estimois! Quelle avarice sordide! quel coeur sans sentiment! Et de pareils gens disent qu'ils aiment! Ah! le vilain amour! Vous pouvez vous retirer, je n'ai plus rien à vous dire.
LE MARQUIS,brusquement.
Ni moi plus rien à craindre. Le billet va partir. Vous avez encore trois heures à entretenir Hortense, après quoi j'espère qu'on ne vous verra plus.
Monsieur, le contrat signé, je pars. Pour vous, Comtesse, quand vous y penserez bien sérieusement, vous excuserez votre parent et vous lui rendrez plus de justice.
Ah! non! Voilà qui est fini, je ne saurois le mépriser davantage.
Eh bien! suis-je assez à plaindre?
Eh! Monsieur, délivrez-vous d'elle et donnez-lui les deux cent mille francs.
Deux cent mille francs plutôt que de l'épouser! Non, parbleu! je n'irai pas m'incommoder jusque-là; je ne pourrois pas les trouver sans me déranger.
LA COMTESSE,négligemment.
Ne vous ai-je pas dit que j'ai justement la moitié de cette somme-là toute prête? A l'égard du reste, on tâchera de vous la faire.[111]
Eh! quand on emprunte, ne faut-il pas rendre? Si vous aviez voulu de moi, à la bonne heure; mais, dès qu'il n'y a rien à faire, je retiens la demoiselle: elle seroit trop chère à renvoyer.
Trop chère! Prenez donc garde! vous parlez comme eux. Seriez-vous capable de sentiments si mesquins? Il vaudrait mieux qu'il vous en coûtât tout votre bien que de la retenir, puisque vous ne l'aimez pas, Monsieur.
Eh! en aimerois-je une autre davantage? A l'exception de vous, toute femme m'est égale. Brune, blonde, petite ou grande, tout cela revient au même, puisque je ne vous ai pas, que je ne puis vous avoir et qu'il n'y a que vous que j'aimois.
Voyez donc comment vous ferez, car enfin est-ce une nécessité que je vous épouse à cause de la situation désagréable oh vous êtes? En vérité, cela me paroit bien fort, Marquis.
Oh! je ne dis pas que ce soit une nécessité: vous me faites plus ridicule que je ne le suis. Je sais bien que vous n'êtes obligée à rien. Ce n'est pas votre faute si je vous aime, et je ne prétends[112] pas que vous m'aimiez. Je ne vous en parle point non plus.
LA COMTESSE,impatiente, et d'un ton sérieux.
Vous faites fort bien, Monsieur; votre discrétion est tout à fait raisonnable. Je m'y attendois, et vous avez tort de croire que je vous fais plus ridicule que vous ne l'êtes.
Tout le mal qu'il y a, c'est que j'épouserai cette fille-ci avec un peu plus de peine que je n'en aurois eu sans vous. Voilà toute l'obligation que je vous ai. Adieu, Comtesse.
Adieu, Marquis. Vous vous en allez donc gaillardement comme cela, sans imaginer d'autre expédient que ce contrat extravagant?
Eh! quel expédient? Je n'en savois qu'un, qui n'a pas réussi, et je n'en sais plus. Je suis votre très humble serviteur.
Bonsoir, Monsieur. Ne perdez point de temps en révérences: la chose presse.
LA COMTESSE,seule.
Qu'on me dise en vertu de quoi cet homme-là s'est mis dans la tête que je ne l'aime point! Je suis quelquefois, par impatience, tentée de lui dire que je l'aime, pour lui montrer qu'il n'est qu'un idiot… Il faut que je me satisfasse.
Puis-je prendre la licence de m'approcher de madame la Comtesse!
Qu'as-tu à me dire?
De nous rendre réconciliés[113] monsieur le Marquis et moi.
Il est vrai qu'avec l'esprit tourné comme il l'a, il est homme à te punir de l'avoir bien servi.
J'ai le contentement que vous avez approuvé mon refus de partir. Il vous a semblé que j'étois un serviteur excellent. Madame, ce sont les termes de la louange dont votre justice m'a gratifié.
Oui, excellent, je le dis encore.
C'est cependant mon excellence qui fait aujourd'hui que je chancelle dans mon poste. Tout estimé que je suis de la plus aimable comtesse, elle verra qu'on me supprime.
Non, non, il n'y a pas d'apparence. Je parlerai pour toi.
Madame, enseignez à monsieur le Marquis le mérite de mon procédé. Ce notaire me consternoit. Dans l'excès de mon zèle, je l'ai fait malade, je l'ai fait mort; je l'aurois enterré, sandis![114] le tout par affection, et néanmoins on me gronde, (S'approchant de la Comtesse d'un air mystérieux.) Je sais, au demeurant, que monsieur le Marquis vous aime: Lisette le sait; nous l'avions même priée de vous en toucher deux mots pour exciter votre compassion, mais elle a craint la diminution de ses petits profits.
Je n'entends[115] pas ce que cela veut dire.
Le voici au net: elle prétend que votre état de veuve lui rapporte davantage que ne feroit votre état de femme en puissance d'époux;[116] que vous lui êtes plus profitable, autrement dit, plus lucrative.
Plus lucrative! C'étoit donc là le motif de ses refus? Lisette est une jolie petite personne!
Cette prudence ne vous rit[117] pas, elle vous répugne; votre belle âme de comtesse s'en scandalise, mais tout le monde n'est pas comtesse: c'est une pensée de soubrette que je rapporte. Il faut excuser la servitude.[118] Se fâche-t-on qu'une fourmi rampe? La médiocrité de l'état fait que les pensées sont médiocres.[119] Lisette n'a point de bien, et c'est avec de petits sentiments qu'on en amasse.
L'impertinente! la voici. Va, laisse-nous; je te raccommoderai avec ton maître. Dis-lui que je le prie de me venir parler.
LÉPINE,à Lisette.
Mademoiselle, vous allez trouver le temps orageux; mais ce n'est qu'une gentillesse de ma façon pour obtenir votre coeur.
(Il s'en va.)
LISETTE,s'approchant de la Comtesse.
Que veut-il dire?
Ah! c'est donc vous?
Oui, Madame, et la poste n'etoit point partie. Eh bien! que vous a dit leMarquis?
Vous méritez bien que je l'épouse.
Je ne sais pas en quoi je le mérite; mois ce qui est de certain,[120] c'est que, toute réflexion faite, je venois pour vous le conseiller. (A part.) Il faut céder au torrent.
Vous me surprenez. Et vos profits, que deviendront-ils?
Qu'est-ce que c'est que mes profits?
Oui, vous ne gagneriez plus tant avec moi si j'avois un mari, avez-vous dit à Lépine. Penseroit-on que je serai peut-être obligée de me remarier pour échapper à la fourberie et aux services intéressés de mes domestiques?
Ah! le coquin! il m'a donc tenu parole! Vous ne savez pas qu'il m'aime, Madame; que par là il a intérêt que vous épousiez son maître, et, comme j'ai refusé de vous parler en faveur du Marquis, Lépine a cru que je le desservois auprès de vous; il m'a dit que je m'en repentirois, et voilà comme il s'y prend. Mais, en bonne foi, me reconnoissez-vous au discours qu'il me fait tenir? Y a-t-il même du bon sens? M'en aimerez-vous moins quand vous serez mariée? en serez-vous moins bonne, moins généreuse?
Je ne pense pas.
Surtout avec le Marquis, qui, de son côté, est le meilleur homme du monde. Ainsi, qu'est-ce que j'y perdrois? Au contraire, si j'aime tant mes profits, avec vos bienfaits je pourrai encore espérer les siens.
Sans difficulté.[121]
Et enfin je pense si différemment que je venois actuellement, comme je vous l'ai dit, tâcher de vous porter au mariage en question, parce que je le juge nécessaire.
Voilà qui est bien: je vous crois. Je ne savois pas que Lépine vous aimait, et cela change tout: c'est un article[122] qui vous justifie.
Oui, mais on vous prévient bien aisément contre moi. Madame; vous ne rendez guère justice à mon attachement pour vous.
Tu te trompes: je sais ce que tu vaux, et je n'étois pas si persuadée que tu te l'imagines. N'en parlons plus. Qu'est-ce que tu me voulois dire?
Que je songeois que le Marquis est un homme estimable.
Sans contredit. Je n'ai jamais pensé autrement.
Un homme en qui vous aurez l'agrément d'avoir un ami sûr sans avoir de maître.
Cela est encore vrai: ce n'est pas là ce que je dispute.[123]
Vos affaires vous fatiguent.
Plus que je ne puis dire. Je les entends[124] mal, et je suis une paresseuse.
Vous en avez des instants de mauvaise humeur qui nuisent à votre santé.
Je n'ai connu mes migraines[125] que depuis mon veuvage.
Procureurs,[126] avocats,[127] fermiers, le Marquis vous délivreroit de tous ces gens-là.
Je t'avoue que tu as réfléchi là-dessus plus mûrement que moi. Jusqu'ici je n'ai point de raisons qui combattent les tiennes.
Savez-vous bien que c'est peut-être le seul homme qui vous convienne?
Il faut donc que j'y rêve.
Vous ne vous sentez point de l'éloignement pour lui?
Non, aucun. Je ne dis pas que je l'aime de ce qu'on appelle passion; mais je n'ai rien dans le coeur qui lui soit contraire.
Eh! n'est-ce pas assez, vraiment? De la passion! Si, pour vous marier, vous attendez qu'il vous en vienne, vous resterez toujours veuve; et, à proprement parler, ce n'est pas lui que je vous propose d'épouser, c'est son caractère.
Qui est admirable, j'en conviens.
Et puis, voyez le service que vous lui rendrez, chemin faisant, en rompant le triste mariage qu'il va conclure plus par désespoir que par intérêt.
Oui, c'est une bonne action que je ferai, et il est louable d'en faire autant qu'on peut.
Surtout quand il n'en coûte rien au coeur.
D'accord. On peut dire assurément que tu plaides bien pour lui. Tu me disposes on ne peut pas mieux; mais il n'aura pas l'esprit d'en profiter, mon enfant.
D'où vient[120] donc? Ne vous a-t-il pas parlé de son amour?
Oui, il m'a dit qu'il m'aimoit, et mon premier mouvement a été d'en paraître étonnée: c'étoit bien le moins.[129] Sais-tu ce qui est arrivé? Qu'il a pris mon étonnement pour de la colère. Il a commencé par établir que je ne pouvois pas le souffrir. En un mot, je le déteste, je suis furieuse contre son amour: voilà d'où il part; moyennant quoi je ne saurais le désabuser sans lui dire: «Monsieur, vous ne savez ce que vous dites;» et ce seroit me jeter à sa tête. Aussi n'en ferai-je rien.
Oh! c'est une autre affaire: vous avez raison; ce n'est point ce que je vous conseille non plus, et il n'y a qu'à le laisser là.
Bon! Tu veux que je l'épouse, tu veux que je le laisse là; tu te promènes d'une extrémité à l'autre. Eh! peut-être n'a-t-il pas tant de tort,[130] et que c'est ma faute. Je lui réponds quelquefois avec aigreur.
J'y pensois: c'est ce que j'allois vous dire. Voulez-vous que j'en parle àLépine, et que je lui insinue de l'encourager?
Non, je te le défends, Lisette, à moins que je n'y sois pour rien.[131]
Apparemment, ce n'est pas vous qui vous en avisez: c'est moi.
En ce cas, je n'y prends point de part. Si je l'épouse, c'est à toi à qui il en aura obligation[132] et je prétends qu'il le sache, afin qu'il t'en récompense.
Comme il vous plaira, Madame.
A propos, cette robe brune qui me déplaît, l'as-tu prise? J'ai oublié de te dire que je te la donne.
Voyez comme votre mariage diminuera mes profits! Je vous quitte pour chercher Lépine; mais ce n'est pas la peine; voilà le Marquis, et je vous laisse.
Voici cette lettre que je viens de faire pour le notaire; mais je ne sais pas si elle partira: je ne suis pas d'accord avec moi-même. On dit que vous souhaitez me parler, Comtesse.
Oui, c'est en faveur de Lépine. Il n'a voulu que vous rendre service; il craint que vous ne le congédiiez,[133] et vous m'obligerez de le garder: c'est une grâce que vous ne me refuserez pas, puisque vous dites que vous m'aimez.
Vraiment oui, je vous aime, et ne vous aimerai encore que trop longtemps.
Je ne vous en empêche pas.
Parbleu! je vous en défierois, puisque je ne saurois m'en empêcher moi- même.
LA COMTESSE,riant.
Ha! ha! ha! Ce ton brusque me fait rire.
Oh! oui, la chose est fort plaisante![134]
Plus que vous ne pensez.
Ma foi, je pense que je voudrois ne vous avoir jamais vue.
Votre inclination s'explique avec des grâces infinies.
Bon! des grâces! A quoi me serviroient-elles? N'a-t-il pas plu à votre coeur de me trouver haïssable?
Que vous êtes impatientant avec votre haine! Eh! quelles preuves avez-vous de la mienne? Vous n'en avez que de ma patience à écouter la bizarrerie des discours que vous me tenez toujours. Vous ai-je jamais dit un mot de ce que vous m'avez fait dire, ni que vous me fâchiez, ni que je vous hais, ni que je vous raille? Toutes visions que vous prenez, je ne sais comment, dans votre tête, et que vous vous figurez venir de moi; visions que vous grossissez, que vous multipliez à chaque fois que vous me répondez ou que vous croyez me répondre: car vous êtes d'une maladresse! Ce n'est non plus à moi à qui vous répondez qu'à qui ne vous parla jamais;[135] et cependant monsieur se plaint.
C'est que monsieur est un extravagant.
C'est, du moins, le plus insupportable homme que je connoisse. Oui, vous pouvez être persuadé qu'il n'y a rien de si original que vos conversations avec moi, de si incroyable.
Comme votre aversion m'accommode![136]
Vous allez voir. Tenez, vous dites que vous m'aimez, n'est-ce pas? et je vous crois. Mais voyons: que souhaiteriez-vous que je vous répondisse?
Ce que je souhaiterois? Voilà qui est bien difficile[137] à deviner!Parbleu! vous le savez de reste.[138]
Eh bien! ne l'ai-je pas dit? Est-ce là me répondre? Allez, Monsieur, je ne vous aimerai jamais, non, jamais.
Tant pis, Madame tant pis. Je vous prie de trouver bon que j'en sois fâché.
Apprenez donc, lorsqu'on dit aux gens qu'on les aime, qu'il faut du moins leur demander ce qu'ils en pensent.
Quelle chicane vous me faites!
Je n'y saurais tenir. Adieu.
Eh bien! Madame, je vous aime. Qu'en pensez-vous? Et, encore une fois, qu'en pensez-vous?
Ah! ce que je pense?[139] Que je le veux bien, Monsieur; et, encore une fois, que je le veux bien: car, si je ne m'y prenois pas de cette façon, nous ne finirions jamais.
Ah! vous le voulez bien? Ah! je respire! Comtesse, donnez-moi votre main, que je la baise.
Votre billet est-il prêt, Marquis? Mais vous baisez la main de laComtesse, ce me semble?
Oui, c'est pour la remercier du peu de regret que j'ai aux[140] deux cent mille francs que je vous donne.
Et moi, sans compliment, je vous remercie de vouloir bien les perdre.
Nous voilà donc contents. Que je vous embrasse, Marquis! (A laComtesse.) Comtesse, voilà le dénouement que nous attendions.
LA COMTESSE,en s'en allant.
Eh bien! vous n'attendrez plus.
LISETTE,à Lépine.
Maraud, je crois, en effet, qu'il faudra que je t'épouse.
Je l'avois entrepris.
* * * * *
Représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le 16 mars 1737.
ARAMINTE,[1] fille de Madame Argante.DORANTE, neveu de Monsieur Remy.Monsieur REMY,[2] procureur.[3]Madame ARGANTE.[4]ARLEQUIN,[5] valet d'Araminte.DUBOIS,[6] ancien valet de Dorante.MARTON, suivante d'Araminte.LE COMTE.Un DOMESTIQUE parlantUn GARÇON joaillier.[7]
La scène est chez Madame Argante.
ARLEQUIN,introduisant Dorante.
Ayez la bonté, Monsieur, de vous asseoir un moment dans cette salle;Mademoiselle Marton est chez Madame, et ne tardera pas à descendre.
Je vous suis obligé.
Si vous voulez, je vous tiendrai compagnie, de peur que l'ennui ne vous prenne; nous discourrons en attendant.
Je vous remercie; ce n'est pas la peine, ne vous détournez[8] point.
Voyez, Monsieur, n'en faites pas de façon:[9] nous avons ordre de Madame d'être honnête,[10] et vous êtes témoin que je le suis.
Non, vous dis-je; je serai bien aise d'être un moment seul.
Excusez, Monsieur, et restez à votre fantaisie.
DORANTE, DUBOIS,entrant avec un air de mystère.
Ah! te voilà?
Oui, je vous guettois.
J'ai cru que je ne pourrais me débarrasser d'un domestique qui m'a introduit ici, et qui vouloit absolument me désennuyer en restant. Dis- moi, monsieur Remy n'est donc pas encore venu?
Non; mais voici l'heure à peu près qu'il[11] vous a dit qu'il arriveroit. (Il cherche et regarde.) N'y a-t-il là personne qui nous voie ensemble? Il est essentiel que les domestiques ici ne sachent pas que je vous connoisse.
Je ne vois personne.
Vous n'avez rien dit de notre projet à monsieur Remy, votre parent?
Pas le moindre mot. Il me présente de la meilleure foi du monde, en qualité d'intendant, à cette dame-ci, dont je lui ai parlé, et dont il se trouve le procureur[12]; il ne sait point du tout que c'est toi qui m'as adressé à lui. Il la prévint hier; il m'a dit que je me rendisse ce matin ici, qu'il me présenteroit à elle, qu'il y seroit avant moi, ou que, s'il n'y étoit pas encore, je demandasse une mademoiselle Marton. Voilà tout, et je n'aurois garde de lui confier notre projet, non plus qu'à personne: il me paroît extravagant à moi qui m'y prête. Je n'en suis pourtant pas moins sensible à ta bonne volonté. Dubois, tu m'as servi, je n'ai pu te garder, je n'ai pu même te bien récompenser de ton zèle; malgré cela, il t'est venu dans l'esprit de faire ma fortune: en vérité, il n'est point de reconnoissance que je ne te doive.
Laissons cela, Monsieur; tenez, en un mot, je suis content de vous, vous m'avez toujours plu; vous êtes un excellent homme, un homme que j'aime; et, si j'avois bien de l'argent, il seroit encore à votre service.
Quand pourrai-je reconnoître tes sentiments pour moi? Ma fortune seroit la tienne. Mais je n'attends rien de notre entreprise, que la honte d'être renvoyé demain.
Eh bien! vous vous en retournerez.
Cette femme-ci a un rang dans le monde; elle est liée avec tout ce qu'il y a de mieux: veuve d'un mari qui avoit une grande charge dans les finances[13]; et tu crois qu'elle fera quelque attention à moi, que je l'épouserai, moi qui ne suis rien, moi qui n'ai point de bien?
Point de bien! Votre bonne mine est un Pérou.[14] Tournez-vous un peu, que je vous considère encore. Allons, Monsieur, vous vous moquez, il n'y a point de plus grand seigneur que vous à Paris, Voilà une taille qui vaut toutes les dignités possibles, et notre affaire est infaillible: il me semble que je vous vois déjà en déshabillé dans l'appartement de Madame.
Quelle chimère!
Oui, je le soutiens; vous êtes actuellement dans votre salle, et vos équipages sont sous la remise.
Elle a plus de cinquante mille livres de rente, Dubois.
Ah! vous en avez bien soixante pour le moins.
Et tu me dis qu'elle est extrêmement raisonnable.
Tant mieux pour vous, et tant pis pour elle. Si vous lui plaisez, elle en sera si honteuse, elle se débattra tant, elle deviendra si foible, qu'elle ne pourra se soutenir qu'en épousant; vous m'en direz des nouvelles.[15] Vous l'avez vue, et vous l'aimez.
Je l'aime avec passion, et c'est ce qui fait que je tremble.
Oh! vous m'impatientez avec vos terreurs: eh! que diantre![16] un peu de confiance; vous réussirez, vous dis-je. Je m'en charge, je le veux, je l'ai mis là[17]; nous sommes convenus de toutes nos actions, toutes nos mesures sont prises; je connois l'humeur de ma maîtresse, je sais votre mérite, je sais mes talents, je vous conduis, et on vous aimera, toute raisonnable qu'on est; on vous épousera, toute fière qu'on est, et on vous enrichira, tout ruiné que vous êtes, entendez-vous? Fierté, raison et richesse, il faudra que tout se rende. Quand l'amour parle, il est le maître, et il parlera. Adieu; je vous quitte. J'entends quelqu'un: c'est peut-être monsieur Remy. Nous voilà embarqués, poursuivons. (Il fait quelques pas, et revient.) A propos, tâchez que Marton prenne un peu de goût pour vous. L'amour et moi nous ferons le reste.
Bonjour, mon neveu; je suis bien aise de vous voir exact. MademoiselleMarton va venir; on est allé l'avertir. La connoissez-vous?
Non, Monsieur; pourquoi me le demandez-vous?