Chapter 7

C'est qu'en venant ici j'ai rêvé à une chose… Elle est jolie, au moins.

Je le crois.

Et de fort bonne famille. C'est moi qui ai succédé à son père; il étoit fort ami du vôtre: homme un peu dérangé[18]; sa fille est restée sans bien; la dame d'ici a voulu l'avoir; elle l'aime, la traite bien moins en suivante qu'en amie, lui a fait beaucoup de bien, lui en fera encore, et a offert même de la marier. Marton a d'ailleurs une vieille parente asthmatique dont elle hérite, et qui est à son aise. Vous allez être tous deux dans la même maison; je suis d'avis que vous l'épousiez; qu'en dites- vous?

DORANTE,sourit à part.

Eh!… mais je ne pensois pas à elle.

Eh bien! je vous avertis d'y penser; tâchez de lui plaire. Vous n'avez rien, mon neveu, je dis rien qu'un peu d'espérance; vous êtes mon héritier, mais je me porte bien, et je ferai durer cela le plus longtemps que je pourrai, sans compter que je puis me marier. Je n'en ai point d'envie; mais cette envie-là vient tout d'un coup; il y a tant de minois qui vous la donnent! Avec une femme on a des enfants, c'est la coutume; auquel cas, serviteur au collatéral.[19] Ainsi, mon neveu, prenez toujours vos petites précautions, et vous mettez[20] en état de vous passer de mon bien, que je vous destine aujourd'hui, et que je vous ôterai demain peut- être.

Vous avez raison, Monsieur, et c'est aussi à quoi je vais travailler.

Je vous y exhorte. Voici mademoiselle Marton: éloignez-vous de deux pas, pour me donner le temps de lui demander comment elle vous trouve. (Dorante s'écarte un peu.)

Je suis fâchée, Monsieur, de vous avoir fait attendre; mais j'avois affaire chez Madame.

Il n'y a pas grand mal, Mademoiselle, j'arrive. Que pensez-vous de ce grand garçon-là? (Montrant Dorante.)

MARTON,riant.

Eh! par quelle raison, monsieur Remy, faut-il que je vous le dise?

C'est qu'il est mon neveu.

Eh bien! ce neveu-là est bon à montrer; il ne dépare point la famille.

Tout de bon? C'est de lui dont[21] j'ai parlé à Madame pour intendant, et je suis charmé qu'il vous revienne.[22] Il vous a déjà vue plus d'une fois chez moi quand vous y êtes venue; vous en souvenez-vous?

Non, je n'en ai point d'idée.

On ne prend pas garde à tout. Savez-vous ce qu'il me dit la première fois qu'il vous vit? «Quelle est cette jolie fille-là?» (Marton sourit.) Approchez, mon neveu. Mademoiselle, votre père et le sien s'aimoient beaucoup; pourquoi les enfants ne s'aimeroient-ils pas? En voilà un qui ne demande pas mieux; c'est un coeur qui se présente bien.

DORANTE,embarrassé.

II n'y a rien là de difficile à croire.

Voyez comme il vous regarde. Vous ne feriez pas là une si mauvaise emplette.

J'en suis persuadée; Monsieur prévient en sa faveur,[23] et il faudra voir.

Bon, bon! il faudra! Je ne m'en irai point que cela ne soit vu.

MARTON,riant.

Je craindrois d'aller trop vite.

Vous importunez Mademoiselle, Monsieur.

MARTON,riant.

Je n'ai pourtant pas l'air si indocile.

M. REMY,joyeux.

Ah! je suis content, vous voilà d'accord. Oh! ça, mes enfants (il leur prend les mains à tous deux), je vous fiance en attendant mieux. Je ne saurois rester; je reviendrai tantôt. Je vous laisse le soin de présenter votre futur à Madame. Adieu, ma nièce.

(Il sort.)

MARTON,riant.

Adieu donc, mon oncle.

En vérité, tout ceci a l'air d'un songe. Comme monsieur Remy expédie!Votre amour me paroît bien prompt: sera-t-il aussi durable?

Autant l'un que l'autre, Mademoiselle.

Il s'est trop hâté de partir. J'entends Madame qui vient, et comme, grâces[24] aux arrangements de monsieur Remy, vos intérêts sont presque les miens, ayez la bonté d'aller un moment sur la terrasse, afin que je la prévienne.

Volontiers, Mademoiselle.

MARTON,en le voyant sortir.

J'admire ce penchant dont on se prend tout d'un coup l'un pour l'autre.

Marton, quel est donc cet homme qui vient de me saluer si gracieusement, et qui passe sur la terrasse? Est-ce à vous à qui il en veut?[25]

Non, Madame, c'est à vous-même.

ARAMINTE,d'un air assez vif.

Eh bien! qu'on le fasse venir; pourquoi s'en va-t-il?

C'est qu'il a souhaité que je vous parlasse auparavant. C'est le neveu de monsieur Remy, celui qu'il vous a proposé pour homme d'affaires.

Ah! c'est là lui! Il a vraiment très bonne façon.

Il est généralement estimé, je le sais.

Je n'ai pas de peine à le croire: il a tout l'air de le mériter. Mais, Marton, il a si bonne mine, pour un intendant, que je me fais quelque scrupule de le prendre: n'en dira-t-on rien?

Et que voulez-vous qu'on dise? Est-on obligé de n'avoir que des intendants mal faits?

Tu as raison. Dis-lui qu'il revienne. Il n'étoit pas nécessaire de me préparer à le recevoir: dès que c'est monsieur Remy qui me le donne, c'en est assez; je le prends.

MARTON,comme s'en allant.[26]

Vous ne sauriez mieux choisir. (Et puis revenant.) Êtes-vous convenue du parti [26] que vous lui faites? Monsieur Remy m'a chargé de vous en parler.

Cela est inutile. Il n'y aura point de dispute là-dessus. Dès que c'est un honnête homme, il aura lieu d'être content. Appelez-le.

MARTON,hésitant de partir.

On lui laissera ce petit appartement qui donne sur le jardin, n'est-ce pas?

Oui; comme il voudra. Qu'il vienne.

(Marton va dans la coulisse.)

Monsieur Dorante, Madame vous attend.

Venez, Monsieur; je suis obligée à monsieur Remy d'avoir songé à moi. Puisqu'il me donne son neveu, je ne doute pas que ce ne soit un présent qu'il me fasse. Un de mes amis me parla avant-hier d'un intendant qu'il doit m'envoyer aujourd'hui; mais je m'en tiens à vous.

J'espère, Madame, que mon zèle justifiera la préférence dont vous m'honorez, et que je vous supplie de me conserver. Rien ne m'affligeroit tant à présent que de la perdre.

Madame n'a pas deux paroles.

Non, Monsieur; c'est une affaire terminée, je renverrai tout.[28] Vous êtes au fait des affaires, apparemment; vous y avez travaillé?

Oui, Madame; mon père étoit avocat, et je pourrois l'être moi-même.

C'est-à-dire que vous êtes un homme de très bonne famille, et même au- dessus du parti[29] que vous prenez?

Je ne sens rien qui m'humilie dans le parti que je prends, Madame; l'honneur de servir une dame comme vous n'est au-dessous de qui que ce soit, et je n'envierai la condition de personne.

Mes façons ne vous feront point changer de sentiment. Vous trouverez ici tous les égards que vous méritez; et si, dans la suite, il y avoit occasion de vous rendre service, je ne la manquerai point.

Voilà Madame, je la reconnois.

Il est vrai que je suis toujours fâchée de voir d'honnêtes gens sans fortune, tandis qu'une infinité de gens de rien et sans mérite en ont une éclatante; c'est une chose qui me blesse, surtout dans les personnes de son âge: car vous n'avez que trente ans tout au plus?

Pas tout à fait encore, Madame.

Ce qu'il y a de consolant pour vous, c'est que vous avez le temps de devenir heureux.

Je commence à l'être aujourd'hui, Madame.

On vous montrera l'appartement que je vous destine; s'il ne vous convient pas, il y en a d'autres, et vous choisirez. Il faut aussi quelqu'un qui vous serve, et c'est à quoi je vais pourvoir. Qui lui donnerons-nous, Marton?

Il n'y a qu'à prendre Arlequin, Madame. Je le vois à l'entrée de la salle, et je vais l'appeler. Arlequin, parlez à Madame.

Me voilà, Madame.

Arlequin, vous êtes à présent à Monsieur; vous le servirez; je vous donne à lui.

Comment, Madame, vous me donnez à lui? Est-ce que je ne serai plus à moi?Ma personne ne m'appartiendra donc plus?

Quel benêt!

J'entends qu'au lieu de me servir, ce sera lui que tu serviras.

ARLEQUIN,comme pleurant.

Je ne sais pas pourquoi Madame me donne mon congé: je n'ai pas mérité ce traitement; je l'ai toujours servie à faire plaisir.

Je ne te donne point ton congé, je te payerai pour être à Monsieur.

Je représente[30] à Madame que cela ne seroit pas juste: je ne donnerai pas ma peine d'un côté, pendant que l'argent me viendra d'un autre. Il faut que vous ayez mon service, puisque j'aurai vos gages; autrement je friponnerois Madame.

Je désespère de lui faire entendre raison.

Tu es bien sot! Quand je t'envoie quelque part, ou que je te dis: «Fais telle ou telle chose,» n'obéis-tu pas?

Toujours.

Eh bien! ce sera Monsieur qui te le dira comme moi, et ce sera à la place de Madame et par son ordre.

Ah! c'est une autre affaire. C'est Madame qui donnera ordre à Monsieur de souffrir mon service, que je lui prêterai par le commandement de Madame.

Voilà ce que c'est.

Vous voyez bien que cela méritoit explication.

UN DOMESTIQUEvient.

Voici votre marchande qui vous apporte des étoffes, Madame.

Je vais les voir, et je reviendrai. Monsieur, j'ai à vous parler d'une affaire; ne vous éloignez pas.

Oh! ça, Monsieur, nous sommes donc l'un à l'autre, et vous avez le pas sur moi. Je serai le valet qui sert, et vous le valet qui serez servi par ordre.

Ce faquin, avec ses comparaisons! Va-t'en.

Un moment, avec votre permission. Monsieur, ne payerez-vous rien? Vous a- t-on donné ordre d'être servi gratis?

(Dorante rit.)

Allons, laisse-nous. Madame te payera; n'est-ce pas assez?

Pardi,[31] Monsieur, je ne vous coûterai donc guère? On ne sauroit avoir un valet à meilleur marché.

Arlequin a raison. Tiens, voilà d'avance ce que je te donne.

Ah! voilà une action de maître. A votre aise le reste.[32]

Va boire à ma santé.

ARLEQUIN,s'en allant.

Oh! s'il ne faut que boire afin qu'elle soit bonne, tant que je vivrai je vous la promets excellente. (A part.) Le gracieux camarade qui m'est venu là par hasard.

DORANTE, MARTON, Mme. ARGANTE,qui arrive un instant après.

Vous avez, lieu d'être satisfait de l'accueil de Madame; elle paroît faire cas de vous, et tant mieux, nous n'y perdons point. Mais voici madame Argante; je vous avertis que c'est sa mère, et je devine à peu près ce qui l'amène.

Mme. ARGANTE,femme brusque et vaine.

Eh bien, Marton, ma fille a un nouvel intendant que son procureur lui a donné, m'a-t-elle dit: j'en suis fâchée; cela n'est point obligeant pour monsieur le Comte, qui lui en avoit retenu un: du moins devoit-elle attendre, et les voir tous deux. D'où vient préférer celui-ci?[33] Quelle espèce d'homme est-ce?

C'est Monsieur, Madame.

Mme. ARGANTE.

Eh! c'est Monsieur! Je ne m'en serais pas doutée: il est bien jeune.

A trente ans, on est en âge d'être intendant de maison, Madame.

Mme. ARGANTE.

C'est selon. Êtes-vous arrêté,[34] Monsieur?

Oui, Madame.

Mme. ARGANTE.

Et de chez qui sortez-vous?

De chez moi, Madame; je n'ai encore été chez personne.

Mme. ARGANTE.

De chez vous! Vous allez donc faire ici votre apprentissage?

Point du tout. Monsieur entend les affaires; il est fils d'un père extrêmement habile.

Mme. ARGANTE,à Marton, à part.

Je n'ai pas grande opinion de cet homme-là. Est-ce là la figure d'un intendant? Il n'en a non plus l'air…

MARTON,à part aussi.

L'air n'y fait rien: je vous réponds de lui; c'est l'homme qu'il nous faut.

Mme. ARGANTE.

Pourvu que Monsieur ne s'écarte pas des intentions que nous avons, il me sera indifférent que ce soit lui ou un autre.

Peut-on savoir ces intentions, Madame?

Mme. ARGANTE.

Connoissez-vous monsieur le Comte Dorimont? C'est un homme d'un beau nom; ma fille et lui alloient avoir un procès ensemble, au sujet d'une terre considérable; il ne s'agissoit pas moins que de savoir à qui elle resteroit, et on a songé à les marier, pour empêcher qu'ils ne plaident. Ma fille est veuve d'un homme qui étoit fort considéré dans le monde, et qui l'a laissée fort riche; mais madame la Comtesse Dorimont auroit un rang si élevé, iroit de pair avec des personnes d'une si grande distinction, qu'il me tarde[35] de voir ce mariage conclu; et, je l'avoue, je serois charmée moi-même d'être la mère de madame la Comtesse Dorimont, et de plus que cela peut-être: car monsieur le Comte Dorimont est en passe[36] d'aller à tout.[37]

Les paroles sont-elles données de part et d'autre?

Mme. ARGANTE.

Pas tout à fait encore, mais à peu près: ma fille n'en est pas éloignée. Elle souhaiteroit seulement, dit-elle, d'être bien instruite de l'état de l'affaire, et savoir si elle n'a pas meilleur droit que monsieur le Comte, afin que, si elle l'épouse, il lui en ait plus d'obligation. Mais j'ai quelquefois peur que ce ne soit une défaite.[38] Ma fille n'a qu'un défaut, c'est que je ne lui trouve pas assez d'élévation[39]; le beau nom de Dorimont et le rang de comtesse ne la touchent pas assez; elle ne sent pas le désagrément qu'il y a de n'être qu'une bourgeoise. Elle s'endort dans cet état[40], malgré le bien qu'elle a.

DORANTE,doucement.

Peut-être n'en sera-t-elle pas plus heureuse si elle en sort.

Mme. ARGANTE,vivement.

Il ne s'agit pas de ce que vous en pensez; gardez votre petite réflexion roturière,[41] et servez-nous, si vous voulez être de nos amis.

C'est un petit trait de morale qui ne gâte rien à notre affaire.

Mme. ARGANTE.

Morale subalterne qui me déplaît.

De quoi est-il question, Madame?

Mme. ARGANTE.

De dire à ma fille, quand vous aurez vu ses papiers, que son droit est le moins bon; que, si elle plaidoit. elle perdroit.

Si effectivement son droit est le plus foible, je ne manquerai pas de l'en avertir. Madame,

Mme. ARGANTE,à part, à Marton.

Hum! quel esprit borné! (A Dorante.) Vous n'y êtes point; ce n'est pas là ce qu'on vous dit; on vous charge de lui parler ainsi indépendamment de son droit bien ou mal fondé.

Mais, Madame, il n'y auroit point de probité à la tromper.

Mme. ARGANTE.

De probité! J'en manque donc, moi? Quel raisonnement! C'est moi qui suis sa mère, et qui vous ordonne de la tromper à son avantage, entendez-vous? c'est moi, moi.

Il y aura toujours de la mauvaise foi de ma part.

Mme. ARGANTE,à part, à Marton.

C'est un ignorant que cela, qu'il faut renvoyer. Adieu, monsieur l'homme d'affaires, qui n'avez fait celles de personne.

(Elle sort.)

Cette mère-là ne ressemble guère à sa fille.

Oui, il y a quelque différence, et je suis fâchée de n'avoir pas eu le temps de vous prévenir sur son humeur brusque. Elle est extrêmement entêtée de ce mariage, comme vous voyez. Au surplus, que vous importe ce que vous direz à la fille, dès que la mère sera votre garant? Vous n'aurez rien à vous reprocher, ce me semble; ce ne sera pas là une tromperie.

Eh! vous m'excuserez; ce sera toujours l'engager à prendre un parti qu'elle ne prendroit peut-être pas sans cela. Puisque l'on veut que j'aide à l'y déterminer, elle y résiste donc?

C'est par indolence.

Croyez-moi, disons la vérité.

Oh! ça, il y a une petite raison à laquelle vous devez vous rendre: c'est que monsieur le Comte me fait présent de mille écus le jour de la signature du contrat; et cet argent-là, suivant le projet de monsieur Remy, vous regarde aussi bien que moi, comme vous voyez.

Tenez, Mademoiselle Marton, vous êtes la plus aimable fille du monde; mais ce n'est que faute de réflexion que ces mille écus vous tentent.

Au contraire, c'est par réflexion qu'ils me tentent; plus j'y rêve, et plus je les trouve bons.

Mais vous aimez votre maîtresse; et, si elle n'étoit pas heureuse avec cet homme-là, ne vous reprocheriez-vous pas d'y avoir contribué pour une misérable somme?

Ma foi, vous avez beau dire: d'ailleurs, le Comte est un honnête homme, et je n'y entends point de finesse.[42] Voilà Madame qui revient; elle a à vous parier. Je me retire. Méditez sur cette somme, vous la goûterez aussi bien que moi.

Je ne suis pas si fâché de la tromper.

Vous avez donc vu ma mère?

Oui, Madame; il n'y a qu'un moment.

Elle me l'a dit, et voudroit bien que j'en eusse pris un autre que vous.

Il me l'a paru.[43]

Oui, mais ne vous embarrassez point, vous me convenez.

Je n'ai point d'autre ambition.

Parlons de ce que j'ai à vous dire; mais que ceci soit secret entre nous, je vous prie.

Je me trahirois plutôt moi-même.

Je n'hésite point non plus à vous donner ma confiance. Voici ce que c'est: on veut me marier avec monsieur le Comte Dorimont, pour éviter un grand procès que nous aurions ensemble au sujet d'une terre que je possède.

Je le sais, Madame, et j'ai eu le malheur d'avoir déplu tout à l'heure là- dessus à madame Argante.

Eh! d'où vient?[44]

C'est que, si, dans votre procès, vous avez le bon droit de votre côté, on souhaite que je vous dise le contraire, afin de vous engager plus vite à ce mariage: et j'ai prié qu'on m'en dispensât.

Que ma mère est frivole! Votre fidélité ne me surprend point; j'y comptois. Faites toujours de même, et ne vous choquez point de ce que ma mère vous a dit; je la désapprouve. A-t-elle tenu quelque discours désagréable?

Il n'importe, Madame; mon zèle et mon attachement en augmentent, voilà tout.

Et voilà aussi pourquoi je ne veux pas qu'on vous chagrine, et que j'y mettrai bon ordre.[45] Qu'est-ce que cela signifie? Je me fâcherai, si cela continue. Comment donc? vous ne seriez pas en repos! On aura de mauvais procédés avec vous, parce que vous en avez d'estimables: cela seroit plaisant![46]

Madame, par toute la reconnoissance que je vous dois, n'y prenez point garde: je suis confus de vos bontés, et je suis trop heureux d'avoir été querellé.

Je loue vos sentiments. Revenons à ce procès dont il est question: si je n'épouse point monsieur le Comte…

Madame la Marquise se porte mieux, Madame (il feint de voir Dorante avec surprise), et vous est fort obligée… fort obligée de votre attention. (Dorante feint de détourner la tête pour se cacher de Dubois.)

Voilà qui est bien.

DUBOIS,regardant toujours Dorante.

Madame, on m'a chargé aussi de vous dire un mot qui presse.

De quoi s'agit-il?

Il m'est recommandé de ne vous parler qu'en particulier.

ARAMINTE,à Dorante.

Je n'ai point achevé ce que je voulois vous dire; laissez-moi, je vous prie, un moment, et revenez.

Qu'est-ce que c'est donc que cet air étonné que tu as marqué, ce me semble, en voyant Dorante? D'où vient cette attention à le regarder?

Ce n'est rien, sinon que je ne saurois plus avoir l'honneur de servirMadame, et qu'il faut que je lui demande mon congé.

ARAMINTE,surprise.

Quoi! seulement pour avoir vu Dorante ici?

Savez-vous à qui vous avez à faire?

Au neveu de monsieur Remy, mon procureur.

Eh! par quel tour d'adresse est-il connu de Madame? Comment a-t-il fait pour arriver jusqu'ici?

C'est monsieur Remy qui me l'a envoyé pour intendant.

Lui votre intendant! Et c'est monsieur Remy qui vous l'envoie! Hélas! le bonhomme, il ne sait pas qui il vous donne: c'est un démon que ce garçon- là.

Mais que signifient tes exclamations? Explique-toi: est-ce que tu le connois?

Si je le connois, Madame! si je le connois! Ah! vraiment oui; et il me connoît bien aussi. N'avez-vous pas vu comme il se détournoit, de peur que je ne le visse?

Il est vrai, et tu me surprends à mon tour. Seroit-il capable de quelque mauvaise action, que tu saches? Est-ce que ce n'est pas un honnête homme?

Lui? il n'y a point de plus brave homme dans toute la terre; il a, peut- être, plus d'honneur à lui tout seul que cinquante honnêtes gens ensemble. Oh! c'est une probité merveilleuse; il n'a peut-être pas son pareil.

Eh! de quoi peut-il donc être question? D'où vient que tu m'alarmes? En vérité, j'en suis toute émue.

Son défaut, c'est là. (Il se touche le front.) C'est à la tête que le mal le tient.

A la tête?

Oui, il est timbré; mais timbré comme cent.[47]

Dorante! Il m'a paru de très bon sens. Quelle preuve as-tu de sa folie?

Quelle preuve? Il y a six mois qu'il est tombé fou; il y a six mois qu'il extravague d'amour, qu'il en a la cervelle brûlée,[48] qu'il en est comme un perdu[49]; je dois bien le savoir, car j'étois à lui, je le servois, et c'est ce qui m'a obligé de le quitter, et c'est ce qui me force de m'en aller encore. Otez cela, c'est un homme incomparable.

ARAMINTE,un peu boudant.[50]

Oh bien! il sera, ce qu'il voudra, mais je ne le garderai pas: on a bien affaire[51] d'un esprit renversé[52]! et peut-être encore, je gage, pour quelque objet qui n'en vaut pas la peine: car les hommes ont des fantaisies…

Ah! vous m'excuserez: pour ce qui est de l'objet, il n'y a rien à dire.Malepeste![53] sa folie est de bon goût.

N'importe, je veux le congédier. Est-ce que tu la connois, cette personne?

J'ai l'honneur de la voir tous les jours: c'est vous, Madame.

Moi, dis-tu!

Il vous adore; il y a six mois qu'il n'en vit point, qu'il donnerait sa vie pour avoir le plaisir de vous contempler un instant. Vous avez dû voir qu'il a l'air enchanté quand il vous parle.

Il y a bien en effet quelque petite chose qui m'a paru extraordinaire. Eh! juste Ciel! le pauvre garçon, de quoi s'avise-t-il?

Vous ne croiriez pas jusqu'où va sa démence; elle le ruine, elle lui coupe la gorge. Il est bien fait, d'une figure passable, bien élevé et de bonne famille; mais il n'est pas riche, et vous saurez qu'il n'a tenu qu'à lui d'épouser des femmes qui l'étoient, et de fort aimables, ma foi, qui offroient de lui faire sa fortune, et qui auroient mérité qu'on la leur fît à elles-mêmes. Il y en a une qui n'en sauroit revenir, et qui le poursuit encore tous les jours; je le sais, car je l'ai rencontrée.

ARAMINTE,avec négligence.

Actuellement?

Oui, Madame, actuellement: une grande brune très piquante, et qu'il fuit. Il n'y a pas moyen, Monsieur refuse tout. «Je les tromperois, me disoit- il: je ne puis les aimer, mon coeur est parti »; ce qu'il disoit quelquefois la larme à l'oeil: car il sent bien son tort.

Cela est fâcheux. Mais où m'a-t-il vue avant que de[54] venir chez moi,Dubois?

Hélas! Madame, ce fut un jour que vous sortîtes de l'Opéra qu'il perdit la raison: c'était un vendredi, je m'en ressouviens; oui, un vendredi: il vous vit descendre l'escalier, à ce qu'il me raconta, et vous suivit jusqu'à votre carrosse; il avoit demandé votre nom, et je le trouvai qui étoit comme extasié; il ne remuoit plus.

Quelle aventure!

J'eus beau lui crier: «Monsieur!» Point de nouvelles, il n'y avoit plus personne au logis.[55] A la fin. pourtant, il revint à lui avec un air égaré; je le jetai dans une voiture, et nous retournâmes à la maison. J'espérois que cela se passeroit, car je l'aimois. C'est le meilleur maître! Point du tout, il n'y avoit plus de ressource: ce bon sens, cet esprit jovial, cette humeur charmante, vous aviez tout expédié, et dès le lendemain nous ne fîmes plus tous deux, lui, que rêver à vous, que vous aimer; moi, d'épier[56] depuis le matin jusqu'au soir ou vous alliez.

Tu m'étonnes à un point!…

Je me fis même ami d'un de vos gens qui n'y est plus, un garçon fort exact, et qui m'instruisoit, et à qui je payois bouteille.[57] «C'est à la Comédie[58] qu'on va»; me disoit-il et je courois faire mon rapport, sur lequel, dès quatre heures,[59] mon homme étoit à la porte. «C'est chez madame celle-ci, c'est chez madame celle-là»; et, sur cet avis, nous allions toute la soirée habiter la rue, ne vous déplaise, pour voir Madame entrer et sortir, lui dans un fiacre, et moi derrière; tous deux morfondus et gelés, car c'étoit dans l'hiver[60]; lui ne s'en souciant guère, moi jurant par ci par là[61] pour me soulager.

Est-il possible?

Oui, Madame. A la fin, ce train de vie m'ennuya; ma santé s'altéroit, la sienne aussi. Je lui fis accroire que vous étiez à la campagne: il le crut, et j'eus quelque repos; mais n'alla-t-il pas deux jours après vous rencontrer aux Tuileries,[62] où il avoit été s'attrister de votre absence? Au retour il étoit furieux, il voulut me battre, tout bon qu'il est; moi, je ne le voulus point, et je le quittai. Mon bonheur ensuite m'a mis chez Madame, où, à force de se démener, je le trouve parvenu à votre intendance, ce[63] qu'il ne troqueroit pas contre la place d'un empereur.

Y a-t-il rien de si particulier? Je suis si lasse d'avoir des gens qui me trompent que je me réjouissois de l'avoir, parce qu'il a de la probité: ce n'est pas que je sois fâchée, car je suis bien au-dessus de cela.

Il y aura de la bonté à le renvoyer. Plus il voit Madame, plus il s'achève.

Vraiment, je le renverrai bien; mais ce n'est pas là ce qui le guérira. D'ailleurs, je ne sais que dire à monsieur Remy, qui me l'a recommandé, et ceci m'embarrasse. Je ne vois pas trop comment m'en défaire honnêtement.

Oui; mais vous en ferez un incurable, Madame.

ARAMINTE,vivement.

Oh! tant pis pour lui. Je suis dans des circonstances où je ne saurois me passer d'un intendant; et puis il n'y a pas tant de risque que tu le crois: au contraire, s'il y avoit quelque chose qui pût ramener cet homme, c'est l'habitude de me voir plus qu'il n'a fait; ce seroit même un service à lui rendre.

Oui, c'est un remède bien innocent. Premièrement, il ne vous dira mot; jamais vous n'entendrez parler de son amour.

En es-tu bien sûr?

Oh! il ne faut pas en avoir peur: il mourroit plutôt. Il a un respect, une adoration, une humilité pour vous, qui n'est pas concevable. Est-ce que vous croyez qu'il songe à être aimé? Nullement, il dit que dans l'univers il n'y a personne qui le mérite; il ne veut que vous voir, vous considérer, regarder vos yeux, vos grâces, votre belle taille; et puis c'est tout: il me l'a dit mille fois.

ARAMINTE,haussant les épaules,

Voilà qui est bien digne de compassion! Allons, je patienterai quelques jours, en attendant que j'en aie un autre. Au surplus, ne crains rien, je suis contente de toi; je récompenserai ton zèle, et je ne veux pas que tu me quittes, entends-tu, Dubois?

Madame, je vous suis dévoué pour la vie.

J'aurai soin de toi. Surtout qu'il ne sache pas que je suis instruite; garde un profond secret, et que tout le monde, jusqu'à Marton, ignore ce que tu m'as dit: ce sont de ces choses qui ne doivent jamais percer.[64]

Je n'en ai jamais parlé qu'à Madame.

Le voici qui revient; va-t'en.

ARAMINTE,un moment seule.

La vérité est que voici une confidence dont je me serois bien passée moi- même.

Madame, je me rends à vos ordres.

Oui, Monsieur. De quoi vous parlois-je? Je l'ai oublié.

D'un procès avec monsieur le Comte Dorimont.

Je me remets;[65] je vous disois qu'on veut nous marier.

Oui, Madame, et vous alliez, je crois, ajouter que vous n'étiez pas portée à ce mariage.

Il est vrai. J'avois envie de vous charger d'examiner l'affaire, afin de savoir si je ne risquerois rien à plaider; mais je crois devoir vous dispenser de ce travail: je ne suis pas sûre de pouvoir vous garder.

Ah! Madame, vous avez eu la bonté de me rassurer là-dessus.

Oui; mais je ne faisois pas reflexion que j'ai promis à monsieur le Comte de prendre un intendant de sa main; vous voyez bien qu'il ne seroit pas honnête de lui manquer de parole, et, du moins, faut-il que je parle à celui qu'il m'amènera.

Je ne suis pas heureux, rien ne me réussit, et j'aurai la douleur d'être renvoyé.

ARAMINTE,par foiblesse.

Je ne dis pas cela; il n'y a rien de résolu là-dessus.

Ne me laissez point dans l'incertitude où je suis, Madame.

Eh! mais oui, je tâcherai que vous restiez; je tâcherai.

Vous m'ordonnez donc de vous rendre compte de l'affaire en question?

Attendons: si j'allois épouser le Comte, vous auriez pris une peine inutile.

Je croyois avoir entendu dire à Madame qu'elle n'avoit point de penchant pour lui.

Pas encore.

Et, d'ailleurs, votre situation est si tranquille et si douce!

ARAMINTE,à part.

Je n'ai pas le courage de l'affliger!… Eh bien, oui-da,[66] examinez toujours, examinez. J'ai des papiers dans mon cabinet, je vais les chercher. Vous viendrez les prendre, et je vous les donnerai. (En s'en allant.) Je n'oserois presque le regarder!

DORANTE, DUBOIS,venant d'un air mystérieux et comme passant.[67]

Marton vous cherche pour vous montrer l'appartement qu'on vous destine. Arlequin est allé boire; j'ai dit que j'allois vous avertir. Comment vous traite-t-on?

Qu'elle est aimable! Je suis enchanté! De quelle façon a-t-elle reçu ce que tu lui as dit?

DUBOIS,comme en fuyant.

Elle opine tout doucement à vous garder par compassion: elle espère vous guérir par l'habitude de la voir.

DORANTE,charmé.

Sincèrement?

Elle n'en réchappera point; c'est autant de pris.[68] Je m'en retourne.

Reste, au contraire; je crois que voici Marton. Dis-lui que Madame m'attend pour me remettre des papiers, et que j'irai la trouver dès que je les aurai.

Partez: aussi bien ai-je un petit avis à donner à Marton. Il est bon de jeter dans tous les esprits les soupçons dont nous avons besoin.

Où est donc Dorante? Il me semble l'avoir vu avec toi?

DUBOIS,brusquement.

Il dit que Madame l'attend pour des papiers, il reviendra ensuite. Au reste, qu'est-il[69] nécessaire qu'il voie cet appartement? S'il n'en vouloit pas, il seroit bien délicat; pardi,[70] je lui conseillerais…

Ce ne sont pas là tes affaires; je suis les ordres de Madame.

Madame est bonne et sage; mais prenez garde: ne trouvez-vous pas que ce petit galant-là fait les yeux doux?

Il les fait comme il les a.[71]

Je me trompe fort si je n'ai pas vu la mine de ce freluquet considérer, je ne sais où, celle de Madame.

Eh bien! est-ce qu'on te fâche quand on la trouve belle?

Non. Mais je me figure quelquefois qu'il n'est venu ici que pour la voir de plus près.

MARTON,riant.

Ah! ah! quelle idée! Va, tu n'y entends rien; tu t'y connois mal.

DUBOIS,riant.

Ah! ah! je suis donc bien sot.

MARTON,riant en s'en allant.

Ah! ah! l'original avec ses observations!

DUBOIS,seul.

Allez, allez, prenez toujours.[72] J'aurai soin de vous les faire trouver meilleures. Allons faire jouer toutes nos batteries.

Non, Madame, vous ne risquez rien; vous pouvez plaider en toute sûreté.J'ai même consulté plusieurs personnes, l'affaire est excellente; et, sivous n'avez que le[73] motif dont vous parlez pour épouser monsieur leComte, rien ne vous oblige à ce mariage.

Je l'affligerai beaucoup, et j'ai de la peine à m'y résoudre.

Il ne seroit pas juste de vous sacrifier à la crainte de l'affliger.

Mais avez-vous bien examiné? Vous me disiez tantôt que mon état étoit doux et tranquille; n'aimeriez-vous pas mieux que j'y restasse? N'êtes-vous pas un peu trop prévenu contre le mariage, et par conséquent contre monsieur le Comte?

Madame, j'aime mieux vos intérêts que les siens, et que ceux de qui que ce soit au monde.

Je ne saurois y trouver à redire; en tout cas, si je l'épouse, et qu'il veuille en mettre un autre ici à votre place, vous n'y perdrez point; je vous promets de vous en trouver une meilleure.

DORANTE,tristement.

Non, Madame, si j'ai le malheur de perdre celle-ci, je ne serai plus à personne; et apparemment[74] que je la perdrai, je m'y attends.

Je crois pourtant que je plaiderai; nous verrons.

J'avois encore une petite chose à vous dire, Madame. Je viens d'apprendre que le concierge d'un de vos terres est mort; on pourrait y mettre un de vos gens, et j'ai songé à Dubois, que je remplacerai ici par un domestique dont je réponds.

Non, envoyez plutôt votre homme au château, et laissez-moi Dubois; c'est un garçon de confiance qui me sert bien, et que je veux garder. A propos, il m'a dit, ce me semble, qu'il avoit été à vous quelque temps?

DORANTE,feignant un peu d'embarras.

Il est vrai, Madame; il est fidèle, mais peu exact. Rarement, au reste, ces gens-là parlent-ils bien de ceux qu'ils ont servis. Ne me nuiroit-il point dans votre esprit?

ARAMINTE,négligemment.

Celui-ci dit beaucoup de bien de vous, et voilà tout. Que me veut monsieurRemy?

Madame, je suis votre très humble serviteur. Je viens vous remercier de la bonté que vous avez eue de prendre mon neveu à ma recommandation.

Je n'ai pas hésité, comme vous l'avez vu.

Je vous rends mille grâces. Ne m'aviez-vous pas dit qu'on vous en offroit un autre?

Oui, Monsieur.

Tant mieux, car je viens vous demander celui-ci pour une affaire d'importance.

DORANTE,d'un air de refus.

Et d'où vient,[75] Monsieur?

Patience!

Mais, monsieur Remy, ceci est un peu vif; vous prenez assez mal votre temps, et j'ai refusé l'autre personne.

Pour moi, je ne sortirai jamais de chez Madame qu'elle ne me congédie.

M. REMY,brusquement.

Vous ne savez ce que vous dites. Il faut pourtant sortir; vous allez voir. Tenez, Madame, jugez-en vous-même; voici de quoi il est question: c'est une dame de trente-cinq ans, qu'on dit jolie femme, estimable, et de quelque distinction; qui ne déclare pas son nom; qui dit que j'ai été son procureur; qui a quinze mille livres de rente pour le moins, ce qu'elle prouvera; qui a vu Monsieur chez moi, qui lui a parlé, qui sait qu'il n'a pas de bien, et qui offre de l'épouser sans délai; et la personne qui est venue chez moi de sa part doit revenir tantôt pour savoir la réponse et vous mener tout de suite chez elle. Cela est-il net? Y a-t-il à se consulter là-dessus? Dans deux heures il faut être au logis. Ai-je tort, Madame?

ARAMINTE,froidement.

C'est à lui de répondre.

Eh bien! A quoi pense-t-il donc? Viendrez-vous?

Non, Monsieur, je ne suis pas dans cette disposition-là.

Hum! Quoi? Entendez-vous ce que je vous dis, qu'elle a quinze mille livres de rente, entendez-vous?

Oui, Monsieur; mais, en eût-elle vingt fois davantage, je ne l'épouserois pas; nous ne serions heureux ni l'un ni l'autre; j'ai le coeur pris; j'aime ailleurs.

M. REMY,d'un ton railleur et traînant ses mots.

J'ai le coeur pris! voilà qui est fâcheux! Ah! ah! le coeur est admirable! Je n'aurois jamais deviné la beauté des scrupules de ce coeur-là, qui veut qu'on reste intendant de la maison d'autrui, pendant qu'on peut l'être de la sienne. Est-ce là votre dernier mot, berger fidèle?

Je ne saurois changer de sentiment, Monsieur.

Oh! le sot coeur! mon neveu; vous êtes un imbécile, un insensé; et je tiens celle que vous aimez pour une guenon,[76] si elle n'est pas de mon sentiment, n'est-il pas vrai, Madame? et ne le trouvez- vous pas extravagant?

ARAMINTE,doucement,

Ne le querellez point. Il paroît avoir tort, j'en conviens.

M. REMY,vivement.

Comment! Madame, il pourroit…

Dans sa façon de penser je l'excuse. Voyez pourtant, Dorante, tâchez de vaincre votre penchant, si vous le pouvez; je sais bien que cela est difficile.

Il n'y a pas moyen. Madame, mon amour m'est plus cher que ma vie.

M. REMY,d'un air étonné.

Ceux qui aiment les beaux sentiments doivent être contents; en voilà un des plus curieux qui se fasse.[77] Vous trouvez donc cela raisonnable, Madame?

Je vous laisse, parlez-lui vous-même. (A part.) Il me touche tant qu'il faut que je m'en aille.

(Elle sort.)

Il ne croit pas si bien me servir.

M. REMY,regardant son neveu.

Dorante, sais-tu bien qu'il n'y a point de fou aux petites-maisons[78] de ta force? (Marton arrive.) Venez, Mademoiselle Marton.

Je viens d'apprendre que vous étiez ici.

Dites-nous un peu votre sentiment; que pensez-vous de quelqu'un qui n'a point de bien, et qui refuse d'épouser une honnête et fort jolie femme, avec quinze mille livres de rente bien venants?[79]

Votre question est bien aisée à décider: ce quelqu'un rêve.

M. REMY,montrant Dorante.

Voilà le rêveur; et pour excuse il allègue son coeur, que vous avez pris; mais, comme apparemment[80] il n'a pas encore emporté le vôtre, et que je vous crois encore à peu près dans tout votre bon sens, vu le peu de temps qu'il y a que vous le connoissez, je vous prie de m'aider à le rendre plus sage. Assurément vous êtes fort jolie, mais vous ne le disputerez point à un pareil établissement: il n'y a point de beaux yeux qui vaillent ce prix-là.

Quoi! Monsieur Remy, c'est de Dorante dont vous parlez? C'est pour se garder à moi qu'il refuse d'être riche?

Tout juste, et vous êtes trop généreuse pour le souffrir.

MARTON,avec un air de passion.

Vous vous trompez, Monsieur, je l'aime trop moi-même pour l'en empêcher, et je suis enchantée. Ah! Dorante, que je vous estime! Je n'aurois pas cru que vous m'aimassiez tant.

Courage! je ne fais que vous le montrer, et vous en êtes déjà coiffée! Pardi![81] le coeur d'une femme est bien étonnant; le feu y prend bien vite.

MARTON,comme chagrine.

Eh! Monsieur, faut-il tant de bien pour être heureux? Madame, qui a de la bonté pour moi, suppléera en partie, par sa générosité, à ce qu'il me sacrifie. Que je vous ai d'obligation, Dorante!

Oh! non, Mademoiselle, aucune; vous n'avez point de gré à me savoir[82] de ce que je fais; je me livre à mes sentiments, et ne regarde que moi là- dedans; vous ne me devez rien, je ne pense pas à votre reconnoissance.

Vous me charmez: que de délicatesse! Il n'y a encore rien de si tendre que ce que vous me dites.

Par ma foi, je ne m'y connois donc guère, car je le trouve bien plat. (A Marton.) Adieu, la belle enfant; je ne vous aurois, ma foi, pas évaluée ce qu'il vous achète. Serviteur, idiot; garde ta tendresse, et moi ma succession. (Il sort.)

Il est en colère, mais nous l'apaiserons.

Je l'espère. Quelqu'un vient.

C'est le Comte, celui dont je vous ai parlé, et qui doit épouser Madame.

Je vous laisse donc; il pourroit me parler de son procès: vous savez ce que je vous ai dit là-dessus, et il est inutile que je le voie.

Bonjour, Marton.

Vous voilà donc revenu, Monsieur?

Oui. On m'a dit qu'Araminte se promenoit dans le jardin, et je viens d'apprendre de sa mère une chose qui me chagrine: je lui avois retenu un intendant, qui devoit aujourd'hui entrer chez elle, et cependant elle en a pris un autre qui ne plaît point à la mère, et dont nous n'avons rien à espérer.

Nous n'en devons rien craindre non plus, Monsieur. Allez, ne vous inquiétez point, c'est un galant homme; et, si la mère n'en est pas contente, c'est un peu de sa faute: elle a débuté tantôt par le brusquer d'une manière si outrée, l'a traité si mal, qu'il n'est pas étonnant qu'elle ne l'ait point gagné. Imaginez-vous qu'elle l'a querellé de ce qu'il étoit bien fait.

Ne seroit-ce point lui que je viens de voir sortir d'avec[83] vous?

Lui-même.

Il a bonne mine, en effet, et n'a pas trop l'air de ce qu'il est.

Pardonnez-moi, Monsieur: car il est honnête homme.

N'y auroit-il pas moyen de raccommoder cela? Araminte ne me hait pas, je pense, mais elle est lente à se déterminer, et, pour achever de la résoudre, il ne s'agiroit plus que de lui dire que le sujet de notre discussion est douteux pour elle. Elle ne voudra pas soutenir l'embarras d'un procès. Parlons à cet intendant; s'il ne faut que de l'argent pour le mettre dans nos intérêts, je ne l'épargnerai pas.

Oh! non; ce n'est point un homme à mener par là; c'est le garçon de France le plus désintéressé…

Tant pis! ces gens-là ne sont bons à rien.

Laissez-moi faire.

Mademoiselle, voilà un homme qui en demande un autre; savez-vous qui c'est?

MARTON,brusquement.

Et qui est cet autre? A quel homme en veut-il?[84]

Ma foi, je n'en sais rien; c'est de quoi je m'informe à vous.[95]

Fais-le entrer.

ARLEQUIN,le faisant sortir[86] des coulisses.

Hé! le garçon! venez ici dire votre affaire.

Qui cherchez-vous?


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