Mademoiselle, je cherche un certain monsieur à qui j'ai à rendre un portrait avec une boîte qu'il nous a fait faire: il nous a dit qu'on ne la remît qu'à lui-même, et qu'il viendroit la prendre; mais, comme mon père est obligé de partir demain pour un petit voyage, il m'a envoyé pour la lui rendre, et on m'a dit que je saurois de ses nouvelles ici. Je le connois de vue, mais je ne sais pas son nom.
N'est-ce pas vous, Monsieur le Comte?
Non, sûrement.
Je n'ai point affaire à Monsieur, Mademoiselle, c'est une autre personne.
Et chez qui vous a-t-on dit que vous le trouveriez?
Chez un procureur qui s'appelle monsieur Remy.
Ah! n'est-ce pas le procureur de Madame? Montrez-nous la boîte.
Monsieur, cela m'est défendu; je n'ai ordre de la donner qu'à celui à qui elle est: le portrait de la dame est dedans.
Le portrait d'une dame! Qu'est-ce que cela signifie? Seroit-ce celui d'Araminte? Je vais tout à l'heure savoir ce qu'il en est.
Vous avez mal fait de parler de ce portrait devant lui. Je sais qui vous cherchez; c'est le neveu de monsieur Remy, de chez qui vous venez.
Je le crois aussi, Mademoiselle.
Un grand homme qui s'appelle monsieur Dorante.
Il me semble que c'est son mon.
Il me l'a dit; je suis dans sa confidence. Avez-vous remarqué le portrait?
Non, je n'ai pas pris garde à qui il ressemble.
Eh bien! c'est de moi dont[87] il s'agit. Monsieur Dorante n'est pas ici, et ne reviendra pas sitôt. Vous n'avez qu'à me remettre la boîte; vous le pouvez en toute sûreté; vous lui ferez même plaisir. Vous voyez que je suis au fait.
C'est ce qui me paroit. La voilà, Mademoiselle. Ayez donc, je vous prie, le soin de la lui rendre quand il sera revenu.
Oh! je n'y manquerai pas.
Il y a encore une bagatelle qu'il doit dessus,[88] mais je tâcherai de repasser tantôt, et, s'il n'y étoit pas, vous auriez la bonté d'achever de payer.
Sans difficulté.[89] Allez. (A part.) Voici Dorante. (Au garçon.)Retirez-vous vite.
MARTON,un moment seule et joyeuse.
Ce ne peut être que mon portrait. Le charmant homme! Monsieur Remy a raison de dire qu'il y avoit quelque temps qu'il me connoissoit.
Mademoiselle, n'avez-vous pas vu ici quelqu'un qui vient d'arriver?Arlequin croit que c'est moi qu'il demande.
MARTON,le regardant avec tendresse.
Que vous êtes aimable, Dorante! Je serois bien injuste de ne vous pas aimer.[90] Allez, soyez en repos; l'ouvrier est venu, je lui ai parlé, j'ai la boîte, je la tiens.
J'ignore…
Point de mystère; je la tiens, vous dis-je, et je ne m'en fâche pas. Je vous la rendrai quand je l'aurai vue. Retirez-vous, voici Madame avec sa mère et le Comte; c'est peut-être de cela qu'ils s'entretiennent. Laissez- moi les calmer là-dessus, et ne les attendez pas.
DORANTE,en s'en allant et riant.
Tout a réussi, elle prend le change à merveille.
Marton, qu'est-ce que c'est qu'un portrait dont monsieur le Comte me parle, qu'on vient d'apporter ici à quelqu'un qu'on ne nomme pas, et qu'on soupçonne être le mien? Instruisez-moi de cette histoire-là.
MARTON,d'un air rêveur.
Ce n'est rien, Madame; je vous dirai ce que c'est: je l'ai démêlé après que monsieur le Comte a été parti; il n'a que faire de[91] s'alarmer. Il n'y a rien là qui vous intéresse.
Comment le savez-vous, Mademoiselle? Vous n'avez point vu le portrait.
N'importe, c'est tout comme si je l'avois vu. Je sais qui il regarde; n'en soyez point en peine.
Ce qu'il y a de certain, c'est un portrait de femme,[92] et c'est ici qu'on vient chercher la personne qui l'a fait faire, à qui on doit le rendre, et ce n'est pas moi.
D'accord. Mais quand[93] je vous dis que Madame n'y est pour rien, ni vous non plus.
Eh bien! si vous êtes instruite, dites-nous donc de quoi il est question, car je veux le savoir. On a des idées qui ne me plaisent point. Parlez.
Mme. ARGANTE.
Oui, ceci a un air de mystère qui est désagréable. Il ne faut pourtant pas vous fâcher, ma fille: monsieur le Comte vous aime, et un peu de jalousie, même injuste, ne messied pas à un amant.
Je ne suis jaloux que de l'inconnu qui ose se donner le plaisir d'avoir le portrait de Madame.
ARAMINTE,vivement.
Comme il vous plaira, Monsieur; mais j'ai entendu[94] ce que vous vouliez dire, et je crains un peu ce caractère d'esprit-là. Eh bien, Marton?
Eh bien, Madame, voilà bien du bruit! C'est mon portrait.
Votre portrait?
Oui, le mien. Eh! pourquoi non, s'il vous plaît? Il ne faut pas tant se récrier.
Mme. ARGANTE.
Je suis assez comme monsieur le Comte; la chose me paroît singulière.
Ma foi, Madame, sans vanité, on en peint tous les jours, et des plus huppées,[95] qui ne me valent pas.
Et qui est-ce qui a fait cette dépense-là pour vous?
Un très aimable homme qui m'aime, qui a de la délicatesse et des sentiments, et qui me recherche; et, puisqu'il faut vous le nommer, c'est Dorante.
Mon intendant?
Lui-même.
Mme. ARGANTE.
Le fat, avec ses sentiments!
ARAMINTE,brusquement.
Eh! vous nous trompez; depuis qu'il est ici, a-t-il en le temps de vous faire peindre?
Mais ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il me connoît.
ARAMINTE,vivement.
Donnez donc.
Je n'ai pas encore ouvert la boîte, mais c'est moi que vous y allez voir.
(Araminte l'ouvre, tous regardent).
Eh! je m'en doutois bien: c'est Madame.
Madame!… Il est vrai, et me voilà bien loin de mon compte! (A part.)Dubois avoit raison tantôt.
ARAMINTE,à part.
Et moi, je vois clair. (A Marton.) Par quel hasard avez-vous cru que c'étoit vous?
Ma foi, Madame, toute autre que moi s'y seroit trompée. Monsieur Remy me dit que son neveu m'aime, qu'il veut nous marier ensemble; Dorante est présent, et ne dit point non; il refuse devant moi un très riche parti; l'oncle s'en prend à moi, me dit que j'en suis cause. Ensuite vient un homme qui apporte ce portrait, qui vient chercher ici celui à qui il appartient; je l'interroge: à tout ce qu'il répond, je reconnois Dorante. C'est un petit portrait de femme, Dorante m'aime jusqu'à refuser sa fortune pour moi, je conclus donc que c'est moi qu'il a fait peindre. Ai- je eu tort? J'ai pourtant mal conclu. J'y renonce; tant d'honneur ne m'appartient point. Je crois voir toute l'étendue de ma méprise, et je me tais.
Ah! ce n'est pas là une chose bien difficile à deviner. Vous faites le fâché, l'étonné, Monsieur le Comte; il y a eu quelque malentendu dans les mesures que vous avez prises; mais vous ne m'abusez point: c'est à vous qu'on apportait le portrait. Un homme dont on ne sait pas le nom, qu'on vient chercher ici, c'est vous, Monsieur, c'est vous.
MARTON,d'un air sérieux.
Je ne crois pas.
Mme. ARGANTE.
Oui, oui, c'est Monsieur; à quoi bon vous en défendre? Dans les termes où vous en êtes avec ma fille, ce n'est pas là un si grand crime; allons, convenez-en.
LE COMTE,froidement.
Non, Madame, ce n'est point moi, sur mon honneur; je ne connois pas ce monsieur Remy: comment auroit-on dit chez lui qu'on auroit de mes nouvelles ici? Cela ne se peut pas.
Mme. ARGANTE,a'un air pensif.
Je ne faisois pas attention à cette circonstance.
Bon! qu'est-ce que c'est qu'une circonstance de plus ou de moins? Je n'en rabats rien.[96] Quoi qu'il en soit, je le garde, personne ne l'aura. Mais quel bruit entendons-nous? Voyez ce que c'est, Marton.
ARAMINTE, LE COMTE, Mme. ARGANTE, MARTON, DUBOIS, ARLEQUIN.
ARLEQUIN,en entrant.
Tu es un plaisant[97] magot!
A qui en avez-vous donc, vous autres?
Si je disois un mot, ton maître sortiroit bien vite.
Toi? Nous nous soucions de toi et de toute ta race de canaille comme de cela.[98]
Comme je te bâtonnerois, sans le respect de Madame!
Arrive, arrive: la voilà, Madame.
Quel sujet avez-vous donc de quereller? De quoi s'agit-il?
Mme. ARGANTE.
Approchez, Dubois. Apprenez-nous ce que c'est que ce mot que vous diriez contre Dorante; il seroit bon de savoir ce que c'est.
Prononce donc ce mot.
Tais-toi, laisse-le parler.
Il y a une heure qu'il me dit mille invectives, Madame.
Je soutiens les intérêts de mon maître, je tire des gages pour cela, et je ne souffrirai pas qu'un ostrogoth menace mon maître d'un mot; j'en demande justice à Madame.
Mme. ARGANTE.
Mais, encore une fois, sachons ce que veut dire Dubois par ce mot: c'est le plus pressé.
Je lui[99] défie d'en dire seulement une lettre.
C'est par pure colère que j'ai fait cette menace, Madame, et voici la cause de la dispute. En arrangeant l'appartement de monsieur Dorante, j'y ai vu par hasard un tableau où Madame est peinte, et j'ai cru qu'il falloit l'ôter, qu'il n'avoit que faire là, qu'il n'étoit point décent qu'il y restât; de sorte que j'ai été pour le détacher: ce butor est venu pour m'en empêcher, et peu s'en est fallu que nous ne nous soyons battus.
Sans doute, de quoi t'avises-tu d'ôter ce tableau, qui est tout à fait gracieux, que mon maître considéroit, il n'y avoit qu'un moment, avec toute la satisfaction possible? Car je l'avois vu qu'il[100] l'avoit contemplé de tout son coeur, et il prend fantaisie à ce brutal de le priver d'une peinture qui réjouit cet honnête homme. Voyez la malice! Ote- lui quelqu'autre meuble, s'il en a trop, mais laisse-lui cette pièce, animal.
Et moi, je te dis qu'on ne la laissera point, que je la détacherai moi- même, que tu en auras le démenti, et que Madame le voudra ainsi.
ARAMlNTE.
Eh! que m'importe? Il étoit bien nécessaire de faire ce bruit-là pour un vieux tableau qu'on a mis là par hasard, et qui y est resté. Laissez-nous. Cela vaut-il la peine qu'on en parle?
Mme. ARGANTE,d'un ton aigre.
Vous m'excuserez, ma fille: ce n'est point là sa place, et il n'y a qu'à l'ôter; votre intendant se passera bien de ses contemplations.
ARAMINTE,souriant d'un air railleur.
Oh! vous avez raison: je ne pense pas qu'il les regrette. (A Arlequin et à Dubois.) Retirez-vous tous deux.
ARAMINTE, LE COMTE, Mme. ARGANTE, MARTON.
LE COMTE,d'un ton railleur.
Ce qui est de sûr,[101] c'est que cet homme d'affaires-là est de bon goût.
ARAMINTE,ironiquement.
Oui, la réflexion est juste. Effectivement, il est fort extraordinaire qu'il ait jeté les yeux sur ce tableau.
Mme. ARGANTE.
Cet homme-là ne m'a jamais plu un instant, ma fille; vous le savez, j'ai le coup d'oeil assez bon, et je ne l'aime pas. Croyez-moi, vous avez entendu la menace que Dubois a faite en parlant de lui, j'y reviens encore, il faut qu'il ait quelque chose à en dire. Interrogez-le; sachons ce que c'est, je suis persuadée que ce petit monsieur-là ne vous convient point; nous le voyons tous, il n'y a que vous qui n'y prenez pas garde.
MARTON,négligemment.
Pour moi, je n'en suis pas contente.
ARAMINTE,riant ironiquement.
Qu'est-ce donc que vous voyez, et que je ne vois point? Je manque de pénétration; j'avoue que je m'y perds! Je ne vois pas le sujet[102] de me défaire d'un homme qui m'est donné de bonne main,[103] qui est un homme de quelque chose, qui me sert bien, et que trop bien peut-être: voilà ce qui n'échappe pas à ma pénétration, par exemple.
Mme. ARGANTE.
Que vous êtes aveugle!
ARAMINTE,d'un air souriant.
Pas tant; chacun a ses lumières, je consens,[104] au reste, d'écouter Dubois; le conseil est bon, et je l'approuve. Allez, Marton, allez lui dire que je veux lui parler, S'il me donne des motifs raisonnables de renvoyer cet intendant assez hardi pour regarder un tableau, il ne restera pas longtemps chez moi; sans quoi, on aura la bonté de trouver bon que je le garde en attendant qu'il me déplaise à moi,
Mme. ARGANTE,vivement.
Hé bien! il vous déplaira; je ne vous en dis pas davantage, en attendant de plus fortes preuves.
Quant à moi, Madame, j'avoue que j'ai craint qu'il ne me servît mal auprès de vous, qu'il ne vous inspirât l'envie de plaider, et j'ai souhaité par pure tendresse qu'il vous en détournât. Il aura pourtant beau faire, je déclare que je renonce à tous[105] procès avec vous, que je ne veux, pour arbitre de notre discussion, que vous et vos gens d'affaires, et que j'aime mieux perdre tout que de rien disputer.
Mme. ARGANTE,d'un ton décisif.
Mais où seroit la dispute? Le mariage termineroit tout, et le vôtre est comme arrêté.
Je garde le silence sur Dorante; je reviendrai simplement voir ce que vous pensez de lui, et, si vous le congédiez, comme je le présume, il ne tiendra qu'à vous de prendre celui que je vous offrois, et que je retiendrai encore quelque temps.
Mme. ARGANTE.
Je ferai comme Monsieur, je ne vous parlerai plus de rien non plus: vous m'accuseriez de vision, et votre entêtement finira sans notre secours. Je compte beaucoup sur Dubois, que voici, et avec lequel nous vous laissons.
On m'a dit que vous vouliez me parler, Madame.
Viens ici: tu es bien imprudent, Dubois, bien indiscret; moi qui ai si bonne opinion de toi, tu n'as guère d'attention pour ce que je te dis. Je t'avois recommandé de te taire sur le chapitre de Dorante; tu en sais les conséquences ridicules, et tu me l'avois promis: pourquoi donc avoir prise,[106] sur ce misérable tableau, avec un sot qui fait un vacarme épouvantable, et qui vient ici tenir des discours tous[107] propres à donner des idées que je serois au désespoir qu'on eût?
Ma foi, Madame, j'ai cru la chose sans conséquence, et je n'ai agi d'ailleurs que par un mouvement[108] de respect et de zèle.
ARAMINTE,d'un air vif.
Eh! laisse là ton zèle, ce n'est pas là celui que je veux, ni celui qu'il me faut; c'est de ton silence dont[109] j'ai besoin pour me tirer de l'embarras où je suis, et où tu m'as jetée toi-même: car sans toi je ne savois[110] pas que cet homme-là m'aime, et je n'aurais que faire[111] d'y regarder de si près.
J'ai bien senti que j'avois tort.
Passe encore pour la dispute; mais pourquoi s'écrier: «Si je disois un mot?» Y a-t-il rien de plus mal à toi?[112]
C'est encore une suite de ce zèle mal entendu.
Eh bien! tais-toi donc, tais-toi; je voudrais pouvoir te faire oublier ce que tu m'as dit.
Oh! je suis bien corrigé.
C'est ton étourderie qui me force actuellement de te parler, sous prétexte de t'interroger sur ce que tu sais de lui. Ma mère et monsieur le Comte s'attendent que tu vas m'en apprendre des choses étonnantes; quel rapport leur ferai-je à présent?
Ah! il n'y a rien de plus facile à raccommoder: ce rapport sera que des gens qui le connoissent m'ont dit que c'étoit un homme incapable de l'emploi qu'il a chez vous, quoiqu'il soit fort habile, au moins[113]: ce n'est pas cela qui lui manque.
A la bonne heure; mais il y aura un inconvénient s'il en est capable[114]; on me dira de le renvoyer, et il n'est pas encore temps. J'y ai pensé depuis; la prudence ne le veut pas, et je suis obligée de prendre des biais,[115] et d'aller tout doucement avec cette passion si excessive que tu dis qu'il a, et qui éclateroit peut-être dans sa douleur. Me fierois-je à un désespéré? Ce n'est plus le besoin que j'ai de lui qui me retient, c'est moi que je ménage. (Elle radoucit le ton.) A moins que ce qu'a dit Marton ne soit vrai, auquel cas je n'aurois plus rien à craindre. Elle prétend qu'il l'avoit déjà vue chez monsieur Remy, et que le procureur a dit même devant lui qu'il l'aimoit depuis longtemps, et qu'il falloit qu'ils se mariassent. Je le voudrois.
Bagatelle! Dorante n'a vu Marton ni de près ni de loin; c'est le procureur qui a débité cette fable-là à Marton, dans le dessein de les marier ensemble; et moi je n'ai pas osé l'en dédire,[116] m'a dit Dorante, parce que j'aurois indisposé contre moi cette fille, qui a du crédit auprès de sa maîtresse, et qui a cru ensuite que c'étoit pour elle que je refusois les quinze mille livres de rente qu'on m'offroit.
ARAMINTE,négligemment.
Il t'a donc tout conté.
Oui, il n'y a qu'un moment, dans le jardin, où il a voulu presque se jeter à mes genoux pour me conjurer de lui garder le secret sur sa passion, et d'oublier l'emportement qu'il eut avec moi quand je le quittai. Je lui ai dit que je me tairois, mais que je ne prétendois pas rester dans la maison avec lui, et qu'il falloit qu'il sortît; ce qui l'a jeté dans des gémissements, dans des pleurs, dans le plus triste état du monde.
Eh! tant pis; ne le tourmente point; tu vois bien que j'ai raison de dire qu'il faut aller doucement avec cet esprit-là, fu le vois bien. J'augurois beaucoup de ce mariage avec Marton; je croyois qu'il m'oublieroit; et point du tout, il n'est question de rien.
DUBOIS,comme s'en allant.[117]
Pure fable. Madame a-t-elle encore quelque chose à me dire?
Attends: comment faire? Si, lorsqu'il me parle, il me mettoit en droit de me plaindre de lui! Mais il ne lui échappe rien; je ne sais de son amour que ce que tu m'en dis, et je ne suis pas assez fondée pour le renvoyer. Il est vrai qu'il me fâcherait s'il parloit; mais il seroit à propos qu'il me fâchât.
Vraiment oui; monsieur Dorante n'est point digne de Madame. S'il étoit dans une plus grande fortune, comme il n'y a rien à dire à ce qu'il est né,[118] ce seroit une autre affaire; mais il n'est riche qu'en mérite, et ce n'est pas assez.
ARAMINTE,d'un ton comme triste.
Vraiment non, voilà les usages; je ne sais pas comment je le traiterai; je n'en sais rien; je verrai.
Eh bien! Madame a un si beau prétexte… Ce portrait que Marton a cru être le sien, à ce qu'elle m'a dit.
Eh! non, je ne saurois l'en accuser: c'est le Comte qui l'a fait faire.
Point du tout, c'est de Dorante,[119] je le sais de lui-même, et il y travailloit encore il n'y a que deux mois, lorsque je le quittai.
Va-t'en; il y a longtemps que je te parle. Si on me demande ce que tu m'as appris de lui, je dirai ce dont nous sommes convenus. Le voici, j'ai envie de lui tendre un piège.
Oui, Madame, il se déclarera peut-être, et tout de suite je lui dirois:«Sortez.»
Laisse-nous.
DUBOIS,sortant, et en passant auprès de Dorante et rapidement.
Il m'est impossible de l'instruire; mais, qu'il se découvre ou non, les choses ne peuvent aller que bien.
Je viens, Madame, vous demander votre protection; je suis dans le chagrin et dans l'inquiétude: j'ai tout quitté pour avoir l'honneur d'être à vous, je vous suis plus attaché que je ne puis le dire; on ne sauroit vous servir avec plus de fidélité ni de désintéressement; et cependant je ne suis pas sûr de rester. Tout le monde ici m'en veut, me persécute et conspire pour me faire sortir, j'en suis consterné; je tremble que vous ne cédiez à leur inimitié pour moi, et j'en serois dans la dernière affliction.
ARAMINTE,d'un ton doux.
Tranquillisez-vous; vous ne dépendez point de ceux qui vous en veulent; ils ne vous ont encore fait aucun tort dans mon esprit, et tous leurs petits complots n'aboutiront à rien: je suis la maîtresse.
DORANTE,d'un air inquiet.
Je n'ai que votre appui, Madame.
Il ne vous manquera pas; mais je vous conseille une chose: ne leur paraissez pas si alarmé, vous leur feriez douter de votre capacité, et il leur sembleroit que vous m'auriez beaucoup d'obligation de ce que je vous garde.
Ils ne se tromperaient pas, Madame; c'est une bonté qui me pénètre de reconnoissance.
A la bonne heure; mais il n'est pas nécessaire qu'ils le croient, je vous sais bon gré de votre attachement et de votre fidélité: niais dissimulez- en une partie, c'est peut-être ce qui les indispose contre vous. Vous leur avez refusé de m'en faire accroire[120] sur le chapitre du procès; conformez-vous à ce qu'ils exigent; regagnez-les par là, je vous le permets; l'événement leur persuadera que vous les avez bien servis, car, toute réflexion faite, je suis déterminée à épouser le Comte.
DORANTE,d'un ton ému.
Déterminée, Madame?
Oui, tout à fait résolue: le Comte croira que vous y avez contribué; je le lui dirai même, et je vous garantis que vous resterez ici; je vous le promets. (A part.) Il change de couleur.
Quelle différence pour moi, Madame!
ARAMINTE,d'un air délibéré.
II n'y en aura aucune, ne vous embarrassez pas, et écrivez le billet que je vais vous dicter; il y a tout ce qu'il faut sur cette table.
Eh! pour qui, Madame?
Pour le Comte, qui est sorti d'ici extrêmement inquiet, et que je vais surprendre bien agréablement par le petit ot que vous allez lui écrire en mon nom.
(Dorante reste rêveur, et, par distraction, ne va point à la table.)
Eh bien, vous n'allez pas à la table? A quoi rêvez-vous?
DORANTE,toujours distrait.
Oui, Madame.
ARAMINTE,à part, pendant qu'il se place.
Il ne sait ce qu'il fait; voyons si cela continuera.
DORANTEcherche du papier.
Ah! Dubois m'a trompé!
ARAMINTEpoursuit.
Êtes-vous prêt à écrire?
Madame, je ne trouve point de papier.
ARAMINTE,allant elle-même.
Vous n'en trouvez point! en voilà devant vous.
Il est vrai.
Ecrivez.Hâtez-vous de venir, Monsieur, votre mariage est sûr…Avez- vous écrit?
Comment, Madame?
Vous ne m'écoutez donc pas?Votre mariage est sûr; Madame veut que je vous l'écrive, et vous attend pour vous le dire.(A part.) Il souffre, mais il ne dit mot; est-ce qu'il ne parlera pas?N'attribuez point cette résolution à la crainte que Madame pourroit avoir des suites d'un procès douteux.
Je vous ai assuré que vous le gagneriez, Madame: douteux, il ne l'est point.
N'importe, achevez.Non, Monsieur, je suis chargé de sa part de vous assurer que la seule justice qu'elle rend à votre mérite la détermine.
Ciel! je suis perdu. Mais, Madame, vous n'aviez aucune inclination pour lui.
Achevez, vous dis-je.Qu'elle rend à votre mérite la détermine…je crois que la main vous tremble! vous paroissez changé. Qu'est-ce que cela signifie? Vous trouvez-vous mal?
Je ne me trouve pas bien, Madame.
Quoi! si subitement! Cela est singulier. Pliez la lettre et mettez:A Monsieur le Comte Dorimont.Vous direz à Dubois qu'il la lui porte. (A part.) Le coeur me bat! (A Dorante.) Voilà qui est écrit tout de travers! Cette adresse-là n'est presque pas lisible. (A part.) Il n'y a pas encore là de quoi le convaincre.
DORANTE,à part.
Ne seroit-ce point aussi pour m'éprouver? Dubois ne m'a averti de rien.
Je suis bien aise, Madame, de trouver Monsieur ici; il vous confirmera tout de suite ce que j'ai à vous dire. Vous avez offert en différentes occasions de me marier. Madame, et jusqu'ici je ne me suis point trouvée disposée à profiter de vos bontés. Aujourd'hui Monsieur me recherche; il vient même de refuser un parti infiniment plus riche, et le tout pour moi.: du moins me l'a-t-il laissé croire, et il est à propos qu'il s'explique; mais, comme je ne veux dépendre que de vous, c'est de vous aussi, Madame, qu'il faut qu'il m'obtienne. Ainsi, Monsieur, vous n'avez qu'à parler à Madame. Si elle m'accorde à vous, vous n'aurez point de peine à m'obtenir de moi-même.
(Elle sort.)
DORANTE, ARAMlNTE.
ARAMINTE,à part, émue.
Cette folle! (Haut.) Je suis charmée de ce qu'elle vient de m'apprendre. Vous avez fait là un très bon choix: c'est une fille aimable et d'un excellent caractère.
DORANTE,d'un air abattu.
Hélas! Madame, je ne songe point à elle.
Vous ne songez point à elle! Elle dit que vous l'aimez, que vous l'aviez vue avant que de[121] venir ici.
DORANTE,tristement.
C'est une erreur où monsieur Remy l'a jetée sans me consulter; et je n'ai point osé dire le contraire, dans la crainte de m'en faire une ennemie auprès de vous. Il en est de même de ce riche parti qu'elle croit que je refuse à cause d'elle, et je n'ai nulle part à tout cela. Je suis hors d'état de donner mon coeur à personne: je l'ai perdu pour jamais, et la plus brillante de toutes les fortunes ne me tenteroit pas.
Vous avez tort. Il falloit désabuser Marton.
Elle vous auroit peut-être empêché de me recevoir, et mon indifférence lui en dit assez.
Mais, dans la situation où vous êtes, quel intérêt aviez-vous d'entrer dans ma maison, et de la préférer à une autre?
Je trouve plus de douceur à être chez vous, Madame.
Il y a quelque chose d'incompréhensible dans tout ceci! Voyez-vous souvent la personne que vous aimez?
DORANTE,toujours abattu.
Pas souvent à mon gré, Madame; et je la verrois à tout instant que je ne croirois pas la voir assez.
ARAMINTE,à part.
Il a des expressions d'une tendresse! (Haut.) Est-elle fille? a-t-elle été mariée?
Madame, elle est veuve.
Et ne devez-vous pas l'épouser? Elle vous aime, sans doute?
Hélas! Madame, elle ne sait pas seulement que je l'adore. Excusez l'emportement du terme dont je me sers. Je ne saurois presque parier d'elle qu'avec transport!
Je ne vous interroge que par étonnement. Elle ignore que vous l'aimez, dites-vous? Et vous lui sacrifiez votre fortune? Voilà de l'incroyable. Comment, avec tant d'amour, avez-vous pu vous taire? On essaye de se faire aimer, ce me semble: cela est naturel et pardonnable.
Me préserve le Ciel d'oser concevoir la plus légère espérance![122] Etre aimé, moi! Non, Madame. Son état est bien au-dessus du mien. Mon respect me condamne au silence, et je mourrai du moins sans avoir eu le malheur de lui déplaire.
Je n'imagine point de femme qui mérite d'inspirer une passion si étonnante; je n'en imagine point. Elle est donc au-dessus de toute comparaison?
Dispensez-moi de la louer, Madame: je m'égarerois en la peignant. On ne connoît rien de si beau ni de si aimable qu'elle, et jamais elle ne me parle, ou ne me regarde, que mon amour n'en augmente.[123]
ARAMINTE,baisse les yeux, et continue.
Mais votre conduite blesse la raison. Que prétendez-vous avec cet amour pour une personne qui ne saura jamais que vous l'aimez? Cela est bien bizarre. Que prétendez-vous?
Le plaisir de la voir quelquefois, et d'être avec elle, est tout ce que je me propose.
Avec elle? Oubliez-vous que vous êtes ici?
Je veux dire avec son portrait, quand je ne la vois point.
Son portrait! Est-ce que vous l'avez fait faire?
Non, Madame; mais j'ai, par amusement, appris à peindre, et je l'ai peinte[124] moi-même. Je me serois privé de son portrait si je n'avois pu l'avoir que par le secours d'un autre.
ARAMINTE,à part.
Il faut le pousser à bout. (Haut.) Montrez-moi ce portrait.
Daignez m'en dispenser, Madame; quoique mon amour soit sans espérance, je n'en dois pas moins un secret inviolable à l'objet aimé.
Il m'en est tombé un par hasard entre les mains: on l'a trouvé ici. (Montrant la boîte.) Voyez si ce ne seroit point celui dont il s'agit.
Cela ne se peut pas.
ARAMINTE,ouvrant la boîte.
Il est vrai que la chose seroit assez extraordinaire: examinez.
Ah! Madame, songez que j'aurois perdu mille fois la vie avant que[125] d'avouer ce que le hasard vous découvre. Comment pourrai-je expier.. (Il se jette à ses genoux.)
Dorante, je ne me fâcherai point. Votre égarement me fait pitié. Revenez- en, je vous le pardonne.
MARTONparoît, et s'enfuit.
Ah!
(Dorante se lève vite.)
Ah Ciel! c'est Marton! Elle vous a vu.
DORANTE,feignant d'être déconcerté.
Non, Madame, non, je ne crois pas; elle n'est point entrée.
Elle vous a vu, vous dis-je. Laissez-moi, allez-vous en: vous m'êtes insupportable. Rendez-moi ma lettre. (Quand il est parti.) Voilà pourtant ce que c'est que de l'avoir gardé!
Dorante s'est-il déclaré, Madame, et est-il nécessaire que je lui parle?
Non, il ne m'a rien dit. Je n'ai rien vu d'approchant à ce que tu m'as conté, et qu'il n'en soit plus question, ne t'en mêle plus.
(Elle sort.)
Voici l'affaire dans sa crise!
Ah! Dubois.
Retirez-vous.
Je ne sais qu'augurer de la conversation que je viens d'avoir avec elle.
A quoi songez-vous? Elle n'est qu'à deux pas: voulez-vous tout perdre?
Il faut que tu m'éclaircisses…
Allez dans le jardin.
D'un doute…
Dans le jardin, vous dis-je; je vais m'y rendre.
Mais…
Je ne vous écoute plus.
Je crains plus que jamais.
Non, vous dis-je; ne perdons point de temps. La lettre est-elle prête?
DORANTE,la lui montrant.
Oui, la voilà, et j'ai mis dessus: "Rue du Figuier."[126]
Vous êtes bien assuré qu'Arlequin ne sait pas ce quartier-là?
Il m'a dit que non.
Lui avez-vous bien recommandé de s'adresser à Marton ou à moi pour savoir ce que c'est?
Sans doute, et je lui recommanderai[127] encore.
Allez donc la lui donner; je me charge du reste auprès de Marton, que je vais trouver.
Je t'avoue que j'hésite un peu. N'allons-nous pas trop vite avec Araminte? Dans l'agitation des mouvements[128] où elle est, veux-tu encore lui donner l'embarras de voir subitement éclater l'aventure?
Oh! oui, point de quartier. Il faut l'achever, pendant qu'elle est étourdie. Elle ne sait plus ce qu'elle fait. Ne voyez-vous pas bien qu'elle triche avec moi, qu'elle me fait accroire que vous ne lui avez rien dit? Ah! je lui apprendrai à vouloir me souffler mon emploi de confident pour vous aimer en fraude!
Que j'ai souffert dans ce dernier entretien! Puisque tu savois qu'elle vouloit me faire déclarer, que ne m'en avertissois-tu par quelques signes?
Cela auroit été joli, ma foi! Elle ne s'en seroit point aperçue, n'est ce pas? Et d'ailleurs, votre douleur n'en a paru que plus vraie. Vous repentez-vous de l'effet qu'elle a produit? Monsieur a souffert! Parbleu! il me semble que cette aventure-ci mérite un peu d'inquiétude.
Sais-tu bien ce qui arrivera? Qu'elle prendra son parti, et qu'elle me renverra tout d'un coup.
Je lui[129] en défie. Il est trop tard; l'heure du courage est passée; il faut qu'elle nous épouse.
Prends-y garde: tu vois que sa mère la fatigue.[130]
Je serois bien fâché qu'elle la laissât en repos.
Elle est confuse de ce que Marton m'a surpris à ses genoux.
Ah! vraiment, des confusions! Elle n'y est pas. Elle va en essuyer bien d'autres! C'est moi qui, voyant le train que prenoit la conversation, ai fait venir Marton une seconde fois.
Araminte pourtant m'a dit que je lui étois insupportable.
Elle a raison. Voulez-vous qu'elle soit de bonne humeur avec un homme qu'il faut qu'elle aime en dépit d'elle? Cela est-il agréable? Vous vous emparez de son bien, de son coeur; et cette femme ne criera pas? Allez, vite, plus de raisonnement; laissez-vous conduire.
Songe que je l'aime, et que, si notre précipitation réussit mal, tu me désespères.
Ah! oui, je sais bien que vous l'aimez: c'est à cause de cela que je ne vous écoute pas. Etes-vous en état de juger de rien? Allons, allons, vous vous moquez. Laissez faire un homme de sang-froid. Partez, d'autant plus que voici Marton qui vient à propos, et que je vais tâcher d'amuser,[131] en attendant que vous envoyiez Arlequin.
MARTON,d'un air triste.
Je te cherchois.
Qu'y a-t-il pour votre service. Mademoiselle?
Tu me l'avois bien dit, Dubois.
Quoi donc? Je ne me souviens plus de ce que c'est.
Que cet intendant osoit lever les yeux sur Madame.
Ah! oui: vous parlez de ce regard que je lui vis jeter sur elle. Oh! jamais je ne l'ai oublié. Cette oeillade-là ne valoit rien. Il y avoit quelque chose dedans qui n'étoit pas dans l'ordre.
Oh! ça, Dubois, il s'agit de faire sortir cet homme-ci.
Pardi! tant qu'on voudra; je ne m'y épargne pas. J'ai déjà dit à Madame qu'on m'avoit assuré qu'il n'entendoit pas les affaires.
Mais est-ce là tout ce que tu sais de lui? C'est de la part de madame Argante et de monsieur le Comte que je te parle, et nous avons peur que tu n'aies pas tout dit à Madame, ou qu'elle ne cache ce que c'est. Ne nous déguise rien, tu n'en seras pas fâché.
Ma foi! je ne sais que son insuffisance, dont j'ai instruit Madame.
Ne dissimule point.
Moi un dissimulé! Moi garder un secret! Vous avez bien trouvé votre homme! En fait de discrétion, je mériterais d'être femme.[132] Je vous demande pardon de la comparaison, mais c'est pour vous mettre l'esprit en repos.
Il est certain qu'il aime Madame.
Il n'en faut point douter: je lui en ai même dit ma pensée à elle.
Et qu'a-t-elle répondu?
Que j'étois un sot. Elle est si prévenue…
Prévenue à un point que je n'oserois le dire, Dubois.
Oh! le diable n'y perd rien,[133] ni moi mon plus: car je vous entends.[134]
Tu as la mine d'en savoir plus que moi là-dessus.
Oh! point du tout, je vous jure. Mais, à propos, il vient tout à l'heure d'appeller Arlequin pour lui donner une lettre; si nous pouvions la saisir, peut-être en saurions-nous davantage.
Une lettre, oui-da[135]: ne négligeons rien, Je vais de ce pas parler àArlequin, s'il n'est pas encore parti.
Vous n'irez pas loin; je crois qu'il vient.
ARLEQUIN,voyant Dubois.
Ah! te voilà donc, mal bâti?
Tenez: n'est-ce pas là une belle figure pour se moquer de la mienne?
Que veux-tu, Arlequin?
Ne sauriez-vous pas où demeure[136] la rue du Figuier,[137] Mademoiselle?
Oui.
C'est que mon camarade, que je sers, m'a dit de porter cette lettre à quelqu'un qui est dans cette rue, et, comme je ne la sais[138] pas, il m'a dit que je m'en informasse à vous ou à cet animal-là; mais cet animal-là ne mérite pas que je lui en parle, sinon pour l'injurier. J'aimerois mieux que le diable eût emporté toutes les rues que d'en savoir une par le moyen d'un malotru comme lui.
DUBOIS,à Marton, à part.
Prenez la lettre. (Haut.) Non, non, Mademoiselle, ne lui enseignez rien; qu'il galope.
Veux-tu te taire?
MARTON,négligemment.
Ne l'interrompez donc point, Dubois. Eh bien! veux-tu me donner ta lettre?Je vais envoyer dans ce quartier-là, et on la rendra[139] à son adresse.
Ah! voilà qui est bien agréable! Vous êtes une fille de bonne amitié,Mademoiselle.
DUBOIS,s'en allant.
Vous êtes bien bonne d'épargner de la peine à ce fainéant-là.
Ce malhonnête! Va, va trouver le tableau, pour voir comme il se moque de toi.
MARTON,seule avec Arlequin.
Ne lui réponds rien; donne ta lettre.
Tenez, Mademoiselle; vous me rendrez[140] un service qui me fait grand bien. Quand il y aura à trotter pour votre serviable personne, n'ayez point d'autre postillon que moi.
Elle sera rendue exactement.
Oui, je vous recommande l'exactitude, à cause de monsieur Dorante, qui mérite toutes sortes de fidélités.
MARTON,à part.
L'indigne!
ARLEQUIN,s'en allant.
Je suis votre serviteur éternel.
Adieu.
ARLEQUIN,revenant.
Si vous le rencontrez, ne lui dites point qu'un autre galope à ma place.
Mme. ARGANTE, LE COMTE, MARTON.
MARTON,un moment seule.
Ne disons mot que je n'aie vu[141] ce que ceci contient.
Mme. ARGANTE.
Eh bien! Marton, qu'avez-vous appris de Dubois?
Rien que ce que vous saviez déjà, Madame, et ce n'est pas assez.
Mme. ARGANTE.
Dubois est un coquin qui nous trompe.
Il est vrai que sa menace paroissoit signifier quelque chose de plus.
Mme. ARGANTE.
Quoi qu'il en soit, j'attends monsieur Remy, que j'ai envoyé chercher; et, s'il ne nous défait pas de cet homme-là, ma fille saura qu'il ose l'aimer, je l'ai résolu. Nous en avons les présomptions[142] les plus fortes, et, ne fût-ce que par bienséance, il faudra bien qu'elle le chasse. D'un autre côté, j'ai fait venir l'intendant que monsieur le Comte lui proposoit. Il est ici, et je le lui présenterai sur le champ.
Je doute que vous réussissiez, si nous n'apprenons rien de nouveau; mais je tiens peut-être son congé, moi qui vous parle… Voici monsieur Remy: je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, et je vais m'éclaircir.
(Elle veut sortir.)
M. REMY, Mme. ARGANTE, LE COMTE, MARTON.
M. REMY,à Marton, qui se retire.
Bonjour, ma nièce, puisqu'enfin il faut que vous la soyez. Savez-vous ce qu'on me veut ici?
MARTON,brusquement.
Passez, Monsieur, et cherchez votre nièce ailleurs; je n'aime point les mauvais plaisants.
(Elle sort.)
Voilà une petite fille bien incivile? (A madame Argante.) On m'a dit de votre part de venir ici, Madame: de quoi est-il donc question?
Mme. ARGANTE,d'un ton revêche.
Ah! c'est donc vous, monsieur le procureur?
Oui, Madame, je vous garantis que c'est moi-même.
Mme. ARGANTE.
Et de quoi vous êtes-vous avisé, je vous prie, de nous embarrasser d'un intendant de votre façon?[143]
Et par quel hasard Madame y trouve-t-elle à redire?
Mme. ARGANTE.
C'est que nous nous serions bien passés du présent que vous nous avez fait.
Ma foi, Madame, s'il n'est pas à votre goût, vous êtes bien difficile.
Mme. ARGANTE.
C'est votre neveu, dit-on?
Oui, Madame.
Mme. ARGANTE.
Eh bien! tout votre neveu qu'il est, vous nous ferez un grand plaisir de le retirer.
Ce n'est pas à vous que je l'ai donné.
Mme. ARGANTE.
Non, mais c'est à nous qu'il déplaît, à moi et à monsieur le Comte que voilà, et qui doit épouser ma fille.
M. REMY,élevant la voix.
Celui-ci est nouveau! Mais, Madame, dès qu'il n'est pas à vous, il me semble qu'il n'est pas essentiel qu'il vous plaise. On n'a pas mis dans le marché qu'il vous plairoit, personne n'a songé à cela; et, pourvu qu'il convienne à madame Araminte, tout[144] doit être content; tant pis pour qui ne l'est pas. Qu'est-ce que cela signifie?
Mme. ARGANTE.
Mais vous avez le ton bien rogue,[145] Monsieur Remy.
Ma foi, vos compliments ne sont point propres à l'adoucir, Madame Argante.
Doucement, monsieur le procureur, doucement; il me paroît que vous avez tort.
Comme vous voudrez, monsieur le Comte, comme vous voudrez; mais cela ne vous regarde pas. Vous savez bien que je n'ai pas l'honneur de vous connoître, et nous n'avons que faire ensemble,[146] pas la moindre chose.
Que vous me connoissiez ou non; il n'est pas si peu essentiel que vous le dites que votre neveu plaise à Madame. Elle n'est pas une étrangère dans la maison.
Parfaitement étrangère pour cette affaire-ci, Monsieur; on ne peut pas plus étrangère; au surplus, Dorante est un homme d'honneur, connu pour tel, dont j'ai répondu, dont je répondrai toujours, et dont Madame parle ici d'une manière choquante.
Mme. ARGANTE.
Votre Dorante est un impertinent.
Bagatelle! ce mot-là ne signifie rien dans votre bouche.
Mme. ARGANTE.
Dans ma bouche! A qui parle donc ce petit praticien, monsieur le Comte?Est-ce que vous ne lui imposerez pas silence?
Comment donc! m'imposer silence, à moi, procureur! Savez-vous bien qu'il y a cinquante ans que je parle, madame Argante?
Mme. ARGANTE.
Il y a donc cinquante ans que vous ne savez ce que vous dites.
Qu'y a-t-il donc? On diroit que vous vous querellez.
Nous ne sommes pas fort en paix, et vous venez très à propos, Madame: il s'agit de Dorante: avez-vous sujet de vous plaindre de lui?
Non, que je sache.[147]
Vous êtes-vous aperçue qu'il ait manqué de probité?
Lui? non vraiment. Je ne le connois que pour un homme très estimable.
Au discours que Madame en tient, ce doit pourtant être un fripon, dont il faut que je vous délivre, et on se passerait bien du présent que je vous en ai fait, et c'est un impertinent qui déplaît à Madame, qui déplaît à Monsieur qui parle en qualité d'époux futur, et, à cause que[148] je le défends, on veut me persuader que je radote.
ARAMINTE,froidement.
On se jette là dans de grands excès. Je n'y ai point de part, Monsieur. Je suis bien éloignée de vous traiter si mal. A l'égard de Dorante, la meilleure justification qu'il y ait pour lui, c'est que je le garde. Mais je venois pour savoir une chose, monsieur le Comte. Il y a là-bas, m'a-t- on dit, un homme d'affaires que vous avez amené pour moi: on se trompe apparemment?
Madame, il est vrai qu'il est venu avec moi; mais c'est madame Argante…
Mme. ARGANTE.
Attendez, je vais répondre. Oui, ma fille, c'est moi qui ai prié Monsieur de le faire venir pour remplacer celui que vous avez, et que vous allez mettre dehors: je suis sûre de mon fait. J'ai laissé dire votre procureur, au reste; mais il amplifie.[149]
Courage!
Mme. ARGANTE,vivement.
Paix! vous avez assez parlé. (A Araminte.) Je n'ai point dit que son neveu fût un fripon. Il ne seroit pas impossible qu'il le fût; je n'en serois pas étonnée.
Mauvaise parenthèse, avec votre permission, supposition injurieuse, et tout à fait hors d'oeuvre.[150]
Mme. ARGANTE.