JARDIN VOISIN D'AMARAH. (Voyez p. 217.)
JARDIN VOISIN D'AMARAH. (Voyez p. 217.)
Vivent les fonctionnaires qui sortent de prison! ils sont accoutumés aux privations et savent se contenter de peu.
26 novembre.—Amarah a l'heur de nous posséder depuis une grande semaine. De hautes murailles entourent l'étroite cour de notre maison; c'est à se croire tombé dans la fosse aux ours.
Les journées paraissent d'une longueur inusitée, la vie d'une monotonie désespérante.
A notre arrivée, le soleil brûlait encore de ses rayons de feu les jaunes plaines de Chaldée. Nous attendions le soir pour suivre l'étroit sentier qui longe la rive gauche du Tigre. Cette terre plate, condamnée par la nonchalance de ses habitants à une triste stérilité, revêtait alors une incomparable parure. Le fleuve coulait lent, doré comme le ciel qui se réfléchissait sur les ondes tranquilles; on n'eût pas distingué les eaux de l'atmosphère infinie sans les embarcations apparaissant inattendues au coude du fleuve, sans les panaches des vapeurs qui s'approchaient du port.
Puis les plis vermeils du grand manteau endossé le soir par la nature frileuse prenaient des tons plus intenses et se perdaient dans une gamme violente; à mesure que le soleil lançait des rayons plus obliques, la transition s'accentuait. Les perles de Golconde se mêlaient aux saphirs d'un bleu céleste, à la jaune topaze, à l'escarboucle flamboyante, à la belle émeraude, arc-en-ciel descendu de l'Olympe pour compléter la parure de la nuit prête à franchir le seuil de ses palais. Un brusque changement atmosphérique nous interdit désormais la promenade.
En moins d'une demi-semaine nous avons été transportés des régions vouées à l'implacable été dans une terre sombre et brumeuse. Le ciel, abaissé, se fond en pluie ininterrompue. Phébus, anémié, lutte avec les brouillards qui agrandissent son énorme face. La ville est transformée en cloaque; on ne saurait s'aventurer hors de la maison sans enfoncer jusqu'aux genoux dans une fange fétide.
Causer avec une vieille mendiante installée sur le pas de la porte, suivre du regard les remous du fleuve, observer les tortues endormies au pied des berges, atteindre un jardin planté de beaux palmiers, sont désormais nos seules distractions.
Et pourtant, nous bénissons l'arrivée de la saison hivernale! la plaine de Suse va se rassasier d'eau, les caravanes apporteront aux négociants de Bagdad indigo, laines et tapis. Notre délivrance approche. Anne, ma sœur Anne, interroge le chemin du télégraphe! Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? «Téhéran se tait.»
27 novembre.—Allah Kérim! la maison est pleine de Dizfoulis. Ils nous eussent lapidés l'année dernière: ils nous traitent aujourd'hui comme un quatuor de Messies. A peine la caravane persane entrait-elle au bazar, qu'on lui annonçaitl'arrivée des Européens. Le tcharvadar bachy courait nous présenter ses devoirs, et bientôt il était suivi de tous les voyageurs.
C'est à qui s'intitulera le serviteur deSahebet deKhanoumet voudra entrer à leur service sous n'importe quel prétexte, dans l'espoir de goûter le plus longtemps possible au pilau des Faranguis. Nous avons interrogé avec anxiété ces amis de fraîche date. Depuis quinze grands jours le bruit vague de notre prochain retour circule dans le bazar de Dizfoul: nomades et citadins emmanchent pelles et pioches demeurées inactives, et se tiennent prêts à reprendre les tranchées interrompues il y a six mois. La récolte a été mauvaise, le pain est horriblement cher (35 centimes les 7 kilogrammes): nous aurons autant d'ouvriers que nous en voudrons occuper.
Nos inquiétudes calmées, je m'informe de tous et de chacun. Mçaoud, placé sous la protection de Cheikh Taher, et commis à la garde du matériel de la mission, a bien employé ses vacances. Il possède aujourd'hui quatre femmes légitimes; Ali Achpaz, le cuisinier, promu aux suprêmes honneurs, assaisonne de ses cheveux les pilaus du naïeb el houkoumet; la maison de Suse a supporté, sans infortunes sensibles, la solitude et l'assaut des nomades. J'avais prédit que les Arabes incendieraient le toit, difficile à remplacer: ils se sont contentés de démolir des murs intérieurs, dans l'espoir bien légitime d'y trouver un trésor monnayé. Notre palais sera vivement réparé; des portes solides, d'épaisses murailles mettront les finances de la mission à l'abri d'une razzia. Bonne nouvelle pour des comptables dont les coffres-forts se confondent avec des caisses d'habits.
JEUNE DIZFOULIE.
JEUNE DIZFOULIE.
Marcel s'est empressé de télégraphier ces nouvelles au docteur Tholozan et l'aprié de faire lever l'interdit mis par la légation, d'accord avec le gouvernement persan, sur notre expédition en Susiane. Les jours perdus sont si précieux! Un dernier retard quadruplerait les difficultés à vaincre pour atteindre le tombeau de Daniel. Dans un désert sans route, les voyages ne sont possibles que durant un laps de temps fort court. Depuis six mois les caravanes ne pouvaient, faute d'eau, circuler entre Dizfoul et Amarah: viennent des pluies abondantes et nous nous heurterons à des rivières hivernales infranchissables, à la terrible Kerkha, si large et si rapide. Je sais bien que la détresse des naufragés laisse souriants les puissants personnages que leur grandeur attache au rivage!
Admettons d'autre part que le Chah, sans autorité dans cette province éloignée, abandonne à leur étoile les envoyés d'une nation amie, et que notre vie soit l'enjeu de l'entreprise; encore vaudrait-il mieux la risquer d'une manière opportune. Nul n'est plus intéressé que nous dans cette question, et nul, je puis l'affirmer, ne la connaît mieux.
Si mon mari, en sa qualité de chef de mission, ne craignait d'assumer une trop lourde responsabilité; si, comme il y a quatre ans, nous venions seuls à Suse, nous camperions déjà sur les tumulus; la pioche retentissante et la pelle active auraient repris leur œuvre révélatrice.
28 novembre.—Les Dizfoulis sont prêts à bien accueillir la mission; la traversée du désert n'en reste pas moins une opération périlleuse. La plaine située entre le Tigre et la Kerkha est la patrie d'option de nomades intraitables. La caravane persane a dû, pour échapper au pillage, satisfaire les exigences des Beni-Laam. Marcel est fort préoccupé du sort de ses krans. A qui aurait-il recours si les Arabes, instruits du contenu de nos cantines, nous attaquaient en masse et s'emparaient du convoi? Faudrait-il demander justice au Commandeur des Croyants ou au Chahîn-Chah? L'un et l'autre sont bafoués en ce pays.
Soucieux de prévenir un événement dont les conséquences pourraient être si graves, mon mari s'est décidé à aller voir M'sban, chef suprême des Beni-Laam, campé non loin d'Amarah.
La nouvelle de nos bonnes relations avec ce grand personnage volera au-devant de nous et assurera à nos finances le respect qu'elles méritent.
30 novembre.—Montés sur les chevaux loués aux Dizfoulis, nous nous dirigeâmes vers les tentes de M'sban. Au delà du canal qui forme vers le nord la limite de la ville se présente une plaine inculte, où poussent, dès les premières pluies, des herbes rares que dessèchent en mars les précoces ardeurs du soleil. A l'extrême horizon, la chaîne des Bakhthyaris porte avec fierté sa virginale couronne de neiges; mais, dans l'immense contrée qui s'étend des rives du Tigre aux premiers soulèvements, l'œil le plus exercé ne saurait découvrir un arbre ouune habitation stable. Seule la ligne télégraphique contraste, par les pensées que sa présence éveille, avec la solitude de ce désert. De distance en distance, cinq ou six poteaux renversés sur le sol laissent traîner leurs isolateurs dans la poussière. Les communications entre Amarah et Hamadan se font d'autant mieux.
Ces accidents sont le fait des innombrables animaux promenés dans la plaine par les pâtres de M'sban; nous avons pu le constater. Un chameau vigoureux, devançant un troupeau de plus de cent bêtes, s'approche d'un poteau, frotte sa grosse épaule et son cou, peuplés de parasites, contre le bois desséché, et le secoue si bien qu'il l'abat. Au bruit des isolateurs se brisant sur le sol, l'animal prend peur; il veut fuir; il s'empêtre dans les fils, tire violemment pour se dégager, occasionne ainsi la chute d'une série de supports, et quand, tout affolé, il a reconquis la liberté, ses compagnons—les chameaux se suivent comme des moutons—accourent et commettent de nouveaux dégâts, malgré les efforts des gardiens, impuissants à modérer leur course.
Au pied de cette ligne, témoignage de la civilisation humaine élevée à son apogée, court un humble sentier; il est l'œuvre des animaux et des piétons, toujours en mouvement entre Amarah et Nahar Çaat, campement actuel de la tribu.
A deux heures de la ville le télégraphe et le sentier divorcent: l'un continue sa course en ligne droite, l'autre prend à gauche. Quelques traces de culture se montrent sous la forme de minces sillons, et bientôt apparaît, dressé sur un point culminant, un énorme campement symétriquement disposé, séparé en deux parties par un ancien canal desséché dont le lit sert de grand'route.
La tente du cheikh domine ses voisines; elle est entourée d'une enceinte rectangulaire formée d'épaisses broussailles et rappelle, dans de plus vastes proportions, la demeure de Kérim Khan. Le mobilier du cheikh n'est pas plus luxueux que «celui de mon cher oncle»: les richesses d'un nomade se mesurant à ses troupeaux, tout meuble, tout objet d'un transport difficile constitue une gêne, un embarras.
Lazem, fils aîné du cheikh, nous introduit sous la tente paternelle. Le sol, mal nivelé, se montre partout à découvert. Pauvres gens! ils ne peuvent même pas se procurer ces nattes que l'on trouve dans les maisons les plus misérables. Cependant un mauvais tapis est étendu dans l'angle le mieux abrité de l'air, souverain maître de céans. Sur ce tapis s'empilent des couvertures, d'énormes oreillers calant un grand vieillard à barbe blanche, au nez crochu, qui tousse, crache, souffle, se mouche du bout des doigts et lance, sans souci des voisins, les reliques de son nez et de sa bouche. La robe du cheikh, de M'sban en personne, est sale, déchirée, sordide, comme celle d'un gueux. Qui soupçonnerait sous ces haillons l'hommele plus riche de la contrée, le chef de la puissante tribu des Beni-Laam, l'arbitre qui du plissement de son large front fait trembler le valy de Bagdad et tous les cheikhs auxquels il impose des tributs? Depuis les territoires de Cheikh M'sel jusqu'à Ctésiphon, depuis le Tigre jusqu'aux montagnes des Bakhthyaris, M'sban est roi, roi redouté et chéri à la fois.
MENDIANTE D'AMARAH. (Voyez p. 217.)
MENDIANTE D'AMARAH. (Voyez p. 217.)
LE JEU DES MOUCHES. (Voyez p. 233.)
LE JEU DES MOUCHES. (Voyez p. 233.)