XIII
«Gare! Je vous le dis une fois, je vous le dis deux fois.»—Le jeu des mouches.
Que deviendrait la Moutessarrefieh (sous-préfecture) d'Amarah sans les impôts que M'sban consent à payer comme locataire des plaines où paissent ses innombrables troupeaux? Il y a quelques années, le moutessarref se mit en tête de traire sa vache à lait un peu plus que de raison. M'sban, indigné, fit charger sur des chameaux trois millions d'or sa menue monnaie, ses femmes, ses tentes; puis, suivi des bêtes à poil, à laine, à cornes ou à bosses, dont la valeur dépasse dix millions, il prit le chemin de la Perse, franchit la Kerkha et, sans autre formalité, s'installa en terre iranienne. Instruit de ce fait et désolé d'une résolution qui le privait de tous les contribuables du district, le moutessarref n'hésita pas à négocier le retour du fugitif. Le vieux cheikh fit la sourde oreille: les herbages de Perse étaient sans pareils, prétendait-il; sa famille se plaisait dans sa nouvelle patrie. Bref, il ne consentit à reprendre le chemin de la Mésopotamie qu'aprèsavoir obtenu une diminution d'impôts et reçu vingt mille francs comme bakhchich de réconciliation. Depuis cette coûteuse expérience, le gouverneur d'Amarah se montre moins âpre, M'sban de plus en plus récalcitrant, et comme le Turc n'a pas plus envie de voir partir l'Arabe que celui-ci de quitter les terres occupées depuis des siècles par ses ancêtres, ils passent leur vie à discuter et à transiger.
L'hiver dernier, leurs relations atteignirent un degré d'intimité inquiétant. Un beau matin le moutessarref fit annoncer sa venue à son puissant administré. Le cheikh ne pouvait se dispenser d'accueillir un fonctionnaire de la Sublime-Porte; il le reçut avec magnificence et lui servit, entre autres plats, une sauce relevée où nageaient six beaux concombres d'or; le sous-préfet trouva le mets à son goût. En quittant les tentes, il pria son amphitryon de venir lui rendre visite.
Les jours, les semaines, les mois passaient; le moutessarref attendait son invité, lui faisait à tout instant rappeler sa promesse et, sous des prétextes plus ou moins plausibles, M'sban s'obstinait à rester dans sa tribu. Sans l'avouer, il redoutait le coup de poignard ou la tasse de café qui facilitent l'entrée de l'autre monde. Le sort de plusieurs grands vassaux, ses voisins, le rendait méfiant.
Et le bon Turc insistait de plus belle: «Il voulait réjouir ses yeux de la vue du plus parfait des amis, traiter dans l'intimité les affaires délicates qu'un intermédiaire prendrait plaisir à compliquer.» M'sban se décide enfin à quitter son campement. Il enfourche péniblement une merveilleuse jument, dit un adieu solennel à ses femmes, adresse à ses fils désolés ses recommandations dernières et, appuyé sur deux serviteurs, prend en gémissant le chemin de la ville. Après quatre heures d'une marche lente et solennelle, le cheikh et son escorte pénètrent dans la cour du palais. M'sban, défaillant, s'abat entre les mains des zaptiés accourus pour lui tenir l'étrier; il roule de la banquette où on l'allonge, se pâme dans une convulsion—la dernière peut-être—et, les dents serrées, rejette les cherbets les plus réconfortants.
Informé de cette singulière aventure, le moutessarref accourt épouvanté; il voit déjà la tribu vengeresse des Beni-Laam massée aux portes de la ville; on le rendra responsable de la mort du vieillard, on lui infligera la peine du talion. Que faire? Envoyer le moribond trépasser ailleurs.
Des ordres sont donnés: «L'air de Nahar Çaat sera salutaire au malade.» M'sban, remis en selle malgré ses plaintes, quitte le palais une heure après y être entré.
Cependant le cheikh à demi évanoui et son escorte désolée traversent le canal. Mais à peine le Beni-Laam a-t-il perdu de vue les maisons de la ville, qu'il revient à la vie. «Fils de chiens, voulez-vous bien me débarrasser de vos bras! vousm'étouffez!» s'écrie-t-il en écartant les cavaliers chargés de le soutenir. Et, d'un seul galop, il franchit la distance qui le sépare de son campement.
Depuis lors M'sban a toujours évité de revoir Amarah. Lorsque le moutessarref le menace d'augmenter l'impôt: «Libre à vous, répond-il; je suis vieux; choisissez un autre cheikh plus habile.»
Le gouverneur se garderait d'entrer dans cette voie: quel homme en son bon sens oserait affronter la colère de M'sban ou de ses héritiers? Il ne verrait pas briller demain le soleil qui s'efface ce soir.
Pourtant les tribus ont vécu leurs beaux jours. Jadis Amarah n'existait pas; la contrée, dévolue aux nomades, était préservée de toute incursion étrangère par lehorinfranchissable; cinq cents livres turques satisfaisaient le valy de Bagdad; mais,depuis l'arrivée des exécrables bonnets rouges, l'ouverture d'un service de bateaux à vapeur et l'installation du télégraphe diabolique, la nourriture du cheikh des Beni-Laam n'est plus qu'un horrible mélange d'épines et de venin de serpent.
A la vue des casques blancs, M'sban se lève, esquisse entre deux quintes de toux un salut bienveillant, et, par l'intermédiaire d'un interprète turc, souhaite la bienvenue à ses hôtes. Puis il se rassied et s'informe des titres et qualités de chacun de nous. A mon tour:
«Vraiment, c'est Khanoum! J'ai beaucoup entendu parler d'elle l'été dernier. Je suis content de la voir. M'apporte-t-elle un cadeau? Je reçus il y a quelques années la visite d'une grande dame du Faranguistan[6]qui me laissa un superbe présent.
[6]Lady Anne Blunt.
[6]Lady Anne Blunt.
—Y pensez-vous! Khanoum ne saurait déroger, répond imperturbablement notre guide Naoum Effendi. Ces Français sont gens de grande science, desmollahsfort connus dans leur pays. Votre renommée, votre réputation de chef puissant et de justicier intègre les ont engagés à vous rendre visite, mais... vous devez considérer cette démarche comme un honneur insigne.
—J'espère que mes hôtes voudront bien passer la nuit sous ma tente et accepter le pilau arabe. Ont-ils des remèdes?
—L'un d'eux est médecin.
—Que le ciel le protège et m'accorde de sa main une prompte guérison! Qu'il s'approche.»
M. Houssay, reprenant possession de ses fonctions de hakim bachy, quitte notre tapis pour celui de M'sban, applique avec courage une oreille solennelle contre les guenilles de son client, et entreprend un long interrogatoire. M'sban est âgé de plus de quatre-vingts ans; malgré l'apparente vigueur de son grand corps couronnéd'une tête encore puissante, il n'a point échappé au catarrhe des vieillards. Quelques tisanes composent l'ordonnance.
«De l'eau chaude, le beau remède! D'ailleurs tousser, cracher, n'est point ce qui me peine!»
Et s'animant, les yeux clairs, le geste rapide, il demande, il ordonne qu'on lui rende... la vie et la jeunesse. Faust a regardé Marguerite; il est en quête d'un Méphistophélès.
La vie des peuples pasteurs s'écoule dans des rives si uniformes, les années amènent avec elles si peu d'incidents nouveaux, le nomade, à part quelques envolées vers les sphères infinies, est si mal préparé aux nobles élans de l'âme, qu'une femme et un beau cheval, instruments d'amour et de guerre, résument son ambition et ses désirs. Ni l'âge ni la maladie n'éteignent l'ardeur qui brûle non le cœur, mais le corps de l'Arabe.
Ne cherchez point sous ces tentes brunes une belle aux blondes tresses, en robe blanche et l'aumônière au côté; on n'effeuille pas les fleurs au désert de Chaldée, on n'y file point au rouet, nul n'y connaît la chanson du roi de Thulé; on va droit au but. Si la fillette aux quatorze printemps qui tente les yeux du vieux cheikh songe un jour à se faire entendre des nuages qui passent et des oiseaux étonnés, elle dira peut-être comme la fiancée duCantique des Cantiques: «Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédron, comme les pavillons de Salomon. Ne me dédaignez pas: si je suis un peu noire, c'est que le soleil m'a brûlée.»
Mais elle ne trouvera pas un amoureux qui lui réponde: «Oui, tu es belle, mon amie; oui, tu es belle! Tes yeux sont des yeux de colombe sous les plis de ton voile. Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres suspendues au flanc de Galaad. Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues qui sortent du bain. Tes lèvres sont comme un fil de pourpre et ta bouche est charmante. Ta joue est comme une moitié de grenade sous les plis de ton voile!»
Ce sont là jeux de poètes raffinés, de poètes comme il s'en trouve en germe chez les contemplateurs de l'infini, mais dont la tête seule travaille sans que le cœur s'engage jamais.
«Gardez-vous de montrer le moindre objet capable de tenter la cupidité du cheikh, avait dit Naoum Effendi avant de pénétrer dans le campement de Nahar Çaat: il vous le demanderait avec une insistance d'enfant mal élevé, et, si vous répondiez à ses désirs, il ne me gratifierait même pas d'une étrenne, tant il est avare.»
JEUNE FILLE ARABE.
JEUNE FILLE ARABE.
Ce conseil prudent, la tenue sordide du vieillard, l'installation mesquined'un homme aussi riche et aussi puissant, nous ont inspiré de sages réflexions. Divulguer le passage d'un convoi d'argent sur les terres de la tribu serait plus dangereux que de traverser le désert à nos risques et périls. Mon mari avait cru trouver à la tête des Beni-Laam un nouveau cheikh M'sel, il est en présence d'un rapace chef de bande. La difficulté a été heureusement tournée.
NAOUM EFFENDI.
NAOUM EFFENDI.
Le printemps dernier, un courrier expédié d'Amarah à Suse fut saisi par les Beni-Laam, maltraité et dépouillé de ses dépêches. Puis un cavalier vint aux tentes, raconta que son frère avait trouvé sur les bords de la Kerkha un paquet de papiers scellé d'un grand cachet et qu'il était prêt à nous l'apporter contre une rémunération honnête. Privés depuis six mois des nouvelles de France, nous ne résistâmes pas à la tentation d'acquérir nos lettres à chers deniers.
S'appuyant sur un aussi bon prétexte, Marcel a prié le cheikh de lui donner un sauf-conduit, afin que pareil fait ne se renouvelât plus.
«Les Beni-Laam ne savent pas lire.
—Ils reconnaîtront votre cachet.
—Pourquoi tenez-vous aux chiffons de papier qu'on vous expédie du Faranguistan? Les seules lettres que je reçoive, les lettres du moutessarref, contiennent invariablement des demandes d'argent.
—Ils nous portent des nouvelles de nos familles.
—Mirza, écris: «Gare! je vous le dis une fois, je vous le dis deux fois. Que personne ne frôle les porteurs de ce sauf-conduit et n'arrête les lettres adressées à ces Français.»
Cette pièce remise entre les mains de Marcel, nous avons suivi Lazem, chargé par son auguste père de nous promener dans le canal desséché qui divise les tentes de la tribu. Les brunes habitations des nomades se vident. Hommes, femmes, enfants curieux et indisciplinés se précipitent vers nous. Tous parlent ensemble, crient à tue-tête, dans l'espoir de se faire mieux comprendre; le soleil rougit l'horizon et nous n'avons encore pu nous débarrasser de notre escorte.
Un dernier fils de M'sban, à peine âgé de sept ans, la peau brune, les cheveux indociles, le cou paré d'un cercle d'argent aux grosses pierres rouges, l'oreille gauche chargée d'un pendant en forme de huit, persiste à nous suivre et bondit comme un jeune faon. Mais... je reconnais la batiste cachée entre la chemise de Betman et sa petite poitrine! Je saisis brusquement la pointe accusatrice. L'enfant allonge ses griffes pour la retenir: force reste à la loi et je reconquiers mon propre mouchoir. Les curieux prennent la fuite à tire-d'aile. Inspectons nos poches; c'est un peu tard: elles ont été scrupuleusement vidées. Couteaux, mouchoirs, menue monnaie se sont envolés avec les larrons. Nous rentrons; M'sban est radieux. Tout en se cachant de nous, Betman étale devant un père émerveillé le mouchoir que, de guerre lasse, je lui ai abandonné et divers objets prélevés sur les explorateurs de nos poches. «Tu es bien le digne rejeton de ma race, disent les yeux humides du vieillard reportés sur l'enfant: bon sang ne ment jamais!»
Le jour tombe, des racines noueuses sont posées sur quelques charbons conservés dans la cendre, et bientôt une flamme claire, jaillissant sous le souffle d'un serviteur, dessine de sa lueur brutale les profils des Arabes groupés autour d'elle. L'assistance devient plus nombreuse dès la rentrée des troupeaux; elle n'en est pas plus bruyante. Ce silence contemplatif présage son grave événement. Voici le pilau destiné aux chrétiens! L'adresse des Faranguis jonglant, sans se blesser, avec des pointes de métal, a seule été capable de provoquer quelques témoignages d'admiration. Enfin arrive la montagne de riz réservée aux musulmans; les yeux s'allument. M'sban plonge la main dans la pyramide, ramène les extrémités de plusieurs manches de gigot, enlève la chair et, avec une générosité sans égale, lance les os décharnés vers ses plus fidèles sujets, dressésà les saisir au passage comme des chiens de mauvaise compagnie. Le cheikh, rassasié, repousse le vaste plateau et l'abandonne à la gloutonnerie de ses clients. Une sébile d'eau passe de main en main, de bouche en bouche, puis les dîneurs, à l'exemple de M'sban, se lèvent et se retirent sous les tentes des femmes. C'est le signal du couvre-feu.
Les Faranguis s'enroulent dans leur couverture, appuient la tête sur les sacoches des selles métamorphosées en oreiller, et s'étendent autour du piquet porte-fusil qu'éclairent par instants les dernières lueurs d'une flamme mourante.
De la nuit je n'ai entendu autre bruit que les aboiements des chiens, les voix plaintives des chacals, le sifflement du vent sous les pans agités de la tente et les coups des pilons retentissant réguliers, dans les mortiers de fer où les femmes décortiquent le riz longtemps avant le jour.
Rudes habitudes de la vie nomade, hélas! je vous ai perdues; un horrible torticolis me condamne à l'immobilité. Quand les étoiles pâlissantes s'éclipsent à l'orient devant l'aube laiteuse et qu'un Arabe, chargé de bois, rallume le foyer éteint, mon corps semble rivé à la couche douloureuse qui l'a meurtri. Le premier réveil après une nuit d'hiver passée sur la dure est un glacial avant-goût du tombeau; mais vienne l'étincelle brillante, parcelle arrachée par Prométhée au divin Phébus, et cette froidure se transforme en une sensation de bien-être, en un extatique retour à la vie. Encore un instant, la terre s'illumine aux rayons du dieu lui-même. Cours, ô mon être, va respirer la brise salubre du matin, laisse planer tes yeux sur cette plaine immense, plus vaste que l'Océan, plus irisée que la nacre; sur ces montagnes, ruban de moire bleue et pourpre, lointain et dernier rideau d'un sublime décor. Suis ces longs troupeaux qui s'enfoncent dans le désert, ces agneaux bondissants, ces chevreaux qui s'essayent déjà front contre front aux luttes de la vie. Considère ces grandes silhouettes des chameaux et ces buffles aux cornes basses s'estompant dans les vapeurs agitées en vagues énormes, telles que les fumées de l'encens montant vers le ciel, et loue ton Maître suprême, de quelque nom qu'il plaise à l'homme de le nommer.
Est-il un hommage plus digne de la Divinité que l'admiration muette provoquée par la contemplation de ses œuvres? On ne communique pas avec le Créateur quand on voit le ciel entre de hautes murailles. Laborieuse tâche que de ramener vers des régions sereines la pensée égarée comme ces jeunes poulains échappés à la main des nomades, quand on vit sous un jour pâle et parcimonieusement distribué, écrasé sous un toit qui cache les espaces infinis! Au désert, la bouche demeure silencieuse, mais du cœur s'élance, spontané, un hymne d'enthousiasme et de reconnaissance.
Vous qui doutez de tout et de vous-même, ne cherchez point la paix dans lesraisonnements des philosophes, les théories d'école, les écrits des penseurs ou des théologiens. Éloignez-vous plutôt de vos semblables, oubliez-les, afin que l'œuvre divine ne vous apparaisse point amoindrie, venez vivre dans la solitude de la montagne, dans les plaines désertes. L'admirable beauté de la nature, sa majestueuse éloquence parleront mieux à votre âme que les affirmations des uns, que les négations des autres.
«Parmi ces hardis faucons, les uns ont les yeux cousus, les autres les yeux ouverts, mais ils se brûlent les ailes. Nul n'a pénétré jusqu'au trésor de Karoun, ou si quelqu'un est arrivé jusque-là, on ne l'a plus revu.»
Derniers adieux du cheikh des Beni-Laam:
«Le mulet qui portait vos couvertures s'est entravé malencontreusement cette nuit; je vais vous prêter une autre bête.
—Merci.
—Auparavant donnez-moi deux krans pour sa location.
—Mahmoud, deux krans au cheikh.
—Sont-ils en bon argent? Ta bourse est ronde, petit cuisinier: ajoute encore deux krans pour le conducteur..., puis... deux krans pour la journée de retour de la bête,... deux krans pour la journée de retour du conducteur,... deux krans pour le bakhchich de l'homme et de la bête. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix. Le compte y est.»
Ce n'est pas payer trop cher le mulet d'un homme qui possède une fortune de vingt millions et touche, indépendamment dumalyatou capitation d'un kran payée par toute barbe poussant sur un menton beni-laam, leouady, contribution deux fois plus lourde, destinée à parer aux frais éventuels de guerre et, en cas de meurtre, aux indemnités exigées par les tribus voisines.
1erdécembre.—«Monsieur! monsieur! s'écrie le charpentier Jean-Marie, gardien fidèle du trésor, les dépêches que vous attendiez avec tant d'impatience sont arrivées peu d'instants après votre départ pour Nahar Çaat.»
Le léger escalier gémit et s'ébranle, la terrasse tremble; pleins d'impatience, nous nous élançons à l'assaut des nouvelles. «De Suse les chemins sont ouverts!» disent, sous une forme à peu près identique, deux télégrammes signés du docteur Tholozan et de M. de Balloy, ministre de France à Téhéran. Enfin!...
«Mahmoud, Abdallah, Reza, alerte, courez! Des chameaux, des mulets! Nous partons demain. Comment, drôles, vous jouez encore aux mouches?»
Cette avalanche de paroles, si peu en harmonie avec le laconisme de leur maître, galvanise nos trois serviteurs; quittant la partie engagée, ils s'envolent à tire-d'aile vers le bazar.
Le jeu des mouches est fort goûté des Persans; il ne demande ni effortintellectuel, ni fatigue corporelle, ni matériel compliqué. Voici la recette. Inutile de l'importer au pôle Nord.
En été, étendez un tapis sous unkonartouffu, asseyez-vous confortablement vis-à-vis de votre partenaire, que chacun de vous jette un kran d'argent devant lui.
Bientôt une mouche, dix mouches, un nuage de mouches, s'approchent en sifflant. Les voilà d'abord posées sur le nez, sur la barbe. Ces prémices d'une prochaine victoire doivent faire supporter sans colère ces familiarités; le moindre mouvement éloignerait les insectes et les pousserait dans la direction de votre adversaire. Patientez et laissez-vous dévorer.
Rassasiée, mais toujours curieuse, la mouche, installée sur le promontoire qui vous sert de nez, examine la plaine. Soudain elle aperçoit les pièces d'argent et demeure immobile, étonnée.
«Serait-ce l'image de la lune en plein jour? Un ver luisant aurait-il égaré sa montre et allumé trop tôt son fanal? dit-elle en son étroite cervelle. Vite, courons aux renseignements. Demain je publierai la nouvelle dans la gazette des diptères! Un coup de patte à la lune oublieuse de ses devoirs, une volée de bois vert au lampyre qui scandalise l'univers par ses promenades au grand soleil! Voici matière à un article retentissant. Quelle joie vont éprouver mes abonnées! D'ailleurs, quand il s'agit de les satisfaire, rien ne saurait me rebuter. Je ne puis, comme l'araignée, tisser de longues trames, mais je cours, je trotte, je vole, j'interroge; tout m'est bon: serviteurs, portiers et balayeurs, pour avoir des renseignements exacts.
«Au demeurant bonne princesse et vertueuse, je défends avec une ardeur sans égale la morale, dont j'ai ouï parler dans mon jeune âge, et me contente de peler doucement les égarés, laissant aux grosses volucelles les plus vilaines besognes du métier de mouche. En route.»
L'insecte s'envole. Il hésite. Sur lequel des deux krans se posera-t-il? Surveillez-le, ne le perdez pas de vue, l'instant est solennel.Ze,... ze,... ze... Il a jeté son dévolu! A vous la victoire, avec l'enjeu de votre adversaire!
Quant à la mouche, elle reste confondue.... Pas le moindre rayon de lune sur le tapis, pas même un pauvre petit ver de terre, mais un métal dur, insensible, bon tout au plus à user ses pattes.
Croirait-on que le jeu des mouches, livré en apparence aux fantaisies de l'être le plus insupportable de la création, donne encore lieu à des tricheries? L'un des joueurs enduira sa pièce d'un sirop parfumé; l'autre posera la sienne auprès d'une tache graisseuse à peu près invisible, mais dont l'odeur attirera les insectes à jeun. Machiavéliques adeptes du whist ou de l'écarté, soyez modestes: vous seriez battus aumagazèbaz.
Mais voici nos larbins de retour. Un Arabe les accompagne; ses traits ne mesont point inconnus; où ai-je donc vu cette figure? Le nouveau venu propose des chevaux excellents, des chameaux et des mulets vigoureux. M. Babin marchande pour la forme, car nous passerions sous les fourches caudines, pourvu que le départ soit prochain. Bêtes et gens s'ébranleront dès demain.
2 décembre.—Nous sommes tombés dans un piège, il est humiliant d'en convenir. Le muletier était un faux muletier, un émissaire de M'sban. Il se présenta, reçut notre parole, et courut chez Attar, le chef de la caravane dizfoulie: «Combien m'achètes-tu les Faranguis? J'ai le droit de les transporter, je te le cède. Sois raisonnable; il t'en coûterait gros de perdre la protection du cheikh.»
Attar s'est exécuté. M'sban, sans bourse délier, sans aventurer un mulet ou une corde, a reçu une prime bien supérieure au prix normal de la location. La tonte des brebis est une opération essentiellement pastorale.
UN ÉMISSAIRE DE M'SBAN.
UN ÉMISSAIRE DE M'SBAN.
CAMPEMENT DE SAF-SAF.
CAMPEMENT DE SAF-SAF.