[7]Baroun çaheb(baromètre), mot de fabrication susienne.
[7]Baroun çaheb(baromètre), mot de fabrication susienne.
ATTAQUE DE LA TRANCHÉE DES IMMORTELS.
ATTAQUE DE LA TRANCHÉE DES IMMORTELS.
Comme Petit-Jean, commençons par le commencement. Il y a quinze jours à peine, Marcel acheminait ses ouvriers vers une tranchée nouvelle. Destinée à couper des corps de logis hypothétiques construits entre l'apadâna et les pylônes, elle se dirigeait vers une éminence dont l'image inviolée nous avait tourmentés comme un remords. On creusa, on pelleta, on piocha plusieurs jours de suite sans qu'aucun indice vînt justifier nos espérances. Pourtant un matin, les ouvriers exhumèrent une urne funéraire renfermant un squelette encore bien conservé. C'était une trouvailleintéressante sans doute, mais peu réjouissante de sa nature. Nous approchions du niveau de l'apadâna, Marcel croyait l'atteindre le lendemain et abandonner ensuite cette attaque malheureuse. Comme nous charriions misérablement le tronc d'une statue de grès découverte au pied des tumulus, Dor Ali se précipita: «Je trouve un objet qui est beau! s'écria-t-il tout essoufflé; les ouvriers prétendent que c'est de l'or; moi je dis: c'est unkachy!» Les Persans désignent sous ce nom les revêtements de faïence fabriqués à Kachan au douzième siècle.
Marcel court et me laisse la statue sur les bras. Enfin la voilà hissée sur le tumulus; je rejoins mon mari.
Il tient un bloc de faïence blanche comme neige; sur une des tranches apparaît, en haut-relief, une demi-sphère d'un bel émail jaune, semée d'étoiles bleues, vertes et blanches, comprises dans un cloisonné. Un liséré blanc longe la saillie. Le morceau est incomplet, mais, tel quel, c'est un chef-d'œuvre de céramique. Que peuvent bien représenter cet étrange modelé, ces couleurs magnifiques?
«Nos lions, me dit Marcel, portaient robe blanche, crinière verte et ventre bleu; ce fragment doit appartenir à une panthère apocalyptique.
—Peut-être;... les étoiles bleues et vertes me gênent.
—Madame la sorcière, a repris mon mari, faites vos incantations habituelles: vous serez demain mieux renseignée.»
Je n'ai apporté à Suse ni cornue, ni crocodile, ni lézard empaillé; le chaudron, la baguette magique, les grimoires diaboliques me font absolument défaut; mais j'ai une recette infaillible pour retrouver la place d'un fragment d'émail. La voici, sans dissimulation ni traîtrise.
Autour de ma chambre sont ménagées une série de niches, utilisées comme bibliothèque, armoire, vitrine où s'empilent les menus objets. Quand j'oublie d'inventorier un des innombrables émaux apportés au camp, je pose la pièce égarée sur une planche voisine de mon lit, de telle sorte qu'au réveil elle frappe directement le regard et attire mon attention.
Je la vois alors avec une intensité extrême; elle grandit; ses lignes, ses déchirures se dessinent nettement, et il est bien rare que, deux ou trois minutes plus tard, je ne découvre pas l'origine de l'erreur commise.
La belle brique retrouvée par Dor Ali a été placée sur l'étagère fatidique. Je doutais qu'elle fît partie d'une panthère, mais je n'avais nulle idée du sujet qu'elle représentait; le lendemain matin elle s'offrait à mes regards telle que l'épaule d'un être humain revêtu d'une robe aux splendides couleurs.
Ma sorcellerie, je l'espère, ne me fermera pas les portes du paradis.
TRANCHÉE DES IMMORTELS.
TRANCHÉE DES IMMORTELS.
La nouvelle tranchée a été approfondie jusqu'au niveau des fondations en gravier de l'apadâna. A sa grande surprise, Marcel s'est aperçu que le carrelagefaisait défaut et que le lit de gravier, interrompu par places, livrait passage à des murs de terre fondés à un niveau inférieur. Les pelles, les pioches s'acharnèrent dans les parties dépourvues de cailloux, et bientôt se montrèrent d'énormes massifs lardés de magnifiques briques émaillées. Ils s'appuyaient eux-mêmes sur un mur de briques soigneusement bâti, soutenu par des ruines solides. On avait atteint le palais de Darius, incendié au temps de Xerxès et enseveli quatre-vingts ans plus tard sous la puissante couche de gravier qui portait le palais d'Artaxerxès Mnémon.
Tous les soirs le magasin recevait de trente à quarante dalles blanches, compactes, solides, dont la tranche est couverte d'émaux merveilleux. D'abord apparurent trois briques qui, superposées, donnaient le dessin d'une longue manche; plus tard des pieds noirs chaussés de brodequins jaunes, des jambes et des mains noires.
Aidé du sujet et de la découpe des joints, Marcel a reconstitué des fragments de personnages; puis, réunissant ces fragments, il est arrivé à remonter deux guerriers de grandeur naturelle. Par malheur, deux assises, l'une au milieu de la poitrine, l'autre à la hauteur du visage, font encore défaut.
Le tableau représente des archers vus de profil, en marche, la javeline à la main, l'arc et le carquois sur l'épaule. Les uniformes, de couleurs différentes, sont taillés sur le même modèle: jupe fendue de côté, chemise courte, serrée à la taille par une ceinture, veste fermée sur la poitrine. Les manches de ce dernier vêtement, ouvertes du poignet au coude, laissent passer les plis nombreux de la chemise. Un riche galon court autour des étoffes. La tête est couronnée d'une torsade verte rappelant la corde de chameau qui ceint encore le front des Arabes. Oreilles, poignets, sont chargés de boucles et de bracelets d'or; des chaussures, d'un beau jaune, se boutonnent sur le cou-de-pied. Les étoffes des uniformes sont d'une étonnante richesse. Le premier de nos guerriers porte, sur la chemise pourpre foncé, une veste et une robe jaunes, brodées de marguerites bleues et vertes; le second est vêtu d'une étoffe blanche semée d'écussons noirs sur lesquels se détache la citadelle de Suse. Des pièces isolées donnent les échantillons de robes blanches semées de fleurs ou d'étoiles, des chaussures bleues et des manches jaune uni.
Seul le type du personnage ne varie pas: la peau est noire; la barbe, à reflets bleutés, encadre de ses boucles des lèvres minces, lisérées de carmin; les cheveux sont ondulés.
Quel admirable modelé! quel noble et large dessin! quelle technique surprenante de simplicité et de puissance! Le développement de la tête, des épaules et du thorax, le dessin des pieds, la jupe qui se drape sur la jambe, les grands tuyaux des manches, rappellent à mon souvenir l'art éginétique. Quand les sculpteurs grecs s'avisèrentde détacher les plis des draperies, ils agirent et procédèrent, semble-t-il, comme les modeleurs perses. Cette analogie n'est pas fortuite, étant donné que l'art de Persépolis et celui de Suse sont nés au lendemain de l'entrée des armées iraniennes en Ionie et en Hellade; mais elle est des plus instructives, car les formules empruntées à l'étranger par les Achéménides se figèrent dans des moules hiératiques le jour où elles furent acquises à l'art national.
Hérodote en main, nous avons suivi la nomenclature des troupes qui passèrent l'Hellespont sous les yeux de Xerxès, et, cette lecture faite, trois détails du costume de nos guerriers nous ont frappés: la couronne, les bijoux d'or et, surtout, la grenade d'argent qui termine la javeline.
C'étaient, au dire de l'auteur grec, les trois insignes distinctifs des dix milleImmortels, gardes des Grands Rois. On les qualifiait d'Immortels parce qu'ils n'étaient jamais plus, jamais moins de dix mille, et qu'un immortel disparu était sur-le-champ remplacé par un autre immortel.
LesQuaranten'ont pas trouvé mieux.
Déjà nous avions fait connaissance avec ces guerriers célèbres, à Persépolis et au tombeau de Darius. Mais là-bas leur couronne était métallique et de forme droite.
Des différences plus importantes que cette légère modification de la coiffure devaient cependant exister entre les archers de Suse et ceux de Persépolis. Ceux-ci étaient Aryens et de race blanche; ceux-là sont noirs, comme les archers que Memnon, fils de l'Aurore, amena au secours de Priam.
Les intéressantes études anthropologiques de M. Houssay sur les squelettes découverts dans les urnes funéraires et les mensurations des habitants actuels de la Susiane concluent à l'existence d'une ancienne race négrito en Élam. Nos Immortels appartiendraient au contingent susien des gardes royaux. La pensée nous était tout d'abord venue que les enlumineurs perses, à l'exemple des Grecs, avaient pu brunir intentionnellement la peau des guerriers, pour blanchir par contraste celle des femmes; mais une main moulée dans le même creux que les mains noires, tenant comme elle la javeline, et pourtant couverte d'un bel émail blanc, réfute sans longs discours cette hypothèse séduisante.
Quoi qu'il en soit de leur race, nos Immortels apparaissent beaux de lignes, beaux de formes, beaux de couleur, et constituent une œuvre céramique infiniment supérieure aux bas-reliefs si justement célèbres de Lucca della Robbia.
Et cependant les matériaux mis à la disposition de l'artiste sont des plus vulgaires: comme support, une faïence grossière, moulée dans de bons creux et sans doute retouchée à l'ébauchoir; comme palette, le bleu turquoise, le manganèse, le jaune, le blanc et une pointe de pourpre.
Soyez artiste, vibrez au souffle du divin Apollon, ces moyens restreints voussuffiront pour engendrer des œuvres puissantes et d'une vigueur extraordinaire.
LES IMMORTELS. (Voyez p. 293.)
LES IMMORTELS. (Voyez p. 293.)
Il me semblait, quand les pièces émaillées sortaient de terre, encore humides de la fraîcheur du sol, assister à la résurrection de saphirs et de turquoises ensevelis dans les rayons d'or du soleil susien. Le bas-relief pare notre pauvre logis et l'éclaire comme un astre radieux.
Nous ne sommes au bout ni de nos joies ni de nos fatigues. La mine est loin d'être tarie: «C'est un magasin», disent les ouvriers; mais divers sondages indiquent que le filon de pierres précieuses va toujours s'approfondissant sous une couche de terre plus épaisse.
Il faut déblayer largement les stratifications supérieures, afin d'atteindre sans danger les émaux.
GOND DE PORTE.
GOND DE PORTE.
BARRÈ BACHY.
BARRÈ BACHY.