XVII

XVII

Barrè bachy.—Les tumulus de la plaine de Suse.—La saison des pluies.—L'apadâna d'Artaxerxès Mnémon.—Arrivée d'un courrier de France!

1erjanvier.—Le soleil s'est levé radieux et chaud pour sourire aux Faranguis et leur souhaiter une heureuse année. Heureuse, bien heureuse année! Les profondeurs de la terre nous livrent sans regret des trésors!... Le jardin potager montre les germes verts des semences que ma main lui a confiées et fait loucher Barrè bachy! Barrè bachy! j'ai bien bien tardé à présenter ce nouveau membre de la mission! C'est cependant un personnage d'importance; il fait ici la pluie et le beau temps. A lui toutes les licences.

«Qu'est devenu le pain de sucre?

—Barrè bachy l'a mangé.

—J'avais une énorme provision de tabac?

—Barrè bachy l'a fumé.

—Hier on a porté de la ville un paquet de bougies?

—Barrè bachy en a fait joujou.

—Et le savon destiné à la prochaine lessive?

—N'avez-vous pas ordonné de laver Barrè bachy?

—Donne-moi du lait fermenté?

—Nous l'avons offert à Barrè bachy; il avait grand'faim.»

Barrè bachy est adorable; maîtres et serviteurs s'accordent pour le chérir. Il couche dans la salle à manger, circule de chambre en chambre, car toutes les portes lui sont ouvertes, prend place à table sans y être invité, et apprécie avec un discernement parfait les mérites d'un pilau nourri ou d'un rôti de mouton cuit à point. Puis, après le repas, il fume, se grise d'opium et, la tête un peu prise, saute des barrières, traverse des cerceaux et, tel qu'un clown bien dressé, exécute d'étourdissantes cabrioles. Barrè bachy est un agneau—non de caractère, l'éducation l'a perverti—mais de forme et de race. Il avait à peine quinze jours quand Papi Khan me l'apporta dans un pan de son manteau. Sa jeunesse le sauva du couteau du cuisinier; son amour pour sa mère, dont il cherchait avidement les mamelles sous le ventre de nos moutons, me le fit prendre en pitié; je l'adoptai et le baptisai:Barrè bachy(Agneau en chef), parce qu'il était le seul agneau du troupeau et avait l'honneur d'être attaché à nos personnes.

Ouvriers, âniers, cuisinier, laveur de vaisselle, qui tous, plus ou moins, se targuent du titre debachy, ne purent entendre, sans ouvrir des yeux grands comme leur bouche, traiter avec de pareils égardsle fils d'une brebis.

Le premier émoi passé, ils trouvèrent le qualificatif plaisant et s'attachèrent à Barrè bachy, qui, parfait courtisan, se montrait déférent avec les hommes et réservait son orgueilleuse arrogance pour ses confrères les moutons. Aujourd'hui il n'y a plus qu'un agneau dans la plaine de Suse: c'est Barrè bachy. Jamais satrape ne fut traité avec plus de respect et de considération; jamais on n'accumula sur une toison blanche et noire tant de caresses; jamais tant de fautes ne restèrent impunies. Mais aussi quel puits de science!

Ce matin Mahmoud, accompagné de notre élève, qui méprise les horloges et connaît sans pendule l'instant du déjeuner, s'avança et, d'un ton solennel: «Madame est servie!»

Je me serais crue à Paris, si une merveilleuse cabriole de l'Agneau en chef n'était venue me rappeler à la réalité. J'ai remercié nos deux camarades de la double surprise qu'ils m'avaient préparée, et baisé les oreilles noires de notre clown favori. Depuis, Barrè bachy est enflé de vanité. Il a déclaré qu'un personnage de son mérite ne pouvait plus frayer avec de vulgaires moutons dont la vie s'écoule entre une botte de foin et un billot; un berger spécial lui est nécessaire; il en viendra bientôt à réclamer la garde du troupeau.

Nous avons célébré la fête du 1erjanvier par une longue promenade à cheval. Après la paye, nous courûmes dans la vallée et suivîmes la ligne des tumulus, qui s'étend le long de l'Eulæus, depuis le Takhtè Soleïman jusqu'à une surélévation située au nord-est de Suse.

Des pierres blanches avaient été signalées en ce point: trois bases de colonnes de style achéménide, d'un module plus petit que celles de l'apadâna.

Deux tombes sont fraîchement creusées sur la hauteur.

Quelle singulière tradition engage les Arabes à choisir comme sépulture des tumulus antiques et à dormir le dernier sommeil sur les œuvres détruites des générations disparues! Selon que les troupeaux paissaient à droite ou à gauche, au nord ou au sud, les pères ensevelirent les aïeux sur le site de Djundi Chapour, auprès du tombeau de Daniel, sur les sommets de Docelladj, du tell Soleïman, de Suse, de Sendjar ou sur de petits mamelons qui passeraient inaperçus si de temps à autre on n'y voyait une butte de terre fraîchement remuée et de la longueur d'un être humain. Les urnes funéraires parthes exhumées des tumulus susiens durant nos dernières fouilles prouvent combien il faudrait remonter dans le passé pour retrouver l'origine de cette coutume, qui survivra encore à de nombreuses générations. Pour moi, j'ai la conviction qu'en la plupart des cas les hautes nécropoles choisies par les Arabes de la Susiane dissimulent des édifices antiques. Les tombes d'aujourd'hui reposent sur les ruines d'hier et les protègent des profanations humaines.

Marcel voudrait tenter une attaque auprès des bases de colonne; le mal est que la surveillance sera difficile. Lancés au galop de charge, nous avons mis trente minutes pour regagner la maison. On verra plus tard!

2 janvier.—Aujourd'hui n'est pas fête comme hier. Les cavaliers envoyés à la recherche de bateaux et de bateliers ont visité sans succès Chouster, Bend Akhil, Kalehè-Bender et Ahwaz. En rentrant, ils ont unanimement déclaré que leurs efforts avaient été infructueux. Nul ne veut s'aventurer sur un fleuve aux vapeurs pestilentielles, dont les eaux sont peuplées de monstres marins et les rives de fauves terribles.

Je crains bien que nous ne soyons forcés de charger sur des charrettes les divers fragments du chapiteau, et de les acheminer successivement sur Ahwaz.

Jean-Marie travaille au bâti qui réunira les quatre roues apportées l'année dernière; mais les animaux de trait et les harnais, où les trouver?

M. Houssay partira demain pour Dizfoul et priera le gouverneur de nous prêter, contre rémunération, les chevaux de ses deux canons. En cas de refus, il ramènera les cordonniers de la ville; nous leur ferons coudre des harnais, tandis que l'on dressera mulets et charretiers.

Sur le soir, des funérailles ont été célébrées au pied de la citadelle; elles m'ont paru grandioses, toutes pauvres qu'elles étaient. Les Orientaux comprennent mieux que nous la majesté de la mort. Aucun de ces décors si chers aux nations latines, aucune de ces guirlandes de fleurs, dérisoire contraste avec la fin dernière.

La poussière est rendue à la poussière avec respect, mais avec simplicité et tranquillité d'âme, car le musulman considère la mort comme une des conséquences de la loi fatale qui régit l'univers. La destinée de l'enfant est fixée dès son premier souffle; d'immuables décrets règlent le nombre des jours, des minutes, des secondes qui lui sont accordés; les efforts des humains ne sauraient prolonger ou raccourcir la durée de la vie. C'était écrit! Seuls les impies donnent à la disparition des êtres une importance qu'elle n'a point dans l'œuvre divine.

Pleure-t-on après le printemps et l'été, quand vient l'hiver? Il faut savoir quitter la vie comme tombe l'olive mûre, en bénissant la terre qui l'a nourrie, l'arbre qui l'a portée.

Mourir, c'est renaître. N'ont-elles pas une tradition éternelle, ces générations d'oiseaux qui depuis des milliers d'années traversent la plaine, obscurcissant le ciel comme un nuage vivant, plus nombreuses que les sables du désert chassés par l'aquilon? Les voilà formées en colonne: éclaireurs, avant-garde, corps d'armée, traînards, invalides ou paresseux, rangés en ordre de marche. La trombe passe, rien ne la fera dévier de sa route. Hélas! comme ces oiseaux, l'homme est un voyageur. «Garde-toi de t'attacher à ce monde. C'est un étranger qui reçoit chaque jour de nouveaux convives. Est-il permis d'aimer la vie, cette fiancée qui change sans cesse d'amants? Sois bon et bienfaisant; l'an prochain ta maison aura un autre maître.»

4 janvier.—La saison des pluies vient d'être inaugurée à grand orchestre. Depuis deux jours nous sommes sous l'eau. Afin d'occuper mes loisirs, j'ai commencé l'emballage des archers. Chaque pièce reçoit un numéro d'ordre inscrit dans un répertoire. Il suffira désormais de reconnaître les briques et de les rapporter sur une aquarelle générale, pour posséder l'inventaire de nos richesses, sans les exposer aux regards indiscrets. Vingt caisses s'empilent ce soir dans le magasin et la salle à manger; la pluie passée, il faudra les évacuer au dehors, sous peine de ne pouvoir loger les nouvelles découvertes.

Tout en emballant, je prête l'oreille. Jean-Marie et Ousta Hassan ne cessent de causer. L'un s'obstine à ne pas apprendre un mot de persan et prétend être compris; l'autre s'efforce de saisir les finesses dumocco, mais ne peut dompter les difficultés de ce merveilleux idiome.

DÉBLAYEMENT DE L'APADANA D'ARTAXERXÈS MNÉMON. (Voyez p. 305.)

DÉBLAYEMENT DE L'APADANA D'ARTAXERXÈS MNÉMON. (Voyez p. 305.)

«Quelles bourriques que ces charpentiers persans! disait notre Toulonnais:je n'ai jamais vu de gens aussi bouchés! Et ce maçon, ce Parisien de Landerneau, je lui ai dit trois fois de ne pas toucher à cette planche; je tourne le dos, la voilà fendue en deux morceaux!»

Réplique d'Ousta Hassan:

«Le brave homme que ce Jean-Marie! Je suis sûr qu'il me félicite de l'imperméabilité de mes toitures!»

Comme j'achevais une toilette sommaire après la fermeture de la vingtième caisse: «Pan, pan!—Qui est là?—C'est le percepteur des contributions directes,» crie Marcel.

En quel pays sommes-nous tombés, bon Dieu!

Un vieux cheikh, dont les tentes se dressent au nord du tumulus, prend la parole dès mon entrée dans la salle commune:

«Khanoum, j'ai déjà expliqué à Saheb le but de ma visite. Dans le Faranguistan, quand vous bâtissez une maison en un lieu bien exposé, vous payez une redevance au padichah?

—Sans doute.

—Vous êtes venus à Suse, vous avez construit un palais sur les terres que pacagent mes troupeaux: vous me devez un dédommagement.

—Quelles sont tes prétentions?

—Je veux un couteau.

—Distinguons: si tu veux un couteau à titre de contribution foncière, tu ne l'auras pas, parce que tu n'es padichah ni du Faranguistan ni d'autre lieu; si tu le réclames comme don de bonne amitié et d'excellent voisinage, tes souhaits seront exaucés!

—Khanoum, vous raisonnez aussi bien qu'un mollah; mais donnez-moi donc le couteau!»

8 janvier.—Le déluge a cessé, l'arc-en-ciel est apparu, jetant l'écharpe d'Iris sur un horizon encore lourd de vapeurs humides. La tranchée des Immortels est noyée, inaccessible.

Depuis le commencement de la semaine, les Dizfoulis ont été reportés sur l'apadâna, dont on découvre les dallages à deux et trois mètres de profondeur.

D'abord attaqué sous la colonnade de l'est, le sol s'est montré plus prodigue de buissons aux énormes racines, de débris de poteries et de matériaux pilés que de marbre sculpté.

Dieu merci, la colonnade ouest a été plus généreuse: non seulement on a retrouvé trois bases de colonnes placées à la suite de celle que nous avions déblayée l'année dernière, mais encore un fragment de fût cannelé et, auprèsde lui, le corps et la tête de l'un de ces taureaux accouplés qui formaient l'élément principal des chapiteaux de l'apadâna.

Ces pièces sont couchées là où elles s'abîmèrent il y a deux mille ans.

«Je ferai venir contre les peuples d'Élam, dit le Seigneur, les quatre vents des quatre coins de la terre, et disperserai les nations dans tous ces vents, et il n'y aura point de contrée où les fugitifs d'Élam n'aillent chercher leur retraite.»

LA COLONNADE OUEST DE L'APADANA D'ARTAXERXÈS.

LA COLONNADE OUEST DE L'APADANA D'ARTAXERXÈS.

Quand je passe auprès de ces monolithes énormes, je me sens prise d'un profond respect pour les hommes qui les amenèrent des monts Bakhtyaris, taillèrent ces marbres noirs d'une finesse et d'une dureté sans pareilles, et eurent l'audace d'asseoir des colosses sur des fûts hauts de vingt mètres.

Cette fouille, d'ailleurs fort intéressante, est une source de soucis et de regrets: le corps du taureau, taillé dans un seul bloc de marbre, pèse plus de douze mille kilos; nous n'avons pas même cubé le fût, tant ses tronçons dépassent le poids que nos ressources restreintes nous permettent d'ébranler et d'amener à la côte.

9 janvier.—Le retour de M. Houssay ne développera pas chez nous un enthousiasme immodéré pour les sculptures pesantes. Le gouverneur de Dizfoul reçut froidement notre ambassadeur. Il l'entretint de statues d'or, de trésors et de firmans. A l'entendre, nous déroberions au Chah d'immenses richesses. Pour parler net, il refusa les chevaux d'artillerie et leur harnachement, parce qu'il ne peut nous autoriser à emporter les pierres des palais.

CHAPITEAU ET FÛT DE COLONNE.

CHAPITEAU ET FÛT DE COLONNE.

«M. Dieulafoy n'a pas trouvé une parcelle de métal précieux, répliqua M. Houssay; d'autre part, il restera sur le tumulus beaucoup plus depierresque nous n'en pourrons emballer.»

Il n'est pire sourds que les sourds volontaires.

La ville était d'ailleurs fort émue. Plusieurs grands personnages sur lesquels Mozaffer el Molk s'est dédommagé de sa mésaventure avec les prêtres de Dizfoul ont été saisis et enchaînés; Aga Reza, l'un des plus gros bonnets de la cité, demeurera sous les verrous jusqu'au complet payement d'une contribution arbitraire de quatre-vingt mille francs. Ces faits n'étaient pas de nature à mettre en joie lesous-gouverneur, mais, de l'avis de M. Houssay, ils ne lui ont pas dicté sa détermination.

Il fallut se rabattre sur les cordonniers de Dizfoul. Suse se glorifiera bientôt de les posséder tous. Ces artistes viendront discuter avec mon mari l'avant-projet, le bordereau et le détail estimatif des harnais qui nous sont nécessaires. Comment fabriquera-t-on les colliers et les traits? Le bazar ne saurait fournir ni cordes résistantes ni cuirs épais.

CORPS DU TAUREAU. (Voyez p. 306.)

CORPS DU TAUREAU. (Voyez p. 306.)

11 janvier.—La pluie nous fait faux bond; j'en suis ravie: la résurrection des Immortels va reprendre son cours régulier. Puis, quand il fait soleil, les barbes de la mission ne se mettent pas en frais d'inventions culinaires.

Hier M. Babin se vengea de deux jours de claustration en confectionnant une crème; afin d'adoucir le lait un peu sur, mon mari et le hakim bachy décrétèrent qu'on y devait ajouter la graisse d'une queue de mouton. Ce laitage était exquis... à rendre l'âme. Barrè bachy lui-même s'est récusé. A ce propos, je suis en froid avec l'Agneau en chef; il n'a qu'un souci: croquer les radis, les épinards et les salades; moi, qu'un désir, lui inculquer un peu de respect pour notre potager.

Aujourd'hui d'autres pensées nous assiègent; Marcel court du tumulus achéménide aux fortifications, des fortifications aux fouilles du petit monument que nous reconnûmes le 1erjanvier dans la plaine. Vingt Loris déblayent un édicule dont il est difficile de préciser la destination.

Les ouvriers dégagèrent d'abord une quatrième base de colonne. Marcel, se départant de sa réserve première, traça une tranchée qui amena la découverte de larges degrés. Au bas de ces marches se présentait un dallage; au centre de ce dallage une cour carrée, au milieu de la cour des gradins.

L'édifice était porté sur un soubassement haut de deux mètres. La rampe d'accès aboutissait à un porche qui rappelait ceux des petits palais persépolitains. On doit exclure l'hypothèse d'une salle hypostyle: les bases retrouvées appartiennent à un ordre toujours employé au dehors.

Derrière le porche, une salle rectangulaire, une tribune à deux colonnes, les degrés intérieurs et une cour encadrée par un promenoir dallé. Les élargissements de ce promenoir correspondaient à des seuils de porte, et deux petits escaliers à des vestibules symétriques qui s'ouvrent sous le porche extérieur. Des massifs de cailloux placés à droite et à gauche des degrés supportaient sans doute des stèles ou des statues; les gradins situés au centre de la cour, un autel semblable aux atechgâs représentés sur les bas-reliefs de Persépolis; les minces couches de gravier signalées sur la face postérieure de la cour, des objets d'un faible poids, tels que sièges ou bassins à ablutions.

La construction était trop pauvre pour un palais. D'autre part, l'aspect du monument, son porche hypostyle, son soubassement élevé, sa rampe d'accès, sa forme typique indiquent qu'il ne s'agit pas non plus d'une demeure particulière. Dans quelle catégorie ranger notre petit édifice? Il est impossible de méconnaître le plan, les caractères essentiels des temples gréco-asiatiques et deszigouratsbabyloniens. On devrait peut-être considérer cette œuvre comme un composé des édifices religieux de la Hellade et de la Chaldée, mélange aussi complexe que la nature des dieux qui y étaient adorés.

Strabon aurait parlé avec raison des temples de la Perse. Est-ce à dire qu'Hérodote eut tort de nier leur existence? Au moment où écrivait l'historien des guerres médiques, le mazdéisme ne donnait pas asile à des dieux adorés dans des enceintes couvertes, tandis que plus tard l'atechgâ lui-même fut caché aux regards des profanes. Le porche intérieur remplacerait le takht ou trône sur lequel se tient le roi dans les bas-reliefs de Persépolis.

En ce cas les petits tumulus de la plaine seraient les derniers débris de temples construits, les uns dans la période élamite, les autres à l'époque d'Artaxerxès Mnémon et des princes achéménides qui favorisèrent l'introduction des cultessémitiques. Notre monument représenterait un de ces édifices religieux, une simple église de faubourg.

Le projet d'attaquer plusieurs surélévations artificielles avait été abandonné après l'étude de l'une d'elles, affouillée depuis des siècles par le Chaour. Sur la coupe verticale, aussi nette que si elle était l'œuvre de Durandal, on apercevait le sol d'une cour, des murs éboulés, mais nulle trace d'habitation élégante. Chacun des monticules de la plaine correspondrait à des constructions en pisé qu'il nous est interdit de déblayer, étant données notre détresse financière et la brièveté de notre séjour. Pourtant l'événement a prouvé qu'il eût été regrettable de n'en interroger aucun.

14 janvier.—M. Babin dresse un plan, fidèle image du terrain; M. Houssay étudie une araignée géante et des serpents omnicolores trouvés dans les déblais; Jean-Marie entreprend deux charrettes nouveau modèle,Dieulafoy invenit. Roues, essieux, bâti, sont de bois. Des harnais miraculeux dus à la collaboration des membres de la mission et des cordonniers de Dizfoul serviront à traîner ces carrosses magiques. Avec du coton on fabriquera des cordes, avec des cordes des traits; dans le cuir réservé aux semelles de bottes on taillera des bricoles. Crochets, anneaux, chaînons, seront, tant bien que mal, forgés à Dizfoul.

Le harnachement de douze bêtes doit être livré dans les premiers jours de février. Quelle saignée à la bourse de la mission!

Aussi bien, Mirza Taguy, doublure du célèbre Abdoul-Kaïm, qui venait prier Marcel de payer ses dettes, n'a-t-il pas été accueilli avec les égards dus à l'élève favori de notre ancien tortionnaire.

Il faut songer aux fouilles avant de penser aux créanciers de ce cher ami!

La frise des archers s'allonge. Les lacunes se garnissent: la poitrine, qui s'était dérobée à toutes les recherches, est enfin apparue; nous désespérions de rencontrer une figure—le visage est toujours la cible préférée des destructeurs.—Depuis hier elle est représentée par une brique émaillée donnant la paupière inférieure d'un œil dessiné de face, le nez, la joue et une chevelure verte soigneusement calamistrée.

Des émaux de même couleur et de même style que les précédents reproduisent des archers venant au-devant de leurs frères. Tous les détails du costume nous sont ainsi connus: jusqu'à la ceinture serrant la chemise, et que dissimulait le carquois passant sur la hanche gauche.

Sur une même brique apparaît la main d'un Immortel, séparée d'un caractère cunéiforme blanc par une large raie jaune.

Ainsi qu'à Persépolis, les guerriers montaient la garde devant une large inscription relatant la généalogie royale et la dédicace du palais placé sous la protection d'Aouramazda, le plus grand des Dieux.

Près de cette main fut découverte une inscription trilingue, où nous lûmes le nom de Darius roi et celui d'Otanès le chef des conjurés contre le mage Smerdis. Ce dernier document confirme Marcel dans la pensée que les Immortels proviennent du palais du fils d'Hystaspe. Le nom de Darius se retrouve dans la généalogie de tous les souverains achéménides; mais Otanès est le compagnon fidèle de Darius Ier.

A la suite des émaux en relief sont venues des frises fleuronnées dont les dessins, de style grec, rappellent les ornements qui entourent les bas-reliefs des lions. Seul le couronnement diffère: au lieu des créneaux ajourés, émaillés sur leurs faces latérales, se présentent des merlons, bleus sur fond blanc, percés d'une archère verte.

TUMULUS COUPÉ.

TUMULUS COUPÉ.

12 janvier.—Bonne journée! Le premier courrier expédié par le consul de Bassorah faisait au coucher du soleil sa bienheureuse apparition. Chacun se précipite sur ses lettres et les commence toutes avant d'en achever aucune. Il est si doux de rentrer en communication avec la patrie! Pendant quelques heures nous revivons d'une vie extérieure.

Allah Kérim! les nôtres sont en bonne santé.

Puis vient le tour des journaux; je ne m'étais jamais doutée qu'ils fussent aussi intéressants.

Pour achever de me mettre en joie, j'ai fait deux acquisitions plus faciles à transporter que le chapiteau bicéphale.

Il ne se passe pas de jour que les femmes nomades ne viennent me proposerquelque pierre antique. J'achète, sans m'inquiéter de leur provenance, amulettes et talismans. Ce soir on m'apporta deux cylindres charmants, propriété, peut-être contestable, d'une belle femme apparentée à un cheikh dont la tribu fournit la majeure partie de nos ouvriers arabes.

BIBI MÇAOUDA.

BIBI MÇAOUDA.

J'ai accueilli la visiteuse avec une considération marquée. On croirait qu'elle a emprunté aux teinturiers de nos archers la recette des jaunes de sa chemise, la couleur pourpre du voile et du turban qui drapent sa tête, et à leur tailleur le patron de longues manches pointues traînant jusqu'à terre. Mes efforts pour la déterminer à me céder sa toilette ont été infructueux: quoique fille d'un haut fonctionnaire du désert, elle n'avait qu'une chemise.

L'un des cylindres, gravé sur cristal de roche, représente un taureau ailé, à face humaine, couronné d'une haute tiare. Une inscription de quatre lignes, en caractères susiens, donne le nom du personnage auquel appartint ce bijou et celui d'une divinité protectrice. Autour du second court une scène d'un réalisme transcendant.Le style, hélas! charmant, de cette singulière intaille, décèle la main délicate et le burin artistique d'un graveur grec.

Comme j'enfilais ces petites merveilles sur la longue ficelle où prennent rang tous «mes talismans»:

«Enrouleras-tu ce beau collier autour du cou ou des poignets?» m'a demandé Bibi Mçaouda.

Elle ignorait que les abeilles ne travaillent pas pour elles.

PETITES BASES DE COLONNES. (Voyez p. 309.)

PETITES BASES DE COLONNES. (Voyez p. 309.)

TRANSPORT DES CAISSES DANS LA VALLÉE. (Voyez p. 324.)

TRANSPORT DES CAISSES DANS LA VALLÉE. (Voyez p. 324.)


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