III
A bord de l'Assyria.—Bender-Abbas.—Chah Abbas et la Compagnie des Indes.—Destruction d'Ormuzd.—Gombroun.—Linga.—Bahreïn.—Les pêcheries de perles.
23 janvier.—J'ai vu la terre des Indes, mais, hélas! de trop loin pour présenter mes respects aux célèbres alligators qui sont, paraît-il, le plus bel ornement de Kurachee. Comme nous approchions d'une côte fort basse, les timoniers signalèrent un steamer appartenant à la flotte du golfe Persique. Il attendait, sous pression, un passager duHuzara, le nouveau directeur du service sanitaire de la Compagnie.
Arrivée au port vers trois heures, la mission était transportée sans délai à bord de l'Assyria. Puisse ce nom être d'heureux augure!
Nous sommes seuls à l'arrière. L'avant est encombré de pèlerins arabes, persans et indiens. Allah me préserve de mettre en doute la piété des musulmans; mais, sans médire de leur ferveur, il est bien permis d'attribuer leurs incessantes pérégrinations au plaisir de quitter de trop nombreuses épouses, de voir des pays nouveaux et de se décharger du souci des affaires sous un prétextehonnête ou même louable. Quel que soit leur but, les habitants du littoral de la mer des Indes et du golfe Persique envahissent, semblables à des troupeaux humains, les paquebots de laBritish India. Troupeaux, c'est le mot, car, parqués au-dessus de leurs bagages, abrités de la pluie ou du soleil par une simple toile, ils demeurent immobiles durant toute la traversée et n'abandonnent leur place que pour assister matin et soir aux distributions d'eau ou préparer à tour de rôle, dans des cuisines larges de deux pieds, le pilau quotidien.
27 janvier.—L'Assyriavient de ranger Ormuzd et de faire sa première escale à Bender-Abbas, dans une rade immense, où pourraient manœuvrer les flottes de l'Europe.
A droite, à gauche, le long de la côte jaune se montrent des jardins et un grand nombre de villages; au centre s'étend la cité persane, que domine un rideau de montagnes neigeuses.
On jette l'ancre à trois milles de terre, auprès d'un navire démâté mouillé sur la limite des bas-fonds. Ce ponton sert de magasin et d'entrepôt aux bateaux de la Compagnie. Une partie du chargement de l'Assyriaétant à destination de Bender-Abbas, nous avons le temps de débarquer. Lebelemqui vient chercher la poste se dirige vers un môle ruiné. Il ne l'atteint pas. Comme à Obock, le trajet s'achève à dos d'homme.
BAZAR DE BENDER-ABBAS.
BAZAR DE BENDER-ABBAS.
Bender-Abbas ne diffère guère des villes persanes que j'ai visitées pendant mon premier voyage. Les maisons neuves se mêlent aux constructions ruinées, la boue et les détritus couvrent le sol mal nivelé des rues; les bazars, mi-partie en terre et feuilles de palmier, montrent des boutiques dont la propreté contraste avec l'état d'abandon des voies qui les desservent.
Sous des auvents délabrés, les épiceries avec leurs pains de sucre alignés, suspendus par la tête et vêtus d'une robe collante de papier argenté, les drogues vertes ou bleues mêlées à des plateaux chargés de pâtisseries polychromes, les pots àgingembre éclairant de leur émail turquoise les vieux cuivres où s'amoncellent le safran, les dattes et les piments secs aux chaudes couleurs. Un peu plus loin s'ouvre une raffinerie sommairement installée: quelques cuves de terre cuite et des caisses de rebut composent une usine et un séchoir rudimentaires.
Derviches, soldats déguenillés, singes tenus en laisse roulent deci, delà. A ma vue les quadrumanes hurlent d'effroi et oublient les tours les plus faciles aux gens de leur espèce.
La nouvelle du débarquement des Faranguis s'est propagée dans Bender-Abbas, la foule grossit, s'écrase, et s'injurie à dire d'expert. Un marchand de cachemire, cicerone bénévole, prend pitié de la mission, et, se dirigeant vers une des portes de la ville, la conduit en rase campagne.
RAFFINERIE A BENDER-ABBAS.
RAFFINERIE A BENDER-ABBAS.
Sur le fond stérile de la plaine se détache un mimosa géant. Des femmes vêtues de rouge remplissent leurs vases de forme antique ou causent avec des laveuses. Derrière ce bouquet de verdure, bien doux à des yeux endoloris par les reflets aveuglants du soleil, s'élèvent des constructions en moellons. L'une d'elles, à peu près effondrée, ressemble à une ancienne église chrétienne; les autres, en forme de pyramide, recouvrent des sépultures européennes. Elles sont connues des indigènes sous le nom très exact de «tombeaux des Anglais».
La rade de Bender-Abbas et l'île d'Ormuzd, que l'on aperçoit sur la gauche, ont joué un rôle important dans l'histoire des relations commerciales de la Perse et de l'Occident. Ormuzd, rocher dénudé, sans eau, sans végétation, couvert de dépôts salins, mais pourvu d'un port admirable, fut habité d'abord par les Arabes, lorsqu'ilsabandonnèrent la Perse aux conquérants tartares. L'île reçut de ces premiers occupants le nom d'Ormuzd, suprême souvenir du pays perdu. Au quinzième siècle elle tomba aux mains d'Albuquerque et, dès cette époque, devint, malgré sa proverbiale insalubrité, une des colonies portugaises les plus prospères, un de ces caravansérails francs où se concentrait le commerce du monde oriental.
Vers le commencement du dix-septième siècle, sous le règne de Chah Abbas, les Européens établis aux Indes formèrent le projet de nouer des relations avec l'Iran. Anglais, Français et Hollandais installèrent à Gombroun (aujourd'hui Bender-Abbas) d'importantes factoreries. Le monarque persan se montra d'autant plus favorable à la création de ces comptoirs, qu'il considérait d'un œil envieux les colonies lusitaniennes, dont il méditait l'anéantissement. Le Portugal, dès cette époque, ne disposait plus d'une marine puissante; néanmoins Chah Abbas se rendait compte qu'il lui était impossible de prendre Ormuzd sans le concours d'une flotte européenne et d'un capitaine plus expérimenté que son général, Emin Kouly Khan.
DERVICHE. (Voyez p. 39.)
DERVICHE. (Voyez p. 39.)
Il exploita la jalousie qu'inspirait à l'Angleterre l'établissement portugais et conclut un traité d'alliance avec la Compagnie des Indes Orientales. La Compagnie, exemptée du payement de tous droits sur les marchandises importées à Gombroun, prélèverait même une part des taxes réclamées aux autres nations; en échange de ces faveurs, elle devait fournir les moyens de conquérir Ormuzd.
Une flotte fut assemblée et les coalisés mirent le siège devant la place.
Les Portugais se défendirent avec courage; mais, épuisés par la faim, la soif et la maladie, ils capitulèrent. La ville, abandonnée aux Persans, fut pillée et détruite.
Au terme du traité conclu entre Chah Abbas et la Compagnie, les prisonnierschrétiens appartenaient aux Anglais. Les vaincus eurent-ils à se louer de cette clause spéciale? J'en doute. Après s'être vanté de son humanité, Mormox, le chef de l'expédition, écrit naïvement: «C'est du ciel qu'il me faut désormais attendre ma récompense, car les Portugais ne sont guère reconnaissants» (1621).
En apprenant la reddition d'Ormuzd, Chah Abbas fut transporté de joie et n'eut plus qu'un souci: manquer à ses engagements. Il dénia aux Anglais le droit de s'installer dans l'île ou sur tout autre point du golfe et accabla de vexations ses anciens complices; depuis cette époque, l'histoire des factoreries de Gombroun se réduit au récit des dangers et des misères dont pâtissent les établissements commerciaux dans les pays où le bon plaisir tient lieu de loi. Chah Abbas ne profita pas de la ruine des comptoirs portugais; il crut avoir assez fait pour la prospérité de Gombroun en changeant son ancien nom contre celui de Bender-Abbas (Port d'Abbas).
Franchissons deux siècles. Bender-Abbas avait été cédé au sultan de Mascate contre une redevance annuelle; le locataire manqua bientôt à ses engagements. Le chah demanda la restitution de la ville, qui n'avait jamais été vendue, mais affermée; l'imam de Mascate fit la sourde oreille, et la guerre fut déclarée.
Un corps de troupes composé de cinq mille hommes, choisis parmi les toufangtchis des provinces de Chiraz et de Kirman, indisciplinés, mal vêtus, minés par la fièvre, prit la route de Bender-Abbas. L'attaque fut fixée au 9 du Rabi oul awal (1854). Au moment d'agir, les chefs se trouvèrent en complet dissentiment. Depuis l'aurore jusqu'à trois heures du soir, ils discutèrent le plan d'attaque. Enfin les troupes s'ébranlèrent. Elles arrivèrent jusqu'à trois cents pas de la ville sans perdre un homme, bien que les Arabes les eussent saluées de quatre décharges successives.
Vous vous représentez les sapeurs ouvrant des parallèles, tressant des fascines, dressant des gabions farcis? Détrompez-vous: l'armée était munie de huit pioches, et les seuls fourneaux creusés avec ces outils furent les fourneaux destinés à cuire le pilau des régiments.
Après avoir reçu sans dommage les bordées des Arabes, lestoupchis(canonniers) royaux jugèrent qu'ils devaient riposter: il y allait de leur dignité. Leurs quatre pièces firent beaucoup de bruit et peu de mal. Les officiers avaient déjà déclaré qu'après une journée si bien remplie il était grand temps de se reposer, quand un maçon suédois, promu récemment médecin principal des armées persanes, réunit dix soldats et leur promit cinq tomans (cinquante francs), la première moitié payable d'avance, la deuxième après l'exécution de son projet, s'ils parvenaient à occuper une petite éminence voisine des murs. Ces héros, à cinq francs pièce, s'élancent et atteignent le but sans blessure. L'impulsion est donnée. L'enthousiasme devient général. Craignant une attaque sérieuse et ne doutant pas que l'ennemi, maître des hauteurs qui commandent la ville, n'y traînât ses canons, les Arabes désertentles remparts. Soldats et officiers persans, de paisibles agneaux se métamorphosant en lions, déposent leurs armes, escaladent les murailles hautes de six mètres, les franchissent et ouvrent les portes aux moins agiles.
La guerre cependant ne devait pas se terminer sans effusion de sang.
Les Arabes s'étaient réfugiés partie dans la citadelle, partie sur les bateaux demeurés en rade. Vers le soir, des soldats d'Hamadan vinrent innocemment sur la plage respirer la brise de mer. Terrifiés à leur aspect, les Arabes qui n'avaient pu s'embarquer se jetèrent à la nage et tentèrent de rejoindre lesbelems. Les Persans retournèrent au camp, ramenèrent un canon de douze et le pointèrent sur les fuyards. Ils mettaient le feu à la pièce quand une salve à mitraille, tirée de la citadelle, abattit un capitaine, un lieutenant, vingt-huit hommes et quatre chevaux. Il aurait poussé à nos héros des ailes de perdreaux ou des jambes de lièvres qu'ils ne se seraient pas enfuis plus vite. Cependant les troupes royales rétablirent le combat. Trois jours durant, elles bombardèrent la citadelle et ajoutèrent une page nouvelle à l'épopée nationale en emportant l'ouvrage veuf de ses défenseurs.
Le coffre-fort du chah prit une part active et directe à ce succès; les généraux, au lieu de courtiser l'éloquence guerrière, avaient suivi l'exemple du médecin en chef, et promis un beau toman d'or à tout homme qui apporterait une tête d'Arabe. Je laisse à deviner le sort des prisonniers. Tous furent passés au fil de l'épée, y compris le commandant de la place, le Beloutchi Mollah Seïd. Les Iraniens laissèrent sur le champ de bataille cent cinquante blessés et cinquante tués; leurs ennemis perdirent huit cents hommes. Le fils de l'imam de Mascate, atteint grièvement comme il regagnait un bateau sous une grêle de balles, put néanmoins rapporter à son père la nouvelle du désastre.
Depuis cette facile victoire, Bender-Abbas a le bonheur de posséder un gouverneur persan. Elle n'en est pas plus fière et se glorifie seulement de ses belles mandarines, de son air humide et des chaleurs accablantes de ses étés.
28 janvier.—L'Assyrian'a pas rangé la côte et suivi le canal peu profond situé entre le continent asiatique et l'île de Tavila. Le navire se dirige vers le détroit d'Ormuzd, qui met en communication la mer d'Oman et le golfe Persique. La terre apparaît violette et décharnée sous la lumière crue d'un ciel orageux; les éclairs déchirent l'horizon dans la direction du Ras-el-Djébel et de la côte arabique.
La mer bondit, l'écume blanchit la crête des vagues; des embruns embarqués à l'avant balayent le pont de l'une à l'autre de ses extrémités. Officiers et matelots revêtent leursuroide toile jaune et chaussent les grandes bottes étanches.
29 janvier.—Les claires-voies ont été fermées pour la première fois depuis notre départ de Kurachee; la nuit nous a paru éternelle dans les étuves closes qui servent de cabines. A la pointe du jour, une violente secousse ébranle le bateaude l'avant à l'arrière et débarrasse de ma personne la dure banquette où je cherche le sommeil. Le mouvement régulier et ininterrompu de l'hélice, ses trépidations si énervantes, mais dont l'arrêt porte l'inquiétude et l'angoisse dans les cœurs les plus optimistes, cessent brusquement. Je cours sur le pont; on ne saurait s'y tenir debout, tant l'Assyria, échouée sur un banc de sable, donne de la bande à tribord.
Il est six heures du matin; les étoiles pâlissent; l'horizon, encore alourdi, s'illumine timidement: c'est l'aurore aux doigts gris perle, puis rosés. Le globe d'or tient mal les promesses de sa belle avant-courrière: à peine a-t-il embrasé l'atmosphère, qu'il se cache derrière les épais nuages accumulés par l'orage de la nuit. Avant de disparaître, le soleil éclaire une côte fort basse et des bouquets de palmiers isolés du sol par un nuage dense où leurs stipes restent plongés. La réalité joue le mirage.
Le vent souffle de terre; quelques manœuvres combinées des voiles et de l'hélice suffisent à dégager la proue. Vapeur arrière. L'Assyriareprend sa position normale. Encore un effort, et nous voici en pleine mer, puis en vue de Linga.
Les bas-fonds, si fréquents dans cette étrange mer dont la profondeur n'excède jamais cent mètres, et que l'on devrait nommer le marais persique, obligent à mouiller fort loin d'une ville bâtie le long de la côte. Ses maisons hautes, percées de nombreuses ouvertures, les terrasses grises, les bois de palmiers plantés derrière les habitations, les quilles de grosses felouques tirées sur le sable, apparaissent à travers un chantier de construction navale en pleine activité.
Il faut renoncer à débarquer: la mer est trop grosse. Le commandant se contente d'expédier le courrier. Dès que la chaloupe du bord et son équipage trempé jusqu'aux os sont de retour, il commande de lever l'ancre.
30 janvier.—Depuis Kurachee l'Assyriaa toujours couru le long des côtes du Béloutchistan et de la Perse. En quittant le mouillage de Linga, le navire met le cap sur les îles Bahreïn, situées dans les eaux arabiques.
Ces îles, très fertiles et fort commerçantes, donnent leur nom à la baie qui les entoure, comme elles prirent autrefois celui de la côte voisine. Elles doivent leur richesse agricole à des conduits artésiens qui passent au-dessous de la mer, et leur importance commerciale à des bancs d'huîtres perlières déjà célèbres au temps d'Alexandre.
L'histoire de Bahreïn se résume en celle de ses pêcheries. C'est pourtant de Bahreïn que sortirent les bandes de pillards qui désolèrent la Mésopotamie et ravagèrent Ctésiphon sous les premiers rois sassanides; de ce port cingla vers la Perse une flotte célèbre: elle portait la première armée arabe qui tenta d'envahir l'Iran.
L'expédition fut battue par le satrape Chehrek, demeuré fidèle à Yezdigird, tandis qu'une tempête coulait ses navires.
Si le vent mollit, la pluie s'abat torrentueuse. Lebelemde la poste vient chercher les passagers; comme à Bender-Abbas, il touche fort loin de la plage. Mais les indigènes ont aperçu des casques blancs; ils lancent à l'eau des ânes vigoureux et, grimpés sur ces montures, accostent l'embarcation. Un quai naturel défend la ville contre les hautes marées. Au sud s'élève l'hôtel de la poste, grand bâtiment surmonté du pavillon anglais; au nord trône une batterie de canons archaïques. Ces pièces se prélassent devant la résidence officielle du cheikh Aïssa Ben Ali, sultan de Bahreïn. Malgré son palais et son artillerie, le cheikh Aïssa est un prince...décoratif, car il est bien connu que les îlesrichessont la propriété incommutable de l'Angleterre. Bahreïn ne fait pas exception à la règle: ses nombreux habitants pensent et vivent sous l'aile protectrice du colonel Ross, jaloux de leur faire digérer les marchandises anglaises: clous, draps, sucres, cotonnades et riz des Indes, que laBritish Indiaapporte tous les quinze jours.
Actuellement les bazars, où s'empilent des myriades de poissons secs, paraissent calmes, presque déserts. Il n'en est pas toujours ainsi. Au mois de mars la ville s'éveille. Le commerce des perles y amène les tribus de plongeurs et les marchands indiens: exploités et exploiteurs. Le cheikh, afin de ménager le repeuplement des bancs, désigne lui-même l'emplacement où chaque bateau doit pêcher; au signal convenu les embarcations sortent du port.
Le plongeur adresse une courte invocation à Allah, aspire sa provision d'air passe l'orteil droit dans l'anneau d'une galette de plomb, se munit d'un filet que maintient ouvert un cerceau d'osier, s'arme d'un long poignard dont il se servira contre les requins et, après avoir lié autour de ses reins la corde qui le met en communication avec la barque, se précipite dans le gouffre azuré.
Entraîné par le lest suspendu à son pied, le pêcheur atteint le banc, ramasse les huîtres, les jette dans le filet et se fait hisser dès qu'il se sent oppressé. Les Arabes de Bahreïn restent de soixante à soixante-dix secondes sous l'eau; quelques-uns d'entre eux, devenus légendaires, demeuraient pendant six minutes au fond de la mer. De même, certains hommes sont fatigués après avoir plongé douze fois; d'autres soutiennent ce pénible travail durant plusieurs heures. Un nouveau signal rappelle les bateaux. Les huîtres, déposées sur une grève soigneusement close, sont jetées dans des chaudières d'eau bouillante, ou abandonnées jusqu'à ce que la décomposition des matières animales permette de les ouvrir sans endommager la perle.
Patrons et acheteurs surveillent avec la même vigilance la séparation de la coquille et du manteau. Les ouvriers employés à ce travail sont trop peu vêtus pour qu'il soit nécessaire de visiter leurs poches chaque soir; on se contente, quand l'un d'eux porte la main à la bouche, de le purger avec énergie et de nettoyer ainsi les cachettes lesplus discrètes. Le prix des objets dérobés fait pardonner cet abus de l'huile de ricin.
«Les plongeurs, dit Maçoudi, ne se nourrissent que de poissons, de dattes et d'aliments du même genre;on leur fend le bas de l'oreille pour laisser passage à la respiration, attendu qu'ils bouchent leurs narines avec un appareil taillé en fer de flèche, fait dezebel, qui est l'écaille de la tortue marine dont on fabrique les peignes, ou bien encore en corne, mais jamais de bois; ils portent dans les oreilles du coton imprégné d'huile, dont ils expriment une faible partie lorsqu'ils sont au fond de la mer, ce qui les éclaire comme une lumière. Ils enduisent leurs pieds et leurs cuisses d'une matière noire, qui fait fuir au loin les monstres marins par lesquels ils craindraient d'être engloutis. Quand ils sont au fond de la mer, ils poussent des cris semblables aux aboiements des chiens et dont le bruit perçant leur sert à communiquer entre eux[2].»
[2]Maçoudi,les Prairies d'or. Texte et traduction de M. Barbier de Meynard, t. I, p. 329.
[2]Maçoudi,les Prairies d'or. Texte et traduction de M. Barbier de Meynard, t. I, p. 329.
BAZAR DE BAHREÏN.
BAZAR DE BAHREÏN.
La perle est un bijou si seyant, que dès la plus haute antiquité elle acquit une grande valeur. La Chine comptait au nombre de ses taxes un tribut payé en perles,et leRh'ya, dictionnaire des compilations, écrit, dit-on, plus de mille ans avant Jésus-Christ, la signale comme originaire des provinces occidentales du Céleste-Empire. Les Grecs la mirent au rang des objets précieux; la loi romaine la classait parmi les valeurs transmissibles aux descendants; un collier de perles était le symbole de l'union conjugale.
Quelques auteurs anciens voyaient dans la perle l'œuf du mollusque.
Pline faisait remonter les huîtres des profondeurs où la nature les a reléguées, et leur confiait le soin charmant de transformer en perles les gouttes de rosée recueillies, au mois de mai, entre la coquille et le manteau.
La génération des huîtres mères, contée par les Indiens Paravas, ne le cède en gracieuse fantaisie à aucune légende: Vénus elle-même ne rougirait pas de pareille origine. A l'époque des grandes pluies, l'eau des torrents s'écoule dans la mer sans se mêler avec les ondes amères; elle s'épaissit au soleil, forme une crème blanche qui se divise en légers fragments; chacun d'eux prend vie, devient un animal dont la peau s'épaissit et acquiert finalement une telle consistance, que son poids l'entraîne au fond de la mer, où il revêt la forme d'une huître. Des esprits satisfaits d'une pareille version devaient expliquer sans peine la présence de la perle dans la coquille.
Mais, de tous les poètes, qui fut plus poète que Saadi?
«Une goutte de pluie tomba du sein des nuages; en voyant la mer immense, elle demeura toute confuse. Que suis-je, dit-elle, à côté de l'Océan? En vérité, je me perds et disparais dans son immensité!
«En récompense de cet aveu modeste, elle fut recueillie et nourrie dans la nacre d'une coquille; par les soins de la Providence, elle devint une perle de grand prix et orna le diadème des rois. Elle fut grande parce qu'elle avait été humble, elle obtint l'existence parce qu'elle s'était assimilée au néant[3].»
[3]Saadi,le Boustan. Traduction de M. Barbier de Meynard, p. 181.
[3]Saadi,le Boustan. Traduction de M. Barbier de Meynard, p. 181.
La vérité fait toujours mauvaise figure auprès de la fiction: oyez plutôt. La perle, formée de couches concentriques, serait une concrétion calcaire mêlée à une substance organique. Elle ressemblerait à la nacre de certains mollusques, et l'on provoquerait même son développement artificiel soit en pratiquant une piqûre dans les valves, soit en introduisant un corps étranger entre la coquille et le manteau. Ce corps étranger deviendrait une source d'irritation et déterminerait autour de lui le dépôt de la précieuse nacre.
PALAIS DU CHEIKH DE BAHREÏN. (Voyez p. 44.)
PALAIS DU CHEIKH DE BAHREÏN. (Voyez p. 44.)
Tous les mollusques ne sont pas des ouvriers également habiles. Les artistes fabriquent des globules sphériques; d'autres façonnent des poires; les paresseux engendrent des perles attachées à la coquille nommées «boutons de perles»; les incohérents composent les perles bossuées ou baroques siheureusement utilisés par les artistes de la Renaissance. La loupe employée en sertissages, et la semence, comprenant les plus petites perles, sont l'œuvre des apprentis.
Il ne faut pas considérer seulement la forme d'une perle, mais encore son eau et son orient. L'eau est la couleur; les teintes varient du blanc azuré ou argenté, au blanc jaunâtre, au jaune d'or plus ou moins vif, au rose, au bleu, au lilas et au noir. Les perles de toute eau offrent des cercles de nuances différentes qui rendent leur éclat moins parfait: elles sont dites «rubanées». En Occident on estime surtout la couleur blanche et ses variétés azurées ou jaunes. Les Arabes préfèrent la teinte jaune, indice d'inaltérabilité. On entend par orient la pureté, le chatoiement, l'éclat, qualités qui, réunies, triplent quelquefois la valeur de perles de grosseur égale.
Les anciens recevaient leurs perles des Indes et du golfe Persique: le mot grecmargaritis, dérivé du persanmèrvarid, témoigne de cette origine. On en a découvert de nouveaux bancs sur les côtes d'Australie, d'Amérique et autour de quelques îles de l'océan Pacifique. Les pêcheries de Bahreïn ne sont pas moins fort actives: au printemps elles occupent quinze cents bateaux et donnent un revenu annuel de dix millions, dont la population indigène ne profite guère.
Pas une perle dans le bazar: toutes sont vendues et emportées dès la fin de la pêche.
Prenons la clef des champs. Holà, les âniers!
Le sol est boueux et les sentiers glissants: peu importe, nos montures ont des ailes et nous amènent, après une série de chutes variées, au pied d'une vieille mosquée que signalent deux minarets encore debout. Cet édifice, jadis très vaste, a subi de nombreuses restaurations.
Procès-verbaux de réfections, élégants chapiteaux ornés d'épigraphes, nombreuses inscriptions à la louange d'Allah, dalles funéraires appliquées deci, delà, diront l'histoire de l'édifice à qui aura le loisir d'interroger les textes.
Non loin des ruines jaillissent des sources chaudes d'une merveilleuse transparence. Le cristal le plus pur paraîtrait trouble à côté d'elles. Autour du griffon, puis le long des canaux qui déversent dans des rigoles d'irrigation l'eau d'un puits artésien, s'étendent des champs de luzerne semés en planches comme nos potagers, et si verts, et si beaux, que chaque tige de fourrage semble pousser en serre chaude. Ce sont des jardins, toujours des jardins, traversés au galop des baudets, sous les feuilles ruisselantes des magnolias et des dattiers, sous les fleurs jaunes des mimosas vaporeux dont les troncs servent d'appui à des chèvrefeuilles embaumés. Une multitude de huttes recouvertes de nattes en feuilles de palmier,des cultivateurs habillés de blanc et des femmes vêtues de rouge jettent au milieu des bois une note vivante qui complète le charme du paysage.
Éloignez-vous de ma mémoire, rives du Nil et du Chat-el-Arab, roseraies parfumées d'Ispahan et de Chiraz: auprès de Bahreïn vous êtes de tristes déserts!
CHAPITEAU DE LA MOSQUÉE DE BAHREÏN.
CHAPITEAU DE LA MOSQUÉE DE BAHREÏN.
IMAM-ZADÉ NEÏZAN. (Voyez p. 65.)
IMAM-ZADÉ NEÏZAN. (Voyez p. 65.)