IV

IV

Arrivée à Bouchyr.—Mohammereh, son origine, ses différents avatars.—Le Karoun.—Ahwaz.—Champs de bataille de Waïs et de Bend-Akhil.—Chouster.

31 janvier.—Bouchyr.—Nous avons quitté l'Assyriapar un temps épouvantable. La barque du pilote tira des bordées pendant plus de deux heures; elle atteignit enfin la ville, qu'on n'apercevait pas à cent mètres de distance, tant la pluie tombait drue et serrée. Mouillés comme des marsouins, nous fûmes recueillis dans le poste des douaniers, puis remis aux mains de quelques soldats. Ces vaillants nous guidèrent jusqu'au logis préparé par les soins du gouverneur. Je connais cet immeuble pour l'avoir déjà habité. Elle est toujours charmante, ma maison, avec ses tentes de coutil drapées devant les grandes baies, ses boiseries découpées, ses bouquets de palmiers verts qui masquent les lézardes de la façade. Et je ne paye ni impôts ni réparations locatives.

Excepté le soleil, tout nous sourit depuis notre débarquement. Le gouverneur fit complimenter Marcel dès son arrivée; lenaïeb, chargé de ce soin, s'empressa de nous apprendre que son maître tenait les firmans royaux à la disposition du chef de la mission. Il apportait, avec les salams officiels, une excellente lettre du docteur Tholozan. Les dernières difficultés sont résolues; que Dieu protège nos travaux!

J'ai revu l'aimable famille du colonel Ross, les frères Malcolm et les agents de la maison Hotz.

L'ancien gouverneur a disparu. Peu de temps après notre départ, la population de Bouchyr, lasse de lui payer des impôts exorbitants, se mutina et mit le siège devant le palais. Mirza Moustofi Nizam prit la fuite, déguisé en pêcheur—grandeur et décadence,—mais ses bagages furent saccagés et pillés. Depuis cette époque, lesoin de faire le bonheur du peuple a été dévolu au fils aîné de Çahabi Divan, gouverneur de Chiraz.

Si notre ex-ami n'avait pas le tempérament d'un lutteur, il possédait au plus haut degré les qualités d'un bon fonctionnaire oriental. Pendant son séjour à Bouchyr, il avait fait d'honorables économies. Aussi bien, pour parler persan puisque nous sommes en Perse, son cœur ne demeura-t-il pas longtemps à l'étroit ou gêné dans les entournures. Grâce à de puissantes protections achetées à beaux deniers comptants, il administre aujourd'hui la province de Kirman, plus gras, mieux nourri que jamais et possesseur d'un titre sonore:l'Heureux du royaume. La prévoyance est mère du bonheur.

4 février.—Cruelle déception! M. Babin s'est aperçu que le tachéomètre était brisé et,—perte bien autrement grave—que la pharmacie et nos fusils manquaient à l'appel. Pourtant le nombre des caisses avait été vérifié. Une paire de roues aura été comptée pour un colis au chargement, et pour deux au déchargement. Plus de quinine, plus d'expéditions cynégétiques autour des tumulus si giboyeux de Suse! Par bonheur, il nous reste les carabines et les cartouches du ministère de la guerre.

Malcolm Khan, témoin de cette déconvenue, nous a conduits à sa campagne. Il habite l'été un joli site maritime entouré de jardins. Des eaux douces, dues aux pluies hivernales, ont recouvert allées et massifs, et c'est en s'aidant de la brasse et de la coupe que le jardinier alla cueillir un superbe bouquet, au milieu duquel se signalait, par son étrange couleur, une rose verte.

Le précieux arbuste qui la porte est originaire de Maurice; il doit à une maladie spéciale la couleur anomale de ses fleurs. La santé est un présent divin; la rose verte ressemble à une agglomération de feuilles pliées et serrées les unes contre les autres; elle manque d'éclat, ne connut jamais la jeunesse et ne dégage aucun parfum; cette duègne des fleurs semble flétrie avant de naître.

Chemin faisant, M. Malcolm m'apprit que le prince Zellè Sultan consentait à recevoir les fonds de la mission, et autorisait le gouverneur de l'Arabistan à rembourser mon mari sur les impôts de la province. Nous pourrons traverser la Susiane sans crainte des voleurs. La négociation de cette affaire et la nécessité de prendre les firmans et des lettres de recommandation avaient forcé Marcel d'interrompre son voyage; il lui est désormais loisible de reprendre la mer.

6 février.—A bord de l'Arabia. Sur le Chat-el-Arab.

En 1852, la commission anglaise, chargée de délimiter les frontières de la Turquie et de la Perse, profitait des immunités qui la couvraient pour pénétrer en Susiane. Elle était attirée par la réputation locale de la Kalehè Chouch (citadelle de Suse) et rêvait de donner une sœur à Ninive ou à Dour Saryoukin.

NOTRE MAISON DE BOUCHYR. (Voyez p. 51.)

NOTRE MAISON DE BOUCHYR. (Voyez p. 51.)

Le massif de la citadelle fut attaqué tout d'abord; trois mois durant, le général Williams, puis Sir Kennet Loftus, sillonnèrent de tranchées les tumulus qui s'élèvent auprès du célèbre tombeau de Daniel.

Le succès répondit mal à l'attente des Anglais. Quelques bases de colonnes saillant au-dessus du sol, quelques fragments de sculptures amenèrent la découverte des substructions d'une grande salle hypostyle. Ce fut tout.

Des démarches maladroites pour s'emparer d'une inscription engagée dans le cénotaphe du prophète surexcitèrent à tel point le fanatisme religieux, que les nomades, affolés, tuèrent les serviteurs de la mission. Sir Kennet Loftus dut battre en retraite.

Il quittait Suse, que le choléra éclatait à Dizfoul. Cette épidémie, attribuée à la vengeance du prophète irrité de la présence des infidèles, mit le comble à l'horreur que le nom chrétien inspire aux musulmans de l'Arabistan.

Depuis cette époque nul européen, si ce n'est mon mari et moi, n'a séjourné auprès du tombeau de Daniel.

En 1882, nous parcourûmes la Susiane, seuls, sans argent, sans bagages. Combien la situation est différente et plus délicate aujourd'hui!

La mission, gênée par un volumineux convoi, composée d'un personnel bien restreint, mais capable cependant de porter ombrage aux esprits soupçonneux, sera sans cesse aux prises avec les traverses de la vie sédentaire. Pourra-t-elle les vaincre? Nos amis de Bouchyr ne semblent pas l'espérer. Les dangers que Loftus courut à Suse, les difficultés qu'il ne parvint pas à surmonter, malgré ses attaches diplomatiques, ne sont pas encore oubliés. Chacun nous a dit adieu avec une mine contrite, de mauvais augure.

7 février.—Ce matin, le steamer stoppait devant Felieh. Comme la mission s'apprêtait à débarquer, Cheikh M'sel montait à bord. Il venait recevoir le consul d'Angleterre et sa femme, qui devaient chasser le lion en sa compagnie et apporter comme appât leur bébé, une mignonne fillette de six mois. Le départ a été retardé de quelques jours: l'enfant n'était pas assez gras.

Le cheikh nous accueille avec amabilité et paraît avoir oublié les ennuis que nous valurent sa chaloupe détraquée et son personnel insoumis. Prenant les devants, il nous introduit lui-même dans cette demeure de Felieh jadis tout imprégnée de l'âpre odeur des combats. Les serviteurs présentent toujours le café, le fusil en bandoulière et le poignard à la ceinture, mais le cheikh et son entourage ont la figure heureuse et reposée.

Je m'informe de Torkan Khanoum et de sa panthère.

«Elles ne sont plus ici.»

Insister serait malséant. L'andéroun, auquel j'ai rendu visite dès le soir même,est actuellement soumis à l'autorité d'une autre femme de défunt Cheikh Djaber, qui vivait à Bassorah lors de mon premier voyage. Golab Khanoum est Kurde, mais parle correctement l'arabe et le persan. A l'inverse des femmes de Cheikh M'sel, de moins en moins élégantes, elle est mise avec recherche et porte les toilettes et les bijoux dus à la générosité de son vieil époux. La tête, serrée par un bandeau de soie noire à la mode de Bagdad, est couverte d'une calotte ornée de sequins. La taille est prise dans une double tunique: la première, de brocart violet à semis d'or; la seconde, de soie blanche chargée de dessins cachemire. Ces deux vêtements, décolletés en cœur, découvrent une guimpe de gaze fermée par des boutons de rubis et descendent jusqu'à la cheville, perdue dans les bouffants d'un pantalon bleu pâle. Sur ce brillant costume est jeté l'aba de laine noire brodé de fils colorés.

Ceinture, pendeloques accrochées à la coiffure, bracelets et anneaux de jambes, bagues de pieds et de mains surchargées de pierreries, complètent la toilette.

Je n'ai découvert qu'une jolie femme dans le troupeau réuni sous mes yeux: Fathma Khanoum, sœur de Cheikh M'sel, grande fille à la taille élancée et aux traits élégants, mais à la physionomie trop placide. Les cheveux noirs, taillés en frange sur le front, forment deux grosses nattes sur les tempes; une toque couverte de pièces d'or imbriquées disparaît en partie sous les plis légers d'une gaze noire qui vient s'enrouler autour du cou. La chemise de soie émeraude laisse apparaître un pantalon de brocart rouge lamé d'or. Sur la poitrine tintent des breloques d'argent enrichies de turquoises, des reliquaires contenant des amulettes, des cassolettes à parfums.

Les khanoums, assises autour d'un énorme fanal, jouaient une partie de cartes qui m'a paru avoir les plus grandes analogies avec l'innocente bataille. Les cartes étaient données trois par trois, les plus fortes l'emportaient. Les levées prenaient place sous le pied chargé de bagues de chacune des partenaires. Golab Khanoum m'assura qu'elle aurait mieux aimé me garder auprès d'elle, que de me voir aller à Suse, où m'attendent bien des misères. Elle m'eût appris l'arabe; en échange de ses bons procédés, et afin de lui être agréable, j'aurais dû me raser les ongles jusqu'à la chair. Il n'est pas convenable de laisser croître cettecorne blanchequi rappelle les griffes des animaux.

10 février.—La mission a quitté Felieh sur le vapeur de Cheikh M'sel. Marcel insista pour louer leKaroun, puis pour rembourser le prix du charbon. Le cheikh refusa la moindre rémunération: «Je ne fais pas de différence entre l'argent de mes amis et le mien,» répondit-il. Pareille générosité est bien rare en Orient.

Le navire descend le Chat-el-Arab, tourne à gauche, range Mohammereh et pénètre dans l'embouchure du Karoun. Comme son voisin, ce beau fleuve arrose une plaine qui, à droite et à gauche, s'étend toujours plate, tandis qu'elle est bornéeau nord par une montagne aux lignes ondulées, longue barrière joignant Havizeh à Mendeli.

Les rives du Chat-el-Arab et du Karoun témoignent de la formation très rapide d'un delta. Depuis le commencement de notre ère, la côte s'avancerait dans le golfe d'un mille anglais tous les soixante-dix ans. Ce colmatage anomal aurait pour cause originelle le peu de profondeur du golfe, sa largeur restreinte, la grande masse de boues charriées dans un bassin que ne parcourt aucun courant et que n'agite aucune tempête. Les vases, ramenées par le reflux, forment des lignes de hauts-fonds, telle que la barre de Fau; ces obstacles obligent le fleuve à s'étendre sur l'estuaire et, faute de vitesse, à déposer les terres et les sables qu'il transporte. La nature quaternaire de la plaine est d'ailleurs indiquée par les efflorescences salines du sol et la présence de coquillages semi-fossiles semblables à ceux que l'on trouve dans le golfe.

Il est question pour la première fois de la province que nous traversons dans l'histoire de Saryoukin, fondateur de la dynastie des Sargonides. Dour-Yakin, l'ancêtre de Mohammereh, fut assiégée et prise d'assaut par le célèbre roi d'Assyrie.

Dour-Yakin, fort maltraitée, renaquit quelques milles plus au sud, sous le règne d'Alexandre et prit le nom du conquérant. Les habitants de la cité perse de Dourine y furent transportés. De cette époque date le canal du Karoun au Chat-el-Arab; il fut creusé afin de faciliter l'accès du Pasitigris (Karoun moderne), qui se jetait dans le golfe par des canaux vaseux: le Khar Kobban et le Khar Bahmech Chir.

Le grand nom du roi de Macédoine ne fut pas une égide protectrice pour la ville nouvelle. Alexandrie, détruite par une crue du fleuve, rebâtie sous le règne d'Antiochus, reçut de ce prince le nom d'Antioche; ruinée de nouveau, elle fut reconstruite et protégée contre les inondations. Un roi arabe, Spasinès, fils de Sogdonacus, exécuta ces travaux. Il éleva des digues, des quais, appela la cité Charax de Spasinès et la déclara capitale d'une principauté prospère, la Characène, dont l'histoire nous est mal connue.

Sans cesse ballottée au gré des fluctuations politiques, la vieille Dour-Yakin changea encore de nom et de maître. Baptisée Kerkhi-Misan et Asterábád par les Sassanides, puis Maherzi et Mohammereh par les Arabes, elle fut disputée il y a quelques années entre les Turcs et les Persans et attribuée à ces derniers en vertu du traité d'Erzeroum.

Le paysage se transforme dès qu'on s'éloigne de Mohammereh. Aux sombres et paisibles bois de dattiers succèdent des rives inhabitées, plates, couvertes d'efflorescences salines. Je reconnais la coupole de l'imam-zadé Ali Ben Houssein entouréde quelques arbres, le campement de Salounieh, les palmiers de Sabah, auprès desquels nous amena jadis la chaloupe poussive de Cheikh M'sel, palmiers que l'on aperçoit plusieurs heures avant de les atteindre et qui paraissent changer sans cesse de position, tant le cours du fleuve est sinueux. Nous passons devant le petit village d'Ismaïliah. A partir de ce point, la plaine apparaît verte, tapissée d'immenses champs de blé, appartenant tous au châtelain de Felieh, le marquis de Carabas de la région.

Voisines du fleuve, se dressent les tentes brunes des nomades. Dans les champs paissent d'innombrables troupeaux de chameaux, de moutons et de vaches qui traînent avec peine leur ventre arrondi. Les tamaris deviennent plus beaux, les konars chargés de baies rouges tachent la plaine de leur grosse boule de feuillage sombre. Au bord de l'eau viennent des femmes vêtues de chemises rouges, la tête et la taille couvertes d'un aba indigo, le crâne entouré d'un turban brun. Toutes portent leurs cheveux coupés en frange sur le front, tressés sur les tempes; des boutons de métal ou des anneaux d'argent sont enfilés dans les narines. Elles ne paraissent pas sauvages et nous laissent regarder, sans témoigner de mécontentement, leurs traits largement découpés.

A la nuit tombante, lemarcab(bateau à vapeur) atteint le barrage d'Ahwaz, bâti sur un affleurement rocheux. Le vapeur ne saurait franchir cet obstacle. Nous débarquons et prenons le chemin du village. Le calme et le silence sont complets; à peine les échos des montagnes répondent-ils aux appels de quelques bergers attardés.

Des ruines, tristes débris de monuments hypostyles, d'antiques tombeaux creusés dans le roc, un cimetière arabe, le barrage et les amorces de canaux desséchés attestent seuls la grandeur évanouie de l'ancienne Aginis.

12 février.—Nous avons troqué les bateaux contre la caravane. Il était temps: je me momifiais à ce régime maritime. Avant-hier la mission atteignait Waïs, et le lendemain le confluent de l'Ab-Dizfoul, du Karoun et de l'Ab-Gargar, une de ses dérivations. Sur la rive droite apparaissait le village de Bend-Akhil, ainsi nommé d'une digue, aujourd'hui disparue, qui aurait jadis été maçonnée avec du bitume. Un fleuve à franchir sans pont! quoi d'extraordinaire? Le contraire me surprendrait. Cependant les guides, joignant les mains en forme de portevoix, hèlent les habitants du bourg, et bientôt unbelemcaché dans un repli du rivage s'approche de nous.

C'est un étrange spectacle que le passage d'une eau profonde par une nombreuse caravane.

La pluie tombait depuis le matin. Avant d'atteindre la rivière, nous avions barboté à qui mieux mieux dans un marais fangeux. Dès que les chargesengluées de boue et les harnachements des animaux eurent été jetés au fond de l'embarcation, les bateliers saisirent la longe des chevaux considérés comme les plus dociles ou les meilleurs nageurs et poussèrent au large. Les animaux nagèrent avec ardeur, luttèrent contre le courant, et entraînèrent vers la berge opposée le bateau que leurs efforts avaient empêché d'aller à la dérive. Puis il s'agit, terrible besogne, de pousser les mulets dans le Karoun.

Cheikh M'sel nous a donné une escorte de dix cavaliers, placés sous les ordres de Cheikh Faharan, esclave noir qu'il paya tout enfant deux mille quatre cents francs et promut récemment général de ses troupes. Le singulier bonhomme! Avec quelle étourdissante dignité il abandonne sa patte enfumée aux baisers d'une foule idolâtre et daigne abaisser ses regards sur le commun des mortels! Le général relève sa robe bien au-dessus des cuisses, se laisse glisser de sa monture, et, comme un chef doit payer de sa personne dans les circonstances critiques, il court le marais, ramène les chevaux affolés, les précipite dans la rivière, s'efforce de les y maintenir, hurle, exécute des moulinets avec les bras et les jambes, lance des paquets de boue, à destination des quadrupèdes,... sur ses voisins, et se démène comme un vrai diable tombé dans la vase bénite. Coups de fouet, encouragements, invocations à Allah s'entre-croisent et s'entre-nuisent. Bref, nous fussions restés sur la rive s'il ne s'était rencontré une belle âme de jument, car il se trouve de belles âmes même dans l'espèce chevaline, qui, prise de pitié pour ses maîtres, ne se fût décidée à sauver leur honneur. La brave bête s'est jetée à l'eau, et messieurs les chevaux ont suivi leur conductrice.

Cheikh Faharan n'est pas le seul capitaine dont le grand fleuve de l'Arabistan ait consacré la renommée.

Bend-Akhil fut de tout temps une position stratégique de premier ordre. D'importants tumulus, disséminés autour du village, désignent encore l'emplacement d'une grande cité abandonnée. C'est en amont de ce point qu'Eumène et Antigone se disputèrent l'empire d'Orient et le trésor de Suse. Je crois être la première à signaler l'emplacement précis de ce champ de bataille célèbre. La disposition des lieux et l'étude des opérations militaires conduites par les successeurs d'Alexandre ne laissent aucun doute à cet égard.

Les habitants de Bend-Akhil sont taillés sur le modèle des statues antiques. Les femmes enroulent de grands voiles indigo sur leur chemise rouge, se parent d'anneaux d'argent, de colliers et de bracelets d'ambre ou de corail. Accroché au turban de laine bleu, pend un chapelet de pierres de couleur, terminé par une monnaie d'argent à l'effigie de Marie-Thérèse. Les hommes, vêtus d'un pagne noué sur les reins, sont vigoureux et bien découplés.

Malgré la pluie qui fait rage au dehors et tombe en larges gouttes au dedans,beaux messieurs et belles dames se succèdent sans relâche ni parapluie devant l'ouverture béante de l'étable où nous avons pris gîte.

Vers le soir, Sliman, un des chaouchs, arrive avec les bagages. A peine entré, il remplit la pièce de ses gémissements. Quelle détestable acquisition! Alors que nous aurions besoin d'auxiliaires actifs pour nous débrouiller au milieu des caisses boueuses, préparer le thé, cuire le pilau quotidien et sécher une partie de nos vêtements, Sliman s'allonge dans le meilleur coin et laisse à ses maîtres l'honneur de le servir.

«Et ça se dit soldat! soupire son collègue Mçaoud, tout en essayant d'allumer un feu rebelle. S'il était Kabyle comme moi, s'il avait dix-neuf ans de service, vingt-deux campagnes, sept blessures et s'ilavait allé à Mixique!

—Tu es allé au Mexique?

—En chemin de fer.

—Comment, en chemin de fer?

—Eh oui!

—Où as-tu pris le train?

—AMarsille.

—Où l'as-tu quitté?

—AMixique.»

Tel est Sliman; tel est Mçaoud.

13 février.—L'honneur duMixique, ayant abandonné un instant le gros de la caravane, est tombé au beau milieu d'un conciliabule de sangliers. Le mulet, épouvanté, se débarrassa de son maître et se sauva. Si les bêtes puantes eussent eu l'ombre d'une mauvaise intention, l'Algérie eût perdu un de ses plus vaillants défenseurs, et nous un serviteur qui nous a déjà valu plus d'ennuis qu'il n'est long.

Pour ma part, je ne puis pardonner à Mçaoud d'avoir fabriqué hier au soir un potagemixico-kabyle, où il a mis indistinctement un gigot de mouton et une partie des boyaux de la bête. Cette soupe nous avait paru bizarre, mais le combustible avec lequel elle avait été cuite—de la bouse de chameau—pouvait à la rigueur expliquer son arôme. Et puis nous avions faim, nous étions fatigués, il faisait nuit. Ce matin il m'est échu une boule entourée d'une enveloppe blanche et graisseuse. Je l'ai déchirée a belles dents sans descendre de cheval; dès la première bouchée je me suis déclarée pleinement satisfaite: mon lot contenait la preuve indiscutable que le mouton préparé par notre chef improvisé n'était pas mort de la famine et se nourrissait d'herbes sèches et dures. Nul d'entre nous ne s'est senti le cœur d'achever le déjeuner; quand les cris de Mçaoud ont retenti, nous avons pu suivre la chasse le cœur joyeux et l'estomac léger. Lesgorazont pris la fuiteavec une vivacité que je n'aurais pas attendue d'animaux aussi lourds; nous nous sommes lancés à leur poursuite de toute la vitesse de nos montures, mais, après deux heures de course folle à travers les tamaris, les fugitifs nous ont amenés devant les berges d'un canal impossible à franchir. Au delà de cet obstacle ils ont nargué nos balles.

PASSAGE DU KAROUN. (Voyez p. 59.)

PASSAGE DU KAROUN. (Voyez p. 59.)

14 février.—La chasse avait retardé la marche du convoi; le soleil se couchait qu'on n'avait pas aperçu Chouster. Nous avons attendu le jour chez des nomades; l'aurore nous trouvait en selle. A midi la caravane atteignait l'imam-zadé Neïzan, bâti dans les faubourgs de la ville; une demi-heure plus tard, elle passait devant un tombeau de saint adossé aux premières maisons. L'état de ruine et de misère dans lequel je laissai Chouster lorsque je quittai l'Arabistan a singulièrement empiré. Certains quartiers s'effondrent au point que les rues sont impraticables. Seuls êtres vivants dans cette cité déserte, des cigognes nichent sur le faîte desbadguirs(preneurs de vent) qui dominent les terrasses transformées, depuis les dernières pluies, en verdoyantes prairies.

Notre logis était préparé chez le seïd Assadoullah Khan, promu récemment aux fonctions de gouverneur de la ville. Lehakemou satrape chargé de l'administration des provinces du Loristan, de l'Arabistan et de la Susiane habite encore Dizfoul; il ne tardera pas, assure-t-on, à venir prendre possession de sa résidence d'hiver, située dans la citadelle. Marcel a l'intention de rejoindre ce grand dignitaire avant qu'il s'éloigne du voisinage de Suse; mais il importe d'abord de remettre au représentant de la noblesse religieuse de précieuses recommandations.

15 février.—J'ai été reçue ce matin dans l'andéroun de notre hôte, Mirza Assadoullah Khan. Le digne homme est nanti d'un nombre respectable de femmes: épouses, filles, sœurs, belles-sœurs et servantes, réunies dans une immense maison divisée en compartiments multiples.

Ces dames me connaissent déjà et m'accablent de compliments. Toutes se groupent au pied d'une chaire de bois sur laquelle on m'invite à me jucher. Vieilles et jeunes me considèrent sans jalousie comme un être supérieur, capable d'interroger l'avenir, de guérir les malades, d'exorciser le diable. Il est bien malheureux, assurent-elles, que je ne sois pas musulmane; je serais parfaite selon leur cœur. Très flattée.

L'affaiblissement de la race, la stérilité des femmes et la petite vérole, terrible aux enfants en bas âge, font le malheur des Chousteris. La population décroît chaque année; sur douze femmes assises autour de moi, quatre n'ont jamais eu d'enfant, six autres les ont perdus, deux seulement donnent à cette sainte tribu cinq rejetons plus ou moins malingres.

Les familles des citadins sont toutes dans le même cas. Que dis-je! chez la plupart d'entre elles la misère vient s'ajouter à tant d'infortunes.

En sortant de l'andéroun, j'ai accompagné Marcel chez Hadji Seïd Houssein, grand pontife de l'Arabistan. La maison du patriarche était entourée d'un bataillon de curieux ou de dévots. Nous entrons dans une cour. Au nord s'élève un talar couvert d'une voûte rappelant les voussures ogivales de nos chapelles gothiques. Cette salle est béante sur une de ses faces: on ne connaît pas l'usage des vitres à Chouster, et les pièces où l'on dort, même au cœur de l'hiver, n'ont d'autres fermetures que de légers volets. Un lustre de verre, vieil héritage de famille, décore la voûte; sur le sol sont étendus de grands tapis de feutre fauve recouverts de bandes d'étoffe de coton blanc et bleu fabriquées dans le pays. Au dehors du talar, se groupe une foule compacte. Elle s'écrase, mais demeure silencieuse, tant elle respecte la maison hospitalière où pénètrent indifféremment riches bourgeois, et loqueteux sordides, dont les guenilles abritent des parasites que la sainteté du lieu ne semble pas encourager à garder la diète.

L'assistance s'agite et donne passage à un homme d'une quarantaine d'années, coiffé d'un énorme turban bleu, vêtu d'un aba noir. Malgré son apparente vigueur, il tient la haute canne emblématique de la royauté achéménide, que portent de nos jours les grands dignitaires du clergé chiite.

Le nouveau venu s'assied grave et solennel, et, après les salutations d'usage, affirme que la mission n'aura pas à se plaindre de ses subordonnés. Cheikh Taher de Dizfoul calmera l'émoi que pourrait provoquer l'installation des chrétiens dans le voisinage du tombeau de Daniel. Sur ces paroles, murmurées d'une voix sourde, nous allions lever la séance, quand la foule s'écarte de nouveau devant un seïd à barbe blanche, appuyé sur les épaules de deux jeunes gens. Le peuple, saisi d'une ineffable émotion, se précipite, baise avec la plus profonde vénération les mains et les habits du vieillard; d'enthousiastes frémissements saluent Hadji Houssein, le protecteur des pauvres et des humbles, l'homme qui tant de fois plaida et gagna la cause des malheureux devant les gouverneurs de la province. Nul mieux que le chef de la noblesse religieuse de l'Arabistan ne s'est incarné dans le rôle de défenseur des opprimés.

Hadji Houssein, affligé d'un asthme suffocant, gagne sans le souffle l'extrémité du talar. La première fatigue passée, il raconte avec d'innombrables détails l'histoire de ses souffrances et, plein de confiance dans la science des Européens, demande un remède aux maux dont ses quatre-vingts ans l'ont comblé.

Dès l'instant où le seïd tient en main une ordonnance anodine, il se désintéresse de tout et de tous et, l'œil atone, abandonne la parole à son fils aîné.

Sur-le-champ la conversation tourne court.

TOMBEAU ET CIMETIÈRE A CHOUSTER. (Voyez p. 63.)

TOMBEAU ET CIMETIÈRE A CHOUSTER. (Voyez p. 63.)

«Croyez-vous en Dieu?

—Oui.

—Combien y a-t-il de dieux?

—Un seul.

—Croyez-vous qu'Aïssa (Jésus) soit Dieu?

—Oui.

—Alors vous croyez en plusieurs dieux, puisque au temps où Aïssa était sur la terre, vous aviez encore un Dieu dans le ciel. Dieu est-il omniscient?

—Certainement.

—Êtes-vous fataliste?

—Non!

—Pourquoi?

—Parce que la tendance à ne voir dans l'histoire du monde que la réalisation des prévisions inscrites de toute éternité sur le grand livre divin enlève à l'homme le sentiment de sa responsabilité, de ses devoirs sociaux et fournit le meilleur des prétextes à sa paresse naturelle. Si vous n'étiez fatalistes, laisseriez-vous périr les œuvres de vos ancêtres? Ne répareriez-vous pas les digues et les canaux qui sillonnaient jadis la fertile Susiane et dont vous avez, depuis l'hégire, confié l'entretien à la bonne volonté d'Allah?

—Comment conciliez-vous la prescience divine et le libre arbitre?

—Dieu, dirais-je avec les Moutazelites[4], n'aime pas le mal; il n'est pas l'auteur des actions humaines; les hommes pratiquent le bien qui leur est ordonné, ils évitent le mal qu'il leur est défendu de faire, à l'aide d'un pouvoir que Dieu leur accorda et qu'il a incarné en eux. Il n'ordonne que ce qui lui plaît; il ne défend que ce qui lui est odieux. Toute œuvre bonne émane de lui; mais il n'est pour rien dans les mauvaises actions défendues par lui. Il n'impose pas à ses adorateurs un fardeau au-dessus de leurs forces, et ne leur demande que ce qu'ils peuvent donner. La faculté de faire ou de ne pas faire n'existe chez eux qu'en vertu de cette puissance que Dieu leur a communiquée, qu'il possède exclusivement, qu'il anéantit ou qu'il maintient suivant sa volonté. Il aurait, s'il l'eût voulu, contraint l'homme à lui obéir; il l'aurait préservé nécessairement de tout acte de désobéissance; il pouvait le faire, et s'il ne l'a pas voulu, c'est afin de ne pas supprimer les épreuves et les tentations auxquelles l'homme est assujetti.»

[4]Secte religieuse très puissante sous le règne de Yazir, khalife de Bagdad, mort l'an 126 de l'hégire.

[4]Secte religieuse très puissante sous le règne de Yazir, khalife de Bagdad, mort l'an 126 de l'hégire.

Et la controverse continue sans acrimonie ni violence, mais avec une logique d'autant plus fastidieuse qu'on ne peut, en dernier ressort, arguer de l'axiome fondamental du catéchisme: «Un mystère est un fait que nous ne pouvons pas comprendre, mais que l'Église nous ordonne de croire.»

La discussion se termine, à la grande joie de Marcel; s'il a tenu haut et ferme le drapeau de la chrétienté, c'est grâce aux leçons de théologie musulmane que lui donna jadis le P. Pascal, supérieur des Mékitaristes d'Ispahan.

Malgré ce succès, notre avocat a quitté la maison du seïd avec l'intention bien formelle de ne pas s'exposer à un nouvel assaut.

DAMES DE CHOUSTER. (Voyez p. 63.)

DAMES DE CHOUSTER. (Voyez p. 63.)

JUMENT DE L'HEDJAZ. (Voyez p. 72.)

JUMENT DE L'HEDJAZ. (Voyez p. 72.)


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