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Départ de Chouster.—Rencontre de Mirza Abdoul-Raïm.—Mozaffer el Molk et sa suite.—Dizfoul.—Visite à Cheikh Mohammed Taher.

18 février.—Une caravane ne pourra-t-elle jamais se mettre en route à l'heure dite? Les muletiers sont engagés, l'argent accepté, les bagages liés, les augures et le calendrier favorables, le départ fixé à l'apparition de l'aurore, et les pieds dutcharvadar bachy(muletier en chef) semblent rivés au sol. Il faut raccommoder un bât, retrouver un muletier égaré, laisser mourir un voyageur au lieu d'exposer ses os à blanchir sur les grands chemins. En vérité, les propriétaires des bêtes de selle ou de somme aiment à tâter animaux et gens. Ils se ménagent ainsi des retours offensifs au logis conjugal et escamotent une étape dont la longueur donnerait aux colis le temps de blesser les mulets mal bâtés.

Enfin nous franchissons le pont tortueux jeté sur le Karoun.

Une crête rocheuse coupe l'horizon. Après l'avoir gravie, la caravane s'engage dans une plaine inculte. L'air est transparent, un soleil vermeil caresse de sesrayons les herbes folles poussées depuis le commencement des pluies et le frayé poudreux qui se déroule semblable à un interminable serpent. Sur la gauche de ce chemin, que n'effleura ni déflora jamais ingénieur ou cantonnier, s'élève une construction cubique. Letakht(trône) recouvre unâbambar(magasin d'eau); sur la terrasse se profilent des corps humains nonchalamment étendus. Nous approchons. Aussitôt les voyageurs descendent de leur observatoire; l'un d'eux s'avance vers mon mari et lui remet une dépêche de Mozaffer el Molk. Cette lettre, écrite en français, est l'œuvre du médecin de Son Excellence, Moustapha Khan, qui reçut jadis du docteur Tholozan des leçons de thérapeutique et de grammaire.

Le gouverneur annonce son prochain départ de Dizfoul et son arrivée à Chouster; il engage la mission à l'attendre dans cette dernière ville avant de hâter sa marche vers le tombeau de Daniel.

Pendant cette lecture j'examine l'émissaire du gouverneur; le bonhomme, de son côté, cherche à lire sur la physionomie de mon mari l'impression produite par un message aussi inattendu. La tête est fine, intelligente, les yeux petits mais vifs, le nez droit, le profil régulier, le corps bien proportionné; les cheveux et la barbe ont cette belle couleur acajou que donne le henné. Malgré l'âge accusé par la teinture, l'envoyé du gouvernement affecte des allures juvéniles et porte un costume persan d'une élégance raffinée. Il n'est pas vieux, mais usé avant l'âge. Tel m'apparaît le colonel Mirza Abdoul-Raïm, au demeurant d'une politesse et d'une correction académiques. Il nous invite à faire l'ascension de la terrasse, à prendre place sur son tapis, et prépare avec une solennité méticuleuse un thé digne des dieux. Entre temps il décline ses titres et qualités.

Envoyé à Saint-Pétersbourg comme secrétaire d'ambassade, il dut, après avoir goûté de la vie civilisée, revêtir—quel crève-cœur!—l'uniforme militaire. Ses fonctions actuelles sont plutôt diplomatiques que guerrières; elles consistent à entretenir la mauvaise harmonie parmi les chefs nomades et à s'installer chez les contribuables trop récalcitrants. Son cœur se dilate à la pensée de vivre auprès de nous pendant notre séjour à Suse.

Commis à l'insigne honneur d'apporter au chef de la mission la lettre de Mozaffer el Molk, il court le pays depuis plusieurs jours; mais des coliques contractées en passant la rivière de Konah l'ont contraint d'interrompre son voyage; l'arrivée tardive de la dépêche est la conséquence de ce contre-temps pathologique.

L'essoufflement, l'attitude fatiguée des chevaux et du nouveau venu me feraient plutôt croire que bêtes et gens sont venus de Dizfoul tout d'une traite. Quoi qu'il en soit, la mission ne saurait rebrousser chemin. Hâtons notre marche et gagnons la ville avant le départ de Mozaffer el Molk.

Sur le soir la caravane atteignait le joli village de Konah, bâti à mi-chemin deChouster et de Dizfoul. L'heure était trop avancée pour franchir une rivière torrentueuse; nous nous sommes arrêtés autchapar khanè(maison de poste), dépourvu depuis bien des lustres de courriers et de chevaux. Les bêtes prennent place le long des râteliers; la mission s'installe dans une grande pièce veuve d'huisseries; de son côté, Mirza Abdoul-Raïm fait balayer le centre de la cour, y dépose ses bagages et se prépare à passer en plein air une froide nuit de février. Quoique bien aguerrie, je ne puis voir sans une commisération mêlée d'envie un homme aussi âgé que le colonel choisir un domicile aéré de préférence à une chambre couverte, si ce n'est close.

Vers minuit on mène grand bruit à la porte de la maison de poste; nos gens parlementent longtemps; enfin patte blanche est montrée; elle appartient à un courrier de Mozaffer el Molk. Dès demain le tchapar khanè doit être nettoyé et pourvu des approvisionnements nécessaires à l'entretien du camp de Son Excellence. Les ordres transmis, leferachfraternise avec Abdoul-Raïm.

Notre arrivée épouvante-t-elle Son Excellence? Aux termes de sa lettre, le gouverneur devait entrer à Chouster dans une huitaine de jours. Nous sommes en route depuis vingt-quatre heures pour l'aller rejoindre, et déjà il s'ébranle! Impénétrable mystère!

Le conseil de la mission, dont tous les membres, sans exception, ont l'insigne honneur de faire partie, s'assemble et prend aussitôt une importante décision.

Monté sur le meilleur de nos chevaux, Marcel devancera l'aube afin de saisir le gouverneur avant son départ; il obtiendra l'autorisation de toucher les fonds versés chez le banquier de Zellè Sultan, demandera la permission d'embaucher des ouvriers. La caravane passera la rivière quelques heures plus tard et gagnera Dizfoul à l'allure fatale que ne saurait modifier la volonté d'Allah.

28 février.—La rivière de Konah, large de huit cents mètres, est divisée en plusieurs bras par des bancs de gravier où les chevaux reprennent haleine après avoir lutté contre le courant. Au delà du cours d'eau, apparaît un joli bosquet de konars (jujubiers) que domine la pointe blanche d'unimam-zadé(tombeau de saint). Ci-gît Djoundi Chapour la Savante, fondée par les Sassanides et abandonnée après la conquête arabe. Sur les sites des villes broyées par la tourmente musulmane, les nomades bâtirent des tombeaux ou des mosquées qui ne tardèrent pas à devenir le centre de cimetières inviolables. Ainsi le repos octroyé aux générations qui viennent dormir le dernier sommeil à l'ombre d'un cénotaphe vénéré prolonge la paix des villes mortes et protège les sanctuaires, uniques et précieux indices d'une puissance évanouie dans la poussière des siècles.

Sous le bouquet de verdure, auprès d'un ruisseau limpide, s'agitent des ferachs fort occupés à dresser une tente de soie rouge, ornée de dessins bleus et verts, et couverte d'un coutil imperméable. Ce palais provisoire est destiné à Mozaffer el Molk.

Non loin des serviteurs préposés à l'installation du camp, nous croisons une nombreuse troupe de fantassins. Vêtus de loques grises à bandes écarlates, coiffés du bonnet d'astrakan aux armes de Perse, ces chrysalides de héros poussent des ânes ployant sous le faix. Le dos des pauvres bêtes supporte, en un désordre confus, tentes, farine, dattes, peaux de mouton, dépouilles opimes des villageois, le tout surmonté de fusils mal tenus, dont les soldats se sont débarrassés au profit des baudets avec un enthousiasme moins que militaire. Voici des derviches à pied et à cheval, des cavaliers, des porte-enseigne; les uns tiennent un drapeau enfermé dans une gaine de cuir, les autres un bâton terminé par une main en fer-blanc, au poignet ceint d'une banderole vermillon.

Derrière les enseignes se groupent quelques soldats. Deux pièces de campagne, attelées chacune de six chevaux, ferment la marche. Un long intervalle est ménagé entre l'avant-garde et une interminable nuée de cavaliers chevauchant de beaux étalons; viennent ensuite des serviteurs juchés sur des bagages qui battent les flancs d'une armée de baudets. Pêle-mêle avec ces brillants personnages et ces valets à mine insolente, marchent les victimes de la réquisition, pauvres hères à demi nus, les jambes ponctuées de varices. Contraints de transporter sans rémunération les bagages des chefs et des soldats, ils subissent, mélancoliques et résignés, la dure loi de la fatalité. Un homme seul, à la figure bonasse, aux énormes moustaches noires relevées sur les oreilles, vêtu de rouge: le bourreau. Il porte dans une trousse les instruments de son état, trois ou quatre grands coutelas trop bien aiguisés, si j'en crois les confidences de plusieurs Choustéris, médiocres admirateurs de ses talents.

Son Excellence doit être proche.

Nouveau groupe de cavaliers, mieux montés que les précédents; derrière eux j'aperçois six chevaux de main. En tête marche une superbe jument de l'Hedjaz, aux allures vives, à l'œil de feu, à la robe blanche. Sa tête est parée d'une bride recouverte d'écailles d'or. La haute selle, habillée d'un tapis fin comme du velours, est maintenue par une sangle de soie noire et un poitrail orné de pierres précieuses. Quelques pas encore, et je demeure béante devant un coursier gris pommelé, plus fin, plus élégant encore que son chef de file. Le harnachement rouge, brodé et guilloché d'argent, fait ressortir le brillant de la robe, l'animation de la pupille, les veines frémissantes du naseau injecté de sang. Les belles bêtes! comme j'aimerais à m'emparer de l'une d'elles! Semblable aux dives et aux fées, je dévorerais la plaine, j'humilierais le vent, je volerais au-dessus des tamaris et des bruyères desséchées, je franchirais digues et canaux; les sangliers ne me nargueraient pas deux fois. Mais trêve aux folles ambitions: n'ai-je point charge de caravane?

Sur le large frayé tracé par l'ordou(escorte) s'avancent trois cavaliers; à droiteet à gauche, les tcharvadars signalent Mozaffer el Molk et le docteur Moustapha: au milieu du groupe je reconnais Marcel.

Je relève la tête de ma triste monture, je serre des genoux ses flancs amaigris.—Hue! Rossinante!

La physionomie duhakemrespire l'intelligence, mais les traits manquent de noblesse.

Le gouverneur sortait de la ville comme mon mari y arrivait. Il pria Marcel de revenir sur ses pas et de l'accompagner jusqu'à l'imam-zadé, où l'attendait une collation. Chemin faisant, ils causeront des affaires de la mission, du docteur Tholozan, du chah et surtout du Faranguistan. Les ordres que sollicite mon mari seront rédigés par un de ces nombreux mirzas toujours à la disposition d'un haut fonctionnaire.

Mozaffer el Molk m'engage gracieusement à partager son repas. Je regarde Marcel, Marcel me regarde, et je m'excuse sous prétexte d'amener en ville un personnel fatigué et des bagages mouillés au passage de la rivière de Konah. Avant de nous séparer, le gouverneur ordonne à Mirza Abdoul-Raïm d'escorter le convoi et de nous conduire au palais qu'il vient d'abandonner.

Le Hakem ne ferme pas, ainsi qu'un évêque, la marche de la procession: cavaliers, tcharvadars, soldats, domestiques, mulets, ânes, noircissent le frayé jusqu'aux portes de la ville. Bien qu'il soit imprudent d'évaluer une foule aussi désordonnée, je ne puis estimer à moins de trois à quatre mille le nombre des personnes attachées au camp.

Voici Dizfoul. Les rues contrastent par leur propreté relative avec les labyrinthes de la triste Chouster; les maisons, de briques cuites, sont presque d'aplomb; les chaussées presque nivelées, mais dangereuses à cause des fossés creusés au milieu de la voie; une population active et dense se presse dans la grande artère que nous suivons pour traverser la ville, atteindre le pont et gagner le palais bâti sur l'autre rive de l'Ab-Dizfoul.

Jardins fleuris et tendre verdure font également défaut autour de la résidence gouvernementale. Jusqu'aux murs d'enceinte s'étend un terrain vague, rocheux, mal nivelé, où s'empilent les fumiers et les détritus laissés par la maison militaire. A la voix bien connue de Mirza Abdoul-Raïm, un vieux concierge ouvre la porte, et nous pénétrons dans le palais, réputé succursale du paradis.

Quelques marches conduisent aux appartements du rez-de-chaussée. On entre d'abord dans une grande pièce blanchie à la chaux, percée de douze portes, vitrées avec des carreaux de toile. Sur la gauche se présente unbuen retiromoins ventilé. Si les portes encombrent ce logis, on n'en saurait dire autant du mobilier: je ne prendrai en charge qu'une natte de feuilles de palmier étendue sur le sol raboteux. Suivant l'usage du pays, le gouverneur a déménagé les tapis de sa résidence; les serviteurs ontoublié d'y joindre les puces. Ces pauvres bestioles témoignent de leur profond désespoir par des bonds désordonnés et ne retrouvent un peu de calme qu'à la vue de la mission.

Marcel apparaît sur le soir. Il est ravi de son entretien avec Mozaffer el Molk et rapporte trois lettres précieuses: la première l'autorise à toucher des fonds, la seconde à louer des ouvriers, la troisième à faire chauffer le hammam du palais. Jamais musulman ne nous témoigna pareils sentiments de fraternité.

23 février.—Mon mari a profité des bonnes intentions du gouverneur pour donner l'ordre de préparer le bain. Dès la première heure nous pénétrions dans l'étuve.

Des bancs de terre disposés autour du vestibule sont destinés à recevoir les vêtements. Je pousse plus avant, et me voici dans une salle voûtée que ferme, en guise de porte, un matelas de feutre. Des fonds de bouteilles sertis au sommet de la coupole laissent pénétrer un demi-jour attristant. L'atmosphère est épaisse; j'ai peine à distinguer les lambris de faïence blanche et bleue appliqués sur les parois des murs et deux piscines d'eau chaude et d'eau froide. Quand on a la bonne chance de prendre un bain maure, c'est pour transpirer en conscience et jouirensuitedu bien-être si vanté que procure le retour aux conditions normales de la vie. Cela me rappelle les gens qui mettent de petits cailloux dans leurs souliers afin de se réserver le plaisir de les ôter.

LE NAÏEB EL HOUKOUMET DE DIZFOUL. (Voyez p. 76.)

LE NAÏEB EL HOUKOUMET DE DIZFOUL. (Voyez p. 76.)

Pleurez, mes yeux; brûlez, ma gorge; alourdissez-vous, ma tête et mes membres! Le plaisir lui-même réclame une acclimatation; nous sortons, et nous voilà retrouvant avec une vive sensation de bien-être la température du vestibule, puis la clarté du soleil et la brise qui souffle de la montagne.

«Êtes-vous satisfaits de votre bain? demande M. Houssay.

—Fumée, eau froide et eau chaude sont à discrétion.

—A mon tour.»

Nous rentrons au logis et Marcel se met en devoir de préparer un télégramme. Un courrier sur le point de partir pour Téhéran se chargera de cette dépêche; avant deux mois Paris aura de nos nouvelles. Le temps passe.

«Tu as eu tort de quitter le hammam, me dit mon mari sur un ton de regret: Houssay paraît s'y trouver à merveille.»

Un cri, un hurlement indicible se fait entendre. La porte du bain s'ouvre brusquement, des bras s'agitent, un corps tombe à la renverse, et les battants se referment d'eux-mêmes.

Nous courons. Notre malheureux camarade est étendu sur le sol du vestibule, les yeux grands ouverts, les membres raides, la tête congestionnée. On le transporte au dehors. Le pouls ne bat plus. «C'est une asphyxie carbonique,» s'écrie Marcel. Et sur-le-champ il insuffle de l'air dans les poumons, tout en exerçant des pressions sur le diaphragme; nous frictionnons les jambes et les bras. Nos efforts paraissent infructueux, mais un miroir posé sur la bouche se ternit encore. Soudain on perçoit des battements de cœur, puis on surprend quelques mouvements aux commissures des lèvres. Dieu soit loué! le mort ressuscite, il s'agite convulsivement, articule des sons rauques, pousse de grands cris, demande de l'air, finit par se calmer et s'endort. Par quelles angoisses il faut passer quand on est mère de famille!

Le soir, M. Houssay put reconstituer les phases de l'asphyxie. Il ressentit d'abord un malaise étrange, puis de violentes douleurs de tête et voulut sortir; mais, au lieu de s'habiller, il prit ses vêtements, les porta au hammam, et s'évanouit. Un vomissement le réveilla. Guidé par un dernier instinct de conservation, il courut vers la porte, la poussa et perdit connaissance.

Notre asphyxié respire maintenant le mieux du monde. En revanche nous sommes anéantis. Voilà un hammam qui n'aura pas notre clientèle.

24 février.—Le mirza est un homme civilisé. Hier il vint prendre des nouvelles de M. Houssay et lui prouva que la langue française n'avait pas de mystères pour lui. Son vocabulaire se compose de quatre mots: «or, argent, théâtre, Champs-Élysées,» et d'une phrase bien caractéristique: «Mademoiselle, voulez-vous vous promener un peu?» Avec ce bagage on peut aller au bout du monde et mener parfois joyeuse vie.

Avant de se retirer, Abdoul-Raïm offrit de préparer les vivres de campagne. Il se réserve aussi d'engager un cuisinier, car Mçaoud doit abandonner les fonctions qu'il a remplies au grand détriment de nos estomacs, pour celles de surveillant des travaux. Notre pourvoyeur a reçu centkrans(quatre-vingts francs)et envoyé en échange de cette somme un demi-sac de sel, quelques kilogrammes de riz, des oranges amères et un chef loqueteux, habile à préparer la cuisine persane, indienne et même française, dont un Arménien de Bagdad lui aurait révélé les secrets. Puis le mirza demanda deux cents krans pour acheter des allumettes. Hum!... Si la vie est à ce prix, la bourse de la mission sera bientôt plate. De toute façon nous avons hâte de liquider les affaires pendantes et de gagner Suse.

25 février.—LeJugement de Salomondont Marcel était chargé de faire hommage au gouverneur de la province vient de revoir le jour. Tant bien que mal, nous avons tendu la toile sur son châssis et réuni les quatre côtés d'une bordure magnifique. Le naïeb el houkoumet (sous-gouverneur) ne fut pas oublié: on lui offrit l'exhibition gratuite de la peinture et du cadre doré destinés à son excellent chef. Il se déclara satisfait—on le serait à moins;—mais en sortant il nous avoua que nous acquerrions des droits éternels à sa reconnaissance si, à ce régal intellectuel, nous ajoutions un cadeau plus tangible.

L'objet de son ambition? Un pliant acheté deux francs cinquante dans un bazar de Marseille. Sous peine de condamner l'un de nous à s'asseoir sur les genoux de la terre, notre mère commune, nous ne pouvions satisfaire un pareil désir. Il a donc été décidé que lenadjar bachy(menuisier en chef) du gouvernement viendrait copier le meuble qui prend, aux yeux du naïeb, les proportions d'un trône d'or.

Un mauvais pliant de corde l'emporte sur le spectacle de la sagesse de Salomon peint à l'huile épurée et entouré d'un cadre... ébouriffant.

Après avoir comblé de bons procédés et de paroles encore meilleures le naïeb et son entourage, Marcel rendit visite au cheikh Mohammed Taher et lui remit un canon méridien.

Cette minuscule pièce d'artillerie a déjà une légende. Parmi les bagages se trouvent quatre roues de prolonges. Depuis notre entrée en Perse, on nous interrogeait sur leur usage. «Elles font partie d'une charrette,» répondions-nous sans convaincre personne. Et les questions mystérieuses succédaient aux sous-entendus. D'autre part, on s'informait du contenu de nos caisses, et nous parlions sans mystère du canon destiné à Cheikh Mohammed Taher.

Les indigènes, n'ayant jamais vu d'autres roues que celles des deux canons du gouverneur, ont lié nos paroles et bâti des contes bleus. Tous sont persuadés que nous portons les armes destinées à la conquête de la Susiane. Marcel vient de découvrir la clef de cette énigme; il rit beaucoup du quiproquo, mais sa gaieté n'eut pas meilleur succès que ses protestations et fut interprétée comme un trait de génie ou un miracle de dissimulation.

Mohammed Taher jouit d'une très grande influence sur la population fanatique de Dizfoul. Une lettre de seïd Hadji Houssein lui est parvenue, ainsi qu'en témoignel'accueil bienveillant que lui et ses fils ont fait à la mission. Rien ne nous retient plus ici; demain nous coucherons à Suse.In-ch' Allah!

LES FILS DE CHEIKH MOHAMMED TAHER. (Voyez p. 76.)

LES FILS DE CHEIKH MOHAMMED TAHER. (Voyez p. 76.)

Le mirza rejoindra sous peu sa vache à lait. Je le soupçonne de vouloir conduire aux Champs-Élysées quelques demoiselles de Dizfoul: la mission payera les violons. Il faut pourtant rester en bonne intelligence avec le personnage chargé de nous espionner.

MIRZA ABDOUL-RAÏM.

MIRZA ABDOUL-RAÏM.

LE TOMBEAU DE DANIEL. (Voyez p. 83.)

LE TOMBEAU DE DANIEL. (Voyez p. 83.)


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