VI

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Apparition de la forteresse de Suse.—Une nuit au tombeau de Daniel.—Installation du camp.—Difficulté de se procurer des ouvriers.—Ousta Hassan et son compère Dor Ali.—Déblayement des bases de colonnes.

26 février.—Nous avons quitté la France depuis soixante et onze jours. Si l'on excepte la station d'Aden, une semaine passée à Bouchyr, de courts arrêts à Chouster et à Dizfoul, nous n'avons cessé de rouler, de naviguer ou de chevaucher.

Comme d'habitude, le départ de Dizfoul s'est effectué à une heure déjà tardive. De gros nuages alourdissaient l'horizon. Autour de la ville se présentent des jardins, de grands champs de blé, des terres prêtes à recevoir de l'indigo et des pastèques; puis, à mesure qu'on s'éloigne, les cultures deviennent plus rares, les prairies naturelles et des tamaris verdissent seuls la plaine. Il pleut. Les gouttes s'abattent larges et lourdes, tandis que nous atteignons un bras de l'Ab-Dizfoul. Malgré l'orage et la nuit qui nous gagnent, il faut pourtant le franchir à gué. A peine la caravane a-t-elle gravi la rive droite, que Mçaoud, toujours enclin à s'égarer derrière les buissons pour fumer le tabac... de nos jeunes camarades, accourt les bras au ciel, les jambes flageolantes, la face blême d'effroi: «Msieu! Msieu!...Le voilà! le voilà, il est là! Donne-moi des balles! Je l'ai vu, il est là!

—De qui parles-tu?

—C'est lui, le voilà! tiens, il court!

—Es-tu fou? Quiil?

—Le voilà,ji ti dis.» Et, se haussant jusqu'à l'oreille de mon mari, il luisouffle à voix basse: «Le lion!» Sliman, dont la grosse lèvre s'appesantit chaque jour, confirme, tremblant, les dires de son compère. Sur-le-champ nous glissons des cartouches dans les carabines, et, avec plus de prudence que nous n'en avions mis à poursuivre les sangliers, nous courons tous quatre vers une bête jaune qui trottine à travers les arbrisseaux poussés au bord de la rivière. A notre approche l'animal change d'allure. C'est un gros chacal, chaudement habillé de sa fourrure d'hiver. Quatre éclats de rire saluent cette belle découverte, et nous revenons sur nos pas.

Que de tragiques histoires de chasse n'ont souvent pas une origine plus sérieuse!

Mçaoud prend mal la gaieté de ses chefs: «Oui, c'est un lion! Quand j'ai prononcé son nom (sba), il m'a regardé de travers. Vous le traitez de chacal..., parce que vous n'avez pas osé le tirer! Je ne veux plus affronter de semblables périls sans avoir des balles à mettre dans le fusil qui me brise le dos! Sinon, je retourne en Algérie.

—A ton aise; tu prendras le premier train qui se dirigera vers Mexico.»

Dès la tombée de la nuit les muletiers s'égarent; ils nous promènent sous la pluie et finissent par me demander des allumettes.

«Qu'en voulez-vous faire?

—A leur clarté, nous retrouverons peut-être le sentier perdu.»

Cependant nous passons au pied d'un énorme jujubier chargé de guenilles en guise d'ex-voto.

«Nous voici sur la bonne route, s'écrie l'un des guides, je reconnais cet arbre béni; mais la distance à parcourir avant d'atteindre le gîte est encore longue. Au lieu d'errer par un temps pareil, il serait plus sage de planter les tentes.»

De fait, la nuit est assez sombre pour qu'on puisse confondre Sliman avec un brave à trois poils.

Comme nous discutions la proposition des muletiers, la pluie cesse, un vent violent déchire les nuages; à l'horizon vibrent des éclairs diffus, un terrible orage se déclare, la foudre se promène en zigzags lumineux, le tonnerre gronde sur nos têtes. Tout à coup apparaît, dans un nimbe éblouissant, une colossale masse brune: elle s'évanouit avec les fulgurantes illuminations qui ont révélé sa présence.

«Chouch! Chouch!».

C'est bien la forteresse de Suse: elle accueille ses nouveaux maîtres en fille des dieux, et emprunte à Jupiter ses torches et sa grande voix pour nous souhaiter la bienvenue. L'orage se déploie sur la droite, les augures sont favorables.

«Allah ne veut pas que nous dormions loin du tombeau de son serviteur», assurent les guides. Nous pressons le pas, les uns ragaillardis à la pensée de passer sous un toit une nuit si humide, les autres tout heureux d'avoir atteint le terme d'un long etfastidieux voyage. Dieu soit loué! nous touchons au but vers lequel nos esprits et nos cœurs tendent depuis plus d'une année. La caravane passe auprès d'un imam-zadé abandonné, longe les flancs d'un escarpement artificiel et franchit enfin la porte de l'enceinte rectangulaire bâtie autour du tombeau de Daniel. L'orage s'est éloigné, mais le ciel est si noir qu'on ne peut se conduire au milieu des obstacles dont la cour est comme pavée. Il est dix heures. Lemotavelli(gardien du tombeau) écoute d'un air maussade les doléances de nos gens et finit par nous offrir une arcade appuyée contre le mur d'enceinte.

IMAM-ZADÉ, PRÈS DE SUSE.

IMAM-ZADÉ, PRÈS DE SUSE.

Une mauvaise nuit est bientôt passée, sous la double réserve qu'on ne grelotte pas dans des habits mouillés et des couvertures humides, qu'on n'occupe pas un logis ouvert à la pluie et au vent. «Enfin, dit en soupirant Sliman à son compère Mçaoud, nous sommes arrivés! Nous allons pouvoir nous reposer unpetit peu.»

«Dormez en paix», répond Marcel, excédé par la paresse de nos deux chasseurs de lions.

27 février.—Un soleil radieux m'a réveillée. Du fond de mon arcade, où je metourne et retourne en proie aux parasites hérités des précédents habitants, je revois ces rideaux de roseaux placés devant les baies, le pain de sucre décoré d'alvéoles blancs qui surmonte le tombeau de Daniel, le chien jaune qui aboie à tout venant, les poules noires, le coq orgueilleux, le fumier amoncelé en tas séculaires dans la cour centrale. Derrière l'enceinte apparaît une haute masse verdoyante, laKalehè Chouch(citadelle de Suse), semblable à une montagne ravinée et déchirée sur ses flancs. Les hivers ont passé sans modifier une crevasse; les mêmes chèvres gravissent les mêmes sentiers escarpés; les mêmes herbes croissent aux mêmes places. Le Chaour, qui sourd à quelque dix farsakhs en amont de Suse, baigne toujours de ses eaux fangeuses les murs du tombeau et entretient les mêmes marais avant de reprendre son cours sinueux vers l'Ab-Dizfoul. Le temps, semble-t-il, s'est écoulé dans un rêve.

Le ciel s'égaye, le soleil radieux réveille les mouches, et les mouches, à leur tour, réveillent mes camarades. Nous sommes moulus, courbatus, morts de faim, cependant nous prenons la route des tumulus, afin de choisir l'emplacement du camp. Demeurer, fût-ce un jour, dans le tombeau où l'orage nous a contraints de chercher un refuge, serait très imprudent.

Les tumulus de Suse se divisent en trois parties, de configuration différente, de hauteur inégale. Le point culminant, la crête de lakalehè Chouch, se dresse au sud-ouest, devant legabré Danial(tombeau de Daniel), à trente-six mètres au-dessus du niveau moyen du Chaour. Lorsque, en 1851, sir Kennet Loftus interrogea le premier les ruines de l'acropole royale, comme MmeMarlborough, sa célèbre compatriote, il monta si haut qu'il put monter. De ce sommet artificiel que les brouillards de la vallée et les miasmes du marais n'atteignent jamais, la vue s'étend à une grande distance. Nulle part le campement de sir Kennet Loftus ne pouvait être mieux placé.

Le gouvernement anglais dote largement ses agents: la France, plus parcimonieuse, réclame de ses enfants bonne chère contre peu d'argent. Notre situation ressemble beaucoup à celle de maître Jacques. Sur le crédit de quarante et un mille francs ouvert à la mission, dix mille se sont déjà fondus en achats de matériel et frais de voyage. L'installation des tentes sur la citadelle nécessiterait des charrois incessants, des transports d'eau fort coûteux et, par conséquent, un nombreux personnel de serviteurs. Vivre dans le voisinage des aigles n'est pas notre fait. D'autre part, les objets de grand poids ne pouvant, en raison de la raideur du sentier, être amenés aux tentes, échapperaient à notre surveillance. Aussi bien le tumulus nord, élevé seulement de vingt mètres au-dessus du Chaour, accessible par des pentes douces, placé en un point d'où l'on commande le chemin de Dizfoul, celui dugabret la vallée comprise entre les trois surélévations artificielles, a-t-il été choisi d'un commun accord.

LA CITADELLE DE SUSE ET L'ANGLE OUEST DU TUMULUS Nº 2, VUS DES TENTES DE LA MISSION.

LA CITADELLE DE SUSE ET L'ANGLE OUEST DU TUMULUS Nº 2, VUS DES TENTES DE LA MISSION.

Nos tentes dominent une éminence que je désignerai désormais sous le nom de tumulus nº 1. Les bagages susceptibles d'être dégradés par les pluies sont rangés le long des murailles de toile, les autres soigneusement entassés à l'extérieur.

PLAN DES TUMULUS DE SUSE.

PLAN DES TUMULUS DE SUSE.

Vers trois heures, les dernières traces de notre court séjour chez Daniel étaient effacées. On ne saurait prendre un soin plus jaloux de ménager les susceptibilités des musulmans.

La nuit baigne le désert, le ciel est pur, la lune illumine la tente tout imbibée de rosée; les muletiers ont abandonné le campement pour se mettre à l'abri des larronset des fauves derrière les hautes murailles dugabr. N'étaient les cris des chacals qui disputent aux hyènes à la voix lamentable les entrailles d'un mouton fraîchement tué, le silence serait complet. J'ai vu fuir ces horribles goules, disgracieuses sur leurs jambes inégales, j'ai vu s'éteindre les brasiers d'une lointaine tribu. Pas de nuage au ciel, pas de vent courant dans l'espace, tout est mort autour de moi. Que reste-t-il de l'empire d'Élam et de sa capitale, l'aïeule des cités? Au sud, la crête pointue de la citadelle tranchant sur un fond clair; au nord-ouest, le Chaour métallisé par les rayons lunaires qui tombent sur un de ses coudes, noir dans l'ombre; au nord, fermant l'horizon, cette chaîne neigeuse que n'émurent ni les regards de Darius ni l'apparition d'Alexandre, et qui, dans son immuable majesté, voit passer avec la même indifférence les siècles et les hommes; sous mes pieds, un sol fait de la poussière des monarchies asiatiques. Il me semble voir surgir des profondeurs du Memnonium les générations disparues. Leurs ombres contemplent les fils de Japhet venus des confins du monde occidental à la conquête de leurs secrets séculaires, puis s'évanouissent dans les buées de la rivière.

Plus d'appréhension! plus de soucis! Avoir atteint cette terre de Suse, camper sur les débris des palais des grands rois, n'est-ce point déjà une victoire? Je le croirais, à voir la figure rayonnante de Marcel. Vous ouvrirez vos flancs, montagnes jalouses qui recelez l'histoire du passé! Vous livrerez vos trésors, nécropoles inviolées! Ne sommes-nous point les héritiers des vainqueurs de Salamine?

28 février.—On n'est guère tenté de prolonger son sommeil lorsqu'on couche tout vêtu, flanqué d'un fusil et d'un revolver, autant pour les avoir sous la main à la première alerte que pour préserver armes et munitions de l'humidité qui se dégage du sol et de celle qui tombe des parois de la tente. Le réveil est douloureux et le malaise que l'on éprouve en se mettant sur pied est pis encore. Les herbes, déjà hautes, sont chargées de gouttes rondes, brillantes comme du cristal; un épais brouillard couvre le pays et permet à peine de s'orienter vers la seconde tente, plantée à dix mètres de la nôtre. Il semble que le corps soit plongé dans un bain de vapeur glacée et que l'âme elle-même ressente quelque atteinte de cette lourde atmosphère.

Vers sept heures, le brouillard s'éclaire, s'opalise, se divise en nuages transparents; le croissant, puis la flèche blanche du tombeau de Daniel apparaissent; encore quelques minutes, et la plaine, la chaîne des Bakhthyaris, le cours du Chaour, la forêt rouge qui borde les rives lointaines de la Kerkha, s'argentent, puis se dorent aux rayons d'un énorme soleil. Les tentes fument, les herbes boivent les dernières gouttes de rosée, la toile se lève sur une radieuse journée, mais l'orchestre reste muet. Nul gazouillement, nul babil ne salue le réveil de la nature; les rossignols ont fui depuis longtemps cette solitude désolée.

Lézards engourdis par l'hiver, nous réchauffions béatement nos épaules au seul feuque l'homme ne peut à son gré éteindre ou allumer, lorsqu'une nombreuse troupe de cavaliers est apparue sur les pentes douces du tumulus. Des Arabes coiffés de la couffè et de la corde de chameau, vêtus d'une chemise aux interminables manches pointues, couverts d'un aba de laine, armés de fusils à pierre, ouvrent la marche et sont suivis d'autres nomades, porteurs de longues lances. Derrière ce premier groupe s'avance un homme d'un certain âge—sa barbe est teinte en rouge—monté sur une belle jument blanche. Cheikh Ali, l'homme à la barbe acajou, est le chef de cette tribu dont les feux ont attiré hier mon attention; c'est le gros bonnet de la plaine de Suse. Un tapis est étendu sur le sol, et chacun de nous prend place vis-à-vis du cheikh.

CAVALIER ARABE ET SES PETITS ENFANTS.

CAVALIER ARABE ET SES PETITS ENFANTS.

Le nouvel arrivant ne parle pas persan; Mçaoud se présente comme interprète, mais s'acquitte si mal de ses fonctions, qu'il faut recourir à un domestique indigène. Chacun y met du sien, excepté le cheikh, dont le mutisme ne me semble pas encourageant. S'il paraît décidé à nous vendre beurre, moutons, poulets et œufs, il refuse de nous procurer des ouvriers. Est-ce méfiance, crainte de l'autoritéreligieuse ou civile de Dizfoul? redoute-t-il de fournir des hommes dont on reconnaîtra les services à coups de bâton? A la même demande présentée sous des formes différentes Cheikh Ali répond toujours en frottant ses deux mains l'une contre l'autre: «Arab, la, la!» (Arabes, non, non!) En termes moins laconiques ce geste et ces paroles signifient: «Les Arabes ne travaillent pas, adressez-vous aux Persans de Dizfoul, vile engeance bonne à tout bât.»

Le seul désir de nous présenter leurs devoirs n'avait pas amené autour de notre tente Cheikh Ali et les chefs des principales tribus de la plaine.

Possesseur d'un fusil de chasse venu d'Angleterre par voie de Bombay et de Bassorah, Cheikh Ali croyait être le roi du pays. Hier soir nous avons essayé nos carabines, en prenant comme cible une pierre blanche qui domine la crête des éboulis de la citadelle. Le résultat de notre tir était connu des nomades deux heures plus tard. Dès l'aurore ils prenaient le chemin du campement. Marcel, M. Babin et M. Houssay ne se sont pas fait prier pour donner à nos voisins untamacha(spectacle) capable de leur inspirer un salutaire respect; ils ont atteint le but, distant de quatre cent cinquante mètres. Le tour de Cheikh Ali était venu; ses projectiles tombaient tous dans la vallée. Rien de comique comme le naïf désappointement des assistants et leurs figures s'allongeant à chaque insuccès. Les parents du cheikh, ses plus fidèles sujets, ont demandé la permission de tenter une nouvelle épreuve; elle n'a pas été plus heureuse. Nos tireurs restent interdits, au fond très humiliés. Un malin veut rétablir le prestige des Arabes. «Il faut que Khanoum tire à son tour!» s'écrie-t-il. Khanoum hésite: va-t-elle compromettre la réputation de ses camarades ou confesser que les femmes du Faraguistan sont d'une autre pâte que les hommes? Jamais de la vie. Je mets un genou en terre, j'épaule: quatre fois ma balle fait éclater la pierre et voler une triomphante poussière. Des cris enthousiastes saluent la fin du tir, les Arabes se précipitent pour toucher mon arme et le pan de mon habit: «Sois bénie! que Dieu conserve tes jours!» etc. Nous ne serons pas attaqués de sitôt.

Cheikh Ali remonte à cheval et disparaît dans un nuage de fumée, qu'entretient autour de lui une fusillade furieuse.

L'après-midi s'est passée sur les tumulus et dans les profondes crevasses qui déchirent leurs flancs, sans qu'un indice ait pu nous déterminer à les attaquer en un point plutôt qu'en un autre. La kalehè Chouch est un livre fermé dont il est bien difficile de commencer le déchiffrement. Cependant Marcel pressent que l'entrée de l'apadâna, dont Loftus déblaya les bases de colonnes, est située vers le sud, et doit être précédée d'un pylône analogue au portique Viçadayou de Persépolis. La position des inscriptions trilingues, gravées sur les faces—est, sud, ouest—des soubassements qui portent les quatre colonnes centrales de la travée nord,ne lui permet pas de douter que la grande entrée de la salle du trône ne regardât la citadelle.

C'est donc fort loin des excavations anglaises qu'il s'est décidé à chercher les portes et les escaliers, sûr de les y découvrir si quelques vestiges du palais ont survécu aux siècles et aux révolutions. Ces considérations l'ont engagé à couper en biais une ligne de crête placée, par rapport à l'apadâna, dans la position du portique persépolitain. Cette première excavation aura quatre mètres de large et soixante mètres de long.

CREVASSE SUR LES FLANCS DU TUMULUS.

CREVASSE SUR LES FLANCS DU TUMULUS.

Seuls les ouvriers font défaut; malgré les efforts des émissaires expédiés aux nomades dont les tentes nous environnent, personne ne s'est encore présenté.

En revanche, Mirza Abdoul-Raïm, que nous n'attendions pas encore, déboucha par la route de Dizfoul, accompagné d'un seïd authentique, si j'en crois son énorme coiffure bleue, et d'une dizaine de mollahs au turban non moins volumineux.

Tous s'engouffrèrent dans le tombeau de Daniel, puis ils remontèrent à cheval, firent l'ascension du campement, et nous demandèrent la raison de notre brusque départ dugabr. «Les fouilles, répondit Marcel, nécessitent ma présence constantesur les tumulus, où nous sommes d'ailleurs plus proprement, si ce n'est aussi chaudement logés que dans le voisinage du prophète.»

Après ce court interrogatoire, mirza, seïd et mollahs redescendirent. Sur le soir je vis le turban bleu reprendre, à une allure rapide, la route de Dizfoul.

1ermars.—Les fouilles de Suse devaient commencer aujourd'hui; Marcel l'avait annoncé, il a tenu parole. Son bataillon n'est pas brillant: un vieil Arabe qui paît, faute de nourriture plus substantielle, les jeunes chardons de la vallée, un borgne en instance auprès du prophète pour obtenir la guérison de son dernier œil fort compromis, le fils d'une veuve mourant de faim sous la protection du même Daniel, deux soldats auxiliaires subalternes de Mirza Abdoul-Raïm, nos domestiques et ses collaborateurs. Armés de pelles et de pioches, nous nous sommes dirigés vers un mur de briques qui apparaît dans un éboulis voisin des tentes. Avant d'attaquer la grande tranchée, il est bon de reconnaître le terrain.

L'honneur d'inaugurer les travaux m'avait été réservé. Fort émue, j'ai saisi une lourde pioche de sapeur et travaillé jusqu'à extinction de forces; Marcel m'a relayée, tandis que nos acolytes enlevaient la terre. Dès midi le mur était déblayé sur deux mètres de profondeur, mais il nous a faussé compagnie, et nous avons dû l'abandonner en faveur de la base de colonne située à l'angle sud-est du palais. Deux heures avant le coucher du soleil, les ouvriers ont cessé le travail pour faire leur prière. Ils reçurent avec une évidente satisfaction quinzechaïs(soixante centimes) par homme et promirent,In-ch' Allah, de revenir le lendemain.

2 mars.—Aujourd'hui et hier se sont écoulés d'une façon aussi monotone qu'avant-hier. Le chantier compte cinq invalides: pas un de plus, pas un de moins. Nous avions espéré que le bruit de nos largesses se serait envolé dans la plaine aussi rapidement que la renommée des armes françaises! Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?

3 mars.—Deux de nos infirmes, les mains crevassées par le maniement de la pelle, nous ont offert leur démission.

4 mars.—Une fausse joie à enregistrer. Elle nous est apparue sous la forme d'un cavalier et d'une vingtaine d'Arabes armés de pelles pointues. La folie desFaranguischerchant des trésors dans ces terres désertes ravit de bonheur les nouveaux venus. Marcel, devenu biblique, les invite à cultiver sa vigne et leur promet paye entière malgré l'heure tardive; mais ils répondent par de formidables: «La! la!» (Non! non!), font tournoyer leur pelle au-dessus de leur tête et s'éloignent en esquissant autour de leur chef une ronde guerrière. Les Israélites devaient danser ainsi devant le veau d'or. Renseignement pris, ces pseudo-ouvriers sont desbildars(possesseurs de pelle) de Cheikh Ali. Ils vont ouvrir les canaux d'arrosage qui amènent les eaux du Chaour dans les blés de la tribu.

BILDARS DANSANT AUTOUR DE LEUR CHEF.

BILDARS DANSANT AUTOUR DE LEUR CHEF.

5 mars.—Un homme qui depuis l'aurore nous épiait au travail et nous examinait au repos vient de solliciter une audience de Marcel.

L'étranger porte le turban des Dizfoulis. Le regard et le sourire manquent de franchise, le visage dénote une certaine intelligence, l'allure un mélange de timidité et d'audace dont seuls les poltrons en rupture de ban connaissent le secret. On ne bâtit pas en hiver; Ousta Hassan, maçon de son état, est donc inoccupé. Creuser des trous ne nécessite pas un esprit plus délié que construire des murs quand le diable reste neutre. Notre homme embaucherait des terrassiers et les amènerait si on lui promettait un honnête salaire. Après de laborieuses négociations, Marcel a fixé à quinze chaïs le prix de la journée. L'entrepreneur recevra un kran et touchera une prime quotidienne de deux chaïs par ouvrier placé sous ses ordres.

«Il faudrait aussi engager Dor Ali, ajoute le compère en nous présentant un personnage à la figure inquiète et à la bouche muette. C'est un ancientoufangtchi(fusilier), obligé d'abandonner la carrière des armes parce que sa solde n'était jamais payée et qu'on ne lui fournissait ni unekoledja(redingote) à mettre sur le dos ni un grain de poudre à jeter dans le bassinet de son fusil.

—J'engage aussi Dor Ali, réplique Marcel; mais faites-moi connaître l'un et l'autre le motif qui vous a conduits augabr.

—Tout Dizfoul s'occupe de vous. Hier, comme nous parcourions le bazar, on nous raconta que, sur les quatre Faranguis, il y en avait un, le plus petit, qui avait piqué une tête au milieu du Chaour avec l'espoir de pénétrer dans la chambre sépulcrale où l'on conserve, loin des regards profanes, le corps du saint prophète. Depuis quatre jours, ajoutait-on, il n'était pas remonté à la surface, buvait l'eau du ruisseau et se nourrissait de poissons crus. «Si nous allions jouir de cet étonnant spectacle: il est gratuit, ai-je dit à Dor Ali. J'aimerais bien voir ce Farangui quand il abandonnera la compagnie des carpes et des tortues.» Nous n'étions retenus par aucun engagement; prendre un baudet, charger sur son dos un peu de farine, nous diriger vers legabré Danial, ne demandait pas grand temps.

«Dor Ali croyait connaître le chemin de Chouch, mais il s'est perdu et m'a fait coucher sous un konar. Je tremble encore à la pensée que les Arabes auraient pu voler mon âne. Enfin, nous apercevons la flèche blanche du tombeau. La crainte d'arriver trop tard me rend des jambes de vingt ans; je cours et je m'installe sur les rives du Chaour.

«Que cherches-tu? me demande un pâtre.—J'attends la sortie du jeune homme qui vit sous l'eau.—Tu es aussi fou que les chrétiens. Tes Faranguis sont là-haut; ils déterrent une grosse pierre.» Nous sommes montés et nous avons été forcés de convenir que vous ne différiez guère des hommes ordinaires. Remuer la terre sans nécessité me semble une singulière occupation, mais cela vous regarde. Sile cheikh Taher et l'imam djouma, que j'irai consulter, m'y autorisent; si le sous-gouverneur, auquel je puis faire parler, parce que ma femme est la belle-sœur du cousin de sonpichkhedmet(valet de chambre) favori, ne me le déconseille pas; si, après avoir pris l'avis de mes parents et des familles de mes femmes, je ne vois pas de trop grandes difficultés à vous servir, je vous amènerai des ouvriers. Je partirai ce soir avec Dor Ali.

—Peder soukhta!(père brûlé), s'écrie celui-ci d'une voix étranglée, tu feras bien le voyage tout seul. Si on te détourne d'avoir commerce avec les chrétiens, tu te tireras d'embarras, parce que tu es un homme puissant. Tu as réparé la maison de mollah Houssein et celles de bien d'autres religieux qui ne t'ont jamais payé tes journées; puis ta femme est la belle-sœur du cousin du pichkhedmet favori du khan; mais moi!... on me mettrait la chaîne au cou, on meurtrirait la plante de mes pauvres petits pieds, peut-être m'étranglerait-on. Si j'ose prendre la détermination de travailler ici, personne ne me reverra à Dizfoul.

—Quel mobile te pousse à m'offrir tes services, puisque notre fréquentation est si dangereuse? demande Marcel.

—Mon cœur est serré.Je suis veuf. Mapauvre petitefemme est morte!...

—Je regrette d'avoir ravivé ta douleur.

—Voilà trois ans que j'épargnais trente krans pour en acheter une autre; un voisin me les a volés. Je suis au désespoir!» Et Dor Ali, ému jusqu'aux larmes, essuie ses pleurs avec un pan de sa... koledja.

«Conduis-toi bien, conclut mon mari avec le plus grand sérieux: je te promets que d'ici six mois tu auras les moyens d'acheter une Persane et une Arabe. Tu pourras comparer leurs mérites respectifs.

—In-ch' Allah!» (S'il plaît à Dieu!)

Enfin, si le cheikh le veut, si l'imam djouma le permet, si le khan l'autorise, si les femmes d'Ousta Hassan le tolèrent, si les familles des femmes d'Ousta Hassan n'y font point d'opposition, les fouilles commenceront tôt ou tard.

6 mars.—Mahomet n'est pas notre concierge! Nous avons neuf ouvriers! Des soldats qui se rendaient de Dizfoul à Havizè passaient hier près du tumulus. Quatre d'entre eux, ayant appris que les deux guerriers mis à notre solde touchaient une paye de colonel, ont abandonné le fusil pour la pioche et sont venus ce matin réclamer des outils. Comme nos Cincinnatus avaient caché les plaques de cuivre des kolahs et des ceinturons, leurs seuls insignes militaires, nous avons pu les enrôler sans scrupule et leur remettre les armes pacifiques des terrassiers. Au reste, Marcel est tellement impatient, qu'il engagerait Satan et sa femme s'ils se présentaient.

7 mars.—La colonne de l'apadâna est déblayée. Elle s'appuie sur une énorme dalle carrée, engagée, comme ses voisines, dans une épaisse couche de gravier.Des buissons épineux couvraient l'emplacement du palais et en rendaient l'accès presque inaccessible; ils ont été coupés autour des quatre bases ornées d'inscriptions. Aucun des textes cunéiformes perses, mèdes et babyloniens n'est intact. Tous furent brisés par la chute des colonnes et des chapiteaux voisins. Voici la traduction de ces documents, donnée par M. Oppert d'après la copie de Loftus:

«Dit le roi Artaxerxès, grand roi, roi des rois, roi des pays, roi de cette terre, fils du roi Darius, fils du roi Artaxerxès; d'Artaxerxès fils du roi Xerxès, de Xerxès fils du roi Darius, de Darius fils d'Hystaspe, Achéménide. Ce palais (apadâna), Darius, mon trisaïeul, le bâtit; plus tard, du temps d'Artaxerxès, mon grand-père, il fut brûlé par le feu. Par la grâce d'Ormazd, d'Anahita et de Mithra, j'ai ordonné de reconstruire ce palais. Qu'Ormazd, Anahita et Mithra me protègent contre tout mal, moi et ce que j'ai fait; qu'ils ne l'attaquent pas, qu'ils ne le détruisent pas.»

Hélas!

PIERRE GRAVÉE.

PIERRE GRAVÉE.

CAMPEMENT DE LA MISSION.

CAMPEMENT DE LA MISSION.


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