XIV
En route.—Pluies diluviennes.—Patriarches contemporains.—Arrivée inespérée de pèlerins persans.—Fellahyé.
3 décembre.—La caravane est en route, mais elle ne marche pas. Vendredi soir, Attar nous embarqua sur sixbelems, qui descendirent lentement le canal Mahmoudieh. Quatre heures plus tard, les barques s'arrêtaient vis-à-vis des palmiers de Saf-Saf. Buvons à longs traits: l'eau du Tigre nous fera désormais défaut.
Les tentes de la mission sont restées au Gabré Danial; nous avons dû nous contenter de celle des muletiers, dont la moitié nous a été louée par contrat. Quatre lés d'une étoffe de poil de chèvre à carreaux blancs et gris sont cousus les uns aux autres: c'est le toit. On le pose sur les bagages amoncelés en forme de mur divisoire; sous les pans de la draperie, raidie par des haubans, s'installent les voyageurs. L'un des auvents est réservé aux chrétiens, l'autre abrite les musulmans. La maison d'Éole et notre domicile font la paire,
Les tcharvadars, venus à pied, étaient installés quand nous avons pris terre; ils nous ont généreusement introduits dans le compartiment exposé au mauvais temps. Vers minuit une pluie abondante, fouettée par des rafales impétueuses, faisait une entrée souveraine dans cet asile aussi modeste que malsain. Nous avons tiré le toit à nous; hélas! il était déjà trop tard.
Le brouillard et les ondées, phénomènes météorologiques également humides, se sont relayés durant vingt-quatre heures.
Pareil temps, pareille nuit devaient laisser un souvenir parmi nous. M. Babin étrenne avec un gros accès de fièvre. Il n'accuse point l'adverse fortune, sachant bien que chacun de nous payera son tribut à la fée des marais. D'ailleurs, à tous les maux s'offrent des consolations; une belle négresse, venue d'un campement voisin vendre du beurre aux muletiers, parut s'intéresser au sort du malade et lui prouva sa sympathie en se bourrant consciencieusement le nez et les oreilles d'une peau d'orange qu'il avait épluchée. Puis, noble et majestueuse, parée de ce trophée, elle reprit la route de sa tribu.
A la noire laitière succèdent des troupeaux de buffles conduits par des pâtres demi-nus; l'un d'eux, armé du trident, comme Poséidon, le maître des ondes, nous offre un énorme poisson piqué dans les eaux fraîches du canal. Enfin, sur le soir, se présentent deux cavaliers. Ils comptent les bêtes de somme et réclament le tribut que toute caravane soucieuse de sa sécurité doit au cheikh des Beni-Laam. Cris, hurlements, pleurs, menaces, roulement d'yeux des victimes restent sans effet. Le péage perçu, les collecteurs se sont éloignés.
PÊCHEUR ARABE.
PÊCHEUR ARABE.
«Voici ces fils du diable sur le chemin de l'enfer qui les a vomis, m'a dit le fils d'Attar; je vais avertir mon père. Nous avons été dupes de M'sban, nous lui rendrons la chienne et ses petits.
—Depuis quand les louveteaux de votre taille dévorent-ils des lions?
—Je m'entends.
—Tu es malin.»
5 décembre.—Notre sort est pitoyable. Avant-hier matin, nous quittâmes le campement de Saf-Saf avec la moitié des bagages—Attar n'avait pu rassembler toutes les bêtes—et nous marchâmes jusqu'à deux heures à travers la lande déserte. Puis nous entrâmes dans lehordesséché, couvert d'une inextricable forêt de ginériums. La caravane traversait la partie la plus basse du marécage; sa marche était lente, la pluie de la veille avait détrempé la surface glaiseuse du sol. Les mulets glissaient, tombaient, se blessaient; les hommes, en les rechargeant, laissaient échapper les fardeaux souillés de boue, s'écrasaient les pieds, se déchiraient les jambes; les nuées accouraient semblables à des torrents de bitume; derrière elles s'avançaient les ténèbres et l'orage; les insectes volaient près de terre, poursuivis par les oiseaux qui, rapides, frôlaient le sol de la pointe de l'aile: un déluge semblait imminent.
Au sortir d'un épais fourré, nous débouchâmes sur une clairière qu'occupaient les tentes d'une pauvre tribu. Nous n'étions pas à cheval depuis quatre heures, et cependant les muletiers déclarèrent qu'il serait dangereux de prolonger l'étape. Mieux valait camper auprès des nomades, attendre le chef de la caravane et laisser passer l'ouragan. Le conseil était sage. Depuis deux jours les vents du nord et du midi luttent avec rage et ébranlent l'air de leurs grondements furieux, les nuages se précipitent contre les nuages, de leurs chocs jaillissent d'éblouissantes gerbes de feu qui jettent sur la nature très sombre de fugitives et aveuglantes clartés; on ne sait dans quelle région du ciel se livre plus acharnée la bataille des éléments. La voûte éternelle semble prête à s'abîmer, puis les éclusiers divins ouvrent toutes grandes les vannes célestes et, sous l'action dissolvante des eaux, la terre elle-même se liquéfie.
Instruits par l'expérience de Saf-Saf, nous avons présidé à l'installation du toit protecteur. Comme on fait son lit, on se couche. Les gros bagages forment le mur de refend; les petits, disposés en cloisons longitudinales, reçoivent la retombée de la tente et barrent le passage au vent et à la pluie. A part quelques gouttières, nous sommes au sec dans notre palais de poil de chèvre; mais les eaux tombées sur la plaine se sont précipitées vers lehor, où les conduit la pente naturelle du terrain, et ont si bien détrempé un sol couvert de vase desséchée qu'on ne peut s'aventurer au dehors sans enfoncer jusqu'à la cheville dans une boue empestée.
Sur le soir arrivent Attar et la seconde partie du convoi. Les retardataires sont exténués. Néanmoins nous partirons demain. Le campement est placé dans une cuvette; si la pluie persiste, les eaux envahiront ce bassin, concédé à la fièvre paludéenne par l'incurie des hommes, et couvriront d'une nappe liquide, infranchissable pour des bêtes chargées, les glaises déposées sur lehordepuis des siècles. Vaille que vaille, voyageurs et nomades doivent gagner au plus tôt les plateaux supérieurs.
6 décembre.—Elle est passée la pluie d'orage. Ce matin l'air est doux et parfumé; le ciel apparaît par instants à travers les buées amincies; les roseaux s'agitent au souffle d'un léger zéphir et mêlent leurs indiscrètes chansons à celles de la brise qui passe. Depuis l'aurore, les tcharvadars parlent du départ: il est neuf heures, et les mulets ne sont pas encore chargés. Enfin nous nous ébranlons, abandonnant, comme avant-hier, la moitié des bagages. J'ai démêlé la machiavélique combinaison d'Attar. Elle est fort ingénieuse, mais nous sommes les premières victimes de l'industrie que déploie notre chef muletier pour frustrer M'sban du péage perçu sur chaque bête de somme.
Voici le procédé. La caravane se divise en deux groupes. Le premier, placé sous notre protection et comprenant les mulets et les voyageurs, gagne de l'avant, tandis qu'Attar, aidé de quelques compagnons courageux, garde les charges laissées en arrière. Le convoi marche quatre heures durant, puis s'arrête. Les animaux mangent, rétrogradent à la nuit jusqu'au campement précédent, reçoivent les derniers colis, reviennent, se reposent et repartent avec nous. Ils continueront ce manège jusqu'à Suse, si d'ici là il reste encore une ombre de tcharvadar pour fouetter une ombre de mulet. A pareil train atteindrons-nous jamais les bords de la Kerkha?
10 décembre.—Au delà duhor, la caravane traversa une plaine ondulée. Puis elle atteignait un gros campement beni-laam, placé sous l'autorité du cheikh Menchet.
«Nous ne planterons pas la tente ce soir, me dit Baker, fils d'Attar: ce serait de la dernière imprudence. Entrez résolument chez le cheikh, saluez-le, asseyez-vous à ses côtés et entourez-vous des petits colis, tandis que nous empilerons les gros bagages devant l'ouverture de la tente, de façon que vous ne les perdiez pas de vue. Menchet est un brigand, un voleur, un assassin, chez lequel on ne saurait passer sans laisser poil ou plume, mais si vous l'obligez à vous recevoir, il n'osera enfreindre les lois de l'hospitalité.»
DEUX JOURS DE PLUIE SOUS UNE TENTE ARABE (Voyez p. 237.)
DEUX JOURS DE PLUIE SOUS UNE TENTE ARABE (Voyez p. 237.)
Les yeux perçants de Menchet, son nez crochu, sa figure d'oiseau de proie ne démentaient pas les paroles de Baker; pourtant nous fûmes bien accueillis tout d'abord. Les charbons du foyer sont ranimés; les grains de moka sautentsur une plaque rougie et s'écrasent à notre intention dans le mortier de fer; Menchet prépare de ses nobles mains un café délicieux. Ces premiers devoirs remplis, notre hôte nous fait subir l'invariable interrogatoire:
«Comment t'appelles-tu? D'où viens-tu? Où vas-tu? Quelle est ta religion? Combien as-tu d'enfants? Combien as-tu de femmes? Dans ton pays vis-tu sous la tente? Avais-tu déjà vu des chevaux et des moutons? Les buffles sont-ils aussi beaux chez toi que dans l'Arabistan? Que portes-tu dans ces malles noires? (Nos cantines!) Pourquoi sont-elles si lourdes?
—Elles sont pleines de cartouches.»
La curiosité de Menchet paraît satisfaite. Marcel demande l'autorisation de visiter le campement. Sacoches, selles, petites caisses empilées dans un angle de la tente sont confiées à la garde de Jean-Marie. Le fusil sur l'épaule, nous sortons. Plus de cent tentes s'alignent de chaque côté d'une large rue. Hommes, femmes, enfants, vêtus de beauxabasde laine brune, sont nonchalamment accroupis sur des tapis gris égayés de pompons et de longues franges aux vives couleurs. Ici on abat un jeune buffle pour le repas du soir, là on dépouille de leur peau laineuse des moutons chargés de graisse; sous chaque toit murmure la marmite à pilau. Cette tribu de voleurs brevetés ne sème pas un grain de riz, ne récolte pas un épi de blé: aussi vit-elle dans une abondance inconnue des nomades plus laborieux. Je dois ajouter qu'elle paraît jouir sans remords du produit de ses razzias. Les Arabes ont sur l'honneur des idées que ne renieraient pas certains Occidentaux: la violence et la conquête justifient toujours la possession.
A la nuit nous rentrions chez le cheikh en même temps que deux hommes entravés dans une chaîne de fer.
«Quel est le crime de ces malheureux? ai-je demandé à Menchet qui, d'un signe, avait invité les prisonniers à s'asseoir auprès du feu.
—Ils ont tué trois pèlerins persans. Sur la demande du gouverneur de Dizfoul, je leur ai infligé deux mois de chaîne. Ils se promènent le jour et regagnent les tentes dès le coucher du soleil.
—Le Koran ne recommande-t-il pas de châtier les assassins?
—D'accord; mais pourquoi les Persans se sont-ils défendus? Et puis, qu'aurais-je gagné à tuer des gens aussi pauvres?»
Ah! le grand justicier que Menchet!
Peu habitué aux mœurs du pays, Jean-Marie s'éloigne instinctivement de ses deux voisins.
«Ils n'ont pas plus mauvaise figure que le cheikh, lui ai-je dit.
—Oh! madame, a repris notre brave Toulonnais, nous sommes tombés dansun repaire de bandits. Voyez-vous ce petit drôle encore à la mamelle? Ne s'était-il pas glissé sous une selle pour détacher la sangle et la voler? Peut-on se méfier d'un enfant de cet âge? J'ai voulu taper sur les doigts du bambin: le vieux cheikh a failli me dévorer. Quelles gens! Ils disaient tout à l'heure en me regardant: «Celui-ci est Arabe; il fait mine d'ignorer notre langue, mais il nous entend à merveille.» Sûrement ils grillent de nous tordre le cou et de s'approprier nos bagages.»
Depuis quand Jean-Marie comprend-il l'arabe des Arabes? Mystère! En tout cas, il juge sainement de la probité du cheikh et de son entourage.
PRISONNIERS ARABES. (Voyez p. 241.)
PRISONNIERS ARABES. (Voyez p. 241.)
«N'avez-vous aucune crainte chez les nomades? nous a dit Menchet après dîner.
—Que craindrions-nous? Ne sommes-nous point sous votre tente?
—Vous êtes plus courageux que moi. Les malfaiteurs courent la plaine; j'ai peur d'être attaqué cette nuit; mais je dormirais tranquille si vous me prêtiez vos carabines et des balles.
—Dans quel pays un soldat abandonne-t-il ses armes? En cas d'alerte, avertissez-nous; vous verrez que les Faranguis reçoivent gentiment leurs ennemis.»
LA TRIBU DE MENCHET.
LA TRIBU DE MENCHET.
Sur cette réponse, et afin de prouver au cheikh que ses appréhensions nous avaient laissés très calmes, nous avons disposé une caisse en guise de table, allumédeux chandelles et engagé des parties de dominos, qui nous ont tenus éveillés fort avant dans la nuit. Vers une heure, les mèches s'allongeaient fumeuses, quand la tente s'ouvrit brusquement sans que les chiens eussent aboyé. Trois coups de feu retentissent derrière la muraille d'étoffe. Nous sautons sur nos armes. Menchet se précipite le visage effaré:
«Les brigands sont là! Prêtez-moi vos fusils.
—Non.
—Venez au moins à notre secours et marchez vous-même sur la trace des maraudeurs!
—Nous ne sortirons pas de la tente avant le jour.»
C'était un piège. Renonçant à nous tromper, Menchet se retire furieux; la nuit s'achève sans incident.
Au matin, nouvelle antienne. Attar est arrivé, mais le nombre des bêtes, si disproportionné avec les charges, a diminué. Un chameau s'est cassé la jambe, on a dû l'abandonner; un mulet suit la caravane sur trois pattes, incapable de porter son bât. Informé de ce désastre, Menchet se présente la bouche en cœur:
«Vous ne pouvez continuer votre voyage sans bêtes de somme: je vais vous prêter des mulets excellents, et mon fils vous servira de guide.
—Je veux bien louer tes mulets, mais un guide m'est inutile, a répondu Marcel; je te montrerais le chemin de Suse.
—Peu importe, Fellahyé vous accompagnera: sa présence assurera votre sécurité. Que lui donnerez-vous?
—Cinq krans et ma bénédiction.
—Un demi-toman! perdez-vous la tête? vous moquez-vous de moi? Je ne vous tiens pas quitte à moins de cent cinquante krans; demain j'exigerai le double, après-demain trois fois autant; s'il vous plaît de passer l'hiver ici ou de me céder vos bagages, libre à vous.
—Prends garde! Avant de menacer, lis cette lettre de M'sban adressée à tous les cheikhs Beni-Laam.
—M'sban, M'sban! Me fera-t-il grâce d'unchaïquand il enverra réclamer lemalyat(impôt des barbes)?»
Et Menchet s'est retiré fort perplexe.
Dix minutes plus tard se présente Mahmoud:
«Saheb, pendant mon sommeil on m'a volé le sac de riz; la boîte à thé est pleine de cendres; j'ai vainement cherché un mouton, des poulets gras ou maigres: pas un Arabe n'ose désobéir au cheikh, qui a défendu de vous rien vendre. Que faire? que devenir? Allah Kérim, nous sommes morts!»
Il restait des dattes et du pain mouillé, nous avons dû nous contenter de ce maigre régal.
Vers midi arrive un cheikh du voisinage de plus honnête figure que ses pareils.
«Les Faranguis sont encore chez toi?
—Apparemment,» répond Menchet.
Puis les deux compères ont causé à voix basse. Quelques mots saisis au vol m'ont appris que le nouveau venu conseillait à son collègue de ne pas s'engager dans une méchante affaire. La crainte de M'sban est le commencement de la sagesse.
«Sais-tu ce qu'ils m'offrent, ces misérables, ces voleurs? répondait Menchet enflammé d'un noble courroux. Cinq krans! Entends-tu, cinq krans! Et ils sont cinq, et ils ont quatre fusils et plus de trente charges! Cinq krans!...»
Tous deux ont quitté la tente et se sont éloignés afin de causer plus librement.
Au même instant retentissait un joyeux bruit de grelots; un vieux mollah et quelques Persans montés sur des mules vigoureuses apparaissaient, hâtant le pas, timides comme roitelets condamnés à défiler devant les griffes du vautour. Les Dizfoulis nous aperçoivent: «Les Faranguis sont là! s'écrient-ils, échos inconscients du visiteur précédent; mettons-nous sous leur protection, nous ferons route ensemble.»
Les nouveaux venus sont les Kerbelaïs, c'est-à-dire qu'ils viennent de Kerbela, où ils sont allés prier sur le tombeau du fils d'Ali. Jamais je n'aperçus pèlerins plus gâteux, plus cacochymes; jamais je ne vis plus piteuses victimes de l'âpreté des prêtres musulmans. Nous les avons néanmoins accueillis avec égards: la Providence est toujours belle, même sous la forme d'un Kerbelaï déguenillé! Désormais les pèlerins feront route à pied, tandis que leurs bêtes, louées pour notre compte, emporteront l'excédent des bagages.
Le lendemain nous sortions de prison, non sans reprocher à Menchet les nombreux larcins dont la caravane était victime. «Je ne vous ai rien volé; Allah le sait. Les hommes de ma tribu sont d'honnêtes gens: ils conquièrent leur bien les armes à la main. S'il vous manque quelques objets, ils ont été pris par mes femmes ou mes enfants. Quels reproches adresser à ces êtres inférieurs, inconscients?»
Une brume épaisse couvrait la plaine; bientôt nous sommes entrés dans une claire forêt de tamaris dont les fleurs roses et le délicat feuillage, frangés de perles de rosée, scintillaient comme un limpide cristal. Dans ces pays infernaux, la végétation décèle toujours le voisinage d'une rivière; le cours d'eau où s'abreuve la tribu de Menchet apparaît à travers les arbres. Traverser un gué profond esttoujours une rude épreuve. Les chevaux se laissent glisser les premiers le long de la berge et se lancent dans les flots; les chameaux se montrent récalcitrants; les ânes, trop petits pour avoir pied, doivent être soutenus à bras d'homme. Enfin Faranguis et Persans, animaux et bagages, atteignent la rive.
Un dernier cavalier aborde: le guide imposé par Menchet auquel nous espérions échapper. Fellahyé est un vigoureux Arabe, très fier de ses longs cheveux nattés, bon diable d'ailleurs, mais élevé à l'école paternelle. Comme les muletiers déjeunaient, il s'est approprié, sans invitation, le meilleur de leurs provisions.
Deux heures plus tard les avaries de la caravane étaient réparées. Le soleil avait percé la brume et mis la joie au cœur des voyageurs; les uns sifflaient, les autres chantaient; le vieux mollah lui-même avait entonné un cantique où se confondaient pêle-mêle de pieux souvenirs et des espérances bien profanes. Cette paix était à la mesure des événements de ce monde.
Depuis la rivière, la plaine s'étend plate, sans un buisson, sans une herbe, et jaune comme un vieux concombre. Soudain des points noirs, se mouvant avec rapidité, se montrent à l'horizon. Un, deux, cinq, dix cavaliers! Ils fondent sur nous de toute la vitesse de leurs juments rapides. «Dochmanha!(Des ennemis!)» s'écrie Fellahyé. Les muletiers s'arrêtent, se groupent apeurés, se forment en masse compacte. On dirait qu'ils ont l'habitude de ce mouvement, tant ils l'exécutent avec promptitude. La défense du convoi nous regarde, car un vrai Dizfouli ne lutte pas avec des armes; il lutte de vitesse: en cas de défaite, nos gens comptent sur leurs jambes de cerf. Ils sacrifieront leurs bien-aimés mulets et sauveront à ce prix une carcasse tout au plus bonne à régaler des corbeaux.
Sur-le-champ nous armons carabines et revolvers, puis nous nous portons en avant de la caravane. Le brave Jean-Marie descend de son baudet, saisit un gourdin, la meilleure des armes de guerre, assure-t-il, et prend place dans nos rangs. Les cavaliers approchent, nous ajustons, Fellahyé s'émeut.
«Par Allah! ne tirez pas! Ce sont des amis! Je les reconnais! Ne tirez pas!» Et, enlevant sa monture, il se précipite au-devant des nouveaux venus.
Le chef de la bande s'arrête; les deux Arabes se baisent à plusieurs reprises.
«Les Faranguis ne se laisseront ni surprendre ni intimider, dit sans doute Fellahyé; ils se défendront et, comme ils sont bien armés, la mêlée sera dangereuse; mieux vaut attaquer une caravane de bonne composition.»
L'Arabe, d'ailleurs très brave, aventure rarement sa vie dans une razzia. Si le butin doit être disputé à coups de fusil, son ardeur se refroidit.
Lesennemisviennent au petit pas nous tirer leur révérence. Les uns sont armés de mauvais fusils, les autres de lances de fer emmanchées sur de longs bois. Marcelrépond aux politesses qu'on lui adresse. Parlez-moi d'un pays où debons amisse débitent des complimentssucrésla carabine armée et le revolver à la main!
Nous n'avons point encore bataille gagnée: un autre groupe se dessine au loin.
ALERTE.
ALERTE.
«Fellahyé! tu as trop d'amis dans cette plaine! crie mon mari. Tiens ceux-ci à distance, si tu as souci de leur vie.» Les lances, les abas s'agitent; les retardataires comprennent que le coup est manqué et viennent joindre leurs protestations de dévouement aux salamalecs de la première troupe. Marcel se tourne alors vers les muletiers:
«Prenez les devants, et ne vous endormez pas en chemin.»
Un soupir de soulagement s'échappe de leurs bouches, leurs visages rayonnent, ils osent presque regarder les Arabes. Lorsque la caravane lui paraît hors de péril, mon mari engage le fils de Menchet à profiter du départ de ses amis pour regagner la tente paternelle.
«Non, certes; je serai votre guide durant tout le voyage!»
Comment se débarrasser d'un homme aussi gluant? Le désert n'est-il pas la propriété du nomade?
Au soleil couchant, les muletiers me montrent de grosses taches blanches semées dans un pré. Le bruit de nos pas semble leur donner la vie; elles s'agitent, s'émeuvent et prennent la fuite; ce sont des gazelles. Impossible de les atteindre. Le long du pré court un ruisseau alimenté par une source; nous n'irons pas plus loin.
La nuit s'est passée fort paisible, les chacals eux-mêmes ont gardé le silence, preuve certaine de l'éloignement des tribus.
Le lendemain, la caravane passait au pied du tell de Docelladj, suivait une série de vallonnements rapides, caillouteux, stériles, et pénétrait dans le bassin de la Kerkha. Hâtons le pas, le but est proche. Le soleil veut nous faire fête; il dissipe les brouillards, et soudain apparaissent sur ma gauche les eaux argentées du fleuve courant à travers la jungle verte, puis, en arrière de cette forêt vierge, la masse des tumulus susiens et la flèche blanche du tombeau de Daniel.
«Suse! Suse!»
Tels on voit d'audacieux navigateurs se hasarder à la recherche des contrées lointaines; jouets des vents infidèles, ils ont erré sur des mers inconnues et sous un pôle ignoré; ils aperçoivent enfin le rivage, ils le saluent par de longs cris d'allégresse, ils se le montrent les uns aux autres et oublient les misères et les périls du voyage.
A vol d'oiseau, douze kilomètres me séparent de la terre promise. De la main je vais la saisir. Il me semble découvrir au bout de ma lorgnette les déblais arrondis le long des tranchées comme de gigantesques taupinières; je vois se dresser les murs de la maison grise. Franchissons la rivière; le soleil est encore haut; ce soir nous coucherons à Suse. Le convoi longe la forêt. Les arbres cessent pour faire place à des bancs de gravier déposés par les crues. Ces éclaircies montrent les eaux grossies par les pluies, torrentueuses, lourdes de terre en suspension, charriant des troncs d'arbres noueux.
La caravane atteint le point où le fleuve était encore guéable il y a quinze jours. Hélas! impossible de le traverser aujourd'hui. L'élargissement démesuré du lit prouve que les eaux se sont élevées de trois à quatre pieds et doivent atteindre au thalweg une profondeur de deux mètres cinquante.
Que faire? Nous revenons sur nos pas. On décharge les bagages dans une étroite gorge comprise entre la falaise et un bois touffu, baigné par le fleuve. Demain un homme se jettera à la nage, gagnera la rive gauche et se rendra au campement de Kérim Khan, où se trouvent, paraît-il, les éléments d'un kelek.
La tente, mouillée depuis deux jours, est impropre à tout usage; avec les bagages nos muletiers construisent trois murailles, tandis que Marcel, MM. Babin, Houssay et Jean-Marie pénètrent dans les bois, afin de ramasser les branches feuillues nécessaires à la confection de la toiture.
Des cris, des supplications retentissent. Je cours. Fellahyé, après avoir dépouillé plusieurs Dizfoulis, assomme le vieux mollah. Celui-ci défend ses maigres provisions et tâche d'attendrir l'Arabe. «Donne-moi ton riz!» s'écrie Fellahyé; et il lui cingle le visage d'un coup de gaule. A cette vue je me sens saisie d'une invincible colère; je me précipite et j'arrache le bois des mains de Fellahyé. «Fermez vos besaces, ai-je commandé aux Dizfoulis, et ne donnez rien à ce brigand. Quant à toi, bourreau, je te défends de battre les gens de la caravane.»
Fellahyé se retourne, furieux comme une panthère blessée; il dégage de sa ceinture un pistolet long d'une aune, je saisis mon revolver, et nous voilà tous deux en présence.
«Khanoum-Saheb, Khanoum-Saheb, ne lui faites pas de mal! s'écrient mes pusillanimes protégés. Allah très grand! que deviendraient nos mulets?
—Vous vous mêlez de mes affaires! rugit Fellahyé revenu de sa stupeur. Cette caravane m'appartient; je vais chercher des amis et vous compterez sans l'aide de vos doigts ce qu'il en restera demain.
—Ah!... cette caravane t'appartient! Viens la prendre!»
Et je reste maîtresse du champ de bataille, tandis que notre guide enfourche sa jument et disparaît derrière la falaise. Les Dizfoulis perdent la tête et poussent des cris désespérés: «Fellahyé, ne pars pas, Khanoum te laissera prendre tout le riz du mollah! Khanoum, priez-le de rester, sinon nous serons battus et volés! Allah! Allah! Il part,... il s'éloigne!...» Ces appels éveillent l'attention de Marcel et de nos deux camarades; ils accourent.
«Qu'y a-t-il? demande mon mari.
—C'est la faute de Khanoum, qui a empêché Fellahyé de battre le mollah.» Et ils se mettent à pleurer: «Hi, hi, hi! Il a dit qu'il s'emparerait de la caravane, hi, hi, hi.... Saheb, montez à cheval, courez, rappelez-le, qu'il ne s'éloigne pas, ou nous sommes perdus!
—Êtes-vous fous? Me prenez-vous pour un chacal? Considérez ces armes et ces caisses de balles. Avez-vous été pillés hier, bien que vous vous soyez trouvés en présence de plus de vingt cavaliers?»
Puis mon mari m'a conduite à l'écart. Quel sermon m'a valu mon accès de don-quichottisme! Pouvais-je supposer que les Dizfoulis, comme la femme de Sganarelle, se plaindraient de n'être point assez battus? J'ai dû laisser passer l'orage.
En croirai-je mes yeux? Voici Fellahyé!
Comment! il n'est point à la tête de trente brigands! Il a bien mal employé son temps depuis une heure.
«Saheb, je m'en retourne; donnez-moi les quinze tomans promis à mon père.
—J'ai signifié à Menchet que tes services m'étaient inutiles; tu m'as accompagné malgré ma volonté. D'ailleurs, je suis très mécontent de toi; n'as-tu pas honte de frapper des vieillards, des gens qui voyagent en ma compagnie?
CAMPEMENT SUR LES BORDS DE LA KERKHA. (Voyez p. 249.)
CAMPEMENT SUR LES BORDS DE LA KERKHA. (Voyez p. 249.)
—Ah! elle est jolie votre compagnie! Ces misérables chiens valent-ils seulement la peine qu'on s'intéresse à leur peau? Ils sont quinze et ne tiendraient pas tête à une femme courageuse. Les Dizfoulis ont de l'eau dans les veines, et un chiffon en guise de cœur. Les Faranguis sont des braves; si ma tribu vivait près de Suse, nous deviendrions frères. Vous ne voulez rien me donner?
—Demain je te compterai unanamde cinq krans, pas un rougechaïde plus. Encore attendrai-je que nous ayons touché sains et saufs le territoire persan.
—Oui, afin que ces méchantes bêtes aillent avertir mes ennemis les Loris de Kérim Khan! Bonsoir, vous aurez de mes nouvelles.»
Gravissons la falaise. Dans quelle direction Fellahyé porte-t-il ses pas? Je l'aperçois courant sur quelques âniers. Ne nous sachant pas si près d'eux, cespauvres diables étaient demeurés sous bois, et comptaient, dès la tombée du jour, poursuivre leur marche en toute tranquillité.
L'héritier de Menchet culbute les ânes, arrache le turban d'un conducteur récalcitrant, fait ouvrir les charges et s'empare de plusieurs objets que la distance m'empêche de distinguer.
«Cours défendre ces amis!» me dit mon mari.
«VOUS AUREZ DE MES NOUVELLES...». (Voyez p. 251.)
«VOUS AUREZ DE MES NOUVELLES...». (Voyez p. 251.)
Mais que veut encore Fellahyé? Abandonnons notre observatoire, afin de n'être point saisis en flagrant délit d'espionnage. Voici l'ennemi. Il s'avance, ouvre un pan de sa robe et jette à mes pieds trois superbes grenades et des limons doux.
«Où as-tu trouvé ces beaux fruits?
—Là-bas, sur le chemin. Quelque voyageur les aura laissés tomber.»
Il disparaît aussitôt. Nouveau délire des Dizfoulis: «Allah! Allah! que ne lui avez-vous donné l'anam!Hi! hi! hi! Que ne l'avez-vous supplié de rester!
—Il court chercher ses frères! s'écrie Djafar, un vigoureux garçon de vingt-cinq ans, possesseur de quatre bêtes de somme. Il viendra cette nuit et emmènera Chirin, la plus belle mule de la contrée! Je suis mort!
—Voyons, Djafar, ne te désole pas. Que crains-tu? nous avons des armes; n'es-tu pas un homme?
—Non, Khanoum, je suis un muletier!...»
Je n'étais pas quitte des reproches qui devaient m'accabler. Marius assis sur les ruines de Carthage n'était pas plus sombre que Mahmoud auprès de sa marmite froide.
«Eh bien, le dîner? En est-il question ce soir?
—Le dîner! je ne me fatiguerai pas à le préparer, ni vous à le goûter. Depuis deux jours nous n'avons plus un grain de riz. J'ai demandé au mollah de me vendre sa petite provision: «Elle n'engraissera pas des chiens de chrétiens!» m'a-t-il répondu. Ne sachant où donner de la tête, je me suis adressé à Fellahyé: «Vends-moi le riz du mollah, je te l'achète.» Et il allait se le faire... céder, quand vous êtes intervenue.»
Mahmoud avait encore de la farine, l'eau ne manquait pas à la rivière. On a délayé l'une avec l'autre et posé cette colle sur la cendre chaude. Les poules qui picorent de petits graviers les entremêlent d'herbes et de vermisseaux: nous avons dû avaler notre pavé tout sec. Ce qu'il était lourd!
Cependant il s'agissait d'éviter une surprise. Trois arbres abandonnés sur la grève furent traînés au campement, on y mit le feu, et chacun à tour de rôle monta la garde. J'ai pris mon quart de minuit à trois heures; la lune resplendissait claire, les étoiles brillaient; rien de suspect, sinon le feuillage agité par la brise. Marcel entendit craquer des branches sèches et déchargea six coups de revolver dans le fourré. Le calme se rétablit. Dès l'aube il monta sur la falaise. Comme il atteignait la crête de l'escarpement, quatre cavaliers, sortis du bois, s'élançaient à toute vitesse dans la plaine.
13 décembre.Suse.—La matinée du 11 décembre s'est passée à suivre des yeux la confection dukeleklibérateur. Enfin les outres sont pleines d'air, des branchages forment une claire-voie; on y attache les flotteurs; l'embarcation s'élance, pirouette sur elle-même et accoste le banc où les bagages ont été déposés depuis la pointe du jour.
Deux cantines contenant la moitié du trésor de la mission sont d'abord embarquées. Marcel s'assied sur l'une, je m'installe sur l'autre. En route!
«Le kelek est trop chargé! il va couler! Saheb, sautez!» s'écrie le nautonier.
Marcel me jette son fusil et d'un bond atteint la grève. Le courant entraîne le radeau, et me voilà gagnant à travers les troncs d'arbres la terre de Chanaan. Nous échouons à vingt mètres de la berge; le nautonier m'offre ses épaules, j'accepte; mais, embarrassée de ma double artillerie, je me place mal et roule dans la rivière.Mouillée de la tête aux pieds, il m'était indifférent de continuer le voyage par mespropres moyens, comme disent les marins.
Lekelekchiet son compère déchargent les cantines, placent l'embarcation sur leurs épaules et remontent assez haut vers l'amont pour s'en remettre au courant du soin de les ramener vers l'autre rive. Je demeure seule, séparée de mon mari par un fleuve large de plus de trois cents mètres, embarrassée d'armes trop nombreuses, commise à la garde de deux caisses précieuses. Instinctivement je surveille les alentours, j'interroge la profondeur de la jungle qui s'élève au delà du banc de gravier. Soudain les saules s'agitent: huit nomades apparaissent sur la grève déserte. Mon cœur se serre, un nuage passe devant mes yeux, mais il se dissipe rapidement. Je tourne la tête; j'aperçois M. Houssay et M. Babin dirigeant les canons de leurs fusils vers le groupe qui s'avance, tandis que Marcel le suit de sa lorgnette, prêt à commander le feu. Tirées d'une aussi grande distance, les balles destinées à mes ennemis m'atteindront peut-être?
J'ai posé les carabines chargées à portée de la main, armé mon revolver; puis, prenant ma plus grosse voix: «J'ai quatorze balles à votre disposition: allez chercher six de vos amis!»
Comme Mélingue eût été beau dans ce rôle!
Les Arabes m'ont regardée de travers et se sont brusquement arrêtés.
Trente minutes, trente siècles! Enfin voici Marcel et Jean-Marie! Ils n'avaient point accosté, que les nomades se repliaient derrière les saules. Jamais de ma vie je n'ai senti pareil isolement, jamais je n'ai eu conscience aussi nette d'un grand danger.
Mulets et bagages ayant passé le fleuve, MM. Babin et Houssay sont venus nous rejoindre. Quatre Beni-Laam—peut-être ceux que Marcel avait aperçus le matin—sortent aussitôt du bois, chargent les pèlerins demeurés sur la rive droite et se mettent en devoir de les ramener à l'état du père Adam... avant le péché. Les victimes poussent des cris désespérés. Je n'ai pas tourné la tête: Dizfoulis, mes amis, vous aimez à être battus; grand bien vous fasse!
Une heure avant le coucher du soleil on sonnait le boute-selle, mais la nuit nous surprenait bientôt en plein lacis de fondrières boueuses. Les mulets glissaient, tombaient; leurs maîtres perdaient un temps infini à les relever, et ils allaient échouer dans une autre mare vaseuse.
«Khater teriaki, hurlaient les tcharvadars,peder soukhta, mader costa! batcha na dared!(Mulet opiacé, fils d'un père qui brûle aux enfers, d'une mère... qui eut bien des faiblesses! il est heureux que le ciel t'ait privé de postérité!)»
«J'AI QUATORZE BALLES A VOTRE DISPOSITION....»
«J'AI QUATORZE BALLES A VOTRE DISPOSITION....»
Vers dix heures nous arrivions au bord du Chaour, grossi comme la Kerkha par les pluies hivernales. Impossible, avec la nuit, de trouver un gué tortueux et peu fréquenté. Il fallut attendre le jour. La lune s'obscurcit, les nuages l'enveloppaientet la découvraient tour à tour, l'ouragan grondait au-dessus de nos têtes. Dès l'aube naissante nul ne se fit prier pour abandonner l'auberge du bon Dieu. Le passage du Chaour s'est effectué sans autre accident que le vol d'un coffre contenant les outils de Jean-Marie.
Quels étaient les coupables? Sans doute les gardeurs de buffles qui nous entouraient. Sous menace de tuer deux de leurs bêtes, ils restituèrent la caisse cachée dans les roseaux.
C'était le dernier épisode du voyage.
Bientôt nous avons atteint le frayé de Dizfoul. Informés de notre présence sur la rive droite de la Kerkha, nos meilleurs ouvriers étaient accourus au-devant de nous.
Ousta Hassan, Dor Ali son compère, les fils du motavelli, puis Mahady, Reza, Hassan, Mollah Ali, Baker ettutti quantis'avancent joyeux. Ils baisent nos vêtements, s'accrochent aux selles et font route en jacassant comme des pies. Le retour des Faranguis prend les proportions d'une marche triomphale.
Salut au Gabr! Salut à mes chers tumulus!
Du tombeau de Daniel s'élancent les pâtres; ils apportent les tentes confiées à la garde du motavelli. Bientôt se dressent ces blanches habitations: nous voici chez nous!
«Saheb, acceptez ces francolins tués à votre intention!—Khanoum, voici le premier-né de mon troupeau!—Hakem koutchek, je vous apporte votre timbale qu'on vous vola l'année dernière.—Hakim bachy, goûtez ce lait délicieux!» Personne n'est oublié.
Le sommeil vient vite lorsque, après une abstinence prolongée, on peut se rassasier. «Dormez en paix, a dit Ousta Hassan, les ouvriers se relayeront pour monter la garde autour de vos tentes.»
Je m'assoupissais. Une image bien inattendue ressuscite dans mon cerveau à demi égaré. C'est celle d'une étrangère qui, peu avant mon départ de Paris, demanda à m'être présentée; l'apparition se dessine avec une étonnante précision: je vois des traits rajeunis avec art, une chevelure rutilante, des plis savants drapés sur une tournure élégante; j'entends encore le compliment que m'adressa, d'une voix dorée, ma charmante interlocutrice.
«Votre séjour en Perse, me dit-elle, n'est pas seulement utile à la France scientifique; le commerce et les industries parisiennes doivent bénéficier de votre présence dans ces contrées lointaines. Vous avez, j'imagine, étalé aux yeux éblouis des dames persanes ou arabes les élégantes conceptions des couturiers en renom et toutes, à l'envi, vous ont demandé l'adresse des meilleurs fournisseurs?»
Franchissez trois fois en moins d'une année la Méditerranée, la mer Rouge, l'océan Indien, le golfe Persique et les déserts d'Élam; passez des semainesentières sans vous dévêtir, couchez sur la dure, luttez nuit et jour contre les pillards et les bandits, traversez des rivières sans pont, endurez la chaleur, la pluie, le froid, la brume, la fièvre, la fatigue, la faim, la soif, les piqûres des insectes les plus variés; vivez de cette existence rude et périlleuse sans être guidée par d'autre intérêt que la gloire de votre pays, et l'on vous dira: «Si vous vouliez,... vous feriez pourtant un mannequin fort présentable!»
TCHARVADAR. (Voyez p. 254.)
TCHARVADAR. (Voyez p. 254.)
LA CITADELLE VUE DU TUMULUS Nº 2.
LA CITADELLE VUE DU TUMULUS Nº 2.