XV
État des fouilles en décembre 1885.—Nouvelle situation faite à la mission.—Modification du plan de campagne.—Reprise des travaux.
15 décembre.—Quand la mission atteignit Suse, en février dernier, des pluies abondantes avaient déjà désaltéré le sol. La plaine revêtait une parure printanière; les tumulus, à son exemple, se couvraient d'un épais tapis de velours vert semé d'anémones rouges; les reliefs du terrain, les crevasses ouvertes aux flancs de ces surélévations artificielles, surtout celles exposées au midi, s'emplissaient de buissons et de broussailles qui rendaient l'examen des éboulis difficile, parfois impossible. Aujourd'hui la situation est tout autre. Six mois de dessiccation ont anéanti broussailles et chardons; sur les sommets des tumulus, sur leurs escarpements déchirés, au nord, au midi, la terre est nue, décharnée comme le visage d'une douairière en rupture de fard. On peut compter ses rides, et ce soin nous absorbe depuis notre arrivée.
Les conditions dans lesquelles les fouilles doivent être désormais continuées, plus encore que cette étude, ont modifié les projets de mon mari.
Au début des travaux, nous croyions à la durée illimitée de nos firmans et nous possédions des crédits suffisants pour tenter une reconnaissance.
La vieille citadelle de Koudourlagamer, de Memnon, ce légendaire ami du non moins légendaire Priam, de Cyrus, de Darius, de Xerxès, cette forteresse qui, de l'avis d'Aristagoras, donnait à son seigneur une puissance égale à celle de Jupiter, cette acropole qui, sous Alexandre et l'Hormuzan, était encore si redoutable que la fuite du roi ou la trahison pouvait seule la livrer à l'ennemi, méritait d'être interrogée la première.
Deux tranchées I et J furent tracées sur le plateau: l'une s'allongeait en travers de l'isthme qui relie le chemin d'accès à la forteresse proprement dite; l'autre partait d'une dépression presque centrale et se dirigeait vers l'est. Bien que descendues à quatre mètres de profondeur, toutes deux donnèrent des résultats négatifs.
Quelques fragments de taureaux de pierre, semblables à ceux de l'apadâna d'Artaxerxès, mais d'un module plus petit, une inscription bilingue gravée sur les deux faces d'une stèle de grès, les draperies d'une statue grecque de basse époque, quelques briques de terre cuite dont la tranche est couverte d'un texte cunéiforme archaïque, les fondations de murs puissants renforcés de tours circulaires, résument les découvertes de cinquante ouvriers occupés pendant deux mois. Nulle part on n'a rencontré un indice de nature à mettre sur la piste d'un monument. Les tranchées, profondes de quatre mètres, équivalent en ce point à des égratignures de chat. Peut-être la citadelle servit-elle de refuge aux habitants de Suse avant leur émigration vers Djundi-Chapour, Chouster et Dizfoul. Les maisons qui la couvrirent furent celles d'un peuple pauvre, malheureux, qui, de génération en génération, élevait murs de terre sur murs de terre et dissimulait sous un manteau de boue et de détritus, tous les jours épaissi, les souvenirs d'un passé glorieux.
Descendons jusqu'au tumulus nº 2, situé à l'est de la citadelle. Se détachant de sa masse presque rectangulaire, un grand éperon s'avance dans la place d'armes comprise entre les trois tumulus. L'axe de cet éperon enfile une dépression rectiligne qui aboutit à une profonde crevasse. Vus de la citadelle, éperon et dépression paraissent se succéder comme une grande avenue qui séparerait le plateau en deux parties égales. Une première porte donnait sans doute accès de la place d'armes dans l'avenue; une seconde, ouverte à l'extrémité de la dépression, faisait communiquer le palais et la ville. Les trouver toutes deux, suivre la route qui les reliait, rencontrer les entrées de palais desservis à droite et à gauche par cette voie, tel était le but primordial des fouilles entreprises sur le tumulus nº 2.
La première attaque fut dirigée sur l'angle nord de l'éperon. Les tranchées L s'ouvraient dans une terre propre, nette de ces scories rejetées par les villes populeuses, et si dure qu'il fallait la briser à la pioche.
Un beau matin on s'aperçut qu'on traversait des murs de terre crue, très épais, formés d'énormes briques régulièrement disposées. Les parements se distinguaient mal des débris amoncelés à leurs pieds; ils furent isolés et révélèrent l'existence d'ouvrages défensifs.
Déblayer ces ouvrages fut d'autant plus difficile que le mur de terre était criblé de puits verticaux, foncés partie dans le parement, partie dans les éboulis, et de caveaux funéraires où s'empilaient des urnes tantôt debout, tantôt couchées. Un mortier de glaise aussi dur que les matériaux du mur liait les urnes entre elles; souvent encore leur base pointue s'engageait dans une gaine de maçonnerie. La démolition de l'un de ces supports donna les fragments épars de personnages modelés sur la tranche de larges briques. Des ossements pulvérisés se mêlaient à la terre.Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris.Parfois une boule de pierre était posée sur l'embouchure du vase et préservait de la destruction finale un squelette bien conservé.
La position de ces cimetières et la rencontre de petites monnaies arsacides, destinées, j'imagine, à satisfaire un Caron asiatique, prouvaient d'une manière incontestable qu'au temps des Parthes les remparts étaient déjà ensevelis sous leurs propres débris, puisque les habitants disposaient de leurs flancs comme d'une nécropole.
Après avoir dégagé cette première ligne de fortifications et retrouvé sur l'autre face de l'éperon des murs similaires, M. Dieulafoy avait tracé la position probable de cette porte si bien défendue, et descendu une excavation jusqu'à six mètres de profondeur.
On rencontra des murs de terre crue d'une épaisseur formidable, puis un carrelage soigneusement établi; mais les chaleurs ardentes de l'été nous chassèrent de Suse avant que nous eussions obtenu un résultat décisif. D'ailleurs des tranchées creusées à pic, non blindées, très profondes,—vraies tranchées de Damoclès,—devenaient inhabitables. Bien que les surveillants n'eussent d'autre rôle que d'observer les mouvements du sol et de faire évacuer le chantier au premier symptôme alarmant, on avait dû, par deux fois, déterrer, demi-morts, des ouvriers plus audacieux ou moins ingambes que leurs camarades. Un jour, mon mari et ses deux jeunes collaborateurs furent, comme ils remontaient sur le talus, frôlés par la chute d'un bloc de terre cubant plus de vingt mètres. Cheminer en galeries souterraines était également impraticable. Sur nos trois cents ouvriers, quatre seulement consentaient à creuser de petits tunnels longs de deux ou trois mètres; encore ne cessaient-ils de trembler et de se lamenter que pour poser la pioche et s'endormir à l'abri des regards indiscrets. On ne saurait pousser plus avant ces recherches sans exécuter de larges déblais.
Une seconde fouille, F, avait été ouverte dans l'axe longitudinal du tumulus. Destinée à couper le chemin hypothétique qui réunissait la pointe de l'éperon à l'ouverture de la crevasse, elle se dirigeait vers une cuvette presque carrée, indice probable d'une vaste cour. Au delà de cette dépression, sollicitée sans succès par Loftus, un peu à l'est de l'axe du tumulus, furent exécutées les excavations H. Elles avaient pour objectif une hauteur voisine des rudes escarpements dressés à pic sur le marais.
Peut-être trouverait-on sous ce point culminant le donjon où se réfugiait le roi lorsqu'il ne jugeait pas opportun d'abandonner le palais et de s'enfermer dans la citadelle.
Partout des murs énormes construits en briques crues, fondés à de grandes profondeurs, coupés de puits et lardés de cimetières.
A part les renseignements fournis sur la poliorcétique ancienne, les superbes émaux découverts autour d'une urne funéraire, de jolies poteries, une petite tête d'ivoire, des coupes de calcaire nummulitique, des formules magiques écrites en caractères hébraïques, des cylindres, des sceaux, des armes, des inscriptions, des fioles de verre, des monnaies parthes, les fouilles exécutées sur le deuxième tumulus furent peu fructueuses. Elles accaparèrent pourtant les deux tiers des ouvriers, exigèrent une surveillance constante et absorbèrent tous les efforts de la mission. La profondeur à laquelle il faudrait les conduire ne saurait aujourd'hui militer en leur faveur.
Reste le tumulus achéménide. Trois à quatre mètres de terre recouvrent le dallage de la cour ménagée devant la salle du trône; sur l'apadâna lui-même, sur ces taureaux de pierre dont nous dûmes l'année dernière abandonner l'extraction pour les préserver du vandalisme des pèlerins, l'épaisseur du remblai atteint à peine deux mètres. Ce sont des conditions éminemment avantageuses. Au surplus, le tumulus achéménide, traité comme un paria, s'est vengé de nos mépris en nous fournissant une abondante moisson.
Telle qu'elle avait été réglée jusqu'ici, la direction donnée aux fouilles était parfaite. Il ne pouvait entrer dans les idées de mon mari de rechercher de petits monuments, comme le fait un marchand d'antiquités. Les grandes lignes d'une architecture, l'art constructif, suprêmes manifestations du développement intellectuel et économique d'un peuple, lui paraissaient seuls dignes de ses efforts.
La reconstitution du palais, de la maison, l'étude de la fortification importent bien autrement que des documents mal datés et d'origine douteuse. D'ailleurs, Marcel pensait que, l'édifice retrouvé, les objets de vitrine afflueraient par surcroît. La découverte des pylônes n'a-t-elle pas été le prélude de l'exhumation des lions?
Que les temps sont changés!
En quatre mois, avec une somme bien minime—à peine quinze mille francs,—nous devons achever notre œuvre. Comment pourrait-il être question de poursuivre un travail d'ensemble? Peu importe à l'État que l'on multiplie des sondages et que l'on jalonne un chemin que des Français ne parcourront pas! Enrichissons nos musées, moissonnons la récolte semée l'hiver dernier.
S'il ne nous est pas permis de ressusciter les somptueux palais de ces Grands Rois, suprêmes arbitres de la Grèce, que l'on puisse au moins contempler leurs débris!
La citadelle sera abandonnée. Libre aux malvacées de l'ensevelir sous une arborescente végétation, libre aux bergers d'y conduire leurs troupeaux haletants, libre aux grands serpents qu'apeurait le bruit des pioches de dérouler leurs anneaux sur ses flancs décharnés. Les orgueilleuses tours et les remparts du Memnonium, splendeurs évanouies, resteront confondus dans la poussière des siècles.
«La terre est juste: l'abîme s'ouvre également au dernier d'entre nous et pour les fils des dieux.
«Plus haute est la tour, plus vaste est la ruine; le mont perdu dans les nues est voisin de la foudre.»
Les profondes et longues tranchées L et F du tumulus rectangulaire vont être délaissées. Au lieu d'entreprendre le déblayement de la fortification dans son ensemble, on se contentera de suivre les parements extérieurs.
La découverte de traînées de cailloux cachées l'année dernière sous les hautes herbes et mises à nu cet été par les ardeurs d'un soleil meurtrier éveilla les instincts constructeurs de mon mari. Pourquoi les ingénieurs perses, devançant leurs modernes confrères, n'auraient-ils point intercalé entre les remblais et les murs d'escarpe unechemisede cailloux ou de pierre concassée, afin de drainer les eaux pluviales et de prévenir les pernicieux effets de la poussée des terres humides sur les murs destinés à les soutenir?
Si les fouilles projetées justifient cette hypothèse, la chemise de gravier fournira par sa position les éléments du tracé et l'emprise des ouvrages défensifs, c'est-à-dire les grandes lignes de la fortification. Ce résultat acquis, il suffira de quelques tranchées, ouvertes dans une direction perpendiculaire aux murailles, pour restituer les enceintes. Peut-être ces travaux jetteront-ils sur la poliorcétique ancienne un jour tout nouveau.
L'hypothèse est-elle fausse, le mal ne sera pas sans remède, car vingt ouvriers suffiront à dénuder les drains et à faire couler la terre le long de l'escarpement.
Différents de ces mères qui s'attachent d'autant plus à un enfant qu'il se montre ingrat, nous allons réparer nos torts envers le tumulus achéménide; ilsera désormais l'objet de nos prédilections. Le nouveau programme peut donc se résumer en ces termes:
1º Reconstituer l'enceinte et les ouvrages défensifs;
2º Poursuivre le déblayement du palais d'Artaxerxès, que nous dûmes abandonner pour sauver les sculptures des entreprises iconoclastes des pèlerins;
3º Chercher l'emplacement du grand escalier dont je découvris la rampe émaillée dans un mur de réfection sassanide;
4º Prolonger l'excavation des lions.
Au total, étendre nos efforts sur le périmètre et les concentrer sur le palais.
LA MAISON ET LE CAMP FRANÇAIS. (Voyez p. 266.)
LA MAISON ET LE CAMP FRANÇAIS. (Voyez p. 266.)