XVI
La maison de Suse.—Visite de l'imam djouma de Dizfoul.—Le bas-relief des lions.—Attaque d'une nouvelle tranchée.—Puits funéraires.—Rébellion des ouvriers.—Achat d'un talisman.—Semence des pommes de terre.—Le régime des eaux en Susiane.—Conseils de Cheikh Ali.—L'Ab Dizfoul.—Découverte d'une porte sur le tumulus nº 2.—La veillée de Noël.—Les Immortels.
18 décembre.—«Dit le roi Artaxerxès, grand roi, roi des rois, roi des pays, roi de cette terre, fils du roi Darius, fils du roi Artaxerxès, d'Artaxerxès, fils du roi Xerxès, de Xerxès, fils du roi Darius, de Darius, fils d'Hystaspes, Achéménide. Ce palais (apadâna), Darius mon trisaïeul le fit; plus tard, du temps d'Artaxerxès, mon grand-père, il fut brûlé par le feu. Par la grâce d'Ormazd, d'Anahita et de Mithra, j'ai ordonné de reconstruire ce palais. Qu'Ormazd, Anahita et Mithra me protègent contre tout mal, moi et ce que j'ai fait; qu'ils ne l'attaquent point, qu'ils ne le détruisent pas.»
Il faudrait vivre deux fois, proclament volontiers les sages d'entre les sages.
En l'espèce, comme on dit au pays de basoche, si Artaxerxès revenait au monde, il n'aurait pas lieu de remercier les grands dieux d'avoir exaucé sa prière,mais il se consolerait de la ruine de ses palais en admirant, à la place où s'élevait l'apadâna royal, la maison française et un potager plein de promesses.
L'homme, si destructeur par tempérament, aime à créer par instinct. Ce n'est pas une des contradictions les moins flagrantes de sa nature.
Depuis plusieurs jours la mission est toute au bonheur de semer et de bâtir!
Ousta Hassan brandit la truelle et répare les brèches que les Arabes firent dans les murailles de notre immeuble avec l'espoir d'y trouver le trésor des Faranguis; il divise en quatre compartiments le double corps de logis et prépare deux chambres, une salle à manger et un magasin où l'on enfermera chaque soir les objets précieux.
Pour couronner ce bel œuvre, les menuisiers vont placer les vantaux des deux portes extérieures, et poser de petits volets à des meurtrières orgueilleuses d'être traitées en fenêtres. Le mauvais temps nous condamne-t-il à garder la maison, on substitue aux volets un calicot baptisé, non sans raison, «verre dépoli incassable».
Dès que nous aurons pris possession de notre palais, Jean-Marie et Mçaoud-pachas'installeront sous les tentes. Il sera interdit à ce dernier, récemment arrivé de Dizfoul, où il a passé l'été, vêtu à la persane, cousu de dettes, mais entouré d'un harem princier, d'introduire dans le campement les membres féminins de sa trop nombreuse famille. Le tombeau du prophète héritera définitivement de ces purs et précieux trésors.
D'ailleurs, aucune difficulté à prévoir. La machine, si pénible à mettre en marche l'hiver passé, s'ébranle sans effort. Abdoul-Raïm exerce ses merveilleuses facultés de garnisairepochtè kouh(de l'autre côté de la montagne); les nomades, nombreux sur les bords de la Kerkha, ravitaillent le camp.
Nos anciens ouvriers, craignant d'être devancés par des rivaux plus alertes, sont accourus et ont déjà saisi la pelle et la pioche.
Non seulement la mission jouit d'un bien-être inconnu jusqu'ici, mais sesaspirations mondainessont plus que satisfaites. Nous sommes accablés de visites. Pour parler franc, quelques-unes nous arrivent par raccroc. Avant-hier je vis s'avancer sur la route de Dizfoul plusieurs cavaliers. Étaient-ce des hommes, des femmes?... Peut-être un complément du harem de Mçaoud? Quand ils furent à bonne distance, je reconnus les grosamamasbleus des descendants chiites du prophète; l'un d'eux ne coiffait rien moins que l'imam djouma de Dizfoul.
Comment ce pieux personnage venait-il si tardivement rendre ses devoirs à Daniel? Pourquoi le chef officiel de la religion voyageait-il dans ce mince équipage?
Ces jours derniers, Mozaffer el Molk eut l'audace de décréter la levée d'un impôt sur le bas clergé de la région. Pareil crime n'avait jamais été commis en Arabistan. Plumés vifs,mollahsetakhondesjetèrent des cris d'orfraie; mais, aulieu de choisir pour avocat le mouchteïd de Chouster, pontife acclamé, ils s'adressèrent, sur le conseil de ce dernier, à l'imam djouma de Dizfoul, fonctionnaire religieux nommé par le Chah. Celui-ci prit chaudement la défense des plaignants: l'autorité ecclésiastique entrait en lutte ouverte avec le pouvoir civil.
MOZAFFER EL MOLK.
MOZAFFER EL MOLK.
Mozaffer el Molk persista dans sa décision. Deux heures après l'ouverture des hostilités, l'imam djouma, déclarant qu'il n'autoriserait pas de sa présence la levée d'une taxe sacrilège, partait pour Nedjef,... mais s'arrêtait au tombeau de Daniel.
A peine le prêtre était-il sorti de la ville, que le peuple s'assemblait dans les mosquées; une explosion de ce fanatisme qui transforme les paisibles Dizfoulis enbêtes sauvages était imminente. De tous côtés arrivaient au palais des nouvelles menaçantes; Mozaffer el Molk tremblait. Il comprenait que ses fameux canons se tourneraient d'eux-mêmes contre lui. Mohammed Taher fut supplié d'arranger une affairesi mal engagée et d'obtenir, contre promesse de cesser la perception du nouvel impôt, le retour de l'imam djouma.
Les fils du cheikh, chargés de cette délicate mission, arrivaient au Gabr cette nuit même. L'imam djouma n'a point fait la sourde oreille à des propositions de paix. Sa rentrée à Dizfoul s'annonce comme un triomphe. Il sera nommé député aux prochaines élections.... Mais j'oubliais: la Perse n'est pas à la veille de s'offrir un gouvernement représentatif! Doit-elle-le regretter?
Imam et messagers vinrent nous saluer. La conversation roula sur les mérites d'un émule méconnu de Pasteur, le cheikh de Djeria, notre voisin. Ce digne seïd est demeuré en si bonne intelligence avec Nabi Mohammed, son aïeul, que ses seuls attouchements guérissent les morsures des chacals les mieux enragés.
Hélas! les pouvoirs du saint ne s'étendent pas jusqu'au soulagement des infortunés habitants de la Susiane, trop éloignés du pouvoir central, privés de toute communication avec la capitale, toujours livrés à des gouverneurs insatiables.
Puis sont venus sur le tapis les problèmes les plus ardus de l'économie politique, la cherté du pain, la misère générale, les pluies trop abondantes de l'année dernière, attribuées à notre intervention auprès du ciel, la sécheresse actuelle, due à une semblable origine.
«Sous ces tentes légères ne craignez-vous par les attaques des nomades? a demandé l'imam djouma.
—Dieu est grand! nous avons de bonnes armes.
—Il n'y a pas un homme, fût-il Arabe, Persan ou fils du diable, qui oserait camper sur ces hauteurs désertes où courent la nuit les vents malfaisants et les mauvais génies. Que faire contre des légions d'esprits! Avez-vous des enfants?
—Non.
—Pas même des filles?
—Pas même. D'ailleurs, en nos pays, nous estimons avoir des enfants quand le ciel nous envoie des filles.
—C'est naturel, a conclu un malin, très humilié de l'ignorance de son chef. Dans le Faranguistan la barbe est le signe distinctif de notre sexe; hommes et femmes vivent et s'habillent de la même manière, savent également lire, écrire, calculer, monter à cheval et manier fusil ou revolver. Il en va tout autrement dans l'Arabistan. Femmes ou filles ne sont pas même bonnes à surveiller le pilau, et je doute qu'on puisse leur demander mieux de longtemps.»
Papi Khan et son neveu Mohammed Khan, fils de Kérim, se présentaient dèsle départ de l'imam djouma. Papi est le père de cet enfant épileptique auquel j'ordonnai, faute de bromure de potassium, un régime régulier au lieu des alcooliques et des excitants préconisés par le sorcier. Papi m'avait suppliée d'amener son fils dans le Faranguistan. Je déclinai cet honneur, mais je promis d'apporter un remède souverain.
J'ai tenu parole.
JEUNE FILLE ARABE.
JEUNE FILLE ARABE.
Un chien confiant ses peines de cœur à la lune me semble ingénieux auprès de l'homme assez naïf pour compter sur la reconnaissance du prochain, ce prochain fût-il né au pôle Nord ou sous l'équateur.
Trois gros flacons de bromure m'embarrassent depuis deux mois; je leur ai consacré le meilleur coin d'une cantine étanche et me suis privée, en leur honneur, de quelques bons livres qui feraient ma joie cet hiver.
Comme M. Houssay achevait les pesées et engageait Papi Khan à venir d'ici peu de jours chercher de nouvelles doses, Papi s'est récrié; il a déclaré qu'il voulait d'ores et déjà emporter les trois bocaux, afin de médicamenter son héritier le plusvite possible. J'ai naturellement refusé de le satisfaire, et mon obligé s'est retiré en me dévouant aux dieux infernaux.
La visite de Mohammed Khan était tout aussi intéressée.
Le jeune Lori nous annonça d'abord la conclusion de la paix entre sa tribu et celle des Segvends. Ce succès diplomatique lui est dû, paraît-il. Que l'on cherche son pareil pour voler les buffles des Beni-Laam et dépouiller proprement une caravane! Les ennemis tremblent d'effroi à la vue de son kolah. Bref, Mohammed se sent désormais grand garçon, veut se séparer d'un père ingrat et entraîner plus de trente familles. Une difficulté l'arrête: il n'a pas de tente; puis les indiscrets se demandent où il prendra la semence nécessaire pour emblaver ses terres. Prier Kérim Khan de faciliter l'installation d'un fils insoumis serait indélicat et hasardeux. Mohammed compte donc sur notre générosité et vient emprunter cent tomans: «Il les rendra, foi de Lori, intérêt et principal», etc.
J'admire le flair de ce garçon! Les Faranguis transformés en banquiers, quel honneur! mais quel honneur immérité!
«Pourquoi quitter ton père? lui ai-je dit. Il vieillit, t'aime tendrement; auprès de lui tu vis calme, heureux, sans souci du présent et de l'avenir.
—Ma femme et ma mère ne peuvent se souffrir: elles se tueront.»
Au désert!
Vertus patriarcales, seriez-vous de vains mots?
19 décembre.—M. Houssay, accompagné de Mçaoud et de Jean-Marie, partit avant hier pour Dizfoul. Il vient de rentrer, suivi de quatre scieurs de long, d'une caravane chargée des colis emmurés l'été dernier dans une chambre du palais et de cent vingt caisses achetées aux épiciers de la ville.
L'ouverture des malles nous réservait une désagréable surprise. La chaleur a mis en liesse les tarets. Des vêtements de coutil il ne reste que les boutons de corne; papiers, livres, équerres, ont subi les derniers outrages; seuls les produits photographiques ont été traités avec une discrétion peu méritoire. Il n'est pas jusqu'aux roues de la prolonge d'artillerie, couvertes cependant d'une épaisse couche de peinture, qui n'aient éprouvé de tristes vicissitudes. La brouette boite, mais le mal est sans gravité, car nous n'avons jamais pu dresser nos ouvriers à se servir de ce petit véhicule; ils se mettent à quatre et le portent comme un brancard, deux aux bras, deux à la roue. O Pascal, si ton esprit, en quête d'aventures, court de par les mondes sublunaires, ne t'arrête pas ici! Ton ombre rougirait des scandales mécaniques que tolèrent tes compatriotes.
Jadis l'emballage des objets découverts fut le cauchemar de la mission; aussi bien le premier soin de Marcel a-t-il été de préparer les caisses. Ici mieux qu'en Europe la tortue devance le lièvre.
FEMME ARABE ET SCIEURS DE LONG DIZFOULIS
FEMME ARABE ET SCIEURS DE LONG DIZFOULIS
Nous allons emballer d'abord les objets provenant des dernières fouilles: urnes funéraires, base de colonne, émaux et bas-reliefs de terre cuite.
Ce travail achevé, Jean-Marie et ses acolytes gagneront la jungle voisine de la Kerkha, couperont des buissons noueux et procéderont à la confection des coffres de charpente destinés aux taureaux.
20 décembre.—Marcel avait bien raison de penser à la confection des caisses avant de donner un coup de pioche. Depuis hier les briques émaillées réapparaissent sur le prolongement de la tranchée des lions. L'étrange position des pièces ne facilitera pas leur extraction. Ici la pioche rencontre des denticules ou des palmettes, là des reliefs provenant du corps de l'animal, plus loin un fragment de crinière, une patte, un œil. C'est un fouillis indescriptible.
Le bas-relief et ses frises découverts pendant la campagne précédente étaient tombés sur le carrelage en gardant une certaine cohésion, tandis que l'extrémité du pylône aurait tournoyé avant de s'abattre dans un conglomérat désordonné, longtemps utilisé comme carrière.
Il est impossible de déblayer avec méthode ces amas de matériaux enchevêtrés au point qu'on ne peut les séparer sans démolir l'ensemble du tas. Deux jours ont été perdus en tentatives vaines. Faute de pouvoir mieux faire, je dégage les fragments au couteau et j'envoie le tout au camp. Le croquis du lion déjà ressuscité permettra sans doute de remettre chaque morceau à sa place. Passe encore pour les frises: leur dessin est invariable. Le mal est que les reliefs, coulés pourtant dans un moule uniforme, ne présentent pas les mêmes couleurs. Nous savions qu'un lion à crinière fauve précédait ou faisait suite à notre premier enfant encapuchonné dans une belle palatine verte; mais, complications inattendues, une patte apparue ce matin donne vert un muscle que le fauve portait jaune; voici les cuisses et la mâchoire d'un lion marchant en sens contraire de ses frères.
La robe de l'animal est toujours blanche, les fonds du bas-relief toujours turquoise morte; les couleurs de la musculature et de la crinière se modifient seules. L'émail paraît avoir souffert. Quand je soulève un fragment, j'aperçois, sur les décombres avec lesquels il était en intime contact, une fine pellicule infidèle à la faïence qu'elle recouvrait jadis; parfois la glaçure désagrégée, mais encore adhérente, se détache au premier lavage. On ne saurait pourtant emballer les pièces sans enlever la terre et les gros mortiers, qui formeraient émeri et risqueraient de tout détruire. Les bleus turquoise des fonds l'emportent en fragilité sur les autres couleurs; néanmoins, sous la vitrification disparue, la faïence garde, dans une gamme rompue, sa couleur primitive.
Il n'en était pas de même des terres émaillées découvertes pendant ladernière campagne. Après la chute de l'émail superficiel, le support ne conservait des traces de couleur que dans les parties concaves. Peut-être cette fragilité fit-elle renoncer les céramistes achéménides à la terre cuite et les détermina-t-elle à lui préférer une matière poreuse avec laquelle les oxydes fusibles se liaient mieux.
Afin de fixer les émaux trop friables, j'avais eu l'idée de les tremper dans une dissolution de gomme arabique. Une brique, ainsi traitée, a été sauvée d'une perte complète et m'est apparue intacte après six mois de séjour dans la terre.
D'un autre côté, j'entends encore les échos de certaines conversations de cet été:
«Les objets antiques, disait-on, doivent être respectés au point qu'il vaut mieux les laisser perdre que de les toucher.» Meure la France plutôt qu'un principe!
Et quelques jours plus tard:
«Les objets antiques n'appartiennent pas à un pays ou à une génération, mais au monde et à la postérité. Aucune responsabilité ne doit paraître trop lourde quand il s'agit d'en sauver la moindre parcelle.»
Bref, j'ai renoncé au traitement gommique.
Ce n'est pas que les critiques de Paul ou celles de Jacques aient le don de m'émouvoir: quand, plusieurs années durant, on joue sa vie pour une noble cause, on élève son âme et l'on traite avec la plus parfaite insouciance les qu'en dira-t-on.
J'agirais, et l'opération serait déjà parachevée, si j'avais la certitude du succès.
21 décembre.—La maison est close, une haie limite notre enclos; les murs et les toitures de roseaux qui constituent la cuisine et l'atelier de Jean-Marie se dressent ondoyants. Les ouvriers employés à ces travaux d'aménagement ont été ramenés aux fouilles.
La cour rectangulaire comprise entre la salle du trône et les pylônes devait être limitée à l'est et à l'ouest par deux bâtiments, reliés, l'un avec des terrasses et les jardins traversés sans succès par Loftus, l'autre avec les palais du tumulus nº 2, réservés, j'imagine, à l'habitation privée du souverain. Quatre-vingts pelleteurs ou piocheurs ont attaqué l'emplacement hypothétique de l'aile orientale.
La position des nouvelles excavations ouvertes dans le prolongement des tranchées C me semble d'autant mieux choisie que le sol se gonfle d'une manière très apparente entre le pylône et l'apadâna.
Quand je craignais de ne pas revenir à Suse, combien de fois n'ai-je point rêvé de ce point culminant! Pourquoi ne l'avions-nous pas attaqué avant tout autre! Enfin me voici satisfaite.
TRANCHÉE ANNEXE DE LA FOUILLE C.
TRANCHÉE ANNEXE DE LA FOUILLE C.
PUITS ET URNES FUNÉRAIRES.
PUITS ET URNES FUNÉRAIRES.
Le déblayement extérieur des enceintes se continue avec succès. On avait profondément sapé un mur voisin de la chemise de gravier; il s'éboula, roula dans une crevasse, et mit à nu la coupe idéale d'un caveau funéraire et du puits qui y conduit. A l'est comme à l'ouest les fortifications servirent de cimetière aux Parthes. L'orifice du puits apparaît à quarante centimètres environ au-dessous du sol actuel; le conduit, bouché avec de la terre et des poteries pulvérisées, aboutit à un tunnel foré dans le mur de brique; les urnes, plus ou moins fêlées et pleines de terre, sont debout.
Le mortier de glaise qui les unit est dur, compact; la pioche seule le désagrège.
Quatre urnes ont été dégagées, mais derrière elles on en voit d'autres. Deux de nos meilleurs ouvriers, Agha (Maître) et Barouni (Pluvieux), ainsi nommé parce qu'il vit le jour sous un arbre par un grand abat d'eau, commenceront dès demain le déblayement du cimetière, à moins que le nom du terrassier ne nous porte malheur. Le temps se couvre, le ciel est sombre, pourtant le vent du golfe Persique, convoyeur ordinaire des nuages, ne souffle pas.
22 décembre.—A peine arrivions-nous à Suse, que Cheikh Mohammed Taher, le digne mollah à qui nous dûmes jadis d'échapper à la lapidation, nous écrivait une lettre affectueuse. Elle était confiée au soin d'un grand bonhomme, d'honnête figure, coiffé d'un turban volumineux et nommé, depuis peu, deuxièmemotavelliou régisseur suppléant des biens vakfs de Daniel.
Le cheikh priait Marcel d'occuper ce personnage en qualité de surveillant. Machtè Mohammed Ali reçut donc le titre et la solde qu'il ambitionnait et fut commis au soin de regarder travailler ses camarades.
Hier, comme nous rentrions du cimetière parthe, Mçaoud se présentait très ému. Il a vu les ouvriers de la tranchée nouvelle se précipiter vers un même point; il est accouru, mais on lui a barré le passage, afin de laisser à Mohammed le temps de cacher sous son aba un objet volumineux.
Nous n'éviterons jamais le vol, mais les ouvriers doivent savoir qu'on ne le tolérera pas. Un grand nombre de monuments précieux exhumés de Babylone par les agents duBritish Museumont pris la route de musées rivaux. M. de Sarzec se plaignait d'être victime, pendant les fouilles de Tello, de semblables larcins; il faut couper le mal dans sa racine. Un exemple est indispensable.
Mohammed Ali comparaît devant l'aréopage.
«Tu as dérobé un objet découvert dans l'excavation dont je t'ai confié la surveillance. Tu es doublement coupable.
—Je n'ai rien pris.
—Tu mens.
—Je ne suis pas un voleur.
—Jean-Marie, Mçaoud, liez les mains de cet homme, conduisez-le dans la maison et enfermez-le. Il sera privé de nourriture et de tabac jusqu'à ce qu'il ait avoué sa faute.»
La journée s'acheva sans incident; mais, au moment de la paye, les travailleurs dizfoulis demandèrent l'élargissement de Mohammed. Sur un refus formel, ils regagnèrent le Gabré Danial, où s'organisent les complots tramés contre nous. Toute la nuit j'entendis des bruits inaccoutumés. A l'aurore nous étions debout. Pas un des deux cent cinquante ouvriers ne demanda une pelle ou une pioche; les chantiers étaient déserts.
Une heure plus tard les trois entrepreneurs comparaissaient à la barre. Marcel prenait la parole:
«En punition de l'inexactitude de vos hommes, je diminue de quatre chaïs les salaires quotidiens; je congédie les paresseux, les vieillards et les enfants. Enfin, il sera pourvu au remplacement des terrassiers qui n'auront pas repris le travail quand le soleil passera au méridien.»
Le voisinage d'une nombreuse tribu arabe et des Loris de Kérim Khan rendait cette menace sérieuse. Avant qu'il fût midi, les mutins attaquaient à coups redoublés les parois des excavations. Désormais la mission sera maîtresse du personnel qu'elle occupe. Pareil succès est le meilleur indice de son ascendant moral. Depuis vingt-quatre heures, un homme revêtu d'un caractère quasi religieux, relevant d'un chef vénéré, subit dans une geôle chrétienne un jeûne rigoureux. L'année dernière nous eussions payé de la vie, ou tout au moins du pillage du camp, une action aussi téméraire.
L'émeute était calmée, mais il nous restait sur les bras un locataire bien gênant. Condamner le prisonnier à mourir de faim eût été peu généreux; d'un autre côté, on ne pouvait le relâcher sans prétexte.
Mon mari songea alors àjeter sous les pieds du coupable le tapis de l'explication.
«Jurerais-tu sur le Koran que tu es innocent de tout vol?
—Qu'on aille chercher «le Livre».
Deux ouvriers se rendent à l'imam-zadé et rapportent un volume empaqueté dans une étoffe de soie. Le voleur va prêter serment; son attitude est si calme et sa faute si certaine, qu'un doute s'élève dans l'esprit de Marcel. Le livre est saisi, ouvert.
«LeChah-Nameh(le Livre des Rois)! Est-ce là ton Koran?
—Vos gens ne savent pas lire; ils se sont trompés.»
On retourne à l'imam-zadé, mais le Koran est en état de vagabondage. «Des nomades campés à deux heures de Suse l'ont emprunté.»
J'avais une partition desHuguenots. «Gens sans piété, musulmans sans vertu, ai-je dit d'un ton solennel, reconnaissez la traduction devotre livre! Et toi, misérable, jure que tu n'as rien pris dans la tranchée.» Mohammed Ali porte avec respect lesHuguenotsà son front, baise une des pages où les quadruples croches et les accidents se multiplient avec le plus de noirceur, tandis que sa physionomie tourmentée reflète l'agitation d'une âme coupable.
Un petit casuiste du Gabr, accouru pour l'assister dans cette délicate occurrence, lui souffle enfin une formule prétéritoire et digestible, taillée sur le patron de l'opinion probable. Mohammed prend brusquement son parti, et s'exécute.
Nous avons tenu le serment pour bon et valable: les cordes paraissaient moins lourdes au coupable qu'à nous la garde d'un prisonnier.
Aujourd'hui 23 décembre, date à jamais mémorable, la mission a pendu la crémaillère dans son palais. Je m'étonne de voir se dresser autour de moi des murailles étanches, solides, verticales, au lieu des parois d'une tente toujours imbibée d'humidité. Un feu brillant pétille dans l'âtre; la table, faite de vieilles caisses, s'éclaire d'une lumière tranquille, qui contraste avec la lueur des lanternes fuligineuses auxquelles nous condamnait l'atmosphère agitée de nos précédentes demeures. Mieux garantis des brusques variations de température, les exilés ne salueront plus en grelottant le lever et la tombée du jour. Enfin le repos de leurs nuits sera d'autant meilleur qu'ils ne tendront pas l'oreille «au moindre vent qui d'aventure fait rider la face de l'eau.» Les portes, j'en fais serment, ne s'ouvriront jamais sans motif.
J'achevais mon déménagement; un vieil Arabe s'est approché.
«J'arrive peut-être bien tard?
—Que veux-tu?
—Je vous apporte un talisman précieux, une pierre qui écarte de son possesseur toutes les embûches. En sa compagnie vous pourrez dormir sous la voûte du ciel sans redouter les vivants et les morts, les dives ou les fées malfaisantes.
—Tu te trompes d'adresse: la crainte de l'humidité, non la peur, cette pâle compagne des Dizfoulis, me fait préférer quatre murs de terre à une maison de toile. Garde ton talisman, je ne connais pas de meilleure amulette que les balles d'un revolver.
—Examinez le mien: il est sisucré! achetez-le, au nom d'Allah.»
Le bonhomme dénoue la pointe de sa longue manche, dégage un chiffon sale, et du chiffon surgit, comme une fleur au milieu des orties, une ravissante turquoise représentant un masque diabolique modelé avec un art consommé. La pierre précieuse forme le chaton d'une bague d'argent. Cetalismanfut découvert, il y a trente ans, dans les éboulis de la citadelle. L'usure du métal, une fissure déjà fort ancienne qui traverse la gemme, attestent la vérité du récit.
J'ai acquis le bijou sans discuter ses mérites magiques.
Une crainte me tourmentait, celle de voir son possesseur refuser de me le céder après s'être assuré qu'il était vendable; les nomades sont coutumiers du fait et prennent volontiers les Européens pour d'infaillibles commissaires-priseurs.
24 décembre.—Je suis morte de fatigue, mais j'ai bien mérité de la patrie! Quand le terrain du potager fut travaillé, épierré, ratissé du bout des ongles, la mission s'assembla. L'ordre du jour de la séance était palpitant d'intérêt: «De la meilleure manière de semer les pommes de terre.»
J'ai pris possession de la tribune et disserté avec tant d'aplomb sur la section des yeux, la forme des billons, le sarclage, le binage, le chaussage de la jeune solanée, qu'à l'unanimité on m'a octroyé la direction du département des plantes potagères.
Les Dizfoulis, mis à ma disposition, sont d'abord restés les spectateurs inactifs de mes travaux; la première planche achevée, ils ont pris la bêche, sous la réserve que je planterais moi-même ce tubercule inconnu dont le contact pourrait les souiller.
C'était bien la peine de me briser les reins et de me donner des ampoules: Cheikh Ali, accompagné de plusieurs amis, vient de pénétrer dans l'enclos, et le voilà piétinant sur mon chef-d'œuvre. Je crois que, dans ma fureur, j'ai dit de bien gros mots au cheikh. Personne heureusement ne lui a donné la traduction de mon apostrophe. J'en eusse été désolée, car ce brave homme est le seul fils du Prophète auquel je puisse pardonner pareil forfait. Jamais il n'est venu, comme Kérim Khan, nous importuner de protestations amicales, exordes obligatoires d'une péroraison intéressée. Après nous avoir traités avec une extrême froideur, il mit jadis à notre disposition six mille krans. Pendant que nous vivions sous la tente et que le trésor de la mission était séparé des mains crochues des nomades par une simple toile, il envoya, de son initiative propre, des cavaliers battre les alentours du camp et faire la chasse aux rôdeurs de nuit. De pareils services ne s'oublient pas.
Le cheikh parle peu, mais les renseignements tombés aujourd'hui de sa bouche valent leur pesant d'or.
Les difficultés inhérentes à l'emballage du chapiteau bicéphale sont résolues par la présence de Jean-Marie et la découverte de buissons centenaires dans la jungle voisine de la Kerkha. Je n'en saurais dire autant des transports. Point de route dans ce pays désert, point d'animaux de trait. C'est donc aux fleuves de la plaine, c'està ces grands chemins qui marchent, comme les définit Pascal, qu'il faut demander secours.
Jamais mieux qu'en Susiane la nature ne se montra prodigue de ses dons, jamais elle n'arrosa plus libéralement des alluvions plus fertiles. Il semble que le régime des eaux soit combiné pour développer cette riche végétation, qu'excitent encore les rayons ardents du souverain maître de la vie.
Les auteurs anciens nous disent que la Susiane était traversée par de grands fleuves: le Pasitigris, le Copratès, le Choaspe et l'Eulæus. Ces cours d'eau ont changé de nom, mais il est aisé de reconnaître dans le Karoun, l'Ab-Dizfoul et la Kerkha, le Pasitigris, le Copratès et le Choaspe ou Khoubasp (rivière des Beaux-Chevaux, nom que les Perses appliquèrent à un grand nombre de fleuves). Seull'Eulæus n'a pas de correspondant moderne, car on ne saurait identifier la célèbre rivière dont les eaux reflétaient les murs de Suse avec le Chaour, qui sourd au nord du tombeau de Daniel et longe le versant méridional du Memnonium.
Au nord des ruines et à un farsak du palais, se dressent encore les digues puissantes d'un canal abandonné; des tumulus, semés de distance en distance, semblent placés comme des forteresses commises à sa garde.
C'est l'Eulæus, assure Marcel, c'est une dérivation du Choaspe qui faisait communiquer ce fleuve avec le Copratès. Ainsi la capitale de l'Élam était comprise entre trois cours d'eau, formant autour d'elle comme la gigantesque maille d'un filet: le Choaspe ou Kerkha à l'ouest, le Copratès ou Ab-Dizfoul à l'est, l'Eulæus au nord, tous capables de porter des bateaux.
Que les temps sont changés! Sur les rives de la Kerkha, soit en amont, soit en aval de Suse, on ne saurait découvrir une ville ou même un misérable hameau. Le pays, inculte, désert, battu par des nomades réduits à consommer le produit de leur industrie ou de leurs rapines, n'offrirait aucun élément de transactions commerciales. Depuis des siècles nul ne songe au Choaspe, à la rivière des Beaux-Chevaux. Ce fleuve, jadis célèbre, perd ses eaux sur les plaines de Chaldée, infectées de miasmes paludéens, et se fond en canaux vaseux, impraticables.
Le Karoun, moins délaissé, est navigable l'hiver jusqu'à Chouster, l'été jusqu'au barrage d'Ahwaz. Mais, avant d'atteindre cet ouvrage, il faudrait passer le pont insolide et trop étroit jeté devant Dizfoul, traverser avec lestalismansde Daniel cette ville fanatique, gagner Chouster, affronter la rivière de Konah, puis rompre charge en amont du barrage, pour peu que la saison fût avancée. Mieux vaudrait encore, si nous sommes forcés de charroyer nos caisses, les expédier directement sur Ahwaz. Que la plaine est large d'ici là-bas!
Reste le Chaour, souvent encaissé, ridiculement sinueux, coupé de barrages semblables aux tunages du Rhin.
Cheikh Ali a nettement déclaré que la véritable voie, la seule qui pût nous convenir, était celle de l'Ab-Dizfoul, navigable depuis les rochers de Kalehè-Bender, situés à huit farsaks de Suse, jusqu'à son embouchure dans le Karoun.
«Attendez-vous, ajouta-t-il, à rencontrer d'immenses difficultés. Les Arabes ne se lanceront pas volontiers sur un cours d'eau torrentueux, compris entre des jungles peuplées de fauves terribles, bordées de buissons qui gênent le halage et obligent les bateliers à se servir constamment de leur gaffe. La descente n'est pas moins dangereuse que la montée, car les tourbillons sont violents, les bancs de sable et de cailloux aussi traîtres que mobiles.»
Serait-il vrai? On amènerait des bateaux dans le voisinage de Suse! Nul renseignement ne pouvait nous être plus précieux.
D'autre part, Machtè Papi, Ousta Hassan, les ouvriers nomades, sont unanimes à déclarer que l'Ab-Dizfoul n'est pas navigable. Qui croire?
Deux cavaliers expédiés sur Ahwaz, deux piétons dirigés vers Chouster, reconnaîtront le cours du fleuve, essayeront de se procurer des bateaux et traiteront de leur location s'il est possible.
Les jours se succèdent paisibles et uniformes depuis l'expulsion du sous-motavelli. Mohammed Ali s'est gardé d'aller rebattre de ses doléances les oreilles de Cheikh Taher; il a jugé prudent de ne pas courir au-devant des réprimandes que lui vaudraient sa conduite déloyale et le faux serment dont il paya sa liberté. Pelleteurs et piocheurs n'ont jamais montré plus de zèle et ne cessent de requérir mon intervention auprès de Marcel.
«Sur nos yeux, Khanoum, obtenez le pardon de vos esclaves fidèles et le rétablissement des anciennes payes.»
Cette faveur m'a été refusée, mais des gratifications équivalentes à la diminution des salaires sont accordées chaque soir aux hommes les plus vaillants. Jamais le bruit sourd des pioches attaquant les tranchées, et les grincements des pelles au passage de la terre n'ont retenti aussi réguliers.
OUSTA HASSAN.
OUSTA HASSAN.
Dès l'aurore le camp s'agite et s'anime. Les ouvriers, perdus dans le brouillard, montent du Gabr, en longues files, reçoivent les outils déposés le soir sous le hangar de Jean-Marie et prennent le chemin des excavations. La scie chante dans les buissons noueux, les marteaux meurtrissent la tête des clous et les fichent dans les caisses, les étrilles se promènent sur les flancs des chevaux, bruyantes comme des ciseaux de tondeur. Chacun est à son poste. Nous rentrons au logis. Mon mari parledes dispositions prises, des points qui demandent une surveillance spéciale.
Le samovar bouillonne, le thé fume, ces messieurs saisissent leur kalyan, puis c'est une envolée générale.
Marcel fait tous les matins une tournée complète. Je l'accompagne lorsque la découverte des lions ne nécessite pas ma présence constante sur le chantier. Descendons les pentes raides du tumulus achéménide, traversons la grande vallée comprise entre les trois surélévations, gravissons les éboulis de matériaux et de détritus dont se composent les flancs séculaires du tumulus oriental et suivons la dépression que prolonge le contrefort si vigoureusement attaqué l'année dernière: elle nous conduira directement à une large crevasse, pénétrant fort avant dans le massif.
Les fouilles exécutées sur ce point présentent un intérêt particulier. Depuis le début des travaux, douze ouvriers nettoient les parois de la crevasse. Hier ils rencontraient, au milieu de nombreux débris de poteries, une statuette d'Anaïta; aujourd'hui apparut une dalle de marbre noir couverte de cunéiformes perses. La traduction du texte sera entreprise dès que la pluie nous confinera au logis. Près de cette inscription se dressait un mur mal construit, où les matériaux de terre se mêlaient avec des tronçons de colonnes et des pierres sculptées, divisés en menus éclats. Plusieurs fragments appartiennent aux encadrements d'une porte et rappellent, sous des profils plus grécisants, les montants et les linteaux des baies persépolitaines. Deci, delà, on rencontre quelques émaux, détachés, semble-t-il, de la frise des lions.
Le monument est détruit, saccagé. Sa découverte ne serait pas décisive si le hasard ne s'était chargé de compléter les renseignements fournis par un travail méthodique et patient.
Les pâtres du tombeau de Daniel conduisent volontiers leurs bêtes dans les fondrières humides, où l'herbe nouvelle commence à montrer ses feuilles vertes tandis que la plaine est encore sèche. Entre toutes, celles où ils ont l'espoir de trouver des amis sont les préférées. On causera de la pluie, du beau temps, des Faranguis, thèmes inépuisables; puis le nouveau venu appliquera ses lèvres à l'orifice de la plus primitive des pipes. Cet ustensile, composé d'un fourneau et d'un conduit creusés en terre, remplace le kalyan, interdit pendant les heures de travail, et disparaît caché sous une motte de terre quand on signale l'approche d'un membre de la mission. Saisis de la plus louable émulation, il est même des bergers qui ont entrepris pour leur compte personnel des fouilles contemplatives. Les yeux travaillent seuls, mais quels yeux! Ils perceraient la croûte terrestre sans pioche ni tarière.
Aussi bien n'ai-je point été surprise quand le gardien de nos moutons, les mains pleines de morceaux de bronze, vint m'apprendre que ces fragments provenaientde la grande crevasse et qu'il les avait découverts à soixante mètres en arrière du point où travaillaient les ouvriers. Il nous servit de guide.
L'emplacement désigné fut attaqué, et bientôt apparut un énorme galet, cubant plus d'un mètre. A la partie supérieure une excavation, taillée au ciseau, recevait la crapaudine de métal où se mouvait le vantail. L'ensemble du monument reposait sur une fondation de gravier. A droite gisait l'urne d'albâtre qui contenait les textes commémoratifs. D'autres avant nous creusèrent sous la pierre un étroit chemin, violèrent ce vase et retirèrent les cylindres ou les sceaux gravés au nom du souverain qui ordonna l'érection de la porte. Mêlées aux terres, se trouvaient des feuilles de bronze repoussé, revêtement incontestable des huisseries de cèdre dont les fibres adhèrent encore aux clous.
Le dessin est simple, charmant, franchement déduit de l'emploi des matériaux.
Imaginez un blindage composé de plaques carrées, d'un pied de côté. Chaque carré est réuni à son voisin par trois listels de bronze creusant dans le vantail ces larges rainures si chères aux décorateurs assyriens et que l'on désigne sous le nom de refend. Le milieu de chaque plaque est orné d'une double marguerite, dont les contours sont repoussés au marteau.
Comme il fallait river ces lames de bronze et les relier aux ais, on les entoura d'une rangée de clous à tête ronde, puis on fixa des clous au sommet des pétales de la marguerite et au centre de l'ovaire.
Le fragment retrouvé forme un carré complet et présente tous les éléments de la décoration.
Crapaudine de grandeur colossale, débris de belles huisseries, double carrelage rencontré derrière la baie, inscription cunéiforme, linteaux et colonnes brisés, démontrent clairement que nous avons découvert l'emplacement de l'une de ces portes monumentales, orgueil des souverains de l'Orient. Cette porte mettait en communication médiate les demeures royales et la ville.
L'année dernière, malgré trois mois de pénibles efforts, nous ne parvînmes pas à déchirer les voiles des grandes entrées du palais: aujourd'hui une baie s'abandonne sans fausse honte ni coquetterie. Les vieux édifices auraient-ils une âme de femme?
Le style des émaux et des ornements, les caractères de l'épigraphe, la crapaudine géante scellée au niveau du palais d'Artaxerxès, indiquent que le monument, comme l'apadâna, appartient à la période achéménide.
25 décembre.—O patria! O Divum domus Ilium!
L'homme transporte en tous lieux une patrie idéale, composée de ce qu'il a vu et aimé, et il s'y blottit sans cesse, alors même qu'il parcourt et semble habiter un monde étranger.
Hier au soir, l'évocation du toit paternel fit pâlir le palais des Grands Rois. C'était comme un tableau qui se déroulait, visible à travers des milliers de lieues.
Sous un lourd manteau de neige la terre est couverte, là-bas, très loin. La bise fait bruire les chênes séculaires qui ploient sous le fardeau d'une mousse cristallisée; d'immenses pelouses s'étendent, semblables à des lacs polaires. A travers les hautes cimes des sapins pointus courent des rubans d'argent qui se tordent, s'enroulent et se déroulent pour atteindre une ceinture de forêts sombres. Aucun pied n'a foulé ces chemins immaculés.
L'heure est tardive, la nuit noire, tout est calme, paisible, silencieux auprès du grand castel où j'ai passé mon enfance. On ne distinguerait même pas ses tours hautes et massives, si la terre pâle n'envoyait sur les murs des reflets transparents.
Les tourbillons de neige ont caché les fossés, dernière défense de la citadelle, sous les plis traîtres d'un linceul éburnéen. Plus de pont-levis à baisser devant l'unique porte du château, plus d'appel au gardien du donjon. De pesantes huisseries s'appliquent sur les montants de pierre, mais elles ne tournent jamais sur leurs gonds rouillés.
Que les moissonneurs passent en une claire nuit d'été, gagnant les champs longtemps avant l'aube, qu'un mendiant cherche l'hiver un abri, et toujours ils trouveront ouverte la baie hospitalière. Entrons. La cour paraît immense dans sa froide nudité, entourée de murs percés et repercés de fenêtres d'âge et de styles disparates, voilés sous les guirlandes de lierres deux fois centenaires. Comme dans la campagne, un tapis de neige couvre le sol; comme dans la campagne, tout est silence, tout est sommeil.
Soudain les vitraux des croisées gothiques s'éclairent; des lueurs fugitives courent dans la galerie du premier étage. Au rez-de-chaussée les portes s'ouvrent; des paysannes, la coiffe blanche serrée sur de petits bandeaux argentés, le visage ridé par les années, le travail et les soucis, avancent prudemment la tête, surprises d'être debout par un temps si rigoureux, à une heure aussi tardive.
Mais voici la tour où s'enroule en une longue spirale l'escalier de pierre. Un vieux prêtre apparaît, tout frileux, son bréviaire à la main; il murmure, dans un demi-sommeil, une courte prière. Il se réveillera en entrant dans la chapelle.
Je vois ma petite nièce, une adorable enfant, la fleur de la maison. Les grandes marches qui résonnaient sous les pas des chevaliers bardés de fer sont trop étroites pour elle: elle en saute toujours deux. (C'était jadis mon ambition, et je ne réussis à la satisfaire qu'après m'être fendu la tête.) Puis viennent la mère et la grand'mère, avec ses grands yeux clairs. Le visage charmant de l'aïeule s'illumine d'un sourire, et pourtant le grand corps majestueux qu'il couronne s'appuie péniblement sur des serviteurs fidèles.
Les clochettes tintent, carillonnent, la grosse cloche prend part au concert, l'orgue vibre sous la voûte gothique semée d'étoiles d'or, rayée de nervures qui viennent reposer sur les froides têtes des sires de Terride.
Métayers, villageois, hommes et femmes, grands et petits, entrent, se pressent, et la messe commence, la messe de minuit.
Quelle placidité sur les figures tannées de ces paysans vêtus de bure, tenant à la main le bonnet phrygien des Languedociens ou le béret des Béarnais, les yeux fixés sur l'autel flamboyant, suivant, sans le comprendre, un office où tous les versets sacrés respirent la joie et l'allégresse!
Pourquoi Jésus est-il né pendant un froid hiver? pensent-ils. Pourquoi n'eut-il pas, comme nos châtelaines, bon feu, bon gîte? Pourquoi, s'il préférait l'étable au château, ne vint-il pas au monde en la chaude saison de la moisson dorée, sur une gerbe encore parée de ses épis entremêlés de bluets et de coquelicots?
Comme vous, paysans au cœur compatissant, je me posais ces questions et je les laissais sans réponse. Ici je reconstitue tout autre le tableau de la Nativité; il m'a suffi de sortir un instant de notre maison et de promener mes regards autour de moi.
De la solitude où Suse cache ses malheurs, de l'uniformité ininterrompue de la plaine, du silence et de l'abandon aussi solennels que le tumulte, aussi vastes que les bruits humains qui retentissaient jadis sur ce sol, semble s'accroître l'immensité du firmament. La voûte céleste est claire, limpide, argentée; la Voie lactée la traverse. Jupiter scintille tel qu'un soleil nocturne; l'air est doux. Si les Mages eurent un souci dans leur voyage à la recherche de l'enfant, ce ne fut pas de traverser des plaines neigeuses et glacées, mais de retrouver tous les soirs leur guide stellaire au milieu des millions de mondes, fleurs de feu suspendues au dôme infini, et des météores filants qui parcourent l'espace comme d'éclatantes fusées.
C'est par une nuit sereine, sous un climat clément, que Jésus naquit.
«Or il arriva qu'en ces jours il parut un édit de César Auguste pour le dénombrement des habitants de toute la terre.»
Joseph et Marie partent; ils vont se faire inscrire à Bethléem, parce que tous deux sont de la maison de David.
Un soir ils s'arrêtent dans un de ces caravansérails si communs en Orient.
Marie et Joseph sont pauvres; ils n'oseraient prétendre aux chambres closes ménagées près de la porte: elles sont réservées aux voyageurs riches, accompagnés de serviteurs. Qui veillerait sur l'âne chargé de leurs bagages? Les deux étrangers entrent, tels que des gens de leur condition, dans une de ces longues galeries qui entourent la cour. Une nef occupe le centre, à droite et à gauche des collatéraux voûtés. Ceux-ci, où se pressent, voraces, mulets, ânes et chevaux; ceux-là, élevésde quelques marches au-dessus du sol et réservés aux propriétaires des bêtes de somme.
Les temps sont venus, un enfant vagit. C'est la loi commune des Orientaux de naître ou de mourir au grand air, sous le ciel en été, sous une tente ou un caravansérail en hiver. L'Évangile nous montre la Vierge calme et sereine, couchant son fils dans une crèche; pourquoi se troublerait-elle? Joseph et Marie ne souffrent point du froid, parce que les animaux entretiennent dans les galeries une douce chaleur; ils ne rougissent point d'habiter une étable, parce que leur esprit n'a jamais conçu l'idée d'une hôtellerie telle que l'entend le touriste occidental. Contents sont-ils d'avoir atteint le but de leur voyage et un abri où l'eau et la paille ne manquent pas.
Quand les Mages se présentent pour offrir l'or, l'encens et la myrrhe, un sentiment de fausse honte traverse-t-il l'esprit de la Vierge? Non; elle leur montre Jésus couché dans une crèche: «Et, prosternés, ils l'adorent.» Puis ces voyants regagnent leur pays sans modifier l'état de ce nouveau-né auquel ils viennent de rendre un si étonnant hommage. C'est que cet état n'avait rien d'anomal.
L'été dernier j'arrivai au bord de l'Ab-Dizfoul comme une tribu achevait de le traverser. Pasteurs et brebis, chameaux et mulets chargés, avaient gravi la rive voisine. Seule une femme, fort affairée, demeurait assise sur la berge où le hasard m'avait conduite. Je m'approchai et la vis donner une forme savante à un paquet fort bruyant. C'était un vigoureux nomade qui se plaignait d'être venu au monde une demi-heure plus tôt. Quand la mère eut allongé les petites jambes, décollé les doigts, elle enveloppa le nouveau-né de lambeaux d'étoffe, le regarda avec la satisfaction de tout auteur pour une œuvre faite en conscience, baisa le bébé, puis, disposant son aba sur ses épaules, elle y coucha l'enfant comme dans une barcelonnette.
Ces devoirs remplis, la jeune femme descendit la berge, entra dans la rivière, franchit le gué avec de l'eau jusqu'à la ceinture, gravit le talus opposé et, après m'avoir envoyé un dernier salut, se dirigea vers sa tribu, que l'on apercevait dans le lointain sous la forme d'un nuage de poussière.
Jésus naissant ne dut pas causer plus de souci à Marie. Les climats modifient les aptitudes physiques, de même que les conditions de l'existence.
Une scène cruelle, si l'action est transportée sous un ciel inclément et représentée par des acteurs amollis ou anémiés, est simple et poétique dans les serres naturelles de l'Orient, au milieu d'êtres qui ont gardé la vigueur des races primitives.
31 décembre.—Hosanna! Que d'événements, que de joies, que d'espérances réalisées! Une admirable, une miraculeuse découverte m'a passionnée au point que depuis l'aurore jusqu'à la nuit close je ne pouvais me décider à quitter la tranchée. Il me semblait, ô fatuité extrême! que, moi partie, la mine d'or allaitsubitement s'épuiser. Mais aussi, le soir venu, j'étais si lasse, que mes yeux refusaient de se tenir ouverts. J'avais beau leur livrer bataille, j'étais toujours mise en déroute par un invincible sommeil, et le cahier restait immaculé.
Il pleut depuis vingt-quatre heures; me voici reposée. Hâte-toi, ma plume, de conter nos joies, car lemaître de la pluie[7]annonce le retour du beau temps, et sans regret je te jetterai pour courir à mes nouvelles amours et faire revivre de mes mains le passé glorieux des Grands Rois.