AU CHILIVALPARAISO ET SANTIAGO

La baie de Valparaiso. — L’île de Robinson. — Opinion d’un homme sérieux sur les Chiliennes. — La Samacoueca. — Tremblement de terre. — En route pour Santiago. — Physionomie de la capitale. — La ville et les monuments. — Triste souvenir. — Santa-Lucia. — LaQuinta normal. — Soirée chez le ministre de France. — Des bâtons dans les roues. — Le môle de Valparaiso. — Situation générale du pays. — La question patagonienne.

En mer, 26 octobre.

La baie de Valparaiso apparut à notre droite le 13. Elle a la forme d’un demi-cercle ouvert au nord, bordée decerrosou collines assez élevées, nues, rougeâtres et d’un aspect triste. Le pied de ces collines est très voisin de la mer, et la ville, après s’être installée sur une longue ligne au bord de la plage, a dû, pour s’étendre, les escalader en partie. Dans les gorges, on aperçoit bien çà et là quelques bouquets de verdure ; mais rien cependant ne nous a paru, au premier coup d’œil, justifier le nom charmant de « Vallée du Paradis », donné au premier port de la république du Chili.

Un grand nombre de navires de commerce sont mouillés en rade, parmi lesquels nous reconnaissons deux baleiniers américains, récemment arrivés du cap Horn, à leur petite cabane-observatoire juchée dans la hune de misaine. Nous passons près de trois frégates cuirassées anglaises, d’un navire de guerre américain et de deux grands blindés chiliens, dont l’un porte le nom, célèbre au Chili, de l’amiral Cochrane. Des barques évoluent sur les eaux calmes. Le port paraît fort animé, et c’est avec une vive impatience que nous attendons la visite de la santé, qui va enfin nous rendre à la terre, à la vie !

Avant de débarquer, nous distinguons à notre gauche, et par delà les cimes lointaines de la Cordillère des Andes, le sommet neigeux de l’Aconcagua, le géant de l’Amérique, élevé de plus de 20,000 pieds, qui se montre aux navigateurs du Pacifique comme aux gauchos des pampas.

Le débarcadère de Valparaiso est le plus commode que nous ayons encore vu. A peine avons-nous gravi son large escalier, que nous nous trouvons en face d’un gai parterre de gazon et de fleurs, devant lequel s’ouvre une triple arcade supportant le bâtiment de la Bourse et les bureaux de la Douane. Tout cela est bien tenu, point froid à l’œil et de bonne apparence. Près de nous, sur le quai même, la grosse cloche d’une locomotive annonce le départ d’un train pour Santiago et invite les voitures à se ranger. Traversons.

Voici maintenant une autre place. Quel est cet édifice en ruine ? C’est la caserne principale des pompiers, récemment brûlée. Diable ! Si dans ce pays les pompiers laissent brûler leur propre logis… N’insistons pas. Plusieurs personnes viennent au-devant de nous ; c’est une députation du Cercle français. Ces messieurs nous entraînent à leur club pour nous en faire les honneurs. Quelques instants après, installés avec nos compatriotes dans des calèches presque confortables, nous voilà lancés à travers la ville.

— Où nous conduisez-vous ?

— A une heure d’ici, à Sainte-Hélène. C’est le Robinson de Valparaiso… Nous avons pris la liberté d’y faire préparer une petite collation dès que vous avez été signalés.

Nous sommes confus, mais comment refuser ?… A propos de Robinson, je demande ce que devient cette fameuse île Juan Fernandez, qui appartient au Chili et n’est pas à plus de cent-vingt lieues d’ici, juste en face de Valparaiso. C’est là, on s’en souvient, que le matelot Selkirk, abandonné par son navire, vécut de 1704 à 1709, absolument seul. Étrange histoire, qui nous a valu l’immortel livre de Daniel de Foë, leRobinson Crusoë. Il paraît qu’un Robinson nouveau s’y est installé depuis le commencement de l’année dernière ; mais, hélas ! ce n’est ni un pauvre naufragé, ni un philosophe, ni un poète, ni même un original : c’est simplement un homme pratique, de plus allemand, qui a loué l’île de Robinson au gouvernement chilien, comme il aurait loué un cinquième sur l’avenue de l’Opéra, et à peu près au même prix[8].

[8]M. de Rodt (c’est le nom du locataire de l’île Juan Fernandez), paye un loyer annuel de 1,500 pesos, environ 7,000 fr.

[8]M. de Rodt (c’est le nom du locataire de l’île Juan Fernandez), paye un loyer annuel de 1,500 pesos, environ 7,000 fr.

Il vit là, en gentilhomme campagnard, avec une soixantaine de vassaux ; il coupe les bois, élève des chèvres, tue des phoques, pêche des poissons et espère se faire une centaine de mille francs par an, avant peu, du produit de sa ferme. Voilà ce que deviennent les légendes.

Chemin faisant, nous étourdissons de questions nos nouveaux amis. Après l’histoire de Robinson, il faut qu’on nous dise à quoi nous en tenir sur les fameux tremblements de terre du Chili et du Pérou. Hélas ! les renseignements ne sont que trop abondants. Si on a osé construire dans la ville quelques édifices ayant plus de deux étages, c’est que la place manque absolument et que le terrain dans le quartier central est d’un prix excessif. Plaise à Dieu qu’un bouleversement, pareil à celui qui a détruit la ville d’Arica en 1868 et la ville d’Iquique l’année dernière, ne se fasse pas sentir à Valparaiso, car ce serait la plus épouvantable catastrophe que l’imagination puisse concevoir. A mesure qu’on s’éloigne du quartier le plus animé de la ville, les maisons n’ont qu’un seul étage, quelquefois un simple rez-de-chaussée. Le mode de construction le plus usité consiste dans l’emploi de la brique et d’un ciment très lâche, supportés par des madriers. L’ensemble « joue » et résiste mieux aux légères secousses qu’on éprouve plusieurs fois chaque année. Du reste, ajoute-t-on, si vous restez seulement une quinzaine de jours ici, il est presque certain que vous aurez une impression du mouvement.

— Bien obligé !

Beaucoup de maisons sont peintes des couleurs les plus tendres, rose et bleu, et soigneusement vernies. Au-dessus de chaque porte se dresse un mât qui souvent dépasse la toiture, et auquel on arbore un pavillon les jours de fêtes politiques ou religieuses. Cette touchante et unanime manifestation est simplement le résultat d’une loi qui frappe d’amende quiconque ne pavoise pas sa demeure aux jours officiellement consacrés. L’enthousiasme obligatoire, suprême expression de la liberté !

A propos d’enthousiasme, je crains bien que, si je vante le charme des Chiliennes, vous, lecteur, qui n’êtes pas venu au Chili, vous ne trouviez que j’ai l’admiration trop facile. Séduit à Montevideo, enchanté à Buenos-Ayres, charmé à Valparaiso, que sera-ce donc quand nous arriverons au Pérou, la terre classique et légendaire de la beauté !

Je prendrai la liberté de vous rappeler timidement que je n’ai pas parlé des Brésiliennes, et que j’ai tout à fait sacrifié mesdames les sauvagesses du détroit de Magellan et pays circonvoisins. Je ne suis donc pas si indulgent qu’on pourrait le croire tout d’abord, mais si vous voulez être tout à fait convaincu, écoutez une voix plus autorisée que la mienne, celle de M. Ed. Sève, consul général de Belgique au Chili, auteur de l’intéressant ouvrage :Le Chili tel qu’il est.

« Les alliances, dit M. Sève dans sa préface, sont souvent prématurées ; les épreuves de la vie conjugale sont parfois funestes et apportent le deuil et bien des calamités. L’amour de la famille est profondément enraciné dans le cœur des Chiliennes, et la fécondité des mariages en est une preuve irréfragable. Le père sacrifie volontiers ses goûts, ses plaisirs au bonheur de la famille ; maisson autoritéest loin d’être aussi grande qu’en Europe… Je ne vous dirai rien des jeunes filles ; elles ont des grâces infinies, l’imagination vive, et elles sont si séduisantes que fort peu d’étrangers habitent quelque temps le pays sans leur faire l’hommage de leur cœur et de leur liberté. Les moralistes leur reprochent d’aimer trop la toilette… »

Vous voyez, les moralistes eux-mêmes ne trouvent que cela à leur reprocher. Voilà qui est probant. Est-il nécessaire d’ajouter, avec M. Sève lui-même : « La forte proportion des naissances illégitimes prouve précisément combien le Chiliena besoinde la vie de famille… » ?

L’auteur n’a peut-être pas dit en ce passage sa pensée bien exacte ; mais ce qu’il en dit suffit à démontrer que les Chiliennes sont aimables et que sur ce point les avis ne sont pas partagés.

Les Espagnoles de la Plata se coiffent de la traditionnelle mantille. Ici, c’est lamanta, longue pièce d’étoffe noire, dans laquelle vieilles et jeunes se drapent et s’encapuchonnent comme les femmes d’Orient dans leurferedjé. Le plus souvent, on ne distingue que le haut du visage, en sorte qu’un mari peut passer trois fois à côté de sa femme sans la reconnaître. Cela donne aux personnes « d’un certain âge » un caractère un peu sévère, presque triste. Inutile d’ajouter que les modes françaises sont portées par un grand nombre de familles, et que, si lamantan’était absolument obligatoire pour entrer dans les églises, on ne la porterait peut-être plus du tout depuis longtemps.

Nous traversons la grande place de la ville, celle de la Victoire, agrémentée d’une fontaine placée au centre d’un square. Un édifice en ruine attire notre attention ; c’est le théâtre, brûlé depuis six mois. Décidément, les pompiers de Valparaiso n’ont pas eu de chance cette année.

Sainte-Thérèse est une petite oasis pleine de fleurs et d’arbres particuliers, située à l’extrémité du principal faubourg ; nous y faisons unlunchtrès gai, et en redescendant dans la ville à la nuit close, nos aimables compagnons nous donnent le spectacle d’unesamacoueca. Lasamacouecaest la danse nationale au Chili comme au Pérou ; danse du peuple, bien entendu, car le quadrille, la polka et la valse ont conquis le mondefashionablelà comme ailleurs et probablement pour toujours.

Dans une grande salle d’auberge, décorée de vieilles images et de banderoles de papier multicolore, les habitués de l’endroit, métis d’Espagnols et d’Araucans, gens braves plutôt que braves gens, nous dit-on, s’empressent de nous faire placer. Ils ont l’espoir, non déçu d’ailleurs, que nous leur offrirons quelques rafraîchissements. Nous nous asseyons, et la danse commence ou plutôt recommence. Les assistants accompagnent la guitare et marquent le rythme en frappant avec les doigts de la main droite dans la paume de la main gauche. Nous les imitons poliment.

Cettesamacouecaest une sorte defandangoassez original et gracieux ; malheureusement les deux êtres qui l’exécutent sont absolument dépourvus de charme. L’homme est assez souple, mais petit et trapu ; son pantalon trop court, bordé d’une dentelle frangée, laisse entrevoir une partie de ses tibias ; il ressemble à un pitre de foire et est complètement ridicule. Sa danseuse, jeune, mais pas jolie, est fagotée d’un lourd corsage mal coupé et d’une jupe traînante trop ballonnée.

D’abord, c’est une série de passes entre-croisées, jeux de mouchoir et d’éventail, dédains, moqueries, regards coquets, bientôt tendre déclaration, poursuite, refus d’autre part, accompagné d’un coup d’œil encourageant, etc., etc…

Tout cela est bien et correctement dansé. Les poses sont naturelles, l’expression est juste, le crescendo du sentiment bien observé. Que peut-on demander de plus ? Des gens si éloignés du « foyer de la civilisation » peuvent-ils atteindre les perfections et les grâces chorégraphiques du bal Bullier ou de l’Élysée-Montmartre ? Impossible ! impossible !

Nous rentrons dans la ville, encore toute remplie de lumières, et nous croisons la retraite militaire, jouée par une bruyante et nombreuse musique. En tête de la troupe s’avancent gravement deux guanaques et une chèvre. J’ai déjà parlé du guanaque, sorte de lama, classé parmi les animaux dits sauvages, mais qui s’apprivoise avec autant de facilité qu’un chien. Seule, la chèvre ne nous eût pas causé une bien vive impression… Pourquoi pas le fameux toutou du 2ezouaves ? Mais les guanaques, à la bonne heure ! voilà de la couleur locale.

Le lendemain, la débandade des touristes de laJunonrecommence. Les uns vont chasser dans les gorges, le plus grand nombre prennent le train pour Santiago, où je ne dois pas tarder à les rejoindre. Je reste encore un jour avec MM. Jules C… et Ch. R…, ce qui nous procure la satisfaction de ressentir nous-mêmes une secousse de tremblement de terre. A vous dire vrai, je n’ai rien ressenti du tout ; cependant la terre a tremblé. Voici comment :

Nous étions attablés chez nos nouveaux amis. La conversation était animée, lorsque nous les voyons tout à coup se taire et rester immobiles, comme s’ils avaient entendu un cri d’alarme.

— Qu’est-ce ?

— Regardez la lampe !

Nous remarquons alors une légère, mais très sensible oscillation de l’appareil, bien suspendu, très lourd et jusqu’alors tout à fait immobile. C’était bien un tremblement de terre, dit oscillatoire, dont les secousses, moins dangereuses que celles nommées horizontales ou giratoires, sont très fréquentes ici. Nos hôtes, habitués au phénomène depuis de longues années, l’avaient parfaitement senti pendant les deux secondes qu’il avait duré.

Le lendemain, le fait était confirmé par tous les journaux de la ville. A la suite de cet événement, qui ne causa d’ailleurs aucune émotion, on me raconta les détails du cataclysme du 13 août 1868, qui désola le Pérou, la Bolivie et la république de l’Équateur, causa la mort de 110,000 personnes et anéantit pour 1,500 millions de propriétés.

Et nous qui nous plaignons du roulis !

Le 15 octobre au matin, je montais dans le train de Santiago. Le chemin de fer part du quai, toujours très animé ; il n’y a aucune clôture pour isoler la voie ferrée, et il n’arrive pas d’accidents. Les seules précautions prises sont de sonner la grosse cloche de la locomotive quand elle est en marche dans l’intérieur de la ville et d’avoir placé à l’avant de la machine un chasse-obstacle, assez solide pour culbuter en dehors de la voie tout ce qui ne se rangerait pas à son approche.

Nous courons d’abord au travers de grandes vallées, couvertes de champs de blé et de maïs. Je m’étonne d’y voir aussi des plants de vigne très étendus. Mon voisin, qui s’annonce à moi comme un propriétaire d’unequintades environs et parle très purement le français, m’apprend que depuis une dizaine d’années la culture de la vigne a pris un développement extrêmement considérable. L’introduction en grande quantité de cépages français, la transformation des procédés de culture et de fabrication ont donné d’excellents résultats, et le Chili produit maintenant en abondance des vins de Bordeaux et de Bourgogne, que j’ai pu reconnaître depuis comme très buvables. L’importation de nos cépages a été prohibée il y a deux ans, pour éviter celle du terrible phylloxera. Les méthodes se perfectionnent, l’art de choisir les expositions et le terrain est de plus en plus étudié, la production augmente de jour en jour… Sommes-nous encore loin du moment où il nous faudra aller chercher notre médoc et notre chambertin au Chili ? Oui, sans doute, nous en sommes encore loin…, les Chiliens ont la bonté de l’avouer eux-mêmes, mais nos vignerons n’ont qu’à bien se tenir.

Çà et là, un rideau de peupliers ou un bouquet d’eucalyptus rompt la monotonie de ces plaines ondulées. Sur tout le parcours, nous rencontrons de grands troupeaux de chèvres et de moutons ; parfois nous croisons des bandes de cavaliers chiliens, montés sur des chevaux petits, mais vigoureux, au pied toujours sûr, qui descendent les pentes au galop, la tête basse, la bride sur le cou. Ces cavaliers sont vêtus du même puncho que nous avons vu dans les pampas et coiffés d’un grand chapeau de paille ; ils sont chaussés d’énormes étriers en bois, ressemblant à des sabots, et dans lesquels leur pied disparaît complètement.

Nous arrivons aux Cordillères moyennes. C’est une chaîne plus basse que celle des Andes, s’étendant parallèlement à la côte, coupée par de larges gorges, donnant passage aux nombreuses rivières qui viennent se jeter dans l’océan Pacifique.

A Quillota, ville de 11,000 habitants, située à peu près à la moitié du chemin, nous faisons halte pour déjeuner. L’endroit est assez gai ; des jardins, plantés d’arbres fruitiers, s’étendent de chaque côté de la voie. De larges massifs de feuillage apparaissent au-dessus des maisons.

Chacun en a bien vite fini avec le buffet, qui est détestable, et, pendant que nous attendons le départ, des Araucans au teint de brique viennent offrir de superbes bouquets, encadrés dans des papiers de dentelle ; nous en faisons hommage à de jeunesseñoras, nos voisines, qui nous remercient avec leurs plus gracieux sourires.

Cependant la chaleur est devenue presque accablante, un nuage de fine poussière donne aux prairies et aux habitations une teinte uniforme. Cette température n’a sans doute rien d’exceptionnel, car les marchandes, voire même les « demoiselles » de la localité, sont vêtues à la créole d’une simple robe traînante de couleur claire ; la plupart ont les pieds nus.

A partir de Quillota, nous sommes tout à fait dans la montagne. La voie ferrée franchit les hauteurs de la Cuerta-Tabon et c’est une véritable escalade. Je regrette d’avoir oublié le nom de l’ingénieur qui, en 1863, est parvenu à relier Valparaiso avec la capitale à travers ces roches et ces ravines, car le chemin de fer de Santiago est évidemment un des plus remarquables ouvrages de ce genre. Parmi les nombreux ponts et viaducs que nous avons traversés, il y a un pont qui ne paraît pas avoir plus de 200 mètres de rayon, jeté sur une gorge profonde et que les Chiliens considèrent avec raison comme un tour de force des mieux réussis.

On redescend ensuite à grande vitesse sur l’immense plateau de Santiago, situé à plus de 500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Devant nous se dresse la grande Cordillère, plus belle que les Alpes, les Pyrénées, les Karpathes et les Balkans, et dont le majestueux profil se dessine nettement sur un ciel aussi pur que celui de la Provence.

La plaine que nous traversons semble d’une extrême fertilité. Les plantations de tabac et de vignes, les champs d’orge et de blé se succèdent sous nos yeux sans interruption. On devine aisément l’approche d’une grande, ancienne et opulente cité.

Vers six heures, le train s’arrête. Nous sommes à Santiago. Des coupoles, de nombreux clochers émergent au milieu des bois et des parcs qui entourent la vieille capitale, fondée en 1542 par le second gouverneur espagnol du Chili, don Pedro de Valdivia.

Santiago a une physionomie toute particulière, et ce n’est que de bien loin qu’elle rappelle les grandes villes que nous avons déjà visitées, Rio-de-Janeiro, Montevideo, Buenos-Ayres. Elle a pour le touriste, pour l’artiste, cette rare qualité de n’être pas une ville d’affaires, de commerce. Les nécessités de la vie mercantile n’ont transformé ni son caractère propre, ni son originalité. Ses rues ne sont pas sillonnées par de lourds et disgracieux camions ; ses magasins ne sont pas devenus des bazars ; ses édifices ne sont pas accaparés par des banques, et leurs murailles ne sont pas déshonorées par cent mille annonces et par un million d’affiches. Sur ses larges trottoirs, bien nets et bien droits, on marche, on ne court point, on se croise sans se culbuter. La vie n’y a pas cette allure fébrile, effarée, que prennent infailliblement les habitants des grands ports de mer et des grands centres de négoce.

Comme Santiago est une vraie capitale, que c’est de là que part l’impulsion, le mouvement, que vers elle convergent les forces et les volontés du pays, malgré ses vastes proportions et son plan régulier, ce n’est pas une ville triste. On devine, en y entrant, qu’elle contient des intelligences dont les facultés ne sont pas exclusivement absorbées par le maniement de l’argent ou des marchandises, qu’il y doit rester quelque chose des traditions et des coutumes des aïeux et que, par conséquent, on trouverait, sans trop chercher, comme un foyer éclairant d’une lumière discrète tout l’ensemble de la cité, un noyau social depuis longtemps constitué et formé de gens « comme il faut. »

Voilà mon impression, pour ainsi dire morale, sur la ville de Santiago. Maintenant, promenons-nous.

En quittant le chemin de fer, nous sommes en face d’une très longue et large avenue, avec quatre contre-allées plantées de grands arbres, bordées de belles maisons, dont quelques-unes pourraient, sans trop d’orgueil, se décorer du titre de palais. De distance en distance se dressent des statues et quelques monuments commémoratifs. Cette avenue se nomme l’Alameda. C’est la plus belle promenade de la ville et l’une des plus belles du monde.

Les rues sont tracées à angle droit ; elles sont spacieuses et bien entretenues. Toutes sont pavées de petits galets, dans lesquels les rails des inévitables tramways attestent l’obéissance de l’antique cité aux exigences de l’esprit moderne. Les maisons, construites en brique et terre, recouvertes d’une couche de plâtre, peinte le plus souvent d’un bleu tendre, ne sont élevées que d’un étage. Toujours à cause des tremblements de terre.

J’arrive sur la place principale ; au centre se dresse une jolie fontaine entourée d’un jardin tout en fleurs. La vieille cathédrale et l’hôtel de ville occupent deux des façades. Ces édifices n’ont rien de remarquable, mais ceux qui leur font face, de construction plus récente, ont d’assez belles proportions et sont supportés par des arcades pareilles à celles de notre rue de Rivoli. C’est là que, de quatre à six heures du soir, les bons bourgeois de Santiago, s’ils ne sont au parc ou à l’Alameda, viennent jaser des affaires courantes ; c’est là aussi que se trouve l’hôtel Anglais, où déjà sont nos valises. Aux galeries dont je viens de parler aboutissent d’autres passages très fréquentés, bordés de magasins dans le genre parisien et qui offrent un très agréable abri contre les chaleurs du jour.

Nos deux premières journées furent une course à travers tous les monuments : l’Université, le Muséum, la Monnaie, les églises, le palais du Congrès national et bien d’autres furent honorés de notre présence. Partout où nous nous sommes présentés, accueillis avec la plus parfaite obligeance, on nous a tout montré du haut en bas avec force explications, politesses, remerciements, etc., et le lendemain, les journaux de Santiago ne manquaient pas d’informer leurs lecteurs de nos faits et gestes, avec quelques mots toujours aimables à l’adresse desjovenes è intrepidos viajeros. L’acquisition de quelques guitares eût suffi pour nous transformer complètement en «estudiantina» ; l’insuffisance de nos talents musicaux et chorégraphiques nous a seule arrêtés dans cette voie.

N’ayant pas l’intention de faire de mes notes de voyage un « guide pratique du voyageur au Chili », je ne décrirai donc pas tous les édifices que nous avons visités à Santiago. L’un d’eux, le plus récent, rappelle un bien triste souvenir, celui de l’incendie de l’église de laCompañiaen 1863. C’était jour de grande fête ; l’église était comble, lorsque le feu se déclara on ne sait comment. Aux premières lueurs de l’incendie, la foule effrayée se précipita pour sortir, et la poussée irrésistible de ceux qui étaient aux derniers rangs ferma les portes qui ne pouvaient s’ouvrir qu’intérieurement. L’assistance entière fut brûlée ! Il y avait là plus de deux mille personnes. La plupart des victimes étaient des femmes appartenant aux meilleures familles de Santiago. Jamais, peut-être, une cité n’avait été frappée par une catastrophe aussi terrible et aussi soudaine.

On dit que depuis ce triste événement Santiago ne possède plus autant de jolies femmes qu’on en voyait autrefois, et il n’est pas rare que, faisant compliment à quelque père de famille sur la beauté des femmes et des jeunes filles de la capitale, il ne vous réponde, parfois avec une larme dans les yeux : « Ah !señor, si vous aviez vu…, avant l’incendie !… »

C’est à deux pas de l’emplacement qu’occupait cette église qu’on a construit le Congrès national, grand édifice isolé dont les quatre façades rappellent celle du Corps législatif, à Paris, mais qu’on a eu le tort de badigeonner en rose tendre.

En face même de la «Camara de Deputados», on lit sur le piédestal d’un superbe monument taillé dans le marbre, supportant une figure allégorique de la Douleur, cette inscription :

A LA MÉMOIREDES VICTIMES IMMOLÉES PAR LE FEULE8DÉCEMBRE1863L’AMOUR ET LA DOULEUR INEXTINGUIBLESDE LA POPULATION DE SANTIAGO

Tout près d’un fort beau théâtre, œuvre d’un de nos compatriotes, se trouve une des grandes curiosités de la ville, le cerro de Santa-Lucia. C’est un rocher assez étendu, d’une hauteur de soixante-dix mètres environ, dont on a voulu faire et dont on a fait « quelque chose ». Mais ce quelque chose n’a de nom dans aucune langue, parce que cela n’appartient à aucune catégorie d’objets connus.

Supposez la réduction de la butte Montmartre transformée en un jardin de peupliers, de marronniers, d’orangers, d’eucalyptus, d’acacias, de grenadiers, de rosiers, de géraniums, etc., un jardin qui n’est ni anglais, ni français, ni même chilien. Un peu partout, sans plan apparent, sans raison, au hasard, faites jaillir des cascades, ouvrez des grottes, creusez des bassins, percez des tunnels, puis dessinez des allées avec des escaliers et de petits ponts rustiques, pour circuler à travers ce dédale ; construisez encore une chapelle, un café, un observatoire, un restaurant, un tir, une ferme, un kiosque, un guignol, une salle de concert, un moulin, un beffroi, une ménagerie. J’en passe. Comme il faut sacrifier à l’art décoratif, dressez ensuite, toujours au hasard, des statues de militaires, de prêtres et… d’animaux. Voilà un aperçu bien incomplet dufashionablecerro de Santa-Lucia. Vous voyez qu’il dépasse de beaucoup les fantaisies de notre Jardin d’acclimatation et que ce n’est pas là une promenade ordinaire.

Nous avons ri de bien bon cœur en parcourant ce capharnaüm ! En revanche, nous avons longuement contemplé l’admirable panorama que l’on découvre du sommet de son observatoire.

La ville, les faubourgs, les grands vergers, les parcs, et au delà l’immense plaine se développent au-dessous de nous et autour de nous. Toute la partie est se trouve dominée par les pics dentelés et étincelants de neige de la Cordillère, et nous pouvons à peine détacher nos regards de ce tableau qu’aucun pinceau ne pourrait rendre, qu’aucune plume ne saurait décrire.

Avez-vous, comme moi, remarqué que c’est presque toujours de points modérément élevés qu’on a les plus beaux points de vue ? Il me semble que c’est rendre service aux voyageurs que de leur rappeler sans cesse cette élémentaire vérité. Elle s’explique, d’ailleurs, bien aisément : quoi de plus banal, de moins artistique qu’une carte de géographie, et qu’est-elle autre chose qu’une reproduction aussi fidèle que possible d’une partie de la terre vue de très haut ?

Quand, après bien des peines, bien des dangers et des fatigues, vous voilà parvenu au sommet d’une montagne, si le temps est clair, ce qui est rare, c’est une carte de géographie que vous avez sous les yeux, moins exacte que celle de votre atlas, parce que les détails rapprochés paraissent plus grands que les autres. Vous êtes influencé par la nouveauté du spectacle, surpris par l’étendue énorme du vide qui est devant vous, impressionné peut-être par le vertige ; mais si quelque chose en vous est satisfait, c’est d’abord la curiosité, à laquelle on montre ce qu’elle demandait à voir, et ensuite la vanité, à laquelle on permet de dire : Moi, j’ai vu cela ! Vous voyez comme je suis poli, je mets la curiosité en premier. Pour le plaisir des yeux, ce n’est pas si haut qu’il faut l’aller chercher ; il se nourrit de perspectives, d’harmonie de formes et de couleurs ; tout cela est brouillé et perdu dans ces grands horizons, où rien n’est distinct, où les plans cessent d’être étagés, où les ombres apparaissent comme des taches.

Du haut de Santa-Lucia, nous avions sous les yeux la ville de Santiago tout entière, dont nous pouvions saisir sans effort les plus insignifiants détails. La succession de ses murs blancs, jaune clair, roses et bleus lui faisait perdre le caractère un peu monotone qu’ont toutes les grandes villes regardées à vol d’oiseau ; ses toits rouges, alternant avec le vert feuillage des petits jardins que chaque maison entretient dans sa cour intérieure, oupatio, ajoutaient un ton plus chaud aux couleurs tendres des édifices ; les grands parcs, les belles villas qui l’entourent conduisaient l’œil, par une douce et naturelle transition, jusque dans les champs couverts de moissons, et de là jusqu’au pied des hautes montagnes, vivement éclairées par les rayons du soleil couchant.

Si le petit rocher de Santa-Lucia n’est, à vrai dire, qu’une bizarrerie sans utilité, la capitale du Chili possède, en revanche, un établissement, nommé laQuinta Normal, où nous avons fait la plus agréable et la plus instructive des promenades.

La traduction littérale deQuinta Normalserait « maison de campagne », ou « villa », ou « ferme modèle » ; mais cela ne donnerait qu’une très inexacte et surtout très insuffisante idée de cette création encore toute récente, où se trouvent réunis les charmes de la nature cultivée aux plus intelligentes dispositions propres à favoriser le goût et l’étude des sciences agronomiques.

Aux portes mêmes de la ville, ou, pour parler plus exactement, tout près de l’un des quartiers les plus riches et les mieux habités de Santiago (car la ville n’a pas de portes), on rencontre un très grand et beau parc, bien dessiné, admirablement tenu ; c’est laQuinta Normal. Près de l’entrée se dresse un grand édifice, d’un style simple et élégant, entouré de pelouses, de corbeilles de fleurs, de grands arbres ; c’est là qu’en 1875 fut installée l’Exposition universelle internationale du Chili, à laquelle la France, bien que dignement représentée, n’a pas pris une part aussi considérable qu’elle eût pu le faire. Je m’empresse d’ajouter que le palais de l’Exposition, aujourd’hui transformé en Institut agronomique, comprenant en outre un musée ethnographique très curieux et des collections de toutes sortes, est l’œuvre d’un architecte français, M. Paul Lathoud.

Non loin du palais sont disséminées de nombreuses et élégantes constructions ; ce sont les écuries, les étables, les parcs à bestiaux, les serres, les volières, les poulaillers. En avançant sous les allées ombreuses, nous arrivons à des plantations types de tous les végétaux utiles dont la culture doit être développée ou innovée au Chili. Les maisons d’habitation des directeurs de laQuintasont entourées d’une profusion de fleurs. Ces directeurs sont deux de nos compatriotes, MM. Jules Besnard et René Le Feuvre ; ils sont à eux deux l’âme de ce petit monde charmant, où s’écoule toute leur existence, où sont concentrées toutes leurs pensées. Ils nous ont reçu mieux que si nous eussions été des princes, car ils nous ont reçu en vieux amis. Nous avons longuement causé avec eux, sans nous lasser des mille détours qu’il a fallu faire dans leur domaine ; ils ne nous ont épargné ni une allée de leur ravissant jardin, ni une salle de leur magnifique musée ; mais leurs explications sur toutes choses étaient si claires, si intéressantes, données avec tant de bonne grâce, qu’elles nous ont fait oublier l’heure et la fatigue jusqu’au dernier moment.

MM. Besnard et Le Feuvre ont bien voulu nous raconter les commencements difficiles de cette institution, aujourd’hui l’une des plus importantes de leur patrie adoptive ; ils ont décrit les perfectionnements réalisés chaque mois, presque chaque jour, grâce à leur infatigable persévérance.

Nous avons pris un très grand plaisir à entendre ces hommes de science et de courage, dont la volonté calme et réfléchie est parvenue à faire le bien autour d’eux et n’a d’autre aspiration que d’en faire encore davantage ; notre amour-propre national en a été vivement flatté, et nous n’avons pu nous séparer de ces messieurs sans leur témoigner notre sympathie pour leurs personnes et notre admiration pour l’œuvre remarquable à laquelle ils se sont voués.

En rentrant à l’hôtel, après notre visite à laQuinta Normal, nous trouvâmes une immense corbeille de roses, qui venait d’arriver avec l’adresse : « A M. le commandant de laJunon, et MM. les membres de l’expédition française. » C’était la carte de visite des directeurs de laQuinta.

Nous avons retrouvé à Santiago, chez le ministre plénipotentiaire de France, M. le baron d’Avril, l’accueil aimable et cordial que nous avait fait, à Buenos-Ayres, M. le comte Amelot de Chaillou. Trois jours avant notre départ, le ministre eut la gracieuseté de donner une soirée à l’occasion de notre passage. Mmela baronne d’Avril, aidée de ses deux charmantes filles, en fit les honneurs avec cette parfaite simplicité qui sait mettre les nouveaux venus à leur aise, avec cette adresse et ce tact de la femme du monde qui voit tout sans paraître rien regarder. Il y avait là presque tous les ministres étrangers, plusieurs membres du parlement et du gouvernement chilien, les amis de la maison et les deux secrétaires de la légation, MM. de Richemont et de Saint-Georges, qui, depuis notre arrivée, s’étaient constitués nos cicerones, dissimulant leur parfaite obligeance sous le prétexte du plaisir qu’ils prenaient à revoir en détail les curiosités de Santiago.

Quoique cette soirée eût un caractère intime et à peu près improvisé, elle fut très animée et très brillante. Je n’ose parler du personnel féminin, craignant d’être déjà soupçonné de partialité ; si je disais toute ma pensée, je serais accusé d’un enthousiasme aveugle. Ce qui ne sera pas une redite, puisque c’est la première fois, depuis notre départ, que nous allons « dans le monde », c’est que la plupart de ces dames, Chiliennes ou étrangères, s’habillent avec goût et élégance, et dansent au moins aussi gracieusement qu’on le fait d’habitude dans les salons de Paris. Les modes sont de l’année dernière, assurément, mais comme nous-mêmes n’en connaissons pas d’autres, celles-là sont pour nous le dernier mot de l’actualité.

Un excellent souper fut servi vers deux heures du matin, et M. Al. Fierro, ministre des relations extérieures du Chili, assis à la place d’honneur, nous adressa le toast suivant :

« Je salue bien cordialement les voyageurs distingués auxquels la ville de Santiago est heureuse de donner une franche et noble hospitalité ; je souhaite que des vents favorables les conduisent jusqu’au terme de leur voyage, et qu’en touchant le sol de leur patrie, en retrouvant le foyer de la famille, ils aient conservé un bon et impérissable souvenir de nos sentiments d’amitié, ainsi que de la civilisation américaine, dans laquelle nous voyons, comme dans un reflet, la pensée, toujours grande, de la nation française. »

Le commandant répondit, en notre nom, par quelques paroles de remerciement, qui furent très chaleureusement applaudies. Après le souper, on dansa de nouveau jusqu’à l’aurore, et, lorsque les dernières mesures de la dernière valse se furent éteintes, Mmela baronne d’Avril s’avança vers nous, un verre de champagne à la main, pour nous souhaiter, au nom de toutes les dames présentes, un heureux voyage et un agréable retour.

Une réception aussi aimable nous faisait désirer de prolonger notre séjour à Santiago ; malheureusement, cela n’était pas possible ; après une excursion aux eaux de Cauquenez, site ravissant au pied de la Cordillère, quelques promenades aux alentours de la ville et une soirée fort agréable chez le président de la république, don Annibal Pinto, il nous fallut reprendre le chemin de Valparaiso, où nous attendait laJunon.

J’ai laissé entrevoir, au moment où nous avons quitté Montevideo, que des difficultés avaient été créées à notre expédition par les propriétaires du navire ; ces difficultés se sont renouvelées ici, et il semble que ce soit une véritable persécution contre nous. Comment ! Nous avions à craindre les terribles caprices de l’Océan, les abordages en mer, les parages redoutés, les atterrissages de nuit, les manœuvres délicates et dangereuses ; nous avons, jusqu’à ce jour, triomphé de tout cela, nous avons le bonheur de trouver sur un sol étranger un accueil excellent, sympathique à notre pays et à l’idée que nous représentons, on nous donne d’indiscutables témoignages de considération, on a pour nous les plus délicats procédés, et c’est de la France que surgit l’obstacle. Voilà qui prouve bien que

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Que s’est-il donc passé ? Voici ce que nous apprenons en arrivant à Valparaiso : les armateurs de laJunonont fait publier dans tous les ports où nous avons touché des annonces publiques qui ont déconsidéré l’expédition, porté une grave atteinte au crédit de la Société des voyages, et fait perdre au commandant des frets représentant une somme considérable ; ils ont en outre désigné des agents dans ces ports, dont l’action concourt, avec celle de leur représentant à bord de laJunon, pour entraver la continuation du voyage. La Société a protesté, s’appuyant sur le contrat d’affrètement, et, pour couper court à cette contestation, MM. les armateurs ont tout simplementordonnéd’arrêter le navire à Valparaiso.

Heureusement, il y a des juges ici, comme jadis à Berlin, et notre consul, M. de Saint-Charles, dont la vieille expérience fait autorité en pareille matière, ayant entendu les deux parties, met à néant les prétentions de ces messieurs et décide que laJunonest libre de continuer sa route.

On n’en a pas moins perdu beaucoup de temps en négociations, auxquelles nous ne comprenons qu’une chose, c’est que nous voulons continuer notre voyage, et comme nous savons qu’une somme de plus de deux cent mille francs a été remise aux armateurs avant le départ, ce qui représente au moins la moitié de la valeur de laJunon, nous nous perdons en conjectures sur les motifs qui ont pu déterminer les propriétaires du navire à nous créer de tels embarras.

Le premier résultat de cette contestation fut de nous empêcher de prendre aucun fret pour le nord, et le second de reculer notre départ de plusieurs jours.

Je ne regrette pas cependant ce retard forcé ; il nous a permis de faire quelques courses aux environs, d’inviter nos amis de Valparaiso à déjeuner à bord et d’aller visiter les travaux du môle, dont on nous avait beaucoup parlé.

Le môle de Valparaiso, construit par M. Léon Chapron, président du cercle Français, est, en effet, une œuvre très hardie, d’une nécessité absolue, d’une exécution fort difficile.

La rade est, on le sait, grande ouverte au nord, et c’est du nord précisément que viennent en hiver les plus redoutables tempêtes. De mai à septembre, les navires sont à la merci d’un coup de vent et les sinistres sont nombreux. En toute saison, le déchargement et le chargement des cargaisons est long, dangereux et coûteux. Ce sont là de mauvaises conditions. Si on eût pu prévoir l’avenir, une autre baie que celle de Valparaiso eût peut-être été choisie pour être le premier port de la république ; mais aujourd’hui, il ne reste plus qu’à accepter le fait accompli.

La très grande profondeur des eaux jusqu’à quelques mètres du rivage rendant les fondations hydrauliques au moyen de blocs coulés à peu près impossibles, pour faire un môle capable de servir au déchargement simultané de plusieurs grands navires, il a fallu le fonder sur des piles tubulaires, coulées verticalement, enfoncées dans le sol marin jusqu’à une profondeur de 15 mètres. Ces énormes colonnes ont en hauteur, comme en grosseur, des dimensions égales à celles de la colonne Vendôme, et cependant elles ne dépassent le niveau de la mer que de 3 mètres. Le môle a la forme d’un L, dont la petite branche, celle qui touche à la plage, a 80 mètres de long, et la grande 220 mètres.

Un premier projet avait été dressé par M. l’ingénieur Hughes, qui mourut peu de temps après le commencement des travaux ; M. Chapron, qui est encore un jeune homme, a repris les plans de M. Hughes, les a modifiés et les aexécutés. Il a dû, pour la première fois, employer dans la mer libre, fréquemment battue par le mauvais temps, les procédés de fonçage par l’air comprimé, dus à M. Triger, autre ingénieur français, et cela à trois mille lieues de l’Europe, dans un pays où l’industrie est à peine née, avec des ouvriers venus de tous les points du monde et dont on a dû se contenter, faute de mieux. Aujourd’hui, le môle est terminé, car il ne reste plus qu’à parfaire la plate-forme supérieure.

Cette construction donnera-t-elle tous les heureux résultats qu’on en espère ? Les navires, secoués par la houle, pourront-ils se tenir accostés le long de l’ouvrage ? Les uns disentoui, les autresnon. Pour moi, instinctivement, je me range à l’avis de l’ingénieur en chef, et je dis que quand le mauvais temps viendra, ce qu’on sait ici toujours à l’avance, les vaisseaux interrompront leur déchargement et se tiendront au large ; seulement, au lieu de l’interrompre encore pendant deux ou trois jours après le mauvais temps passé, comme ils sont obligés de le faire maintenant, ils pourront reprendre leur travail dès que la mer ne sera plus très forte.

J’aurais bien une petite critique à faire à M. Chapron au sujet de ses plaques tournantes au coude de la jetée, mais j’aime mieux dire du bien que du mal d’une belle chose ; donc je félicite M. Chapron d’honorer le nom français au Chili, en prouvant que nos compatriotes émigrés sont parfois, et plus souvent que nous ne le croyons nous-mêmes, des hommes de science, de travail et, pour tout dire en un mot qui contient tous les éloges, au temps où nous vivons, des hommes pratiques.

Je ne vous parlerai pas de la politique au Chili. C’est un pays sage, qui a pris son assiette, qui est en bonne vitesse dans la voie du progrès, et dont les mouvements intérieurs n’ont pas d’importance (à ce qu’il semble, au moins) sur les destinées finales.

On trouverait peut-être singulier que je ne constate même pas le mauvais état des affaires commerciales, car le pays souffre d’une crise assez rude ; aussi ne demandé-je pas mieux que de reconnaître ce fait ; je constate volontiers également que ce même fait intéresse beaucoup ceux qui perdent de l’argent, et ils sont nombreux. Mais je ne saurais aller plus loin et voir l’avenir plus sombre que ne le voient les hommes intelligents et haut placés avec lesquels j’ai eu l’honneur de m’entretenir. Les récoltes des dernières années ont été détestables, et le cuivre a baissé beaucoup ; il baisse encore. Voilà les causes principales de la crise ; elles peuvent et doivent disparaître d’une année à l’autre.

Quant à l’état général du pays, malgré les doléances que nous avons entendues, je soutiendrai qu’il est excellent, parce que les statistiques le soutiennent avec moi ; l’élevage du bétail, la culture des farineux et de la vigne sont en pleine prospérité, l’étendue des terres irriguées s’accroît chaque jour ; si le Chili, comme cela n’est pas douteux, développe hardiment son industrie agricole, encourage la création d’une industrie manufacturière et ne prend du système protecteur que ce qu’il lui en faut pour atteindre ce double but, il ne tardera pas à se trouver à l’abri de crises semblables à celle qu’il traverse aujourd’hui.

La politique extérieure est occupée de quelques démêlés avec la Bolivie au sujet de tarifs douaniers et de rectification de frontières. La discussion paraît calme quant à présent ; mais l’histoire contemporaine des républiques de l’Amérique du Sud nous a réservé déjà trop de surprises, pour qu’on puisse compter sur une longue paix[9]. La question du jour est la question patagonienne, sur laquelle j’ai promis de revenir. Quoiqu’on en fasse beaucoup de bruit en ce moment, parce qu’un avocat chilien, établi depuis longtemps à Buenos-Ayres, a publié ici même une brochureconciliatrice, très désagréable à l’amour-propre de ses compatriotes, la solution ne paraît pas bien proche.


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