PANAMA

La mer de sang. — Mouillage à Panama. — La ville. — Le vieux et le nouveau Panama. — L’espoir des Panaméniens. — Percera-t-on l’isthme ? — La politique. — Le chemin de fer de l’isthme. — Comment on écrit l’histoire. — Le climat de Panama. — En route pour New-York.

A bord de l’Acapulco, 19 novembre.

Nous voici depuis deux jours installés sur un des beaux steamers de laPacific Mail Navigation Company, qui fait le service de l’isthme de Panama à New-York. Après avoir visité les États-Unis, nous irons rejoindre laJunonà San-Francisco.

Le lendemain de notre départ du Callao, nous avons eu l’occasion d’observer un phénomène très curieux et assez rare, que les marins appellent « la mer de sang. » Quoique la côte ne fût pas très éloignée, elle était cependant hors de vue, le temps presque calme, un peu couvert. Aux environs de midi, et sans transaction, nous vîmes les eaux passer du vert à un rouge peu éclatant, à reflets faux, mais absolument rouges. La teinte n’était pas uniforme ; le changement de couleur se produisait par grandes plaques aux contours indécis, assez voisines les unes des autres. De temps en temps, l’eau reprenait sa teinte habituelle ; mais, poursuivant toujours notre route, nous ne tardions pas à entrer dans de nouvelles couches d’eau colorée, et nous naviguâmes ainsi pendant plus d’une heure. La couleur primitive, d’un vert pâle, reparut alors brusquement, et peu de temps après nous avons revu l’eau tout à fait bleue.

On explique ce phénomène d’une manière aussi claire qu’insuffisante, en disant que la coloration accidentelle de la mer est due à la présence d’un nombre infini d’animalcules ; s’ils sont blancs, on a la mer de lait ; s’ils sont phosphorescents, on a la mer lumineuse ; s’ils sont rouges, on a la mer de sang. Voilà qui est bien simple. Mais pourquoi ces petites bêtes sont-elles là et non ailleurs ? Ah ! dame ! Elles sont là… parce que…

On n’a pas pu m’en dire davantage.

Du Callao à Panama, la distance est d’environ 1,500 milles ; nous l’avons franchie en six jours et demi. Ce n’était pas trop de temps pour mettre un peu d’ordre dans nos cerveaux fatigués. Cette revue du monde entier à toute vapeur laisse tant d’idées et rappelle tant de souvenirs qu’il est nécessaire de se recueillir un peu pour classer dans l’esprit et la mémoire ces fugitives images.

Je constate cependant que nous commençons à nous faire à ce « diorama » de pays et de peuples. Nous voyons mieux, nous nous attardons moins aux détails ; nos surprises sont moins grandes lorsque nous nous trouvons en présence de tableaux nouveaux et en contact avec d’autres êtres ; de même qu’en regagnant le bord nous possédons le calme du marin qui supporte la tempête avec la même insouciance que le beau fixe. En résumé, notre éducation de voyageur est en bonne voie, et j’espère qu’elle sera terminée lorsque nous atteindrons les rivages asiatiques.

Le 10 novembre, nous avons coupé l’équateur pour la seconde fois, mais sans aucune fête ni baptême, puisque nous sommes tous devenus vieux loups de mer et porteurs de certificats en règle, délivrés, il y a deux mois et demi, par l’estimable père Tropique. Le charme des magnifiques nuits étoilées nous a fait prendre en patience la chaleur parfois accablante des après-midi, et, sans fatigue ni mauvais temps, nous avons atteint, dans la nuit du 13 au 14, les eaux paisibles du golfe de Panama.

L’arrivée à Panama présente un aspect assez agréable, à cause de la puissante végétation répandue sur toute la côte et sur les îles détachées qui ferment la rade du côté de l’ouest. Le terrain est fortement ondulé ; la ville, construite sur un promontoire, avec ses vieux murs en ruine, escaladés par des arbustes d’un vert éclatant, a une apparence pittoresque, et pendant que laJunons’avançait lentement pour laisser tomber l’ancre aussi près que possible de la plage, nous accusions les récits de nos prédécesseurs, qui représentent Panama comme un lieu désolé et insupportable.

Nous fûmes un peu surpris de trouver cette magnifique rade presque déserte ; deux navires de guerre, l’un américain, l’autre anglais, et un paquebot de la ligne de San-Francisco, tous trois mouillés près des îles, étaient nos seuls compagnons.

Après un long voyage en canot à vapeur (car les grands navires ne peuvent approcher à moins de trois milles) et un débarquement assez laborieux sur les épaules de nos canotiers, nous avons mis pied à terre. Là, notre désillusion devint complète : vilaines rues, vilaines maisons, mauvaise odeur, point d’animation, tout un quartier brûlé, laissant voir des intérieurs jonchés de briques et de ferrailles tordues. Voilà ce qu’aux rayons d’un soleil vertical nous laissa voir cette ville, dont le nom retentissant est plus connu que celui de bien des capitales.

Un examen plus complet ne détruisit pas la fâcheuse impression produite par le premier. Panama semble une ville qui se meurt. Tout ce qui a été construit sérieusement et solidement, remparts, églises, maisons privées, est en ruine. J’en excepte les habitations de quelques négociants et le Grand-Hôtel, édifice confortable, où semble concentré tout ce qui reste d’existence dans ce lieu si célèbre et si peu vivant aujourd’hui. La salle du rez-de-chaussée du Grand-Hôtel, installée comme unbardes États-Unis, est, aux heures brûlantes de la journée, le rendez-vous des gens d’affaires ainsi que des désœuvrés ; les uns et les autres y absorbent sans discontinuer d’excellentscock-tailsglacés, et parfois avec une telle persévérance qu’ils ont toutes les peines du monde à regagner leurs domiciles respectifs. Mais ici cela est passé dans les usages, et il n’est pas de bon goût d’y prêter la moindre attention.

N’ayant rien de mieux à faire que d’attendre patiemment le départ de l’Acapulco, partant dans trois jours pour New-York, je me mis en quête de renseignements sur ce pays, peu intéressant par lui-même, mais auquel sa situation géographique donne une importance considérable.

Le Panama que nous avions sous les yeux, malgré son air de vétusté, n’est pas le vieux Panama fondé au temps de la conquête. Celui-là était à douze kilomètres de la ville actuelle. Il fut brûlé et pillé, il y a plus de deux siècles, par une bande de flibustiers, commandés par un Anglais nommé Morgan. Le procédé qu’ils employèrent pour se rendre maîtres de la ville est des plus simples ; ayant débarqué sur la côte de l’Atlantique, au nombre d’environ cent trente, ils traversèrent l’isthme et s’en vinrent camper sur les hauteurs, où ils allumèrent un grand nombre de feux. Les habitants, croyant avoir affaire à toute une armée, s’enfuirent, laissant la ville à la merci de ces gredins.

Une dame espagnole fort riche possédait alors une vaste propriété qui s’élevait à l’endroit où est maintenant la place Santa-Anna ; une grande partie des fuyards alla se réfugier chez elle ; on leur donna asile, et ils se mirent en demeure de rebâtir leurs habitations au lieu où ils se trouvaient.

Ainsi fut fondé le nouveau Panama, dont l’emplacement se trouva, d’ailleurs, bien mieux choisi et plus facile à mettre à l’abri de toute surprise. Ce qui reste des anciennes constructions prouve que la ville était autrefois très prospère. Tout le trafic de la partie occidentale des deux Amériques passait alors à Panama. L’établissement du chemin de fer de New-York à San-Francisco et la création de la ligne anglaise de vapeurs qui, par l’Atlantique et le détroit de Magellan, dessert les côtes du Chili et du Pérou, ont enlevé à Panama la plus grande partie de son commerce.

Il y a bien une compagnie américaine, laPacific Mail, qui fait le service de New-York à San-Francisco par l’Isthme, mais cette compagnie, liée intimement à celle du chemin de fer de l’Isthme (Panama Railroad Company, également américaine), a pris ses mesures de façon que marchandises et voyageurs passent presque sans s’arrêter de bateau en chemin de fer et de chemin de fer en bateau, de sorte que Panama est un peu comme la maison d’un garde-barrière placée au bout d’un tunnel. Elle a le plaisir de voir passer le train.

L’espoir, — je ne serai pas assez cruel pour dire : le rêve, — des gens de Panama, est de voir le canal interocéanique aboutir dans leur rade, et alors Panama retrouvera une splendeur plus grande que jamais ; ce sera l’âge d’or, plus l’or.

Il ne m’appartient pas de décider sur une aussi grave question, mais elle est trop intéressante pour que je n’en dise rien. Me plaçant au point de vue des Panaméniens, je décomposerai le problème comme suit :

1oY aura-t-il un canal interocéanique, c’est-à-dire un passage permettant aux grands navires de se rendre de l’Atlantique dans le Pacifique, ainsi que, grâce à M. de Lesseps, ils se rendent aujourd’hui de la Méditerranée dans l’océan Indien ?

2oSi ce canal est exécuté, aboutira-t-il à Panama ?

3oS’il aboutit à Panama, cette ville redeviendra-t-elle un centre actif de commerce et d’affaires, rival de New-York, de Liverpool ou du Havre ?

Pour la satisfaction des Colombiens, il faudrait que ces trois questions fussent résolues affirmativement. Le seront-elles ainsi ? J’admets volontiers que, sans être trop hardi, on peut répondreouià la première ; mais pour rester dans les limites de la prudence, on devrait se borner à répondrepeut-êtreà la seconde etbien douteuxà la troisième.

L’opinion, à Panama, semble tout au rebours de ce que je viens de dire. On n’y est pas très convaincu que le canal soit jamais percé ; mais s’il l’est, c’est à Panama qu’il devra aboutirévidemment, et bien plus évidemment encore, d’après les gens d’ici, ce sera la fortune du pays, de ses habitants, etc., etc…

Maintenant examinons. Et d’abord, qu’il soit bien entendu que je parle au point de vue des gens du monde, laissant les questions purement techniques de côté, admettant l’exactitude approximative des études sérieuses déjà faites, et surtout que je décline la ridicule prétention d’apporter le concours de mes lumières à ceux qui poursuivent la solution de ce difficile problème.

Je crois que le canal interocéanique sera exécuté. Cela ne fait même aucun doute dans mon esprit, parce que lapossibilitéde son exécution est aujourd’hui démontrée, et que, d’autre part, les avantages du percement de l’isthme américain sont immenses et incontestés ; plus grands même, sinon plus immédiats, que ceux du percement de l’isthme de Suez, étant donné que les navires à voiles utiliseront un canal débouchant dans le Pacifique et ne peuvent utiliser celui qui débouche dans la mer Rouge, dont la navigation est pour eux pleine de lenteurs et de dangers.

Panama sera alors à 1,500 lieues marines de la Manche, au lieu d’en être à 4,250 lieues ; c’est donc une économie de près de 3,000 lieues de route ; Panama se trouvant entre l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord, cette économie de 3,000 lieues sera donc l’économiemoyennede route que la traversée par le canal aura fait gagner aux navires qui se rendent d’Europe dansl’un des portsdes côtes occidentales du continent américain.

De là résultera qu’un même navire, voilier ou vapeur, fera deux voyages dans le temps qu’il eût mis à en faire un seul ; donc abaissement du fret et du taux des assurances, importation en Europe des produits du sol américain de l’ouest, trafic plus abondant, émigration plus facile, extension des marchés, ouverture de débouchés nouveaux…

Telles seront les heureuses conséquences de l’établissement du canal interocéanique. Des impossibilités matérielles ou financières pouvaient seules faire reculer ses promoteurs. Or, les travaux des dernières expéditions ont prouvé qu’aucune impossibilité matérielle n’existait, et maintenant que les devis ont pu être faits avec soin, les statistiques exactement établies, on sait à quoi s’en tenir sur le prix de l’exécution, sur les dépenses d’entretien et sur l’importance du mouvement de transit.

Ceci n’étant pas une étude, mais un simple aperçu, je ne citerai que trois chiffres qu’on peut considérer comme de prudentes moyennes :

Prix de la construction du canal : 600 millions de francs ;

Entretien et frais d’exploitation annuels : 3 à 4 millions ;

Revenu annuel brut du canal : 70 à 80 millions[11].

[11]Ces appréciations ont été pleinement vérifiées par les études du congrès international du canal interocéanique, réuni à Paris au mois de mai 1879.Ce congrès a désigné le tracé par Colon et Panama, comme devant être adopté.

[11]Ces appréciations ont été pleinement vérifiées par les études du congrès international du canal interocéanique, réuni à Paris au mois de mai 1879.

Ce congrès a désigné le tracé par Colon et Panama, comme devant être adopté.

Sans chercher à démontrer, ce qui serait facile, que pendant plusieurs années au moins les recettes s’accroîtront plus rapidement que celles du canal de Suez, on voit que rien ne s’oppose à l’exécution de cette grande œuvre. Il ne s’agit plus que de savoir où sera faite la gigantesque coupure que le génie du vieux continent va tailler à la surface du nouveau.

La principale ou, pour mieux dire, la seule difficulté sérieuse du percement de l’isthme américain ne réside pas dans la longueur du canal, car la moyenne des tracés proposés dans la partie étroite est de 70 kilomètres, tandis que le canal de Suez n’en a pas moins de 164.

L’obstacle est dans l’inégalité du terrain, et il faudra, croit-on, tourner cet obstacle en construisant des écluses, ou le franchir en creusant des tunnelsdans lesquelsdevront passer les navires. Parmi les nombreux tracés étudiés, il n’y en a aucun qui ne comporte l’un ou l’autre de ce genre de travaux ; parfois ils les exigent tous deux.

La description de ces divers projets, dont je ne connais d’ailleurs que les dispositions générales, n’aurait d’intérêt que si je pouvais les faire suivre d’un examen comparé, lequel est hors de ma compétence.

Je me bornerai à signaler, comme classé parmi les plus sérieux, celui qui a été récemment étudié par une commission internationale sous les ordres des lieutenants de vaisseau français Wyse et Reclus et dont faisait partie M. Sosa, ingénieur, représentant le gouvernement colombien, que nous avons eu le plaisir de voir à Panama. Ce projet ne comporte qu’un seul tunnel d’une longueur d’environ six kilomètres, et on estime même que la tranchée pourrait être faiteà ciel ouvertmoyennant une dépense supplémentaire de 50 millions ; il ne nécessite la construction d’aucune écluse et suivant à très peu près la voie du chemin de fer actuellement construite,vient aboutir à la rade de Panama. Tous les autres tracés comprenant un plus long tunnel ou un nombre considérable d’écluses, on voit que les Panaméniens, s’ils ne sont pas aussi sûrs de leur fait qu’ils le croient, ont au moins des chances sérieuses de voir une partie de leurs désirs réalisés.

Je dis « une partie de leurs désirs », car je crains bien que, même passant à Panama, le canal interocéanique ne donne pas à ce port abandonné beaucoup plus d’importance qu’il n’en a aujourd’hui.

Assurément, malgré les efforts que ne manquera pas de faire la Compagnie du canal pour assurer elle-même ses approvisionnements de toute nature, un mouvement considérable animera l’isthme pendant la durée des travaux, qu’on croit devoir durer huit ans. Mais Panama ne subira-t-elle pas ensuite le sort de Suez, ville éteinte, presque déserte, que le percement de l’isthme a galvanisée un moment ?

En ce moment, le défaut de coïncidence encore fréquent entre les arrivées, d’un côté, et les départs, de l’autre, amène des arrêts dans le transit des voyageurs, et il y a des compagnies, comme la Compagnie transatlantique et la Compagnie Atlas, qui ne peuvent correspondre exactement avec les lignes du Pacifique. Panama en profite. Quand le canal sera percé, il n’y aura plus ni arrêts ni transbordements, et ce n’est pas à Panama, dont les productions sont insignifiantes et le climat désagréable, que ces diverses compagnies placeront leurs têtes de ligne. Le canal étant à niveau, c’est-à-dire sans écluses, le personnel en sera relativement peu nombreux ; les navires entreront par un bout et sortiront par l’autre sans perdre de temps, et m’est avis que les pauvres Colombiens verront plus que jamais « passer le train. »

En attendant des jours meilleurs, Panama trompe l’ennui qui règne en ses murs délabrés par une agitation politique n’ayant rien de comparable avec tout ce que nous avons vu jusqu’ici. Les blancs et les noirs, c’est-à-dire les cléricaux et les libéraux, sont en lutte continuelle, et cette lutte amène fréquemment de sanglants désordres. L’élément nègre domine à Panama ; uni à quelques hommes de race blanche, ou plutôt de métis d’Indiens et d’Espagnols, c’est lui qui représente le parti dit libéral, toujours prêt à tirer des coups de fusil contre le gouvernement au profit de quelque homme d’État, lequel, devenu gouvernement à son tour, sera brutalement renversé par ses amis d’hier quand il n’aura plus de places à leur donner.

Cette population remuante, turbulente et, ce qui est plus grave, fainéante, n’est pas encore capable — à supposer qu’elle le devienne jamais — de s’unir à l’élément européen dans un commun effort pour la prospérité du pays. Ce n’est pas là une des moindres raisons qui m’ont donné à penser qu’avec ou sans le canal l’avenir florissant de Panama est chose très problématique.

Au moment de notre passage, le président de l’État de Panama était le général Correoso, ayant, comme le général Trujillo, président de la confédération, et comme tous les généraux colombiens, gagné ses grades dans les guerres civiles. Nous l’avons entrevu dans une soirée que les officiers de la corvette anglaisePenguindonnaient chez leur consul le jour même de notre arrivée. C’est un homme d’une figure aimable, de manières simples et réservées ; s’il était sage de juger les gens sur la mine, je conseillerais aux bouillants Panaméniens de se persuader que la fable desGrenouilles qui demandent un roicontient le plus politique de tous les préceptes et de se contenter de ce président-là, qui a l’air et la réputation de valoir au moins la moyenne de ceux qu’on voudra mettre à sa place.

Mais, bien certainement, ils ne m’écouteraient pas, par la bonne raison que, quand ils jettent le gouvernement par terre, c’est à la présidence qu’ils en veulent et non au président. Il n’y a rien à faire à cela[12].

[12]Le 28 décembre, une émeute a éclaté à Panama ; le gouverneur civil de la ville, don Segundo Pena, a été tué d’un coup de fusil, et peu s’en est fallu que le général Correoso, sur lequel on a tiré à bout portant, ne fût tué également. Le lendemain, l’ordre était rétabli ; mais le président a donné sa démission le 30, et a été remplacé par don Ricardo Casoria, — jusqu’à nouvelle bagarre.

[12]Le 28 décembre, une émeute a éclaté à Panama ; le gouverneur civil de la ville, don Segundo Pena, a été tué d’un coup de fusil, et peu s’en est fallu que le général Correoso, sur lequel on a tiré à bout portant, ne fût tué également. Le lendemain, l’ordre était rétabli ; mais le président a donné sa démission le 30, et a été remplacé par don Ricardo Casoria, — jusqu’à nouvelle bagarre.

Les étrangers, au nombre d’un millier, sur une population de dix mille habitants, assistent philosophiquement aux émeutes, auxquelles ils ne prennent généralement aucune part, ferment leur magasin jusqu’à ce que l’orage soit passé et se consolent de l’argent qu’il leur fait perdre en songeant que, sans la politique et lescock-tailsdu Grand-Hôtel, il n’y aurait guère de distractions à Panama.

Le 17 novembre, nous avons pris le chemin de fer pour Colon (que les Américains appellent Aspinwal), emportant les souhaits de notre excellent commandant, de tous les officiers du bord et des quelques compatriotes obligeants qui nous avaient accueillis et renseignés pendant notre courte station à Panama.

La voie ferrée a été percée dans la forêt vierge qui s’étend sans interruption sur toute la largeur de l’isthme. La végétation est donc d’une puissance et d’une richesse extrêmes, et comme cette région est accidentée d’un grand nombre de mamelons, derniers vestiges de la Cordillère, il y a de temps à autre de jolis points de vue. La majeure partie du trajet se fait cependant entre deux haies de feuillage, dans lesquelles le regard ne pénètre pas à plus de quelques mètres. Point de clairières, peu d’échappées, donc peu de paysages, si ce n’est lorsque le train côtoie les bords durioChagres, petit fleuve qui vient se jeter dans la baie de Colon.

Nous avons retrouvé là, mais plus sauvage et plus touffue, la flore que nous avions admirée au Brésil, avec la même variété infinie de plantes grimpantes et parasites s’enroulant autour des arbres, se nouant entre elles mille et mille fois sous des dômes de verdure impénétrables, tellement compacts et serrés que la lumière du jour a peine à y parvenir. Au bord même de la voie, on nous a fait remarquer une grande fleur assez étrange nomméeSpiritu Santo, parce qu’elle a la forme d’une colombe aux ailes déployées.

Le train s’arrête devant quelques villages d’aspect misérable, formés de simples huttes ou gourbis, habités par des noirs qu’occupe en ce moment la récolte des bananes.

La pente générale de la voie est très douce et inappréciable à l’œil ; l’altitude la plus élevée ne dépasse pas, en effet, 85 mètres. On n’y rencontre que fort peu de travaux d’art, point de tunnels ni de viaducs et les courbes, assez nombreuses, sont au rayon ordinaire de 300 à 400 mètres. Les difficultés de l’exécution de ce chemin de fer n’ont donc pas été causées par la forme du terrain, mais bien plutôt par sa nature inconsistante et humide, la masse énorme de végétaux qu’il a fallu faire disparaître, les intempéries des saisons et l’insalubrité du climat.

Cette question de l’insalubrité de l’isthme américain a pris une grande importance depuis que les projets de percement sont considérés comme bientôt réalisables. Or, l’opinion publique a étendu à tout le territoire compris entre le Guatemala et le golfe de Darien une si terrible réputation, que, pendant bien longtemps, ce seul motif faisait juger impraticable le percement du canal interocéanique. On a raconté, et on raconte encore, que chaque traverse du chemin de fer de Panama à Colon a coûté la vie à un homme, ce qui ferait environ quatre-vingt mille existences sacrifiées.

S’il en était ainsi, c’est par centaines de mille qu’il faudrait compter les travailleurs destinés à succomber dans le percement de l’isthme. Je me hâte de dire qu’il y a là une exagération dont on appréciera l’énormité quand on saura qu’au lieu de quatre-vingt mille coolies chinois morts pendant les travaux du chemin de fer, c’est quatre à cinq cents qu’il faut lire.

D’une manière générale, les climats tropicaux sont dangereux pour l’Européen, surtout à cause des excès auxquels il se livre malgré toutes les recommandations, du peu de précautions hygiéniques qu’il a coutume de prendre et qui, sous les basses latitudes, deviennent nécessaires. Le travailleur chinois souffre moins du changement de climat ; mais, le plus souvent mal traité et mal nourri, il y supporte avec peine les fatigues d’un labeur exagéré. Ces observations s’appliquent à Panama comme aux Antilles, au Brésil, à Sumatra, enfin à tous les pays situés dans la zone torride.

En ce qui concerne l’isthme américain, il faut distinguer les parties insalubres, marécageuses, telles que le versant de l’Atlantique dans les États de Nicaragua et de Costa-Rica, d’avec les parties dont le terrain accidenté donne aux eaux un écoulement rapide, au sol une base stable et fertile. L’État de Panama, sauf un ruban assez étroit qui s’étend le long des côtes de l’Atlantique, se trouve dans ces conditions, qui, au point de vue de la salubrité, sont les conditions normales des pays intertropicaux.

Il suffit de parcourir les tables de mortalité de la ville de Panama, les statistiques des cinq années de travaux du chemin de fer et les rapports des officiers qui ont commandé des stations navales dans ces parages, pour s’en assurer. C’est, d’ailleurs, ce que j’ai fait.

J’ignore si les grands travaux de terrassement que nécessitera le percement du canal changeront sensiblement l’état sanitaire du pays ; mais, quant à présent, on fera bien de laisser de côté, à propos de Panama et de son isthme, les expressions de « climat terrible et meurtrier ; » elles entretiennent un préjugé nuisible à la grande œuvre qui se prépare aujourd’hui et ne sont à leur place que dans la bouche de ceux qui désireraient qu’on accordât plus de valeur à leurs travaux ou plus d’intérêt à leurs personnes.

Après cinq heures de route, au moment du coucher du soleil, nous arrivons à Colon, petite ville bâtie en terrain plat ; c’est un lieu triste, moins sain que Panama et plus ennuyeux encore, s’il est possible.

Nous jetons un regard distrait sur les quelques maisons basses, entrepôts et bureaux alignés le long d’une plage dénudée, et nous courons nous réfugier à bord de l’Acapulco. A la nuit close, le steamer largue ses amarres ; nous disons adieu, sans doute pour toujours, à l’Amérique du Sud, et, par une nuit splendide, nous glissons rapidement sur la mer des Antilles.


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