CHAPITRE VI.

[6]Le mille anglais a seize cent neuf mètres.

[6]Le mille anglais a seize cent neuf mètres.

Lorsque la mer était basse, l'îlot était découvert; il paraissait en général d'un beau noir; mais parfois il était blanc comme s'il eût été revêtu d'un épais manteau de neige. Cette singulière métamorphose n'avait pour moi rien d'incompréhensible; je n'ignorais pas que ce manteau blanc, dont la roche se parait à divers intervalles, n'était ni plus ni moins qu'une bande nombreuse d'oiseaux de mer qui s'abattaient sur l'écueil, soit pour y prendre le repos dont ils avaient besoin, soit pour y chercher les petits poissons et les crustacés que le reflux déposait sur le roc.

Depuis longtemps ces rochers étaient pour moi l'objet d'un extrême intérêt; leur éloignement du rivage, leur situation isolée préoccupaient mon esprit; mais ce qui surtout à mes yeux leur donnait tant de prestige, c'étaient ces oiseaux blancs qui s'y pressaient en si grand nombre. Nulle part, aux environs, leur foule n'était si grande. Il fallait que cet écueil fût leur endroit favori, puisqu'à la marée descendante je les voyais accourir de tous les points de l'horizon, planer autour de la perche, et descendre, et se poser les uns auprès des autres jusqu'à ce que le rocher noir disparût sous la masse qu'ils offraient à mes regards.

Je savais que ces oiseaux étaient des mouettes; mais elles paraissaient être de différentes espèces; il y en avait de beaucoup plus grandes les unes que les autres; et quelquefois il se mêlait à ces mouettes des oiseaux d'un autre genre, tels que des grèbes et des sternes, ou grandes hirondelles de mer. Du moins je le supposais, car du rivage, il était difficile de déterminer à quelle espèce ils pouvaient appartenir. À cette distance, les plus grands d'entre eux paraissaient à peine excéder la taille d'un moineau, et s'ils avaient été seuls, ou s'ils ne s'étaient pas envolés, personne, en se promenant sur la côte, n'aurait remarqué leur présence.

Ces oiseaux prêtaient donc pour moi un intérêt puissant aux rochers qui leur servaient de rendez-vous. J'ai toujours eu, dès ma plus tendre jeunesse, un penchant très-marqué pour l'histoire naturelle; c'est un goût qui est partagé par la plupart des enfants. Il peut exister des sciences plus importantes, plus utiles au genre humain7que l'étude de la nature, il n'y en a pas de plus séduisante pour la jeunesse et qui réponde mieux à son activité physique et morale.

[7]Beaucoup d'utilitaires ont l'habitude de considérer l'histoire naturelle comme une science d'agrément, propre à satisfaire une curiosité qui n'a rien de répréhensible, mais qui ne peut conduire à aucun résultat. Pourtant, si l'on y réfléchit, on voit que cette prétendue science de luxe embrasse tout ce qui nous alimente, nous désaltère et nous abrite; tout ce qui forme nos vêtements et nos parures, la matière de nos armes, de nos ustensiles, de nos instruments, de nos meubles, tout enfin jusqu'aux mystères de la vie, et l'on ne dit plus: «à quoi bon?» lorsqu'il s'agit d'étudier un métal, une plante ou un insecte. (Note du traducteur.)

[7]Beaucoup d'utilitaires ont l'habitude de considérer l'histoire naturelle comme une science d'agrément, propre à satisfaire une curiosité qui n'a rien de répréhensible, mais qui ne peut conduire à aucun résultat. Pourtant, si l'on y réfléchit, on voit que cette prétendue science de luxe embrasse tout ce qui nous alimente, nous désaltère et nous abrite; tout ce qui forme nos vêtements et nos parures, la matière de nos armes, de nos ustensiles, de nos instruments, de nos meubles, tout enfin jusqu'aux mystères de la vie, et l'on ne dit plus: «à quoi bon?» lorsqu'il s'agit d'étudier un métal, une plante ou un insecte. (Note du traducteur.)

L'amour des oiseaux d'une part, la curiosité de l'autre, m'inspiraient le plus vif désir d'aller visiter l'îlot. Mes regards ne se tournaient jamais dans cette direction (et mes yeux n'y manquaient pas dès que j'arrivais sur la grève) sans en avoir un désir plus vif. Je savais par cœur la forme des rochers que la mer découvrait en se retirant, et j'aurais pu en dessiner le profil sans avoir le modèle sous les yeux. Leur sommet découvrait une ligne courbe, s'affaissant de chaque côté d'une façon particulière; on aurait dit que c'était une énorme baleine, gisant à la surface de l'eau, et conservant au milieu de son échine le harpon qui l'avait fait échouer.

Cette perche ne m'attirait pas moins que le reste; j'avais besoin de la toucher, de savoir de quoi elle était faite, et quelle pouvait être sa dimension, car du rivage elle ne paraissait pas beaucoup plus haute qu'une vergue. Je voulais voir cette espèce de boisseau qui en couronnait la pointe, et apprendre comment cette perche était fixée dans le roc. Il fallait que sa base y fût solidement attachée pour résister aux vagues; plus d'une fois pendant la tempête, j'avais vu l'écume des flots atteindre une si grande élévation qu'on n'apercevait rien du récif, pas même l'espèce de boule qui surmontait la perche; et pourtant celle-ci restait debout et se revoyait après l'orage.

Avec quelle impatience j'appelais l'instant où je pourrais visiter mon flot; mais l'occasion ne s'en présentait jamais. C'était trop loin; je n'osais pas y aller seul, et personne ne m'avait offert de m'y accompagner. Henry Blou ne demandait pas mieux que de m'y conduire, mais il n'y pensait pas; il était si loin de comprendre l'intérêt que ce récif avait pour moi! Cependant il lui était facile de combler mon désir: il lui arrivait souvent de passer auprès de ce récif; il y avait abordé plus d'une fois sans aucun doute; peut-être avait-il amarré son bateau à la perche, afin de tirer des mouettes, ou de pêcher aux abords de recueil; mais c'était sans moi qu'il avait fait ces excursions, et je ne comptais plus sur lui pour satisfaire mon ardente curiosité. D'ailleurs à présent je ne pouvais sortir que le dimanche, et ce jour-là mon ami avait trop de monde à promener pour qu'il pût s'occuper de moi.

J'étais las d'espérer vainement une occasion; je résolus de ne plus attendre. Je m'y étais décidé le matin même, et j'étais parti avec la ferme intention d'aller tout seul visiter le récif. Tel était mon but lorsque, détachant le petit canot, je pris mes rames et le fis nager rapidement sur l'eau brillante et bleue.

[Illustration]Je pris mes rames et je me dirigeai vers le récif.

Je pris mes rames et je me dirigeai vers le récif.

Les mouettes.

L'entreprise, par elle-même, n'avait rien d'extraordinaire; mais elle était audacieuse pour un enfant de mon âge. Il s'agissait de franchir un espace de trois milles, et de le faire en eau profonde, à une distance où le rivage était presque perdu de vue. Je n'avais jamais été si loin; c'était à peine si j'avais fait un mille en dehors de la baie, à un endroit où les eaux étaient basses. J'étais bien allé avec Henry dans tous les environs, mais je ne dirigeais pas le bateau; et confiant dans l'habileté du maître, je n'avais pas eu le moindre sujet d'inquiétude. À présent que je me trouvais seul, la chose était différente; tout dépendait de moi-même, et en cas de péril je n'avais personne pour me donner des conseils et me prêter assistance.

À vrai dire, je n'étais pas à un mille de la grève que mon expédition m'apparut sous un jour moins favorable, et il aurait fallu bien peu de chose pour me faire virer de bord; mais il me vint à l'esprit qu'on avait pu me voir du rivage, que certains de mes camarades, jaloux de mes prouesses nautiques, avaient dû remarquer que je me dirigeais vers l'îlot, qu'ils devineraient aisément pour quel motif j'étais revenu sans avoir atteint mon but, et qu'ils m'accuseraient de poltronnerie. Bref, sous l'influence de cette pensée, jointe au désir que j'avais de réaliser mon rêve, je repris courage et poursuivis ma route.

Lorsque je ne fus plus qu'à environ huit cents mètres de l'écueil, je me reposai sur mes rames et je jetai les yeux derrière moi, car c'était dans cette direction que se trouvait mon récif. La marée était basse et les rochers entièrement hors de l'eau; toutefois la pierre avait complétement disparu sous la quantité de mouettes dont elle était couverte. On aurait dit qu'une troupe de cygnes ou d'oies s'était abattue sur l'écueil; mais je ne pouvais pas m'y tromper: un grand nombre de ces oiseaux tournaient dans l'air au-dessus du récif, allaient se reposer pour reprendre bientôt leur vol, et malgré la distance, j'entendais distinctement leurs cris désagréables.

Je repris ma course, plus désireux que jamais d'atteindre l'île rocailleuse, et d'examiner ces oiseaux. La plupart était en mouvement, et je ne devinais pas le motif de leur agitation. Afin qu'ils me permissent de les approcher de plus près, j'eus soin de faire le moins de bruit possible et de plonger mes rames dans l'eau avec autant de précaution qu'un chat, guettant une souris, pose les pattes sur le plancher.

Après avoir fait de la sorte environ six cents mètres, je m'arrêtai une seconde fois et retournai de nouveau la tête. Les oiseaux ne paraissaient point alarmés. Je savais que les mouettes sont pourtant assez farouches; mais elles connaissent parfaitement la portée d'une arme de chasse, et ne quittent l'endroit où elles sont posées qu'au moment où le plomb du chasseur peut arriver jusqu'à elles. Ensuite les miennes voyaient fort bien que je n'avais pas de fusil et qu'elles n'avaient rien à craindre. Ainsi que les pies et les corbeaux, elles distinguent à merveille un bâton d'une arme à feu, dont l'emploi meurtrier leur est parfaitement connu.

Je les regardai pendant longtemps, sans me lasser du spectacle qu'elles m'offraient; et s'il m'avait fallu repartir immédiatement pour la côte, je me serais cru suffisamment récompensé de la peine que j'avais prise.

Comme je l'ai dit dans une des pages précédentes, il y avait parmi cette bande ailée des oiseaux de plusieurs genres. Tous ceux qui étaient groupés sur les pierres étaient bien des mouettes, mais de deux espèces différentes: les unes avaient la tête noire et les ailes grises, tandis que les autres étaient presque entièrement d'un blanc pur; leur taille différait ainsi que leur couleur, mais rien ne surpassait la propreté de leur plumage, et leurs pattes, d'un beau rouge, avaient l'éclat du corail. Elles étaient occupées, bien que de diverses façons; quelques-unes cherchaient évidemment leur nourriture composée du fretin des crabes, des crevettes, des homards et d'autres animaux curieux que la mer avait laissés à nu en se retirant. Beaucoup d'autres se contentaient de lisser leurs plumes blanches qui semblaient faire leur orgueil.

Cependant, malgré le bonheur dont ces oiseaux paraissaient jouir, ils n'étaient pas plus que les autres créatures exempts de mauvaises passions et de soucis. Plus d'une querelle terrible s'éleva parmi eux pendant que je les contemplais; était-ce par jalousie ou pour se disputer un poisson? c'est ce que je ne saurais dire.

Mais qu'il était amusant de regarder ceux qui péchaient, de les voir se lancer d'une hauteur de plus de cent mètres, disparaître presque sans bruit au milieu des flots et surgir un instant après, ayant dans le bec une proie brillante.

De tous les mouvements que font les oiseaux, je ne crois pas qu'il y eu ait de plus intéressants à voir que ceux de la mouette pêcheuse en train de chercher pâture. Le milan lui-même n'est pas plus gracieux dans son vol. Les brusques détours de l'oiseau marin, la pause momentanée qu'il fait dans l'air pour s'assurer de sa proie, l'écume des flots qui l'environne, cet éclair qui disparaît au sein des vagues, et le retour subit de l'oiseau blanc à la surface de l'eau transparente et bleue, sont d'une beauté incomparable. Jamais l'homme, dans ses heures d'invention les plus heureuses, ne produira de spectacle plus agréable à contempler.

Après avoir regardé les mouettes, et déjà très-satisfait du résultat de mon excursion, je repris mes rames afin d'atteindre mon but et de réaliser mon rêve en abordant au récif.

Lorsque je fus près de la rive, les oiseaux s'envolèrent; mais sans paraître me redouter, car ils restèrent au-dessus de ma tête, où ils décrivirent leurs évolutions aériennes à une si faible distance que j'aurais presque pu les frapper avec mes rames.

L'un d'eux, qui me semblait être le plus gros de la bande, avait été, pendant tout le temps, au sommet de la perche qui surmontait le récif et qui servait de signal. Peut-être m'avait-il paru plus grand parce qu'il était plus en vue; mais j'observai qu'avant le départ de ses camarades, il s'était envolé en jetant un cri perçant comme pour ordonner aux autres de suivre son exemple. Il servait apparemment de vigie ou de chef à toute la bande. J'avais déjà vu pratiquer cette tactique par les corneilles, lorsqu'elles sont en train de piller un champ de fèves ou de pommes de terre.

Le départ des oiseaux m'attrista et je me sentis découragé. Cet effet, du reste, n'avait rien que de naturel; tout s'était assombri autour de moi: à la la place du troupeau blanc dont mes yeux étaient remplis je ne trouvais plus qu'un récif désolé, couvert de galets énormes, ou plutôt de quartiers de roche, aussi bruns que si on les avait enduits de goudron. Un nuage avait obscurci le soleil, la brise s'était levée tout à coup, et la mer, jusqu'alors si transparente et si calme, était devenue grisâtre par l'action pressée des flots.

Mais j'étais là pour explorer l'écueil; et malgré son aspect effrayant, je ramai jusqu'à ce que la quille de mon batelet grinçât sur le rocher.

Une anse en miniature s'était offerte à mes yeux, j'y conduisis mon canot; puis sautant sur le récif, je me dirigeai vers la perche qui attirait mes regards depuis tant d'années, et que j'avais un si vif désir de connaître plus intimement.

À la recherche d'un oursin.

Je touchai bientôt de mes mains cette perche intéressante, et j'éprouvai en ce moment autant d'orgueil que si elle eût été le pôle nord, et que j'en eusse fait la découverte. Quelle surprise en voyant les dimensions de cette pièce de bois? Combien la distance m'avait trompé à son égard! Vue du rivage, elle ne paraissait pas plus grosse que le manche d'une houe, et la protubérance dont elle était couronnée semblait à peine égaler une betterave, ou un navet de belle taille. Jugez de mon étonnement quand je trouvai mon bâton un peu plus gros que ma cuisse, et le navet ayant deux fois la grosseur de mon corps. Ce n'était ni plus ni moins qu'un baril de la contenance de quarante à cinquante litres. Posé à l'extrémité de la pièce de bois, qui le traversait dans sa longueur, ce petit tonneau était peint en blanc; ce que je savais du reste, car je l'avais vu souvent briller au soleil, tandis que la perche restait brune. Celle-ci avait été sans doute peinte autrefois, mais lavée souvent par l'eau de mer, qui dans les tempêtes s'élançait jusqu'en haut du baril, la couleur en avait disparu peu à peu.

Je ne m'étais pas moins trompé quant à son élévation: du rivage elle me paraissait être de la taille d'un homme ordinaire, tandis qu'en réalité elle se dressait au-dessus de ma tête comme le mat d'un sloop, et devait bien avoir sept ou huit mètres de hauteur.

L'étendue de mon îlot me surprenait également, je le croyais à peine de quelques pieds carrés, là il avait au moins un demi-hectare. Presque toute et surface en était couverte de galets, depuis la grosseur d'un caillou jusqu'à celle d'une futaille; et çà et là on y voyait des quartiers de roche engagés dans les interstices du rocher fondamental. Toutes ces pierres, quel que fût leur volume, étaient revêtues d'une substance noirâtre et gluante, et supportaient, en divers endroits, un lit d'herbes marines de différentes espèces. Quelques-unes de ces algues m'étaient familières pour les avoir vues sur la côte, où elles sont déposées par le flux; et depuis quelque temps j'avais fait avec elles plus intime connaissance, en aidant à les répandre dans les champs de mon oncle, où elles fumaient les pommes de terre.

Après avoir satisfait ma curiosité à l'égard de la pièce de bois qui servait de signal, et fait mes conjectures relativement au volume du baril, je commençai l'exploration de mon île. Je voulais non seulement reconnaître les lieux, mais encore trouver un coquillage, une curiosité quelconque, afin d'avoir un souvenir de cette excursion, aussi agréable qu'aventureuse.

Il était moins facile de parcourir cet écueil bouleversé que je ne l'avais cru d'abord: les pierres, recouvertes, ainsi que je l'ai dit plus haut, d'une espèce de glu marine, étaient aussi glissantes que si elles avaient été savonnées; et dès les premiers pas je fis une chute assez cruelle, sans parler des efforts qu'il fallait faire pour gravir les fragments de rochers qui se trouvaient sur mon passage.

Je tournais le dos à l'endroit où j'avais laissé mon batelet, et je me demandai si je ne ferais pas mieux de revenir sur mes pas; mais en face de moi une sorte de presqu'île s'avançait dans la mer, et il me semblait voir à son extrémité un amas de coquillages précieux qui redoublèrent mon envie d'en posséder plusieurs.

J'avais déjà remarqué différentes coquilles dans le sable qui se trouvait entre les quartiers de roche; les unes étaient vides, les autres habitées; mais elles me semblaient trop communes; je les avais toujours vues depuis que j'allais sur la grève, et je les retrouvais dans les pommes de terre de mon oncle, où elles étaient apportées avec le varech. Du reste, elles n'avaient rien de curieux, ce n'étaient que des moules, des manches de couteau et des pétoncles. Il n'y avait pas d'huîtres, sans cela j'en aurais avalé une ou deux douzaines, car l'appétit commençait à se faire sentir. Les crabes et les homards étaient abondants, mais je ne voulais pas les manger crus, et il m'était impossible de les faire cuire. D'ailleurs ma faim était encore très supportable.

Ce qui me faisait aller au bout de cette pointe rocailleuse, où j'apercevais des coquillages, c'était le désir de me procurer un oursin. J'avais toujours eu envie de posséder un bel échantillon de cette singulière coquille; je n'avais jamais pu m'en procurer une seule. Quelques-uns de ceséchinodermess'apercevaient bien de temps en temps près du village, mais ils n'y restaient pas; c'était dans le pays un objet assez rare, par conséquent d'une valeur relative, et qu'on posait sur la cheminée, dont il faisait l'ornement. Comme on visitait fort peu le récif, qui était assez loin de la côte, j'avais l'espoir d'y trouver cette coquille, et je regardais avec attention dans toutes les crevasses, dans toutes les cavités où mon œil pouvait atteindre.

À mesure que j'avançais, les formes brillantes qui m'avaient attiré devenaient de plus en plus distinctes, et j'étais sûr de trouver parmi elles quelque chose de précieux. Je n'en marchais pas plus vite, sachant bien qu'elles ne s'éloigneraient pas, car c'étaient d'anciennes demeures abandonnées depuis longtemps; j'avais donc la certitude qu'elles resteraient à la même place, et je ne voulais pas négliger ce qui pouvait être sur ma route. Précaution inutile; je ne vis rien qui fût à ma convenance tant que je n'arrivai pas à l'endroit en question; mais alors quelle découverte! C'était le plus bel oursin qu'on eût jamais rencontré; il était rond comme une orange, et sa couleur était d'un rouge foncé; mais je n'ai pas besoin de vous le décrire; quel est celui d'entre vous qui ne connaît pas l'oursin8?

[8]L'oursin est un animal rayonné, c'est-à-dire qu'au lieu de présenter deux parties symétriques (côté droit, côté gauche), il offre un axe d'où rayonnent toutes les parties qui le composent. Sa forme est plus ou moins globuleuse, et il est de grosseur moyenne. Sa coquille présente des espèces de plaques, ou de mamelons, disposés régulièrement, ainsi qu'une infinité de petits trous. Au lieu d'être nue, comme chez les huîtres et les colimaçons, cette coquille est recouverte d'une membrane vivante, pourvue de cils vibratiles. Il en résulte que l'oursin est complétement ébouriffé; aussi l'a-t-on nommé vulgairement châtaigne ou hérisson de mer, et scientifiquementéchinide, faisant partie du groupe deséchinodermes, c'est-à-dire ayant la peau hérissée d'épines. Pourvu d'un certain nombre de pieds tubuleux, rétractiles, pouvant se fixer comme des ventouses à l'endroit où il veut s'attacher, l'oursin a la faculté de se mouvoir, mais assez difficilement; et nous croyons que s'il existait des échinides sur la côte où demeurait notre petit marin, ils devaient y rester, car ils sont d'une nature peu ambulante. On les trouve sous les pierres, entre les rochers, parmi les plantes marines dont ils paraissent se nourrir, et sur le sable, où quelquefois ils s'enfoncent. Très communs dans les régions chaudes, ils sont assez rares dans les mers tempérées. (Note du traducteur.)

[8]L'oursin est un animal rayonné, c'est-à-dire qu'au lieu de présenter deux parties symétriques (côté droit, côté gauche), il offre un axe d'où rayonnent toutes les parties qui le composent. Sa forme est plus ou moins globuleuse, et il est de grosseur moyenne. Sa coquille présente des espèces de plaques, ou de mamelons, disposés régulièrement, ainsi qu'une infinité de petits trous. Au lieu d'être nue, comme chez les huîtres et les colimaçons, cette coquille est recouverte d'une membrane vivante, pourvue de cils vibratiles. Il en résulte que l'oursin est complétement ébouriffé; aussi l'a-t-on nommé vulgairement châtaigne ou hérisson de mer, et scientifiquementéchinide, faisant partie du groupe deséchinodermes, c'est-à-dire ayant la peau hérissée d'épines. Pourvu d'un certain nombre de pieds tubuleux, rétractiles, pouvant se fixer comme des ventouses à l'endroit où il veut s'attacher, l'oursin a la faculté de se mouvoir, mais assez difficilement; et nous croyons que s'il existait des échinides sur la côte où demeurait notre petit marin, ils devaient y rester, car ils sont d'une nature peu ambulante. On les trouve sous les pierres, entre les rochers, parmi les plantes marines dont ils paraissent se nourrir, et sur le sable, où quelquefois ils s'enfoncent. Très communs dans les régions chaudes, ils sont assez rares dans les mers tempérées. (Note du traducteur.)

J'eus bientôt ramassé ma coquille, dont j'admirai avec joie les courbes charmantes et les écussons qui la rendaient si jolie. C'était la plus curieuse de toutes celles que j'avais vues, et je me félicitais d'avoir à conserver de ma promenade un souvenir aussi précieux.

Quand, après l'avoir bien examinée à l'extérieur, j'eus lorgné la cavité qu'elle présentait, et qui avait servi de logette à l'oursin même, logette blanche et propre qui m'amusa par ses mille petits trous rangés en lignes, je me rappelai que j'avais vu d'autres coquilles, et je me mis en devoir d'en ramasser. Il y en avait de quatre espèces, toutes les quatre fort jolies et complétement nouvelles pour moi. J'en mis dans mes poches tant qu'elles purent en contenir, et les mains pleines je revins sur mes pas avec l'intention de me rembarquer.

Mais, ô stupeur! les coquilles m'échappèrent des mains, et peu s'en fallut que je ne les suivisse dans leur chute. Ô mon bateau, mon bateau!

[Illustration]Ô mon bateau! mon bateau!

Ô mon bateau! mon bateau!

Perte du petit canot.

Vous jugez de ma surprise, ou plutôt de mon alarme.

«Qu'est-ce que c'était? demandez-vous; est-ce que l'esquif avait disparu? Non; mais pour moi cela n'en valait guère mieux, il s'était éloigné.

La crique où je l'avais mis était vide; en jetant les yeux sur la mer, je vis mon canot voguant à l'aventure et déjà loin du rocher. Ce n'était pas étonnant, j'avais oublié de l'amarrer; dans ma précipitation, je n'avais pas pris le cordage qui devait me servir à le fixer au bord de l'écueil; la brise, en fraîchissant, l'avait poussé hors de la crique, et bientôt en pleine mer.

Vous comprenez ma position: comment ravoir mon canot, et sans lui comment revenir à la côte? Je ne pouvais pas franchir à la nage les trois milles qui me séparaient de la grève. Personne ne viendrait à mon secours. Il était impossible que l'on pût me voir du rivage, ou que l'on connût ma position. Le petit canot, lui-même, ne serait pas aperçu; je savais maintenant combien le volume des objets est diminué par la distance: le récif que je croyais s'élever à peine à trente centimètres au-dessus de l'eau, y était à plus d'un mètre; et mon batelet devait être invisible à tous les flâneurs qui se promenaient sur la grève, à moins qu'on ne fût armé d'un télescope; mais quelle improbabilité!

Plus j'y réfléchissais, plus j'étais malheureux; plus je comprenais le péril où m'avait placé ma négligence. Que faire, quel parti prendre? je n'avais pas d'autre alternative que de rester où j'étais. Si je pouvais néanmoins regagner mon canot à la nage? Il n'était pas encore assez loin pour que je ne pusse pas l'atteindre; mais il s'éloignait toujours, et je n'avais pas une minute à perdre, si je voulais mettre ce projet à exécution.

Je me dépouillai de mes habits en toute hâte, et les jetai derrière moi, ainsi que mes souliers, mes bas et ma chemise, afin d'avoir toute la liberté de mes mouvements.

Une fois à la mer je me dirigeai vers mon bateau, sans me détourner de la ligne droite; hélas! j'eus beau redoubler de vigueur, je ne voyais pas diminuer la distance qui me séparait de l'embarcation. Je finis par comprendre qu'il me serait impossible de la gagner de vitesse, et que mes efforts étaient complétement inutiles. J'eus un instant de désespoir; si je ne pouvais ressaisir mon canot, il me faudrait revenir à l'écueil ou tomber au fond de la mer, puisqu'il m'aurait été aussi difficile d'atteindre le rivage que de traverser l'Atlantique. J'étais assez bon nageur pour ne pas m'inquiéter d'avoir un mille à franchir; mais le triple était au-dessus de mes forces; et puis le vent ne poussait pas le canot droit à la côte, et dans la direction que j'avais prise pour le suivre, il y avait au moins dix milles entre la terre et moi.

Découragé dans mon entreprise, il ne me restait plus qu'à me retourner vers l'écueil, et j'allais m'y décider, lorsqu'il me sembla que le batelet virait de bord, décrivait une ligne oblique, et revenait un peu de mon côté, par suite d'une bouffée de vent qui soufflait d'un autre point.

Je continuai ma route, et quelques minutes après j'eus la satisfaction de poser les mains sur le bordage du bateau, ce qui me permit de reprendre haleine et de me reposer un instant.

Dès que j'eus recouvré un peu de force j'essayai d'entrer dans le canot; malheureusement j'étais trop lourd, en dépit de ma petite taille, et le frêle esquif chavira en me faisant faire un plongeon. Bientôt revenu à la surface de l'eau, je ressaisis mon batelet et je fis un effort pour me hisser sur la quille, où je voulais me mettre à cheval. Cette tentative ne fut pas plus heureuse; en me cramponnant au canot pour faire mon escalade, je perdis l'équilibre, et tirai tellement à moi, que l'esquif chavira de nouveau et se retrouva la face en l'air. J'en fus d'abord satisfait; pourtant ma joie ne devait pas être de longue durée; la barque en se retournant avait puisé beaucoup d'eau: il est vrai que ce lest imprévu me donna le moyen d'entrer sain et sauf dans l'esquif, devenu assez lourd pour rester sur sa quille; mais à peine y étais-je entré que je sentis le canot s'enfoncer peu à peu sous le poids que j'ajoutais à celui du liquide; j'aurais dû me replonger dans la mer, afin d'empêcher le bateau de couler à fond; mais j'avais presque perdu la tête; je restai dans la barque, l'eau me montait jusqu'aux genoux, je pensai à vider le bateau; mais le poêlon qui me servait d'écope, avait disparu en même temps que les rames, qui flottaient à une assez grande distance.

Dans mon désespoir je mis à rejeter l'eau avec mes mains, c'était bien inutile: à peine avais-je puisé cinq ou six fois que le bateau coula tout à fait; je n'eus que le temps de sauter à la mer, et de m'éloigner pour échapper au tourbillon que le canot produisit en sombrant.

Je jetai un regard sur l'endroit où il avait disparu, et je me dirigeai vers le récif qui était mon seul refuge.

Sur l'écueil.

J'atteignis enfin les rochers, non sans peine, car j'avais le courant contre moi; ce n'était pas seulement la brise, mais encore la marée montante qui avait entraîné mon bateau. Cependant j'arrivai au but; l'effort qui me porta sur l'écueil était le dernier que j'aurais pu faire, et je demeurai complétement épuisé sur le roc, où j'avais rampé en sortant des flots.

Toutefois je ne restai pas dans l'inaction plus qu'il n'était nécessaire; la marée ne badine pas; et dès que j'eus repris haleine, je fus bientôt sur pied.

Chose étrange! mes regards se tournèrent du côté ou mon canot s'était perdu; je ne saurais dire pourquoi; peut-être avais-je une vague espérance de voir mon pauvre batelet surgir de l'eau, et se diriger vers l'écueil; mais je n'aperçus que les rames, qui flottaient dans le lointain, et qui dans tous les cas n'auraient pu me rendre aucun service.

Je jetai les yeux vers la côte; mais c'est à peine si je distinguais les maisons du village. Comme pour ajouter à l'horreur de ma situation, le temps s'était couvert, et le ciel m'était caché par des nuées grises que le vent chassait avec violence.

Je ne pouvais pas même crier pour demander du secours; à quoi bon? ma voix que le bruit des vagues aurait étouffée, ne se serait pas entendue, quand même il aurait fait beau; je le comprenais si bien que je restai silencieux.

Et pas un navire, pas un bateau sur la baie! C'était le dimanche, personne n'allait à la pêche; les seules embarcations qui fussent dehors conduisaient leurs passagers à un phare célèbre, situé à quelques milles du village, et qui servait de but de promenade à ceux qui voulaient faire une partie de plaisir. Il était probable qu'Henry Blou s'y trouvait avec les autres.

Pas une voile aux quatre points de l'horizon; la mer était déserte, et je me sentais aussi abandonné que si j'avais été au fond d'un cercueil.

Je me rappelle encore l'effroi que j'éprouvai de cette solitude; et je me souviens de m'être affaissé sur moi-même, en pleurant avec désespoir.

Les goëlands et les mouettes, probablement irrités de ma présence qui avait troublé leur repas, arrivaient en foule et planaient au-dessus de ma tête, en m'assourdissant de leurs cris odieux.

L'un ou l'autre s'abattait sur moi jusqu'à m'effleurer les mains, et ne s'éloignait que pour revenir l'instant d'après en criant d'une façon qui redoublait mon agonie. Je commençais à craindre que ces oiseaux sauvages n'en vinssent à m'attaquer; mais je suppose que j'éveillais plutôt leur curiosité que leur appétit vorace.

J'avais beau réfléchir; je ne voyais pas autre chose à faire que de m'asseoir ou de rester debout, si je l'aimais mieux, en attendant qu'on vînt à mon secours.

Mais quand y viendrait-on? Ce serait le plus grand des hasards si quelqu'un tournait les yeux dans la direction du récif. À l'œil nu personne ne pouvait m'y découvrir. Deux bateliers, Henry Blou et un autre, avaient bien un télescope, mais ce n'était que rarement qu'ils en faisaient usage; et en supposant qu'ils s'en servissent, il était fort douteux qu'ils prissent l'écueil pour point de mire. Aucun bateau ne venait jamais de ce côté, et les navires qui se dirigeaient vers le port ou qui en sortaient, passaient au large pour éviter le récif. J'avais bien peu de chances d'être aperçu du rivage; peut-être moins encore de voir passer un bateau assez près de moi pour que je pusse m'y faire entendre.

C'est avec une tristesse indicible que j'allai m'asseoir sur un quartier de roche, en attendant le sort qui m'était réservé.

Toutefois je ne pensais pas rester sur cet écueil assez longtemps pour y mourir de faim. J'espérais qu'Henry, ne voyant pas revenir le canot, finirait par se mettre à ma recherche. À vrai dire, il ne rentrerait que le soir, et ne s'apercevrait de l'absence de son bateau qu'à la nuit close. Mais il saurait bien qui l'avait pris; j'étais le seul du village qui eût le privilége de s'en servir; dans son inquiétude Henry Blou irait jusqu'à la ferme, et ne me trouvant pas chez mon oncle, il était probable qu'il devinerait mon aventure, et saurait me retrouver.

Cette pensée me rendit toute ma confiance, et dès qu'elle se fut emparée de mon esprit, je fus beaucoup moins troublé du péril de ma situation que du dommage dont mon imprudence avait été la cause. Je pâlissais rien que d'y songer: comment regarder en face mon ami Blou? Comment réparer la perte que j'avais faite! La chose était sérieuse; je ne possédais pas un farthing, et mon oncle payerait-il le canot? J'avais bien peur que non. Il fallait pourtant qu'on dédommageât le batelier de cette perte considérable; comment faire? Si mon oncle, pensais-je, voulait seulement me permettre de travailler pour Henry, je m'acquitterais de cette façon; mon ami Blou me retiendrait tant par semaine jusqu'à ce que le bateau fût payé, en supposant qu'il eût quelque chose à me faire faire.

Je me mis à calculer approximativement ce que devait coûter un canot pareil à celui que j'avais perdu, et combien il me faudrait de temps pour me libérer de ma dette. Quant au reste, je ne pensais pas que ma vie fût en péril. Je m'attendais, il est vrai, à souffrir de la faim et du froid, à être plus ou moins mouillé, car je savais qu'à une certaine heure, la mer couvrait l'écueil; et il était certain que je passerais la nuit dans l'eau.

Mais quelle serait sa profondeur?

En aurais-je jusqu'aux genoux?

Je cherchai un indice qui pût me faire découvrir quelle était la hauteur des marées ordinaires. Je savais que le rocher disparaissait entièrement; on voyait du rivage les flots rouler sur lui; mais j'étais persuadé avec beaucoup d'autres, que la mer le recouvrait seulement d'un ou deux décimètres.

Je ne vis rien tout d'abord qui pût me renseigner sur ce que je voulais savoir; à la fin cependant mes yeux rencontrèrent le poteau qui supportait le signal; et je me dirigeai vers lui, bien certain d'y trouver ce que je cherchais; on y voyait une ligne circulaire, peinte en blanc, qui était sans doute une ligne d'eau; jugez de ma terreur quand je découvris que cette ligne était à deux mètres au-dessus du roc.

Rendu à demi fou par cette découverte, je m'approchai du poteau, et levai les yeux; hélas! je ne m'étais pas trompé; la ligne blanche était bien loin au-dessus de ma tête; c'était tout ce que je pouvais faire, en me mettant sur la pointe des pieds, que d'y atteindre du bout des doigts.

Un frisson d'horreur parcourut tous mes membres; le péril était trop clairement démontré: avant qu'on pût venir à mon secours, la marée couvrirait tout l'écueil; je serais balayé du récif, et englouti par les flots.

Escalade.

Ma vie n'était pas seulement en danger, la mort était presque certaine; l'espérance que j'avais eue d'être sauvé était détruite; la marée serait de retour avant le soir, dans quelques heures elle submergerait l'îlot, tout serait fini pour moi. On ne s'apercevrait de mon absence qu'après la fin du jour, et il serait trop tard: la marée n'attend pas.

Un profond désespoir s'était emparé de mon âme, qu'il paralysait complétement. Je ne pouvais plus penser, je ne distinguais plus rien de ce qui m'environnait. Mes yeux étaient attachés sur la mer, et je regardais machinalement les vagues. De temps à autre la conscience se réveillait à demi, je tournais la tête, je cherchais à découvrir quelque voile se dirigeant de mon côté; mais rien n'interrompait la monotonie des flots, si ce n'est parfois un goëland qui revenait planer autour du récif, comme s'il avait été surpris de me voir à pareille place, et qu'il se fût demandé si je n'allais pas bientôt partir.

Tout à coup mes yeux rencontrèrent le poteau dont l'examen avait causé ma stupeur, et cette fois en le voyant j'eus un rayon d'espoir. Je pouvais encore me sauver en grimpant à son sommet, et en m'installant sur la futaille jusqu'à la marée descendante. La mer n'arrivait pas à la moitié de ce poteau, et je n'aurais plus rien à craindre dès que je serais perché sur la barrique.

Toute la question était d'y arriver; la chose me paraissait facile. Je grimpais bien à un arbre, pourquoi n'aurais-je pas escaladé le support de mon tonneau? Je passerais sur ma futaille une assez mauvaise nuit; mais je serais à l'abri de tout péril, et le lendemain matin, je me trouverais encore de ce monde, où je rirais de ma frayeur.

Ranimé par cette espérance, je m'approchai du poteau avec l'intention d'y grimper; ce n'est pas que je voulusse m'établir à mon poste; il serait bien temps de le faire quand l'îlot serait inondé; mais je voulais être sûr de pouvoir accomplir mon escalade, au moment où il n'y aurait plus moyen de la différer.

C'était beaucoup moins facile que je ne l'avais cru d'abord, surtout pour commencer; la partie inférieure du poteau était enduite, jusqu'à deux mètres au moins, de cette espèce de glu marine dont les rochers étaient couverts, et cet enduit le rendait aussi glissant que les mâts de cocagne que j'avais vus à la fête de notre village.

Il me fallut échouer plusieurs fois avant de réussir à dépasser la ligne blanche; le reste fut plus aisé, et je ne tardai pas à être au bout du poteau. Arrivé là, je me félicitai d'être parvenu à mon but, et j'étendis la main pour saisir le bord de la futaille. Quelle amère déception!

J'avais le bras trop court pour atteindre l'extrémité du tonneau; le bout de mes doigts n'arrivait qu'au ventre de la barrique, où je n'avais aucune prise, et il m'était impossible de gravir jusqu'au faîte.

Je ne pouvais pas davantage garder ma position; mes forces ne tardèrent pas à s'épuiser, et l'instant d'après j'avais glissé malgré moi jusqu'en bas du poteau.

Mes nouvelles tentatives ne furent pas plus heureuses; j'avais beau étendre les bras, étirer les jambes, faire mille et un efforts pour me hisser plus haut, je n'arrivais toujours qu'au milieu de la futaille; et comme le poteau n'offrait pas la moindre saillie, je me retrouvais sur le rocher plus vite que je ne voulais.

Malgré cela, je ne cédai point au désespoir; l'approche du péril tenait au contraire mon esprit en éveil; et conservant tout mon sang-froid, je me mis à chercher ce qu'il y avait de mieux à faire.

Si j'avais eu seulement un couteau, j'aurais pu entailler la pièce de bois, et poser les pieds sur les crans que j'y aurais faits; mais je n'avais pas même un canif, et à moins de ronger le poteau avec mes dents, il fallait renoncer à l'entamer. Vous voyez que ma position était critique.

J'en étais là, quand une idée lumineuse me traversa l'esprit. Pourquoi ne ferais-je pas un tas de pierres à côté du poteau? Je pourrais l'élever jusqu'à la ligne blanche, monter dessus et m'y trouver sain et sauf. Quelques fragments de roche avaient été placés autour du signal pour en consolider la base; il ne me restait plus qu'à poser des galets sur cette première assise pour me bâtir un cairn9, dont la plate-forme me servirait de refuge.

[9]Cairn, tas de pierres que les peuples du Nord élèvent sur la tombe de leurs chefs.

[9]Cairn, tas de pierres que les peuples du Nord élèvent sur la tombe de leurs chefs.

Ravi de ce nouvel expédient, je ne perdis pas une seconde, et je me mis en devoir d'exécuter mon projet. Les pierres détachées étaient nombreuses autour de moi, et je pensais qu'en moins d'un quart d'heure j'aurais terminé mon édifice. Mais à peine à la besogne, je m'aperçus de la difficulté de mon entreprise, et je vis qu'elle me demanderait plus de temps que je ne l'avais supposé. Les pierres étaient glissantes, elles m'échappaient des mains; les unes étaient trop lourdes, les autres, que je croyais libres, étaient à demi enterrées dans le sable d'où je ne pouvais les arracher.

Je n'en travaillai pas moins avec ardeur, appelant à mon aide toute l'énergie dont j'étais susceptible. Avec le temps j'étais bien sûr de réussir; mais aurais-je celui de terminer mon entreprise? c'était là toute la question.

La marée montait lentement, mais avec certitude. Le flot s'avançait d'une manière incessante: je le voyais venir, léchant l'écueil, l'inondant de plus en plus, et il ne devait s'arrêter qu'après avoir passé au-dessus de ma tête.

En vain j'essayai d'aller plus vite; je pouvais à peine me soutenir, j'étais tombé vingt fois; mes genoux, écorchés par les pierres, étaient sanglants, mais je ne songeais pas à mes blessures; il s'agissait de perdre ou de conserver la vie, et dans cette lutte avec la mort, j'oubliais la douleur.

Ma pile s'élevait à la hauteur de mon front avant que la marée eût couvert la surface de l'écueil; mais ce n'était pas assez; il fallait, pour qu'elle atteignît la ligne d'étiage, qu'elle eût encore plus de cinquante centimètres, et je poursuivis mon travail avec une ferveur que rien ne décourageait.

Malheureusement plus la besogne avançait, plus elle était difficile, j'avais employé toutes les pierres qui se trouvaient près du poteau; il fallait aller beaucoup plus loin pour s'en procurer d'autres; cela me prenait du temps, occasionnait de nouvelles chutes, qui me retardaient encore; puis j'avais bien plus de peine à me décharger de mes pierres, à présent que ma pyramide était aussi haute que moi; la pose de chacune d'elles exigeait plusieurs minutes, et quand j'avais réussi à mettre mon galet à sa place, il arrivait souvent qu'il perdait l'équilibre, et roulait jusqu'en bas, en menaçant de m'écraser.

Après deux heures de travail, j'arrivai au terme de mon ouvrage; non pas que je l'eusse fini; mais la marée venait l'interrompre; la marée, qui après avoir atteint le niveau du récif, en avait immédiatement couvert toute la surface.

Il était cependant impossible de renoncer à ma dernière chance de salut; j'avais de l'eau jusqu'aux genoux, il me fallait plonger pour détacher les pierres que je portais à ma pile. L'écume salée me fouettait le visage, de grandes lames s'élevaient au-dessus de ma tête, et m'enveloppaient tout entier; mais je travaillais toujours.

La mer devint si profonde et si violente que je perdis pied sur le roc, et c'est moitié à gué, moitié à la nage, que je transportai mon dernier galet; dès qu'il fut à sa place, je me hissai bien vite sur la pile que je venais d'ériger, et me serrant contre le poteau que j'embrassai avec force, je regardai, en tremblant, la marée qui continuait à grandir.

Marée montante.

Ce serait un mensonge de laisser croire que je contemplais ce spectacle avec confiance; bien au contraire, j'étais rempli de frayeur. Si j'avais eu le temps d'achever mon cairn, et surtout le moyen de lui donner plus de solidité, mes appréhensions auraient été moins vives. Je n'avais pas d'inquiétude à l'égard du poteau; depuis que j'étais au monde, je lui avais vu braver la tempête; mais mon tas de pierres serait-il assez fort pour résister aux vagues? Quant à sa hauteur, il ne s'en fallait que de trente centimètres qu'il atteignît la ligne blanche. C'était peu de chose, et il m'était indifférent d'avoir les jambes dans l'eau. Toutefois, cette ligne était-elle bien exacte? Elle indiquait la hauteur des marées ordinaires, mais seulement quand la mer était calme; et la brise était alors assez forte pour soulever les vagues à plus de cinquante centimètres. S'il en était ainsi, les deux tiers de mon corps seraient submergés, sans compter la crête des lames qui lanceraient leur écume au-dessus de ma tête. Supposez maintenant que la brise continuât à fraîchir, supposez une tempête, même un simple coup de vent, à quoi me servirait mon tas de pierres? J'avais vu plus d'une fois, quand la mer était furieuse, ses lames fouetter l'écueil, et s'élancer au-dessus du signal à une hauteur de plusieurs mètres.

J'étais perdu sans retour si le vent devenait plus fort.

Il est vrai que toutes les chances étaient en ma faveur. Nous étions au mois de mai; le ciel avait été admirable pendant la matinée; mais il y a des tempêtes, même dans les plus beaux jours, et le temps, qui paraît doux et calme sur la grève, est souvent orageux en pleine mer. Du reste, il n'était pas nécessaire qu'il y eût un ouragan; une brise un peu fraîche suffirait à m'emporter du monceau de pierres qui me servaient de point d'appui.

Et quand même le temps fût resté beau, la solidité de mon cairn m'inspirait peu de confiance. J'en avais jeté les pierres au hasard; elles s'étaient amoncelées comme elles me tombaient des mains, et je les avais senties s'ébranler au moment où j'y avait mis les pieds. Que deviendrais-je si elles étaient entraînées par le courant, ou dispersées par les vagues?

Cette cruelle appréhension venait augmenter mes angoisses et me causait de cruelles tortures. Je jetais vers la baie des regards avides, pensant que peut-être un bateau venait à mon secours; mais, là comme ailleurs, je ne rencontrais qu'une amère déception.

J'avais conservé ma première attitude, et me pressais contre le poteau, que je serrais dans mes bras comme j'aurais fait d'un ami. À vrai dire, c'était le seul qui me restât; sans lui je n'aurais pas pu élever mon tas de pierres; et en supposant que j'eusse réussi dans cette entreprise, il m'aurait été impossible de me maintenir sur mon étroite plate-forme, si je n'avais pas eu le poteau pour soutien.

À peine osais-je faire un mouvement; j'avais peur qu'en bougeant l'un de mes pieds, la secousse ne fût assez forte pour faire écrouler mes pierres, que je n'aurais pas pu rétablir. L'eau qui entourait la base était maintenant plus haute que moi, et j'y aurais été forcément à la nage.

Bien que tout mon corps fut immobile, je tournais souvent la tête pour interroger l'espace, tantôt à droite, tantôt à gauche, fouillant du regard tous les points de l'horizon, et recommençant toujours, sans rien voir qui répondît à mon attente. Puis, mes yeux rencontraient les flots, que j'avais oubliés, en cherchant dans le lointain, et se fixaient sur les vagues énormes qui, revenues de leur course vagabonde, se brisaient contre l'écueil en roulant vers la plage. Elles paraissaient furieuses, et grondaient en passant comme pour se plaindre de ma témérité. Qui étais-je, moi, faible enfant, pour m'établir ainsi dans leur propre domaine.

Leur voix rugit plus fort; il me sembla qu'elles me parlaient, je fus saisi de vertige, et dans ma défaillance, je crus que j'allais disparaître au fond de l'abîme.

Les vagues s'élevaient toujours; elles atteignirent les derniers galets, couvrirent mes pieds, montèrent plus haut, toujours plus haut, me frappèrent les genoux.... Ô mon Dieu! quand cesseront-elles de monter?

Pas encore. Elles m'arrivèrent à la ceinture, elles me baignèrent les épaules, leur écume me fouetta le visage, m'entra dans la bouche, dans les yeux, dans les oreilles; je fus à demi étouffé, à demi noyé. Ô père miséricordieux!

La marée avait maintenant toute sa hauteur, et menaçait à chaque minute de m'engloutir; mais, avec la ténacité que l'instinct de la vie donne au moment suprême, je me cramponnai plus que jamais au poteau, et peut-être aurais-je pu m'y maintenir jusqu'au matin, sans un accident qui vint aggraver le péril.

Le jour avait disparu, et, comme si la nuit eût donné le signal de ma destruction, le vent redoubla, les nuages se heurtèrent avec fureur, la pluie tomba par torrents, les vagues se soulevèrent avec une nouvelle puissance et faillirent m'entraîner.

Mon effroi était à son comble; je ne pouvais plus tenir contre les lames.

À demi entraîné par les flots, j'avais perdu pied tout à fait. Je voulus reprendre ma place sur le tas de pierres, ce qui était indispensable. Afin d'y parvenir, je me soulevai à l'aide de mes bras, et je cherchais du bout de mon soulier à me replacer sur le cairn, lorsqu'une vague détacha mes jambes du poteau. Quand elle eut passé, après m'avoir soutenu horizontalement, je cherchai de nouveau ma pile; j'en touchai les galets; mais au moment où j'y posais les pieds, je la sentis crouler sous moi comme si elle avait fondu tout à coup; et, ne pouvant plus me soutenir, je suivis dans les flots mon support dont les débris s'y étaient éparpillés.

Le poteau.

Il était bien heureux pour moi que j'eusse appris à nager, surtout que j'eusse profité des leçons de mon ami Blou; c'était le seul talent qui put m'être utile en pareille circonstance; car, sans lui, je périssais aussitôt. Je me trouvai soudain au milieu des quartiers de roche qui couvraient tout l'écueil, et si je n'avais pas été bon plongeur, il est probable que cette chute au fond de l'eau aurait causé ma mort.

Mais au lieu d'y rester, je reparus à la surface comme eût fait un canard; puis, m'élevant avec la vague, je regardai autour de moi pour découvrir mon poteau. Il était moins facile de l'apercevoir que vous ne l'imaginez; l'eau m'aveuglait, en me fouettant la figure; et, comme un chien de Terre-Neuve qui cherche quelque chose dans une rivière, je fus obligé de faire deux ou trois tours avant de rien distinguer dans l'ombre, car vous savez qu'il faisait nuit.

À la fin cependant mes yeux rencontrèrent ce mât de secours. Sans le savoir, je m'en étais éloigné de plus de vingt mètres; et si j'avais laissé faire le vent et la marée, ils m'auraient emporté en dix minutes assez loin du récif pour qu'il me fût ensuite impossible d'y revenir.

Dès que je l'eus aperçu, j'allai droit au poteau; non pas que je vis clairement à quoi il pourrait me servir; l'instinct seul me dirigeait vers lui. Comme tous les malheureux qui, au moment de se noyer, se rattachent à un brin de paille, je me portais, dans mon trouble, vers la seule chose qui fût à ma portée, espérant sans doute que j'y trouverais mon salut. Je n'avais plus ma raison, et cependant, quand j'approchai du poteau, l'idée subite qu'il me serait inutile vint frapper mon esprit et raviver mes angoisses.

Je pouvais bien franchir les cinq ou six mètres qui me séparaient de la futaille, mais non pas gagner le faîte de cette dernière. Je l'avais essayé plusieurs fois, à un moment où la fatigue n'avait pas réduit mes forces; et, malgré le désespoir qui soutenait ma vigueur, j'étais sûr de ne point y réussir.

Pourtant si j'avais pu m'installer sur le bout du tonneau, j'étais sauvé, je n'avais plus rien à craindre; la surface en était assez large pour me permettre d'y rester, même pendant la tempête. Ce n'est pas tout encore; on m'aurait aperçu du rivage, et la fin de l'aventure n'avait plus rien de tragique.

Mais à quoi bon ces pensées? Je n'avais pas même l'intention de tenter cette escalade; une seule idée me préoccupait: c'était de savoir par quel moyen je pourrais m'attacher à la pièce de bois de manière à ne pas en descendre, comme je l'avais fait jusqu'ici, au bout de quelques instants.

J'atteignis enfin mon but, et non sans peine; car je nageais contre le vent, la marée et la pluie. C'est avec transport que je lançai mes bras autour de mon poteau, de ce vieil ami auquel je devais l'existence; et il me sembla que j'étais sauvé. Pendant quelques minutes, mon corps flotta sur l'eau, grâce à l'appui que j'avais retrouvé; et si les flots avaient été paisibles, il est probable que je me serais maintenu dans cette position jusqu'à la marée descendante. Malheureusement, la mer était loin d'être calme. Elle s'apaisa, il est vrai, pendant quelques minutes; je repris haleine; mais ce moment de répit fut bien court; le vent ne tarda pas à recouvrer toute sa violence, et les vagues, plus furieuses qu'elles n'avaient encore été, m'enlevaient jusqu'au bord inférieur de la barrique, me laissaient retomber tout à coup en se dérobant sous moi, et, me reprenant en travers, me forçaient à nager autour de mon support, comme un acrobate qui fait la roue, en se tenant perpendiculairement à une perche qui lui sert de pivot.

Je soutins ce premier choc avec succès; mais je ne me fis pas illusion; l'assaut recommencerait avant peu, et je savais trop bien quel serait le résultat d'une pareille lutte.

Comment résister à cette force toute-puissante? comment ne pas être arraché du poteau qui était mon seul appui? Si j'avais eu seulement une corde! mais le plus petit bout de ficelle était aussi loin de ma portée que le bateau de Henry, ou le fauteuil de mon oncle. Au même instant, comme si un bon génie m'eût soufflé cette idée à l'oreille, je songeai, non pas à une corde, mais à ce qui pouvait la remplacer. Oui, la chose était claire et l'inspiration excellente.

«Qu'est-ce que c'est?» demandez-vous avec impatience. Attendez, je vais vous le dire.

Je portais, ainsi que tous les enfants d'une humble condition, une espèce de vareuse en grosse étoffe à côtes excessivement solide. C'était autrefois mon habit de tous les jours; mais depuis la mort de ma mère, je le mettais le dimanche tout aussi bien que dans la semaine. Pourtant ne déprécions pas ma veste. Depuis lors, j'ai toujours été bien mis, j'ai porté le drap le plus fin d'Angleterre, et toute la garde-robe que j'ai jamais possédée est loin d'être aussi haut dans mon estime que ma vareuse de grosse étoffe à côtes. C'est elle, je puis le dire, qui m'a sauvé la vie.

Elle avait heureusement une belle rangée de boutons, solidement attachés; non pas de ces petits brimborions de corne, de plomb ou d'os comme vous en avez aujourd'hui, mais de gros boutons en fer, aussi grands, aussi épais qu'un shilling, et dont la résistance était à toute épreuve.

Il n'était pas moins heureux que j'eusse repris mes habits. Vous vous rappelez qu'avant de me mettre à la nage pour rejoindre le canot, j'avais jeté bas veste et culotte; mais à mon retour, le vent devenu plus frais, m'avait obligé de me revêtir, et je m'en félicitais; sans cela, ma veste aurait été perdue, et alors....

«Mais que vouliez-vous en faire? dira-t-on. Pensiez-vous à la déchirer, à vous servir de ses lambeaux en guise de corde?» Pas du tout: il m'aurait été bien difficile d'exécuter ce projet. En supposant que j'aie pu déchirer ma vareuse, comment en aurais-je assemblé les morceaux! Je n'avais qu'une main de libre, et la mer était si mauvaise qu'elle ne m'aurait pas permis d'accomplir cette longue opération. D'ailleurs, il m'aurait été impossible de me dépouiller de ma veste, dont l'étoffe adhérait à ma peau comme si on l'y eût collée. Je ne pensai pas un instant à la défaire; je me contentai de l'ouvrir, de me serrer contre le poteau, d'y enfermer celui-ci, et de la reboutonner complétement.

Par bonheur, on avait prévu que je grossirais, et ma vareuse était assez ample pour contenir deux personnes comme la mienne. Je me souviens d'en avoir été peu satisfait la première fois que je l'endossai, ne me doutant pas du service qu'elle me rendrait plus tard.

Quand elle fut boutonnée, j'eus un moment de répit; c'était le premier depuis bien longtemps. Je n'avais plus à craindre d'être arraché du poteau; je faisais partie de lui-même aussi bien que la futaille dont il était couronné, mieux encore; et je ne pouvais être emporté par les vagues que si, auparavant, elles le descellaient d'entre les rocs.

Il est certain que s'il m'avait suffi de tenir ferme au poteau pour être hors de péril, j'avais lieu de me réjouir; mais, hélas! je ne tardai pas à comprendre que tout danger n'était pas fini pour moi. Une lame énorme vint se briser sur le récif et me passa par-dessus la tête; je voulus me hisser plus haut, pour éviter les autres, impossible; j'étais trop bien fixé pour changer de place, et le résultat de ces immersions successives était facile à prévoir: je serais bientôt suffoqué, je lâcherais prise et je glisserais jusqu'en bas du poteau, où ma mort était certaine.

Suspension.

Malgré cela, j'avais conservé toute ma présence d'esprit, et je cherchai un nouveau moyen de me maintenir au-dessus des vagues. Il m'était facile de déboutonner ma vareuse, de grimper au haut du mât, et de refermer mon habit comme je l'avais fait d'abord. Mais la grosseur du poteau n'était pas uniforme, elle était moindre vers son extrémité qu'à la base, et je serais bientôt redescendu au point où je me trouvais alors. Si j'avais eu un couteau pour y faire une entaille, ou seulement un clou pour y accrocher ma vareuse! Hélas! je n'avais ni l'un ni l'autre. Et cependant je me trompais, j'en eus bientôt la preuve: à l'endroit où la barrique posait sur le poteau, celui-ci formait brusquement une espèce de fiche qui traversait la futaille; il en résultait une sorte de mortaise, laissant un vide assez léger, il est vrai, entre elle et son couronnement vide qui pouvait me permettre d'y suspendre ma veste, et me donner ainsi le moyen de ne pas glisser le long du poteau.

Que cela dût réussir ou non, il fallait essayer; ce n'était pas l'heure de se montrer difficile en matière d'expédients, et je n'hésitai pas une seconde à tenter l'ascension.

Je parvins facilement à mon but, j'y trouvai l'échancrure dont j'avais gardé le souvenir; mais impossible d'y engager ma vareuse; et redescendu à l'endroit que je venais de quitter, j'eus de nouveau à subir la douche amère qui devait finir par me noyer.

Mon insuccès était facile à comprendre: je n'avais pas tiré assez haut le collet de ma veste, et ma tête avait empêché qu'il n'atteignît l'endroit où je voulais l'assujettir.

Me voilà regrimpant avec une nouvelle idée; j'espérais, cette fois, pouvoir fixer quelque chose à l'entaille du poteau, et parvenir à m'y suspendre.

Qu'est-ce que cela pouvait être? Le hasard voulait que j'eusse pour bretelles deux bonnes courroies de buffle, et non pas de la drogue que vendent pour cet usage les marchands d'aujourd'hui. Sans perdre de temps, soutenu par ma vareuse, je détachai lesdites bretelles, et prenant bien garde de les laisser tomber, je les nouai toutes deux ensemble, ayant grand soin d'y employer le moins possible de ma courroie, dont chaque centimètre était d'une valeur inappréciable.

Lorsque j'eus réuni mes deux lanières, je fis à l'une des extrémités de ma bande de cuir une boucle dont le poteau remplissait l'intérieur; cette opération terminée, je poussai mon nœud coulant jusqu'à la mortaise, et je tirai sur la courroie. Il ne me restait plus qu'à introduire l'autre bout dans l'une des boutonnières de ma veste, et à l'y attacher solidement. J'y parvins après quelques minutes. Ce n'avait pas été sans peine; mais peu importe, puisque j'avais réussi; pesant alors sur ma lanière pour en essayer la force, elle m'inspira tant de confiance, que je lâchai le poteau complétement, et me trouvai suspendu sans que rien eût craqué, ni bretelles ni vareuse.

Je ne sais plus si dans l'état où je me trouvais alors, je fus frappé de ce que ma position avait de bizarre. Il est probable que je ne songeai pas à en rire, mais je me rappelle très-bien le sentiment de sécurité qui remplaça ma frayeur dès que le succès eut couronné ce dernier effort. Le vent pouvait souffler avec violence, la mer déferler avec rage, peu m'importait leur fureur, elle ne m'enlèverait pas de la place que j'avais enfin conquise.

Je trouvais certainement la position fort mauvaise; mes jambes étaient si fatiguées que de temps en temps elles se détachaient du poteau, et je reprenais mon attitude de pendu, ce qui n'était pas moins dangereux que désagréable. Aussi, dès que je fus délivré de toute inquiétude cherchai-je le moyen de m'installer un peu plus commodément. Je n'en trouvai pas d'autre que de déchirer mon pantalon jusqu'aux genoux, de prendre les lanières qui résultaient de cette déchirure, et de les nouer fortement, après les avoir passées plusieurs fois autour du poteau; j'eus alors une espèce de siége, et c'est de la sorte qu'à moitié assis, à moitié suspendu, je passai le reste de la nuit.


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