CHAPITRE XIV.

[Illustration]C'est de la sorte que je passai la nuit.

C'est de la sorte que je passai la nuit.

Enfin la marée se retira; vous supposez sans doute qu'en voyant les galets à découvert, je m'empressai de descendre de mon perchoir; vous vous trompez, je n'en fis rien; les rochers ne m'inspiraient pas de confiance, et je craignais en abandonnant mon poste d'être obligé d'y revenir. D'ailleurs c'était le moyen d'être aperçu de la côte; il était probable qu'en me voyant, à la place que j'occupais, on devinerait ma détresse, et qu'on m'enverrait du secours.

Il vint me trouver lui-même sans qu'on l'y envoyât. À peine l'aurore avait-elle rougi l'horizon que je vis poindre un bateau qui, du rivage, se dirigeait vers l'écueil, en nageant à toute vitesse. Quand il fut à portée de mes yeux, je reconnus le rameur qui le conduisait vers moi; c'était mon ami Blou, ainsi que je l'avais deviné.

Je ne vous peindrai pas les transports de Henry quand, approchant de l'écueil, il me vit sain et sauf, Il riait et pleurait à la fois; il levait ses rames, les agitait dans l'air, en poussant des cris joyeux, et en m'adressant de bonnes paroles. Je ne vous dirai pas avec quelle sollicitude il me détacha du poteau, avec quelle attention il me porta dans sa barque. Puis, quand je lui eus tout raconté, quand il sut la perte de son canot, au lieu d'être fâché contre moi, ainsi que je m'y attendais, il répondit en riant que c'était un petit malheur, qu'il était bien content qu'il n'en fut pas arrivé d'autre: et jamais un mot de reproche ne lui est venu aux lèvres à propos de son batelet.

En partance pour le Pérou.

Même cette aventure où j'avais dû mille fois mourir ne me servit pas de leçon; je crois au contraire qu'elle augmenta mon amour pour la vie maritime, en me faisant connaître l'espèce d'enivrement qui accompagne le danger. Bientôt un désir excessif de traverser la mer, de voir des pays lointains s'empara de mon esprit; je ne pouvais plus jeter les yeux sur la baie sans aspirer vers des régions inconnues qui passaient dans mes rêves.

Avec quel sentiment d'envie je suivais du regard les navires dont les voiles blanches disparaissaient à l'horizon; avec quel empressement j'aurais accepté la plus rude besogne pour qu'on tolérât ma présence à bord!

Peut-être n'aurais-je pas soupiré aussi ardemment après l'heure du départ si j'avais été plus heureux, c'est-à-dire si j'avais eu mon père et ma mère. Mais mon vieil oncle, taciturne et bourru, me portait peu d'intérêt, et nulle affection réelle ne m'attachait au logis. De plus, il me fallait travailler dans les champs, faire l'ouvrage de la ferme, et la vie agricole me déplaisait par-dessus tout.

L'ennui que m'inspirait ce genre d'occupations ne fit qu'attiser mes désirs. Je ne pensais qu'aux endroits merveilleux qui sont décrits dans les livres, et dont les marins, qui revenaient au village, m'avaient fait des récits encore plus miraculeux. Ils me parlaient de tigres, de lions, d'éléphants, de crocodiles, de singes aussi grands que des hommes; de serpents aussi longs que des tables; et les aventures qu'ils avaient eues avec ces êtres surprenants, me faisaient souhaiter plus que jamais d'aller voir de mes propres yeux ces animaux étranges, de les poursuivre, de les capturer ainsi que l'avaient fait les matelots que j'écoutais avec enthousiasme. Bref, il me devint presque impossible de supporter la vie monotone que nous menions à la ferme, et que je croyais particulière à notre pays, car suivant les marins qui nous visitaient quelquefois toutes les autres parties du globe étaient remplies d'animaux curieux, de scènes étranges, d'aventures plus extraordinaires les unes que les autres.

Un jeune homme, qui n'était allé qu'à l'île de Man, je me le rappelle comme si c'était hier, racontait des épisodes si remarquables de son séjour parmi les nègres et les boas constricteurs, que je ne rêvais plus que d'assister aux chasses mirobolantes qui s'étaient passées sous ses yeux. Il faut vous dire que, pour certains motifs, on m'avait poussé assez loin en écriture et en calcul, mais que je ne savais pas un mot de géographie, étude qui était fort négligée dans notre école; voilà pourquoi j'ignorais où était située l'île de Man, cette contrée mystérieuse que j'étais bien résolu de visiter à la première occasion.

Malgré ce que cette entreprise avait pour moi d'aventureux, je caressais l'espérance de l'exécuter un jour. Il arrivait parfois des cas exceptionnels où un schooner sortait du port de notre village pour se rendre à cette île renommée; et il était possible que j'eusse la chance de me faire admettre à bord. Dans tous les cas j'étais décidé à tenter l'aventure; je me mettrais en bons termes avec les matelots du schooner, je les intéresserais en ma faveur, enfin j'obtiendrais qu'ils me prissent avec eux.

Tandis que je guettais avec impatience cette occasion désirée, un incident imprévu changea tous mes projets, et fit sortir de ma tête le schooner, l'île de Man, ses nègres et ses boas.

À peu près à cinq milles de notre village, il y avait, en descendant la côte, une ville importante, un vrai port de mer où abordaient de grands vaisseaux, des trois-mâts qui allaient dans toutes les parties du monde, et qui chargeaient d'énormes cargaisons.

Il arriva qu'un jour, par hasard, mon oncle me fit accompagner l'un des domestiques de la ferme qui allait mener du foin à la ville; j'étais envoyé pour tenir le cheval pendant que mon compagnon s'occuperait de la vente du foin. Or, il se trouva que la charrette fut conduite sur l'un des quais où les navires faisaient leur chargement: quelle belle occasion pour moi de contempler ces grands vaisseaux, d'admirer leur fine mâture, et l'élégance de leurs agrès!

[Illustration]La charrette fut conduite sur l'un des quais.

La charrette fut conduite sur l'un des quais.

Un surtout, qui était en face de moi, attira mon attention d'une manière toute spéciale; il était plus grand que ceux qui l'environnaient, et ses mâts élancés dominaient tous ceux du port. Mais ce n'était ni la grandeur, ni les heureuses proportions de ce navire qui fixaient mes regards sur lui. Ce qui le rendait si intéressant à mes yeux, c'est qu'il allait partir, ainsi que vous l'apprenait l'inscription suivante, placée dans l'endroit le plus visible du gréement:

L'incamet à la voile demainpour le Pérou.

Mou cœur battait bruyamment dans ma poitrine, comme si j'avais été en face d'un horrible danger; pourtant je ne craignais rien; c'était l'irruption des pensées tumultueuses qui se pressaient dans mon cerveau, tandis que mes yeux restaient fixés sur cette dernière partie de l'annonce;

Demain, pour le Pérou.

Toutes mes idées, rapides comme l'éclair, surgissaient de cette réflexion que j'avais faite tout d'abord: si j'allais au Pérou?

Et pourquoi pas?

Il y avait à cela bien des obstacles; le domestique de mon oncle était responsable de ma personne, il devait me ramener à la ferme; et c'eût été folie que de lui demander la permission de m'embarquer.

Il fallait ensuite que le patron du navire y consentît. Je n'étais pas assez simple pour ignorer qu'un voyage au Pérou devait être une chose coûteuse, et que même un enfant de mon âge ne serait pas emmené gratis.

Comme je n'avais pas d'argent, la difficulté de payer mon passage était insurmontable, et je cherchai par quel moyen je pourrais m'en dispenser.

Mes réflexions, ai-je dit tout à l'heure, se succédaient avec rapidité; bientôt les obstacles de tout genre, soit de la part du domestique, soit du côté de la somme que je ne possédais pas, furent effacés de mon esprit, et j'eus la confiance, presque la certitude de partir avec ce beau vaisseau.

Quant à savoir dans quelle partie du monde était situé le Pérou, je l'ignorais aussi complétement que si j'avais été dans la lune; peut-être davantage; car les habitants de ce satellite peuvent y jeter un coup d'œil, par les nuits transparentes, quand leur globe est tourné vers cette partie de la terre; mais je le répète je n'avais qu'un peu de lecture, d'écriture et de calcul, et pas un atome de science géographique.

Toutefois les marins susmentionnés m'avaient dit maintes choses du Pérou; je savais, grâce à eux, que c'était un pays très-chaud, très-loin de notre village, où l'on trouvait des mines d'or, d'une richesse merveilleuse, des serpents, des nègres et des palmiers; précisément tout ce que je désirais voir. J'allais donc partir le lendemain pour ce pays enchanté, et partir à bord del'Inca.

La chose était résolue; mais comment faire pour la mettre à exécution, pour obtenir un passage gratuit, et pour échapper à la tutelle de mon ami John, le conducteur de la charrette? La première de ces difficultés, qui vous paraît peut-être la plus grande, était celle qui m'embarrassait le moins. J'avais souvent entendu parler d'enfants qui avaient quitté la maison paternelle, et s'étaient embarqués avec la permission du patron, qui les avait pris en qualité de mousses, et plus tard comme matelots. Cela me paraissait tout simple; j'étais persuadé qu'en allant à bord pour y offrir ses services on devait être bien accueilli, dès l'instant qu'on avait la taille voulue, et qu'on montrait de la bonne volonté.

Mais étais-je assez grand pour qu'on m'acceptât sur un brick? J'étais bien fait, bien musclé, bien pris dans ma petite taille; mais enfin j'étais petit, plus petit qu'on ne l'est à mon âge. On m'en avait raillé plus d'une fois, et je craignais que cela ne devînt un obstacle à mon engagement surl'Inca.

Toutefois c'était à l'égard de John que mes appréhensions étaient les plus sérieuses. Ma première pensée avait été de prendre la fuite, et de le laisser partir sans moi. En y réfléchissant j'abandonnai ce projet; le lendemain matin John serait revenu avec les gens de la ferme, peut-être accompagné de mon oncle, pour se mettre en quête de moi; ils arriveraient probablement avant que le navire mît à la voile, le crieur public s'en irait, à son de cloche proclamer ma disparition, comme celle d'un chien perdu, on me chercherait dans toute la ville, on fouillerait peut-être le navire où je me serais réfugié, on me prendrait au collet, je serais ramené au logis, et fouetté d'importance. Je connaissais assez les dispositions de mon oncle à cet égard pour prédire avec certitude le dénoûment de l'aventure. Non, non, ce serait un mauvais expédient que de laisser partir John et sa charrette sans moi.

Toutes mes réflexions me confirmaient dans cette pensée; il fallait donc chercher un autre moyen, et voici à quoi je m'arrêtai: je reviendrais avec le domestique, et c'est de la maison même que je partirais le lendemain.

Bref, les affaires de John terminées, je montai avec lui dans la charrette, et nous trottâmes vers le village, en causant de différentes choses, mais non pas de ce qui me préoccupait.

Fuite.

Il était presque nuit quand nous arrivâmes à la maison, et j'eus soin, pendant tout le reste de la soirée, d'agir avec autant de naturel que si rien d'extraordinaire ne s'était passé dans mon esprit. Combien mon oncle et les domestiques de la ferme étaient loin de se douter du projet caché dans ma poitrine, et qui par intervalles me faisait bondir le cœur.

Il y avait des instants où je me repentais d'avoir pris cette résolution. Quand je regardais les figures qui m'étaient familières, quand je me disais que je les voyais peut-être pour la dernière fois, que plus d'une serait triste de mon départ, j'en étais certain, quand je songeais à la déception de ces braves gens, qui m'accuseraient de les avoir trompés, je déplorais ma passion maritime et j'aurais voulu ne pas partir. Que n'aurais-je pas donné pour avoir quelqu'un à qui demander conseil au milieu de toutes mes incertitudes! Si l'on m'avait donné l'avis de renoncer à ce voyage, je suis sûr que je serais resté à la maison, du moins pour cette fois-là; car à la fin mon esprit aventureux et mes goûts nautiques m'auraient toujours entraîné à la mer.

Vous vous étonnez sans doute qu'en pareille circonstance je n'aie pas été voir mon ami Blou, pour lui confier mon dessein et recevoir son opinion; c'est bien ce que j'aurais fait si Henry avait encore été au village; mais il n'y était plus; il avait vendu son bateau, et s'était engagé dans la marine, il y avait déjà six mois. Peut-être que s'il fût resté au pays, je n'aurais pas eu si grande envie de partir; mais depuis qu'il nous avait quittés, je ne songeais plus qu'à suivre son exemple, et chaque fois que je regardais la mer, mon désir de m'embarquer se renouvelait avec une violence inexprimable.

Un prisonnier qui regarde à travers les barreaux de sa prison n'aurait pas aspiré plus vivement après la liberté que je ne souhaitais d'être bien loin, sur les vagues de l'Océan. Je le répète, si j'avais eu près de moi mon ami Blou, il est possible que j'eusse agi différemment; mais il n'y était pas, et je n'avais plus personne à qui faire part de mon secret. Il y avait bien à la ferme un jeune homme que j'aimais beaucoup et dont j'étais le favori; j'avais été vingt fois sur le point de tout lui dire, et vingt fois les paroles s'étaient arrêtées sur mes lèvres. Il ne m'aurait pas trahi, j'en avais la certitude, mais à condition que je renoncerais à mon dessein; et je n'avais pas le courage de demander un avis que je savais d'avance opposé à mes désirs.

On soupa; j'allai me coucher comme à l'ordinaire. Vous supposez que je fus debout peu de temps après, et que je m'échappai pendant la nuit; vous vous trompez; je ne quittai mon lit qu'au moment où chacun se levait d'habitude. Je n'avais pas fermé l'œil; les pensées qui se pressaient dans ma tête m'avaient empêché de dormir; et je rêvais tout éveillé, de grands vaisseaux ballottés sur les vagues, de grands mâts touchant les nues, de cordages goudronnés que je maniais avec ardeur, et qui me brisaient les doigts, et les couvraient d'ampoules.

J'avais d'abord songé à m'enfuir pendant la nuit, ce que je pouvais faire aisément sans réveiller personne. De temps immémorial on ne se rappelait pas qu'un vol eût été commis dans le village, et toutes les portes, même celle de la rue, n'étaient fermées qu'au loquet. Cette nuit-là, surtout, rien n'était plus facile que de s'échapper sans bruit; mon oncle, trouvant la chaleur étouffante, avait laissé notre porte entr'ouverte, et j'aurais pu sortir sans même la faire crier.

Mais après mûres réflexions, car j'avais plus de jugement qu'il n'est ordinaire à mon âge, je compris que cette équipée aurait le même résultat que si je n'étais pas revenu avec John. On s'apercevrait de mon départ dès le matin, on se mettrait à ma poursuite; quelques-uns des chercheurs se douteraient bien de la route que j'avais prise, et l'on me trouverait à la ville, absolument comme si j'y avais passé la nuit. Il était d'ailleurs bien inutile de quitter la ferme longtemps d'avance: elle n'était qu'à huit ou neuf kilomètres du port; j'arriverais trop tôt si je partais avant le jour; le capitaine ne serait pas levé, et je serais obligé d'attendre son réveil pour me présenter à lui.

Je restai donc à la maison jusqu'au matin, bien que j'attendisse avec impatience l'heure où je pourrais partir. À déjeuner quelqu'un fit observer que j'étais pâle, et que je ne semblais pas dans mon assiette ordinaire. John attribua mon malaise à la fatigue que j'avais eue la veille par cette chaleur excessive, et chacun fut satisfait de l'explication.

Je tremblais qu'en sortant de table on ne me donnât quelque ouvrage qui ne me permît pas de m'échapper, tel que de mener un cheval en compagnie d'un domestique, ou de servir d'aide à quelque travailleur. Mais, ce jour-là, fort heureusement, il ne se trouva pas de besogne pour moi, et je gardai ma liberté.

J'allais encore, de temps en temps, m'amuser avec mon sloop sur le bassin du parc; d'autres enfants de mon âge avaient également de petits bateaux, des schooners ou des bricks; et c'était pour nous un grand plaisir de lancer nos esquifs, et de les faire jouter ensemble. Or, le jour en question était précisément un samedi; l'école était fermée ce jour-là, et je savais que la plupart de mes camarades se rendraient au bassin dès qu'ils auraient déjeuné. Pourquoi n'y serais-je pas allé, puisque je n'avais rien à faire? Le motif était plausible, et me fournissait une excuse pour ne revenir que le soir. Je pris donc mon sloop, que je portai visiblement pour qu'on sût où je me rendais. Je traversai la cour sous les yeux des domestiques, et me dirigeai vers le parc; il me sembla même prudent d'y entrer et de faire une apparition près du bassin, où plusieurs de mes camarades étaient déjà réunis.

«Si je leur confiais mes intentions, s'ils pouvaient seulement s'en douter, pensais-je, quelle surprise et quel tumulte cela produirait parmi eux!»

Ils me dirent tous qu'ils étaient enchantés de me voir, et m'accueillirent de manière à me le prouver. J'avais été pendant ces derniers mois constamment occupé à la ferme, et les occasions où je pouvais venir jouer avec eux étaient maintenant bien rares; aussi ma présence leur fit-elle un vrai plaisir. Mais je ne restai au bord du bassin que le temps nécessaire à la flottille pour faire sa traversée. Je repris mon sloop, qui avait été vainqueur dans cette régate en miniature, et le mettant sous mon bras, je souhaitai le bonjour à mes amis. Chacun fut étonné de me voir partir sitôt; mais je leur donnai je ne sais quelle excuse dont ils se contentèrent.

Au moment de franchir l'enceinte du parc, je jetai un dernier regard sur mes compagnons d'enfance, et des larmes couvrirent mes yeux, lorsque je me détournai pour continuer ma route.

Je rampai le long du mur, dans la crainte d'être aperçu, et me trouvai bientôt sur le chemin qui conduisait à la ville; je me gardai bien d'y rester, et pris à travers champs, afin de gagner un bois qui suivait la même direction. Vous sentez de quelle importance il était pour moi de me cacher le plus tôt possible; je pouvais rencontrer quelque habitant du village qui m'aurait embarrassé en me demandant où j'allais, et qui du reste, en cas de poursuites, aurait guidé les gens qui se seraient mis à ma recherche.

Une autre inquiétude ne me tourmentait pas moins, j'ignorais à quel moment on lèverait l'ancre del'Inca, j'avais craint, en partant de meilleure heure, d'arriver trop tôt, et de laisser aux gens, qui s'apercevraient de mon absence, le temps nécessaire pour me rejoindre avant qu'on eût mis à la voile. Mais si j'arrivais trop tard, mon désappointement serait plus cruel que toutes les punitions que j'aurais à subir au sujet de mon escapade.

Il ne me venait pas à l'idée qu'on pût refuser mes services; j'avais oublié la petitesse de ma taille; la grandeur de mes desseins m'avait élevé dans ma propre estime jusqu'aux dimensions d'un homme.

J'atteignis le bois dont j'ai parlé plus haut, et le traversai complétement sans rien voir, ni garde, ni chasseur. Il fallut bien en sortir, lorsque je fus arrivé au bout, et reprendre à travers champs; mais j'étais loin du village, à une certaine distance de la route, et je ne craignais plus de rencontrer personne de connaissance.

Bientôt j'aperçus les clochers de la ville qui m'indiquèrent la direction qu'il fallait prendre; et franchissant des haies et des fossés nombreux, suivant des chemins privés, des sentiers défendus, j'entrai dans les faubourgs, je m'engageai au milieu de rues étroites, et finis par en trouver une qui conduisait au port. Mon cœur battit vivement lorsque mes yeux s'arrêtèrent sur le grand mât qui, de sa pointe, dépassait tous les autres, et dont le pavillon flottait fièrement au-dessus de la pomme de girouette.

Je courus devant moi sans regarder à mes côtés, je me précipitai sur la planche qui aboutissait au navire, je traversai le passavant, et me trouvai surl'Inca.

L'Incaet son équipage.

Je m'étais arrêté près de la grande écoutille, où cinq ou six matelots entouraient une pile de caisses et de futailles qu'ils descendaient dans la cale au moyen d'un palan. Ils étaient en manches de chemises, portaient des blouses de Guernesey et de larges pantalons de toile, tout barbouillés de graisse et de goudron. Au milieu de ce groupe de travailleurs était un individu couvert d'une vareuse de drap bleu avec un pantalon du même; je fus persuadé que c'était le capitaine, car je me figurais que le chef d'un aussi beau navire devait être un homme de grande taille et superbement vêtu.

Cet homme en drap bleu dirigeait les matelots et leur donnait des ordres, auxquels je crus voir qu'on n'obéissait pas toujours; les travailleurs se permettaient même d'émettre un avis contraire à celui du chef, et parfois les opinions étaient si différentes qu'on finissait par se disputer au sujet de ce qu'il y avait à faire.

Cela vous prouve que surl'Incala discipline était peu observée, ainsi qu'il arrive souvent dans la marine marchande. Les paroles des uns, les cris des autres, le craquement des poulies, le choc des caisses et des futailles, la chute des fardeaux qui tombaient sur le pont, tout cela faisait un bruit dont on n'a pas d'idée: j'en fus littéralement pris de vertige, et restai plusieurs minutes sans pouvoir distinguer ce qui se passait autour de moi.

Au bout de quelques instants l'énorme tonneau qu'il s'agissait de descendre ayant gagné le fond de la cale, et se trouvant mis en place, le bruit s'apaisa et les hommes se reposèrent. C'est alors que je fus aperçu par un matelot, qui s'écria en me regardant d'un air railleur:

«Ohé! petit épissoir10, qu'y a-t-il pour ton service? Viens-tu pour qu'on t'embarque?

[10]Sorte de poinçon avec lequel on ouvre le bout des cordages que l'on veutépisser, c'est-à-dire rassembler en entrelaçant les torons qui les composent.

[10]Sorte de poinçon avec lequel on ouvre le bout des cordages que l'on veutépisser, c'est-à-dire rassembler en entrelaçant les torons qui les composent.

—Mais non, dit un autre, puisqu'il est capitaine et qu'il a son navire.»

C'était une allusion au petit schooner que je tenais à la main.

«Ohé! du schooner, ohé! Pour quelle destination?» cria un troisième en regardant de mon côté.

Chacun éclata de rire et attacha sur moi des regards à la fois curieux et railleurs.

Déconcerté par cette réception peu bienveillante, je ne savais que dire pour expliquer mon affaire, lorsque je fus tiré d'embarras par l'homme en vareuse qui, s'étant approché, me demanda d'un air sérieux ce qui m'amenait à bord.

[Illustration]Il me demanda d'un air sérieux ce qui m'amenait à bord.

Il me demanda d'un air sérieux ce qui m'amenait à bord.

Je lui répondis que je voulais voir le capitaine. Je croyais toujours qu'il était le chef du bâtiment, et que c'était à lui que je devais présenter ma requête.

«Voir le capitaine! répéta-t-il d'un air surpris. Et qu'avez-vous à lui demander? Je suis le second du navire, si pour vous c'est la même chose, vous n'avez qu'à parler.»

J'hésitai d'abord à lui répondre; mais il représentait le capitaine et je crus pouvoir lui déclarer mes intentions.

«Je voudrais être marin,» lui dis-je en m'efforçant d'empêcher ma voix de trembler.

Si l'équipage avait ri tout à l'heure, il rit encore plus fort maintenant, et le monsieur en vareuse joignit ses éclats de rire à ceux de tous les matelots.

«Bill! cria l'un de ces derniers en s'adressant à un camarade qui se trouvait à distance: ne vois-tu pas ce marmouset qui voudrait être marin? Bonté divine! un petit bonhomme de deux liards, pas assez long pour faire seulement un chevillot! un marin! Bonté du ciel!

—Est-ce que sa mère sait où il est? répondit le camarade.

—Oh! que non, dit un troisième, pas plus que son père, je le garantirais bien; le fanfan leur a tiré la révérence. Tu les as plantés là, n'est-ce pas, jeune épinoche.

—Écoutez-moi, dit l'homme habillé de bleu, retournez auprès de votre mère; faites-lui mes compliments, et dites-lui de ma part de vous attacher au pied d'une chaise avec les cordons de sa jupe; elle fera bien de vous y tenir amarré pendant cinq ou six ans.»

Ces paroles excitèrent un nouvel éclat de rire. Dans mon humiliation, et ne sachant que leur répondre:

«Je n'ai pas de mère, pas de chez nous,» balbutiai-je tout confus.

Le visage dur et grossier des hommes qui m'entouraient changea aussitôt d'expression, et j'entendis autour de moi quelques mots de sympathie.

Cependant l'homme en vareuse conserva son air moqueur, et me dit sur le même ton:

«Dans ce cas-là, mon bambin, allez trouver votre père, et dites-lui de vous donner le fouet.

—Mon père est mort, répondis-je en baissant la tête.

—Pauvre petit diable! c'est tout de même un orphelin, dit un matelot d'une voix compatissante.

—Si vous n'avez pas de père, continua l'homme en vareuse, qui paraissait être une brute sans cœur, allez chez votre grand'mère, chez votre oncle ou chez votre tante, allez où vous voudrez, mais partez d'ici bien vite, ou je vous fais hisser au bout d'un câble, et donner dix coups de corde; m'avez-vous entendu?»

Très-mortifié de cette menace, je m'éloignais sans mot dire; j'avais gagné le passavant, et je mettais le pied sur la planche, lorsque je vis un homme se diriger vers le navire que j'étais en train de quitter. Il portait le costume de ville: habit noir et chapeau de castor; mais un je ne sais quoi m'annonça qu'il appartenait à la marine; son teint bruni par le vent et le soleil, quelque chose de particulier dans le regard, dans la démarche, étaient pour moi des indices qui ne pouvaient pas me tromper. Il avait un pantalon bleu, de drap pilote, qui ne pouvait appartenir qu'à un homme de mer; et il me vint à l'idée que ce devait être le capitaine.

J'en eus bientôt la certitude; il franchit le passavant, mit le pied sur le pont de manière à montrer qu'il était le maître, et je l'entendis aussitôt donner des ordres d'un ton d'autorité qui n'admettait pas de réplique.

Il me sembla qu'en m'adressant à lui j'aurais encore la chance de réussir, et je le suivis sans hésiter vers le gaillard d'arrière, dont il avait pris le chemin.

En dépit des remontrances de deux ou trois matelots, je parvins à rejoindre le capitaine, et j'arrivai près de lui, juste au moment où il allait entrer dans sa cabine.

Je l'arrêtai par un pan de l'habit; il se retourna d'un air étonné, et me demanda ce que je lui voulais.

Je lui adressai ma requête aussi brièvement que possible, et j'attendis avec émotion. Pour toute réponse il se mit à rire, appela un de ses hommes, et d'une voix qui n'avait rien de méchant:

«Waters, dit-il, prenez ce bambin sur vos épaules, et mettez-le sur le quai.»

Il n'ajouta pas une parole, descendit l'échelle et disparut à mes yeux.

Au milieu de ma douleur je me sentis enlever par les bras vigoureux du matelot, qui, après avoir franchi le bordage et la planche, fit quelques pas et me déposa sur le pavé.

«Pauvre mignon! me dit-il avec douceur, écoute bien Jack Waters: gare-toi de l'eau salée le plus longtemps que tu pourras; tu serais pris par les requins, ils te mangeraient, et ne feraient qu'une bouchée de ta personne.»

Il s'arrêta et sembla réfléchir.

«Ainsi, reprit-il d'une voix encore plus douce, tu es donc orphelin? Tu n'as ni père, ni mère?

—Ni l'un ni l'autre, répondis-je.

—Quelle pitié! moi aussi j'ai été orphelin. C'est égal, tu es un brave petit marmot; tu voudrais être marin, ça mérite quelque chose. Si j'étais capitaine, moi, je te prendrais tout de même; seulement je ne le suis pas et ne peux rien faire pour toi; mais je reviendrai un jour, et tu auras peut-être grandi. En attendant, garde ça comme souvenir; à mon retour n'oublie pas de me le montrer, ça te fera reconnaître; et qui sait? j'aurai peut-être un cadre pour toi. Bonjour et que Dieu te protége! Retourne au logis, comme un bon petit garçon, et n'en sors pas que tu ne sois un peu plus grand.»

En disant ces paroles, l'excellent Jack Waters me donna son couteau; puis il se dirigea vers le navire, et me laissa sur le quai.

Aussi touché que surpris de cet acte de bienveillance, je suivis le marin des yeux, et mettant le couteau dans ma poche par un mouvement machinal, je restai immobile à la place où m'avait quitté Jack Waters.

Pas assez grand.

Je n'avais jamais été aussi cruellement déçu. Tous mes rêves s'étaient évanouis en moins de quelques minutes; moi qui croyais avant peu carguer les voiles du grand perroquet, et visiter de nouveaux pays, j'étais repoussé, chassé du navire où j'avais cru me faire admettre, et sur lequel j'avais fondé tant d'espérances.

Mon premier sentiment fut une humiliation profonde; j'étais persuadé que tous les passants devinaient ma déconvenue; et les matelots, dont je voyais la figure se tourner de mon côté, me paraissaient avoir une expression railleuse, qui mettait le comble à ma douleur. Je n'eus pas la force d'endurer plus longtemps un pareil supplice, et je m'en fus de l'endroit où il m'était imposé.

D'énormes caisses, des futailles, des ballots de marchandises étaient rassemblés sur le quai, et laissaient entre eux un espace assez grand pour qu'on pût s'y introduire; je me faufilai dans l'un de ces étroits passages qui m'offraient un asile, et j'y fus caché à tous les gens du port, qui, de leur coté, disparurent à mes yeux. Une fois à l'abri de tous les regards, je ressentis le bien-être que l'on éprouve au sortir du péril, tant il est agréable d'échapper au ridicule, alors même qu'on est certain de ne pas l'avoir mérité.

Parmi les caisses au milieu desquelles je me trouvais, il y en avait une assez petite pour me servir de siége; j'allai m'y asseoir, et me cachant le visage dans mes mains, je m'abandonnai à mes tristes réflexions.

Que me restait-il à faire? Devais-je renoncer à la marine, retourner à la ferme, et vivre chez mon oncle?

C'était, me direz-vous, le meilleur parti à prendre, le plus sage, surtout le plus naturel. Peut-être avez-vous raison; mais si la pensée en vint à mon esprit, elle s'éloigna aussitôt, et n'influa nullement sur ma conduite.

«Je ne reculerai pas comme un lâche, me disais-je en moi-même; ils ne m'ont pas abattu; je suis entré dans la voie que je veux suivre, et j'irai jusqu'au bout. Ils ont refusé, il est vrai, de m'admettre surl'Inca, mais c'est un petit malheur; il y a d'autres vaisseaux dans le port, on les compte par vingtaines, et il est possible que plus d'un soit enchanté de m'avoir. Dans tous les cas, je ferai une nouvelle tentative avant de renoncer à mes projets.

«Pourquoi me refuserait-on? continuai-je poursuivant mon monologue. Pourquoi? je le demande. Quel motif aurait-on de repousser mes services? je travaillerais de si bon cœur! Peut-être n'ai-je pas la taille nécessaire? Les autres m'ont comparé à un épissoir, à un chevillot; je ne sais pas ce que cela veut dire, mais il est certain que cette comparaison injurieuse signifiait que je n'étais pas assez grand pour être admis dans l'équipage. Pour faire un matelot, je le comprends; mais un mousse! la chose est différente. J'ai entendu dire qu'il y en avait de plus jeunes que moi; il est vrai qu'ils pouvaient être moins petits. Quelle taille ai-je donc? Si j'avais seulement un mètre pour le savoir au juste! Il faut que je sois bien distrait pour ne m'être pas mesuré avant de quitter la ferme.»

Le cours de mes pensées fut interrompu en ce moment par la vue de quelques chiffres grossièrement tracés à la craie sur l'une des caisses voisines. Après les avoir examinés avec attention, je vis qu'ils marquaient un mètre vingt centimètres, et je compris qu'ils se rapportaient à la longueur de la caisse. Peut-être le charpentier les avait-il faits pour se rendre compte de son ouvrage, peut-être pour l'instruction des matelots qui devaient charger le navire.

Quoi qu'il en soit, ils me donnèrent le moyen de connaître ma taille à deux centimètres près, et voici de quelle façon: je me couchai par terre, en ayant soin de placer mes pieds de niveau avec l'une des extrémités de la caisse, je m'étendis de tout mon long, et je posai ma main à l'endroit où atteignait le dessus de ma tête. Hélas! il n'arrivait pas à l'autre bout du colis; j'eus beau m'allonger de toutes mes forces, tendre le cou, étirer mes jointures, il s'en fallait d'au moins cinq centimètres que je n'eusse en hauteur la longueur de cette caisse. J'avais donc à peine un mètre quinze; c'était bien peu pour un garçon plein d'audace, et je me relevai tout confus de cette découverte.

Avant d'en acquérir la certitude, j'étais vraiment bien loin de me croire d'aussi petite taille. Quel est celui qui, à douze ans, ne s'imagine pas qu'il est bien près d'être un homme! Je ne pouvais plus me faire illusion; un mètre quinze centimètres! Il n'était pas étonnant que Jacques Waters m'eût appelé marmouset, et ses camarades épissoir et chevillot.

Le découragement s'était emparé de mon âme; pouvais-je, en bonne conscience, renouveler mes démarches? Quel est le capitaine qui voudrait m'accepter? un vrai Lilliputien! Je n'avais jamais vu de mousse qui eût un mètre quinze. À vrai dire, je n'en avais jamais vu absolument parlant. Tous ceux qui en remplissaient les fonctions, à bord des schooners qui visitaient notre port, avaient la taille d'un homme, et pour ainsi dire en avaient l'âge. Il n'y avait donc plus d'espérance, et rien autre chose à faire que de rentrer au logis.

Toutefois, j'allai me rasseoir sur ma petite caisse, afin de réfléchir à ce parti désespéré. J'ai toujours eu l'esprit inventif, même dès ma plus tendre enfance, et je trouvai bientôt de nouvelles combinaisons qui devaient me permettre d'exécuter mes projets dans toute leur étendue. On m'avait parlé d'hommes et d'enfants qui s'étaient cachés à bord d'un vaisseau, et qui n'avaient abandonné leur refuge qu'au moment où l'on se trouvait en pleine mer, c'est-à-dire quand on ne pouvait plus les renvoyer.

À peine ces audacieux personnages m'étaient-ils revenus à l'esprit, que je fus décidé à suivre leur exemple. Quoi de plus facile que d'entrer furtivement dans l'un des navires dont le port était rempli, dans celui même dont on m'avait chassé d'une façon si injurieuse. Il était le seul, à vrai dire, qui parût sur le point de mettre à la voile; mais il y en aurait par douzaines qui dussent partir en même temps que lui, que je lui aurais encore donné la préférence.

Il est aisé de le comprendre; c'était me venger des railleries dont j'avais été l'objet, surtout des insultes du second, que de jouer un pareil tour à ces messieurs, et d'être embarqué surl'Incaen dépit de leurs dédains. J'étais bien sûr qu'ils ne me jetteraient pas par-dessus le bord; à l'exception de l'homme en vareuse, on n'avait pas été méchant. Les matelots avaient ri, c'était bien naturel; mais ils avaient fait entendre des paroles de pitié, dès qu'ils avaient su que je n'avais ni père ni mère.

Il était donc résolu que je partais pour le Pérou; et cela dans le grand vaisseau d'où l'on m'avait chassé.

Entrée furtive.

Mais comment faire pour m'introduire à bord; comment surtout m'y cacher à tous les yeux?

Telles étaient les difficultés qui s'offraient à mon esprit; rien n'était plus facile que de me rendre sur le pont, comme je l'avais fait une heure avant; mais je serais certainement vu par quelqu'un, peut-être même par le second, et renvoyé à terre, ainsi que la première fois.

Si j'avais pu gagner l'un des matelots, obtenir qu'il me fourrât dans un coin où personne ne serait allé? Mais comment acheter sa discrétion? Avec quoi la payer? je n'avais pas du tout d'argent; mon sloop et mes habits, qui ne valaient pas grand'chose, formaient tout mon avoir. Je songeais à me défaire de mon navire; mais je pensai, en y réfléchissant, qu'un matelot n'attacherait aucun prix à un objet qu'il pouvait faire lui-même. Il n'y avait pas d'espoir de séduire un marin avec un pareil joujou.

Mais attendez! j'avais une montre, une vieille montre en argent dont la valeur ne devait pas être bien grande, quoiqu'elle fût assez bonne, et qu'elle me vînt de ma mère. Celle-ci en avait laissé une autre infiniment plus belle, une montre en or d'un prix considérable; mais mon oncle se l'était appropriée, et m'avait permis en échange de me servir de l'ancienne; par bonheur, je la portais tous les jours; elle se trouvait dans mon gousset. N'était-ce pas un cadeau suffisant pour qu'un matelot consentit à me passer en contrebande, et à me cacher dans un coin du navire? La chose était possible; à tout hasard je résolus d'essayer.

Il fallait pour cela que je pusse me trouver seul avec Jack, ou avec un autre, afin de lui communiquer mes intentions, et ce n'était pas là ce qu'il y avait de plus facile; cependant cela pouvait être et je ne m'éloignai pas del'Incadans la prévision qu'un des hommes de l'équipage se rendrait à la ville, et que je trouverais le moyen de lui parler.

Mais, en supposant que ma prévision ne se réalisât pas, il me restait l'espoir de me faufiler à bord sans le secours de personne. À la chute du jour, lorsque les matelots auraient quitté l'ouvrage et seraient dans l'entre-pont, qui est-ce qui me verrait dans l'ombre? Je passerais inaperçu auprès de la sentinelle, je me glisserais par l'une des écoutilles, je descendrais dans la cale, et une fois au milieu des tonneaux et des caisses, je ne redouterais plus rien.

Mais une double inquiétude se mêlait à cette combinaison et troublait mon espoir:l'Incaresterait-il jusqu'à la nuit, et ne serais-je pas retrouvé par les domestiques de mon oncle avant que je me fusse introduit dans ma cachette?

Je dois avouer que la première de ces craintes n'était pas des plus vives; l'écriteau, qui la veille avait attiré mes regards, était au même endroit, et c'était toujoursdemainque le vaisseau devait partir. Il y avait encore sur le quai une foule de marchandises qui appartenaient àl'Inca, et je savais, pour l'avoir entendu dire, que les vaisseaux qui doivent faire un long voyage partent rarement le jour qui avait été fixé. J'avais donc à peu près l'assurance que mon navire ne mettrait à la voile au plus tôt que le lendemain, et cela me donnait la chance d'y entrer à la nuit close.

Restait l'autre danger; mais après y avoir réfléchi, la crainte qu'il m'inspirait s'évanoui également. Les gens de la ferme ne s'apercevraient de mon absence qu'après la journée faite; ils n'auraient pas d'inquiétude avant que la nuit fût noire; puis le temps de se consulter, d'arriver à la ville, en supposant qu'on devinât la route que j'avais prise, et je serais embarqué depuis longtemps lorsque les domestiques de mon oncle se mettraient sur ma piste.

Complétement rassuré à cet égard, je ne songeai plus qu'à prendre les dispositions nécessaires à l'accomplissement de mon entreprise.

Je pensais qu'une fois installé dans le vaisseau, il me faudrait y rester vingt-quatre heures, même davantage, sans révéler ma présence, et je ne pouvais pas être jusque-là sans manger. Mais comment faire pour se procurer des vivres? J'ai dit plus haut que je n'avais pas un sou, et vous savez qu'on n'achète rien sans argent.

Tout à coup mes yeux tombèrent sur mon sloop: si je le vendais? On m'en donnerait bien quelque chose. Il ne me serait plus d'aucun usage; autant valait m'en séparer.

Je sortis du monceau de caisses et de futailles où j'avais trouvé asile, et me promenai sur le quai, en cherchant un acheteur pour ma petite embarcation. Un magasin de joujoux, rempli d'objets nautiques, s'offrit bientôt à mes regards; j'y entrai avec empressement, et après avoir débattu le prix pendant quelques minutes, je reçus un shilling; et ce fut une affaire faite. Mon petit sloop, bien fait et bien gréé valait de cinq à six shillings, et, dans toute autre circonstance, je ne m'en serais pas défait, même pour une somme plus forte; mais le juif auquel je m'étais adressé vit à mon premier mot que j'avais besoin d'argent, et comme tous ses pareils il spécula sans honte sur l'embarras où je me trouvais.

Peu importe, j'étais pourvu de fonds qui me paraissaient considérables, et avisant une boutique de comestibles, j'y employai la somme entière: j'achetai du fromage pour six pence, du biscuit de mer pour six et demi, je bourrai mes poches de mon emplète, et je retournai m'asseoir au milieu des colis où j'avais passé une partie du jour. C'était l'heure où l'on dînait à la ferme, j'avais faim, et j'attaquai mon fromage et mon biscuit de manière à singulièrement alléger ma cargaison.

Lorsque le soir approcha, il me parut convenable d'aller flâner aux environs du vaisseau, afin de reconnaître les lieux; je voulais m'assurer de l'endroit où il était le plus facile d'escalader le bastingage, et combiner les moyens qui me permettraient le plus sûrement d'arriver à mon but. Mais si les matelots m'apercevaient? Cela m'était bien égal; ils ne pouvaient pas m'empêcher de me promener sur le quai, et j'étais bien sûr qu'il ne soupçonneraient pas mes intentions. En supposant qu'ils voulussent recommencer leurs railleries, j'en profiterais pour leur répondre, et cela me donnerait le temps de mieux voir ce que je voulais observer.

Je quittai de nouveau ma place, et me promenai çà et là, d'un air d'indifférence. Tout en allant et venant, sans faire la moindre attention à ce qui se passait autour de moi, j'arrivai en face del'Inca, et m'arrêtai pour en examiner la poupe. L'arrimage devait toucher à sa fin; car le pont du navire était presque au niveau du quai, preuve que son chargement était à peu près complet. Toutefois la hauteur du plat-bord m'empêchait de distinguer ce qui se passait sur le pont. Je vis néanmoins qu'il me serait facile de gagner les haubans d'artimon, une fois que j'aurais franchi le plat-bord, et c'est à ce moyen que je m'arrêtai, comme celui qui me paraissait le meilleur. À vrai dire, il me faudrait mille précautions pour ne pas faire de bruit en exécutant mon escalade; j'étais perdu si les ténèbres n'étaient pas assez profondes, ou si j'éveillais l'attention du matelot faisant l'office de sentinelle; je serais pris, soupçonné, peut-être châtié comme voleur. Mais j'étais résolu à tout risquer, dans l'espoir de réussir.

Un calme profond régnait à bord del'Inca. Pas une parole, pas l'ombre d'un mouvement; quelques ballots qui gisaient encore sur le quai, me tirent supposer que l'arrimage n'était pas terminé; mais personne ne travaillait, les abords de l'écoutille et le passavant étaient déserts. Où pouvaient être les matelots?

J'avançai tout doucement, et fis un pas sur la planche qui conduisait au navire; de ce poste avancé j'aperçus la grande écoutille, ainsi qu'une partie de l'embelle; mais je ne vis pas la vareuse du monsieur en drap bleu, ni les vêtements tachés de graisse de l'équipage.

Je prêtai l'oreille en retenant mon haleine; un bruit confus m'arriva du navire; je distinguai des voix, probablement celle des matelots qui s'entretenaient de chose et d'autre. J'en étais là quand un individu apparut tout à coup à l'ouverture du passavant. Il portait un vase énorme où fumait quelque chose; c'était sans doute de la viande, et je compris pourquoi on avait déserté l'embelle.

Moitié par curiosité, moitié pour obéir à l'idée qui me passait dans la tête, je franchis l'embarcadère, et me glissai furtivement surl'Inca. J'aperçus les matelots à l'extrémité du navire: les uns assis sur le tourniquet, les autres sur le pont même, tous ayant leur couteau à la main et leur assiette sur les genoux. Grâce au plat fumant qu'apportait le cuisinier, et sur lequel s'attachaient tous les regards, personne ne tourna les yeux de mon côté.

«Maintenant ou jamais!» murmurai-je en moi-même; puis, entraîné par une force irrésistible, je traversai le pont à la hâte, et me dirigeai vers le grand mât.

J'étais maintenant sur le bord de la grande écoutille; c'est ce que j'avais voulu. On en avait retiré l'échelle; mais il s'y trouvait la corde qui avait servi à descendre les marchandises; elle était attachée au palan, et atteignait au fond de la cale.

Je m'emparai de cette corde, et la saisissant à deux mains, je glissai jusqu'en bas, aussi doucement que possible. Ma bonne étoile voulut que je ne me brisasse pas les os; néanmoins je l'échappai belle; j'en fus quitte pour une chute assez rude qui me fit toucher le fond de la cale un peu plus tôt qu'il ne l'aurait fallu; malgré cela, je fus debout immédiatement, et après avoir grimpé sur des ballots et des caisses qui n'étaient pas encore à leur place, j'allai me cacher derrière une grosse futaille, où je me blottis dans l'ombre.

Hourra! nous sommes partis!

À peine était-je accroupi derrière ma futaille que je tombai dans un profond sommeil; toutes les cloches de Cantorbery ne m'auraient pas réveillé. On sait combien ma nuit avait été mauvaise; la précédente n'avait guère mieux valu; car John et moi, nous étions partis de grand matin pour aller au marché. Puis la fatigue, surtout les émotions m'avaient complétement épuisé; bref, je dormais comme un sabot, excepté toutefois que je dormis bien plus longtemps.

On avait dû cependant faire assez de bruit pour réveiller un mort; les poulies avaient grincé, les hommes crié, les caisses et les tonneaux s'étaient heurtés avec violence, le tout à mes oreilles; mais je n'avais rien entendu.

«La nuit doit toucher à sa fin,» pensai-je en m'éveillant. Je sentais que mon sommeil avait été de longue haleine, et j'aurais cru que nous étions au matin sans les profondes ténèbres qui m'environnaient de toute part. Lorsqu'après être descendu je m'étais caché derrière le tonneau, j'avais observé que la lumière pénétrait dans la cale, et maintenant je ne distinguais plus rien autour de moi; il y faisait noir comme dans un four; il fallait que la nuit fût terriblement sombre.

Mais quelle heure était-il? Chacun des matelots devait être dans son hamac, et dormir du profond sommeil que donne un rude travail.

Je crus cependant qu'on remuait au-dessus de ma tête. J'écoutai, il n'était pas besoin d'avoir l'ouïe fine pour en acquérir la certitude; on jetait sur le pont des masses pesantes qui, en tombant, ébranlaient tout le navire, et dont je ressentais le contrecoup. Enfin des voix confuses parvinrent à mon oreille, je crus distinguer des paroles qui ressemblaient à un signal, puis le refrain: «Enlève! ohé! enlève!» que les matelots chantaient en chœur. Il n'y avait plus à en douter, on finissait le chargement du navire.

Je n'en fus pas très-surpris: le capitaine faisait terminer l'arrimage afin de pouvoir profiter du vent ou de la marée.

Je continuai de prêter l'oreille, et m'attendais à ce que le bruit cessât bientôt; mais les heures se succédaient sans amener la fin de ce tintamarre.

«Comme ils sont laborieux, pensai-je. Il faut qu'ils soient terriblement pressés! Je le crois du reste; c'est aujourd'hui qu'ils auraient dû partir, et ils veulent sans doute mettre à la voile de très-bonne heure. Tant mieux pour moi; plus ils se dépêcheront, plus tôt je serai délivré de cette position détestable. Dans quel mauvais lit j'ai couché; cependant, je n'en ai pas perdu l'appétit, car déjà la faim me talonne.»

En disant ces mots, je lirai de ma poche mon biscuit et mon fromage, auxquels je fis honneur, bien que je n'eusse pas l'habitude de manger pendant la nuit.

Les caisses se remuaient toujours au-dessus de ma tête; loin de diminuer, le bruit augmentait. «Quelle rude besogne pour ces pauvres matelots! m'écriai-je; il est probable qu'ils auront double paye.»

Tout à coup les chants cessèrent; un profond silence régna sur le navire; du moins je n'entendis plus aucun bruit.

«Ils seront allés se coucher, supposai-je; et cependant il va bientôt faire jour. Mais puisqu'ils vont dormir, pourquoi ne pas faire comme eux: ce sera toujours autant de gagné.»

Je m'étendis le mieux que je pus dans mon étroite cachette, où je dormais parfaitement lorsqu'un nouveau tapage me réveilla en sursaut.

«Comment, encore! ce n'était pas la peine de se coucher, me dis-je à moi-même; il n'y a pas plus d'une heure qu'ils sont allés trouver leurs hamacs, et les voilà qu'ils retravaillent! c'est un singulier navire! Peut-être la moitié de l'équipage a-t-elle dormi pendant que l'autre veillait; et ce sont probablement ceux qui ont fini leur somme qui viennent relever leurs camarades.»

Cette conjecture me laissa l'esprit en repos. Mais il m'était impossible de me rendormir, et je continuai de prêter l'oreille.

Jamais nuit de décembre ne m'avait paru plus longue; les hommes continuaient leur travail; ils se reposaient pendant une heure, se remettaient à l'ouvrage et le jour ne paraissait pas.

Je commençai à croire que je rêvais, que je prenais les minutes pour des heures. Mais j'avais alors un appétit féroce; car à trois reprises différentes j'étais tombé sur mes provisions avec une faim qui les avait épuisées.

Tandis que je finissais d'avaler mon biscuit et mon fromage, le bruit cessa complétement; j'écoutai, rien ne frappa mes oreilles, et je m'endormis au milieu du silence le plus complet.

Le navire était bruyant quand je m'éveillai; mais d'une manière bien différente. C'était le cric-cric-cric d'un tourniquet, joint au cliquetis d'une chaîne, dont le bruit m'emplissait d'aise. Vous comprenez ma joie: du petit coin où je me trouvais à fond du cale, tout cela ne m'arrivait qu'affaibli par la distance, mais néanmoins d'une manière assez distincte pour m'apprendre qu'on levait l'ancre, et que le navire allait s'éloigner du port.

J'eus de la peine à retenir un cri de joie; cependant je gardai le silence dans la crainte d'être entendu; il n'était pas encore temps d'annoncer ma présence, on m'aurait tiré de ma cachette, et renvoyé à terre sans plus de cérémonie. Je restai donc aussi muet qu'un poisson, et j'écoutai avec bonheur la grande chaîne racler rudement l'anneau de fer de l'écubier.

Au bout d'un temps plus ou moins long, dont je n'appréciai pas la durée, le cliquetis et le raclement cessèrent, et un bruit de nature différente les remplaça tous deux; on aurait cru entendre le vent s'engouffrer et gémir; mais on se serait trompé: c'était le murmure puissant des vagues qui se brisaient contre les flancs du vaisseau. Jamais harmonie délicieuse n'a produit sur moi d'impression plus agréable, car ce murmure annonçait quel'Incaétait en mouvement. Nous étions donc enfin partis!

Mal de mer.

Le balancement du navire, le bouillonnement des flots, tout me donnait la preuve que je ne m'étais pas trompé; nous allions quitter le port et gagner la pleine mer. Combien j'étais heureux! Plus d'inquiétude, plus de crainte d'être ramené à la ferme; dans vingt-quatre heures je serais enfin sur l'Océan, loin de la terre, et ne pouvant plus être ni poursuivi ni renvoyé. Le succès de mon entreprise me plongeait dans l'extase.

Je trouvai bien un peu bizarre de partir pendant la nuit, car il ne faisait pas encore jour; toutefois je présumai que le pilote avait une si parfaite connaissance de la baie qu'il s'engageait à en sortir les yeux fermés. Ce qui m'intriguait davantage, c'était la durée des ténèbres: il y avait là quelque chose de mystérieux; je commençai à croire que j'avais dormi pendant le jour, et que je ne m'étais réveillé qu'après le coucher du soleil, ce qui m'avait fait deux nuits pour une; ou bien c'était un rêve qui avait produit cette illusion. Quoi qu'il en soit, j'étais trop heureux de notre mise à la voile pour rechercher le motif de notre départ nocturne. Peu m'importait l'heure, pourvu que nous pussions arriver sains et saufs en pleine mer, et je me recouchai en attendant qu'il me fût permis de sortir de ma cachette.

Deux raisons surtout me faisaient appeler de tous mes vœux le moment de la délivrance: la première c'est que j'avais une soif ardente. Il y avait longtemps que je n'avais bu; le fromage et le biscuit m'avaient encore altéré, et j'aurais donné toute une fortune, si je l'avais possédée, pour me procurer un verre d'eau.

La seconde raison qui me faisait souhaiter de changer de place était la courbature que j'avais gagnée dans mon petit coin, où j'étais forcé de m'accroupir, n'ayant pour me reposer que des planches qui m'avaient tout meurtri. C'est à peine si je pouvais remuer, tant la douleur était vive, et je souffrais encore plus lorsque j'étais immobile, ce qui d'ailleurs, n'arrivait pas souvent, tant l'instinct me poussait à changer d'attitude pour diminuer mes crampes et me distraire de ma soif.

Il ne fallait rien moins que la crainte d'être renvoyé à la ferme pour me donner la force de supporter ces tortures. Je savais que les navires ne sortent guère d'un port sans avoir un pilote. Si j'avais eu le malheur de révéler ma présence, avant le départ de celui que nous avions probablement, on me jetait dans son bateau, et je perdais le fruit de mes efforts, ce qui après l'heureux début de mon entreprise était une humiliation que je ne pouvais accepter.

En supposant même qu'il n'y eût pas de pilote surl'Inca, nous étions encore dans les parages que fréquentent les bateaux-pêcheurs, ceux qui font la côte; l'un d'eux, retournant au port, serait hélé facilement, et l'on m'y descendrait comme un colis pour être déposé sur le quai.

J'étouffai donc ma soif, et me cuirassant contre la douleur, je pris la résolution de rester dans ma cachette.

Le navire glissa tranquillement sur les flots pendant une heure ou deux; sa marche était ferme, d'où je supposais que le temps était calme et que nous étions toujours dans la baie. Comme je faisais cette réflexion, je m'aperçus que le roulis devenait de plus en plus fort; les vagues fouettaient les flancs du bâtiment avec une telle violence qu'elles en faisaient craquer le bordage.

J'étais bien loin de m'en plaindre; c'était la preuve que nous nous trouvions en pleine mer, où la brise était toujours plus forte, et les lames plus puissantes. «Bientôt, pensai-je, on renverra le pilote, et je pourrai sans inquiétude me montrer sur le pont.»

Quand je dis sans inquiétude, ce n'est pas tout à fait vrai; j'avais au contraire des appréhensions assez vives au sujet de l'accueil qui m'était réservé; je pensais à la brutalité du second, aux railleries de l'équipage. Le capitaine ne serait-il pas indigné de mon audace; lui qui avait si nettement refusé de me prendre à bord, que dirait-il de m'y voir introduit par surprise? Il m'imposerait quelque punition outrageante, peut-être le fouet. J'étais, je le confesse, très-peu rassuré à cet égard, et j'aurais volontiers dissimulé ma présence jusqu'à notre arrivée au Pérou.

Mais impossible; je ne pouvais pas rester dans ma cachette pendant six mois; qui pouvait dire si la traversée ne durerait pas davantage? Je n'avais pas à boire, presque rien à manger, il fallait bien tôt ou tard remonter sur le pont, en dépit de la colère du capitaine.

Pendant que je faisais ces tristes réflexions, je me sentis envahir par une angoisse étrange qui n'avait rien de commun avec mon inquiétude; elle était toute physique et plus affreuse que ma soif et mes crampes. Le vertige s'était emparé de moi, la sueur me couvrait la figure, elle s'accompagnait d'horribles nausées, d'étranglement, de suffocation, comme si mes poumons comprimés entre les côtes n'avaient pu se dilater, et qu'une main de fer m'eût serré à la gorge. Une odeur fétide s'élevait du fond de la cale, où j'entendais clapoter l'eau qui s'y était introduite, sans doute depuis longtemps, odeur nauséabonde qui aggravait mon agonie.

D'après ces divers symptômes, il n'était pas difficile de reconnaître ce qui me faisait tant souffrir; ce n'était que le mal de mer. Je ne m'alarmai pas des suites que cela pouvait avoir, mais j'endurai toutes les tortures que vous impose cette atroce maladie. Il est certain que dans la situation où j'étais, elle fut pour moi plus atroce qu'elle ne l'est d'ordinaire. Il me semblait qu'un verre d'eau pure, en apaisant ma soif, eût guéri mes nausées et diminué l'étreinte qui me serrait la poitrine.

L'effroi que m'inspirait le bateau du pilote me fit d'abord endurer mon supplice avec courage; mais à chaque instant le roulis devenait plus fort, l'odeur du fond de cale plus pénétrante et plus fétide; la révolte de mon estomac augmentait en proportion, et les maux de cœur finirent par être intolérables.

Que le pilote fût parti ou resté, je ne pouvais plus y tenir; il fallait monter sur le pont, avoir de l'air, une gorgée d'eau, ou c'en était fait de moi.

Je me levai avec effort et me glissai hors de ma cachette, en m'appuyant sur le tonneau, qui m'aidait à me conduire, car je marchais à tâtons. Lorsque je fus au bout de la futaille, j'étendis la main pour retrouver l'issue par laquelle j'étais entré; mais elle me parut close. Je n'en pouvais croire mes sens; j'étendis la main de nouveau, et recommençai vingt fois mon exploration, l'ouverture n'existait plus: une caisse énorme fermait l'endroit par lequel je m'étais introduit, et le fermait tellement bien que je pouvais à peine fourrer le bout de mon petit doigt entre cette caisse et les ballots entassés qui la bloquaient de toute part.

J'essayai de la mouvoir, mais elle ne bougea pas; j'y appuyai l'épaule, j'y employai toute ma force, elle n'en fut pas même ébranlée.

Voyant que je ne pouvais y parvenir, je rentrai dans ma cachette avec l'espoir de passer derrière la futaille et faire le tour de cette malheureuse caisse; nouveau désappointement! il n'y avait pas de quoi fourrer la main entre le fond de la barrique et une autre futaille exactement pareille; une souris devait être obligée de s'aplatir pour se glisser entre ces deux tonnes, dont la dernière s'appliquait exactement à la paroi du vaisseau.

Je pensai alors à grimper sur la futaille, et à me faufiler au-dessus de la caisse qui m'obstruait le passage; mais entre le point culminant du tonneau et une grande poutre qui s'étendait en travers de la cale, c'est tout au plus s'il y avait un espace de quelques centimètres, et si petit que je pusse être, il ne fallait pas songer à m'y introduire.

Je vous laisse à imaginer quelle fut mon impression lorsque j'eus acquis la certitude d'être enfermé dans la cale au milieu des marchandises, emprisonné, muré par la cargaison tout entière.

Enseveli tout vivant!

Je comprenais maintenant pourquoi la nuit m'avait paru si longue. La lumière avait brillé, mais je n'en avais rien su; les matelots avaient travaillé pendant le jour, tandis que, plongé dans les ténèbres, je croyais qu'il était nuit. Il y avait sans doute plus de trente-six heures que je me trouvais à bord; voilà pourquoi j'avais eu faim, pourquoi ma soif était si ardente, et mon corps si douloureux.

Les instants de repos qui, au milieu du bruit continuel, me paraissaient revenir d'une façon méthodique, étaient les heures de repas; et le silence qui avait précédé notre départ, silence dont la prolongation m'avait frappé, était la deuxième nuit que je passais dans la cale.

J'y étais à peine installé que je m'étais endormi. C'était le soir. Il est probable que, le lendemain matin, je ne m'éveillai pas de bonne heure; et c'était pendant mon sommeil que les matelots, en arrangeant la cale, avaient rempli les vides qui m'avaient permis d'y entrer.

Je ne compris pas d'abord toute l'horreur de ma situation. J'étais enfermé, je savais de plus que tous mes efforts pour m'ouvrir un passage seraient complétement inutiles; mais les hommes vigoureux qui avaient empilé toutes ces caisses pouvaient les remuer une seconde fois, et je n'avais qu'à les appeler pour qu'ils vinssent immédiatement.

J'étais loin, hélas! de penser que mes cris les plus forts ne pouvaient être entendus; j'ignorais que l'écoutille, par laquelle je m'étais introduit dans la cale, était maintenant couverte de ses panneaux, recouverts à leur tour d'une épaisse toile goudronnée, qui devait peut-être y rester jusqu'à la fin du voyage. Quand même l'écoutille n'eût pas été fermée, il y avait peu de chances pour que ma voix fût entendue; l'épaisseur de la cargaison l'aurait interceptée, ou elle aurait été couverte par le bruit des flots et par celui du vent.

Comme je vous le disais, mon inquiétude fut d'abord peu sérieuse; je ne me préoccupais que du temps plus ou moins long que j'aurais à passer avant d'avoir de l'eau, car ma soif était vive. Pour que je pusse sortir de la cale, il faudrait enlever les caisses qui se trouvaient au-dessus de moi; cela devait demander beaucoup de travail, et jusque-là je souffrirais énormément, car le besoin de boire devenait de plus en plus impérieux.

Ce n'est qu'après avoir crié de ma voix la plus aiguë, frappé sur les planches à coups redoublés, répété mes cris et mes coups mainte et mainte fois, sans recevoir de réponse, que je compris ma situation. Elle m'apparut dans toute son horreur: pas moyen de remonter sur le pont, aucun espoir d'être secouru; j'étais enseveli tout vivant sous les marchandises qui remplissaient la cale.

Je criai de nouveau, j'y employai toutes mes forces, et ne m'arrêtai qu'au moment où ma gorge ne rendit plus aucun son. J'avais prêté l'oreille à différents intervalles, espérant toujours une réponse; mes cris éveillaient tous les échos de ma tombe; mais pas une voix ne répondait à la mienne.

J'avais entendu chanter les matelots pendant qu'ils levaient l'ancre; mais à présent tout était silencieux; le navire était immobile, les vagues restaient muettes, et si, dans un calme pareil, les grosses voix de l'équipage n'arrivaient pas jusqu'à moi, comment pouvais-je espérer que mes cris d'enfant parvinssent aux oreilles de ceux qui ne m'écoutaient pas?

C'était impossible; on ne pouvait pas m'entendre, et j'étais condamné à mort, condamné sans appel.

J'en avais la conviction, et aux souffrances du mal de mer succédait un affreux désespoir. Les douleurs physiques revinrent et, se joignant à la torture morale, produisirent une agonie que je ne saurais vous dépeindre. Je ne pus y résister; mes forces m'abandonnèrent, et je tombai, comme atteint de paralysie.

Malgré ma stupeur, je n'avais pas perdu connaissance; il me semblait que j'allais mourir, et je le désirais sincèrement. Puisque la mort est inévitable, pensais-je, il valait mieux qu'elle mît le plus tôt possible un terme à mes souffrances. Je suis persuadé que si je l'avais pu, j'aurais hâté ma dernière heure; mais j'étais trop faible pour me tuer, quand même j'aurais eu des armes à ma disposition. J'avais totalement oublié que j'en possédais une, tant il y avait de confusion dans mon esprit!

Vous êtes étonné d'apprendre que je désirais mourir; mais pour se faire une juste idée de l'étendue de mon désespoir, il faudrait avoir passé par la position où j'étais alors; et Dieu veuille qu'elle vous soit épargnée!

Toutefois on ne meurt pas du mal de mer, et le désespoir ne suffit pas pour tuer l'homme; il est plus difficile qu'on ne pense de sortir de ce bas monde.

Ma torpeur augmenta de plus en plus; je devins complétement insensible, et restai longtemps dans cet état voisin de la mort.

À la fin cependant, je repris connaissance; peu à peu je retrouvai une partie de mes forces. Chose étrange! la faim se faisait vivement sentir; car le mal de mer aiguise l'appétit d'une façon toute spéciale. Néanmoins, la soif me torturait davantage, et ma souffrance était d'autant plus vive que je ne voyais aucun moyen de la calmer. Il me restait un peu de biscuit, je pouvais encore me rassasier une fois; mais où trouver de l'eau pour éteindre le feu qui me desséchait les veines?

Il n'est pas nécessaire de vous rapporter les réflexions poignantes qui me venaient à l'esprit; qu'il vous suffise de savoir que ce paroxysme d'une douleur sans nom amena un délire dont j'eus un instant conscience, et qui, à mon grand soulagement, se termina par un profond sommeil.

Le corps épuisé perdit le sentiment de ses douleurs, et l'esprit oublia ses tourments.


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