CHAPITRE XXII.

Soif.

Cet instant de repos fut de bien courte durée, un cauchemar effroyable ne tarda pas à troubler mon sommeil, et me réveilla brusquement, pour me rendre à une réalité plus affreuse que mes rêves.

Il me fut d'abord impossible de deviner où j'étais; mais il me suffit d'allonger les bras pour me rappeler toute l'horreur de ma situation. De chaque côté, mes mains rencontraient les murailles de mon cachot; à peine avais-je assez de place pour me retourner, et, si mince que je fusse alors, un autre enfant de ma taille aurait empli tout le reste de ma cellule.

Mon premier mouvement, dès que j'eus reconnu ma position, fut de crier de toutes mes forces. Je conservais toujours l'espoir qu'on finirait par m'entendre; j'ignorais, comme je l'ai dit plus haut, l'énorme quantité de marchandises qui se trouvaient au-dessus de ma tête, et je ne savais pas que toutes les écoutilles de l'entre-pont étaient fermées.

Il est heureux que je n'en aie pas su davantage, autrement je serais devenu fou; mais les lueurs d'espérance qui, de temps en temps, suspendaient mes tortures, soutinrent ma raison jusqu'au moment où il me fut permis d'envisager mon sort avec calme, et de lutter contre le péril qui me menaçait.

Comme avant de m'endormir, je jetai des cris perçants jusqu'à ce que la voix me fît défaut; et lorsque j'eus désespéré de me faire entendre, je retombai dans l'état d'atonie, puis de torpeur, où le sommeil m'avait trouvé. Néanmoins cet engourdissement qui s'était emparé de mon esprit laissait à la douleur physique tout ce qu'elle avait d'affreux; j'étais dévoré par la soif, qui, arrivée à ce point d'exaspération, est peut-être le plus grand de tous les supplices. Je n'aurais jamais pensé que le manque d'un peu d'eau pût vous causer des tortures aussi vives. En lisant que des naufragés ou des voyageurs égarés dans le désert étaient morts de soif, après une horrible agonie, j'avais toujours cru à l'exagération de l'auteur. Comme tous les enfants de l'Angleterre, né dans un pays où l'on rencontre à chaque pas des sources et des ruisseaux, je n'avais jamais eu soif. Peut-être, lorsqu'en été je jouais au milieu d'un champ ou sur le bord de la mer, avais-je éprouvé cette sensation bien connue qui vous fait souhaiter un verre d'eau; mais ce n'est pas une douleur, et l'espèce de malaise que l'on ressent alors est plus que compensé par la satisfaction que l'on éprouve en se désaltérant. Il est rare que ce besoin soit assez impérieux pour vous faire boire une eau marécageuse; la délicatesse de vos habitudes conserve toutes ses répugnances: ceci n'est que le premier degré de la soif, et moins une douleur qu'un plaisir, par la confiance où l'on est de trouver bientôt à boire. Mais perdez cette conviction rassurante, soyez certain, au contraire, qu'il n'y a dans les environs ni lac, ni fleuve, ni ruisseau, ni fontaine, pas même de fossé bourbeux; que vous êtes à cent kilomètres de la source la plus voisine, et la soif, que vous supportez facilement, prendra un nouveau caractère et sera des plus douloureuses.

Il est possible que j'eusse parfois été aussi longtemps sans boire, et que je n'en eusse pas éprouvé la souffrance qui me torturait au moment dont nous parlons; mais je n'avais jamais eu l'atroce perspective de voir grandir ma soif et de rester dans l'impossibilité de la satisfaire: c'est là ce qui était cause de mes angoisses.

Je n'avais pas une faim excessive, mes provisions, d'ailleurs, n'étaient pas complétement épuisées; mais quand mon appétit aurait été plus fort, j'aurais craint d'augmenter ma soif en mangeant. C'est ce qui m'était arrivé lors de mon dernier repas; et ma gorge brûlante ne demandait qu'un peu d'eau, ce qui, à cette heure me paraissait la chose du monde la plus précieuse.

C'était le supplice de Tantale: je n'avais pas d'eau sous les yeux, mais je l'entendais sans cesse battre les flancs du navire; de l'eau de mer, j'en conviens, je n'aurais pas pu la boire, quand même elle eût été à ma portée, mais c'était le murmure de l'eau qui frappait mes oreilles, et il ajoutait à mes souffrances tout ce que la tentation a d'exaspérant.

Je ne doutais pas que la soif ne dût me tuer dans un délai plus ou moins long. Combien durerait mon agonie? J'avais entendu parler d'hommes qui étaient morts de soif après des tortures indicibles; j'essayai de me rappeler le nombre de jours qu'ils avaient souffert, et je ne pus y parvenir. Six ou sept, pensai-je. Cette idée m'épouvanta. Comment supporter pendant une semaine l'angoisse que j'endurais? C'était au-dessus de mes forces, et je demandai à la mort de mettre un terme plus rapide à mes douleurs.

Mais l'espérance allait revenir. J'avais à peine cédé à cet accès de découragement, lorsque j'entendis un son qui changea le cours de mes pensées, et me causa autant de bonheur que j'avais eu d'angoisses.

Son plein de charme.

J'étais accoudé à l'une des poutres du navire, qui traversait ma cabine, et qui la divisait en deux parties presque égales. C'était simplement pour changer de position que j'avais pris cette attitude, car j'étais las d'être couché sur les planches; depuis l'heure de mon premier réveil dans la cale j'avais essayé de toutes les postures, sans parvenir à me trouver bien dans aucune; je m'étais levé, quoiqu'il me fallut courber la tête; j'avais pris tous les degrés d'inclinaison, je m'étais allongé sur le dos, sur le ventre, sur les côtés, je m'étais replié en Z, en S, et je n'en étais pas moins courbaturé.

Je me trouvais donc soutenu par l'une des côtes du navire, et ma tête penchée en avant, reposait presque sur la grande futaille où j'appuyais la main.

Il en résultait que mon oreille effleurait les douelles de chêne; et c'est de la sorte que j'entendis le son plein de douceur qui opéra chez moi un revirement si prompt et si heureux.

Rien n'était plus facile à reconnaître que cette voix bénie qui frappait mon oreille: c'était le glouglou d'un liquide remuant dans la futaille, par suite des ondulations du navire.

À la première de ces notes harmonieuses que rendait le contenu de la barrique, j'avais tressailli d'une joie facile à comprendre; mais réprimant aussitôt mes transports, je voulus m'assurer du fait, dans la crainte d'être le jouet d'une illusion.

La joue appliquée sur le bois de la grosse tonne, l'haleine suspendue, toutes les facultés de mon être concentrées dans ma puissance auditive, j'attendis que le bâtiment éprouvât une secousse assez grande pour la communiquer au fluide que renfermait le tonneau.

L'attente me parut d'une longueur excessive, mais ma patience fut enfin récompensée:Glou, glou, gli, gli, glou, glou; cela ne faisait pas le moindre doute, la futaille était pleine d'eau!

Un cri de joie s'échappa de mes lèvres; j'éprouvais ce que ressent un malheureux qui est en train de se noyer, et qui, au moment où il allait rendre l'âme, se retrouve près du rivage.

La réaction fut si vive que je faillis m'évanouir; je serais tombé sans la pièce de bois à laquelle je restai appuyé, dans un état de vertige qui m'était jusqu'à la conscience de mon bonheur.

Toutefois je ne demeurai pas longtemps dans cette demi-insensibilité; la soif me rappela bientôt à moi-même, et je me rapprochai de la futaille.

Dans quel but? Je voulais chercher la bonde, la retirer bien vite, et boire; je ne pouvais avoir d'autre intention.

Hélas; ma joie devait s'éteindre aussi promptement qu'elle était née. Je fus néanmoins quelque temps avant d'en arriver là; il me fallut d'abord parcourir avec les mains toute la surface de la barrique, en palper toutes les douelles, avec le tact soigneux qui caractérise les aveugles; et je recommençai l'opération plus d'une fois avant d'accepter la triste certitude que la bonde se trouvait du côté de la muraille, il m'était impossible de l'atteindre, et la précieuse barrique m'était complétement fermée.

Je savais que tous les tonneaux ont une seconde ouverture, située à l'un des deux fonds, et je m'étais mis en quête de celle qui devait exister à ma futaille; mais le premier mouvement que je fis m'annonça que les deux bouts en étaient bloqués, l'un par une caisse, l'autre par la seconde barrique mentionnée dans l'inventaire de ma cellule.

Il me vint à l'esprit que cette dernière pouvait également contenir de l'eau, et j'en commençai l'inspection; mais je ne pus tâter qu'une faible partie de son étendue, et n'y rencontrai que la surface unie du chêne, qui m'opposait la résistance du roc.

C'est alors que je retombai dans ma misère, et que je me livrai à tout ce que le désespoir a de plus cruel. Plus que jamais la tentation était vive; j'entendais l'eau à trois centimètres de mes lèvres, et je ne pouvais pas la goûter. Oh! si j'avais pu seulement en humecter ma gorge brûlante!

S'il y avait eu près de moi une hache, et que ma prison eût été assez haute pour que je pusse m'en servir, comme j'aurais largement ouvert cette grande citerne pour m'abreuver de son contenu! Mais je n'avais pas de hache, pas d'instruments tranchants, et sans une bonne lame comment percer ou fendre ces douelles de chêne, aussi impénétrables pour moi que du fer? Quand même j'aurais trouvé l'une ou l'autre des ouvertures de la futaille, avec quoi en aurais-je ôté le bondon, arraché le fausset? Je n'y avais pas songé dans mon élan de bonheur; mais il était impossible de le faire avec mes doigts, sans tenailles, sans levier d'aucune espèce.

Je crois m'être levé en chancelant, pour examiner de nouveau la barrique; je n'en suis pas sûr, tant j'étais foudroyé par la déception amère qui avait suivi ma joie; il m'est resté néanmoins un vague souvenir d'avoir machinalement exploré le dessus du tonneau, essayé de mouvoir la caisse; et plus consterné que jamais de l'inutilité de mes efforts, d'être revenu me coucher, en proie au plus morne désespoir.

J'ignore combien de temps dura cette nouvelle crise; mais je me souviens toujours du fait qui dissipa la fatale influence sous laquelle je succombais, et qui me rendit toute mon activité.

La barrique est mise en perce.

Étendu sur les planches de ma cellule, la tête reposant sur mon bras, je sentis quelque chose me blesser à la cuisse; était-ce un nœud du bois ou un caillou sur lequel j'étais couché? dans tous les cas c'était un objet qui me faisait souffrir, et j'étendis la main pour l'éloigner. À ma grande surprise je ne trouvai rien par terre, le plancher était parfaitement uni, et l'objet qui me faisait mal se trouvait dans ma poche.

Qu'est-ce que cela pouvait être? je ne me le rappelais nullement; j'aurais pu croire que c'était un morceau de biscuit, si je n'avais été sûr d'avoir placé mes provisions dans la poche de ma veste. Je palpai celle de ma culotte, elle renfermait un objet allongé, aussi dur que le fer, et je ne me rappelais pas avoir emporté autre chose que du biscuit et du fromage.

Je me mis à mon séant pour fouiller dans ma poche, car il m'était impossible de deviner ce qui s'y trouvai; et j'eus ainsi le mot de l'énigme: cet objet long et dur n'était ni plus ni moins que le couteau dont Waters m'avait fait présent. Je l'avais fourré dans ma culotte par un mouvement irréfléchi, et l'avais ensuite oublié.

Cette découverte me parut d'abord insignifiante, elle me rappela tout simplement la bonté du matelot, bonté qui contrastait avec la rudesse du lieutenant; c'était la seule pensée que j'avais eue au moment où cette lame précieuse m'avait été donnée. Tout en faisant cette réflexion, j'ôtai le couteau de ma poche, et l'ayant jeté au loin pour qu'il ne me gênât plus, je me recouchai sur les planches.

Mais à peine venais-je de m'y étendre, qu'une idée subite me traversa l'esprit et me fit relever avec autant de promptitude que si je m'étais appuyé sur du fer rouge. Toutefois ce n'était pas la douleur qui m'inspirait ce mouvement rapide, au contraire, c'était une joyeuse espérance. Je me disais qu'avec cette lame j'avais le moyen de percer la futaille et de me procurer de l'eau.

Cela me paraissait tellement facile, que je ne doutai pas un instant de la possibilité du fait, et que mon désespoir s'évanouit pour faire place à la joie la plus vive.

Je cherchai mon couteau, je le retrouvai, et m'en emparai avec ardeur; c'est tout au plus si je l'avais regardé quand je l'avais reçu des mains de Waters, maintenant je l'examinais avec soin, je le palpais dans tous les sens, j'en calculais la force autant qu'il m'était permis de le faire, et je me demandais quelle était la meilleure manière de m'en servir pour arriver au but que je me proposais.

C'était un bon couteau, avec un manche en bois de cerf, une lame aiguë, solide et bien trempée, un de ces couteaux qui, lorsqu'ils sont ouverts, n'ont pas moins de vingt-cinq centimètres de longueur, et qu'en général les matelots portent suspendus à une ficelle passée autour du cou. Je fus enchanté de mon examen, de l'épaisseur et du fil de l'acier; car il me fallait un bon instrument pour forer cette douelle de chêne.

Si je vous décris avec autant de détails les mérites de mon couteau, c'est que je ne saurais trop vous en faire l'éloge, puisque sans lui je n'aurais pas survécu à mes misères, et ne vous raconterais pas les hauts faits qu'il m'a permis d'accomplir.

Ayant donc passé le doigt à plusieurs reprises sur ma bonne lame, afin de me familiariser avec elle; l'ayant ouverte et fermée dix ou douze fois, pour en essayer le ressort, je m'approchai de la barrique, afin d'en attaquer le chêne.

Vous êtes surpris de me voir agir avec cette lenteur quand la soif me torturait; vous ne comprenez pas que j'aie pris toutes ces précautions; vous pensiez que j'allais me mettre aussitôt à faire un trou, n'importe comment, pourvu que je pusse me désaltérer. Toute ma patience fut soumise à une rude épreuve; mais j'ai toujours été d'un caractère réfléchi, même quand j'étais enfant, et je sentais, à l'heure dont je vous parle, que tout le succès de mon entreprise pouvait dépendre du soin que j'y apporterais. J'avais en perspective la mort la plus affreuse; une seule chose devait me sauver, c'était d'ouvrir la barrique, pour cela mon couteau m'était indispensable. Supposez qu'en agissant avec précipitation, je vinsse à en briser la lame, seulement à en casser la pointe, c'était fini, ma mort était certaine.

Ne soyez donc plus étonnés du soin que je prenais de ne rien compromettre. Il est vrai de dire que si j'avais réfléchi davantage, je ne me serais pas donné tant de peine. Quand j'aurais eu la certitude de me désaltérer, à quoi cela devait-il me servir? J'aurais apaisé ma soif; mais la faim? comment la satisfaire? On ne se nourrit pas avec de l'eau; où trouver des aliments?

C'est une chose bizarre, mais cette idée ne me vint pas. Je n'étais point encore affamé, et la crainte de mourir de soif était jusqu'alors ma seule préoccupation. Plus tard, je devais, hélas! éprouver les mêmes terreurs au sujet du manque de nourriture; mais n'anticipons pas.

Je choisis, sur le côté de la barrique, un endroit où la douelle paraissait être endommagée. Précisément cela se trouvait un peu au-dessous de la moitié de la futaille, et c'était une condition qui me semblait indispensable. La barrique pouvait n'être qu'à moitié pleine, et il fallait absolument la mettre en perce au-dessous du niveau de l'eau, sans quoi j'aurais travaillé en pure perte.

Me voilà donc à l'ouvrage; malgré mon impatience, j'étais satisfait de la rapidité de ma besogne. Mon couteau se comportait à merveille, et si épais que fût le chêne de la futaille, il avait affaire à de l'acier plus dur que lui. Peu à peu les esquilles de bois se détachèrent, et ma bonne lame s'enfonça dans la douelle.

J'avais fini par si bien me familiariser avec les ténèbres, que je ne ressentais plus cette impuissance dont chacun est frappé en tombant dans une nuit profonde. Mes doigts avaient acquis une délicatesse de toucher singulière, ainsi qu'on le remarque chez les aveugles. Je travaillais avec autant de facilité que si j'avais été en plein jour, et je ne pensais même pas à la lumière qui me manquait.

Sans aucun doute, un charpentier, avec son ciseau à mortaise, ou un tonnelier, avec son vilebrequin, aurait été plus vite que moi; mais j'avais la certitude que j'avançais dans mon œuvre, et je n'en demandais pas davantage.

La crainte de briser mon couteau, crainte que j'avais toujours présente à l'esprit, m'empêchait de me hâter; je me souvenais du proverbe: «Plus on se presse, moins on arrive,» et je maniais mon outil avec un redoublement de prudence.

Il y avait une heure que je travaillais, quand j'approchai de la surface intérieure de la douelle; je le voyais à la profondeur de l'excavation que j'avais faite.

Ma main trembla, mon cœur battit avec violence, ce fut un moment d'incroyable émotion, une inquiétude affreuse s'emparait de mon esprit: était-ce bien de l'eau que j'allais trouver? Ce doute m'était déjà venu plusieurs fois, mais jamais avec cette vivacité.

Oh! mon Dieu! si, au lieu d'eau, cette futaille contenait de rhum ou de l'eau-de-vie, seulement du vin! Je savais que pas un de ces liquides n'éteindrait ma soif; peut-être la calmeraient-ils un instant, mais elle reviendrait ensuite plus dévorante que jamais; et, perdant mon seul espoir, je mourrais, tué par l'ivresse, comme tant d'autres malheureux.

Le fluide perlait déjà entre la douelle et mon couteau; j'hésitais à faire la dernière entaille, j'avais peur de ce qui allait en sortir!

Mais la soif triompha de mes inquiétudes; je poussai mon outil, et les dernières fibres du chêne cédèrent. Au même instant, un jet rapide et froid s'échappa de la barrique, me mouilla les mains et se répandit sur ma manche.

Un dernier tour de lame agrandit l'ouverture. Je retirai mon couteau, le jet sortit avec force, et mes lèvres s'y appliquèrent avec délices. Ce n'était ni de la liqueur, ni du vin, mais une eau fraîche et pure comme celle qui jaillit du rocher.

Le fausset.

Comme je bus de cette eau délicieuse! je ne croyais pas pouvoir m'en rassasier. À la fin cependant la quantité d'eau absorbée fut suffisante, et je ne sentis plus la soif.

[Illustration]Comme je bus cette eau délicieuse.

Comme je bus cette eau délicieuse.

Toutefois ce résultat ne fut pas immédiat; la première libation ne me désaltéra qu'un instant; mes lèvres se rapprochèrent bientôt de la barrique, et j'y revins à plusieurs reprises avant d'être complétement soulagé.

Il est impossible, même à l'imagination la plus puissante, de se figurer les tortures de la soif; il faut les avoir ressenties pour s'en faire une idée; qu'on juge de leur violence par les expédients auxquels ont eu recours ceux qui les ont subies. Et pourtant, malgré cette angoisse indicible, aussitôt qu'on a bu largement, la douleur s'évanouit avec la rapidité d'un songe; il n'est pas de souffrance comparable qui soit aussi vite guérie.

Ma soif était dissipée, et le bien-être succédait à mon supplice. Toutefois, je n'en perdis pas ma prudence habituelle; durant les intervalles que j'avais mis entre mes libations, j'avais eu bien soin de fermer l'ouverture de la barrique, en y fourrant le bout de mon index en guise de fausset. Quelque chose me disait de ne pas gaspiller le précieux liquide, et je résolus d'obéir à cette pensée pleine de prudence.

Mais à la longue je me fatiguai de rester ainsi, le doigt passé dans la douelle, et je cherchai un objet qui pût me servir de bouchon. Impossible de rien trouver, pas la moindre baguette, le plus petit morceau de bois dont on pût faire une cheville, J'avais toujours mon index à la futaille, je n'osais pas l'en ôter, et cela paralysait mes recherches.

Comment faire? Je pensai au fromage qui me restait, et je le tirai de ma poche; il s'émietta dès que je voulus m'en servir; du biscuit n'eût pas été meilleur; c'était fort embarrassant.

Tout à coup je songeai à ma veste. Elle était de gros molleton, et en en déchirant un morceau, je pouvais boucher l'ouverture de la futaille.

À peine avais-je eu cette pensée, que mon couteau enlevait une pièce de mon habit, et que fourrant ce chiffon de laine dans la susdite ouverture, le poussant, le serrant avec la pointe de ma lame, je parvins à arrêter le liquide, bien qu'il suât légèrement à travers mon tampon; mais c'était peu de chose, et je m'en inquiétai d'autant moins, que cet expédient n'était que provisoire; pourvu qu'il me permît de trouver mieux, c'était tout ce que je demandais.

J'avais maintenant tout le loisir de la réflexion, et je n'ai pas besoin d'ajouter que le désespoir en fut bientôt la conséquence. À quoi me servirait d'avoir de l'eau? à me faire vivre quelques heures de plus, c'est-à-dire à prolonger mon agonie, car j'avais la certitude de mourir de faim, mes provisions étaient presque épuisées: deux biscuits et quelques miettes de fromage étaient tout ce qui me restait. À la rigueur cela pouvait suffire pour un repas; mais après?... viendrait la faim, puis la faiblesse, le vertige, l'épuisement complet et la mort.

Chose étrange! cette pensée ne m'était pas venue tant que la soif m'avait dominé. À différents intervalles j'en avais bien eu le soupçon; mais les tortures présentes me faisaient oublier celles de l'avenir.

Une fois que les premières avaient été calmées, je compris que la faim ne serait pas moins impitoyable que la soif, et le sentiment de bien-être que j'éprouvais disparut devant le sort qui m'attendait. Ce n'était pas même, de l'anxiété, qui laisse toujours un peu de place à l'espérance, c'était l'affreuse certitude de ne plus avoir que deux ou trois jours à vivre, et de les passer dans une agonie trop facile à imaginer.

Pas d'alternative: il fallait mourir d'inanition, à moins que je n'eusse recours au suicide. Je pouvais me tuer; je possédais une arme plus que suffisante pour exécuter ce projet; mais l'espèce de délire qui, dans les premiers instants de désespoir, m'aurait poussé immédiatement à cet acte de démence, était dissipé, et j'envisageais la situation avec une tranquillité d'esprit qui m'étonnait.

Trois genres de mort se présentaient d'eux-mêmes: la faim, la soif et un coup de couteau pouvaient également terminer ma vie; la première était inévitable, mais je pouvais choisir entre les trois supplices, et j'examinai quel était celui qui devait me faire le moins souffrir.

Ne soyez pas surpris de me voir livré à cet étrange calcul; songez à la position où je me trouvais, et qui ne me permettait pas d'avoir d'autre idée que celle de la mort.

Le premier résultat de mes réflexions fut d'éliminer la soif; je venais d'en subir les tortures, et je savais par expérience que de toutes les manières de quitter ce monde, c'est l'une des plus affreuses. Restaient la faim et le poignard. Je les pesai longtemps, en les comparant l'une à l'autre, sans savoir auquel des deux accorder la préférence. Malheureusement j'étais dépourvu de tout principe religieux; à cette époque, je ne savais même pas que ce fût un crime d'attenter à ses jours, et cette considération n'entrait pour rien dans mes pensées; la seule chose qui me préoccupait était, comme je l'ai dit plus haut, de choisir le genre de mort qui devait être le moins pénible.

Il faut cependant que le bien et le mal soient instinctifs; malgré mon ignorance de païen, une voix intérieure me disait qu'il était coupable de se détruire, alors même que le supplice vous sauvait du supplice.

Cette pensée triompha dans mon âme, et rappelant tout mon courage, je pris la résolution d'attendre les événements, quelle que pût être la date que Dieu eût fixée pour mettre un terme à mes souffrances.

Une caisse de biscuits.

Je pris non-seulement la résolution de ne pas me suicider, mais celle de vivre le plus longtemps possible. Bien que mes deux biscuits fussent insuffisants pour me faire faire un bon repas, je les partageai en quatre, et me promis de laisser entre chacune de mes collations autant d'intervalles que la faim me le permettrait.

Le désir de prolonger mon existence devenait de plus en plus vif depuis que j'avais ouvert la futaille; j'avais le pressentiment que ce n'était pas la faim qui me tuerait, tout au moins que je ne mourrais pas par inanition; et si léger, si fugitif que fût cet espoir, il soutint mon courage et me rendit un peu de force.

Je ne saurais dire où je puisais cette confiance; mais quelques heures auparavant je ne croyais pas trouver d'eau, et maintenant j'en avais assez pour me noyer; n'était-ce pas la Providence qui m'avait été favorable? Pourquoi me laisserait-elle mourir de faim, après m'avoir sauvé de la soif? Je ne voyais pas comment elle me délivrerait; mais la première chose était de vivre, et, je le répète, j'avais le pressentiment que j'échapperais à la faim.

Je mangeai la moitié d'un biscuit, j'avalai un peu d'eau, car la soif était revenue; puis ayant rebouché la futaille, je m'assis à côté d'elle. Je ne songeais pas à faire d'efforts; à quoi bon? Tout mon espoir reposait sur le hasard, ou plutôt sur la bonté divine, et j'attendis qu'elle voulût bien se manifester.

Néanmoins le silence et les ténèbres avaient quelque chose de si affreux que le murmure intérieur dans lequel résidait ma force devint de plus en plus faible, et fut bientôt étouffé par le découragement. Il y avait à peu près douze heures que j'avais mangé ma première part de biscuit; j'essayai d'attendre plus longtemps, ce fut impossible. Je dévorai le second morceau; bien loin de me rassasier, il m'affama davantage, et la quantité d'eau que je bus remplit mon estomac sans satisfaire mon appétit.

Six heures après, la troisième portion avait disparu, et ma faim croissait toujours; à peine attendis-je vingt minutes pour finir mon biscuit. C'était ma dernière bouchée; j'avais résolu de la faire durer jusqu'au quatrième jour; le premier n'était pas passé qu'il ne me restait plus rien. Que devenir? Je pensai à mes chaussures j'avais lu quelque part que des hommes s'étaient soutenus pendant quelque temps en mâchant leurs bottes, leurs guêtres ou leurs selles. Le cuir, étant un produit animal, conserve quelques propriétés nutritives, même après avoir été travaillé; et je songeai à mes bottines.

Comme je me baissais pour en défaire les cordons, je fus saisi par quelque chose de froid qui me tombait sur la tête; c'était un filet d'eau. Le chiffon que j'avais mis à la futaille en avait été repoussé, et l'eau s'échappait par l'ouverture que j'avais faite. Mon étonnement cessa dès que j'en connus la cause. Je bouchai le trou avec mon doigt, je cherchai ma futaine de l'autre main, et l'ayant retrouvée à tâtons, je la replaçai le mieux que je pus.

L'accident se renouvela, il se perdit beaucoup d'eau, et je pensai avec terreur que si la chose se répétait pendant que je serais endormi, la futaille serait vide à mon réveil; il fallait aviser. Par quel moyen? Cette question me tira de mon abattement; je cherchai autour de moi une bûchette, un copeau; je n'en trouvai pas. Je songeai aux douelles de la futaille dont l'extrémité dépassait le fond: c'était du cœur de chêne, recouvert de peinture, et sa dureté défia tous mes efforts. Avec de la persévérance j'y serais peut-être parvenu, mais il me vint à l'esprit qu'il me serait plus facile d'entamer le bois de la caisse; cela devait être du sapin, et non-seulement j'aurais moins de peine, mais la cheville que j'en tirerais vaudrait mieux comme bouchon.

Me retournant aussitôt vers le colis de bois blanc, j'en tâtai la surface pour l'attaquer au bon endroit. L'une des planches de côté faisait saillie; j'enfonçai mon couteau entre cette planche et la voisine, puis employant toute ma force, j'attirai mon outil vers le bas, en m'en servant comme d'un ciseau, pour détacher les pointes. Je n'avais pas renouvelé mon premier effort que la planche s'écartait déjà de celle où elle était clouée. Probablement que, dans l'arrimage, une secousse violente avait préparé la besogne. Toujours est-il que le haut de cette planche ne tenait plus à la paroi où il avait été fixé; j'enlevai mon couteau, je saisis la planche à deux mains et la tirai tant que je pus. Les planches grincèrent en s'arrachant, le bois éclata où elles me résistèrent; et je redoublai d'efforts, quand un bruit tout diffèrent éveilla mon attention: diverses choses, d'une certaine consistance, s'échappaient de la caisse et tombaient avec fracas sur le plancher.

Curieux de savoir ce que cela pouvait être, je suspendis mon travail, et cherchant à mes pieds, j'y trouvai deux objets d'égal volume, dont le contact me fit pousser un cri de joie.

On se rappelle que j'avais acquis au toucher la délicatesse d'un aveugle; mais alors même que ce sens eût été chez moi plus obtus que chez un autre, je n'en aurais pas moins reconnu ce que j'avais ramassé. Pas moyen de m'y méprendre: c'étaient bien deux biscuits.

Une pipe d'eau-de-vie.

Deux biscuits! chacun d'eux aussi large que le fond d'une assiette, d'une épaisseur d'un centimètre et demi; ronds et lisses, agréables au toucher et d'une belle couleur brune. J'en connaissais la nuance, car je le sentais avec les doigts, c'étaient de vrais biscuits de mer, biscuits de matelots, comme on les nomme pour les distinguer des biscuits blancs du capitaine qui sont à mon avis bien moins bons et bien moins nourrissants.

Qu'ils étaient savoureux! Jamais je n'avais rien mangé qui me fît autant de plaisir. Un second, un troisième, un quatrième furent engloutis; peut-être le cinquième et le sixième y passèrent-ils; j'avais trop faim pour les compter. Je les arrosai d'une eau copieuse, et c'est le repas dont j'ai gardé le meilleur souvenir.

À la jouissance qu'on éprouve à manger quand on a faim, et Dieu sait comme elle est grande, se joignait le bonheur que me causait ma découverte; plus d'inquiétude, la mort qui me menaçait tout à l'heure m'était bien et dûment épargnée; la Providence m'avait sauvé la vie. Toutefois sans l'effort que j'avais fait pour me procurer une cheville qui pût boucher ma futaille, elle m'aurait laissé périr.

Peu importe, me disais-je, avec ma provision d'eau et ma caisse de biscuits, je peux supporter ma captivité jusqu'au bout du voyage, quand même il durerait plusieurs mois. Je me confirmai dans cette idée par l'inspection de ma caisse: les biscuits roulaient sous ma main en claquant les uns contre les autres, ainsi que des castagnettes.

Quel son plein de charme! Quelle musique pour mes oreilles! J'enfonçai les bras dans ce monceau de biscuits avec autant de délices qu'un avare plonge les siens dans un tas d'or. Je ne me lassais pas de les palper, d'en saisir la dimension, l'épaisseur, de les tirer de la caisse, de les y remettre, de les placer avec ordre pour les déranger de nouveau et les replacer encore. Je m'en servais comme d'un tambour, d'une balle ou d'une toupie, et le plaisir que j'y trouvais fut longtemps à se calmer.

Il est difficile de décrire ce qu'on éprouve lorsqu'on échappe à la mort. Un danger vous laisse toujours de l'espoir, il y a de ces chances imprévues, de ces périls qui, en dépit de leur gravité, n'ont point de dénoûment tragique; on ne sait jamais si l'on n'en reviendra pas. Mais quand on a eu la certitude qu'il n'y avait plus qu'à mourir, et que par impossible on est sauvé, la réaction qui s'opère en nous est inexprimable. On a vu des hommes en perdre la tête, ou bien être foudroyés par la joie.

Je n'en perdis ni la vie ni la raison; mais quiconque m'aurait vu après l'ouverture de la caisse, aurait pu supposer que j'étais fou.

Je ne sais pas combien de temps auraient duré mes transports sans un fait qui les calma tout à coup en me forçant à réfléchir: l'eau s'échappait de la futaille. Le bruit des vagues m'avait empêché de l'entendre à mesure qu'elle tombait; elle glissait entre les planches, et sans doute elle coulait depuis la dernière fois que j'avais bu, car je ne me rappelais pas avoir remis le tampon. Il était possible que je l'eusse oublié dans mon ivresse, et la perte devait être considérable.

Une heure avant je m'en serais moins inquiété; j'aurais toujours eu plus d'eau qu'il m'en fallait pour le peu que j'avais à vivre; mais à présent c'était une chose bien différente. Je pouvais rester plusieurs mois enfermé près de cette futaille; chacune de ses gouttes d'eau m'était indispensable. Que deviendrais-je si elle tarissait avant qu'on fût au port? Je retomberais dans l'affreuse position d'où je m'étais cru sorti, et ne serais préservé de la faim que pour subir une mort plus douloureuse.

J'arrêtai l'eau immédiatement, d'abord avec mes doigts, puis avec le chiffon; et dès que celui-ci fut à sa place je me mis en devoir de le remplacer par une cheville, comme d'abord j'en avais eu le projet.

Il me fut facile de couper un morceau du couvercle de la caisse, de lui donner une forme conique, et d'en faire un bouchon exactement adapté à l'ouverture qu'il devait clore.

Brave matelot! que je le bénissais pour le couteau qu'il m'avait donné.

Mais combien du précieux liquide avais-je perdu?

Je me reprochais amèrement ma négligence, et je regrettais d'avoir percé la futaille aussi bas. C'était cependant une mesure de précaution; d'ailleurs à l'époque où je l'avais prise, je n'avais d'autre pensée que de boire le plus tôt possible.

Il était encore bien heureux que je me fusse aperçu de la fuite de l'eau; si j'avais attendu qu'elle s'arrêtât d'elle-même, il ne m'en serait pas resté pour une semaine.

Je cherchai à connaître l'étendue de la perte que l'avais faite. Il me fut impossible d'y arriver. Je frappai bien le tonneau à différents endroits; mais les craquements du navire et le bruissement de la mer ne me permirent pas déjuger avec exactitude de la différence des sons. Je crus entendre que la futaille sonnait le creux, ce qui annonçait un vide énorme, et j'abandonnai ces recherches qui, sans rien m'apprendre, me causaient une anxiété pénible. Heureusement que l'ouverture de la futaille n'était pas grande; mon petit doigt suffisait pour la fermer, et à cette époque il n'était guère plus gros qu'une plume de cygne. Il fallait beaucoup de temps pour qu'une masse d'eau considérable s'écoulât par un trou de cette dimension; je tâchai de me rappeler quand j'avais bu la dernière fois. Il ne me semblait pas qu'il y eût longtemps; mais dans l'état d'excitation ou plutôt d'ivresse où je me trouvais alors je n'étais pas à même d'apprécier la durée des heures, et j'échouai dans mes calculs.

Je me rappelais avoir entendu dire que les brasseurs, les tonneliers, tous les préposés aux caves des docks savent reconnaître la quantité de liquide renfermée dans un tonneau, sans avoir recours à la jauge; seulement j'ignorais leur procédé.

Il me venait bien à l'esprit un moyen de m'assurer de ce que je voulais apprendre: j'avais assez de connaissances hydrauliques pour savoir, qu'enfermée dans un tube, l'eau remonte toujours à une hauteur égale à celle d'où elle est partie. Si j'avais eu un siphon, je l'aurais attaché à l'ouverture de la futaille et découvert de la sorte jusqu'où cette dernière était pleine.

Mais je ne possédais ni siphon ni tube d'aucune espèce, et ne m'arrêta pas davantage à ce procédé.

Comme je venais de renoncer à cette idée, il m'en vint une autre d'une exécution tellement simple que je fus surpris de ne pas l'avoir eue tout d'abord. C'était de mettre la futaille en perce un peu plus haut qu'elle ne l'était déjà, puis successivement jusqu'à l'endroit où l'eau cesserait de couler. Je saurais alors à quoi m'en tenir. Si je commençais trop bas j'en serais quitte pour boucher ce premier trou avec une cheville, et ainsi des autres.

Cela devait, il est vrai, me donner beaucoup d'ouvrage; mais je n'en étais pas fâché; le travail fait passer le temps, et une fois occupé, je songerais moins à ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation.

Je pensai, toutefois, que d'abord il fallait mettre en perce la futaille qui se trouvait au bout de ma cabine. Si par hasard elle était remplie d'eau, je n'avais plus besoin de m'inquiéter; j'en aurais suffisamment pour faire le tour du monde.

Sans plus tarder, je m'approchai de la tonne en question et me mis à l'œuvre. J'étais moins surexcité que la première fois, le résultat n'ayant pas la même importance, et pourtant la déception que j'éprouvai fut bien vive lorsque la douelle, percée d'outre en outre, laissa échapper un jet d'eau-de-vie à la place de l'eau pure que j'avais espérée.

Il fallut revenir à mon premier dessein, reconnaître où en était ma provision d'eau, maintenant ma seule ressource.

Attaquant le chêne près du milieu de la futaille, je procédai comme je l'avais fait pour l'ouverture précédente, et après un travail d'une heure je sentis la mince pellicule de bois céder sous la pointe de mon couteau. Mon cœur battit bien fort: si le danger de mourir de soif n'était plus immédiat comme il l'avait été, il n'en existait pas moins, et je poussai un cri joyeux lorsque je sentis un filet humide me couler sur les doigts. Je m'empressai de clore cette ouverture et d'en pratiquer une autre à la douelle supérieure.

Le bois ne fut ni moins résistant, ni moins épais, mais j'eus la récompense de mes efforts en me sentant mouillé par l'eau qui sortait de la futaille.

Une troisième douelle fut traversée, j'obtins le même résultat. Une quatrième, et cette fois l'eau ne vint pas; cela n'avait rien de surprenant; j'étais presqu'à l'extrémité de la barrique; mais j'avais trouvé le liquide à l'avant dernière ouverture, et la futaille était encore pleine aux trois quarts. Dieu soit loué! j'en avais pour plusieurs mois avant de souffrir de la soif.

Enchanté de ma découverte, j'allai m'asseoir et dégustai un nouveau biscuit avec autant de délices que si j'avais mangé de la soupe à la tortue et de la venaison à la table du lord maire.

Rations.

Rien ne me causait plus d'inquiétude; j'étais d'une tranquillité parfaite. L'expectative d'être enfermé pendant six mois aurait été fort pénible en toute autre circonstance; mais après la crainte de la mort, crainte bien plus effroyable, dont j'étais délivré, mon emprisonnement ne me paraissait plus rien, et je résolus de le supporter avec une entière résignation.

J'avais six mois à passer dans mon cachot; il n'était pas probable que j'en sortisse avant la fin de ce terme. Six mois! c'est bien long pour un captif, bien long à passer, même dans une chambre où pénètre la lumière, où l'on trouve un lit, un bon feu, où l'on mange des repas bien préparés, où l'on voit chaque jour quelque figure humaine, où l'on entend sans cesse le bruit des pas, le son des paroles, où soi-même on a l'occasion d'échanger quelques mots avec l'individu qui vous garde.

Mais six mois dans un espace où je ne pouvais ni me redresser ni m'allonger entièrement, sans feu, sans matelas ni hamac, dans l'obscurité la plus profonde, respirant un air fétide, couché sur la planche, ne vivant que de pain sec et d'eau claire, triste régime, suffisant bien juste à l'homme pour l'empêcher de mourir; six mois sans la plus légère distraction, n'entendant rien que les craquements continuels du vaisseau et la plainte monotone des vagues, ou leurs grondements furieux, six mois d'une pareille existence n'offraient certes point une perspective agréable.

Cependant, je n'en fus pas attristé. Je me sentais trop heureux de ne pas mourir pour me préoccuper du genre de vie qui m'attendait. Ce n'est que plus tard que je devais me fatiguer de cette odieuse réclusion.

J'étais maintenant tout à ma joie et à la confiance qu'elle m'inspirait. Non pas que cette quiétude allât jusqu'à me faire oublier d'être prévoyant; j'en revenais toujours à la question des vivres: il était nécessaire de connaître ce que j'avais en magasin; j'en savais la nature, mais non la quantité, et je repris mes calculs, afin d'être certain que mes provisions dureraient jusqu'au bout du voyage.

Il m'avait semblé d'abord qu'une pareille caisse de biscuits était inépuisable, et que ma futaille ne pouvait pas tarir; mais après un instant de réflexion, j'eus des doutes à cet égard. Il suffit d'une quantité d'eau imperceptible pour emplir une citerne, lorsque cette eau coule sans cesse. Le contraire n'est pas moins vrai: la citerne se vide par une perte continue, quelque légère que soit cette déperdition constante. Et six mois, c'est bien long! cela fait presque deux cents jours.

Plus j'y pensais, plus je sentais s'ébranler ma confiance. Pourquoi ne pas mettre un terme à mon incertitude? me dis-je: mieux vaut savoir à quoi s'en tenir. Si j'ai assez, plus de tourment; si, au contraire, je suis menacé de la disette, je prendrai la seule mesure que la prudence indique, et me rationnerai dès aujourd'hui pour ne pas être pris plus tard au dépourvu.

Quand je me rappelle le passé, je suis surpris de la raison que j'avais alors pour mon âge. On ne sait pas jusqu'où peut arriver la prévoyance d'un enfant, lorsqu'il est en face d'un péril qui éveille l'instinct de conservation, et qui fait appel à toutes ses facultés.

Je pris six mois pour base de mes calculs, c'est-à-dire une période de cent quatre-vingt-trois jours; je ne fis pas même abstraction du temps qui s'était écoulé (à peu près une semaine) depuis que le navire était sorti du port. Cela devait suffire, et au delà, pour que le vaisseau fût arrivé au Pérou; mais en étais-je bien sûr?

On compte six mois pour faire la route que nous avions à franchir; était-ce la durée moyenne du voyage ou le terme le plus long qui lui fût assigné? Cela pouvait être celui d'une traversée rapide. J'étais, à cet égard, d'une ignorance complète.

Nous pouvions avoir un calme plat dans la région des tropiques, des tempêtes dans le voisinage du cap Horn, où les vents sont pleins de violence et de caprices; une foule d'obstacles pouvaient retarder la marche du navire et prolonger le voyage bien au delà des six mois.

C'est avec cette appréhension que je procédai à mon enquête. Il était bien simple de savoir quelles étaient mes ressources nutritives; je n'avais qu'à compter mes biscuits. J'en connaissais le volume, et deux par jours pouvaient me suffire, bien qu'il n'y eût pas de quoi engraisser sous ce régime. À la rigueur, un par jour m'aurait soutenu, et je me promis de les épargner le plus possible. Je n'aurais pas même eu besoin de les sortir pour les compter: la caisse, autant que je pouvais en juger, était de quatre-vingt-dix centimètres de long, soixante de large, et en avait trente de profondeur. Chacun des biscuits, épais d'environ deux centimètres, en avait quinze en diamètre, ce qui aurait donné trente-deux douzaines de ces biscuits pour faire le contenu de la caisse.

Mais ce n'était pas une peine, au contraire, c'était un jeu que de les compter un à un. Je les tirai de la boîte pour les y ranger de nouveau, et je trouvai en fin de compte les trente-deux douzaines, moins huit, dont je connaissais l'emploi.

Ces trente-deux douzaines me donnaient trois cent quatre-vingt-quatre biscuits; ôtez les huit que j'avais mangés, il en restait encore trois cent soixante-seize, qui, divisés par deux pour chaque ration quotidienne, ne dureraient pas moins de cent quatre-vingt-huit jours. C'était un peu plus de six mois; mais dans la crainte où j'étais que le voyage ne durât plus longtemps, il me parut nécessaire de diminuer la ration que je m'étais allouée d'abord.

Toutefois s'il y avait une autre caisse de biscuits derrière celle que j'avais ouverte, cela m'assurerait contre toutes les chances de disette; je me ferais des rations plus copieuses, et serais plus tranquille pour l'avenir. Qu'y avait-il à cela d'impossible? Au contraire, la chose était probable. Je savais que, dans l'arrimage d'un navire, on ne se préoccupe pas de la nature des objets qu'on place, mais de leur forme et de leur volume; d'où il résulte que les choses les plus disparates sont juxtaposées, d'après la dimension de la caisse, de la barrique ou du ballot qui les renferme. Il était donc possible de rencontrer deux caisses de biscuits à côté l'une de l'autre.

Mais comment le savoir? Je ne pouvais pas faire le tour de celle que je venais de vider; j'ai dit plus haut qu'elle fermait complétement l'ouverture par laquelle je m'étais introduit. Me faufiler par-dessus était impraticable, et je ne pouvais pas davantage me glisser par-dessous.

«Ah! m'écriai-je, sous l'inspiration d'une idée subite, je vais passer à travers.»

Ce n'était pas extrêmement difficile: la planche que j'avais arrachée, et qui appartenait au couvercle, laissait une ouverture assez grande pour y fourrer mon corps. Je pouvais donc gagner l'intérieur de la caisse, en percer le fond avec mon couteau, et, par ce nouveau trou, m'assurer de ce qu'il y avait derrière.

Immédiatement je fus à la besogne: j'élargis un peu l'entrée du colis, de manière à y travailler plus à l'aise, et j'attaquai la planche qui était en face de moi. Le sapin dont elle était composée m'offrait peu de résistance; toutefois, je n'avançai pas, et j'eus une autre idée. Je venais de découvrir que le fond était simplement fixé aux parois avec des pointes, et qu'avec un marteau, ou un maillet, il serait facile de l'en déclouer. Je n'avais ni marteau ni mailloche, mais des talons qui pouvaient m'en servir. Je me plaçai horizontalement, saisis de chaque main l'un des montants de la caisse, et donnai de si vigoureux coups de pied, que bientôt l'une des planches du fond se détacha et alla se heurter contre un objet pesant qui l'empêcha d'aller plus loin.

Je me retournai bien vite pour examiner mon succès. Les pointes étaient arrachées, mais la planche se tenait toujours debout, et ne permettait pas de sentir ce qui se trouvait derrière elle.

Après beaucoup d'efforts, je réussis néanmoins à la pousser un peu de côté, puis à la faire descendre, et j'obtins un vide assez grand pour y passer la main.

C'était une caisse que rencontrèrent mes doigts, une caisse d'emballage pareille à celle que j'avais brisée; mais rien ne m'en faisait pressentir le contenu. Je renouvelai mes efforts, et finis par mettre le fond détaché dans une position horizontale, de manière qu'il ne me fît plus obstacle. Il y avait à peine cinq centimètres d'une caisse à l'autre, et, reprenant mon couteau, j'attaquai le nouveau colis avec une ardeur qui ne tarda pas à y pratiquer une brèche.

Hélas! quelle déception! Je trouvai une matière laineuse, des couvertures ou du drap tellement comprimé, qu'il offrait à la main la résistance d'un morceau de bois; mais de biscuits, pas un atome. Je n'avais plus qu'à me contenter de la première caisse, et à diminuer mes rations pour conserver la chance de ne pas mourir de faim.

Jaugeage du tonneau.

Je rangeai d'abord tous les biscuits, opération indispensable, car j'étais si à l'étroit qu'ils occupaient la moitié de ma cabine et m'empêchaient de me retourner. Pour les faire tenir dans la caisse, je fus obligé d'en faire des piles régulières, et de les remettre avec soin, tels que le fournisseur les y avait placés; lorsque j'eus compté mes trente et une douzaines, plus quatre biscuits, il ne resta d'autre vide que l'espace où avaient été les huit que j'avais fait disparaître.

J'avais maintenant le compte exact de mes provisions de bouche, du moins quant au solide. Je résolus de ne jamais dépasser ma ration (deux biscuits par jour), et de la rogner toutes les fois que, par une cause ou par une autre, je me sentirais plus capable de supporter la faim. Cette disposition économique, si toutefois je l'observais avec fidélité, rejetterait l'époque du dénûment absolu bien au delà des six mois du voyage ordinaire.

Il n'était pas moins indispensable de régler ma portion d'eau quotidienne; mais il restait toujours à établir la quantité contenue dans la futaille, afin de la diviser en autant de rations que j'avais de parts de biscuit. Comment arriver là? C'était une ancienne tonne de vin ou d'eau-de-vie, du moins, je le présumais, car, sur les navires de cette espèce, c'est en général ce qui sert à embarquer la provision d'eau pour l'équipage. Si j'avais pu savoir quelle sorte de liquide elle avait contenu jadis, il m'aurait été facile de faire mon calcul, et d'une façon exacte: je possédais sur le bout du doigt ma table des liquides, la plus difficile de toutes. Elle m'avait valu tant de coups de férule, que j'avais fini par la répéter d'un bout à l'autre sans me tromper d'un gallon11. Pipes, tonneaux, pièces et futailles, barils de liqueurs, tonnes de vin, je savais distinguer tous ces termes, et j'en pouvais dire la capacité, pourvu toutefois qu'ils fussent qualifiés par leur contenu. Était-ce du rhum, de l'eau-de-vie, du gin, ou du porto, du malaga, du ténériffe, du madère, qu'il y avait eu dans ma tonne? Je m'imaginais reconnaître le parfum du xérès; c'eût été alors une belle et bonne pipe de cent huit gallons. Mais ce pouvait être le bouquet du madère, du vin du Cap, ou de Marsala, et ma pipe ne serait plus alors que de quatre-vingt-douze gallons et si c'était du porto, mieux encore du whisky d'Écosse, j'aurais en cent vingt gallons. Quant à cela, je ne m'y serais pas trompé; j'aurais reconnu tout de suite, en buvant, cette saveur particulière que le whisky donne à l'eau, quelle que soit sa dose infinitésimale.


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