—Mais, interrompit Acté d'une voix tremblante, mais si Britannicus fut réellement empoisonné, comment se fait-il que l'esclave dégustateur n'éprouva point les effets du poison? Britannicus, dit-on, était atteint d'épilepsie depuis son enfance, et peut-être qu'un de ces accès....
—Oui, oui, voilà ce que dit Néron!... et c'est en ceci qu'éclata son infernale prudence.
—Oui, toutes les boissons, tous les mets que touchait Britannicus étaient dégustés auparavant; mais on lui présenta un breuvage si chaud que l'esclave put bien le goûter, mais que l'enfant ne put le boire; alors on versa de l'eau froide dans le verre, et c'est dans cette eau froide qu'était le poison. Oh! poison rapide et habilement préparé, car Britannicus, sans jeter un cri, sans pousser une plainte, ferma les yeux et se renversa en arrière. Quelques imprudents s'enfuirent!... mais les plus adroits demeurèrent, tremblants et pâles, et devinant tout. Quant à Néron, qui chantait à ce moment, il se pencha sur son lit, et, regardant Britannicus:
—Ce n'est rien, dit-il, dans un instant la vue et le sentiment lui reviendront. Et il continua de chanter. Et cependant, il avait pourvu d'avance aux apprêts funéraires, un bûcher était dressé dans le Champ-de-Mars; et, la même nuit, le cadavre, tout marbré de taches violettes, y fut porté. Mais, comme si les dieux refusaient d'être complices du fratricide, trois fois la pluie qui tombait par torrents éteignit le bûcher! Alors Néron fit couvrir le corps de poix et de résine; une quatrième tentative fut faite, et cette fois le feu, en consumant le cadavre, sembla porter au ciel, sur une colonne ardente, l'esprit irrité de Britannicus!
—Mais Burrhus! mais Sénèque!... s'écria Acté.
—Burrhus! Sénèque! reprit avec amertume la femme inconnue; on leur mit de l'argent plein les mains, de l'or plein la bouche, et ils se turent!...
—Hélas! hélas! murmura Acté.
—De ce jour, continua celle à qui tous ces secrets terribles semblaient être familiers, de ce jour Néron fut le noble fils des Aenobarbus, le digne descendant de cette race à la barbe de cuivre, au visage de fer et au cœur de plomb: de ce jour, il répudia Octavie, à qui il devait l'empire, l'exila dans la Campanie, où il la fit garder à vue, et, livré entièrement aux cochers, aux histrions et aux courtisanes, il commença cette vie de débauches et d'orgies qui depuis deux ans épouvante Rome. Car celui que tu aimes, jeune fille, ton beau vainqueur olympique, celui que tout le monde appelle son empereur, celui que les courtisans adorent comme un dieu, lorsque la nuit est venue, sort de son palais déguisé en esclave, et, la tête coiffée d'un bonnet d'affranchi, court, soit au pont Milvius, soit dans quelque taverne de la Suburrane, et là, au milieu des libertins et des prostituées, des portefaix, des bateleurs, au son des cymbales d'un prêtre de Cybèle ou de la flûte d'une courtisane, le divin César chante ses exploits guerriers et amoureux; puis, à la tête de cette troupe chaude de vin et de luxure, parcourt les rues de la ville, insultant les femmes, frappant les passants, pillant les maisons, jusqu'à ce qu'il rentre enfin au palais d'or, rapportant parfois sur son visage les traces honteuses qu'y a laissées le bâton infâme de quelque vengeur inconnu.
—Impossible! impossible! s'écria Acté, tu le calomnies!
—Tu te trompes, jeune fille, je dis à peine la vérité.
—Mais comment ne te punit-il pas de révéler de pareils secrets?
—Cela pourra bien m'arriver un jour, et je m'y attends.
—Pourquoi alors t'exposes-tu ainsi à sa vengeance?...
—Parce que je suis peut-être la seule qui ne puisse pas la fuir.
—Mais qui donc es-tu?
—Sa mère!
—Agrippine! s'écria Acté, s'élançant hors du lit et tombant à genoux, Agrippine! la fille de Germanicus!... sœur, veuve et mère d'empereurs!... Agrippine debout devant moi, pauvre fille de la Grèce!... Oh! que me veux-tu?... Parle, commande, et je t'obéirai... À moins cependant que tu ne m'ordonnes de cesser de l'aimer! car, malgré tout ce que tu m'as dit, je l'aime toujours.... Mais alors je puis, sinon t'obéir encore, du moins mourir.
—Au contraire, enfant, reprit Agrippine, continue d'aimer César de cet amour immense et dévoué que tu avais pour Lucius, car c'est dans cet amour qu'est tout mon espoir, car il ne faut rien moins que la pureté de l'une pour combattre la corruption de l'autre.
—De l'autre! s'écria la jeune fille avec terreur. César en aime-t-il donc une autre?
—Tu ignores cela, enfant?
—Eh! savais-je quelque chose!... Quand j'ai suivi Lucius, me suis-je informée de César? Que me faisait l'empereur, à moi? C'était un simple artiste que j'aimais, à qui j'offrais ma vie, croyant qu'il pouvait me donner la sienne! Mais quelle est donc cette femme?...
—Une fille qui a renié son père, une épouse qui a trahi son époux!... une femme fatalement belle, à qui les dieux ont tout donné, excepté un cœur: Sabina Poppaea.
—Oh! oui, oui, j'ai entendu prononcer ce nom. J'ai entendu raconter cette histoire, quand j'ignorais qu'elle deviendrait la mienne. Mon père, ne sachant pas que j'étais là, la disait tout bas à un autre vieillard, et ils en rougissaient tous deux! Cette femme n'avait-elle pas quitté Crispinus, son époux, pour suivre Othon, son amant?... Et son amant, à la suite d'un dîner, ne la vendit-il pas à César pour le gouvernement de la Lusitanie?
—C'est cela! c'est cela! s'écria Agrippine.
—Et il l'aime!... il l'aime encore! murmura douloureusement Acté.
—Oui, reprit Agrippine, avec l'accent de la haine oui, il l'aime encore, oui, il l'aime toujours, car il y a là-dessous quelque mystère, quelque philtre, quelque hippomane maudit, comme celui qui fut donné par Césonie à Caligula!...
—Justes dieux! s'écria Acté, suis-je assez punie? suis-je assez malheureuse!...
—Moins malheureuse et moins punie que moi, reprit Agrippine, car tu étais libre de ne pas le prendre pour amant, et moi, les dieux me l'ont imposé pour fils. Eh bien! comprends-tu maintenant ce qui te reste à faire?
—À m'éloigner de lui, à ne plus le revoir.
—Garde-t'en bien, enfant. On dit qu'il t'aime.
—Le dit-on? est-ce vrai? le croyez-vous?
—Oui.
—Oh! soyez bénie!
—Eh bien! il faut donner une volonté, un but, un résultat à cet amour; il faut éloigner de lui ce génie infernal qui le perd, et tu sauveras Rome, l'empereur, et peut-être moi-même.
—Toi-même. Crois-tu donc qu'il oserait...?
—Néron ose tout!...
—Mais je suis insuffisante à un tel projet, moi!...
—Tu es peut-être la seule femme assez pure pour l'accomplir.
—Oh! non, non! mieux vaut que je parte!... que je ne le revoie jamais!
—Le divin empereur fait demander Acté, dit d'une voix douce un jeune esclave qui venait d'ouvrir la porte.
—Sporus! s'écria Acté avec étonnement.
—Sporus! murmura Agrippine en se couvrant la tête de sa stole.
—César attend, reprit l'esclave après un moment de silence.
—Va donc! dit Agrippine.
—Je te suis, dit Acté.
Acté prit un voile et un manteau, et suivit Sporus. Après quelques détours dans le palais, que celle qui l'habitait n'avait pas encore eu le temps de parcourir, son conducteur ouvrit une porte avec une clef d'or, qu'il remit ensuite à la jeune Grecque, afin qu'elle pût revenir seule; et ils se trouvèrent dans les jardins de la maison dorée.
Acté se crut hors de la ville, tant l'horizon était étendu et magnifique. À travers les arbres, elle apercevait une pièce d'eau grande comme un lac; et, de l'autre côté de ce lac, au-dessus d'arbres touffus, dans un lointain bleuâtre, argentée par la lumière de la lune, la colonnade d'un palais. L'air était pur, pas un nuage ne tachait l'azur limpide du ciel; le lac semblait un vaste miroir, et les derniers bruits de Rome près de s'endormir s'éteignaient dans l'espace. Sporus et la jeune fille, vêtus de blanc tous deux, et marchant en silence au milieu de ce paysage splendide, semblaient deux ombres errantes dans les Champs-Élysées. Aux bords du lac et sur les vastes pelouses qui bordaient les forêts, paissaient, comme dans les solitudes de l'Afrique des troupeaux de gazelles sauvages; tandis que sur des ruines factices, qui leur rappelaient celles de leur antique patrie, de longs oiseaux blancs, aux ailes de flamme, se tenaient gravement debout et immobiles comme des sentinelles, et, comme des sentinelles, faisaient entendre de temps en temps et à intervalles égaux un cri rauque et monotone. Arrivé au bord du lac, Sporus descendit dans une barque et fit signe à Acté de le suivre; puis, déployant une petite voile de pourpre, ils commencèrent à glisser, comme par magie, sur cette eau à la surface de laquelle venaient étinceler les écailles d'or des poissons les plus rares de la mer des Indes. Cette navigation nocturne rappela à Acté son voyage sur la mer d'Ionie; et, les yeux fixés sur l'esclave, elle s'étonnait de nouveau de cette merveilleuse ressemblance entre le frère et la sœur, qui l'avait déjà frappée dans Sabina, et qui la frappait de nouveau dans Sporus. Quant au jeune homme, ses yeux baissés et timides semblaient fuir ceux de son ancienne hôtesse; et, pilote silencieux, il dirigeait la barque sans laisser échapper une seule parole. Enfin Acté rompit la première le silence, et d'une voix qui, quelque douce qu'elle fût, fit tressaillir celui auquel elle s'adressait:
—Sabina m'avait dit que tu étais resté à Corinthe, Sporus, lui dit-elle; Sabina m'avait donc trompée?
—Sabina t'avait dit la vérité, maîtresse, répondit l'esclave; mais je n'ai pu demeurer longtemps éloigné de Lucius. Un vaisseau faisait voile pour la Calabre, je m'y suis embarqué; et comme, au lieu de tourner par le détroit de Messine, il a abordé directement à Brindes, j'ai suivi la voie Appienne, et, quoique parti deux jours après l'empereur, je suis arrivé en même temps que lui à Rome.
—Et Sabina a sans doute été bien heureuse de te revoir; car vous devez vous aimer beaucoup?
—Oui, sans doute, dit Sporus, car non seulement nous sommes frère et sœur, mais encore jumeaux.
—Eh bien! dis à Sabina que je veux lui parler et qu'elle vienne me trouver demain matin.
—Sabina n'est plus à Rome, répondit Sporus.
—Et pourquoi l'a-t-elle quittée?
—Telle était la volonté du divin César.
—Et où est-elle allée?
—Je l'ignore.
Il y avait dans la voix de l'esclave, toute respectueuse qu'elle était, un accent d'hésitation et de gêne qui empêcha Acté de lui faire de nouvelles questions; d'ailleurs, au même moment, la barque touchait le bord du lac, et Sporus, après l'avoir tirée sur le rivage, et voyant Acté descendue à terre, s'était remis en marche. La jeune Grecque le suivit de nouveau, silencieuse, mais pressant le pas, car elle entrait en ce moment sous un bois de pins et de sycomores, dont les branches touffues rendaient la nuit si épaisse, que, quoiqu'elle sût parfaitement qu'elle n'avait aucune aide à attendre de son conducteur, un mouvement instinctif de crainte la rapprochait de lui. En effet, depuis quelques instants, un bruit plaintif, qui semblait sortir des entrailles de la terre, était, à de courts intervalles, parvenu jusqu'à elle, enfin cri distinct et humainement articulé se fit entendre: la jeune fille tressaillit, et, mettant la main avec effroi sur l'épaule de Sporus:
—Qu'est ceci? dit-elle.
—Rien, répondit l'esclave.
—Mais cependant il m'a semblé entendre... continua Acté.
—Un gémissement. Oui, nous passons près des prisons.
—Et ces prisonniers, quels sont-ils?
—Ce sont des chrétiens réservés au cirque.
Acté continua sa route en pressant le pas; car, en passant devant un soupirail, elle venait effectivement de reconnaître les notes les plus plaintives et les plus douloureuses de la voix humaine, et, quoique ces chrétiens lui eussent été présentés, toutes les fois qu'elle en entendait parler, comme une secte coupable et impie, se livrant à toutes sortes de débauches et de crimes, elle éprouvait cette douleur sympathique que l'on ressent, fussent-ils coupables, pour ceux qui doivent mourir d'une mort affreuse. Elle se hâta donc de sortir du bois fatal, et, arrivée sur sa lisière, elle vit le palais illuminé, elle entendit le bruit des instruments, et, la lumière et la mélodie succédant aux ténèbres et aux plaintes, elle entra d'un pied plus sûr, et cependant moins rapide, sous le vestibule.
Là, Acté s'arrêta un instant, éblouie. Jamais, dans ses songes, l'imagination féerique d'un enfant n'aurait pu rêver une telle magnificence. Ce vestibule, tout resplendissant de bronze, d'ivoire et d'or, était si vaste, qu'une triple rangée de colonnes l'entourait, composant des portiques de mille pas de longueur, et si élevés, qu'au milieu était placée une statue haute de cent vingt pieds, sculptée par Zénodore, et représentant le divin empereur debout et dans l'attitude d'un dieu. Acté passa en frissonnant près de cette statue. Qu'était-ce donc que le pouvoir effroyable de cet homme qui se faisait sculpter des images trois fois plus hautes que celles du Jupiter Olympien; qui avait pour ses promenades des jardins et des étangs qui ressemblaient à des forêts et des lacs; et pour ses délassements et ses plaisirs des captifs qu'on jetait aux tigres et aux lions? Dans ce palais, toutes les lois de la vie humaine étaient interverties; un geste, un signe, un coup d'œil de cet homme, et tout était dit: un individu, une famille, un peuple disparaissaient de la surface de la terre, et cela sans qu'un souffle s'opposât à l'exécution de cette volonté, sans qu'on entendît une autre plainte que les cris de ceux qui mouraient, sans que rien fût ébranlé dans l'ordre de la nature, sans que le soleil se voilât, sans que la foudre annonçât qu'il y eût un ciel au dessus des hommes, des dieux au dessus des empereurs!
Ce fut donc avec un sentiment de crainte profonde et terrible qu'Acté monta l'escalier qui conduisait à l'appartement de Lucius; et cette impression avait pris un tel degré de force, qu'arrivée à la porte, et au moment où Sporus allait en tourner la clé, elle l'arrêta, lui posant une main sur l'épaule et appuyant l'autre sur son propre cœur, dont les battements l'étouffaient. Enfin, après un instant d'hésitation, elle fit signe à Sporus d'ouvrir la porte; l'esclave obéit, et au bout de l'appartement elle aperçut Lucius vêtu d'une simple tunique blanche, couronné d'une branche d'olivier, et à demi couché sur un lit de repos. Alors tout souvenir triste s'effaça de sa mémoire. Elle avait cru que quelque changement avait dû se faire dans cet homme depuis qu'elle le savait maître du monde: mais d'un seul regard elle avait reconnu Lucius, le beau jeune homme à la barbe d'or qu'elle avait guidé à la maison de son père; elle avait retrouvé son vainqueur olympique: César avait disparu. Elle voulut courir à lui; mais à moitié chemin la force lui manqua: elle tomba sur un genou, en tendant les mains vers son amant et murmurant à peine:
—Lucius... toujours Lucius... n'est-ce pas?...
—Oui, oui, ma belle Corinthienne, sois tranquille! répondit César d'une voix douce et en lui faisant signe de venir à lui: Lucius toujours! N'est-ce pas sous ce nom que tu m'as aimé, aimé pour moi, et non pour mon empire et pour ma couronne, comme toutes celles qui m'entourent?... Viens, mon Acté, lève-toi! le monde à mes pieds, mais toi dans mes bras!
—Oh! je le savais bien, moi! s'écria Acté en se jetant au cou de son amant; je le savais bien qu'il n'était pas vrai que mon Lucius fût méchant!...
—Méchant! dit Lucius.... Et qui t'a déjà dit cela?...
—Non, non, interrompit Acté, pardon! Mais on croit parfois que le lion, qui est noble et courageux comme toi, et qui est roi parmi les animaux comme toi empereur parmi les hommes, on croit parfois que le lion est cruel, parce qu'ignorant sa force il tue avec une caresse. O mon lion, prends garde à ta gazelle!...
—Ne crains rien, Acté, répondit en souriant César: le lion ne se souvient de ses ongles et de ses dents que pour ceux qui veulent lutter contre lui.... Tiens, tu vois, il se couche à tes pieds comme un agneau.
—Aussi n'est-ce pas Lucius que je crains. Oh! pour moi, Lucius, c'est mon hôte et mon amant, c'est celui qui m'a enlevée à ma patrie et à mon père, et qui doit me rendre en amour ce qu'il m'a ravi en pureté; mais celui que je crains....
Elle hésita: Lucius lui fit un signe d'encouragement.
«C'est César, qui a exilé Octavie... c'est Néron, le futur mari de Poppée!...
—Tu as vu ma mère! s'écria Lucius se relevant d'un bond et regardant Acté en face; tu as vu ma mère!
—Oui, murmura en tremblant la jeune fille.
—Oui, continua Néron avec amertume; et c'est elle qui t'a dit que j'étais cruel, n'est-ce pas? que j'étouffais en embrassant, n'est-ce pas? que je n'avais de Jupiter que la foudre qui dévore? C'est elle qui t'a parlé de cette Octavie qu'elle protège et que je hais; qu'elle m'a mise malgré moi entre les bras et que j'en ai repoussée avec tant de peine!... dont l'amour stérile n'a jamais eu pour moi que des caresses patientes et forcées!... Ah! l'on se trompe, et l'on a tort, si l'on croit obtenir quelque chose de moi en me fatiguant de prières ou de menaces. J'avais bien voulu oublier cette femme, la dernière d'une race maudite! Qu'on ne m'en fasse donc pas souvenir!..
Lucius avait à peine achevé ces paroles, qu'il fut effrayé de l'impression qu'elles avaient produite. Acté, les lèvres pâles, la tête en arrière, les yeux pleins de larmes, était renversée sur le dossier du lit, tremblante sous une colère dont elle entendait la première explosion. En effet, cette voix si douce, qui d'abord avait été toucher les fibres les plus secrètes de son cœur, avait pris en un instant une expression terrible et fatale, et ces yeux, dans lesquels elle n'avait jusqu'alors lu que l'amour, lançaient ces éclairs terribles devant lesquels Rome se voilait le visage.
—O mon père! mon père! s'écria Acté en sanglots; ô mon père, pardonne moi!...
—Oui, car Agrippine t'aura dit que tu serais assez punie de ton amour par mon amour; elle t'aura découvert quelle espèce de bête féroce tu aimais; elle t'aura raconté la mort de Britannicus! celle de Julius Montanus! que sais-je encore? mais elle se sera bien gardée de te dire que l'un voulait me prendre le trône, et que l'autre m'avait frappé d'un bâton au visage. Je le conçois: c'est une vie si pure que celle de ma mère!
—Lucius! Lucius! s'écria Acté, tais-toi; au nom des dieux, tais-toi.
—Oh! continua Néron, elle t'a mise de moitié dans nos secrets de famille. Hé bien! écoute le reste. Cette femme, qui me reproche la mort d'un enfant et d'un misérable, fut exilée pour ses désordres par Caligula, son frère, qui n'était pas un maître sévère en fait de mœurs, cependant! Rappelée de l'exil lorsque Claude monta sur le trône, elle devint la femme de Crispus Passienus, patricien, d'illustre famille, qui eut l'imprudence de lui léguer ses immenses richesses, et qu'elle fit assassiner, voyant qu'il tardait à mourir. Alors commença la lutte entre elle et Messaline. Messaline succomba. Claude fut le prix de la victoire. Agrippine devint la maîtresse de son oncle; ce fut alors qu'elle conçut le projet de régner sous mon nom. Octavie, la fille de l'empereur, était fiancée à Silanus. Elle arracha Silanus du pied des autels; elle trouva de faux témoins qui l'accusèrent d'inceste. Silanus se tua, et Octavie fut veuve. On la poussa dans mes bras toute pleurante, et il me fallut la prendre, le cœur plein d'un autre amour! Bientôt une femme essaya de lui enlever son imbécile amant. Les témoins qui avaient accusé Silanus d'inceste accusèrent Lollia Paulina de magie, et Lollia Paulina, qui passait pour la plus belle femme de son temps, que Caligula avait épousée à la manière de Romulus et d'Auguste, et montrée aux Romains portant dans une seule parure pour quarante millions de sesterces, d'émeraudes et de perles, mourut lentement dans les tortures. Alors rien ne la sépara plus du trône. La nièce épousa l'oncle. Je fus adopté par Claude, et le sénat décerna à Agrippine le titre d'Auguste. Attends, ce n'est pas tout, continua Néron écartant les mains d'Acté qui essayait de se boucher les oreilles afin de ne pas entendre ce fils qui accusait sa mère. Il arriva un jour que Claude condamna à mort une femme adultère. Ce jugement fit trembler Agrippine et Pallas. Le lendemain l'empereur dînait au Capitole avec des prêtres. Son dégustateur, Halotus, lui servit un plat de champignons préparés par Locuste; et comme la dose n'était pas assez forte, et que l'empereur, renversé sur le lit du festin, se débattait contre l'agonie, Xénophon, son médecin, sous prétexte de lui faire rejeter le mets fatal, lui introduisit dans la gorge une plume empoisonnée, et, pour la troisième fois, Agrippine se trouva veuve. Elle avait passé sous silence toute cette première partie de son histoire, n'est-ce pas? et elle l'avait commencée au moment où elle me mit sur le trône, croyant régner en mon nom, croyant être le corps et moi l'ombre, la réalité et moi le fantôme; et cela effectivement dura instant ainsi; elle eut une garde prétorienne, elle présida le sénat, elle rendit des arrêts, fit condamner à mort l'affranchi Narcisse, empoisonner le proconsul Julius Silanus. Puis un jour qu'en voyant tant de supplices, je me plaignais de ce qu'elle ne me laissait rien à faire, elle me dit que j'en faisais trop encore pour un étranger, pour un enfant adoptif, et qu'heureusement elle et les dieux avaient conservé les jours de Britannicus!... Je te le jure, quand elle me dit cela, je ne pensais pas plus à cet enfant que je ne pensais aujourd'hui à Octavie; et cette menace, et non le poison que je lui donnai, fut le véritable coup dont il mourut!... Aussi mon crime ne fut pas d'avoir été meurtrier, mais de vouloir être empereur!... Ce fut alors, prends patience, j'ai fini, ce fut alors, écoute bien cela, jeune fille chaste et pure jusqu'au milieu de ton amour! ce fut alors qu'elle essaya de reprendre sur moi, comme maîtresse, l'ascendant qu'elle avait perdu sur moi, comme mère.
—Oh! tais-toi! s'écria Acté épouvantée.
—Ah! tu me parlais d'Octavie et de Poppée, et tu ne te doutais pas que tu avais une troisième rivale.
—Tais-toi, tais-toi!...
—Et ce ne fut pas dans le silence de la nuit, dans l'ombre solitaire et mystérieuse d'une chambre écartée qu'elle vint à moi avec cette intention; non, ce fut dans un repas, au milieu d'une orgie, en face de ma cour: Sénèque y était, Burrhus y était, Pâris et Phaon y étaient; ils y étaient tous. Elle s'avança couronnée de fleurs et à demi nue, au milieu des chants et des lumières. Et ce fut alors qu'effrayés de ces projets et de sa beauté—car elle est belle!—ses ennemis poussèrent Poppée entre elle et moi. Eh bien! que dis-tu de ma mère, Acté?
—Infamie! infamie! murmura la jeune fille en couvrant de ses mains son visage rouge de honte.
—Oui, n'est-ce pas une singulière race que la nôtre? Aussi, ne nous jugeant pas dignes d'être hommes, on nous fait dieux! Mon oncle étouffa son tuteur avec un oreiller, et son beau-père dans un bain. Mon père, au milieu du Forum, creva avec une baguette l'œil d'un chevalier; sur la voie Appienne, il écrasa sous les roues de son char un jeune Romain qui ne se rangeait pas assez vite; et à table, un jour, près du jeune César qu'il avait accompagné en Orient, il poignarda, avec le couteau qui lui servait à découper, son affranchi qui refusait de boire. Ma mère, je t'ai dit ce qu'elle avait fait: elle a tué Passiénus, elle a tué Silanus, elle a tué Lollia Paulina, elle a tué Claude, et moi, moi le dernier, moi avec qui s'éteindra le nom, si j'étais empereur juste au lieu d'être fils pieux, moi, je tuerais ma mère!...
Acté poussa un cri terrible et tomba à genoux, les bras étendus vers César.
—Eh bien! que fais-tu? continua Néron en souriant avec une expression étrange, tu prends au sérieux ce qui n'est qu'une plaisanterie; quelques vers qui me sont restés dans l'esprit depuis la dernière fois que j'ai chanté Oreste, et qui se seront mêlés à ma prose. Allons donc, rassure-toi, folle enfant que tu es; d'ailleurs es-tu venue pour prier et pour craindre? T'ai-je envoyé chercher pour que tu te meurtrisses les genoux, et que tu te tordes les bras. Voyons, relevons-nous: est-ce que je suis César? est-ce que je suis Néron? est-ce qu'Agrippine est ma mère? Tu as rêvé tout cela, ma belle Corinthienne: je suis Lucius, l'athlète, le conducteur de char, le chanteur à la lyre dorée, à la voix tendre, et voilà tout.
—Oh! répondit Acté en appuyant sa tête sur l'épaule de Lucius, oh! le fait est qu'il y a des moments où je croirais que je suis sous l'empire d'un songe, et que je vais me réveiller dans la maison de mon père, si je ne sentais au fond du cœur la réalité de mon amour. O Lucius! Lucius! ne te joue pas ainsi de moi; ne vois-tu pas que je suis suspendue par un fil au-dessus des gouffres de l'enfer; prends pitié de ma faiblesse; ne me rends pas folle.
—Et d'où viennent ces craintes et ces angoisses? Ma belle Hélène a-t-elle à se plaindre de son Pâris! Le palais qu'elle habite n'est-il point assez magnifique? nous lui en ferons bâtir un autre dont les colonnes seront d'argent et les chapiteaux d'or? Les esclaves qui la servent lui ont-ils manqué de respect? elle a sur eux droit de vie et de mort. Que veut-elle? que désire-t-elle? et tout ce qu'un homme, tout ce qu'un empereur, tout ce qu'un dieu peut accorder, qu'elle le demande, elle l'obtiendra!
—Oui, je sais que tu es tout-puissant; je crois que tu m'aimes, j'espère que tout ce que je te demanderai, tu me le donneras: tout, excepté ce repos de l'âme, cette conviction intime que Lucius est à moi comme je suis à Lucius. Il y a maintenant tout un côté de ta personne, toute une partie de ta vie, qui m'échappe, qui s'enveloppe d'ombre, et qui se perd dans la nuit. C'est Rome, c'est l'empire, c'est le monde qui te réclame! et tu n'es à moi que par le point où je te touche. Tu as des secrets; tu as des haines que je ne puis partager, des amours que je ne dois pas connaître. Au milieu de nos épanchements les plus tendres, de nos entretiens les plus doux, de nos heures les plus intimes, une porte s'ouvrira, comme cette porte s'ouvre en ce moment, et un affranchi à la figure impassible te fera un signe mystérieux, auquel je ne pourrai, auquel je ne devrai rien comprendre. Tiens. Voilà mon apprentissage qui commence.
—Que veux-tu! Anicétus, dit Néron.
—Celle que le divin César a fait demander est là, qui l'attend.
—Dis-lui que j'y vais, reprit l'empereur.
L'affranchi sortit.
—Tu vois bien? répondit Acté en le regardant tristement.
—Explique-toi, dit Néron.
—Une femme est là!
—Sans doute.
—Et je t'ai senti tressaillir quand on l'a annoncée.
—Ne tressaille-t-on que d'amour?
—Cette femme, Lucius!...
—Parle...j'attends.
—Cette femme
—Eh bien! cette femme....
—Cette femme s'appelle Poppée?
—Tu te trompes, répondit Néron, cette femme s'appelle Locuste.
Néron se leva et suivit l'affranchi; après quelques détours dans des corridors secrets qui n'étaient connus que de l'empereur et de ses plus fidèles esclaves, ils entrèrent dans une petite chambre sans fenêtres dans laquelle le jour et l'air pénétraient par le haut. Encore cette ouverture était-elle moins faite pour éclairer l'appartement que pour en laisser échapper la vapeur, qui, dans certains moments, s'exhalait des réchauds de bronze, refroidis à cette heure, mais sur lesquels le charbon préparé n'attendait que l'étincelle et le souffle, ces deux grands moteurs de toute vie et de toute lumière. Autour de la chambre étaient rangés des instruments de grès et de verre aux formes allongées et étranges, qui semblaient modelés par quelque ouvrier capricieux, sur de vagues souvenirs d'oiseaux bizarres ou de poissons inconnus; des vases de différentes tailles, et fermés soigneusement de couvercles sur lesquels l'œil étonné cherchait à lire des caractères de convention qui n'appartenaient à aucune langue, étaient rangés sur des tablettes circulaires, et ceignaient le laboratoire magique comme ces bandelettes mystérieuses qui serrent la taille des momies, et au-dessus d'eux pendaient à des clous d'or des plantes sèches, ou vertes encore, selon qu'elles devaient être employées en feuilles fraîches ou en poussière; la plupart de ces plantes avaient été cueillies aux époques recommandées par les mages, c'est-à-dire au commencement de la canicule, à cette époque précise et rapide de l'année où le magicien ne pouvait être vu ni de la lune ni du soleil. Il y avait dans ces vases les préparations les plus rares et les plus précieuses: les uns contenaient des pommades qui rendaient invincible et qui étaient composées à grands frais et à grand-peine, avec la tête et la queue d'un serpent ailé, des poils arrachés au front d'un tigre, de la moelle de lion, et de l'écume d'un cheval vainqueur; les autres renfermaient, amulette puissante pour l'accomplissement de tous les vœux, du sang de basilic, qu'on appelait aussi sang de Saturne; enfin, il y en avait qu'on n'eût pu payer en les échangeant contre leur poids en diamants, et dans lesquels étaient scellées quelques parcelles de ce parfum, si rare que Julius César seul, disait-on, avait pu s'en procurer, et que l'on trouvait dans l'or apyré, c'est-à-dire qui n'a point encore été mis à l'épreuve du feu. Il y avait parmi ces plantes des couronnes d'hénocrysos, cette fleur qui donne la faveur et la gloire, et des touffes de verveines déracinées de la main gauche, et dont on avait fait sécher séparément, à l'ombre, les feuilles, la tige et les racines; celle-ci était pour la joie et le plaisir, car en arrosant le triclinium avec de l'eau dans laquelle on en avait fait infuser quelques feuilles, il n'y avait pas de convive si morose, de philosophe si sévère, qui ne se livrât bientôt à la plus folle gaieté.
Une femme vêtue de noir, la robe relevée d'un côté et à la hauteur du genou par une escarboucle, la main gauche armée d'une baguette de coudrier arbre qui servait à découvrir les trésors, attendait Néron dans cette chambre; elle était assise et plongée dans une si profonde rêverie, que l'entrée de l'empereur ne put la tirer de sa préoccupation; Néron s'approcha d'elle, et, à mesure qu'il s'approchait, sa figure prenait une singulière expression de crainte, de répugnance et de mépris. Arrivé près d'elle, il fit un signe à Anicétus, et celui-ci toucha de la main l'épaule de la femme, qui releva lentement la tête, et la secoua pour écarter ses cheveux, qui, retombant libres, sans peignes et sans bandelettes, lui couvraient comme un voile le devant du visage chaque fois qu'elle baissait le front; alors on put voir la figure de la magicienne: c'était celle d'une femme de trente-cinq à trente-sept ans, qui avait été belle, mais qui était flétrie avant l'âge par l'insomnie, par la débauche et par le remords peut-être.
Ce fut elle qui adressa la première la parole à Néron, sans se lever, et sans faire d'autre mouvement que celui des lèvres.
—Que me veux-tu encore? lui dit-elle.
—D'abord, lui dit Néron, te souviens-tu du passé?
—Demande à Thésée s'il se souvient de l'enfer.
—Tu sais où je t'ai prise, dans une prison infecte, où tu agonisais lentement, au milieu de la boue où tu étais couchée, et des reptiles qui passaient sur tes mains et sur ton visage.
—Il faisait si froid que je ne les sentais pas.
—Tu sais où je t'ai laissée, dans une maison que je t'ai fait bâtir et que je t'ai ornée comme pour une maîtresse; on appelait ton industrie un crime, je l'ai appelée un art; on poursuivait tes complices, je t'ai donné des élèves.
—Et moi, je t'ai rendu en échange la moitié de la puissance de Jupiter.... J'ai mis à tes ordres—la Mort—cette fille aveugle et sourde du Sommeil et de la Nuit.
—C'est bien je vois que tu te rappelles; je t'ai envoyé chercher.
—Qui donc doit mourir?...
—Oh! pour cela, il faut que tu le devines, car je ne puis te le dire. C'est un ennemi trop puissant et trop dangereux pour que je confie son nom à la statue même du Silence; seulement, prends garde: car il ne faut pas que le poison tarde, comme pour Claude, ou échoue à un premier essai comme sur Britannicus; il faut qu'il tue à l'instant, sans laisser le temps à celui où à celle qu'il frappera d'articuler une parole ou de faire un geste; enfin, il me faut un poison pareil à celui que nous préparâmes dans ce lieu même, et dont nous fîmes l'essai sur un sanglier.
—Oh! dit Locuste, s'il ne s'agit que de préparer ce poison et un plus terrible encore, rien de plus facile; mais lorsque je te donnai celui dont tu me parles, je savais pour qui je me mettais à l'œuvre: c'était pour un enfant sans défiance, et je pouvais répondre du résultat; mais il y a des gens sur lesquels le poison, comme sur Mithridate, n'a plus aucune puissance: car ils ont peu à peu habitué leur estomac à supporter les sucs les plus vénéneux et les poudres les plus mortelles: si par malheur mon art allait se heurter à l'une de ces organisations de fer, le poison manquerait son effet, et tu dirais que je t'ai trompé.
—Et, continua Néron, je te replongerais dans ce cachot, et je te redonnerais pour gardien ton ancien geôlier, Pollio Julius: voilà ce que je ferais, réfléchis donc.
—Dis-moi le nom de la victime, et je te répondrai.
—Une seconde fois, je ne puis ni ne veux te le dire, n'as-tu pas des combinaisons pour trouver l'inconnu? des sortilèges qui te font apparaître des fantômes voilés que tu interroges et qui te répondent? Cherche et interroge: je ne veux rien te dire, mais je ne t'empêche pas de deviner.
—Je ne puis rien faire ici.
—Tu n'es pas prisonnière.
—Dans deux heures je reviendrai.
—Je préfère te suivre.
—Même au mont Esquilin?
—Partout.
—Et tu viendras seul?
—Seul, s'il le faut.
—Viens donc.
Néron fit signe à Anicétus de se retirer, et suivit Locuste hors de la maison dorée, ayant pour toute arme apparente son épée; il est vrai que quelques uns ont dit qu'il portait nuit et jour sur la peau une cuirasse d'écailles qui lui défendait toute la poitrine, et qui était si habilement faite, qu'elle se pliait à tous les mouvements du corps, quoiqu'elle fût à l'épreuve des armes les mieux trempées et du bras le plus vigoureux.
Ils suivirent les rues sombres de Rome, sans esclave qui les éclairât, jusqu'au Vélabre, où était située la maison de Locuste. La magicienne frappa trois coups, et une vieille femme, qui l'aidait parfois dans ses enchantements, vint ouvrir et se rangea en souriant pour laisser passer le beau jeune homme qui venait sans doute commander quelque philtre: Locuste poussa la porte de son laboratoire, et, y entrant la première, elle fit signe à César de la suivre.
Alors un singulier mélange d'objets hideux et opposés s'offrit aux yeux de l'empereur: des momies égyptiennes et des squelettes étrusques étaient dressés le long des murs; des crocodiles et des poissons aux formes bizarres pendaient au plafond, soutenus par des fils de fer invisibles: des figures de cire de différentes grandeurs et à diverses ressemblances étaient posées sur des piédestaux, avec des aiguilles ou des poignards dans le cœur. Au milieu de tous ces appareils différents voletait sans bruit un hibou effrayé, qui, chaque fois qu'il se posait, faisait luire ses yeux comme deux charbons ardents, et claquer son bec en signe de terreur; dans un coin de la chambre, une brebis noire bêlait tristement comme si elle eût deviné le sort qui l'attendait. Bientôt, au milieu de ces bruits divers, Néron distingua des plaintes; il regarda alors avec attention autour de lui, et, vers le milieu de l'appartement, il aperçut à fleur de terre un objet dont il ne put d'abord distinguer la forme: c'était une tête humaine, mais sans corps, quoique ses yeux parussent vivants; autour de son cou était enroulé un serpent, dont la langue noire et mouvante se dirigeait de temps en temps avec inquiétude du côté de l'empereur, et se replongeait bientôt dans une jatte de lait; autour de cette tête on avait placé, comme autour de Tantale, des mets et des fruits, de sorte qu'il semblait que c'était un supplice, un sacrilège, ou une dérision. Au reste, au bout d'un instant, l'empereur n'eut plus de doutes: c'était bien cette tête qui se plaignait.
Cependant Locuste commençait son opération magique. Après avoir arrosé toute la maison avec de l'eau du lac Averne, elle alluma un feu composé de branches de sycomore et de cyprès arrachés sur des tombeaux, y jeta des plumes de chouette trempées dans du sang de crapaud, et y ajouta des herbes cueillies à Iolchos et en Ibérie. Alors elle s'accroupit devant ce feu en murmurant des paroles inintelligibles; puis, lorsqu'il commença de s'éteindre, elle regarda autour d'elle comme pour chercher quelque chose que ses yeux ne rencontrèrent point d'abord: alors elle fit entendre un sifflement particulier, qui fit dresser la tête au serpent; au bout d'un instant elle siffla une seconde fois, et le reptile se déroula lentement; enfin, un troisième coup de sifflet se fit entendre, et, comme forcé d'obéir à cet appel, l'animal obéissant, mais craintif, rampa lentement vers elle. Alors elle le saisit par le cou et lui approcha la tête de la flamme: aussitôt tout son corps se roula autour du bras de la magicienne, et à son tour il poussa des sifflements de douleur; mais elle l'approcha toujours davantage du foyer, jusqu'à ce que sa gueule se blanchît d'une espèce d'écume: trois ou quatre gouttes de cette bave tombèrent sur les cendres, c'était probablement tout ce que voulait Locuste, car elle lâcha aussitôt le reptile, qui s'enfuit avec rapidité, rampa comme un lierre autour de la jambe d'un squelette, et se réfugia dans les cavités de la poitrine, où, pendant quelque temps encore, on put lui voir agiter les restes de sa souffrance à travers les ossements qui l'entouraient comme une cage.
Alors Locuste recueillit ces cendres et ces braises ardentes dans une serviette d'amiante, prit la brebis noire par une corde qui lui pendait au cou, et, ayant achevé sans doute ce qu'elle avait à faire chez elle, elle se retourna vers Néron, qui avait regardé toutes ces choses avec l'impassibilité d'une statue, et lui demanda s'il était toujours dans l'intention de l'accompagner au mont Esquilin. Néron lui répondit par un signe de tête: Locuste sortit, et l'empereur marcha derrière elle; au moment où il refermait la porte, il entendit une voix qui demandait pitié avec un accent si douloureux, qu'il en fut ému et voulut arrêter Locuste; mais celle-ci répondit que le moindre retard lui ferait manquer sa conjuration, et que, si l'empereur ne l'accompagnait à l'instant même, elle serait forcée d'aller seule, ou de remettre l'entreprise au lendemain. Néron repoussa la porte et se hâta de la suivre; au reste, comme il n'était pas étranger aux mystères de la divination, il avait à peu près reconnu la préparation dont il s'agissait. Cette tête était celle d'un enfant enterré jusqu'au cou, que Locuste laissait mourir de faim à la vue de mets placés hors de sa portée, afin de faire après sa mort, avec la moelle de ses os et son cœur desséché par la colère, un de ces philtres amoureux ou de ces breuvages amatoires que les riches libertins de Rome ou les maîtresses des empereurs payaient quelquefois d'un prix avec lequel ils eussent acheté une province.
Néron et Locuste, pareils à deux ombres, suivirent quelque temps les rues tortueuses du Vélabre; puis ils s'engagèrent silencieux et rapides derrière la muraille du grand cirque, et gagnèrent le pied du mont Esquilin; en ce moment la lune, à son premier quartier, se leva derrière sa cime, et sur l'azur argenté du ciel se détachèrent les croix nombreuses auxquelles étaient cloués les corps des voleurs, des meurtriers et des chrétiens, confondus ensemble dans un même supplice. L'empereur crut d'abord que c'était à quelques-uns de ces cadavres que l'empoisonneuse avait affaire; mais elle passa au milieu d'eux sans s'arrêter, et, faisant signe à Néron de l'attendre, elle alla s'agenouiller sur un petit tertre, et se mit, comme une hyène, à fouiller la terre d'une fosse avec ses ongles: alors dans l'excavation qu'elle venait de creuser elle versa les cendres brûlantes qu'elle avait emportées de chez elle, et au milieu desquelles un souffle de la brise fit en passant briller quelques étincelles; puis, prenant la brebis noire amenée dans ce but, elle lui ouvrit avec les dents l'artère du cou, et éteignit le feu avec son sang. En ce moment la lune se voila, comme pour ne pas assister à de pareils sacrilèges; mais malgré l'obscurité qui se répandit aussitôt sur la montagne, Néron vit se dresser devant la devineresse une ombre avec laquelle elle s'entretint pendant quelques instants; il se rappela alors que c'était vers cet endroit qu'avait été enterrée, après avoir été étranglée pour ses assassinats, la magicienne Canidie, dont parlent Horace et Ovide, et il n'eut plus de doute que ce ne fût son fantôme maudit que Locuste interrogeait en ce moment. Au bout d'un instant l'ombre sembla rentrer en terre, la lune se dégagea du nuage qui l'obscurcissait, et Néron vit revenir à lui Locuste pâle et tremblante.
—Eh bien? dit l'empereur.
—Tout mon art serait inutile, murmura Locuste.
—N'as-tu plus de poisons mortels?
—Si fait, mais elle a des antidotes souverains.
—Tu connais donc celle que j'ai condamnée? reprit Néron.
—C'est ta mère, répondit Locuste.
—C'est bon, dit froidement l'empereur; alors je trouverai quelqu'autre moyen.
Et tous deux alors descendirent de la montagne maudite, et se perdirent dans les rues sombres et désertes qui conduisent au Vélabre et au Palatin.
Le lendemain, Acté reçut de son amant une lettre qui l'invitait à partir pour Baïa et à y attendre l'empereur, qui allait y célébrer avec Agrippine les fêtes de Minerve.
Huit jours s'étaient écoulés depuis la scène que nous avons racontée dans notre précédent chapitre. Il était dix heures du soir. La lune, qui venait de paraître à l'horizon, s'élevait lentement derrière le Vésuve, et projetait ses rayons sur toute la côte de Naples. À sa lumière pure et brillante resplendissait le golfe de Pouzzoles, que traversait de sa ligne sombre le pont insensé que fit, pour accomplir la prédiction de l'astrologue Thrasylle, jeter de l'une à l'autre de ses rives le troisième César, Caïus Caligula. Sur ses bords et dans toute l'étendue du croissant immense qu'il forme depuis la pointe de Pausilippe jusqu'à celle du cap Misène, on voyait disparaître les unes après les autres, comme des étoiles qui s'éteignent au ciel, les lumières des villes, des villages et des palais dispersés, sur sa plage et se mirant dans ces ondes rivales des eaux bleues de la Cyrénaïque. Pendant quelques temps encore, au milieu du silence, on vit glisser, une flamme à sa proue, quelque barque attardée, regagnant, à l'aide de sa voile triangulaire ou de sa double rame, le port d'Oenarie, de Procita ou de Baïes. Puis la dernière de ces barques disparut à son tour, et le golfe se serait dès lors trouvé entièrement désert et silencieux, sans quelques bâtiments flottant sur l'eau et enchaînés à la rive, en face des jardins d'Hortensius, entre la villa de Julius César et le palais de Bauli.
Une heure se passa ainsi, pendant laquelle la nuit devint plus calme et plus sereine encore de l'absence de tout bruit et de toute vapeur terrestre. Aucun nuage ne tachait le ciel, pur comme la mer; aucun flot ne ridait la mer qui réfléchissait le ciel. La lune, continuant sa course au milieu d'un azur limpide, semblait s'être arrêtée un instant au-dessus du golfe, comme au dessus d'un miroir. Les dernières lumières de Pouzzoles s'étaient éteintes, et seul, le phare du cap de Misène flamboyait encore à l'extrémité de son promontoire, comme une torche à la main d'un géant. C'était une de ces nuits voluptueuses où Naples, la belle fille de la Grèce, livre aux vents sa chevelure d'orangers, et aux flots son sein de marbre. De temps en temps passait dans l'air un de ces soupirs mystérieux que la terre endormie pousse vers le ciel, et à l'horizon oriental, la fumée blanche du Vésuve montait au milieu d'une atmosphère si calme, qu'elle semblait une colonne d'albâtre, débris gigantesque de quelque Babel disparue. Tout à coup, au milieu de ce silence et de cette obscurité, les matelots couchés dans les barques du rivage virent, à travers les arbres qui voilaient à moitié le palais de Bauli, étinceler des torches ardentes. Ils entendirent des voix joyeuses qui s'approchaient de leur côté; et bientôt, d'un bois d'orangers et de lauriers-roses qui bordait la rive, ils virent déboucher se dirigeant vers eux, le cortège qui éclatait ainsi en bruit et en lumières. Aussitôt celui qui paraissait le commandant du plus grand des vaisseaux, qui était une trirème magnifiquement dorée et toute couronnée de fleurs, fit étendre, sur le pont qui joignait son navire à la plage, un tapis de pourpre, et, s'élançant à terre, il attendit dans l'attitude du respect et de la crainte. En effet, celui qui, marchant à la tête de ce cortège, s'avançait vers les vaisseaux, était César Néron lui-même. Il s'approchait, accompagné d'Agrippine, et pour cette fois, chose étrange et rare depuis la mort de Britannicus, la mère s'appuyait au bras du fils, et, tous deux, le visage souriant et échangeant des paroles amies, paraissaient être dans la plus parfaite intelligence. Arrivé près de la trirème, le cortège s'arrêta; et, en face de toute la cour, Néron, les yeux mouillés de larmes, pressa sa mère contre son cœur, couvrant de baisers son visage et son cou, comme s'il avait peine à se séparer d'elle; puis enfin, la laissant pour ainsi dire échapper de ses bras, et se retournant vers le commandant du vaisseau:
—Anicétus, lui dit-il, sur ta tête, je te recommande ma mère!
Agrippine traversa le pont et monta sur la trirème, qui s'éloigna lentement de la rive, mettant le cap entre Baïes et Pouzzoles; mais pour cela Néron n'abandonna point la place; quelque temps encore il demeura debout et saluant sa mère de la voix et du geste, à l'endroit où il avait pris congé d'elle, tandis qu'Agrippine, de son côté, lui renvoyait ses adieux. Enfin le bâtiment commençant à se trouver hors de la portée de sa voix, Néron retourna vers Bauli, et Agrippine descendit dans la chambre qui lui avait été préparée.
À peine était-elle couchée sur le lit de pourpre préparé pour elle, qu'une tapisserie se souleva, et qu'une jeune fille, pâle et tremblante, vint se jeter à ses pieds en s'écriant:
—O ma mère! ma mère! sauve-moi!
Agrippine tressaillit d'abord de surprise et de crainte; puis, reconnaissant la belle Grecque:
—Acté! dit-elle avec étonnement, en lui tendant la main, toi ici! dans mon navire! et me demandant protection.... Et de qui faut-il que je te sauve, toi qui es assez puissante pour me rendre l'amitié de mon fils?
—Oh! de lui, de moi, de mon amour... de cette cour qui m'épouvante, de ce monde si étrange et si nouveau pour moi.
—En effet, répondit Agrippine, tu as disparu au milieu du dîner; Néron t'a demandée, t'a fait chercher, pourquoi donc as-tu fui ainsi?
—Pourquoi? tu le demandes? était-il possible à une femme... pardon!... de rester au milieu d'une pareille orgie, qui eût fait rougir nos prêtresses de Vénus elles-mêmes! O ma mère!... n'as-tu pas entendu ces chants? n'as-tu pas vu ces courtisanes nues... ces bateleurs dont chaque geste était une honte, moins encore pour eux que pour ceux qui les regardaient? Oh! je n'ai pu supporter un pareil spectacle, j'ai fui dans les jardins. Mais là, c'était autre chose... ces jardins étaient peuplés comme les bois antiques; chaque fontaine était habitée par quelque nymphe impudique; chaque buisson cachait quelque satyre débauché... et, le croirais tu, ma mère? parmi ces hommes et ces femmes, j'ai reconnu des matrones et des chevaliers... alors j'ai fui les jardins comme j'avais fui la table.... Une porte était ouverte qui donnait sur la mer, je me suis élancée sur le rivage... j'ai vu la trirème, je l'ai reconnue; j'ai crié que j'étais de ta suite et que je venais t'attendre; alors on m'a reçue; et, au milieu de ces matelots, de ces soldats, de ces hommes grossiers, j'ai respiré plus à l'aise et plus tranquille, qu'à cette table de Néron qu'entourait cependant toute la noblesse de Rome.
—Pauvre enfant! et qu'attends-tu de moi?
—Un asile dans ta maison du lac Lucrin, une place parmi tes esclaves, un voile assez épais pour couvrir la rougeur de mon front.
—Ne veux-tu donc plus revoir l'empereur?
—O ma mère!...
—Veux-tu donc le laisser errant au hasard, comme un vaisseau perdu, sur cette mer de débauches?
—O ma mère! si je l'aimais moins, peut-être pourrais-je demeurer près de lui; mais comment veux-tu que je voie là, devant moi, d'autres femmes aimées comme je suis aimée, ou plutôt comme j'ai cru l'être. C'est impossible; je ne puis pas avoir tant donné pour n'obtenir que si peu. Au milieu de ce monde perdu, je me perdrais; parmi ces femmes, je deviendrais ce que sont ces femmes; j'aurais aussi un poignard à ma ceinture, du poison dans quelque bague, puis un jour....
—Qu'y a-t-il, Acerronie? interrompit Agrippine en s'adressant à une jeune esclave qui entrait en ce moment.
—Puis-je parler, maîtresse? répondit celle-ci d'une voix altérée.
—Parle.
—Où crois-tu aller?
—Mais à ma villa du lac Lucrin, ce me semble.
—Oui, nous avons commencé par nous diriger de ce côté mais au bout d'un instant le vaisseau a changé de route, et nous voguons vers la pleine mer.
—Vers la pleine mer! s'écria Agrippine.
—Regarde, dit l'esclave en tirant un rideau qui couvrait une fenêtre regarde, le phare du cap devrait être bien loin derrière nous, et le voici à notre droite; au lieu de nous approcher de Pouzzoles, nous nous en éloignons à toutes voiles.
—En effet, s'écria Agrippine, que signifie cela? Gallus! Gallus!... Un jeune chevalier romain parut à la porte.
—Gallus, reprit Agrippine, dites à Anicétus que je veux lui parler: Gallus sortit suivi d'Acerronie. Justes dieux! voilà le phare qui s'éteint comme par enchantement, continua-t-elle.... Acté, Acté, il se prépare quelque chose d'infâme sans doute. Oh! l'on m'avait prévenue de ne pas venir à Bauli, mais je n'ai rien voulu croire... insensée! Eh bien! Gallus?
—Anicétus ne peut se rendre à tes ordres; il fait mettre les chaloupes à la mer.
—Je vais donc aller le trouver moi-même.... Ah!... quel est ce bruit au-dessus de nous? Par Jupiter! nous sommes condamnées, et voilà le vaisseau qui se brise!!!
En effet, Agrippine avait à peine prononcé ces paroles en se jetant dans les bras d'Acté, que le plancher qui s'étendait au-dessus de leur tête s'abîma avec un bruit affreux. Les deux femmes se crurent perdues; mais, par un hasard étrange, le dais qui couvrait le lit était si profondément et si solidement scellé dans les bordages, qu'il soutint le poids du plafond, dont l'extrémité opposée venait d'écraser dans sa chute le jeune chevalier romain qui se trouvait debout à l'entrée de la chambre. Quant à Agrippine et à Acté, elles se trouvèrent dans l'angle vide qu'avait formé le plancher toujours maintenu par le dais. Au même moment, de grands cris retentirent sur tout le bâtiment; un bruit sourd se fit entendre dans les profondeurs du vaisseau, et les deux femmes le sentirent aussitôt trembler et gémir sous leurs pieds. En effet, plusieurs planches de la quille venaient de s'ouvrir, et la mer, envahissant la carène par la brèche béante, battait déjà la porte de la chambre. Agrippine en un instant devina tout. La mort avait été placée à la fois sur sa tête et sous ses pieds. Elle regarda autour d'elle, vit le plafond près de l'écraser, l'eau près de l'engloutir: la fenêtre par laquelle elle avait regardé lorsque s'était éteint le phare de Misène était ouverte: c'était la seule voie de salut: elle entraîna Acté vers cette fenêtre en faisant signe de se taire avec ce geste prompt et impératif qui indique qu'il y va de la vie, et toutes deux, sans regarder derrière elles, sans hésitation, sans retard, se précipitèrent en se tenant embrassées. Au même instant il leur sembla qu'elles étaient attirées par une puissance infernale dans les abîmes les plus profonds de la mer; le vaisseau s'engloutissait en tournoyant, et elles descendaient avec lui dans le tourbillon qu'il creusait; elles s'enfoncèrent ainsi pendant quelques secondes qui leur parurent un siècle: enfin le mouvement d'attraction s'arrêta: elles sentirent qu'elles cessaient de descendre, puis bientôt qu'elles remontaient, puis enfin, à demi évanouies, elles revinrent à la surface de l'eau. En ce moment elles virent comme à travers un voile une troisième tête qui reparaissait auprès des barques; elles entendirent comme dans un songe une voix qui criait: Je suis Agrippine, je suis la mère de César, sauvez-moi! Acté à son tour voulait crier pour appeler à l'aide; mais elle se sentit de nouveau entraîner par Agrippine, et sa voix inarticulée ne jeta qu'un son confus. Lorsqu'elles reparurent, elles étaient presque hors de portée de la vue, et cependant Agrippine lui montra d'une main, tandis qu'elle nageait de l'autre, une rame qui se levait et qui brisait en retombant la tête d'Acerronie, assez insensée pour avoir cru se sauver en criant aux meurtriers d'Agrippine qu'elle était la mère de César.
Les deux fugitives alors continuèrent de fendre l'eau en silence, se dirigeant vers la côte, tandis qu'Anicétus, croyant sa mission de mort accomplie, ramait du côté de Bauli, où l'attendait l'empereur. Le ciel était toujours pur et la mer était redevenue calme; cependant la distance était si grande de l'endroit où Agrippine et Acté s'étaient précipitées à l'eau, jusqu'à la côte où elles espéraient atteindre, qu'après avoir nagé pendant plus d'une demi-heure, elles se trouvaient encore à une demi-lieue de la terre. Pour surcroît de détresse, Agrippine, dans sa chute, s'était blessée à l'épaule; elle sentait son bras droit s'engourdir, de sorte qu'elle n'avait échappé à un premier danger que pour retomber dans un second plus terrible et plus certain encore. Acté s'aperçut bientôt qu'elle ne nageait plus qu'avec peine, et quoique pas une plainte ne sortît de sa bouche, elle devina, à l'oppression de sa poitrine, qu'elle avait besoin de secours. Passant aussitôt du côté opposé, elle lui prit le bras, lui donna son cou pour point d'appui, et continua de s'avancer, soutenant Agrippine fatiguée, qui la suppliait en vain de se sauver seule, et de la laisser mourir.
Pendant ce temps, Néron était rentré dans le palais de Bauli, et, reprenant à table la place qu'il avait quittée un instant, il avait fait venir de nouvelles courtisanes, de nouveaux bateleurs, avait ordonné que le festin continuât, et se faisant apporter sa lyre, il chantait le siège de Troie. Cependant, de temps en temps, il tressaillait, et tout à coup un frisson lui passait dans les veines, une sueur froide glaçait son front; car tantôt il croyait entendre le dernier cri de sa mère, tantôt il lui semblait que le génie de la mort, traversant cette atmosphère chaude et embaumée, lui effleurait le front du bout de l'aile. Enfin, après deux heures de cette veille fiévreuse, un esclave entra, s'avança vers Néron, et lui dit à l'oreille un mot que personne n'entendit, mais qui le fit pâlir; aussitôt, laissant tomber sa lyre et arrachant sa couronne, il s'élança hors de la salle du festin, sans dire à personne le sujet de cette subite terreur, et laissant ses convives libres de se retirer ou de continuer l'orgie. Mais le trouble de l'empereur avait été trop visible, et sa sortie trop brusque, pour que les courtisans n'eussent pas deviné qu'il venait de se passer quelque chose de terrible; aussi chacun s'empressa d'imiter l'exemple du maître, et quelques minutes après son départ, cette salle tout à l'heure si pleine, si bruyante et si animée, était vide et silencieuse comme un tombeau profané.
Néron s'était retiré dans sa chambre et avait fait appeler Anicétus. Celui-ci, en abordant au port, avait rendu compte de sa mission à l'empereur, et l'empereur, sûr de sa fidélité, n'avait conçu aucun doute sur la véracité de son récit. Son étonnement fut donc grand, quand, le voyant entrer Néron s'élança sur lui on s'écriant:
—Que me disais-tu donc qu'elle était morte? Il y a en bas un messager qui vient de sa part!
—Alors, il faut qu'il arrive de l'enfer, répondit Anicétus; car j'ai vu le plafond s'écrouler et le vaisseau s'engloutir, car j'ai entendu une voix crier: Je suis Agrippine, la mère de César; et j'ai vu se lever et retomber la rame qui a brisé la tête de celle qui appelait si imprudemment à son secours!...
—Eh bien! tu t'es trompé: c'est Acerronie qui est morte, et c'est ma mère qui est sauvée.
—Qui dit cela?
—L'affranchi Agérinus.
—L'as-tu vu?
—Non, pas encore.
—Que va faire le divin empereur?
—Puis-je compter sur toi?
—Ma vie est à César.
—Eh bien! entre dans ce cabinet, et, lorsque j'appellerai au secours, entre vivement, arrête Agérinus, et dis que tu lui as vu lever sur moi le poignard.
—Tes désirs sont des ordres, répondit Anicétus en s'inclinant et en entrant dans le cabinet.
Néron resta seul, prit un miroir, et, voyant que son visage était défait, il en effaça la pâleur avec du rouge; puis, assemblant les ondes de ses cheveux et les plis de sa toge, comme s'il allait monter sur un théâtre, il se coucha dans une pose étudiée, pour attendre le messager d'Agrippine.
Il venait dire à Néron que sa mère était sauvée; il lui raconta donc le double accident de la trirème, que César écouta comme s'il l'ignorait; puis il ajouta que l'auguste Agrippine avait été recueillie par une barque au moment où, perdant toutes ses forces, elle n'avait plus d'espoir que dans l'assistance des dieux.... Cette barque l'avait conduite du golfe de Pouzzoles dans le lac Lucrin, par le canal qu'avait fait creuser Claudius; puis des bords du lac Lucrin elle s'était fait porter en litière à sa villa, d'où, aussitôt arrivée, elle envoyait dire à son fils que les dieux l'avaient prise sous leur garde, le conjurant, quelque désir qu'il eût de la voir, de différer sa visite, car elle avait besoin de repos pour le moment. Néron l'écouta jusqu'au bout jouant la terreur, la surprise et la joie, selon ce que disait le narrateur; puis, lorsqu'il eut su ce qu'il voulait savoir, c'est-à-dire le lieu où s'était retirée sa mère, accomplissant aussitôt le projet qu'il avait formé à la hâte, il jeta une épée nue entre les jambes du messager en appelant du secours: aussitôt Anicétus s'élança de son cabinet, saisit l'envoyé d'Agrippine, et, ramassant le glaive qui se trouvait à ses pieds avant qu'il eut eu le temps de nier l'attentat qu'on lui imputait, il le remit aux mains du chef des prétoriens, accouru avec sa garde à la voix de l'empereur, et s'élança dans les corridors du palais en criant que Néron venait de manquer d'être assassiné par ordre de sa mère.
Pendant que ces choses se passaient à Bauli, Agrippine, comme nous l'avons dit, avait été sauvée par une barque de pêcheur qui rentrait tardivement au port; mais, au moment de joindre cette barque, ignorant si la colère de Néron n'allait pas la poursuivre à sa villa du lac Lucrin, et ne voulant pas entraîner dans sa perte la jeune fille à qui elle devait la vie, elle avait demandé à Acté si elle se sentait assez de forces pour gagner le rivage que l'on commençait à apercevoir à la ligne sombre de ses collines qui semblaient, comme une découpure, séparer le ciel de la mer; Acté, devinant le motif qui faisait agir la mère de l'empereur, avait insisté pour la suivre; mais celle-ci lui avait ordonné positivement de la quitter, lui promettant de la rappeler près d'elle si elle n'avait rien à craindre; Acté avait obéi, et Agrippine, inaperçue jusqu'alors, poussant un cri de détresse, avait appelé à elle la barque paresseuse, tandis qu'Acté s'éloignait invisible, blanche et légère à surface du golfe, et pareille à un cygne qui cache sa tête dans l'eau.
Cependant, à mesure qu'Agrippine s'avançait vers la plage, la plage semblait s'éveiller à ses yeux et à ses oreilles: elle voyait des lumières insensées courir le long du bord, et le vent apportait des clameurs dont son inquiétude cherchait à deviner le sens: c'est qu'Anicétus, en rentrant au port de Bauli, avait répandu le bruit du naufrage et de la mort de la mère de l'empereur, et qu'aussitôt ses esclaves, ses clients et ses amis, s'étaient répandus sur le rivage, dans l'espoir qu'elle regagnerait le bord vivante, ou que du moins la mer pousserait son cadavre à la rive: aussi, dès qu'au travers de l'obscurité une voile blanche fut aperçue, toute la foule se précipita vers le point où elle allait aborder, et dès qu'on eut reconnu que la barque portait Agrippine, toutes ces clameurs funèbres se changèrent en cris de joie: de sorte que la mère de César, condamnée d'un côté du golfe, mettait pied à terre de l'autre avec toutes les acclamations d'un retour et tous les honneurs d'un triomphe, et ce fut portée dans les bras de ses serviteurs et escortée de toute une population émue par cet événement et réveillée au milieu de son sommeil, qu'elle rentra dans sa villa impériale, dont les portes se refermèrent à l'instant derrière elle; mais tous les habitants de la rive, depuis Pouzzoles jusqu'à Baïa, n'en restèrent pas moins debout, et la curiosité de ceux qui arrivaient, se mêlant à l'agitation de ceux qui avaient accompagné Agrippine depuis la mer, de nouveaux cris de joie et d'amour retentirent, demandant à voir celle à qui le sénat, sur un ordre de l'empereur, avait déféré le titre d'Auguste.
Cependant Agrippine, retirée au plus profond de ses appartements, loin de se rendre à ces transports, en éprouvait une terreur plus grande, toute popularité étant un crime à la cour de Néron; à plus forte raison quand cette popularité s'attachait à une tête proscrite. À peine rentrée dans sa chambre, elle avait fait venir son affranchi Agérinus, le seul homme sur lequel elle crût pouvoir compter; elle l'avait chargé d'aller porter à Néron le message que nous l'avons vu accomplir: puis, ce premier soin rempli, elle avait songé à ses blessures, et, après y avoir fait mettre le premier appareil, éloignant toutes ses femmes, elle s'était couchée, la tête enveloppée du manteau qui couvrait son lit, tout entière à des réflexions terribles, écoutant les clameurs du dehors, qui de moment en moment devenaient plus bruyantes; tout à coup ces mille voix se turent, les clameurs s'éteignirent comme par enchantement, les lueurs des torches qui venaient trembler aux fenêtres comme le reflet d'un incendie s'effacèrent; la nuit reprit son obscurité, et le silence son mystère. Agrippine sentit un tremblement mortel courir par tout son corps et une sueur froide lui monter au front, car elle devinait que ce n'était pas sans cause que cette foule s'était tue, et que ces lumières s'étaient éteintes. En effet, au bout d'un instant, le bruit d'une troupe armée qui entrait dans une cour extérieure se fit entendre, puis des pas de plus en plus distincts s'approchèrent retentissant de corridor en corridor et de chambre en chambre. Agrippine écoutait ce bruit menaçant, appuyée sur son coude, haletante, mais immobile, car, n'ayant pas l'espoir de la fuite, elle n'en avait pas même l'intention: enfin la porte de sa chambre s'ouvrit. Alors, rappelant à elle tout son courage, elle se retourna, pâle, mais résolue, et elle aperçut sur le seuil l'affranchi Anicétus, et derrière lui le tétrarque Herculeus, et Olaritus, centurion de marine; à l'aspect d'Anicétus qu'elle savait le confident, et parfois l'exécuteur de Néron, elle comprit que c'en était fait, et, renonçant à toute plainte comme à toute supplication:
—Si tu viens en messager, dit-elle, annonce à mon fils mon rétablissement; si tu viens en bourreau, fais ton office.
Pour toute réponse, Anicétus tira son épée, s'approcha du lit, et, pour toute prière, Agrippine, levant avec une impudeur sublime le drap qui la couvrait, ne dit au meurtrier que ces deux mots:
—Feri ventrem!
Le meurtrier obéit, et la mère mourut sans autre paroles que cette malédiction à ses entrailles pour avoir porté un pareil fils.
Cependant Acté, en quittant Agrippine, avait continué de s'avancer vers la rive; mais, comme elle en approchait, elle avait vu luire les torches et avait entendu des cris: ignorant ce que voulaient dire ces clameurs et ces lumières, et se sentant encore quelque force, elle avait résolu de ne prendre terre que de l'autre côté de Pouzzoles. En conséquence, et pour être encore plus cachée aux regards elle avait suivi le pont de Caligula, nageant dans la ligne sombre qu'il projetait sur la mer, et s'attachant de temps en temps au pilotis sur lequel il était bâti, afin de prendre quelque repos; arrivée à trois cents pas de son extrémité à peu près, elle avait vu luire le casque d'une sentinelle, et avait de nouveau repris le large, quoique sa poitrine haletante et ses bras lassés lui indiquassent le besoin instant qu'elle avait d'atteindre promptement la plage. Elle l'aperçut enfin, et telle qu'elle la désirait, basse, obscure et solitaire, tandis qu'arrivaient encore jusqu'à elle la lumière des torches et les cris de joie qui venaient de Baïa; au reste, cette lumière et ces cris commençaient à cesser d'être distincts, cette plage elle-même, qu'un instant auparavant elle avait vue, disparaissait maintenant dans le nuage qui couvrait ses yeux, et au travers duquel passaient des éclairs sanglants; un bruissement tintait à ses oreilles, incessamment augmenté, comme si des monstres marins l'eussent accompagné en battant la mer de leurs nageoires; elle voulut crier, sa bouche se remplit d'eau, et une vague passa par dessus sa tête. Acté se sentit perdue si elle ne rappelait toutes ses forces; par un mouvement convulsif, elle sortit la moitié du corps de l'élément qui l'oppressait, et dans ce mouvement, tout rapide qu'il fut, elle eut le temps de remplir sa poitrine d'air; la terre d'ailleurs qu'elle avait entrevue lui semblait sensiblement rapprochée; elle continua donc de nager, mais bientôt tous les symptômes de l'engourdissement vinrent de nouveau s'emparer d'elle, et des pensées confuses et inouïes commencèrent à se heurter dans son esprit: en quelques minutes, et confusément, elle revit tout ce qui lui était cher, et sa vie entière repassa devant ses yeux; elle croyait distinguer un vieillard lui tendant les bras et l'appelant de la rive, tandis qu'une force inconnue paralysait ses membres et semblait l'attirer dans les profondeurs du golfe. Puis c'était l'orgie qui brillait de toutes ses lueurs, et ses chants qui résonnaient à ses oreilles. Néron, assis, tenait sa lyre; ses favoris applaudissaient aux chants obscènes, et des courtisanes entraient, dont les danses lascives effrayaient la pudeur de la jeune fille. Alors elle voulait fuir comme elle avait fait, mais ses pieds étaient enchaînés avec des guirlandes de fleurs; pourtant, au fond du corridor qui conduisait à la salle du festin, elle revoyait ce vieillard qui l'appelait du geste. Ce vieillard avait autour du front comme un rayon brillant qui illuminait son visage au milieu de l'ombre. Il lui faisait signe de venir à lui, et elle comprenait qu'elle était sauvée si elle y venait. Enfin, toutes ces lumières s'éteignirent, tout ce bruit se tut, elle sentit qu'elle s'enfonçait de nouveau, et jeta un cri. Un autre cri parut lui répondre, mais aussitôt l'eau passa par dessus sa tête, comme un linceul, et tout devint incertain en elle, jusqu'au sentiment de l'existence; il lui parut qu'on l'emportait pendant son sommeil, et qu'on la faisait rouler au penchant d'une montagne, jusqu'à ce qu'arrivée au bas, elle se heurtât à une pierre, ce fut une douleur sourde comme celle qu'on éprouve pendant un évanouissement, puis elle ne sentit plus rien qu'une impression glacée, qui monta lentement vers le cœur, et qui, lorsqu'il l'eut atteint, lui enleva tout, jusqu'à la conscience de la vie.
Lorsqu'elle revint à elle, le jour n'avait point encore paru; elle était sur la plage, enveloppée dans un large manteau et un homme à genoux soutenait sa tête ruisselante et échevelée; elle leva les yeux vers celui qui lui portait du secours, et, chose étrange, elle crut reconnaître le vieillard de son agonie. C'était la même figure douce, vénérable et calme, de sorte qu'il lui semblait qu'elle continuait son rêve.
—O mon père, murmura-t-elle, tu m'as appelée à toi, et je suis venue—me voilà—tu m'as sauvé la vie; comment te nommes-tu, que je bénisse ton nom?
—Je me nomme Paul, dit le vieillard.
—Et qui es-tu? continua la jeune fille.
—Apôtre du Christ, répondit-il.
—Je ne te comprends pas, reprit doucement Acté, mais n'importe, j'ai confiance en toi comme dans un père: conduis-moi où tu voudras, je suis prête à te suivre.
Le vieillard se leva et marcha devant elle.